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De Gergovie à Alésia (2)

En cette année 52 av JC, Titus Labiénus et ses quatre légions connaissent presque d’aussi grandes difficultés avec les Parisii et les Sénons que César à Gergovie. L’objectif initial du lieutenant du proconsul était de prendre Lutèce, capitale des Parisii qui se trouve sur une île au milieu de la Seine, sans qu’on sache exactement laquelle. Il lui faut donc pour cela traverser le fleuve, mais des marais rendent l’accès aux rives difficile, d’autant plus que les Gaulois accourus de tous les pays voisins, sous le commandement expert du vieil Aulerque Camulogène, y ont établi leur camp fortifié. Titus Labiénus entreprend tout d’abord la construction d’une passerelle posée sur des fagots de bois et de la terre pour éviter que son armée ne s’enlise, mais les travaux, plus complexes qu’il ne le pensait, prennent trop de temps.. Aussi décide t-il de revenir discrètement sur ses pas pour s’emparer de Metlosédum (Melun), faiblement défendue, les guerriers étant partis au secours de Lutèce. La ville tombe sans opposer de résistance, ce qui lui permet de rétablir un pont et de traverser la Seine à cet endroit. Quand Camulogène en est informé, il abandonne Lutèce, l’incendie et fait détruire tous les ponts, puis il établit son camp à sur la rive opposée, en face de celui des Romains. C’est à ce moment qu’une nouvelle vient bouleverser la donne: celle de la défection des Eduens. La rumeur court même que les légions de César subissent la famine (ce qui doit être plus ou moins vrai), et qu’elles se dirigent à présent vers la Gaule Transalpine (ce qui paraît par contre devoir être faux. Il se peut que la boue qui recouvrait les chemins cévenols en cette période de fonte des neiges ait incité le proconsul a renoncer à cette option, mais il prétend ne jamais l’avoir envisagée, préoccupé qu’il était par le sort de son fidèle lieutenant au nord).

Du coup, les Bellovaques commencent à mobiliser des troupes, bien qu’ils n’aient reçu aucun secours des Gaulois lorsqu’ils participaient à la coalition belge et qu’ils préféraient donc jusque là ne pas se mêler de leurs histoires. Labiénus craint alors que ces derniers ne l’attaquent par derrière, aussi ne songe t-il plus qu’à rejoindre Agedincum sans subir trop de dégâts, mais il lui faut pour cela retraverser le fleuve. Dans ce but, il met au point un stratagème destiné à diviser les forces gauloises. Il confie la cinquantaine de bateaux dont il s’est servi pour prendre Melosédum à autant de chevaliers; ils ont pour consigne de s’éloigner aussi discrètement que possible de 4 000 pas en aval puis d’attendre là d’être rejoints par Labiénus. Il laisse ensuite la garde du camp à 5 cohortes, tandis qu’il envoie au beau milieu de la nuit et à grand bruit l’autre moitié de cette légion vers l’amont. Lui même et les trois légions restantes quittent alors le camp en catimini afin de récupérer les embarcations qui les attendent. Une fois sur le lieu du rendez-vous, un orage permet de surprendre les éclaireurs gaulois postés sur l’autre rive; le reste de l’armée et la cavalerie peuvent alors traverser en toute tranquillité. L’opération dure jusqu’à midi. Pendant ce temps, Camulogène a été averti de tous ces mouvements désordonnés, aussi croit-il l’ennemi en proie à la panique et qu’il tente de fuir en passant le fleuve en trois points. Il laisse par conséquent une partie de ses troupes à la garde du camp, en en voie une autre vers Metlosédum, en amont, tandis qu’il se rend en aval, là où se trouve Labiénus, avec le restant de ses hommes. La bataille s’engage entre ces deux corps d’armée. Sur l’aile droite, la septième légion met les Gaulois en déroute dès le premier choc, mais sur la gauche, où Camulogène dirige les opérations en personne, la douzième rencontre une résistance acharnée. Elle ne parvient à prendre le dessus qu’avec l’arrivée en renfort de la septième; le vénérable chef aulerque finit par périr les armes à la main ainsi que tous ses soldats. La garnison du camp gaulois, prévenue de l’importance des forces romaines engagées de ce côté, arrive à son tour sur le champ de bataille, mais trop tard pour en changer l’issue. La défaite des Gaulois permet à Labiénus de regagner Agedincum sans autre encombre. César, qui a quant à lui réussi à traverser un gué de la Loire, ne tarde pas à le rejoindre.

Entretemps, Litaviccos a été fort bien reçu a Bibracte où il a dès lors été convenu de faire alliance avec Vercingétorix, ce qui a incité Eporédorix et Viridomaros à s’emparer de Noviodunum (Nevers) où se trouvaient tous les otages de Gaule détenus par César, ainsi que ses vivres, beaucoup de son argent et de nombreux chevaux achetés pour mener cette guerre. Ils brûlent ensuite la ville pour montrer qu’ils adhèrent à présent pleinement aux préceptes du chef arverne et pour tenter de se faire pardonner leur collaboration avec les Romains. Pour les Eduens, le changement d’alliance reste néanmoins une opération délicate. Ils tiraient en effet le plus grand bénéfice de la coopération avec les Romains qui leur avaient accordé le quasi monopole de l’importation des marchandises produites chez eux, ce qui leur avait permis d’étendre considérablement leur influence au détriment des Arvernes, mais ils risquent à présent de tout perdre. Ils invitent donc Vercingétorix à Bibracte pour discuter du partage du pouvoir et de la direction de la suite des opérations. Celui-ci demande alors à ce que l’assemblée des Gaules soit convoquée pour en décider. L’arverne ressort grand vainqueur du vote. Il obtient le commandement unique de l’armée gauloise; les Eduens deviennent de fait ses vassaux. Vercingétorix a atteint l’objectif politique qu’il s’était fixé: rétablir l’hégémonie de son peuple sur les autres tribus gauloises; seuls les Lingons et les Rèmes sont encore fidèles à Rome. Il ne lui reste plus qu’à se débarrasser des Romains pour que la victoire soit totale.

Toutes les nations lui livrent des otages, mais il n’exige pas de nouvelles troupes, hormis de la cavalerie. Il compte poursuivre sa stratégie de la terre brûlée pour affamer l’ennemi tout en évitant une bataille en ligne. Il lui faut encore empêcher que des secours puissent venir de Gaule Cisalpine ou Transalpine; aussi envoie t-il dix mille fantassins et huit cents cavaliers éduens et ségusiaves porter la guerre chez les Allobroges qu’il espère convaincre de se joindre à lui, leur conflit avec Rome. Plus au sud, les Gabales assistés de quelques Arvernes sont chargés de dévaster le territoire des Helviens, tandis que les Cadurques et les Rutènes doivent en faire autant chez les Volques Arécomiques. De ce côté, tout se passe bien, même si les Helviens préfèrent prendre l’initiative de l’attaque plutôt que d’attendre l’invasion, ils sont battus et leur chef Caburus est tué. Par contre , les Allobroges résistent. Les nombreux postes qu’ils ont installés le long du Rhône empêchent la coalition de le franchir. Ils n’ont en effet aucune raison de s’impliquer dans ce conflit vu qu’ils n’ont reçu aucune aide de la part des Arvernes ou des Eduens lors de leur révolte contre Rome dix ans auparavant. Ce n’est toutefois qu’un demi-échec, le passage des 22 cohortes romaines susceptibles de venir au secours de César se trouvant bloqué. Le proconsul va donc en chercher ailleurs, chez les Germains où il embauche des mercenaires, surtout de la cavalerie qui lui fait défaut face aux 15 000 gaulois à cheval.

Ces renforts permettent à l’armée romaine de lever le camp. Suivie par les Gaulois, elle se dirige vers le territoire séquane en passant par le pays lingon, dans le but de rejoindre la Gaule Cisalpine pour la protéger d’une éventuelle invasion. Vercingétorix comprend le dessein du proconsul, mais il n’a pas l’intention de le laisser s’enfuir car il sait qu’en ce cas il reviendra plus tard et surtout plus nombreux. Il décide donc de passer à l’attaque. Sûr de la supériorité de sa cavalerie, il la divise en trois corps. Il en envoie un sur chaque aile romaine et le dernier au centre, tandis que l’infanterie reste en arrière. Il pense qu’il pourra ainsi immobiliser les légions qui se porteront au secours de leur cavalerie, ou alors qu’elles abandonneront leurs bagages et seront privées de ressources si elles sont gagnées par la panique. La bataille ne déroule pourtant pas comme prévu. César peut aussi se permettre de diviser ses forces de cavalerie en trois, et si elles sont mises en difficultés au centre et à gauche, les légions interviennent pour interrompre la poursuite gauloise, mais c’est sur la droite, là où se trouvent les Germains que la victoire se décide. Ils parviennent à prendre la colline qu’occupe la cavalerie gauloise, puis ils la poursuivent jusqu’à une rivière où Vercingétorix avait posté une partie de l’infanterie; elle est mise en déroute. Le reste de la cavalerie gauloise s’enfuit, craignant de se retrouver enveloppée. De nombreux soldats périssent, tandis que trois dignitaires éduens, Cotos, Cavarillos et Eporédorix sont faits prisonniers. Après cette défaite, Vercingétorix lève immédiatement le camp : c’est au tour des Gaulois d’être poursuivis par les Romains. Ils se réfugient sur les hauteurs de l’oppidum d’Alésia, non sans avoir encore perdu 3 000 hommes à l’arrière garde. Le siège débute.

Vercingétorix a installé son camp, protégé par une muraille et un fossé, au pied de l’oppidum d’Alésia. Les Gaulois occupent à nouveau ce genre de forteresse depuis l’invasion du pays par les Cimbres et les Teutons quelques décennies plus tôt. Il est situé sur une colline et très bien fortifié, donc difficilement prenable d’assaut, mais contrairement à Gergovie, il n’est pas accolé au reste du massif mais isolé. Cela permet aux Romains d’entreprendre la circonvallation du site, c’est à dire de l’entourer complètement d’un fossé et d’une palissade, dans le but d’empêcher le ravitaillement de parvenir à l’ennemi et de le priver de toute possibilité d’emmener les chevaux au pré. Pour éviter d’être prise au piège, la cavalerie gauloise lance une nouvelle offensive contre son homologue romaine avant que les travaux ne soient achevés. Cela se solde encore une fois par un échec, grâce aux mercenaires germains. Vercingétorix en tire la conséquence : il profite de la brèche encore ouverte dans le dispositif romain pour renvoyer toute cette noblesse à cheval dans ses foyers, avec consigne de revenir aussi vite que possible accompagnée de tout ce qu’il reste d’hommes aptes au combat, afin d’assiéger l’assiégeant. Il dispose d’assez de vivres pour tenir un mois avec ses 80 000 soldats.

Informé de ces dispositions, César entreprend de nouveaux travaux, cette fois-ci une contrevallation de 14 000 pas, c’est à dire la même chose que pour la circonvallation, mais dirigé vers l’extérieur au lieu de l’intérieur. L’ouvrage est impressionnant par sa dimension, mais aussi par sa conception. Un premier fossé de 6 m de large et autant de profondeur, tiré entre les deux cours d’eau qui passent de part et d’autre de la colline, barre la plaine qui en commande l’accès de manière à empêcher que les troupes assiégés, qui tentent régulièrement des sorties, ne puissent arriver en masse au pied des remparts situés à 120 m de là et à maintenir les soldats qui travaillent à son érection hors de portée des archers ennemis. La palissade se trouve elle-même dressée sur un remblai de 3,5 m de haut hérissé de pieux à la jonction entre la partie en terre et la partie en bois. Une tour de défense s’élève tous les 24 m tout au long du rempart. La terre nécessaire au remblai provient des deux fossés de 4,5 m de largeur et de profondeur, dont l’un rempli d’eau, qui doivent maintenir l’assaillant à distance. Avant d’arriver là, il fallait encore franchir un no man’s land composé de trois sortes de pièges différents, soit de nombreux petits trous garnis de pointe en fer, puis huit rangs d’autres trous disposés en quinconce, coniques, de 90 cm de profondeur garnis d’un pieu durci au feu dissimulé sous des broussailles, et pour finir, une tranchée de 6 m de large et 1,5 m de profondeur pleine de troncs et de grosses branches taillés en pointe dignes de barbelés. L’ouvrage est gardé par des soldats repartis dans 23 forts tout au long du circuit. Les pires craintes de Vercingétorix en ce qui concerne l’art romain du siège se trouvent donc confirmées. Les Gaulois en sont réduits à attendre passivement l’armée de secours.

Ces renforts se font attendre plus que prévu. Il faut en effet 6 semaines au lieu de 4 pour rassembler les 240 000 guerriers et 8 000 cavaliers venus de toute la Gaule. On peut s’interroger sur les raisons de ce retard, alors que le facteur temps est déterminant pour la réussite de l’opération, les assiégés s’affaiblissant un peu plus à chaque jour qui passe au-delà du délai imparti, César ayant même refusé que les civils quittent l’oppidum pour accélérer le processus. Bien sûr, les raisons peuvent être uniquement techniques, rassembler autant d’hommes n’est pas une mince affaire et assurer leur ravitaillement est encore plus difficile, mais cela traduit peut être aussi des dissensions politiques entre les diverses factions gauloises comme la répartition du commandement de l’armée de secours pourrait l’indiquer. Si Vercingétorix avait obtenu d’être reconnu comme chef unique de la coalition, le pouvoir est cette fois-ci partagé en trois. Ce qui évoque inéluctablement une forme de triumvirat. Il se peut que César se serve de cet épisode pour mettre en garde ses concitoyens romains contre les dangers de ce système de gouvernement plutôt qu’il ne décrit fidèlement la réalité historique, mais il semble quand même que cela reflète assez bien à la situation gauloise. Une partie des troupes se retrouvent sous les ordres des Arvernes représentés par Vercassivellaunos, un cousin de Vercingétorix; ils contribuent eux-mêmes avec leurs clients à hauteur de 35 000 hommes. Une autre partie revient aux Eduens menés par Eporédorix et Viridomaros qui fournissent le même contingent, et la dernière est attribuée aux Belges, par l’intermédiaire de l’Atrébate Commios. Les autres tribus doivent se répartir en fonction des affinités qu’elles ont avec l’une de ces trois factions. En dehors des Rèmes et des Lingons, toujours fidèles à Rome, et des Trévires, au prises avec les Germains, seuls les Bellovaques revendiquent leur indépendance et refusent dans un premier temps de s’impliquer dans le conflit, mais Commios finit par les convaincre de lui donner 2 000 soldats au lieu des 10 000 initialement prévus. La répartition a dû se faire dans un souci d’équilibre numérique, pour éviter qu’un clan puisse prétendre avoir eu un rôle plus important que les autres, aussi ce ne sont pas tous les hommes disponibles qui sont envoyés, comme Vercingétorix l’avait demandé. Chaque tribu participe à la coalition selon un quota qui correspond à sa taille, mais aussi au poids politique qui lui est accordé, sinon le facteur démographique aurait certainement joué en faveur des Arvernes dont le territoire était très peuplé. Cela a dû être l’objet d’âpres négociations qui peuvent à elles seules expliquer le retard pris, d’autant plus qu’il subsiste toujours des partisans des Romains, artisans et commerçants qui s’enrichissent grâce au échanges avec eux, à la fois chez les Arvernes et les Eduens. Tous doivent être préoccupé par ce qui pourrait advenir en cas de victoire. Il y a fort à parier qu’en ce cas ils seraient tentés de régler leurs comptes, tout d’abord avec les Rèmes et les Lingons, puis entre eux, toutes les alliances étant possibles. Bien que cela soit peu probable, les Arvernes et les Eduens pourraient se retourner ensemble contre les Belges (fortement influencés par la culture germanique) et les Armoricains (eux aussi indépendants car tournés vers le commerce maritime) déjà affaiblis par les Romains avant de se disputer l’hégémonie, mais plus vraisemblablement, l’un des deux gros pourrait être tenté de faire alliance avec les plus petits, les Arvernes arguant que ce sont les Eduens qui ont fait appel à Rome qui sont à la source de tous leurs malheurs, et les Eduens avançant qu’ils ont fait tout ce qu’il pouvaient pour modérer les ardeurs de César en participant à la conquête tandis que les Arvernes restaient complètement passifs. Autrement ces deux tribus auraient risqué de tomber dans la guerre civile, alors autant désigner l’autre comme nouvel ennemi. Bref, la Gaule aurait eu toutes les raisons de sombrer dans le chaos pour une assez longue période, ce qui aurait favorisé les tentatives d’invasion germaines, voire le retour des légions romaines. Paradoxalement, une défaite serait par contre susceptible d’amener plus de stabilité, l’arbitrage revenant aux Romains. Ces considérations ont aussi pu convaincre les Gaulois de ne pas trop se hâter pour rejoindre Vercingétorix.

Tout cela n’empêche pas l’armée de secours de passer à l’offensive dès l’installation du camp terminée, le lendemain de son arrivée. La cavalerie gauloise se déploie alors dans la plaine de son côté des fortifications romaines, tandis que du leur, les assiégés sortent et s’emploient à combler le fossé qui les maintient à 400 pas du rempart. La bataille entre les deux corps de cavalerie s’engage vers midi et dure jusqu’à la tombée de la nuit sans qu’aucun des deux camps ne prennent l’avantage, jusqu’à l’intervention décisive des Germains qui repoussent les cavaliers Gaulois et massacrent les quelques archers et soldats qui les soutenaient. Voyant cela, Vercingétorix rentre à Alésia sans avoir eu l’occasion de combattre. Le jour suivant, les secours changent de tactique, les soldats passent la journée à confectionner des claies, des échelles et des grappins pour monter à l’assaut des remparts. Ils attendent le beau milieu de la nuit pour sortir discrètement du camp et lancer l’attaque. Au cri des assaillants, Vercingétorix ordonne une nouvelle sortie. Une grêle de flèches s’abat sur les défenseurs romains qui répliquent avec leurs frondes et les scorpions qui leur permettent de lancer des traits à une cadence élevée. L’obscurité aidant, de nombreux soldats sont blessés de part et d’autre; les Romains ne tiennent que grâce à l’aide des troupes qui accourent des forts plus éloignés de l’attaque. Les nombreux pièges disposés en avant des fortifications empêchent ce pendant les Gaulois d’arriver en masse au pied des remparts, soit qu’ils y tombent, soit qu’ils se trouvent ralentis à une distance où les traits les percent à tous les coups. Aussi n’arrivent-ils pas à créer de brèche dans la palissade avant le lever du soleil. Ils craignent alors d’être enveloppés par les légions qui commencent à sortir des camps situés sur les hauteurs et se retirent. Du côté des assiégés, Vercingétorix et ses hommes ont perdu beaucoup trop de temps pour combler le fossé qui barre la plaine, ils ne parviennent pas à le franchir et à rejoindre le pied du rempart pour obliger les Romains à se battre sur deux fronts avant le retrait de leurs alliés de l’extérieur; ils rentrent derechef sans avoir affronté l’ennemi.

Ces deux attaque en plaine ayant été infructueuses, les Gaulois échafaudent un nouveau plan. Cette fois-ci, il s’agira d’attaquer directement une partie du camp sous la responsabilité de deux légions commandées par C. Antistius Réginus et C. Caninius Rébilus. A cet endroit, les retranchements ont été construits à mi-côte d’une colline qui n’a pu être complètement incluse dans les fortifications, ils peuvent donc être approchés en surplomb. Cette mission échoit à Vercasivellaunos accompagné de 60 000 soldats d’élite. Ils quittent secrètement le camp gaulois à la nuit tombée pour aller prendre position à l’abri des regards romains, derrière la crête de la colline. Arrivés là avant l’aube, ils se reposent en attendant l’assaut qui ne doit être donné qu’à midi. A l’heure dite, ils sortent de leur cachette et s’élancent à l’assaut du camp romain. Dans le même temps, la cavalerie revient à la charge dans la plaine tandis que le reste de l’armée gauloise sort du camp et se range en ordre de bataille. Vercingétorix et les assiégés sortent à leur tour de l’oppidum pour se ruer sur les retranchements ennemis. Les Romains ne savent plus où donner de la tête; la situation devient particulièrement critique sur les hauteurs où Réginus et Rébilus sont dépassés, Vercasivellaunos et ses hommes ayant réussi à combler les pièges pour atteindre le pied du rempart. De sa colline située à l’opposé du lieu du combat, Titus Labiénus voit que la situation tourne à l’avantage des Gaulois. Il décide donc de se porter au secours de ses collègues en difficulté avec six cohortes. César nous dit que c’est lui qui ordonne ce mouvement décisif à son lieutenant, mais il cherche probablement à minimiser le rôle de son subalterne pour s’arroger tous les lauriers de la victoire; Labiénus ayant à plusieurs reprises démontré qu’il était un plus fin stratège que son chef, il n’avait certainement pas besoin d’attendre un ordre pour en prendre l’initiative.

Pendant ce temps, les assiégés renoncent à se rendre maître des fortifications de la plaine trop étendues. Ils regroupent tous leurs moyens « sur les hauteurs » (César ne précise pas l’endroit exact), où ils parviennent à faire une brèche dans la palissade et à s’y engouffrer. Le proconsul y envoie le jeune Brutus avec six cohortes, puis Fabius avec sept autres avant de s’y rendre lui-même avec des troupes fraîches. Une fois les Gaulois repoussés hors de l’enceinte, César se dirige à son tour sur la zone attaquée par Vercasivellaunos où Labiénus tient grâce aux 39 nouvelles cohortes qu’il a rassemblées. Il arrive accompagné d’une partie de la cavalerie tandis que l’autre fait le tour par l’extérieur pour prendre l’ennemi à revers. Le nombre permet aux Romains de reprendre l’avantage. Les Gaulois subissent de lourdes pertes. Sédullus, chef des Lémovices, est tué, tandis que Vercasivellaunos est fait prisonnier. Vercingétorix constate le désastre et se retire dans l’oppidum. Lorsque la nouvelle parvient au camp de l’armée de secours, les guerriers plient bagage et décident de rentrer chez eux. Les derniers espoirs des assiégés s’envolent avec eux. La cavalerie part à la poursuite des fuyards pendant la nuit; elle tue ou fait prisonnier une grande partie de leur arrière garde.

Le lendemain, Vercingétorix dépose les armes aux pieds de César pour éviter un massacre, puis il est couvert de chaînes pour être emmené à Rome où il servira de trophée après avoir été traîné à la suite de l’armée de son vainqueur tout au long de sa campagne contre les partisans Pompée, soit six longues années. Les autres guerriers prisonniers sont réduits en esclavage puis distribués aux légionnaires à raison d’un par tête, à l’exception des Eduens, entraînés dans la coalition presque malgré eux, mais aussi des Arvernes qui en sont pourtant à l’origine. La clémence à géométrie variable du proconsul reflète parfaitement la situation politique gauloise. Il épargne également les deux tribus les plus puissantes, à la tête desquelles il place ses partisans après avoir reçu leur soumission, car il compte tirer profit du commerce qu’il fera avec elles une fois qu’il aura attribué les marchés à ses clients, tandis qu’il dépouille les autres de leurs forces vives pour s’enrichir sur le champ tout en soignant sa popularité auprès de ses troupes. Tout cela lui sert à consolider son pouvoir à Rome où Pompée s’emploie à tenter de l’évincer. Cette année là, il décide de passer l’hiver à Bibracte où il s’efforce de stabiliser enfin la Gaule plutôt que de rentrer en Italie comme il en a l’habitude.

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De Gergovie à Alésia (1)

Au printemps de l’année 52 av JC, une large coalition gauloise s’est formée autour des Arvernes. Elle regroupe presque toutes les tribus, à l’exception notable des Trévires qui redoutent une invasion des Germains, des Lingons et des Rèmes, fidèles à Rome, mais surtout des Eduens, principaux alliés de Jules César depuis le début de son incursion en Gaule. Les hostilités ont commencé dès Janvier avec le massacre des marchands romains de Cénabum (Orléans) par les Carnutes qui a incité Vercingétorix à prendre le pouvoir chez les Arvernes, puis à fédérer un grand nombre de peuples contre l’occupation romaine. Ils n’arrivent cependant pas à empêcher César de rassembler son armée à Agedincum (Sens), bien qu’il se trouve lui-même en Italie lorsque la révolte éclate et que ses légions stationnent dans diverses régions du nord de la Gaule. Le proconsul fait alors rapidement tomber Vellaunodunum, chez les Sénons, suit Cénabum, où la population est exterminée par vengeance, puis il entre en territoire Biturige, allié des Eduens, où il s’empare de Novidunum (Nevers). A ce moment, Vercingétorix décide de pratiquer la politique de la terre brûlée pour affamer les soldats ennemis et de détruire les villes qui pourraient être les prochaines cibles des Romains, mais Avaricum (Bourges), capitale des Bituriges, est épargnée à leur demande. Elle est à son tour assiégée et finit par céder après une longue résistance de ses habitants qui se voient alors eux aussi massacrés jusqu’au dernier. L’autorité de Vercingétorix, qui avait prôné son évacuation et sa destruction pour épargner des vies, n’en est que renforcée; il convainc de nouvelles tribus de rallier sa cause. Pendant ce temps, César est appelé à arbitrer le conflit qui oppose deux chefs qui se disputent le pouvoir chez ses amis Eduens avant de retourner à l’offensive vers Gergovie, capitale des Arvernes, avec six légions, tandis qu’il charge Titus Labiénus et quatre autres légions de s’occuper du cas des Sénons et des Parisii qui risqueraient de couper son ravitaillement s’il les laissait dans son dos.

Pour atteindre son objectif, César doit franchir l’Allier. Les deux armées avancent donc parallèlement, chacune de son côté de la rivière dont les Gaulois ont pris la précaution de détruire tous les ponts. Pour remédier au problème, le proconsul a recours à la ruse. Il dissimule deux légions sous le couvert de la forêt tandis que le reste des troupes continue sa progression; il est naturellement suivi par l’ennemi qui ne s’est aperçu de rien. Il attend que tout ce petit monde se soit suffisamment éloigné, puis fait sortir ses hommes qui s’empressent de rétablir la jonction avec l’autre rive en se servant des pilotis d’un ouvrage dont seul le tablier a été démonté. Les soldats n’ont plus qu’à traverser pour établir une ligne de défense, avant que le gros de l’armée ne soit rappelé et franchisse à son tour la rivière en toute tranquillité. Quand il s’aperçoit qu’il est trop tard pour empêcher le déferlement des troupes romaines sur ses terres, Vercingétorix décide de rejoindre au plus vite l’oppidum de Gergovie, car il ne veut absolument pas se risquer à un combat en ligne en rase campagne, domaine de prédilection des légions.

César ne tarde pas à arriver sur les lieux. Il ne peut que constater que la configuration du terrain lui est très défavorable, l’oppidum étant situé en haut d’une montagne de 700 m aux versants escarpés en plus d’être bien fortifié et défendu par le camp gaulois qui s’étend devant ses remparts. Il établit lui-même son camp sur une colline séparée du massif principal et s’occupe tout d’abord à sécuriser son approvisionnement. Il s’empare ensuite d’un poste avancé gaulois, peu défendu selon ses propres dires, situé sur une colline au pied de l’oppidum. Il y établit un camp secondaire, relié au camp principal par un double fossé de manière à ce que les soldats puissent circuler dans la tranchée entre les deux sans être exposés à l’ennemi. Ainsi, il espère priver les assiégés d’une grande partie de leur eau et les empêcher de mener leurs chevaux au pré. Des escarmouches ont quotidiennement lieu entre les deux corps de cavalerie.

Pendant ce temps, les 10 000 fantassins éduens exigés par César se sont mis en marche avec Litaviccos à leur tête. Ils se trouvent devant un choix pour le moins délicat. Conformément à leur titre de « peuple ami de Rome », ils ont jusque là toujours apporté leur soutien à l’action de César, même si des dissensions sont apparues dès le début de son intervention et qu’il y ont mis plus ou moins de zèle, surtout sous l’influence de Dumnorix qui avait encouragé les siens à ne pas livrer les vivres promis lors de la guerre contre les Helvètes, puis avait déserté les rangs romains avec toute sa cavalerie lors de la seconde expédition en (Grande-)Bretagne avant d’être rattrapé et tué. A cette époque, aucune autre tribu n’avait suivi le mouvement qu’il tentait d’initier, pas même les Arvernes, alors que Vercingétorix était certainement le chef de leur corps expéditionnaire. Dumnorix, qui avait la mainmise sur le commerce, a dû être le premier à sentir, après la conquête de la Gaule Belgique et de la côte Atlantique, que les Gaulois ne seraient pas les principaux bénéficiaires de l’extension du marché, mais qu’elle servait avant tout à enrichir César pour qu’il puisse assouvir ses ambitions politiques à Rome, et qu’ils y perdraient finalement leur indépendance. Deux ans plus tard, ce sentiment a petit à petit fini par s’imposer à la grande majorité des peuples, y compris parmi les alliés et les clients des Eduens, comme les Parisii, les Sénons et les les puissants Bituriges qui participent dorénavant activement à la coalition menée par les Arvernes, leurs principaux rivaux. Maintenant que l’équilibre des forces semble s’être inversé, ils risquent donc d’être isolés, de perdre leur hégémonie en Gaule et de voir leurs pairs se retourner contre eux en cas de victoire contre les Romains. Litaviccos et Convictolitavis, qui a pourtant reçu le pouvoir des mains de César, ont par conséquent décidé de changer de camp pour rejoindre celui de Vercingétorix. Le proconsul donne quant à lui une explication toute différente à ce revirement. Il prétend que les notables éduens se sont laissés séduire par les discours de l’émissaire arverne qui leur a promis la victoire s’ils se joignaient à la coalition, mais surtout qu’ils ont été achetés et qu’ils sont avant tout motivés par l’appât du gain, ce qui doit plutôt ressembler à la méthode qu’il a lui-même employé pour les convaincre de le suivre. Les soldats auraient quant à eux été dupés par Litaviccos qui aurait affirmé que tous les cavaliers que César avait exigé d’emmener avec lui à Gergovie avaient été tués par les Romains.

Toujours est-il qu’il apprend que la colonne éduenne a prévu de rejoindre le camp gaulois au lieu du sien alors qu’elle n’est pas encore arrivée. D’après lui, il aurait été informé de la trahison par Eporédorix, un aristocrate éduen. A cette nouvelle, César décide de les intercepter sur le champ avec quatre légions et toute la cavalerie pour les empêcher de passer à l’ennemi. Il aurait alors suffi qu’Eporédorix et Viridomaros se montrent aux leurs qui les croyaient morts pour qu’ils déposent les armes et implorent la pardon de César. Litaviccos et ses clients s’enfuient pour rejoindre Vercingétorix. Si la chose pouvait se régler aussi facilement, il aurait mieux fait de s’abstenir de déplacer 5 fois plus de soldats que ne comptaient les rangs éduens, mais il veut avant tout souligner qu’il sait se montrer clément envers ses ennemis (qu’il aurait très bien pu tuer sans enfreindre les lois de la guerre comme il le dit dans le courrier adressé aux Eduens), alors qu’il accuse leur population d’avoir pillé et massacré les citoyens romains qui se trouvaient sur leur territoire dès qu’ils ont appris la trahison de Litaviccos. Il se montre tout aussi magnanime avec ces civils qu’il pardonne également après qu’ils se soient ravisés en apprenant que leurs troupes sont à nouveau dans le camp de César. Nul doute que le message qu’il désire faire passer est essentiellement destiné à rassurer les citoyens de Rome qui pourraient craindre qu’il ne soit tenté de régner par la terreur comme au temps de Caïus Marius s’il revenait au pouvoir; son livre ayant été publié bien avant qu’il ne franchisse le Rubicon avec son armée. Dans la suite du texte (Guerre des Gaules Livre VII §43), il prétend s’être attendu dès ce moment à un nouveau soulèvement des Eduens à la moindre occasion et qu’il cherche par conséquent un moyen de se retirer de Gergovie pour rejoindre Labiénus et ne pas être assailli de toutes parts, sans avoir pour autant l’air de fuir. La suite des évènements montre plutôt qu’à cet instant il croit encore dur comme fer qu’il peut rapidement remporter la victoire, mais a posteriori, il préfère dissimuler le fait qu’il a subi un grave échec militaire et commis une erreur qui aurait pu lui être fatale en se séparant de son meilleur lieutenant et en divisant ses forces.

En effet, à Gergovie, les Gaulois profitent de l’absence des deux tiers des légions pour attaquer en masse le camp romain. Beaucoup de défenseurs sont blessés par la grêle de flèches et de traits qui s’abat sur eux. Ils ne peuvent de plus pas être relevés de leur poste en haut des remparts étant donnée la taille imposante du camp et leur faible nombre, tandis que les ennemis voyaient sans cesse leurs troupes renouvelées. Seules leurs machines de guerre telles que les catapultes ou les balistes leur ont permis de tenir la position, mais Caïus Fabius craint que les Gaulois ne reviennent à l’assaut le lendemain et que ses hommes déjà fort éprouvés ne soient pas en mesure de réitérer l’exploit même s’il a pris la précaution d’ajouter es parapets aux remparts et de condamner toutes les portes sauf deux. Il dépêche donc d’urgence un courrier à César pour l’informer de la situation; celui-ci décampe en pleine nuit pour venir au secours de son lieutenant en péril et arrive avant l’aube. Les Gaulois renoncent à l’attaque.

Une fois de retour, le proconsul échafaude un plan pour s’emparer de l’oppidum. Son objectif ne semble pourtant pas très clair. Lors d’une visite du petit camp, il s’aperçoit que les Gaulois n’occupent plus une colline qui en était couverte les jours précédents. Vercingétorix considère que cet endroit est d’une importance vitale, si jamais les Romains venaient à s’en emparer, il ne pourrait plus descendre dans la plaine pour fourrager. Il l’a donc fait fortifier, et maintenant que les travaux sont terminés, ses troupes n’ont plus besoin d’y être présentes en si grand nombre pour la défendre. César y voit une opportunité. Il va faire croire à l’ennemi qu’il va attaquer là pour l’attirer, tandis qu’il enverra ses légions dans leur dos, directement sur l’oppidum. Pour faire diversion, des escadrons sortent pendant la nuit sans aucune discrétion, des muletiers déguisés en cavaliers s’éloignent dans la campagne, puis une légion entière se dirige vers ladite colline avant de se dissimuler dans un bois. Tous ces mouvements mettent la puce à l’oreille des Gaulois qui reviennent occuper en masse la position stratégique. Pendant ce temps, deux légions passent discrètement par petits groupes du grand au petit camp en profitant du couvert du fossé. Une fois les troupes réunies, le succès de l’attaque repose essentiellement sur la vitesse. La huitième légion atteint assez rapidement le camp gaulois malgré la raideur de la pente et l’étroitesse de sentier, puis elle y pénètre et en ravage une partie. César dit alors avoir atteint son objectif et fait sonner la retraite, mais que la topographie du terrain a empêché la huitième légion de l’entendre, aussi poursuit-elle l’assaut jusque sous les remparts de la ville. Mais à ce moment, l’effet de surprise est passé et les Gaulois reviennent, cavalerie en tête. Les Romains sont submergés, ils ne peuvent plus que reculer, mais au lieu de se replier en bon ordre, la panique les gagne lorsqu’ils voient surgir la cavalerie éduenne sur leur flanc droit qui est complètement découvert. Ils confondent alors leur allié avec l’ennemi et subissent de nombreuses pertes, César en avoue 700, mais il doit minimiser. Les rangs ne se reforment qu’une fois qu’ils sont revenus dans la plaine, après avoir effectué la jonction avec les dixième et treizième légions. Tous se retournent alors pour faire face aux troupes gauloises qui dévalent la colline. Vercingétorix ordonne d’arrêter la poursuite, le terrain plat étant à son désavantage. Les Gaulois regagnent donc leur camp. L’attaque romaine se solde par un échec, soit que les légions n’ont pas progressé assez vite pour prendre la ville, ou qu’elles n’ont pas réussi à bloquer le passage de la colline vers la ville pour isoler les troupes gauloises, ou encore que les Gaulois ne sont pas tombés dans le piège tendu par César en remontant immédiatement la colline au lieu de s’aventurer plus loin dans la plaine. Le proconsul n’assume cependant pas son erreur tactique, mais il en rejette la faute sur ses hommes qui se sont selon lui laissés aveugler par la perspective du butin.

Les deux jours suivants, Romains et Gaulois se retrouvent face à face dans la plaine sans que cela ne donne lieu à autre chose que quelques escarmouches entre les deux corps de cavalerie. Le troisième jour, César estime qu’il en a fait assez pour sauver la face et décide de lever le camp pour rejoindre le territoire éduen. Il apprend alors que Litaviccos l’a précédé pour soulever son peuple. Eporédorix et Viridomaros quittent par conséquent la colonne romaine avec toute la cavalerie éduenne: l’alliance avec les Eduens est définitivement morte. César s’en va rejoindre Labiénus à Agedincum (Sens) où sont restés les bagages gardés par les deux légions levées en début d’année.

Face à la crise, la Gaule se rassemble autour d’un chef

Au début de l’année 52 av JC, juste après la révolte des Carnutes et le massacre de Cénabum, Vercingétorix réussit, non sans mal, à pendre le pouvoir chez les Arvernes. Il déploie ensuite tous ses talents politiques pour rallier d’autres tribus à sa cause. Il réussit non seulement à convaincre les Lémovices et les Cadurques, traditionnels alliés des Arvernes, de le rejoindre, mais aussi les Pictons, peuple de la côte Atlantique qui avait pourtant fourni des navires à César dans sa guerre contre les Vénètes (ils n’ont peut être pas été très satisfaits de la part de marché du commerce maritime qu’ils ont obtenu en échange), ainsi que leurs voisins du nord, Andes et Turones, mais encore les Aulerques qui lui amènent le soutien de tous les peuples armoricains, et finalement les Carnutes, les Sénons et les Parisii, qui se sont déjà soulevés l’année précédente, mais font partie de la confédération éduenne pour les deux derniers. Tout cela doit être le fruit de longues négociations qui ne remontent certainement pas seulement à l’automne précédent, mais sont susceptibles d’avoir commencé deux ans auparavant lorsque César à contraint toute l’aristocratie gauloise à le suivre en (Grande-) Bretagne. Il ne s’arrête cependant pas là, il se rend lui-même chez les puissants Bituriges, alliés des Eduens et donc de Rome, qu’il persuade de rejoindre la coalition; tandis qu’il envoie le Cadurque Lucterius chez les Rutènes qui entrent à leur tour dans le combat avec leurs alliés Nitiobroges et Gabales. Ce dernier ralliement revêt une importance toute particulière, leur territoire étant situé à la frontière avec la province romaine de Gaule transalpine qu’ils menacent directement. César ne peut faire autrement que de se rendre immédiatement dans la région pour la protéger, bien qu’il redoute que les tribus gauloises qui lui sont fidèles ne se retournent contre lui s’il n’intervient pas rapidement.

Le proconsul réagit selon le plan de Vercingétorix qui consiste en effet à l’obliger à rester en Gaule transalpine pour l’empêcher de faire la jonction avec le reste de son armée qui hiverne au nord. La suite des évènements ne se déroule pourtant pas aussi bien que prévu. César comprend tout de suite ce que le chef gaulois a derrière la tête, aussi décide t-il de contrattaquer sur le champ plutôt que d’attendre le printemps. Il entreprend de se rendre directement sur le territoire arverne, ce qui surprendra son adversaire car il faut pour cela traverser les Cévennes, réputées infranchissables en hiver. Il y parvient malgré l’épaisse couche de neige qui recouvre les chemins. Il envoie alors la cavalerie dévaster la région qui se trouve autour de son camp, mais il ne reste lui-même que deux jours sur place, puis s’en retourne sous prétexte de chercher des renforts en laissant Brutus seul, avec pour consigne de continuer à ravager le pays autant qu’il le peut. La nouvelle que les Romains sont sur ses terres parvient très vite à Vercingétorix qui quitte aussitôt le territoire des Bituriges pour aller secourir les siens avec toute son armée. Pendant ce temps, César arrive à Vienne où l’attend un nouveau corps de cavalerie. Il ne s’y arrête pas, pas plus qu’il ne revient chez les Arvernes, il se dirige au contraire plein nord. Il traverse alors le territoire de ses amis éduens à marche forcée, pour rejoindre les deux légions qui ont pris leurs quartiers d’hiver chez les Lingons, eux aussi toujours fidèles à Rome, avant que les Gaulois ne réalisent qu’ils se sont fait berner. La diversion du proconsul a fonctionné à merveille, non seulement a-t-il réussi à retrouver une partie de son armée, mais les troupes gauloises se trouvent à présent trop loin pour intercepter les six légions stationnées chez les Sénons. Elles le rejoignent donc sans encombres à Agedincum (Sens) où Titus Labiénus arrive lui aussi depuis le territoire trévire avec les deux siennes. L’armée romaine est à présent au complet.

Vercingétorix ne peut que constater que son plan a échoué. Il fait demi-tour, revient chez les Bituriges pour repartir aussitôt chez leurs voisins Boïens, installés depuis peu sur le territoire des Eduens dont ils sont les vassaux par la volonté de César, suite à leur défaite aux côté des Helvètes. Le chef gaulois doit donc penser qu’il ne devrait pas être trop difficile de les convaincre de rejoindre la coalition anti-romains, mais cela non plus ne se passe pas comme prévu. Lorsqu’il arrive à Gorgobina, leur capitale, il trouve porte close. Peut être les Boïens savent-ils gré au proconsul de les avoir traité avec clémence et craignent-ils sa colère au cas ou ils se retourneraient contre lui, ou encore ont-ils l’impression d’avoir été trahis par les Gaulois lors de leur tentative de migration, toujours est-il qu’ils ne veulent pas trop s’impliquer dans cette affaire dont ils n’ont pas grand chose à attendre. Par conséquent, l’armée gauloise entreprend de faire le siège de la ville pour les faire plier. César ne peut rester sans réaction face au signe de fidélité que lui envoie ce peuple; il craint en effet que tous ses alliés gaulois ne passent à l’ennemi si d’aventure il abandonnait celui-ci à son triste sort. Il décide donc de venir à leur secours malgré les difficultés que risque de rencontrer son approvisionnement en cette saison où les chemins sont encore difficilement praticables. Il quitte Agedincum avec dix légions en laissant là tous les bagages sous la protection des deux restantes. Il ne marche pourtant pas directement sur Gogobina, mais se dirige sur le territoire des Sénons où il entreprend le siège de Vellaunodunum pour ne pas laisser derrière lui des ennemis susceptibles de le priver de ravitaillement. Entourée par 60 000 soldats romains, la ville ne met que trois jours pour littéralement rendre les armes. Elle doit en plus livrer 600 otages et tous ses chevaux. César ne reste pas plus longtemps. Son arrivée surprend ainsi les habitants de Cénabum (Orléans), ville des Carnutes. Ils tentent de fuir discrètement pendant la nuit en traversant un pont sur la Loire, mais le proconsul qui avait prévu cette éventualité ordonne aussitôt aux deux légion qui se tenaient prêtes de passer à l’assaut. Elles prennent la ville sans aucune difficulté, puis se vengent du massacre des marchands romains perpétré quelques semaines plus tôt en la pillant puis en la brûlant, mais aussi en exterminant méthodiquement toute sa population. A présent c’est au tour de Vercingétorix d’intervenir rapidement s’il ne veut pas voir ses alliés déserter ses rangs. César continue sur sa lancée, il franchit la Loire, entre en territoire Biturige et met le cap sur Noviodunum (Nevers) qui lui est livrée sans résistance. Cependant l’arrivée de la cavalerie gauloise change la donne. La ville reprend les armes tandis que la bataille s’engage à l’extérieur. Les Romains sont tout d’abord mis en grandes difficultés, mais le renfort d’environ 600 cavaliers fait finalement pencher la balance en leur faveur. Les Gaulois doivent se replier avant que l’infanterie soit arrivée, ce qui oblige Noviodunum à se rendre définitivement. Le rouleau compresseur romain reprend sa route vers Avaricum (Bourges).

Ces déconvenues ne découragent pourtant pas Vercingétorix. Il préfère néanmoins ne pas se risquer à affronter l’armée romaine dans une bataille en ligne, en tout cas pas avant qu’elle ne soit suffisamment affaiblie pour qu’il ait une chance de l’emporter. Aussi convainc t-il ses alliés de pratiquer la politique de la terre brûlée, d’emporter toutes les récoltes pour affamer l’ennemi et de détruire ensuite les villes pour qu’il n’ait pas de place forte où s’abriter. De petits groupes pourront par ailleurs se charger de harceler la cavalerie lorsqu’elle devra s’éloigner de la troupe pour fourrager. Toutes les cités à la portée des Romains sont donc incendiées le même jour, dont vingt rien que chez les Bituriges, mais leur capitale, Avaricum est épargnée en raison de sa position jugée imprenable, une colline entourée d’une rivière et de marais. Elle se retrouve assiégée. Il ne faut pas longtemps pour que les légions commencent à souffrir de la faim, leurs alliés Eduens ne leur fournissant des vivres qu’au compte goutte quand les convois ne sont pas interceptés. Les soldats s’affairent malgré tout à construire les machines destinées à prendre les remparts d’assaut, mais leurs efforts sont contrariés par les habitants de la ville qui incendient les tours de siège, harcèlent les travailleurs et creusent des mines pour atteindre la terrasse.

A ce moment (La Guerre des Gaules Livre VII §17 à 21), le récit de César prend une tournure étrange, qui n’a pas grand intérêt à priori, à moins qu’il ne tienne en fait un double langage destiné à ses contemporains et qu’il ne parle de la situation politique de Rome et de Pompée (j’utilise moi-même assez souvent ce procédé qui consiste à raconter une histoire qui n’a pas de lien évident avec le sujet qui m’intéresse vraiment. Cela donne rarement un résultat immédiat, mais ce n’est pas forcément l’objectif recherché. Le but est de creuser un sillon, de tracer un schéma mental qui sera revisité plus tard, pendant le sommeil. Les rêves se chargent alors tout seuls de remettre les choses à leur place. J’ai donc assez rapidement la puce à l’oreille quand quelqu’un d’autre l’emploie. Il y a presque un an, je m’intéressais à Bismarck pour tenter de comprendre où la crise que nous traversons pourrait nous amener. Je ne serais pas spécialement étonné que bientôt le triumvirat serve prochainement de modèle pour nous en parler avec le risque de voir se généraliser les gouvernements techniques ou d’union nationale comme en Italie ou en Grèce.) . Il commence par dire qu’il est prêt à lever le siège en raison de la famine qui règne, mais que ce sont ses propres soldats qui l’en dissuadent car « il valait mieux endurer toutes les extrémités que de ne point venger les citoyens romains égorgés à Cénabum par la perfidie des Gaulois.(La guerre des Gaules-Livre VII §17) », ce qui peut aussi bien se lire: « que de ne point venger les citoyens romains égorgés à Rome par la perfidie des sbires de Pompée » en plus de faire apparaître le proconsul comme protecteur plus soucieux de ses hommes que de ses propres intérêts. Il cherche aussi à se distinguer de Crassus qui a été tué d’un manière particulièrement cruelle par les Parthes à la bataille des Carrhes, en lui faisant avaler de l’or en fusion pour le punir de sa cupidité. La mort du plus fortuné des triumvirs et de son fils Publius, qui s’est brillament illustré lors des premières campagnes de la guerre des Gaules, privent César d’un soutien financier essentiel, ce qui l’oblige à remplir ses caisses au plus vite. Ce facteur n’est peut être pas étranger à l’accélération du conflit avec les Gaulois. Qui sait si les assassinats des marchands de Cénabum n’a pas été commandité par César lui-même et si Vercingétorix n’a pas été son complice dans le but d’établir sa domination sur les Eduens et leurs alliés. C’est fort improbable, mais le massacre de Cénabum et l’insurrection des Arvernes sont les deux arguments qui manquaient au proconsul pour justifier auprès du Sénat sa prise du pouvoir absolu sur toute la Gaule.

Ensuite, César apprend par des prisonniers que Vercingétorix a rapproché son camp d’Avaricum après avoir épuisé les ressources de la région où il se trouvait précédemment, mais qu’il est lui-même absent, car il est parti avec la cavalerie et l’infanterie légère pour tendre une embuscade à l’endroit où il pense que les Romains iront fourrager le lendemain. Il ordonne aussitôt aux légions de se mettre en marche pour aller surprendre l’armée gauloise. Ce choix est assez surprenant. Pourquoi lancer une attaque contre le gros des troupes plutôt que de tenter une action contre le corps expéditionnaire que commande Vercingétorix? Il fait exactement l’inverse de ce qui avait permis à Titus Labiénus de remporter la victoire sur les Trévires un peu plus d’un an auparavant. Celui-ci avait alors envoyé sa cavalerie appuyée d’un petit groupe de soldats à pieds dans le seul but de tuer leur chef Indutiomaros; sa mort avait dissuadé le reste des troupes de poursuivre l’attaque. On dirait que le proconsul ne tient pas tant que ça à faire cesser rapidement les hostilités, mais peut être ne sait-il tout simplement pas où se trouve Vercingétorix. Les éclaireurs gaulois constatent tout de suite le mouvement des légions, aussi leur armée a-t-elle le temps de cacher ses bagages et de se mettre en ordre de bataille sur les hauteurs d’une colline dont l’accès est rendu difficile par le marais qui l’entoure. Les soldats romains se préparent eux aussi au combat, mais César renonce à engager la bataille en voyant la topographie des lieux, il «  leur (aux soldats) représente « par combien de sacrifices, par la mort de combien de braves, il faudrait acheter la victoire ; il serait le plus coupable des hommes si, disposés comme ils le sont à tout braver pour sa gloire, leur vie ne lui était pas plus chère que la sienne. » (Guerre des Gaules, Livre VII §19) ». Il revient donc à Avaricum pour terminer les préparatifs de l’assaut. Son déplacement n’a servi à rien.

Transposons maintenant cet épisode à Rome. Dans ce cas, César nous dit tout d’abord qu’il savait dès le départ que l’assassinat de Clodius Pulcher n’était qu’un piège que lui tendait Pompée pour qu’il revienne dans la capitale afin qu’il puisse être poursuivi pour les malversations commises lors de son consulat. Aussi n’est-il pas tombé dedans, bien que Pompée n’ait rien fait pour faire cesser les troubles. Il explique ensuite qu’il a renoncé à intervenir avec les légions qu’il venait de lever car cela aurait inévitablement provoqué une nouvelle guerre civile meurtrière et qu’il ne souhaitait pas prendre le pouvoir dans ces conditions, mais qu’il a préféré s’occuper d’achever la conquête de la Gaule qu’il avait préparé de longue date. Cela n’a-t-il pas plus de sens?

Au chapitre suivant, Vercingétorix revient au camp, mais il est immédiatement accusé de trahison. Il est accusé d’avoir trop rapproché le campement de celui des Romains, de s’être éloigné inconsidérément sans laisser à personne le commandement et finalement d’avoir communiqué la position de l’armée à l’ennemi pour négocier le partage du pouvoir avec César. Il se défend habilement de toutes ces accusations, il a fait lever le camp car le fourrage était épuisé, a fait établir le nouveau dans un endroit imprenable où la présence de la cavalerie était inutile tandis qu’elle servait leurs intérêts là où il l’avait menée, et il n’a laissé le commandement à personne de peur que le nouveau chef n’engage une action pour plaire aux soldats fatigués de parcourir le pays en tous sens sans jamais rencontrer l’ennemi, alors que la victoire peut s’obtenir sans verser une goutte de sang, César, accablé par la famine, étant sur le point de lever le siège selon le témoignage de prisonniers romains « instruits d’avance de ce qu’ils doivent répondre ». Quant à l’arrivée des légions, elle ne peut être que le fruit du hasard, mais s’il devait y avoir eu trahison, le petit groupe qui en aurait été responsable n’avait pas dû passer inaperçu du haut de la colline lorsqu’il avait fui lâchement le champ de bataille. Lui-même « ne désirait pas obtenir de César par une trahison une autorité qu’il pouvait obtenir par une victoire qui n’était plus douteuse à ses yeux ni à ceux des Gaulois ; mais il est prêt à s’en démettre, s’ils s’imaginent plutôt lui faire honneur que lui devoir leur salut (La guerre des Gaule-Livre VII §20)». Cette dernière partie ne serait-elle pas purement et simplement un aveu de la part de César qu’il a effectivement passé un pacte avec Vercingétorix dans le but de prendre ensemble le contrôle de la Gaule? Des rumeurs qui vont dans ce sens doivent en tout cas courir à cette époque. De nos jours encore, présenter comme invraisemblables des faits embarrassants qui ne sont pourtant que pure vérité est une des techniques favorites de nos dirigeants pour couper l’herbe sous le pied de leurs détracteurs. C’est vieux comme le monde.

Le doute est d’autant plus renforcé par le chapitre suivant qui voit le chef gaulois confirmé dans ses fonctions par acclamation de la foule, ce qui ne peut que rappeler la manière dont Pompée a obtenu de se voir confier seul les rênes du pouvoir à Rome, lui qui avait effectivement conclu un pacte du même genre avec César. Les reproches que les Gaulois font à Vercingétorix pourraient tout aussi bien s’appliquer à ce que Pompée a manigancé à Rome pour se débarrasser de son rival cantonné en Gaule. Il s’est en effet rapproché des ennemis de César, les optimates, puis il laisse le chaos s’installer sans intervenir ni désigner personne pour s’occuper de rétablir l’ordre jusqu’à ce qu’il trouve un arrangement avec Caton et Bibulus, les plus féroces opposants de César, qui finissent par demander sa nomination en tant que sole consul, à la grande satisfaction du peuple qui acclame cette décision. Le proconsul en profite au passage pour dire à ceux de son parti qui seraient tentés de le trahir qu’il saura s’en souvenir. Pour finir, les Gaulois choisissent d’envoyer 10 000 hommes en renfort dans Avaricum pour ne pas laisser la gloire aux seuls Bituriges en cas de victoire, soit à peu près le même nombre d’hommes que comptent les deux légions que Pompée a prêté à César. L’amalgame qu’il fait entre ses deux ennemis paraît on ne peut plus évident, aussi Pompée est-il averti du sort qui lui sera réservé s’il s’obstine à persévérer dans la voie sur laquelle il s’est engagé.

Le siège d’Avaricum se poursuit, mais les tentatives d’assaut sont à chaque fois repoussées. Les Gaulois s’aventurent même à lancer une contrattaque, sans plus de résultat. Vercingétorix aurait alors donné l’ordre de quitter la ville, mais les femmes auraient réussi dissuader les guerriers de les abandonner. Avaricum finit tout de même par tomber à la faveur d’une attaque menée sous une pluie battante qui surprend les assiégés dont l’attention s’est momentanément relâchée. L’opération tourne au carnage, ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards ne sont épargnés. Seules 800 personnes, sur les 40 000 âmes que comptait la cité, parviennent à échapper au bain de sang pour rejoindre le camp de Vercingétorix qui dès lors sera toujours fortifié. Le chef gaulois exhorte ses troupes à ne pas se laisser abattre par cette abominable défaite due à l’entêtement des Bituriges à ne pas vouloir évacuer leur capitale lorsqu’il était encore temps, comme il l’avait personnellement recommandé, ainsi qu’à l’art romain du siège et non à la supériorité des légions au combat. Il s’engage par ailleurs à gagner à sa cause les peuples qui hésitaient jusque là à le suivre, mais qui ne pourront rester insensibles plus longtemps à l’ignoble barbarie de l’envahisseur. Il y parviendra en effet. Pendant ce temps, les légions se requinquent grâce aux vivres dont ils se sont emparés et se reposent en prévision de la suite de la campagne. Elle est toutefois retardée malgré l’arrivée du printemps, car les Eduens viennent demander à César de trancher dans un conflit politique qui divise leur peuple.

Même s’il doit certainement être authentique, trop de témoins étant susceptibles d’attester de la vérité au cas où ce ne serait que pure invention, ce passage donne une nouvelle occasion au proconsul de discréditer son adversaire, Pompée. En effet, contrairement aux institutions éduennes qui n’admettent à leur tête qu’un seul vergobret, élu pour un an par un conseil dirigé par les druides, deux chefs, Convictolitavis et Cotos, se partageaient alors le pouvoir, ce qui faisait peser la menace d’une guerre civile sur le pays (A Rome, c’est exactement l’inverse, Pompée est seul consul alors qu’il en faudrait deux). César, craignant que le parti qui se croirait le plus faible finisse par appeler Vercingétorix à son secours, décide par conséquent de se rendre sur leur territoire, le vergobret ne pouvant quant à lui le quitter pendant la durée de son mandat sans se mettre hors la loi, dans le but qu’il ne puisse pas conduire de guerre extérieure et se comporter comme un roi(le jeu de miroir continue, César de son côté ne peut pas se rendre à Rome tant qu’il n’a pas licencié son armée et qu’il n’est pas redevenu simple citoyen. Il insiste d’ailleurs lourdement sur le fait qu’il respecte scrupuleusement les lois là où Pompée s’en affranchit, dix ans ne s’étant pas écoulés entre ses deux mandats de consul). Toujours dans un souci de légalité, il désigne Convictolitavis comme seul représentant de son peuple, celui-ci ayant été élu dans les règles, tandis que Cotos a été investi en dehors du lieu prévu à cet effet, de plus par son propre frère, ce qui était strictement interdit, deux personnes de la même famille ne pouvant siéger au sénat en même temps (la même interdiction n’était pas en vigueur à Rome, mais lorsque Pompée choisit de nommer un deuxième consul pour contrebalancer son pouvoir et marquer son attachement aux institutions, il ne prend nul autre que Metellus Scipion, son propre beau-père: il se comporte comme un roi). Une fois cette affaire réglée, César demande aux Eduens de lui fournir toute leur cavalerie et 10 000 hommes de troupe au plus vite, puis il revient à la tête de son armée, confie quatre légions à Titus Labiénus qu’il charge d’aller chez les Sénons et les Parisii, tandis que lui-même, accompagné de six autres légions, prend le chemin de Gergovie…

Vercingétorix entre en scène

Les problèmes s’accumulent pour César durant l’hiver 53-52 av JC. Tout d’abord, le 18 janvier 52 av JC, Publius Clodius Pulcher est assassiné à Rome par les clients de son opposant, Milon. La ville menace alors de sombrer dans l’anarchie. Le proconsul se met aussitôt en devoir de lever de nouvelles légions dans sa province de Gaule transalpine comme le lui ordonne un senatus consultum, mais à peine cette nouvelle lui est-elle parvenue qu’il apprend que l’insurrection s’est derechef déclarée en Gaule alors qu’il croyait avoir réussi à pacifier le pays à l’automne. Il n’a dès lors plus vraiment le choix, il doit en priorité ramener l’ordre dans les provinces conquises par ses soins et laisser Pompée apparaître comme l’homme providentiel qui seul saura ramener le calme à Rome. Cette décision a dû le rendre fou de rage, Marcus Licinus Crassus, tué peu auparavant par les Parthes, n’étant plus là pour contrebalancer le pouvoir de son rival; les deux hommes n’ont de surcroit plus aucun lien familial depuis la mort de Julia, fille de César et épouse de Pompée, ce dernier ayant refusé de s’unir à Octavie, nièce du proconsul. Il n’hésite cependant pas à faire montre de la plus grande hypocrisie à ce sujet lorsqu’il relate cet épisode dans « la guerre des Gaules, Livre VII §6 »: «  Lorsque César apprit ces événements en Italie, il savait déjà que, grâce aux talents de Cn. Pompée, les affaires avaient pris un meilleur aspect à Rome ; il partit donc pour la Gaule transalpine. », dit-il alors qu’il sait pertinemment qu’il n’en est rien car Pompée laisse au contraire la violence se déchaîner pour qu’il soit fait appel à lui en dernier recours. Il parviendra d’ailleurs bientôt à ses fins en se faisant nommer consul unique avec l’appui de Caton, mais contre la loi qui impose deux personnes à ce poste et un délai de dix ans entre deux mandats; il reviendra vers plus de légalité en milieu d’année en prenant Metellus Scipion comme homologue, mais il aura entre temps épousé Cornelia Metella, qui n’est autre que la fille de son collègue et la jeune veuve de Publius Licinus Crassus, lui aussi tué à la bataille des Carrhes comme son triumvir de père. Le peuple a pris conscience de toutes ces manœuvres entreprises pour isoler César lorsqu’il publie ses mémoires de guerre, aussi désire t-il passer pour l’innocente victime de ces machinations alors qu’il se serait lui-même comporté de manière exemplaire. Les politiciens d’aujourd’hui ne feraient pas mieux avec leurs armées de conseillers en communication qui coûtent un bras.

Du côté gaulois, le signal de la révolte est donné le 23 janvier avec le massacre des marchands romains de Cénabum (Orléans) par les Carnutes qui n’ont pas accepté la punition que César leur a infligé l’année précédente suite à leur insurrection et encore moins que le Sénon Acco, qui en avait été l’instigateur, ait été exécuté à la romaine, c’est à dire flagellé jusqu’à l’évanouissement puis décapité, alors qu’il s’était rendu sans livrer combat. La nouvelle se répand très vite dans toute la Gaule, en particulier chez les Arvernes où Vercingétorix exhorte les habitants de Gergovie à prendre les armes. Il n’est cependant pas suivi par les autres chefs de sa tribu, dont son oncle Gobannitio, qui le chassent de la ville. Il n’abandonne pas pour autant son projet, mais il se met à parcourir la campagne où il réussit mieux à convaincre les paysans de le suivre, puis il revient à Gergovie dont il obtient finalement le soutien et chasse à son tour ceux qui l’avaient expulsé pour rester l’unique chef.

Cela pose quand même une question: pourquoi les Arvernes suivent-ils Vercingétorix et choisissent-ils d’intervenir à ce moment là contre les romains, alors qu’ils sont restés neutres pendant les six années précédentes quand leurs voisins étaient forcés de se soumettre aux légions romaines ou se soulevaient contre l’occupant? Si Vercingétorix avait été le fervent défenseur de la nation gauloise qu’on nous présente, ne se serait-il pas pas révolté plus tôt contre l’oppresseur? Le général De Gaulle n’a pas attendu 1944 pour appeler à la résistance contre l’envahisseur, il s’est prononcé dès le lendemain du jour où le maréchal Pétain a donné l’ordre de cesser le combat. Les communistes ne se sont pas décidés aussi vite malgré le sort qui était réservé à leurs camarades du P.C. Allemand, ils ont attendu le feu vert de Moscou, après la rupture du pacte germano-soviétique un an plus tard, le 22 juin 1941. Vercingétorix aurait-il lui aussi attendu aussi longtemps pour des raisons de politique extérieure? Les chefs de sa tribu étaient bien entendu opposés à l’intervention contre les Romains, mais c’était également vrai pour d’autres peuples qui ont su avant lui se passer de l’avis de leurs dirigeants pour se soulever. L’Arverne était certainement un personnage plus complexe que celui du mythe fondateur de la nation française qui s’est construit depuis le XIXème siècle.

Vercingétorix n’apparaît en effet que depuis très récemment dans notre Histoire, avec le livre d’Amédée Thierry, « Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculés », dont le premier tome paraît en 1828. A ce moment, il n’est cependant pas encore le héros symbolique que nous connaissons, le régime monarchique d’alors préférant ne faire remonter la notion de France qu’à partir de la dynastie des Mérovingiens, de Clovis en particulier car il est le premier roi converti au christianisme. Il faut attendre Napoléon III , à la fois grand admirateur de Jules César et fervent partisan du principe des nationalité dans la définition de sa politique extérieure, pour que les Gaulois accèdent au statut de modèle du peuple français. En 1866, l’empereur fait ériger la statue d’un Vercingétorix (d’après son étymologie; ver- est un superlatif, -cingéto- signifie guerrier et -rix, roi) haute de 7m à Alise-Sainte-Reine, site présumé d’Alésia, sur le socle de laquelle on peut lire: « La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’Univers. ».

L’année suivante paraît le livre d’Henri Martin, « Histoire de France populaire » où les Gaulois apparaissent pour la première fois comme grands blonds aux yeux bleus, certainement plus par souci de les différencier des Romains supposés être de type méditerranéen -petits aux yeux bruns- que par souci de vérité; leurs chefs deviennent alors des figures de proue de l’idée nationale. Mais ce n’est qu’avec la Troisième République, qui met également à l’honneur les théories racistes dans les manuels scolaires pour justifier de sa politique colonialiste, que le Vercingétorix devient un héros national qui incarne la résistance à l’envahisseur, dans le but d’exalter le sentiment de revanche contre l’Allemagne après la défaite de 1870, tout en reprenant la distinction que fait César à son époque entre Gaulois, qu’il décrit comme plus ou moins civilisés, et Germains qui ne sont quant à eux que des barbares nomades dont le bétail est l’unique richesse.

Pour finir, en 1901, Camille Jullian fait du mythe désincarné un être humain auquel chacun peut s’identifier en attestant que Vercingétorix était bel et bien un nom propre et non pas uniquement un titre honorifique qui a pu être attribué à plusieurs personnes différentes de cette époque. L’image du guerrier gaulois évolue plus tard avec Astérix, créé en 1959, où le petit Gaulois malin qui devient invincible lorsqu’il avale la potion magique incarne bien évidemment la France mise à genoux par les nazis qui se redresse grâce au courage insensé des résistants, malgré leurs divergences politiques. Et enfin, tout récemment nous avons l’exposition qui réhabilite la culture Gauloise en nous présentant ses villes et son avancement technique, pour démontrer que les gens qui vivaient à l’époque étaient loin de vivre à l’âge de pierre, mais qui, si elle avait voulu être vraiment honnête, nous aurait plutôt dû parler de la culture Celte qui concernait certes la majorité de la France actuelle, mais aussi une partie de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Autriche (d’où elle serait plutôt originaire) et une grande partie de l’Europe centrale, pour essaimer jusqu’en Grande-Bretagne, en Espagne et même en Turquie. A l’heure où la Communauté Européenne vit une crise sans précédent, il ne me semble pas très judicieux de mettre l’accent sur une supposée civilisation gauloise, à moins qu’on ne veuille nous préparer à un nouveau conflit type première guerre mondiale. -Que les pays du nord, protestants, traitent ceux du sud, catholiques, de PIIGS (même si l’Irlande est au nord et que la Grèce est orthodoxe, c’est toujours un moyen de désigner les « autres » et les « autres », c’est le diable) n’incite en effet pas à l’optimisme pour l’avenir du continent.-

A présent que nous savons que l’image de héros national de Vercingétorix n’est qu’une construction fortement influencée par les objectifs politiques d’une époque, voyons quelles ont pu être les motivations moins glorieuses qui l’ont poussé à agir. Elles ont certainement un rapport avec la rivalité entre les Arvernes et les Eduens. Jusqu’en 121 av JC, les Arvernes exerçaient une hégémonie sur une grande partie de la Gaule selon l’historien grec Strabon. Ils devaient leur puissance à leur technologie en matière de poterie et de métallurgie, mais aussi à leur agriculture très développée qui en faisaient un peuple riche grâce au commerce qu’ils entretenaient avec les autres tribus. Cette opulence relative leur donnait l’avantage supplémentaire de pouvoir nourrir une population nombreuse et donc d’avoir une armée conséquente, de surcroît bien équipée, qui en faisaient des ennemis redoutés. Tout cela leur permettait de s’imposer sur la scène politique et diplomatique gauloise de ce début de deuxième siècle avant Jésus-Christ. Mais cela change en 125 av JC lorsque les Massaliotes font appel à leur allié romain pour faire cesser les pillages perpétrés par leurs voisins Salyens. La guerre s’étend rapidement aux peuples voisins. Les Allobroges entrent dans la danse en 123 av JC en attaquant les Eduens auxquels le Sénat venait d’accorder le titre d’allié du peuple romain. Ces derniers font donc naturellement appel à leur puissant protecteur, tandis que les Allobroges sollicitent l’aide de leurs amis arvernes. Ils sont tous deux vaincus par les légions de Gnaeus Domitius Ahenobarbus et Quintus Fabius Maximus en 121 av JC, et le roi arverne Bituitos est fait prisonnier par traîtrise alors qu’il tentait de négocier la paix, puis condamné à l’exil à Albe. La monarchie arverne prend alors fin pour être remplacée par un gouvernement aristocratique. Les Allobroges deviennent une tribu cliente de Rome et sont intégrés à ce qui deviendra la province de Gaule transalpine; les Arvernes sont quant à eux repoussés au-delà des Cévennes en 118 av JC avant de signer une paix avec Rome qui leur garantit la liberté du commerce. Ils ont cependant perdu leur hégémonie sur la Gaule au profit des Eduens dont les Séquanes deviennent le principal opposant. Ces dissensions empêchent les Gaulois de s’opposer efficacement à l’expédition des Cimbres et des Teutons quelques années plus tard, mais cela ne change pas pour autant la situation politique. Il faut attendre 61 av JC pour qu’elle évolue, lorsque les Séquanes font alliance avec les Suèves pour attaquer les Eduens qui sont alors battus. En récompense de leur aide, les Suèves exigent qu’une grande partie du territoire séquane leur revienne. Ils essuient un refus qui entraîne le massacre de la population séquane dans les territoires revendiqués. Aussi les Séquanes décident-ils à présent de retourner leur alliance en demandant de l’aide aux Eduens pour chasser l’envahisseur. Les Suèves battent également cette coalition qui se voit obligée de faire appel à Rome pour régler le problème. Jules César, alors consul, parvient à faire cesser les hostilités par la voie diplomatique; les Suèves obtiennent le titre de « peuple ami de Rome ». Le prestige Eduens et des Séquanes, incapables de se défendre seuls, a certainement dû en souffrir auprès des autres tribus gauloises, ce qui a pu inciter les Arvernes à tirer profit de leur affaiblissement.

C’est dans ce contexte que se produit l’affaire des Helvètes et du complot avec les Eduens et Séquanes pour rétablir la monarchie et prendre le contrôle de toute la Gaule qui servent de prétexte à l’intervention de César. Le proconsul a tout intérêt à jouer sur les divergences entre Gaulois pour faciliter son entreprise, aussi l’histoire qu’il nous raconte dans ses « commentaires sur la guerre des Gaules » n’est-elle peut être pas tout à fait conforme à la réalité. Il ne serait en effet pas très étonnant qu’il ait tenté de manipuler les Gaulois pour arriver à ses fins, tout comme il se servait de Crassus et Pompée à Rome et les Gaulois de leur côté ont peut être cru qu’ils pourraient utiliser César pour prendre l’ascendant sur les tribus rivales. Le proconsul a tout d’abord pu laisser croire qu’il était en faveur du retour de la monarchie pour provoquer la division au sein même des tribus, comme en témoigne ultérieurement le rétablissement sur le trône du Carnute Tasgétios et du Sénon Cavarinos qui finiront tous deux mal, tué par son peuple pour le premier, banni pour le second. Ce n’est qu’une hypothèse, mais il est quand même troublant de constater que l’Helvète Orgétorix tente de conclure un pacte avec l’Eduen Dumnorix et le Séquane Casticos pour s’emparer du pouvoir en Gaule au moment même ou César négocie secrètement le triumvirat avec Crassus et Pompée. La similitude est telle qu’Orgétorix donne sa fille en mariage à Dumnorix, tout comme César le fait avec Pompée.

Orgétorix finit par être découvert et poussé au suicide, mais toujours est-il que son peuple ne renonce pas pour autant à migrer vers le territoire des Santons, au nord de l’estuaire de la Gironde. César les empêche de passer par la Gaule transalpine sous le prétexte qu’ils veulent s’établir trop près de Tolosa (Toulouse). Cet argument ne paraît pas très solide vu la distance qui sépare les deux endroits. Ne pourrait-on pas plutôt imaginer qu’il désire envoyer un signal aux Arvernes? Si les Helvètes étaient arrivés à bon port, ils auraient été quasiment encerclés par les alliés des Eduens et des Séquanes, et si cette coalition avait réellement eu l’intention de prendre le pouvoir en Gaule, les Arvernes n’auraient-ils pas été visés en priorité? Le proconsul, qui ne dispose à ce moment là que de quatre légions, a certainement à cœur de ne pas se mettre à dos ce peuple qui, bien qu’affaibli, reste toutefois puissant. Peut être leur a t-il même fait miroiter la possibilité de retrouver leur hégémonie passée? Les tentatives de restauration du pouvoir monarchique ne touchent en effet pas que les tribus de l’est, les Arvernes sont eux aussi concernés à cette période. Là, c’est Celtillos, le propre père de Vercingétorix qui intrigue pour retrouver son trône; il sera condamné par ses pairs et finira sur le bûcher. Il est tout à fait possible qu’il ait voulu se porter à la tête du parti anti-romain en Gaule dans le but de redonner sa gloire passée à sa tribu, mais il n’est pas totalement exclu qu’il ait au contraire été pro-César parce qu’il aurait eu l’opportunité de faire fortune en devenant un de ses clients privilégiés. Le proconsul ne procédait pas autrement avec ses puissants amis à Rome. Cela expliquerait tout aussi bien la sévérité de la sanction qui lui est infligée. Vercingétorix, qui serait entré peu de temps après au service de César en tant que chef du corps de cavaliers arvernes réquisitionné au titre des accords passés en 120 av JC, et serait même devenu l’un de ses contubernales (compagnon de tente), soit, en gros, l’équivalent d’un courtisan, aurait alors pu à son tour être tenté par les alléchantes propositions du chef de guerre romain avant de s’aperçevoir qu’il se faisait rouler dans la farine et de prendre la tête de la révolte (le fait que les Gaulois s’en prennent d’abord aux marchands plutôt qu’aux légions en cette année 52 av JC n’est peut être pas innocent, il pourrait indiquer qu’ils en ont assez de se faire spolier sur le plan commercial). Tout ceci n’est bien entendu que pure spéculation, mais après tout, beaucoup de gens ont tout d’abord cru en la capacité de Pétain à sauver l’honneur de la France et se sont rendus à Vichy pour se mettre à son service (pas seulement François Mitterrand) avant de s’aperçevoir qu’il n’y avait rien à attendre de lui et d’entrer dans la résistance.

En tout état de cause, César a bien réussi à faire en sorte qu’à la fois les Eduens et les Arvernes croient qu’ils sortiraient grands gagnants en s’accomodant de sa présence. Il n’a pas dû procéder bien différemment qu’avec Crassus et Pompée. Dumnorix a peut être été le premier à en douter. Son attitude est assez déroutante, il ne prend en effet réellement parti pour aucun des deux protagonistes lors de la tentative de migration des Helvètes à travers son pays. Ceux-ci ont traversé le territoire séquane pacifiquement puis se sont mis à ravager celui des Eduens dès qu’ils y ont mis les pieds. Ces derniers font donc appel à leur allié romain pour les protéger, mais Dumnorix ne fait rien pour l’aider. Il dissuade ses concitoyens de livrer le ravitaillement promis, puis quitte le champ de bataille avec sa cavalerie sans combattre au lieu de prêter main forte aux légions, mais ne les attaque pas pour autant. On dirait qu’il se sent piégé et qu’il ne sait plus quoi faire pour s’en sortir. D’un côté il ne peut pas aider ouvertement les Helvètes, qui ont éliminé son beau père et sont en train de mettre son pays à sac, sans rompre l’alliance avec Rome et perdre la confiance de son peuple, mais de l’autre, il sait qu’il ne doit cette invasion qu’à César qui leur a défendu de traverser de la Gaule transalpine, puis à refusé qu’ils puissent s’installer pacifiquement où que ce soit.

Les Helvètes n’ont donc pas vraiment eu le choix, ils étaient absolument convaincus que les Romains ne s’opposeraient pas à leur entreprise jusqu’au moment où ils se sont retrouvés confrontés à la palissade que César a fait ériger pendant qu’il prétendait réfléchir à leur demande. Peut être ont-ils alors cru qu’ils devaient cette décision à une trahison des Eduens. Le proconsul aurait eu tout intérêt à le leur suggérer, leur invasion du territoire éduen lui permettait de justifier son intervention auprès du Sénat en ravivant le souvenir de la guerre des Cimbres à laquelle avaient participé certains peuples maintenant aux côtés des Helvètes. Il pose par conséquent des conditions inacceptables à la paix au lieu de chercher à faire cesser les hostilités. Il obtient la victoire un peu plus tard, renvoie ce qu’il reste des Helvètes d’où ils sont venus, puis reçoit des ambassadeurs venus de toute la Gaule pour le féliciter et lui demander l’autorisation de tenir une assemblée générale de tous les chefs en signe de soumission. Selon César (Guerre des Gaules, Livre I §31), le chef Eduen Diviciacos, frère de Dumnorix, prend ensuite la parole pour lui demander son intervention pour se débarrasser des Germains. On peut alors se demander dans quelle mesure cet appel à l’aide n’est pas la contrepartie qu’exige le proconsul en l’échange de sa clémence envers la trahison de Dumnorix, mais aussi s’il n’est pas dirigé contre les Arvernes et les Séquanes qui sont désignés comme responsables de la présence germaine au-delà du Rhin alors que le Sénat a lui-même entériné la situation en octroyant aux Suèves le titre de « peuple ami de Rome ». Vercingétorix aurait pu tenter de prendre la tête de la rébellion contre la politique de César dès ce moment là, mais il serait apparu comme le diviseur du peuple gaulois puisque Dumnorix tenait alors le rôle de principal opposant. S’ils avaient réalisé l’union sacrée à cet instant, peut être auraient-ils pu contrecarrer les plans du proconsul. Ils n’en font rien car ils sous estiment probablement le risque de perdre leur indépendance et les ambitions de César, voire imaginent s’en servir pour supplanter l’autre. Le Romain en tire naturellement avantage, tout comme les croisés profiteront de la division chez les Arabes pour s’emparer de Jérusalem 11 siècles plus tard, ou comme Saladin parviendra à les en chasser moins de cent ans après leur arrivée. Une fois que le proconsul a réussi à éliminer la menace que constituaient les Suèves d’Arioviste, il devient plus difficile de convaincre l’ensemble des Gaulois qu’il est doté de mauvaises intentions à leur égard.

Il faut alors attendre 5 ans, la prolongation du proconsulat de César et la seconde expédition en Bretagne, pour qu’un vent de révolte se lève dans les tribus gauloises. Les Trévires sont les premiers à refuser d’obéir aux ordres en ne se rendant pas à la convocation du Romain et en sollicitant l’aide des Germains. Il réagit immédiatement en marchant sur eux avec 4 légions. Cingétorix vient à sa rencontre pour lui offrir sa soumission, tandis que son rival Indutiomaros continue dans un premier temps les préparatifs de guerre. Il se cache dans la forêt avant de renoncer devant l’importance des forces romaines et accepte alors de livrer toute sa famille en otage. César désigne Cingétorix comme chef unique des Trévires, ce qui est inacceptable pour Indutiomaros. Le proconsul ne voulant pas perdre plus de temps pour régler les différends entre Gaulois, il décide d’emmener avec lui 4 000 de leurs cavaliers venus de toutes les provinces, soit presque l’intégralité de l’aristocratie, pour se prémunir de mouvements similaires pendant qu’il se trouvera Outre-Manche. Dumnorix voit tout cela d’un très mauvais œil. Il avance tous les prétextes possibles et imaginables pour ne pas s’embarquer, essaye, d’après César, de convaincre les autres tribus de faire de même en prétendant que les Romains vont tous les massacrer une fois loin de la vue de leurs compatriotes, puis s’en va avec les siens. Ce départ a peut être une toute autre raison. On apprend en effet au Livre V § 6 de la « Guerre des Gaules » que, lors d’une assemblée, les Eduens ont été fort irrités d’apprendre de la bouche même de Dumnorix qu’il s’était vu offrir la royauté par César. Le triumvir ne mentionne peut être cet épisode que dans le but de couper l’herbe sous le pied à ceux qui l’accuseraient de duplicité, de nombreux témoins ayant pu relater l’affaire à Rome. Même s’il semble s’en étonner, il n’est pas exclu que la proposition ait bien été on ne peut plus réelle, mais qu’il l’ait retirée une fois l’arrangement révélé au grand jour. Le refus de César d’honorer ses engagements expliquerait tout aussi bien la décision de Dumnorix d’arrêter de coopérer.

Personne d’autre n’imite son exemple, pas même les Arvernes de Vercingétorix. Les Eduens sont bientôt rattrapés par la cavalerie romaine, Dumnorix est tué parce qu’il aurait fait mine de résister, le reste rentre dans le rang et rejoint le corps expéditionnaire sous bonne garde. Le pays reste calme jusqu’au retour de Bretagne, mais les hostilités reprennent de plus belle une fois César rentré en Italie. Cette fois-ci, ce sont les Eburons qui prennent l’initiative. Ils attaquent le camp des Romains qui séjournent sur leur territoire sans parvenir à le prendre, mais ils réussissent à les en faire sortir en leur faisant croire qu’ils les laisseront rejoindre les autres légions en paix. Ils en profitent alors pour leur tendre une embuscade dans une vallée étroite où ils les massacrent presque tous. Galvanisés par cette victoire, leurs voisins Atuatuques et Nerviens donnent à leur tour l’assaut au camp romain situé sur le territoire de ces derniers, aidés de toutes les petites tribus vassales des Eburons. Le Trévire Indutiomaros en fait autant avec celui situé chez les Rèmes. Averti, César revient de toute urgence d’Italie avec deux légions et se rend chez les Nerviens qui lèvent alors le siège et viennent à sa rencontre. Mais le proconsul à le temps de faire bâtir un camp retranché que la coalition attaque inconsidérément. L’assaut se solde par une cuisante défaite gauloise. Les Armoricains renoncent à l’action qu’ils avaient entreprise contre la légion stationnée chez les Esuvii suite à cette mauvaise nouvelle. Pendant ce temps, Indutiomaros a lui aussi levé le camp, mais il s’est employé à rallier d’autres tribus sous son commandement, dont les Sénons, qui font pourtant partie de la confédération éduenne, et les Carnutes, vassaux des Rèmes, eux aussi fidèles alliés de Rome. Il revient alors en force, mais en face se trouve Titus Labiénus, l’un des meilleurs lieutenants de César. Celui-ci, conscient de son infériorité numérique, met au point un stratagème pour éviter une bataille rangée où il serait mis en grandes difficultés. Il fait sortir sa cavalerie accompagnée de quelques cohortes seulement, avec pour unique objectif de tuer Indutiomaros. Le commando revient avec sa tête qu’il s’empresse d’exhiber, ce qui dissuade les Gaulois de poursuivre l’assaut. Cela marque la fin des révoltes pour cette année 54 av JC, Vercingétorix, les Arvernes et leurs alliés n’y ont absolument pas participé.

Dès le début de l’année 53 av JC, avant même la fin de l’hiver, César décide d’étouffer dans l’œuf toute tentative de nouveau soulèvement. Il commence par ravager le territoire des Nerviens qui capitulent, puis soumet les Sénons et les Carnutes avant de s’occuper des Trévires. Il n’a pas le temps d’arriver que Titus Labiénus remporte la victoire contre eux grâce à une nouvelle ruse. Il continue donc sur sa lancée et traverse une deuxième fois le Rhin dans l’objectif de punir les Germains qui s’étaient alliés aux Trévires, mais revient aussitôt sur ses pas sans avoir combattu, le risque de voir ses lignes d’approvisionnement coupées étant trop grand. Il en profite néanmoins pour surprendre les Eburons en passant par la dense forêt des Ardennes, boucle leur territoire et envoie ses lieutenants dévaster leurs voisins Ménapiens et Atuatuques, puis fait massacrer toute la population éburonne, d’origine germaine, par ses alliés Gaulois.

Les Arvernes ont donc certainement participé à leur extermination. Ils n’ont toujours pas levé le petit doigt pour venir en aide à ces tribus du nord qui tombaient les unes après les autres sous la domination romaine. Peut être même ont-ils vu dans leur affaiblissement l’aubaine de retrouver leur grandeur d’antan. Dans ce cas il n’est pas impossible que Vercingétorix ait lui aussi passé un pacte secret avec César où il se serait vu octroyer le trône et le monopole du commerce en l’échange de son aide. Son changement d’attitude l’année suivante pourrait alors s’expliquer par le fait que César ait rechigné à respecter ses engagements et/ou que l’Arverne ait estimé qu’il pouvait désormais se passer du proconsul pour arriver à ses fins, ses concurrents Rèmes et surtout Eduens ayant perdu beaucoup de la confiance des tribus qu’ils dominaient, et qu’il lui serait plus profitable de récupérer la suzeraineté sur ces peuples en jouissant de la gloire d’avoir chassé l’envahisseur romain plutôt qu’en ayant honteusement collaboré avec lui. En tout cas, Vercingétorix n’est pas le héros nationaliste fédérateur du peuple gaulois qu’on nous présente depuis 150 ans, mais son action s’inscrit avant tout dans un contexte de luttes intestines entre les différentes factions gauloises pour prendre le dessus sur les autres, ce dont César tire fort bien parti pour s’imposer. Il continue d’ailleurs à en jouer après la défaite de la coalition gauloise à Alésia, tous les guerriers celtes sont alors réduits en esclavage, à l’exception notable des Eduens, mais aussi des Arvernes. Vercingétorix n’a t-il peut être pas été seulement amené à Rome pour servir de trophée après son honorable reddition, mais encore pour l’empêcher de révéler tous les petits arrangements qui auraient pu nuire à la suite de la carrière de César. Le fait qu’il décrive le chef Arverne et sa manière de chercher des soutiens parmi la population rurale avec les mêmes mots que ceux utilisés pour délégitimer Catalina ou Clodius Pulcher, avec qui il a pourtant eu d’étroits liens, pourrait indiquer que les deux hommes ont eu le même genre de relations inavouables.

Encore une fois, je n’ai aucune preuve pour étayer les hypothèses que j’avance, ni aucune certitude quant à leur véracité, mais la démarche d’utiliser l’imagination pour tenter d’expliquer l’Histoire ne me paraît pas beaucoup plus malhonnête que celle de ceux qui se croient obligés de répéter à l’envi que tous leurs documents sont authentiques pour cacher le montage qu’ils en font, ou, pour faire le lien avec l’article précédent, de ceux qui prétendent que les poilus ont soutenu jusqu’au bout la guerre en avançant l’argument du témoignage de leurs lettres, sans toutefois mentionner l’existence de la censure qui supprimait tout ce qui aurait pu ressembler à du défaitisme ou du pacifisme pour ne pas démoraliser l’arrière. Ne laissons pas l’Histoire ou la Justice uniquement entre les mains des experts.