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Victoires par procuration

A l’hiver de 39 av-JC, Octavien et Marc Antoine sont parvenus à apaiser les tensions apparues entre eux tout de suite après leur victoire contre Cassius et Brutus à Philippes. Elles provenaient essentiellement du déséquilibre dans le partage des ressources financières en faveur d’Antoine, qui, à l’établissement du second triumvirat, avait non seulement reçu les riches provinces d’Asie, mais aussi les très intéressantes Gaules Cisalpine et Chevelue. Ces deux dernières reviennent désormais à Octavien qui contrôle de ce fait tout l’occident à partir de Scodra en Illyrie, tandis que l’orient revient à Antoine. Lépide, troisième homme signataire du pacte, n’a quant à lui que les quelques possessions romaines d’Afrique. Aucun des deux grands rivaux n’est cependant complètement maître de la totalité des territoires qui leur ont été dévolus. Antoine doit récupérer ceux entre qui vont de l’Anatolie à la Syrie, pris par les Parthes à la faveur du conflit avec son collègue, tandis qu’Octavien désire reprendre la Sicile, la Sardaigne et la Corse à Sextus Pompée malgré le tout récent accord qui les lie.

A ce moment, Marc Antoine ne se charge pas lui-même de la reconquête. Il passe l’hiver à Athènes, en compagnie de sa nouvelle épouse, Octavie. Il y adopte les habits, ainsi que les coutumes grecques et abandonne le protocole associé à son rang, aussi pourrait-on croire qu’il se contente de prendre du bon temps, mais cette simplicité a certainement l’objectif plus politique d’amadouer la population en lui montrant qu’il respecte la culture locale et qu’il ne souhaite pas imposer la sienne. Pendant ce temps, ses troupes se chargent de mettre au pas les peuples illyriens qui avaient pris le parti de Cassius et Brutus, en guise d’entraînement à la campagne à venir. Sa présence se justifie encore par un autre motif : il refuse de livrer le Péloponnèse à Sextus Pompée comme convenu car il a besoin de l’argent de la province pour financer la guerre contre les Parthes et qu’il soupçonne Sextus de vouloir le garder au lieu de le lui donner comme le stipule le traité qu’ils ont signé.

Ces préparatifs méticuleux démontrent qu’il craint l’affrontement avec les Parthes et qu’il ne pensait pas que Publius Ventidius Bassus, qu’il a envoyé en Asie pour mener la contre attaque en attendant son arrivée, s’acquitterait aussi bien de sa tâche. La campagne de Ventidius est en effet remarquable. Il commence par battre Quintus Labiénus (fils de Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de Jules César durant la guerre des Gaules passé plus tard dans le camp pompéien jusqu’à sa mort à la bataille de Munda) et Phranipates reconquérant ainsi les provinces romaines d’Asie. Labiénus est tué au cours des combats. Antoine organise de grandes fêtes à Athènes en son honneur à l’occasion de cette victoire. Il doit ensuite faire face au retour en force de l’armée parthe en Syrie. Il la repousse tout d’abord lors de la bataille des monts Taurus, puis les bats définitivement lors de la bataille du mont Gindarus où Pacorus Ier, héritier du trône, trouve la mort, provoquant une crise de succession (Phraatès IV fait assassiner ses trente frères, son fils aîné ainsi que son vieux roi de père, Orodès II pour obtenir la couronne). Il apparaît alors aux yeux des Romains comme celui qui a rétabli leur honneur en vengeant la mort de Crassus à la bataille de Carrhes 15 ans plus tôt.

Venditius aurait alors pu poursuivre l’armée parthe en déroute jusque sur son territoire sur l’autre rive de l’Euphrate, mais il juge plus prudent de s’arrêter à la frontière pour ne pas qu’Antoine prenne ombrage de ses succès. Il doit avoir à l’esprit l’exemple de Quintus Salvidienus Rufus, qui était tout comme lui de basse extraction et ne devait son ascension sociale qu’à ses talents militaires, qui a été exécuté lorsqu’Antoine l’a accusé de vouloir trahir Octavien bien qu’il ait été le principal artisan de la victoire de ce dernier contre Lucius Antonius (Jérôme Kerviel n’aurait-il pas dû en prendre de la graine ?). Venditius a dû en conclure que les triumvirs n’appréciaient guère qu’un de leurs lieutenant puisse remettre leur autorité en cause en se couvrant de trop de gloire. Il se contente donc de mettre au pas les villes qui ont soutenu les Parthes en attendant l’arrivée son chef. Celui-ci finit par le rejoindre à Commagène où Ventidius assiège Antiochus Ier. Antoine, qui souhaite alors prendre sa part de victoire, refuse de ratifier le traité de paix et les mille talents d’argent que son subordonné avait obtenus. Il prend lui-même le commandement du siège, obtient de même la fin des hostilités, mais il doit se contenter de 300 talents d’indemnités. Ventidius est ensuite éloigné du théâtre des opérations car renvoyé à Rome pour qu’il y célèbre son triomphe. Il restera le premier et le seul Romain à avoir triomphé du puissant empire parthe.

Pendant que tout ceci se déroule en orient, Octavien a lui-même pris le commandement de la lutte contre Sextus Pompée en occident. Les attaques de pirates qui n’ont pas cessé lui donnent un prétexte pour passer à l’offensive, après qu’un équipage ait avoué sous la torture que Sextus était leur commanditaire. Il peut ainsi agir en toute légalité en alléguant que Sextus a violé une clause du traité qu’ils ont signé, même si Sextus dépose à son tour au Sénat une plainte à propos du Péloponnèse que Marc Antoine a refusé de lui livrer. Les deux triumvirs auraient d’ailleurs dû se rencontrer à Brindes pour discuter de la conduite à tenir, mais Marc Antoine n’y trouvant pas son homologue dès son arrivée préfère repartir sans attendre, ce qui lui évite de trop se mouiller dans une affaire qui pourrait être jugée douteuse.

Octavien commence par rompre les liens qui l’unissaient à Sextus en divorçant de Scribonia, puis il passe outre le semi-désaveu de son collègue et rival car il compte bien profiter de l’avantage que lui confère la trahison de Menodorus (ou Menas). Ce dernier, ancien esclave du Grand Pompée, s’est en effet laissé convaincre de rendre la Sardaigne et la Corse en échange de son passage du statut d’affranchi à celui de membre de l’ordre équestre et de l’assurance qu’il pourrait continuer a commander sa flotte. Sitôt les îles deux récupérées et les navires de Menodorus incorporés à la flotte de l’amiral Calvisius, Octavien s’attaque à la Sicile, fief de Sextus. Les effectifs sont divisés en deux parties, l’une, dirigée par Calvisius, arrive par le nord du détroit de Messine, et l’autre, sous les ordres d’Octavien lui-même, vient par le sud. Calvisius est le premier à rencontrer l’ennemi en la personne de Menecrates aux environs de Cumes, Sextus étant resté à Messine pour attendre Octavien. Calvisius pense se protéger en se réfugiant dans la baie de Cumes, mais il se trouve au contraire acculé à la terre où ses navires s’échouent sur les rochers sous les assauts répétés de l’adversaire. L’arrivée de Menodorus sur le flanc gauche lui permet de se dégager de ce mauvais pas, mais elle ne change pas l’issue du combat, bien que Menecrates ait péri dans l’affrontement. Au final, Calvisius subit une lourde défaite, ses meilleurs bateaux ont été détruits et beaucoup d’autres sont sévèrement endommagés.

Octavien arrive en vue de Messine avec sa flotte quelque temps plus tard. Il croise Sextus qui n’est accompagné que de quarante navires, mais, malgré les conseils de ses amis, il préfère renoncer à attaquer l’ennemi qui est pourtant en nette infériorité numérique car il juge plus prudent d’attendre le renfort de son amiral. Il rate ainsi l’occasion d’éliminer le leader au nom prestigieux indispensable à la rébellion. Octavien reste dans le détroit jusqu’à ce qu’il apprenne le désastre de Cumes. Il décide alors d’aller retrouver Calvisius, mais il est attaqué en chemin par Sextus qui a quant à lui été rejoint par la flotte de Menecrates, à présent dirigée par Demochares. Au lieu de livrer combat en pleine mer, il applique la même tactique que son lieutenant et se replie le long de la côte en rangs serrés pour faire face à l’assaillant. Il obtient le même résultat : ses navires s’échouent sur les rochers avant d’être incendiés. Calvisius et Menodorus, qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de là, arrivent à la rescousse mettant un ennemi fatigué par la bataille en fuite. La nuit se passe, et le lendemain Octavien ordonne à Calvisius de positionner ses navires en protection des siens afin qu’il puisse réparer ceux qui n’ont pas coulé en sécurité. C’est alors que se produit un nouveau désastre : une forte tempête se lève. Elle précipite les bateaux sur les rochers ou les fait se fracasser les uns contre les autres. Seul Menodorus, parti s’ancrer plus au large, parvient à sauver sa flotte. La campagne de cette année 38 av-JC est un échec sur toute la ligne. Octavien a décidément l’air d’avoir été un piètre chef de guerre. Il doit faire face au mécontentement du peuple qui subit toujours encore la pénurie et rechigne à payer l’impôt pour financer une guerre qu’il juge avoir été déclarée en violation du traité passé avec Sextus.

Un an après avoir subi deux sérieux revers avec l’invasion des Parthes et la perte de son autorité sur la Gaule, Marc Antoine semble à nouveau avoir le vent en poupe. Octavien lui reproche d’ailleurs de ne pas l’avoir aidé lorsqu’il s’est trouvé en difficulté, voire d’avoir comploté avec Lépide pour l’évincer du pouvoir afin de focaliser la colère du peuple sur ses collègues. Il envoie donc Mécène en orient pour négocier avec Antoine l’envoi d’une partie de sa flotte. Octavien pense certainement qu’Antoine refusera, ce qui lui permettrait de se poser en victime, mais son homologue accepte de fournir toute l’aide nécessaire. Rendez-vous est pris entre les deux hommes pour le printemps 37 av-JC.

Antoine prend ses dispositions pour assurer la sécurité des territoires reconquis pendant son absence ; il nomme donc des rois acquis à sa cause selon son bon plaisir, comme par exemple Darius dans le Pont, Amyntas en Pisidie, Polémon en Cilicie, ou encore Hérode en Judée. Il passe ensuite par Athènes où il récupère Octavie, puis se dirige vers Tarente avec les 300 vaisseaux promis. Mais, lorsqu’il arrive, Octavien a changé d’avis. Ce revirement s’explique par ce qu’il a entre temps appris les succès de son ami Marcus Vispanius Agrippa en Gaule. Celui-ci a réussi à faire rentrer dans le rang les Belges et les Aquitains qui contestaient de plus en plus ouvertement l’autorité romaine, mais il s’est aussi offert le luxe d’être le second après Jules César à traverser le Rhin pour aller combattre les tribus germaines, notamment les Suèves. Il revient donc auréolé de gloire, mais encore rapporte t-il de quoi financer la construction d’une nouvelle flotte. Il est donc tout désigné pour mener la lutte contre Sextus. Octavien juge alors préférable de jouer cette carte plutôt que d’avoir à partager le prestige d’une potentielle victoire avec Antoine. Il désigne par conséquent Agrippa comme consul pour l’année 37 av-JC bien qu’il n’ait de loin pas atteint l’âge requis ; il sera de ce fait en charge d’assurer la sécurité de l’Italie. Pour montrer qu’il a bien conscience de la gravité de la situation, Agrippa refuse le triomphe que le Sénat lui a accordé en signe de ce qu’il n’est pas temps de gaspiller de l’argent en fêtes, suivant en cela le conseil, voire l’injonction d’Octavien dont il souhaite conserver l’amitié. Cependant, la construction d’une nouvelle flotte, qu’il veut moderniser, tant par la conception des navires qu’il désire élargir que par leur équipement militaire, en particulier un nouveau harpax (harpon à bateaux), prend du temps. Aussi les deux amis ont-ils décidé d’un commun accord de remettre les opérations contre Sextus à l’année suivante.

L’arrivé d’Antoine vient donc perturber leurs plans. Celui-ci s’offusque naturellement du traitement méprisant qui lui est réservé. Aussi envoie t-il sa femme, Octavie, plaider sa cause auprès de son frère, Octavien, de manière à souligner que de tels agissements, qui portent préjudice à sa propre famille, pourraient être considérés comme une rupture du pacte qu’ils ont conclu et qu’à la fois le peuple et le Sénat seraient alors en position de lui en tenir rigueur. Octavien n’a donc plus d’autre choix que de se rabibocher avec Antoine. Pour la forme, Octavien avance à nouveau les arguments qu’Antoine ne l’a pas secouru lorsqu’il en avait besoin et qu’il a de plus envoyé un émissaire à Lépide pour tenter de l’évincer. Pour le premier, Octavie répond que toutes les explications ont déjà été fournies à Mécène, quant au second, si elle admet que l’entrevue a bien eu lieu, elle affirme qu’elle ne concernait que les modalités du mariage prévu entre sa fille et le fils de Lépide, et qu’Antoine est prêt à lui livrer son émissaire Callias, qu’il lui permet de torturer à sa guise pour s’assurer de la vérité de cette assertion. Suite à cela, les deux triumvirs se rencontrent entre Tarente et Métaponte, dormant alternativement l’un chez l’autre sans aucune protection de leurs gardes personnelles respectives pour bien faire étalage de leur bonne entente retrouvée et de leur confiance mutuelle.

Les négociations entre les deux hommes aboutissent à ce qu’Antoine laissera 120 navires à Octavien en échange de 20 000 soldats d’infanterie dont il a besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes qu’il aurait du mal à lever dans une Italie contrôlée par son rival (aujourd’hui nous qualifierions cet accord de win-win, que j’ai personnellement rebaptisé  » Pine d’huître « , rapport à Ouin-Ouin et son totem : l’huître). Dans la foulée, le triumvirat qui arrivait à échéance est renouvelé pour cinq années supplémentaires, sans consultation du Sénat. Antoine retourne en Syrie, tandis qu’Octavie, qui vient de donner naissance à leur deuxième fille, rentre à Rome avec son frère.

Si vis pacem, para bellum

Une fois la menace que représentaient Cassius et Brutus éliminée après la bataille de Philippes fin 42 av-JC, les triumvirs Marc Antoine et Octavien se retrouvent face à face, mais aucun des deux ne souhaite déclencher l’ultime combat pour le pouvoir dans l’immédiat, de peur de passer pour des tyrans comme Jules César et que Lépide tire alors les marrons du feu. Ils préfèrent passer un marché qui laisse à Marc Antoine les territoires qui s’étendent de l’Illyrie aux riches provinces d’Asie en plus des Gaules Cisalpine et Chevelue, charge à lui de mener la guerre contre le puissant ennemi Parthe, tandis qu’Octavien se voit attribuer la Gaule Transalpine, les provinces ibériques, la Sardaigne, la Sicile, mais avant tout l’Italie, charge à lui d’éliminer Sextus Pompée, dernier représentant des optimates survivant, et surtout d’attribuer aux vétérans des terres qu’il devra prendre à l’aristocratie dans la péninsule ; ne reste que l’Afrique pour Lépide. Chacun des deux espère que l’autre échoue lamentablement et qu’il puisse alors s’imposer comme le dernier recours pour sauver Rome du naufrage (un jeu de dupe du même genre n’aurait-il pas commencé entre les Etats-Unis et l’Europe avec la crise ?).

Tout commence sous les meilleurs auspices pour Marc Antoine dans cette perspective. L’attribution des terres aux très nombreux vétérans provoque en effet bientôt une vague de mécontentement parmi les membres de la noblesse romaine, mais aussi chez beaucoup de citoyens italiens expropriés de force par des soldats qui justifient de leurs actes par la promesse que beaucoup de villes leur reviendraient en échange de leur engagement contre les césaricides. La fronde est orchestrée par Fulvie, la femme de Marc Antoine, et Lucius Antonius Pietas, frère de Marc Antoine et consul de l’année 41 av-JC. Le risque pour Octavien est de voir la grogne se répandre dans les rangs de l’armée et des légions se rebeller contre son autorité alors que son pouvoir repose essentiellement sur la fidélité de ses soldats. Ce scénario ne manque pas de se produire ; beaucoup d’hommes d’Octavien désertent et vont rejoindre Lucius Antonius. Au même moment, Sextus Pompée passe à l’offensive en attaquant les transports de blé en provenance d’Egypte et en ravageant les côtes du Bruttium (Calabre). Rome est alors guettée par la famine. Cela rappelle opportunément que les pouvoirs exceptionnels du triumvirat ont été octroyés à Octavien pour qu’il sauve la patrie de ce danger ; on pourrait même imaginer qu’en fidèle disciple de Jules César, qui a utilisé ce genre de procédé à maintes reprises, il ait passé un accord secret avec un Sextus qui se verrait amnistié en échange de son aide à l’élimination de Marc Antoine.

Octavien quitte par conséquent Rome pour aller lutter contre les troupes de Sextus dans le Bruttium, suivi par Lucius Antonius et les deux fils de Marc Antoine, sur le conseil de Fulvie qui ne veut pas laisser à Octavien toute la gloire d’avoir défendu le pays. Les circonstances offrent alors à Lucius l’opportunité de trouver un motif de grief contre Octavien. Lors d’une expédition de cavalerie des hommes de ce dernier contre ceux de Sextus, il feint (ou pense à juste raison) avoir été pris pour cible par Octavien qu’il accuse de ce fait de déloyauté. Il se rend aussitôt dans les colonies de Marc Antoine pour se recruter une garde personnelle bien qu’Octavien nie farouchement toute mésentente avec son collègue triumvir. Le règlement du différend entre les deux hommes est remis entre les mains des soldats. Ceux-ci décident que la charge de la distribution des terres reviendra dorénavant au consul Lucius Antonius à condition qu’il donne ses deux légions à Octavien pour lutter contre Sextus, qu’il laisse passer les Alpes à celles qu’Octavien a fait venir d’Ibérie et qu’il licencie sa garde personnelle. S’il satisfait aux deux dernières, il refuse de livrer ses soldats au triumvir pour l’instant sous le prétexte qu’il le craint et s’en va pour Préneste. Pendant ce temps, Fulvie prétend elle aussi craindre pour sa vie et celle de ses enfants, mais qu’elle serait plutôt menacée par Lépide.

Sommé de revenir, Lucius refuse à nouveau d’obéir. Octavien le prend comme une déclaration de guerre. Une dernière tentative de conciliation a lieu à Gabii, mais elle échoue, les hommes envoyés en éclaireurs par Octavien ayant été attaqués par ceux de Lucius. Lucius dispose de 17 légions, et surtout de l’appui financier de Marc Antoine qui administre les riches provinces d’Asie et de Gaule, tandis qu’Octavien ne peut aligner qu’une dizaine de légions et se trouve contraint d’emprunter de l’argent aux temples, les territoires lui ayant été attribués étant soit aux mains de l’ennemi pompéien, soit en proie aux révoltes. Octavien laisse Rome à Lépide avec deux légions, puis part rejoindre ses troupes. La ville est prise peu après, sans combat, par un Lucius qui s’attire les faveurs du Sénat en promettant de mettre fin au pouvoir tyrannique des triumvirs. Lépide est contraint de s’enfuir et rejoint Octavien qui tente d’enrôler de force des légionnaires des colonies d’Antoine, tout d’abord à Alba Fuscens, puis à Nursia, sans y parvenir. Il place alors tous ses espoirs dans le retour rapide de Salvidienus qui revient en urgence de Gaule avec les 6 légions qui viennent de passer les Alpes. Mais celui-ci est sous la menace des soldats de Gaius Asinius Pollio et Publius Ventidius Bassus qui se trouvent eux aussi en Gaule Cisalpine et le suivent de près. Il risque d’être pris en étau par Lucius qui vient quant à lui du sud ; Octavien profite de son départ de Rome pour reprendre la ville, avant d’entreprendre le siège de Sentinum, dans le Picénum, pour empêcher que Lucius n’y trouve des renforts et couper la route du nord aux légions que Lucius Munatius Plancus a levées à Spolète.

Pendant ce temps, Agrippa, le meilleur ami d’Octavien, a recruté une armée en Etrurie avec laquelle il entreprend d’assiéger Sutrium. Il détourne ainsi Lucius de son objectif en l’attirant à lui, ce qui permet à Salvidienus d’atteindre Sentinum sans encombre, puis de s’en emparer et de la raser avant de faire capituler Nursia qui craint de subir le même sort. Désormais, c’est Lucius qui se trouve dans le rôle de la souris tandis que Salvidienus et Agrippa reprennent celui du chat. Ils le forcent à se retrancher dans Pérouse. Octavien les rejoints et établit aussitôt de puissantes fortifications autour de la ville, de manière à empêcher toute sortie de l’ennemi ou toute arrivée de renforts de l’extérieur, à l’instar du siège d’Alésia. Salvidienus et Agrippa se chargent quant à eux de maintenir Asinius, Venditius et Munatius à distance, profitant de leur mésentente et de leurs hésitations pour leur infliger de cuisantes défaites. Tous trois abandonnent Lucius à son triste sort. Pérouse finit par tomber en février 40 av-JC, ses habitants sont massacrés sans pitié, mais Lucius et ses soldats sont épargnés par Octavien pour ne pas s’attirer les foudres d’Antoine ; ils sont simplement éloignés de Rome, envoyés en Espagne. Dans la même optique, Fulvie a elle aussi la vie sauve, mais elle est contrainte à l’exil à Sicyone, en Grèce.

Marc Antoine se sent néanmoins obligé de revenir en Italie pour tirer cette affaire au clair. Il débarque à Brindes avec ses troupes en août 40 av-JC. Pendant une grande partie de ces événements, il était en Egypte après avoir fait la connaissance de Cléopâtre. Bien qu’ils se soient certainement déjà fréquentés, soit lorsque les Romains sont intervenus pour remettre Ptolémée XII sur le trône en 55 av-JC, Cléopâtre n’avait alors que quinze ans, soit, et plus probablement, lors des deux séjours de la reine à Rome en 46 et 44 av-JC. Leur rencontre n’a vraiment lieu qu’en 41 av-JC, à Tarse, en Cilicie, où Antoine a convoqué tous les chefs d’état de la région pour juger de leur attitude durant le conflit avec Cassius et Brutus afin de récompenser ou punir, voire destituer, chacun en fonction de sa position et d’imposer un lourd tribut aux villes qui l’ont trahi pour financer la guerre qu’il doit mener contre les Parthes. Ainsi, eu égard à sa fidélité à Rome, Hérode devient-il tétrarque de Judée en compagnie de son frère Phasaël, pour avoir repoussé Antigone II Mattathiah qui tentait d’envahir le pays avec l’appui de Marion, tyran de Tyr, qui s’est quant à lui emparé avec succès de la Galilée avant d’en être chassé manu militari par Antoine. En ce qui la concerne, Cléopâtre a eu un comportement beaucoup plus ambigu.

En 43 av-JC, elle envoie bien les quatre légions stationnées dans son pays à Dolabella pour combattre Cassius en Syrie, mais elle est en même temps bien contente d’être débarrassée de ces troupes qui commettaient des exactions et accaparaient le blé pour l’envoyer à Rome. La famine s’installe d’ailleurs en Egypte cette année là et, les deux suivantes, elle invoque de mauvaises récoltes en raison de crues insuffisantes du Nil pour cesser ses exportations de nourriture à destination de l’un ou l’autre des belligérants romains. Dolabella défait et les quatre légions d’Egypte ayant fait allégeance à Cassius, elle refuse son soutien à ce dernier bien qu’il la menace d’envahir son pays. Des troupes républicaines sont toutefois accueillies à bras ouverts à Chypre par Sérapion, sans doute avec l’assentiment de sa reine. L’Egypte n’échappe à l’invasion que grâce au débarquement de Marc Antoine et Octavien en Grèce qui détourne Cassius et Brutus de cet objectif. Cléopâtre bâtit alors une flotte à destination des triumvirs. Elle en prend personnellement la tête malgré le danger que représente celle de Sextus Pompée, mais elle ne peut effectuer la traversée à cause d’une tempête où elle prétend avoir failli perdre la vie. Une fois la météo devenue plus clémente, la guerre était finie. Tout porte à croire qu’elle a en fait prudemment attendu de connaître le vainqueur pour prendre parti.

Certainement consciente de la crédibilité limitée de ses arguments, Cléopâtre décide de jouer la carte de la séduction pour sauver sa peau. Elle connaît le goût de Marc Antoine pour le luxe et les belles femmes, aussi débarque t-elle à Tarse sur un somptueux navire à la poupe dorée et aux voiles pourpres doté d’un équipage féerique déguisé en Nymphes et autres Néréides, elle même parée de ses plus beaux atours trônant sous un dais tissé d’or. Invité à monter à bord pour participer à un non moins somptueux banquet, Marc Antoine est subjugué par le faste excentrique de la souveraine orientale, ainsi que par sa personne. Ils deviennent amants. Cléopâtre réussit ainsi une nouvelle fois à préserver l’indépendance de l’Egypte, alors que Marc Antoine avait peut être l’intention d’annexer ce pays d’une importance stratégique capitale. Leur alliance est scellée dans le sang. Marc Antoine se fait livrer Sérapion, tandis que Cléopâtre exige que sa sœur Arsinoé IV, seule prétendante au trône survivante, soit éliminée. Elle est assassinée dans l’enceinte même du temple d’Artémis à Ephèse. Le viol du sanctuaire par ses soldats provoque un grand émoi dans la population romaine, ce qui va porter un lourd préjudice à Marc Antoine. Octavien va s’en servir pour ternir l’image de son rival en affirmant qu’il a perdu tout discernement en tombant sous l’emprise de la reine qui aurait réveillé en lui le désir d’établir une monarchie à Rome au détriment de la République.

Cléopâtre rentre à Alexandrie, puis Marc Antoine la rejoint pour passer l’hiver en sa compagnie après avoir en vain tenté de piller Palmyre dont les habitants se sont réfugiés dans l’empire Parthe, juste de l’autre côté de l’Euphrate. Ce long séjour en Egypte est une nouvelle erreur de la part de Marc Antoine. Les partisans d’Octavien, ainsi que les historiens romains qui adoptent systématiquement ce point de vue, diront qu’il s’est alors converti aux mœurs orientales décadentes, avec pour preuve qu’il a adopté la tenue des Grecs, qu’il ne peut par conséquent plus être considéré comme un vrai Romain. Il avait pourtant de bonnes raisons de se rendre en Egypte. Outre d’imiter Jules César, il n’avait peut être pas très confiance en la loyauté de Cléopâtre, aussi a t-il pu juger préférable de la garder à l’œil pour s’assurer de la livraison de blé à Rome, ainsi qu’à son armée en prévision de la campagne à venir. Une fois sur place, il aurait également pu croire bon de mettre à profit son temps pour se cultiver en fréquentant les élites intellectuelles d’Alexandrie, lui le militaire qui passait, peut être à juste titre, pour un rustre, dans le but de donner le change à Cléopâtre qui était, elle, loin d’être une conne ; et d’adopter les coutumes locales pour montrer son respect pour la culture égyptienne, suivant l’exemple d’Alexandre le Grand. Sa relation avec la reine aurait alors été avant tout un choix politique, garantit dans la durée par la naissance d’enfants. Mais l’éloignement de ses troupes lui nuit d’autant plus que les Parthes, encouragés en ce sens par le fils de Titus Labiénus, Quintus Labiénus, qui a trouvé asile à la cour du roi Orodès II, profitent de son absence pour passer à l’offensive, de s’emparer de la Cilicie, du sud des provinces d’Asie et de la Syrie où Antigone Mattatiah est remis sur le trône en Judée tandis qu’Hérode s’enfuit à Rome. A présent, c’est Marc Antoine qui se retrouve dans une position délicate.

Cette attaque le contraint à revenir à Tyr au printemps 40 av-JC. Il se contente d’une contre-offensive limitée avant de se rendre en Italie en août, laissant la plus grande partie de son armée pour défendre les territoires d’orient encore sous son contrôle. Il fait escale en Grèce où il rencontre Fulvia qu’il aurait réprimandé vertement pour ses initiatives, puis croise la flotte d’Ahenobarbus, césaricide lieutenant de Sextus Pompée, lors de sa traversée de l’Adriatique. Contre toute attente, Ahenobarbus n’attaque pas bien qu’il dispose de forces nettement supérieures ; il fait au contraire allégeance à Marc Antoine. Les deux hommes font alors route vers Brindes de concert. Cette attitude est pour le moins étonnante, d’autant plus qu’Octavien qui vient de divorcer de Clodia Pulchra, fille de Fulvie, épouse Scribonia, belle sœur de Sextus et fille de Lucius Scribonius Libo, un autre de ses lieutenants. Il devient par conséquent difficile de dire quel triumvir tire le plus avantage de son alliance avec Sextus. Marc Antoine qui reçoit un renfort de troupes ou Octavien qui peut l’accuser d’avoir pactisé avec l’ennemi ? Sextus semble être celui qui exploite au mieux la situation en jouant sur leur rivalité de manière à s’imposer comme un interlocuteur incontournable, avec l’ambition de remplacer Lépide au sein du triumvirat. Et dire que certains osent aujourd’hui se plaindre de la complexité du monde. Il l’était pourtant au moins autant à l’époque.

A leur arrivée à Brindes, où cinq cohortes d’Octavien sont stationnées, Marc Antoine et Ahenobarbus se voient refuser l’entrée de la ville sous prétexte qu’elle ne peut accueillir un ennemi. Antoine supporte très mal ce rejet. Il entreprend aussitôt des travaux pour encercler la ville et le port, envoie des troupes s’emparer d’autres localités stratégiques tout au long de la côte italienne, dont Sipuntum d’Ausonie, en Apulie, et écrit à Sextus de venir le rejoindre. Ce dernier envoie Menodorus en Sardaigne où les deux légions en garnison, effrayées de l’accord entre Sextus et Antoine, se rendent sans résistance, tandis qu’il assiège lui-même de Thurium et Consentia, dans le Bruttium qu’il ravage avec sa cavalerie. Agrippa, alors préteur de Rome, reçoit l’ordre d’Octavien, qui revient à peine de Gaule après en avoir pris le contrôle, de se porter au secours des habitants de Sipuntum. En chemin, il recrute les vétérans des colonies qu’il traverse, mais ces soldats font demi-tour lorsque ils apprennent qu’ils vont rencontrer les hommes d’Antoine au côté duquel ils ont combattu à Philippes et non pas ceux de Sextus comme ils le pensaient. Octavien, qui se dirige quant à lui vers Brindes, n’est pas victime de la même insubordination de la part des vétérans qu’il engage à le suivre, mais ils ne sont pas pour autant décidés à attaquer Antoine, mais plutôt à forcer les deux triumvirs à négocier. Tous ces vétérans aspirent à présent plus à couler des jours paisibles dans les terres qu’ils ont acquises au péril de leur vie qu’à risquer un nouveau bain de sang à l’issue incertaine.

Octavien tombe malade à ce moment là et doit s’arrêter quelques jours à Canusium, aussi n’a t-il plus l’occasion de rompre l’encerclement de Brindes lorsqu’il y arrive, les travaux de retranchement d’Antoine étant terminés. Il n’a plus d’autre choix que d’établir son camp et d’attendre la suite des événements bien qu’il dispose de forces de loin supérieures en nombre ; Antoine lui fait d’ailleurs croire que son armée de Macédoine est déjà arrivée en faisant débarquer de simples citoyens qu’il a discrètement fait monter à bord de ses navires de nuit. Agrippa, de son côté, a plus de succès. Il reprend Sipuntum tandis que Sextus se voit lui aussi chassé de Thurium et Consentia. Antoine remporte cependant lui aussi un succès lorsqu’il intercepte avec 400 cavaliers seulement les 1 500 conduits par Servilius qui viennent en renfort d’Octavien.

L’option militaire apparaissant de plus en plus hasardeuse ainsi que politiquement préjudiciable, la solution diplomatique est alors privilégiée. Les négociations s’engagent par l’intermédiaire de Lucius Cocceius, ami commun des deux triumvirs, d’Asinius Pollion pour le compte de Marc Antoine et de Mécène pour celui d’Octavien. En signe de bonne volonté, Marc Antoine envoie Ahenobarbus en Bythinie et demande à Sextus de quitter l’Italie. Cela permet d’aboutir à la paix de Brindes qui redéfinit un nouveau partage des territoires entre les deux hommes. Ceux situés à l’est d’une ligne passant par Scodra (actuellement Shkodër, en Albanie) reviennent à Marc Antoine, tandis que ceux à l’ouest seront à Octavien, soit à peu près les mêmes limites qui diviseront l’Empire en deux entités distinctes lorsque celui-ci éclatera quelques 5 siècles plus tard. Octavien en ressort donc grand vainqueur. Il obtient les Gaules, ce qui lui permet de repousser les légions de Marc Antoine loin de l’Italie et de Rome, mais surtout de s’assurer un financement presque équivalent à celui que les provinces d’Asie fournissent à son rival. On peut par conséquent se demander si ce n’était pas là son principal objectif et si ce n’est pas lui qui a déclenché les hostilités avec Lucius Antonius dans ce but, au contraire de ce qu’il prétend.

Le doute est d’autant plus grand qu’en échange des concessions faites par Marc Antoine, Octavien sacrifie Salvidienus, qui se trouve en Gaule au moment de la négociation et doit être consul l’année suivante, alors qu’il est le principal artisan de la victoire contre Lucius. Ses troupes reviennent à Marc Antoine qui l’aurait dénoncé comme étant sur le point de trahir Octavien pour prendre son parti. Salvidienus aurait alors été exécuté pour haute trahison ou se serait donné lui-même la mort. Cela paraît quand même assez étrange qu’il se soit décidé aussi tard, alors que s’il avait eu deux doigts de jugeote, il aurait su dès le départ qu’il pouvait faire pencher la balance en faveur de Marc Antoine en prenant le parti de Lucius et certainement en obtenir la juste récompense. Plus probablement était-il devenu gênant, soit qu’Octavien ait craint que l’aura de la victoire le rende populaire auprès des troupes et que cela réveille ses ambitions, soit qu’il ait été au courant de ce qu’Octavien était en fait le premier agresseur de Lucius lors du raid contre Sextus, compromettant de ce fait l’accord entre les deux triumvirs s’il l’avait dénoncé au Sénat. Agrippa, qui reçoit alors le commandement en chef des armées d’Octavien pourrait aussi avoir voulu sa peau. Ce ne sont là que des hypothèses.

Toujours est-il que l’accord se fait et qu’il est scellé par le mariage entre Marc Antoine et Octavie, sœur d’Octavien dont le mari vient de décéder, Fulvie venant quant à elle de succomber à la maladie en Grèce. Pendant ce temps à Alexandrie, Cléopâtre accouche de jumeaux, un garçon Alexandre Hélios, et une fille Cléopâtre Séléné. Les deux hommes s’octroient de plus le droit de recruter de nouvelles troupes en Italie, en nombre égal. Reste à s’occuper du cas de Sextus Pompée qui, en plus d’occuper la Sicile et la Sardaigne, a pris pied en Corse et maintient le blocus maritime, faisant à nouveau peser la menace de la famine sur Rome. Le problème ne peut cependant pas être réglé sur le champ car l’argent pour construire la flotte nécessaire pour lui faire la guerre manque et le peuple, déjà mécontent de ce que ses impôts aient été dilapidés pour d’obscures raisons de pouvoir personnel au lieu de son bien, se révolte au forum lorsqu’il est question d’augmenter encore sa contribution. La répression qui s’ensuit rend les triumvirs très impopulaires. La négociation doit donc être privilégiée.

Contact est pris avec Libo qui se rend dans l’île de Pithecusa (Ischia) au nord de la baie de Naples. Méfiant, il demande à négocier directement avec Antoine et Octavien qu’il retrouve à Misène. Sextus les rejoint bientôt, après s’être débarrassé de Murcus qui risquait d’être un obstacle. Ils se rencontrent à Putéoles où deux plates-formes ont été construites à proximité du rivage. Bien que Sextus se voit catégoriquement refuser de remplacer Lépide dans le triumvirat, les pourparlers se poursuivent pour parvenir à un accord à l’été 39 av-JC. Il contient les conditions suivantes : «  la guerre devrait cesser sur terre et sur mer ; libre accès partout pour les marchands ; Pompée devait enlever ses garnisons d’Italie et ne plus accepter d’esclaves fugitifs ; il ne devait pas envahir avec sa flotte la côte italienne, mais pouvait garder la Sardaigne, la Sicile, la Corse, et toutes les autres îles alors en sa possession alors qu’Antoine et Octave gardaient la possession des autres régions ; il devait envoyer à Rome le blé que ces îles devaient auparavant fournir comme tribut, et il pouvait avoir en outre le Péloponnèse ; il pourrait donner le consulat en son absence à n’importe quel ami qu’il choisirait, et il serait inscrit comme membre du sacerdoce de premier rang. (Appien, Guerres civiles, livre V)». De plus, les nobles exilés peuvent rentrer chez eux, sauf ceux condamnés pour leur participation au meurtre de Jules César, les proscrits se voient restituer un quart de leurs biens, les esclaves enrôlés par Sextus sont affranchis et ses vétérans libres obtiennent de recevoir les mêmes récompenses que ceux d’Octavien et Antoine.

Le pacte est scellé par la promesse d’un nouveau mariage entre la fille de Sextus et le fils d’Octavie, neveu d’Octavien et beau-fils d’Antoine, qui ne sont alors que des enfants en bas âge. Les trois hommes s’entendent ensuite pour désigner les consuls des quatre années à venir, Sextus devant exercer la charge en 38 av-JC. Tout cela ne sert aux triumvirs qu’à se donner le temps d’apaiser la colère du peuple en faisant cesser la famine, d’attirer les partisans de Sextus à choisir entre l’un des deux pour l’affaiblir et à construire une flotte assez puissante pour enfin s’en débarrasser.

L’accord conclu, Sextus repart en Sicile, Octavien rentre à Rome et Antoine part en Grèce avec Octavie après avoir envoyé Publius Ventidius Bassus et ses meilleures légions en Orient pour reprendre les territoires conquis par les Parthes. L’affrontement final des deux hommes pour la suprématie n’est plus qu’une question de temps.

Second triumvirat

A la mort de Jules César, une énième crise politique se dessine à Rome. Elle est en partie provoquée par le testament du dictateur qui désigne les trois petits fils de ses sœurs, Lucius Pinarius Scarpus, Quintus Pedius et Caïus Octavius Thurinus, soit Octave, comme ses successeurs; les trois quarts de l’héritage revenant à ce dernier qui est en plus adopté par César dans la dernière clause. Cela contrarie en particulier Marc Antoine qui pensait être désigné pour reprendre les rênes du pouvoir, eu égard à son exemplaire fidélité. Mais à ce moment, le jeune homme d’à peine 19 ans, qui se trouve à Apollonie en Illyrie lors des faits, n’est pas sa principale préoccupation, il doit plutôt se concentrer sur le Sénat qui veut à nouveau imposer son autorité à la tête de la République. Aussi organise t-il des funérailles théâtrales à son mentor pour obtenir le soutien du peuple contre l’assemblée d’où sont issus les « césaricides ».

Le corps de César est tout d’abord déposé dans une chapelle dorée dressée sur le forum. Il est étendu sur un lit d’ivoire recouvert de pourpre et d’or, et, comme dans cette position la foule venue lui rendre hommage, composée de citoyens qui ont chacun hérité de 300 sesterces, ne peut pas contempler la dépouille martyrisée, sa toge ensanglantée ainsi qu’une effigie de cire grandeur nature où les blessures qui lui ont été infligées ne manquent pas d’avoir été représentées sont exposées au public. Puis, le 20 mars 44 av-JC, 5 jours après l’assassinat, il est conduit au Champ de Mars où un bûcher a été dressé, à proximité de la tombe de sa fille bien aimée, Julia. Là, on prononce son éloge funèbre alors que Marc Antoine se tient à ses côtés, aussi fidèlement que de son vivant. Elle commence par la liste des honneurs qui lui ont été décernés, puis le serment des sénateurs de protéger sa vie est relu, et finalement on chante des vers parmi lesquels la citation du Jugement des Armes de Pacuvius : « Fallait-il les sauver pour qu’ils devinssent mes meurtriers ? » revient en leitmotiv pour souligner la clémence dont il avait fait preuve envers ses futurs assassins (cela ne manque pas d’une certaine dose d’ironie de la part de Marc Antoine qui a, ainsi que Lépide, été épargné à la demande de Brutus alors que Cassius prônait leur élimination). La mise en scène galvanise le peuple. Le bois des boutiques alentour est arraché pour alimenter le brasier tandis que les femmes y jettent leurs bijoux et les soldats leurs armes. Les Juifs veillent plusieurs nuits d’affilée sur le tombeau pour honorer la mémoire de celui qui leur a permis de relever les murs de Jérusalem abattus par Pompée. Il ne reste plus à Marc Antoine qu’à inciter la masse à se faire justice elle-même. La colère populaire force alors les sénateurs impliqués dans le complot à quitter la ville. Il joue en fait le même jeu que Pompée à la mort de Publius Clodius Pulcher. Il provoque l’agitation afin de se présenter comme le seul à pouvoir rétablir l’ordre.

A ce moment, Marc Antoine semble avoir pris le contrôle de la situation, surtout qu’il peut compter sur l’appui de Lépide, l’homme qui a proposé de nommer César dictateur en 49 av-JC lorsqu’il était préteur de Rome, et qui dispose à présent de nombreuses troupes en tant que maître de cavalerie (général en chef) du défunt dictateur. Il désire cependant ne pas apparaître comme un nouveau tyran, aussi fait-il approuver par le Sénat sa proposition de retirer de la loi la possibilité d’octroyer la dictature, même temporaire, à qui que ce soit. Cela ne lui permet pourtant pas de trouver un terrain d’entente avec Cicéron qui s’oppose dès lors de plus en plus violemment à sa politique dans ses Philippiques, dont il espère un sursaut républicain équivalent à celui qu’il avait obtenu avec ses Catilinaires.

Pour arriver à ses fins, il compte sur la légitimité de celui qui, suite à la ratification du testament de César par le Sénat, s’appellera désormais Caïus Iulius Caesar Octavianus, ou plus simplement Octavien. Bien qu’il n’ait pas suivi le cursus honorum, ni l’âge requis, Cicéron parvient à le faire nommer propréteur arguant de ce que « la valeur n’attend pas le nombre des années ». Il peut aussi s’appuyer sur Publius Cornelius Dolabella, qui a été son gendre et se trouve à présent consul en remplacement de César. Le moins qu’on puisse dire est que le parcours de Dolabella est plus caractérisé par son désir de faire fortune que par ses convictions politiques. Il se fait connaître en 52 av-Jc par le procès pour corruption qu’il intente à Appius Clodius Pulcher dont il espère certainement qu’il lui permettra d’acquérir une réputation qui le mènera aux plus hauts postes de l’état, mais il le perd. En 49 av-JC, il est criblé de dettes ; aussi rejoint-il le rang des césariens avec l’ambition d’en tirer profit. Il obtient le commandement de la flotte de l’Adriatique, mais il n’est pas à la hauteur et se fait chasser de Dalmatie par les généraux optimates. Il pense néanmoins être récompensé après avoir pris part à la bataille de Pharsale, mais il est déçu. Il se fait alors adopter par Lentulus Vatia grâce auquel il passe à la plèbe pour devenir son tribun en 47 av-JC. L’annulation des dettes, dont la question est pourtant mise en suspes par le Sénat jusqu’au retour de campagne de César, est une des premières mesures qu’il tente d’imposer. Il se heurte à l’opposition des ses collègues Asinius et Trebellius, au point que des émeutes finissent par éclater. Elles sont violemment réprimées par Marc Antoine, alors maître de cavalerie du dictateur absent. Dolabella manque d’être tué au cours de l’une d’elles. César, une fois revenu et avec lui le calme, juge pourtant opportun de ne pas punir le fauteur de trouble, mais il préfère l’emmener avec lui en Afrique, puis en Espagne où Dolabella participe aux batailles de Thapsus et de Munda, au cours de laquelle il est blessé. César lui promet que son dévouement sera récompensé par le consulat, mais le dictateur décide d’occuper le poste seul pour l’année 45 av-JC et lui préfère Marc Antoine pour 44. Dolabella se voit alors offrir l’opportunité de reprendre la charge suprême en tant que consul suffect, dès que César aura quitté Rome pour aller combattre les Parthes ; mais Marc Antoine, qui était aussi augure, s’y oppose le jour de sa nomination, en invoquant de mauvais présages. Ces vexations successives poussent donc Dolabella à se déclarer en faveur des tyrannicides suite au meurtre de César et à reprendre de son propre chef les faisceaux ainsi que les insignes de consul le jour même de l’assassinat. Le Sénat le confirme par la suite à ce poste, tandis qu’il fait preuve du plus grand zèle en détruisant la colonne érigée sur le forum en l’honneur de César et précipiter du haut de la roche tarpéienne ceux venus faire des offrandes à son pied. Sa frénésie anti-César ne dure pourtant pas. Il change à nouveau de camp lorsque Marc Antoine lui ouvre les portes du trésor du défunt dictateur, et lui donne la province de Syrie assortie du commandement de la guerre contre les Parthes. Il part dons prendre possession de sa province, pourtant aux mains de Cassius, traverse la Grèce, la Macédoine, la Thrace et l’Asie où il assouvit sa soif de fortune en se livrant au pillage, mais il bute sur Smyrne lorsque Caïus Trebonius, un « césaricide », lui ferme les portes de la ville tout en lui faisant livrer des vivres. Dolabella tend un piège à ce dernier, l’exécute, puis met la cité à sac. Outré pas ces exactions, le Sénat le déclare alors ennemi public et Cassius marche contre lui. Plusieurs batailles ont lieu jusqu’à ce que Dolabella se retrouve enfermé dans Laodicée, en Cilicie. Il préfère se donner la mort plutôt que d’être pris.

Tout cela n’empêche pas Cicéron de faire voter une loi d’amnistie des « césaricides », qui peuvent par conséquent revenir siéger au Sénat en 43 av-JC, ce qui permet par exemple à Sextus Pompée, seul fils survivant du Grand Pompée, alors réfugié en Sicile, d’être nommé préfet de la flotte et commandant en chef des côtes romaines, et de s’installer à Marseille (il est démis de ses fonctions après seulement 4 mois et retourne en Sicile). Cicéron ne parvient toutefois pas à convaincre les sénateurs de déclarer Marc Antoine ennemi public. Ce dernier ne tolère cependant pas la réhabilitation des assassins, aussi part-il dès le printemps assiéger l’un d’eux, Decimus Brutus qui s’est réfugié à Modène. Cette fois-ci il est allé trop loin. Le Sénat réagit en mandatant Aulus Hirtius (auteur présumé du dernier livre de la Guerre des Gaules, ainsi que de ceux sur la guerre civile, d’Alexandrie, d’Afrique et d’Espagne) et Vibius Pansa, les deux consuls de l’année selon la volonté de César, pour aller le combattre. Octavien les accompagne. Ils parviennent à le battre et à l’obliger à prendre la fuite, mais les deux consuls meurent à quelques jours d’intervalle suite aux blessures qu’ils ont reçu au cours des affrontements (il se pourrait que Cicéron ne soit pas étranger à leur décès), ce qui laisse à Octavien toute la gloire de la victoire alors qu’il n’y a que modestement contribué. Il est même acclamé imperator pas les troupes.

Marc Antoine, poursuivi par Decimus Brutus, se retrouve en mauvaise posture, mais il reçoit le renfort de trois légions amenées par Publius Ventidius Bassus, ce qui inverse le rapport de force. Il peut alors tranquillement rejoindre Lépide en Gaule Transalpine. De son côté, Octavien se voit refuser l’ovation par le Sénat, ainsi que l’un des postes de consul vacants, l’institution s’étant débarrassée d’un tyran soupçonné de vouloir rétablir la monarchie ne pouvant décemment nommer son fils adoptif pour lui succéder alors qu’il ne remplit aucun des critères exigés. Frustré, le jeune homme avide de pouvoir change son fusil d’épaule et cherche à trouver un arrangement avec Marc Antoine par l’intermédiaire de Lépide. Il réussit à obtenir leur soutien, ce qui lui permet d’être élu consul par les comices en août 43 av-JC. Les trois hommes se retrouvent aux environs de Bologne début novembre pour définir les modalités du partage du pouvoir.

Ils forment ainsi le second triumvirat, qui, contrairement au premier resté secret, est légalisé par la lex Titia dès le 13 novembre. Pendant cinq ans, ils auront ainsi le droit de nommer les magistrats en se passant du vote des comices, de disposer des armées comme bon leur semble et de décréter des proscriptions, soit le droit de faire exécuter et de s’approprier les biens de n’importe quel citoyen par simple voie d’affichage, sans aucun procès. Plusieurs centaines de personnes, sénateurs et chevaliers, en seront victimes ; la plus célèbre étant Cicéron, qu’Octavien ne parvient pas à sauver en raison de la haine farouche que lui voue Marc Antoine suite aux Philippiques. Dans ce climat de terreur, le Sénat charge les trois compères de réorganiser la vie publique de Rome avec le titre de triumvirs rei publicae constitundae. Chacun d’eux reçoit aussi le gouvernement de plusieurs provinces, hormis celles d’Asie, d’Illyrie, de Thrace et de Macédoine, aux mains de Brutus et Cassius. A Octavien reviennent l’Afrique, la Sicile et la Sardaigne, avec vingt légions, à Marc Antoine, autant de légions ainsi que les Gaules Chevelue et Cisalpine, tandis qu’en position d’arbitre, Lépide devra se contenter de trois légions, de la Gaule Transalpine et des provinces ibériques ; l’Italie reste quant à elle indivise. L’alliance est renforcée par un mariage, comme au temps du premier triumvirat lorsque Pompée avait épousé Julia, fille de Jules César. Ainsi Octavien s’unit à Clodia Pulchra, fille de l’ambitieuse Fulvia issue d’un premier mariage et actuelle épouse de Marc Antoine, après qu’il ait refusé la main de la nièce de Lépide.

Avec cet accord, les trois hommes forts de Rome concluent avant tout une trêve qui doit leur donner le temps de venir à bout de leurs opposants. Ils remettent simplement leur inévitable affrontement à plus tard pour éviter que leurs adversaires ne profitent de leur querelle pour se renforcer pendant qu’eux risqueraient de s’affaiblir. Peut être espèrent-ils aussi que la guerre qu’ils auront à mener sera fatale à l’un ou l’autre de leurs rivaux, comme celle contre les Parthes a vu la disparition de Crassus, ou qu’ils connaissent des déboires dans la gestion de leurs provinces, tout comme Pompée escomptait que César se casse les dents sur la Gaule. En tous cas, avec ce second triumvirat, le Sénat n’est déjà plus qu’une coquille vide dont le pouvoir est réduit à néant. La République romaine ne s’en remettra jamais. Il ne lui reste plus que quelques année à vivre avant que l’un des triumvirs atteigne l’objectif de César ou Pompée : régner sans partage sur Rome. A cet instant, la plupart des citoyens doit déjà avoir fait le deuil de la démocratie et espérer qu’après quasiment un siècle de troubles politiques et de guerres civiles la stabilité revienne au plus vite.

Le retour du mégalo-romain

A la fin de la guerre des Gaules, Jules César n’a plus qu’une seule idée en tête: reconquérir le pouvoir à Rome. A cette époque, les institutions politiques de la République ont déjà beaucoup souffert des crises qui se succèdent depuis près d’un siècle.

La question agraire et les réformes des Gracques

Les troubles ont commencé en 133 av JC, lorsque Tibérius Sempronius Gracchus a fait voter des lois visant à répondre à la question agraire. Celle-ci se posait en raison des problèmes relatifs à la possession des terres. Ce sujet a toujours été délicat pour la République romaine, mais il a été très accentué par les nombreuses guerres qu’elle a dû mener, notamment par la seconde guerre punique qui a maintenu les petits propriétaires éloignés de leurs exploitations pendant de longues années. A leur retour, certains de ces paysans-soldats, qui s’étaient enrichis rapidement grâce au butin pris à l’ennemi, avaient tout simplement perdu le goût de l’effort qu’il faut faire pour cultiver ses terres, tandis que d’autres ont retrouvé leurs fermes en piteux état, suite au manque de main d’œuvre pour les entretenir qui a entraîné de mauvaises récoltes, sans compter les intempéries, ce qui les a plongés dans l’impossibilité de rembourser leurs dettes. Les grands propriétaires, essentiellement des nobles, souvent sénateurs, ont alors pu racheter leurs terres à vil prix et les ont fait exploiter par des esclaves qu’ils n’avaient pas à rémunérer. Face à cette concurrence déloyale qui tirait les prix vers le bas, encore plus de petits agriculteurs acculés à la faillite se sont retrouvés dans l’obligation de vendre leurs biens aux plus riches. Tout ce petit monde vient grossir la foule des prolétaires (étymologiquement, dont les enfants sont l’unique richesse) des villes qui n’avaient que leurs bras à offrir aux manufactures, qui appartenaient aux mêmes auxquels ils avaient vendu leurs fermes, en échange d’un salaire de misère étant donné le nombre élevé de demandeurs d’emploi. Comme si cela ne suffisait pas, les riches, toujours soucieux d’en avoir une plus grosse que celle de leur voisin, se permettent de plus en plus de faire déborder leurs exploitations sur l’ager publicus (terres à usage collectif, destinées au pâturage du bétail) sans toutefois s’acquitter de la redevance qu’il fallait payer en ce cas (vectigale si elle était payée en nature, stipendium ou tributum lorsqu’elle était versée en espèces), comme s’ils en étaient propriétaires de plein droit.

Les lois que propose Tibérius Gracchus ont pour objectif de rétablir l’équilibre économique entre les aristocrates et la plèbe. Elles limitent la surface d’ager publicus accessible à la possessio à 1 000 jugères (≈ 250 ha) par famille pour les grands propriétaires et se proposent de redistribuer les terres récupérées aux citoyens pauvres à raison de 30 jugères par personne. Son argument s’appuie sur le fait qu’un citoyen fera tout pour défendre sa terre, tandis que des esclaves n’ont aucune raison de se battre pour leurs maîtres, au contraire, comme en témoigne la révolte, la première guerre servile, qui dure depuis plusieurs années en Sicile au moment de la proposition. Pour justes qu’elles soient, ces lois induisent pourtant un nouveau déséquilibre car elles sont entachées d’illégalité. Tout d’abord, l’autre tribun de la plèbe, Octavius, qui, télécommandé par les sénateurs, souhaitait y mettre son véto, est démis de ses fonctions par les comices convoquées par Tibérius alors que seul le Sénat détient cette prérogative (en représailles de cette tentative sénatoriale de lui mettre des bâtons dans les roues, Tibérius supprime l’article qui prévoyait d’indemniser les propriétaires expulsés), puis, une fois votées, un triumvirat est chargé de leur application, mais au lieu d’inclure plusieurs branches de la société parmi ses membres, Tibérius s’y fait élire en compagnie de son frère Caïus et de son beau-père, Appius Claudius Pulcher. Les clients des Gracques en sont par conséquent les seuls bénéficiaires. Tibérius perd le soutien de ses amis libéraux du Sénat dans l’opération, il finit assassiné alors qu’il tentait de faire voter une loi l’autorisant à exercer un second tribunat successif qui aurait initié une dérive vers une conception personnelle du pouvoir contraire à l’esprit de la République. Sa loi agraire n’est plus que mollement appliquée, même si elle n’est pas abrogée (Scipion Emilien mourra mystérieusement le jour avant qu’il n’en fasse la proposition en 129 av JC.).

D’un excès à l’autre, le mouvement de balancier ne va que s’amplifier au fil du temps, comme dans le cas du pont de Tacoma, jusqu’à l’inéluctable éclatement du système politique de la République. Dès lors, la société romaine se divise en deux factions fortement antagonistes: les populares qui cherchent le soutien de la plèbe et les optimates qui s’appuient sur l’aristocratie conservatrice.

La question agraire revient au centre des débats en 124 av JC, avec l’élection au tribunat de la plèbe de Caïus Sempronius Gracchus. Il pousse encore plus loin les mesures prises par son frère Tibérius en portant la surface attribuée aux citoyens pauvres à 200 jugères, il compte les trouver en créant deux nouvelles colonies en Italie, ainsi qu’en leur octroyant un boisseau de blé à prix réduit par mois (les débats sur l’affaiblissement de la « valeur travail » et l’assistanat que provoquent cette proposition ressemblent trait pour trait à ceux qu’on nous sert encore aujourd’hui, plus de 21 siècles plus tard. Nous sommes décidément mal barrés avec des responsables politiques doués d’aussi peu d’imagination.). Mais il tire aussi profit des leçons de l’échec de son aîné et ne compte pas sur le seul soutien de la plèbe, il cherche parallèlement à s’attirer les faveurs d’une autre catégorie de la population qui a des griefs contre le Sénat: l’ordre équestre. Pour cela, il fait voter toute une série de lois qui renforcent le pouvoir des chevaliers. Il n’oublie cependant pas totalement les patriciens qui doivent approuver ses propositions au Sénat; il leur permet d’acquérir les terres qu’ils convoitent autour de Capoue et de Tarente. Cela ne suffit pas. Bien qu’il jouisse d’une grande popularité et qu’il soit réélu tribun de la plèbe en 123 av JC, comme la loi le lui permet depuis 125 av JC, les sénateurs s’emploient à lui couper l’herbe sous le pied en instrumentalisant une nouvelle fois le second tribun, Marcus Livius Drusus, qui propose alors la création de non pas deux, mais douze colonies en Italie, ce qui occulte qu’il propose également de supprimer purement et simplement les vectigales, à la grande satisfaction des grands propriétaires. Caïus est contraint à la surenchère pour reprendre le devant de la scène; il désire maintenant créer une colonie supplémentaire à Carthage dont la terre à pourtant été maudite, mais encore d’attribuer la citoyenneté complète aux habitants du Latium et partielle, sine suffragio, aux autres peuples alliés d’Italie. Là, il va trop loin. Une partie du peuple romain jaloux d’avoir à partager ce privilège ne le suit plus, tout comme il est lâché par le consul Gaius Sextius Calvinius. (Il faudra une guerre, la guerre sociale de 90-88 av JC, pour enfin convaincre le Sénat d’accorder la citoyenneté à tous les Italiens) Ses opposants profitent de ce qu’il est parti superviser l’installation de la colonie de Carthage pour le discréditer auprès du reste de la population et empêcher son élection à un troisième mandat successif. Sitôt sa défaite annoncée, sitôt le démantèlement de la colonie de Carthage est annoncé. Caïus tente de s’y opposer, mais il est débouté. Aussi entreprend-il de faire sécession avec ses partisans, ce qui lui vaut un senatus consultum ultimum qui le déclare ennemi de Rome et lui coûtera la vie, ainsi que celle de nombre de ses amis. La spirale de la violence entre populares et optimates est enclenchée. Elle gagne encore en puissance avec l’affrontement entre Caïus Marius et Sylla.

Les guerres de Marius

Bien qu’il soit un homo novus, c’est à dire issu d’une famille de l’ordre équestre qui n’a jamais compté de magistrat dans ses rangs et non d’une ancienne famille de la nobilitas, ce qui le fait naturellement pencher du côté des populares, les réformes que Caïus Marius entreprend ne sont pas tant guidées par l’idéologie que par un souci pragmatique. Il se fait connaître par ses talents militaires lors de la guerre de Numance en 134-133 av JC, puis il entame son cursus honorum en 121 av JC avec son élection au poste de questeur en Gaule transalpine grâce à la protection de la puissante gens Caecilii Metelli dont sa famille est cliente. Il devient ensuite tribun de la plèbe en 119 av JC et se rapproche des populares, pourtant moribonds, en faisant voter une loi en faveur des pauvres (sur les procédures de vote ou la distribution de blé), ce qui le rend populaire auprès d’eux, mais lui attire parallèlement les foudres des optimates qui empêchent son élection à l’édilité l’année suivante. Il parvient toutefois à se faire élire préteur en 115 av JC malgré le procès pour corruption électorale que lui intentent les optimates; il est innocenté grâce aux chevaliers qui ont obtenu la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. Il est ensuite propréteur en Hispanie avant de revenir à Rome où il épouse Julia Caesaris, future tante de Jules César, de la prestigieuse, mais peu influente à l’époque, gens patricienne des Iulii. En 109 av JC, il retourne sur les champs de bataille de la guerre de Jugurtha où il accompagne son patron, Quintus Caecilius Metellus, alors consul. Il s’illustre encore une fois par son habileté au combat, mais il cultive surtout sa proximité avec ses hommes avec qui il partage les conditions de vie spartiates d’une armée en campagne, n’hésitant pas à accomplir lui-même les corvées les plus ingrates. Il devient dès lors très populaire parmi la troupe qui se charge ses lettres de porter sa renommée jusqu’à Rome où les populares l’exploitent pour ternir l’image de Métellus. Aussi le congé qu’il demande à son patron pour se présenter aux élections consulaires ne lui est accordé que 12 jours avant l’échéance. Il devient néanmoins consul pour l’année 107 av JC et se venge en obtenant le commandement de l’armée qu’il vient de quitter; contre l’avis du Sénat. Les hostilités entre les deux factions rivales sont déclarées.

Cette victoire politique pose malgré tout un problème à Marius: il doit recruter des renforts. Et bien que le nombre de citoyens ait considérablement augmenté depuis la réforme des Gracques, ceux-ci sont réticents à s’engager dans cette guerre africaine. Tout d’abord ils ne souhaitent pas être maintenus éloignés de leurs exploitations pendant de longues années au risque de les voir péricliter, surtout qu’une victoire ne ferait qu’amener encore plus d’esclaves dont ils auraient à subir la concurrence, mais ils sont avant tout beaucoup plus inquiets de voir les Cimbres et les Teutons tenter de les envahir et ravager leurs pays comme ils le font à cette heure dans la province voisine de Gaule Transalpine. Cela fait alors près de sept ans que Rome essaye de mettre fin au périple guerrier de ces tribus venues du nord au prix de plusieurs défaites coûteuses en hommes, sans y parvenir. Ces deux conflits font que le nombre de légions mobilisées n’a plus été aussi élevé depuis 80 ans. Pour faire face au manque de volontaires, Marius entreprend la réforme du mode de conscription des légionnaires. Il modifie la loi en supprimant les conditions de ressource, le cens, qui ne permettaient qu’aux citoyens en mesure de se payer l’équipement militaire de devenir soldat, ce qui donne aux prolétaires la possibilité de s’engager. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, Scipion l’Africain l’avait déjà permis à titre exceptionnel pendant la deuxième guerre punique; il était même allé jusqu’à recruter des esclaves. Le vainqueur d’Hannibal avait alors distribué des terres à ses soldats pour les récompenser de leurs bons et loyaux services, et concentré tous les pouvoirs entre ses mains. A terme, la réforme de Marius aura les mêmes conséquences. Les citoyens-soldats qui avaient pour vocation de défendre leurs terres vont peu à peu laisser place à des militaires de carrière, engagés pour de longues périodes, dont la fortune sera subordonnée aux succès des généraux qu’ils n’hésiteront plus à suivre jusque dans l’illégalité pour réclamer leur dû. D’une part cela va favoriser l’extension du territoire par des expéditions lointaines et permettre la romanisation des provinces conquises grâce à l’installation de colons vétérans, mais d’autre part, le poids considérable de l’armée va perturber le jeu politique et entraîner des guerres civiles à répétition.

Une fois ces dispositions prises, Marius revient donc en Afrique. Il n’obtient cependant pas la victoire aussi vite qu’il l’espère, son mandat doit être prolongé par un proconsulat de deux années supplémentaires, et encore n’est-ce pas lui qui finit par capturer Jugurtha, mais un de ses légats, Lucius Cornelius Sulla ou Sylla, qui se le fait livrer par le roi Bocchus de Maurétanie. Ce dernier deviendra bientôt le principal opposant de Marius. Cela n’empêche toutefois pas Marius d’être auréolé de la gloire du vainqueur, ce qui lui permet d’être élu une seconde fois consul en 104 av JC, au mépris de la loi qui impose un délai de dix ans entre deux mandats. Cette entorse à la règle ne signifie pourtant pas qu’il opère un coup de force. Il apparaît en effet comme l’homme providentiel qui seul est capable de sauver Rome du pillage par les Cimbres et les Teutons après la terrible défaite des légions à la bataille d’Arausio (Orange) en 105 av JC. Elle a coûté la vie à 84 000 soldats, soit près du double des pertes infligées par Hannibal lors de la bataille de Cannes un siècle auparavant. Le désastre est imputable à la querelle entre le proconsul Servilius Caepio, d’une vieille famille patricienne, qui a refusé de coopérer avec le consul Mallius Maximus, un homo novus. Caepio est par conséquent démis de ses fonctions et condamné à l’exil. Dans ces circonstances, le Sénat a jugé préférable de laisser le commandement à Marius plutôt que d’envenimer encore la situation. Il doit alors attendre deux ans avant de rencontrer l’ennemi parti ravager l’Ibérie pendant ce temps. En 102 av JC, il remporte sa première victoire contre les Teutons à la bataille d’Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) avant de mettre un terme définitif à la menace en 101 av JC, à la bataille de Vercellae (Verceil) où il défait les Cimbres qui s’apprêtaient à envahir l’Italie. La gravité de la crise justifie que Marius ait été élu pendant 4 années consécutives au poste de consul sans être pour autant accusé d’exercer un pouvoir dictatorial.

A cette même période, un autre événement vient encore amplifier l’inquiétude des Romains quant à leur survie: la deuxième guerre servile. Elle commence en Campanie en 104 av JC, lorsqu’un chevalier criblé de dettes arme ses esclaves car il refuse d’appliquer une loi qui l’oblige à affranchir les hommes libres capturés par les pirates dans les pays alliés d’Asie pour s’assurer qu’ils ne saisiront pas de ce prétexte pour s’en prendre aux provinces romaines alors que la République ne dispose pas des moyens d’y envoyer un corps expéditionnaire. Ce premier foyer est aussitôt étouffé. C’est en Sicile que la situation devient rapidement incontrôlable. Là aussi, les grands propriétaires de latifundia rechignent à se plier à la loi, de plus les autorités locales ne font rien pour les y obliger. Aussi les esclaves prennent-ils eux-mêmes les choses en main. Ce sont tout d’abord deux cents d’entre eux qui se révoltent contre l’oppression de leurs maîtres avant d’être matés, mais deux mille autres prennent le relais dans la région de Morgantia sans qu’ils puissent être arrêtés. Le mouvement prend alors rapidement de l’ampleur sous l’impulsion de Salvius qui, proclamé roi, entreprend le siège de la ville et s’en empare. Cet exemple est bientôt suivi par Athénion dans la région de Marsala. Les deux groupes s’unissent et sont même rejoints par des paysans pauvres qui souffrent de la concurrence des latifundia. Cette troupe maintenant nombreuse conquiert une grande partie de l’île et fait de Triocala sa capitale alors que Salvius prend le nom de Tryphon avec l’intention d’instaurer un royaume hellénistique sur le territoire qu’il contrôle. Rome, pour qui le blé sicilien est vital, ne peut plus tolérer la situation plus longtemps, aussi le Sénat envoie t-il Lucullus dans l’île à la tête de 17 000 hommes, malgré l’importante mobilisation contre les Cimbres. Ce dernier remporte de justesse une victoire contre les 40 000 esclaves révoltés, sans toutefois parvenir à reprendre Triocala. Son successeur, Caïus Servilius, ne fait pas mieux. Il faut attendre 101 av JC et la victoire contre les Cimbres pour que le consul Manius Aquilius Nepos puisse intervenir avec des troupes aguerries. Il écrase alors la révolte dans le sang tandis que les survivants préfèrent se suicider plutôt que d’offrir aux Romains le spectacle d’être dévorés par les bêtes féroces dans l’arène. Après cela, il n’y aura plus de révolte d’esclaves en Sicile.

A la suite de sa victoire contre les Cimbres, Marius jouit d’un immense prestige; il est mis sur le même plan que Romulus, le fondateur légendaire de Rome. Cela lui permet d’être élu haut la main consul pour une cinquième année d’affilée. Pour la première fois, il n’est plus uniquement un chef de guerre aux compétences incontestables, ses élections précédentes ont toujours eu lieu in abstentia, mais il se retrouve directement confronté aux vicissitudes de la vie politique romaine de l’époque avec lesquelles il n’est pas du tout à l’aise. Paradoxalement, ses plus gros ennuis lui sont causés par ses amis populares, en particulier le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le préteur Caius Servilius Glaucia. L’hégémonie de leur parti les pousse à commettre tous les excès. Le premier vise à être reconduit une fois de plus dans ses fonctions, tandis que le second se présente au consulat, aussi entreprennent-ils tout d’abord de faire voter des lois démagogiques destinées à imposer une baisse des prix du blé et à permettre aux chevaliers de siéger dans de nouveaux jurys pour affaiblir un peu plus le Sénat, mais pour plus de sûreté, ils vont jusqu’à dissuader les électeurs récalcitrants en faisant régner la terreur et à éliminer physiquement leurs concurrents. Ces troubles font craindre au Sénat que la ville ne sombre dans le chaos. Il ordonne par conséquent à Marius de les faire cesses par tous les moyens par l’intermédiaire d’un senatus consultum ultimum. Celui-ci n’ alors plus d’autre alternative que de les éliminer ou d’opérer un coup d’état qui plongerait inéluctablement le pays dans la guerre civile. Coincé, il choisit de rester dans la voie de la légalité et de se ranger aux côtés du Sénat. Saturnius et Glaucia sont tués sans autre forme de procès. Marius y perd une grande partie de ses soutiens parmi les populares et décide de se faire oublier en acceptant une ambassade en Asie, puis en se retirant à Misène.

Guerre sociale et première guerre civile

Il ne voit l’occasion de faire son retour qu’en 91 av JC, lors du déclenchement de la guerre sociale (socius signifie allié en latin). Elle éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Livius Drusus qui proposait que les peuples italiens alliés deviennent citoyens romains de plein droit. Suite à ce meurtre, la plupart des cités du centre et du sud de la péninsule font sécession avec Rome pour s’unir au sein d’une confédération italique dotée d’un Sénat et de sa propre monnaie. Elles s’échangent mutuellement des otages et lèvent une armée forte de 100 000 soldats. L’existence même de la République est à nouveau menacée. Marius s’imagine alors qu’il peut encore une fois en être la sauveur. Rome parvient à mobiliser à son tour une armée équivalente grâce à l’aide de ses provinces et de ses alliés. Marius devient l’un de dix légats chargés de la conduire, ainsi que Sylla. La première année de combat est pourtant difficile, si les confédérés venant du nord de la capitale ont pu être bloqués, ceux du sud ont quant à eux réussi à s’emparer de la Campanie méridionale où ils n’ont dans certains cas pas hésité à massacrer tous les Romains. Ce succès militaire incite les Etrusques et les Ombriens à s’agiter alors qu’ils étaient jusque là restés fidèles à Rome. Pour les dissuader de rejoindre la confédération, le Sénat décide de leur accorder la citoyenneté; ains qu’à tous les peuples restés fidèles, grâce au vote de la lex Julia. La rébellion cesse aussitôt de s’étendre. L’année suivante, 89 av JC, les Romains reprennent l’avantage, ils s’imposent tout d’abord au nord où les Marses, les Péliginiens et les Vestins finissent par capituler, puis au sud où ile reconquièrent la Campanie et remontent la vallée du Vulturne. Le Sénat vote alors la lex Papria qui offre la citoyenneté à tous les peuples italiques, mais à condition qu’ils se présentent à Rome sous 60 jours pour être enregistrés. Seuls une poignée de Samnites continue le combat; la guerre sociale est terminée. Marius n’y a pas particulièrement brillé. Bien qu’il ait remporté quelques victoires contre les Marses, il est soupçonné d’avoir trop cherché le compromis avec les insurgés pour les ramener dans le giron de Rome en préférant mener de longs sièges plutôt que de réprimer férocement l’insurrection. Il doit cela à ses origines provinciales, mais aussi à ses opinions politiques qui l’avaient amené à défendre le droit des italiens d’accéder à la citoyenneté lors de ses mandats. C’est Sylla qui a reconquis la Campanie et mis au pas les Samnites qui apparaît à présent comme l’homme fort de Rome. Il est élu consul pour l’année 88 av JC.

A ce titre, le commandement de l’armée qui doit partir combattre Mithridate VI en Orient devrait lui échoir avec la bénédiction du Sénat. Mais Marius, qui a toujours a cœur de redorer son blason, le revendique aussi et fait organiser un plébiscite de dernière minute pour qu’il lui soit accordé. Aucun des deux partis n’est prêt à laisser l’autre mener cette guerre car la gloire dont son chef serait couvert en cas de victoire n’est pas le seul enjeu, bien que le massacre des citoyens romains lors de la perte des provinces d’Asie ait provoqué l’indignation de la population et que Mithridate représente une menace d’invasion après sa conquête de la Grèce, mais elle promet aussi d’être fort lucrative, contrairement à celle contre les Cimbres ou la guerre sociale. Marius remporte le scrutin qui se déroule dans un climat de terreur entretenu par les sbires des populares. Sylla fait tout d’abord mine de se plier au verdict des urnes, mais ce n’est que pour mieux se rendre en Campanie, auprès de l’armée qu’il avait déjà rassemblée en prévision de son départ pour la Grèce. Sylla commet alors un acte sans précédent, sacrilège par excellence, car sensé avoir coûté la vie à Rémus: il marche sur Rome avec ses troupes. Marius n’a plus d’autre solution que de prendre la fuite. Une fois revenu, Sylla déclare Marius et ses amis ennemis publics; beaucoup sont tués sans toutefois que cela ne sorte du cadre légal. Il entreprend aussi de rétablir l’autorité du Sénat: il fait passer leur nombre de 300 à 600, supprime le droit des chevaliers à siéger dans les jurys, ôte la possibilité de proposer des lois aux tribuns de la plèbe ainsi que celle de se présenter à un second mandat, fait cesser les distributions gratuites de blé et attribue des terres aux 100 000 vétérans de la guerre sociale. Il rencontre pourtant une forme de résistance lorsqu’il tente de démettre de ses fonctions le proconsul Gnaeus Pompéius Strabo, père de Pompée, en attribuant son commandement à l’autre consul, Quintus Pompeius Rufus, un vague cousin du premier, mais les hommes de Strabo refusent de se plier et le tuent. Une fois ces dispositions prises et son mandat achevé, Sylla part pour la guerre contre Mithridate au début de 87 av JC, mais, devenu fort impopulaire, il a dû accepter que Lucius Cornelius Cinna, un de ses opposants, lui succède au poste de consul.

Seconde guerre civile

Cinna est le père de Cornélia Cinna, future épouse de Jules César qui lui donnera son seul enfant légitime, sa fille bien aimée, Julia. Bien qu’il ait juré fidélité à Sylla, Cinna propose de rappeler Marius qui a trouvé refuge en Afrique. Son homologue Gnaeus Octavius et le Sénat s’y opposent catégoriquement, aussi Cinna est-il destitué. Il fuit en Campanie où il n’a pas trop de mal à lever une armée parmi les vétérans italiens, assoiffés de vengeance après les atrocités de la guerre sociale, auxquels il va jusqu’à adjoindre des esclaves. Il reçoit en plus le renfort de Gnaeus Papirius Carbo, fervent marianiste, et de Quintus Sertorius, beaucoup plus réservé quant aux qualités humaines de Marius, mais frustré d’avoir été empêché d’accéder au poste de tribun de la plèbe par les optimates. Marius les rejoint bientôt avec un détachement de cavalerie maure. Ils marchent à leur tour sur Rome. La prise de la ville tourne au carnage, non seulement un grand nombre de sénateurs optimates sont-ils tués et leurs biens confisqués suite à des proscriptions édictées par Marius et Cinna, mais les troupes échappent au contrôle des nouveaux maîtres de Rome et se livrent au pillage et au meurtre de simples citoyens. Il faut alors faire appel à des mercenaires gaulois pour les maîtriser. Seul Sertorius semble avoir fait tout son possible pour éviter que la situation ne dégénère en attaquant un camp de soldats qui participaient aux exactions contre la population.

Cinna et Marius ne s’embarrassent plus du fonctionnement démocratique de la cité. Ils s’autoproclament consuls pour l’année 86 av JC, mais Marius n’exerce son septième mandat que 17 jours car il meurt à la mi-janvier à l’âge de 71 ans. Cinna reste 2 années supplémentaires à ce poste. Il s’attache principalement à préparer le retour de Sylla, mais le recrutement de troupes s’avère difficile car les violences commises à Rome dissuadent les volontaires potentiels de s’engager dans un conflit dont l’extermination de l’adversaire semble devoir être la seule issue. De son côté, Sylla fait tout ce qu’il peut pour mettre le plus rapidement un terme à la guerre contre le royaume du Pont. Il commence par reprendre Athènes, suite à un long siège, puis remporte deux brillantes victoires à Chéronée, en Macédoine, puis à Orchomène, en Béotie, alors que ses troupes sont en très nette infériorité numérique. Cela lui permet d’imposer la paix à Mithridate en 85 av JC, sans que ce dernier ne soit toutefois mis à genoux. Même s’il doit restituer la province d’Asie, se retirer de tous les royaumes qu’il occupe, livrer sa flotte et, ce qui est essentiel pour que Sylla puisse mener une guerre en Italie, s’acquitter de 2 000 talents d’argent (soit une cinquantaine de tonnes, 1 talent = 25,86 kg) pour le préjudice subit, le traité de Dardanos n’est cependant pas si défavorable au roi du Pont qui conserve son territoire intact ainsi que son trône, mais aussi une armée encore très puissante. Deux autres guerres seront nécessaires pour le vaincre définitivement, la seconde permettra à Lucullus d’amasser une immense fortune.

Sylla débarque donc à Brindisium au printemps de 83 av JC avec une troupe de 40 000 hommes. Il trouve sur place le renfort de ceux de Pompée qui s’autoproclame général à seulement 23 ans et lève à ses frais trois légions parmi les vétérans qui ont combattu sous les ordres de son défunt père lors de la guerre sociale et voit Quintus Caecilius Metellus Pius et Marcus Licinius Crassus revenir d’Afrique où il s’étaient réfugiés, victimes des proscriptions de Marius et Cinna. Face à ces hommes, Sertorius préfère partir pour l’Espagne car il ne croit pas que les populares soient en mesure de remporter la victoire avec les piètres généraux qui sont à leur tête; l’incompétence de Carbo, Scipion l’Asiatique et de Norbanus leur a d’entrée de jeu valu une défaite et Cinna finit même par se faire tuer par ses propres soldats qui ne supportent plus la brutalité avec laquelle ils sont traités. Dans ces conditions, les combats, très sanglants, durent moins de deux ans. La reconquête de l’Italie s’achève le 2 novembre 82 av JC, avec la chute de Rome suite à la bataille de la Porte Colline. Caïus Marius le jeune, fils adoptif de Caïus Marius et consul de l’année, fuit à Préneste où il ne tarde pas à être acculé au suicide. Sylla est nommé dictateur en décembre et ouvre la voie qui mènera inéluctablement à l’Empire en prenant le cognomen de Felix, le bienheureux, chéri des dieux, comme il prétend être protégé de Vénus. Il rétablit la toute puissance du Sénat et prononce à son tour de nombreuses proscriptions, dont Jules César est entre autres victime, car il refuse de répudier la femme qu’il a épousé en 84 av JC, Cornélia Cinna, comme Sylla le lui a ordonné. La spoliation des biens des populares permet à Crassus de devenir l’homme le plus riche de Rome. Conformément à la loi, Sylla abdique sa dictature en juin 81 av JC et se présente au consulat pour l’année suivante. Il est élu haut la main. Il mourra en 78 av JC alors qu’il s’est retiré à Cumes.

Il reste malgré tout quelques partisans de Marius en Sicile et en Afrique. Le jeune Pompée est chargé de les éliminer. Il s’acquitte si bien de la tâche qu’il est tout d’abord acclamé imperator par ses hommes, puis qu’à son retour, Sylla alors consul, lui donne le cognomen de Magnus, le Grand, en plus de lui accorder le triomphe. Cela lui attire cependant une forte inimitié de la part de Crassus, qui n’a quant à lui obtenu qu’une ovation alors qu’il estime que son action décisive à la bataille de la Porte Colline aurait dû lui valoir autant d’honneurs qu’à celui qu’il verra désormais comme un rival.

Sertorius et Spartacus

Des forces populares, seul Sertorius installé en Hispanie résiste encore. Le commandement de l’armée envoyée pour l’en déloger échoit une nouvelle fois à Pompée. En 77 av JC, il y rejoint Métellus Pius. Dans un premier temps, les légats de Sylla ont réussi à chasser Sertorius jusqu’en Afrique, plus précisément en Maurétanie. Il y trouve le roi chassé de son trône par Pompée pour l’aide qu’il a fourni à Marius auquel il s’associe. Il défait et tue alors Paccianus qui a été spécialement dépêché contre lui, puis il incorpore les légionnaires vaincus à ses troupes, ce qui lui permet de prendre Tanger. Il remet son hôte au pouvoir sans pour autant exiger des sommes exorbitantes pour son aide; il se contente de la rétribution qui lui est offerte. Cette attitude encourage les Lusitaniens (Portugais) qui souffrent beaucoup de l’occupation romaine à faire appel à ses services. Métellus Pius est chargé de l’empêcher de faire son retour sur le continent européen. Sertorius parvient néanmoins à effectuer la traversée grâce aux pirates ciliciens, puis à débarquer. Il adopte dans un premier temps une tactique de guérilla qui le rend insaisissable, gagne la confiance des tribus locales, qu’il n’hésite pas à secourir lorsqu’elles sont menacées, avant de remporter la victoire sur Métellus à la bataille de Lacobriga. Il bénéficie lui aussi d’une aura divine, car il prétend recevoir les conseils de Diane par l’intermédiaire d’une biche blanche apprivoisée qui le suit partout qu’il a reçu en cadeau.

Après cela, plus rien ne l’arrête. Il repousse les légions de Rome jusqu’à l’Ebre, au nord de la péninsule. Il se distingue alors par la manière qu’il a d’administrer les territoires qu’il contrôle. Il ne s’approprie pas toute la nourriture et préfère loger ses hommes dans l’inconfort des tentes plutôt que d’imposer leur présence dans les maisons des habitants, ne rend donc pas la présence de son armée insupportable pour la population, il ne l’écrase pas plus sous le poids des impôts qu’il réclame, il met au contraire en place un Sénat de 300 membres où siègent essentiellement des Romains, mais aussi les membres les plus influents des tribus ibères; et pour leurs enfants, il crée une école à Osca où les élèves reçoivent une éducation à la romaine plutôt que de les prendre en otage. En résumé, il fait exactement l’inverse de ce qui poussera les Gaulois à se révolter contre Jules César lors de la guerre des Gaules. Il réussit ainsi à fédérer les peuples de la péninsule, ce qui fait qu’il est aujourd’hui reconnu comme l’un des pères fondateurs de la nation portugaise.

Pompée a été nommé pour que cet exemple d’administration des territoires ne risque pas de faire tache d’huile. Mais avant de se rendre en Hispanie, il est chargé de mettre fin à la rébellion qui a éclaté en Etrurie après que Marcus Aemilius Lepidus ait été déclaré ennemi public à cause de l’opposition du Sénat à sa loi qui proposait de restituer à leurs propriétaires les terres données aux vétérans de Sylla. Pompée s’impose sans grandes difficultés, mais il pousse par la même occasion 20 000 des vaincus à rejoindre Sertorius. Et ce ne sont pas les seuls, Marcus Perperna Veiento qui a quant à lui été chassé de Sicile unit aussi ses forces avec celles du général des populares. Dans ces conditions, aucun des deux partis ne progresse pendant deux ans malgré quelques victoires de part et d’autre. Devant ce blocage, Pompée menace de rentrer en Italie si des moyens supplémentaires ne lui sont pas accordés dans les plus brefs délais. Lucius Licinius Lucullus ne se fait pas longtemps prier pour les lui donner car dans le cas contraire, il craint devoir lui céder la fortune qui promise avec le commandement de l’armée qui se prépare une nouvelle fois à affronter Mithridate VI; ce dernier ayant profité de ce que les légions soient occupées ailleurs pour reprendre l’offensive en Asie. Sertorius et le roi du Pont ne tardent d’ailleurs pas à signer un traité d’alliance qui stipule qu’en échange d’une partie des troupes combattant en Espagne, Mithridate s’engageait à fournir 40 navires ainsi que 3 000 talents d’argent et pourrait revendiquer la souveraineté sur la Cappadoce et la Bithynie, mais en aucun cas sur la province romaine d’Asie.

Si l’argent que Métellus et Pompée reçoivent ne leur donne pas la victoire militaire, il leur permet cependant de semer la discorde entre les généraux ennemis. Pour ce faire, Métellus met à prix la tête de Sertorius. Il promet 100 talents d’argent et deux mille plèthres de terre au Romain qui le tuera. Cela éveille particulièrement la convoitise de Perperna dont le principal souci devient alors de s’enrichir, mais la crainte d’être tué par la garde espagnole de son chef le dissuade de passer à l’acte. Il se met à écraser les populations dont il a la charge sous les impôts et à les maltraiter quand elle rechignent à s’en acquitter. Plusieurs cités se soulèvent alors contre lui, ce qui permet à Métellus et Pompée de regagner du terrain. Sertorius ne comprend pas vraiment les raisons de ces soulèvement. Il s’estime trahi par les Ibères et prend une décision irréparable: il fait exécuter une partie des enfants de l’école d’Osca et vend les autres comme esclaves. Dès lors, son sort est scellé. Affaibli par la perte du soutien des locaux, il recule de plus en plus, jusqu’à ce qu’en 72 av JC, Perperna finisse par le tuer dans l’espoir que ce service lui vaudra la reconnaissance de ses ennemis. Il leur livre pourtant une dernière bataille. Il la perd, mais il espère toujours encore entrer dans les bonnes grâces de Pompée lorsqu’il lui donne la correspondance de Sertorius qui contient tous les noms de ses alliés à Rome. Mais Pompée n’est pas encore prêt à déclencher une nouvelle guerre civile, il brûle les lettres sans les lire et fait périr Perperna pour qu’il emporte dans la tombe ses embarrassants secrets.

Cela n’empêche pas le peuple romain de craindre que le général qui a définitivement mis un terme à la menace populares ne soit tenté de s’imposer au pouvoir par la force à son retour. Le Sénat compte l’en empêcher grâce à une habile manœuvre politique. L’Italie est en effet en proie aux troubles provoqués par la révolte des esclaves qui dure à ce moment depuis deux ans. Elle a commencé avec l’évasion de 70 gladiateurs seulement, mais s’est ensuite développée jusqu’à regrouper plus de cent mille personnes. Spartacus n’imaginait certainement pas qu’il se retrouverait à la tête d’une armée capable de faire trembler la République lorsqu’il s’est enfui de Capoue avec ses quelques compagnons d’infortune, les autorités romaines non plus. La troisième guerre servile qui débute à l’été de 73 av JC n’a tout d’abord qu’une dimension locale qui ne concerne que la milice de Capoue, mais, contrairement à l’habitude, la petite troupe de fugitifs ne s’est pas dispersée pour que chacun tente sa chance de son côté et elle est de plus tombée sur une cargaison d’armes destinées à une école de gladiateurs concurrente. Les miliciens sont par conséquent balayés par ces hommes habitués au combat. Ils traversent alors la Campanie où ils sont rejoints par d’autres esclaves fugitifs, mais aussi par quelques hommes libres, employés dans les latifundia. Ce groupe trouve refuge sur les pentes du Vésuve. A présent trop nombreux pour se contenter de voler un peu de nourriture, ils se mettent à attaquer de riches exploitations où ils trouvent de grandes quantités de blé ou de bétail, ainsi que de nouveaux compagnons qu’ils ne manquent pas de libérer au passage. Spartacus veille scrupuleusement à ce que le butin soit équitablement réparti.

La garde régionale na parvient pas plus que la milice à les arrêter; sa défaite fournit au contraire de nouvelles armes aux rebelles. L’affaire remonte alors au Sénat qui charge le préteur Gaïus Claudius Glaber de recruter 3 000 volontaires inexpérimentés pour faire cesser ce trouble à l’ordre public. Il ne prend cependant pas cette bande de va-nu-pieds très au sérieux. Aussi, une fois parvenu à l’entrée de l’unique sentier qui mène au camp des esclaves, néglige t-il d’installer ses troupes à l’abri d’un camp fortifié comme le veut la règle. Il pense qu’ainsi isolés, la faim et la soif viendront vite à bout des rebelles qui n’auront plus d’autre choix que de se rendre. Spartacus ne s’avoue pas pour autant vaincu; il échafaude au contraire un audacieux plan pour surprendre l’adversaire. Il fait tresser des cordes et construire des échelles qui permettent à ses hommes de descendre discrètement la pente la plus abrupte du volcan à la nuit tombée, puis de prendre à revers les Romains qui se font massacrer avant d’avoir réalisé ce qui leur arrive. Avec cette victoire, esclaves en fuite, bergers livrés à eux-mêmes pour subsister et paysans pauvres écrasés par la concurrence des latifundia arrivent par milliers. Le Vésuve ne peut plus les accueillir; surtout que l’hiver approche. Les révoltés se déplacent donc vers le sud où ils rencontrent et défont les troupes de Publius Varinus, nommé en remplacement de Glaber. Ce succès amène toujours plus de déshérités à se joindre à cette troupe hétéroclite. Les razzias sur les latifundia se poursuivent, mais à présent, l’armée des esclaves attaque aussi des villes telles que Nola, Nuceria, Metapontum ou Thurii où Spartacus choisit de s’établir pour passer l’hiver.

Selon la légende relayée par Arthur Koestler, il aurait alors tenté de bâtir une cité idéale, inspirée par les idées d’un Juif, à mi-chemin entre idéologie communiste et foi chrétienne, où tout le monde aurait été traité à égalité sans distinction du milieu de naissance ou d’origine ethnique. Il me semble plutôt que le mouvement n’était absolument pas guidé par quelque grande idée philosophique que ce soit, mais que son seul objectif ait été de retrouver la liberté pour ceux qui la voulaient, sans être pour autant abolitionniste, et qu’il se comportait plus vraisemblablement à la manière des pirates du XVII-XVIII ème siècle qui répartissaient équitablement le butin entre les membres de l’équipage et élisaient leur capitaine en fonction de la manière dont il traitait ses hommes et de sa capacité à choisir des cibles richement dotées, sans pour autant être trop lourdement armées (le parti des pirates qui émerge en Allemagne semble s’inspirer de ce mode de fonctionnement). Malgré ces apparences démocratiques, cela n’empêchait pas les pirates de devoir porter en permanence toute leur fortune sur eux pour éviter de se la faire voler, ceux qui semaient la discorde d’être exclus du groupe et ceux qui se rebellaient contre l’autorité d’être sévèrement punis. Bien qu’imparfait, ce système reste néanmoins un précurseur de celui que nous connaissons aujourd’hui.

Toujours est-il que les esclaves mettent cette période à profit pour forger les armes garantes de leur liberté, mais aussi pour faire du commerce avec les pirates ciliciens (qui eux devaient avoir une organisation plus hiérarchisée proche de celle des Vikings, autres précurseurs de la démocratie moderne) et entrer en contact avec Sertorius. Se pose alors le problème de la suite à donner au mouvement. Il semble que la réponse à ce questionnement ait donné naissance à deux courants distincts. Le premier, mené par Crixus, représente l’option des Gaulois, ou plus généralement des Celtes, qui sont partisans de s’établir sur le territoire italien, plus précisément en Apulie (les Pouilles). Le second, mené par Spartacus, au nom des Thraces, et plus généralement des peuples qui ont adopté le modèle grec depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, préfère tenter de quitter la péninsule, surtout qu’il se trouvent de toutes parts acculés à la mer dans le bas de la botte. Ces derniers sont les plus nombreux, a peu près 70 000 sur 100 000. Au printemps, ils prennent donc la route du nord en longeant la côte est et laissent les autres sur place.

A Rome, suite à la défaite des deux armées prétoriennes, le Sénat a enfin commencé a prendre la menace des esclaves au sérieux et chargé les deux consuls, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, de mettre un terme à la rébellion. L’armée de Lentulus se rend au nord, dans le Picenum, pour barrer la route à Spartacus, tandis que celle de Gellius se dirige au sud, vers l’Apulie. C’est elle qui livre bataille la première contre Crixus, aux environs du Mont Garganus. La légion extermine l’adversaire sans pitié; Crixus est lui aussi tué. Elle repart aussitôt vers le nord pour prendre Spartacus en étau. Celui-ci ne tarde pas à rencontrer Lentulus, mais cette fois-ci, ce sont les esclaves qui remportent la bataille et mettent les légions en déroute. L’armée servile fait alors volte face et revient sur ses pas pour affronter Gellius qu’elle bat à son tour. Les deux consuls vaincus sont relevés de leur commandement et rentrent à Rome, tandis que Spartacus reprend son chemin vers la Gaule Cisalpine après avoir tué tous les prisonniers, brûlé tous les bagages inutiles et abattu les bêtes de somme pour qu’il puisse se déplacer plus rapidement, suivant le précepte qui avait permis à Alexandre le Grand de conquérir la plus grande partie du monde connu. Une fois arrivé près de Mutina (Modène), il remporte une nouvelle victoire contre Caïus Cassius Longinus Varus, proconsul de Gaule Cisalpine.

A ce moment, il prend une décision stupéfiante. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule, à l’ouest, ou l’Illyrie, à l’est, dont les voies lui sont à présent ouvertes, il traverse les Apennins et paraît vouloir marcher directement sur Rome. Quelle mouche a bien pu le piquer pour qu’il renonce subitement à quitter l’Italie? Ni Plutarque, ni Appien ne répondent à cette question. Je me permet donc d’émettre une hypothèse personnelle: il avait pour objectif de venir au secours de Sertorius en Hispanie, mais il vient d’apprendre sa mort et la victoire de Métellus et Pompée. On peut en effet imaginer qu’une alliance avec Sertorius aurait été la meilleure solution pour son avenir et celui de sa troupe. Le contrat entre les deux hommes aurait pu confier à Spartacus la mission de traverser la Gaule Transalpine, puis les Pyrénées pour venir se placer dans le dos des armées de Métellus et Pompée, non pas forcément pour les affronter, mais avant tout pour couper leurs lignes de ravitaillement, ce qui lui aurait par la même occasion permis de nourrir ses gens en évitant le pillage des paysans. En échange de cette aide militaire, Sertorius aurait pu lui promettre d’accorder la citoyenneté à toute son armée ainsi qu’un bout de terre à chacun, comme pour n’importe quel vétéran. Cette option n’étant plus possible, Spartacus n’a plus vraiment d’autre choix que de rester en Italie, car s’il en était sorti, nul doute que les peuples qu’il aurait rencontré auraient avant tout vu sa troupe de 120 000 personnes comme une nuée de sauterelles affamées qu’il faut arrêter plutôt que comme des amis, et à supposer qu’elles aient été accueillies par des tribus étrangères, encore aurait-il fallu qu’elles soient prêtes à faire la guerre à Rome qui aurait inévitablement interprété cette hospitalité comme un casus belli.

Lorsqu’il fait demi-tour, Spartacus ne pense certainement pas qu’il parviendra à prendre la capitale d’assaut, il doit plutôt espérer que son approche poussera les très nombreux esclaves de la ville à se soulever ou peut être même que les populares encourageront les foules de citoyens pauvres qui hantent ses rues à déclencher l’insurrection. Mais rien de tel ne se passe. Il continue donc son chemin pour revenir à son point de départ. L’hiver se passe tandis qu’à Rome les volontaires ne se bousculent pas pour mener une guerre qui leur amènerait au mieux une victoire sans gloire, et au pire, l’humiliation d’avoir été défaits par une bande de peigne culs. Seul Marcus Licinius Crassus est sur les rangs. Six nouvelles légions lui sont octroyées pour mener à bien la tâche, en plus des deux légions consulaires. Au début de l’année 71 av JC, Spartacus se résout à reprendre la route du nord pour quitter définitivement la péninsule. Crassus adopte la même tactique que ses prédécesseurs, attend les esclaves rebelles dans le Picénum, et à leur approche, il envoie Mummius avec deux légions pour les prendre à revers, avec l’ordre formel de n’engager le combat sous aucun prétexte. Mais son lieutenant désobéit et est mis en déroute. Pour punir ces hommes qui, selon lui, ont manqué d’ardeur au combat, Crassus remet en vigueur une ancienne punition: la décimation. Elle consiste à exécuter un soldat sur dix pris au hasard dans les rangs alors que toute l’armée est assemblée. On ne sait pas si ce châtiment cruel n’a concerné qu’une seule cohorte ou l’armée en son entier, mais toujours est-il que cela faisait comprendre aux légionnaires qu’ils avaient plus à craindre de leur chef que de l’ennemi. Le résultat ne se fait pas attendre, l’armée servile est contrainte de reculer, toujours plus au sud. Le revers momentané a pourtant suffi à faire douter le Sénat des capacités militaires de Crassus, il décide donc de lui adjoindre le renfort de Lucullus, propréteur de Macédoine et frère de celui chargé de la guerre contre Mithridate, mais aussi celui de Pompée qui, sur le chemin du retour d’Espagne, reçoit l’ordre d’aller dans le sud, sans s’arrêter à Rome. Crassus n’a plus qu’une hâte: mater le révolte avant l’arrivée du rival qu’il hait de tout son cœur. Ce stratagème permet aux sénateurs de faire en sorte que les monstres ambitieux qu’ils ont créés en leur confiant de puissantes armées se neutralisent mutuellement comme aucun d’eux ne pourra revendiquer l’exclusivité du sauvetage de la République auprès du peuple à qui il suffira de rappeler les mérites de l’autre (ou des autres, si on considère que le Lucullus en campagne en Asie ne manquerait pas d’intervenir au cas où son frère venait à être menacé par Crassus ou Pompée. Cette équation est une forme de prélude au triumvirat qui se mettra en place 10 ans plus tard).

Une fois acculé à la mer, Spartacus abat sa dernière carte: acheter son passage en Sicile au pirates ciliciens. Le contrat est passé, mais le richissime propréteur Caïus Licinius Verres de Sicile, qui a bâti sa fortune grâce aux impôts illégaux qu’il lève, au pillage des œuvres d’art et aux malversations en tous genres, leur fait une meilleure offre. L’armée servile se retrouve par conséquent coincée dans le Rhégium, à la pointe de la botte italienne que Crassus à pris soin de verrouiller par un fossé et un mur s’étirant d’un côté à l’autre de l’isthme. Spartacus tente alors de négocier les termes d’une paix honorable avec le général romain, mais il se heurte à son refus. La situation désespérée et la faim aidant, l’entente entre les esclaves devient plus précaire, aussi un groupe de plusieurs milliers d’entre eux entreprend-il de forcer le blocus. Il y parvient, mais il est aussitôt poursuivi par Crassus qui les rattrape au bord d’un lac de Lucanie. Seule l’arrivée de Spartacus et du reste de l’armée qui suivait de près évite un massacre. Le chef des esclaves prend encore une fois la fuite, mais beaucoup de ses hommes sont las de cette stratégie, aussi de plus en plus de groupes se détachent de la colonne principale pour venir au contact des légions à leur poursuite. Cela donne lieu à des victoires de part et d’autre, ce qui oblige finalement Spartacus à céder à la pression de ses soldats et à livrer bataille à Crassus. L’ancien gladiateur meurt les armes à la main avec presque tous ses compagnons. Les 6 000 prisonniers qui restent finissent pendus par Crassus le long de la voie Appienne, tandis que 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont tués par les légions de Pompée qui revendique immédiatement la paternité de la victoire définitive. Il obtient le triomphe pour la deuxième fois, tandis que Crassus, qui refuse de licencier son armée avant que son rival en ait fait autant, n’est gratifié que de l’ovation. Ils parviennent néanmoins par trouver un terrain d’entente qui les conduit tous deux au consulat de l’année 70 av JC. Comme leur est élection est illégale en regard des critères édictés par Sylla, ils tombent d’accord pour abroger ses lois, mais après cela, ils ne font plus que se quereller.

Conjuration de Catilina et triumvirat

La conjuration de Catilina est une nouvelle crise majeure qui menace les institutions de la République romaine. Elle se déroule en 63 av JC, alors que Pompée est absent de Rome car il a été chargé de remplacer Lucullus (qui s’est totalement retiré de la vie publique à son retour pour jouir de la fortune qu’il a amassé) dans la guerre de Mithridate après avoir très efficacement éliminé la piraterie qui perturbait fortement le commerce en Méditerranée en 67 av JC. Crassus et son protégé, Jules César, sont soupçonnés d’y avoir pris part en sous-main, sans toutefois que la preuve formelle en ait été apportée.

Cette époque est marquée par de nombreux scandales qui touchent directement les plus hautes autorités de l’état accusées de détournement de fonds, d’extorsion ou encore d’avoir acheté les élections. Dans ce contexte de défiance, Catilina a échoué par trois fois à l’élection au consulat. Il pense que le temps de s’imposer par la force est venu et cherche des alliés pour le soutenir. Il prévoit de faire assassiner plusieurs personnalités influentes, d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion, puis d’intervenir avec des troupes recrutées en Etrurie parmi les vétérans de Sylla pour rétablir l’ordre et imposer sa dictature. Il approche même des Gaulois, des Allobroges venus à Rome pour se plaindre du traitement qu’ils reçoivent chez eux. Seulement, le secret est mal gardé, il parvient aux oreilles de Cicéron, directement menacé d’assassinat, qui le dénonce au Sénat dans ces célèbres catilinaires. Par conséquent, les consuls se voient confier les pleins pouvoirs par l’intermédiaire d’un senatus consultum utimum qui leur permet d’éliminer tous ceux qui auraient pris part au complot contre la République. Les Allobroges, qui ont hésité sur le parti à prendre avant d’opter pour la légalité, sont les principaux informateurs des autorités en place. Cinq conspirateurs sont exécutés, tandis que Catilina réussit à rejoindre ses troupes en Etrurie. Il meurt avec ses hommes dans la bataille qui s’engage peu après.

Même si Crassus et Jules César n’étaient vraisemblablement pas impliqués dans la conjuration, ils savent maintenant que la force n’est pas le bon moyen pour accéder au pouvoir. Le retour de Pompée en 61 av JC leur donne l’occasion d’en trouver un autre. Bien qu’il ait cette fois-ci licencier son armée dès son arrivée, le Sénat craint toujours qu’un homme aussi riche et populaire que lui ne soit tenté de faire main basse sur le pouvoir. Aussi son triomphe de orbi universo (sur le monde entier, comme il a été victorieux sur tous les continents) est retardé de six mois, et un peu plus tard, la demande qu’il fait pour que les avantages qu’il a promis aux cités d’orient soient confirmés et celle que des terres soient attribuées à ses vétérans lui sont refusées. Jules César, quant à lui se prononce pour. Il parvient ensuite à le réconcilier avec Crassus. Les trois hommes passent alors un pacte de non agression mutuelle d’une durée de 5 ans, secret car illégal, qui a pour but de porter César au consulat pour l’année 59 av JC, puis de lui octroyer le proconsulat sur l’Illyrie ainsi que sur les Gaules Cisalpine et Transalpine pour 5 années au lieu d’une. Pour sceller définitivement le contrat, César donne sa fille, Julia, en mariage à Pompée.

Le plan se déroule comme prévu. Une fois élu, Bibulus, l’autre consul, et Caton tentent de s’opposer au programme inspiré par les populares que César met en place, mais ils sont chassés du forum et Bibulus se retire chez lui jusqu’à la fin de son mandat, sans que cela ne soulève de contestations chez les optimates aux ordres de Pompée. Jules César exerce donc seul le pouvoir et satisfait les demandes de Pompée. En échange, il obtient son soutien pour l’attribution d’un proconsulat exceptionnel et part faire la guerre en Gaule se sachant protégé à Rome. L’alliance est renouvelée en 56 av JC. Cette fois, ce sont Crassus et Pompée qui devront prendre le consulat l’année suivante, à l’issue duquel le premier obtiendra le proconsulat en Syrie et le second en Hispanie et en Afrique; César verra le sien prolongé de 5 années supplémentaires. Tout marche comme sur des roulettes pour les trois hommes. En 54 av JC, Crassus part pour la Syrie avec l’intention d’enfin se couvrir de gloire en faisant la guerre aux Parthes, tandis que Pompée obtient l’autorisation de rester à Rome pour en garder le contrôle. C’est alors qu’apparaît la première ombre au tableau: Julia meurt en couches ainsi que le bébé et Pompée refuse d’épouser Octavie, petite nièce de César. Les liens du sang entre les deux hommes sont donc rompus. Le triumvirat vole en éclats l’année suivante lorsque Crassus et son fils, Publius qui s’est illustré en Gaule sous les ordres de César, sont tués par les Parthes à la bataille de Carrhes. Pompée épouse alors Cornélia Métella, veuve de Publius Crassus. Désormais, c’est chacun pour soi.

L’escalade

Les hostilités commencent en janvier 52 av JC avec l’assassinat de Clodius Pulcher, l’homme qui tenait Rome d’une main de fer avec ses sbires pour le compte de César. Les troubles se répandent dans la ville qui menace de sombrer dans l’anarchie. Pompée en est directement responsable, il n’intervient pas pour ramener le calme, au contraire, il a lui-même commandité le meurtre et attend que la situation dégénère pour apparaître comme le seul en mesure de sauver la République. L’un des tribuns de la plèbe propose qu’il soit nommé dictateur, mais Caton s’y oppose fermement. Les consuls ne parvenant pas à rétablir l’ordre, Bibulus suggère alors que Pompée les remplace, seul. Contre toute attente, Caton abonde en son sens. Cette mesure, doublement illégale, comme la loi exige non seulement deux hommes à la magistrature suprême, mais aussi un délai de dix ans entre deux mandats, permet de ramener le calme et à Pompée de s’attaquer à ceux qu’il désigne comme les fauteurs de trouble, à savoir ceux accusés d’avoir acheté leur charge, tous bien évidemment soutiens de César alors que cette pratique concernait n’importe quel élu de l’époque. Une fois ces mesures d’urgence adoptées, Pompée fait mine de montrer son attachement à la loi en nommant un second consul, mais ce n’est autre que son propre beau-père, Metellus Scipion.

Face à toutes ces irrégularités, César choisit d’incarner la voie légale et d’attendre scrupuleusement que le délai de dix ans soit écoulé pour se représenter au consulat. Il ne reste cependant pas inactif, fin 52 av JC, il publie le dernier tome de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » pour faire étalage du génie militaire qui lui a permis de remporter la victoire et d’agrandir le territoire de la République, puis en -51, il annonce qu’il va faire bâtir un nouveau forum ainsi qu’un temple dédié à la Vénus Génitrix, dont il prétend descendre, avec le butin, tout cela pour s’assurer du soutien de la plèbe; et sur le plan politique, en -50, il solde les dettes du tribun Curion et finance la restauration de la basilique Aemilia à laquelle le consul Lucius Aemilius Paullus s’était engagé. Pour finir, il fait élire son fidèle lieutenant Marc Antoine tribun de la plèbe pour -49, bien qu’il échoue à placer Servius Sulpicius Galba au consulat.

Le Sénat s’efforce dès lors d’affaiblir sa puissance militaire. Il lui demande tout d’abord de fournir une légion pour préparer la guerre contre les Parthes et fait de même avec Pompée qui choisit naturellement de donner une de celles qu’il a prêté à César au temps du triumvirat. Les officiers de cette légion, dont les hommes se sont pourtant vus attribuer une prime de 250 drachmes avant leur départ, poussent alors Pompée à sous estimer la puissance de son rival en lui laissant croire que les soldats de César en sont venus à haïr leur chef et qu’il ne le suivront pas au cas ou il viendrait à marcher sur Rome. Le Sénat s’enhardit en disant qu’il n’acceptera la candidature de César au consulat qu’à condition qu’il licencie préalablement ses légions. Marc Antoine y met son véto. Curion fait une contre proposition, César consentira a licencier son armée, si Pompée en fait de même avec ses troupes d’Espagne et d’Afrique. Cette fois-ci, ce sont les consuls qui s’y opposent. César tente alors une ultime conciliation: en l’échange de l’acceptation de sa candidature en son absence de Rome, il ne gardera que deux légions et abandonnera ses proconsulats sur les Gaules Transalpine et Chevelue pour ne garder que ceux sur la Gaule Cisalpine et l’Illyrie. Caton s’indigne du fait qu’un simple citoyen puisse avoir l’outrecuidance de dicter ses conditions à la République et le consul Lentulus fait expulser du Sénat les rapporteurs de la proposition, les tribuns de la plèbe, Curion et Marc Antoine, avant de déclarer César ennemi du peuple.

Après s’être montré obéissant et avoir vu toutes les demandes raisonnables qu’il faisait rejetées par le parti des optimates, cet outrage aux représentants du peuple est le dernier argument qui manquait à César pour franchir le pas de l’illégalité. En janvier 49 av JC, il traverse le Rubicon, qui sépare la Gaule Cisalpine du territoire de Rome, avec une légion et résume son devoir de vaincre ou de périr par un « Aléa jacta est » devenu légendaire.

Face à la crise, la Gaule se rassemble autour d’un chef

Au début de l’année 52 av JC, juste après la révolte des Carnutes et le massacre de Cénabum, Vercingétorix réussit, non sans mal, à pendre le pouvoir chez les Arvernes. Il déploie ensuite tous ses talents politiques pour rallier d’autres tribus à sa cause. Il réussit non seulement à convaincre les Lémovices et les Cadurques, traditionnels alliés des Arvernes, de le rejoindre, mais aussi les Pictons, peuple de la côte Atlantique qui avait pourtant fourni des navires à César dans sa guerre contre les Vénètes (ils n’ont peut être pas été très satisfaits de la part de marché du commerce maritime qu’ils ont obtenu en échange), ainsi que leurs voisins du nord, Andes et Turones, mais encore les Aulerques qui lui amènent le soutien de tous les peuples armoricains, et finalement les Carnutes, les Sénons et les Parisii, qui se sont déjà soulevés l’année précédente, mais font partie de la confédération éduenne pour les deux derniers. Tout cela doit être le fruit de longues négociations qui ne remontent certainement pas seulement à l’automne précédent, mais sont susceptibles d’avoir commencé deux ans auparavant lorsque César à contraint toute l’aristocratie gauloise à le suivre en (Grande-) Bretagne. Il ne s’arrête cependant pas là, il se rend lui-même chez les puissants Bituriges, alliés des Eduens et donc de Rome, qu’il persuade de rejoindre la coalition; tandis qu’il envoie le Cadurque Lucterius chez les Rutènes qui entrent à leur tour dans le combat avec leurs alliés Nitiobroges et Gabales. Ce dernier ralliement revêt une importance toute particulière, leur territoire étant situé à la frontière avec la province romaine de Gaule transalpine qu’ils menacent directement. César ne peut faire autrement que de se rendre immédiatement dans la région pour la protéger, bien qu’il redoute que les tribus gauloises qui lui sont fidèles ne se retournent contre lui s’il n’intervient pas rapidement.

Le proconsul réagit selon le plan de Vercingétorix qui consiste en effet à l’obliger à rester en Gaule transalpine pour l’empêcher de faire la jonction avec le reste de son armée qui hiverne au nord. La suite des évènements ne se déroule pourtant pas aussi bien que prévu. César comprend tout de suite ce que le chef gaulois a derrière la tête, aussi décide t-il de contrattaquer sur le champ plutôt que d’attendre le printemps. Il entreprend de se rendre directement sur le territoire arverne, ce qui surprendra son adversaire car il faut pour cela traverser les Cévennes, réputées infranchissables en hiver. Il y parvient malgré l’épaisse couche de neige qui recouvre les chemins. Il envoie alors la cavalerie dévaster la région qui se trouve autour de son camp, mais il ne reste lui-même que deux jours sur place, puis s’en retourne sous prétexte de chercher des renforts en laissant Brutus seul, avec pour consigne de continuer à ravager le pays autant qu’il le peut. La nouvelle que les Romains sont sur ses terres parvient très vite à Vercingétorix qui quitte aussitôt le territoire des Bituriges pour aller secourir les siens avec toute son armée. Pendant ce temps, César arrive à Vienne où l’attend un nouveau corps de cavalerie. Il ne s’y arrête pas, pas plus qu’il ne revient chez les Arvernes, il se dirige au contraire plein nord. Il traverse alors le territoire de ses amis éduens à marche forcée, pour rejoindre les deux légions qui ont pris leurs quartiers d’hiver chez les Lingons, eux aussi toujours fidèles à Rome, avant que les Gaulois ne réalisent qu’ils se sont fait berner. La diversion du proconsul a fonctionné à merveille, non seulement a-t-il réussi à retrouver une partie de son armée, mais les troupes gauloises se trouvent à présent trop loin pour intercepter les six légions stationnées chez les Sénons. Elles le rejoignent donc sans encombres à Agedincum (Sens) où Titus Labiénus arrive lui aussi depuis le territoire trévire avec les deux siennes. L’armée romaine est à présent au complet.

Vercingétorix ne peut que constater que son plan a échoué. Il fait demi-tour, revient chez les Bituriges pour repartir aussitôt chez leurs voisins Boïens, installés depuis peu sur le territoire des Eduens dont ils sont les vassaux par la volonté de César, suite à leur défaite aux côté des Helvètes. Le chef gaulois doit donc penser qu’il ne devrait pas être trop difficile de les convaincre de rejoindre la coalition anti-romains, mais cela non plus ne se passe pas comme prévu. Lorsqu’il arrive à Gorgobina, leur capitale, il trouve porte close. Peut être les Boïens savent-ils gré au proconsul de les avoir traité avec clémence et craignent-ils sa colère au cas ou ils se retourneraient contre lui, ou encore ont-ils l’impression d’avoir été trahis par les Gaulois lors de leur tentative de migration, toujours est-il qu’ils ne veulent pas trop s’impliquer dans cette affaire dont ils n’ont pas grand chose à attendre. Par conséquent, l’armée gauloise entreprend de faire le siège de la ville pour les faire plier. César ne peut rester sans réaction face au signe de fidélité que lui envoie ce peuple; il craint en effet que tous ses alliés gaulois ne passent à l’ennemi si d’aventure il abandonnait celui-ci à son triste sort. Il décide donc de venir à leur secours malgré les difficultés que risque de rencontrer son approvisionnement en cette saison où les chemins sont encore difficilement praticables. Il quitte Agedincum avec dix légions en laissant là tous les bagages sous la protection des deux restantes. Il ne marche pourtant pas directement sur Gogobina, mais se dirige sur le territoire des Sénons où il entreprend le siège de Vellaunodunum pour ne pas laisser derrière lui des ennemis susceptibles de le priver de ravitaillement. Entourée par 60 000 soldats romains, la ville ne met que trois jours pour littéralement rendre les armes. Elle doit en plus livrer 600 otages et tous ses chevaux. César ne reste pas plus longtemps. Son arrivée surprend ainsi les habitants de Cénabum (Orléans), ville des Carnutes. Ils tentent de fuir discrètement pendant la nuit en traversant un pont sur la Loire, mais le proconsul qui avait prévu cette éventualité ordonne aussitôt aux deux légion qui se tenaient prêtes de passer à l’assaut. Elles prennent la ville sans aucune difficulté, puis se vengent du massacre des marchands romains perpétré quelques semaines plus tôt en la pillant puis en la brûlant, mais aussi en exterminant méthodiquement toute sa population. A présent c’est au tour de Vercingétorix d’intervenir rapidement s’il ne veut pas voir ses alliés déserter ses rangs. César continue sur sa lancée, il franchit la Loire, entre en territoire Biturige et met le cap sur Noviodunum (Nevers) qui lui est livrée sans résistance. Cependant l’arrivée de la cavalerie gauloise change la donne. La ville reprend les armes tandis que la bataille s’engage à l’extérieur. Les Romains sont tout d’abord mis en grandes difficultés, mais le renfort d’environ 600 cavaliers fait finalement pencher la balance en leur faveur. Les Gaulois doivent se replier avant que l’infanterie soit arrivée, ce qui oblige Noviodunum à se rendre définitivement. Le rouleau compresseur romain reprend sa route vers Avaricum (Bourges).

Ces déconvenues ne découragent pourtant pas Vercingétorix. Il préfère néanmoins ne pas se risquer à affronter l’armée romaine dans une bataille en ligne, en tout cas pas avant qu’elle ne soit suffisamment affaiblie pour qu’il ait une chance de l’emporter. Aussi convainc t-il ses alliés de pratiquer la politique de la terre brûlée, d’emporter toutes les récoltes pour affamer l’ennemi et de détruire ensuite les villes pour qu’il n’ait pas de place forte où s’abriter. De petits groupes pourront par ailleurs se charger de harceler la cavalerie lorsqu’elle devra s’éloigner de la troupe pour fourrager. Toutes les cités à la portée des Romains sont donc incendiées le même jour, dont vingt rien que chez les Bituriges, mais leur capitale, Avaricum est épargnée en raison de sa position jugée imprenable, une colline entourée d’une rivière et de marais. Elle se retrouve assiégée. Il ne faut pas longtemps pour que les légions commencent à souffrir de la faim, leurs alliés Eduens ne leur fournissant des vivres qu’au compte goutte quand les convois ne sont pas interceptés. Les soldats s’affairent malgré tout à construire les machines destinées à prendre les remparts d’assaut, mais leurs efforts sont contrariés par les habitants de la ville qui incendient les tours de siège, harcèlent les travailleurs et creusent des mines pour atteindre la terrasse.

A ce moment (La Guerre des Gaules Livre VII §17 à 21), le récit de César prend une tournure étrange, qui n’a pas grand intérêt à priori, à moins qu’il ne tienne en fait un double langage destiné à ses contemporains et qu’il ne parle de la situation politique de Rome et de Pompée (j’utilise moi-même assez souvent ce procédé qui consiste à raconter une histoire qui n’a pas de lien évident avec le sujet qui m’intéresse vraiment. Cela donne rarement un résultat immédiat, mais ce n’est pas forcément l’objectif recherché. Le but est de creuser un sillon, de tracer un schéma mental qui sera revisité plus tard, pendant le sommeil. Les rêves se chargent alors tout seuls de remettre les choses à leur place. J’ai donc assez rapidement la puce à l’oreille quand quelqu’un d’autre l’emploie. Il y a presque un an, je m’intéressais à Bismarck pour tenter de comprendre où la crise que nous traversons pourrait nous amener. Je ne serais pas spécialement étonné que bientôt le triumvirat serve prochainement de modèle pour nous en parler avec le risque de voir se généraliser les gouvernements techniques ou d’union nationale comme en Italie ou en Grèce.) . Il commence par dire qu’il est prêt à lever le siège en raison de la famine qui règne, mais que ce sont ses propres soldats qui l’en dissuadent car « il valait mieux endurer toutes les extrémités que de ne point venger les citoyens romains égorgés à Cénabum par la perfidie des Gaulois.(La guerre des Gaules-Livre VII §17) », ce qui peut aussi bien se lire: « que de ne point venger les citoyens romains égorgés à Rome par la perfidie des sbires de Pompée » en plus de faire apparaître le proconsul comme protecteur plus soucieux de ses hommes que de ses propres intérêts. Il cherche aussi à se distinguer de Crassus qui a été tué d’un manière particulièrement cruelle par les Parthes à la bataille des Carrhes, en lui faisant avaler de l’or en fusion pour le punir de sa cupidité. La mort du plus fortuné des triumvirs et de son fils Publius, qui s’est brillament illustré lors des premières campagnes de la guerre des Gaules, privent César d’un soutien financier essentiel, ce qui l’oblige à remplir ses caisses au plus vite. Ce facteur n’est peut être pas étranger à l’accélération du conflit avec les Gaulois. Qui sait si les assassinats des marchands de Cénabum n’a pas été commandité par César lui-même et si Vercingétorix n’a pas été son complice dans le but d’établir sa domination sur les Eduens et leurs alliés. C’est fort improbable, mais le massacre de Cénabum et l’insurrection des Arvernes sont les deux arguments qui manquaient au proconsul pour justifier auprès du Sénat sa prise du pouvoir absolu sur toute la Gaule.

Ensuite, César apprend par des prisonniers que Vercingétorix a rapproché son camp d’Avaricum après avoir épuisé les ressources de la région où il se trouvait précédemment, mais qu’il est lui-même absent, car il est parti avec la cavalerie et l’infanterie légère pour tendre une embuscade à l’endroit où il pense que les Romains iront fourrager le lendemain. Il ordonne aussitôt aux légions de se mettre en marche pour aller surprendre l’armée gauloise. Ce choix est assez surprenant. Pourquoi lancer une attaque contre le gros des troupes plutôt que de tenter une action contre le corps expéditionnaire que commande Vercingétorix? Il fait exactement l’inverse de ce qui avait permis à Titus Labiénus de remporter la victoire sur les Trévires un peu plus d’un an auparavant. Celui-ci avait alors envoyé sa cavalerie appuyée d’un petit groupe de soldats à pieds dans le seul but de tuer leur chef Indutiomaros; sa mort avait dissuadé le reste des troupes de poursuivre l’attaque. On dirait que le proconsul ne tient pas tant que ça à faire cesser rapidement les hostilités, mais peut être ne sait-il tout simplement pas où se trouve Vercingétorix. Les éclaireurs gaulois constatent tout de suite le mouvement des légions, aussi leur armée a-t-elle le temps de cacher ses bagages et de se mettre en ordre de bataille sur les hauteurs d’une colline dont l’accès est rendu difficile par le marais qui l’entoure. Les soldats romains se préparent eux aussi au combat, mais César renonce à engager la bataille en voyant la topographie des lieux, il «  leur (aux soldats) représente « par combien de sacrifices, par la mort de combien de braves, il faudrait acheter la victoire ; il serait le plus coupable des hommes si, disposés comme ils le sont à tout braver pour sa gloire, leur vie ne lui était pas plus chère que la sienne. » (Guerre des Gaules, Livre VII §19) ». Il revient donc à Avaricum pour terminer les préparatifs de l’assaut. Son déplacement n’a servi à rien.

Transposons maintenant cet épisode à Rome. Dans ce cas, César nous dit tout d’abord qu’il savait dès le départ que l’assassinat de Clodius Pulcher n’était qu’un piège que lui tendait Pompée pour qu’il revienne dans la capitale afin qu’il puisse être poursuivi pour les malversations commises lors de son consulat. Aussi n’est-il pas tombé dedans, bien que Pompée n’ait rien fait pour faire cesser les troubles. Il explique ensuite qu’il a renoncé à intervenir avec les légions qu’il venait de lever car cela aurait inévitablement provoqué une nouvelle guerre civile meurtrière et qu’il ne souhaitait pas prendre le pouvoir dans ces conditions, mais qu’il a préféré s’occuper d’achever la conquête de la Gaule qu’il avait préparé de longue date. Cela n’a-t-il pas plus de sens?

Au chapitre suivant, Vercingétorix revient au camp, mais il est immédiatement accusé de trahison. Il est accusé d’avoir trop rapproché le campement de celui des Romains, de s’être éloigné inconsidérément sans laisser à personne le commandement et finalement d’avoir communiqué la position de l’armée à l’ennemi pour négocier le partage du pouvoir avec César. Il se défend habilement de toutes ces accusations, il a fait lever le camp car le fourrage était épuisé, a fait établir le nouveau dans un endroit imprenable où la présence de la cavalerie était inutile tandis qu’elle servait leurs intérêts là où il l’avait menée, et il n’a laissé le commandement à personne de peur que le nouveau chef n’engage une action pour plaire aux soldats fatigués de parcourir le pays en tous sens sans jamais rencontrer l’ennemi, alors que la victoire peut s’obtenir sans verser une goutte de sang, César, accablé par la famine, étant sur le point de lever le siège selon le témoignage de prisonniers romains « instruits d’avance de ce qu’ils doivent répondre ». Quant à l’arrivée des légions, elle ne peut être que le fruit du hasard, mais s’il devait y avoir eu trahison, le petit groupe qui en aurait été responsable n’avait pas dû passer inaperçu du haut de la colline lorsqu’il avait fui lâchement le champ de bataille. Lui-même « ne désirait pas obtenir de César par une trahison une autorité qu’il pouvait obtenir par une victoire qui n’était plus douteuse à ses yeux ni à ceux des Gaulois ; mais il est prêt à s’en démettre, s’ils s’imaginent plutôt lui faire honneur que lui devoir leur salut (La guerre des Gaule-Livre VII §20)». Cette dernière partie ne serait-elle pas purement et simplement un aveu de la part de César qu’il a effectivement passé un pacte avec Vercingétorix dans le but de prendre ensemble le contrôle de la Gaule? Des rumeurs qui vont dans ce sens doivent en tout cas courir à cette époque. De nos jours encore, présenter comme invraisemblables des faits embarrassants qui ne sont pourtant que pure vérité est une des techniques favorites de nos dirigeants pour couper l’herbe sous le pied de leurs détracteurs. C’est vieux comme le monde.

Le doute est d’autant plus renforcé par le chapitre suivant qui voit le chef gaulois confirmé dans ses fonctions par acclamation de la foule, ce qui ne peut que rappeler la manière dont Pompée a obtenu de se voir confier seul les rênes du pouvoir à Rome, lui qui avait effectivement conclu un pacte du même genre avec César. Les reproches que les Gaulois font à Vercingétorix pourraient tout aussi bien s’appliquer à ce que Pompée a manigancé à Rome pour se débarrasser de son rival cantonné en Gaule. Il s’est en effet rapproché des ennemis de César, les optimates, puis il laisse le chaos s’installer sans intervenir ni désigner personne pour s’occuper de rétablir l’ordre jusqu’à ce qu’il trouve un arrangement avec Caton et Bibulus, les plus féroces opposants de César, qui finissent par demander sa nomination en tant que sole consul, à la grande satisfaction du peuple qui acclame cette décision. Le proconsul en profite au passage pour dire à ceux de son parti qui seraient tentés de le trahir qu’il saura s’en souvenir. Pour finir, les Gaulois choisissent d’envoyer 10 000 hommes en renfort dans Avaricum pour ne pas laisser la gloire aux seuls Bituriges en cas de victoire, soit à peu près le même nombre d’hommes que comptent les deux légions que Pompée a prêté à César. L’amalgame qu’il fait entre ses deux ennemis paraît on ne peut plus évident, aussi Pompée est-il averti du sort qui lui sera réservé s’il s’obstine à persévérer dans la voie sur laquelle il s’est engagé.

Le siège d’Avaricum se poursuit, mais les tentatives d’assaut sont à chaque fois repoussées. Les Gaulois s’aventurent même à lancer une contrattaque, sans plus de résultat. Vercingétorix aurait alors donné l’ordre de quitter la ville, mais les femmes auraient réussi dissuader les guerriers de les abandonner. Avaricum finit tout de même par tomber à la faveur d’une attaque menée sous une pluie battante qui surprend les assiégés dont l’attention s’est momentanément relâchée. L’opération tourne au carnage, ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards ne sont épargnés. Seules 800 personnes, sur les 40 000 âmes que comptait la cité, parviennent à échapper au bain de sang pour rejoindre le camp de Vercingétorix qui dès lors sera toujours fortifié. Le chef gaulois exhorte ses troupes à ne pas se laisser abattre par cette abominable défaite due à l’entêtement des Bituriges à ne pas vouloir évacuer leur capitale lorsqu’il était encore temps, comme il l’avait personnellement recommandé, ainsi qu’à l’art romain du siège et non à la supériorité des légions au combat. Il s’engage par ailleurs à gagner à sa cause les peuples qui hésitaient jusque là à le suivre, mais qui ne pourront rester insensibles plus longtemps à l’ignoble barbarie de l’envahisseur. Il y parviendra en effet. Pendant ce temps, les légions se requinquent grâce aux vivres dont ils se sont emparés et se reposent en prévision de la suite de la campagne. Elle est toutefois retardée malgré l’arrivée du printemps, car les Eduens viennent demander à César de trancher dans un conflit politique qui divise leur peuple.

Même s’il doit certainement être authentique, trop de témoins étant susceptibles d’attester de la vérité au cas où ce ne serait que pure invention, ce passage donne une nouvelle occasion au proconsul de discréditer son adversaire, Pompée. En effet, contrairement aux institutions éduennes qui n’admettent à leur tête qu’un seul vergobret, élu pour un an par un conseil dirigé par les druides, deux chefs, Convictolitavis et Cotos, se partageaient alors le pouvoir, ce qui faisait peser la menace d’une guerre civile sur le pays (A Rome, c’est exactement l’inverse, Pompée est seul consul alors qu’il en faudrait deux). César, craignant que le parti qui se croirait le plus faible finisse par appeler Vercingétorix à son secours, décide par conséquent de se rendre sur leur territoire, le vergobret ne pouvant quant à lui le quitter pendant la durée de son mandat sans se mettre hors la loi, dans le but qu’il ne puisse pas conduire de guerre extérieure et se comporter comme un roi(le jeu de miroir continue, César de son côté ne peut pas se rendre à Rome tant qu’il n’a pas licencié son armée et qu’il n’est pas redevenu simple citoyen. Il insiste d’ailleurs lourdement sur le fait qu’il respecte scrupuleusement les lois là où Pompée s’en affranchit, dix ans ne s’étant pas écoulés entre ses deux mandats de consul). Toujours dans un souci de légalité, il désigne Convictolitavis comme seul représentant de son peuple, celui-ci ayant été élu dans les règles, tandis que Cotos a été investi en dehors du lieu prévu à cet effet, de plus par son propre frère, ce qui était strictement interdit, deux personnes de la même famille ne pouvant siéger au sénat en même temps (la même interdiction n’était pas en vigueur à Rome, mais lorsque Pompée choisit de nommer un deuxième consul pour contrebalancer son pouvoir et marquer son attachement aux institutions, il ne prend nul autre que Metellus Scipion, son propre beau-père: il se comporte comme un roi). Une fois cette affaire réglée, César demande aux Eduens de lui fournir toute leur cavalerie et 10 000 hommes de troupe au plus vite, puis il revient à la tête de son armée, confie quatre légions à Titus Labiénus qu’il charge d’aller chez les Sénons et les Parisii, tandis que lui-même, accompagné de six autres légions, prend le chemin de Gergovie…

Vercingétorix entre en scène

Les problèmes s’accumulent pour César durant l’hiver 53-52 av JC. Tout d’abord, le 18 janvier 52 av JC, Publius Clodius Pulcher est assassiné à Rome par les clients de son opposant, Milon. La ville menace alors de sombrer dans l’anarchie. Le proconsul se met aussitôt en devoir de lever de nouvelles légions dans sa province de Gaule transalpine comme le lui ordonne un senatus consultum, mais à peine cette nouvelle lui est-elle parvenue qu’il apprend que l’insurrection s’est derechef déclarée en Gaule alors qu’il croyait avoir réussi à pacifier le pays à l’automne. Il n’a dès lors plus vraiment le choix, il doit en priorité ramener l’ordre dans les provinces conquises par ses soins et laisser Pompée apparaître comme l’homme providentiel qui seul saura ramener le calme à Rome. Cette décision a dû le rendre fou de rage, Marcus Licinus Crassus, tué peu auparavant par les Parthes, n’étant plus là pour contrebalancer le pouvoir de son rival; les deux hommes n’ont de surcroit plus aucun lien familial depuis la mort de Julia, fille de César et épouse de Pompée, ce dernier ayant refusé de s’unir à Octavie, nièce du proconsul. Il n’hésite cependant pas à faire montre de la plus grande hypocrisie à ce sujet lorsqu’il relate cet épisode dans « la guerre des Gaules, Livre VII §6 »: «  Lorsque César apprit ces événements en Italie, il savait déjà que, grâce aux talents de Cn. Pompée, les affaires avaient pris un meilleur aspect à Rome ; il partit donc pour la Gaule transalpine. », dit-il alors qu’il sait pertinemment qu’il n’en est rien car Pompée laisse au contraire la violence se déchaîner pour qu’il soit fait appel à lui en dernier recours. Il parviendra d’ailleurs bientôt à ses fins en se faisant nommer consul unique avec l’appui de Caton, mais contre la loi qui impose deux personnes à ce poste et un délai de dix ans entre deux mandats; il reviendra vers plus de légalité en milieu d’année en prenant Metellus Scipion comme homologue, mais il aura entre temps épousé Cornelia Metella, qui n’est autre que la fille de son collègue et la jeune veuve de Publius Licinus Crassus, lui aussi tué à la bataille des Carrhes comme son triumvir de père. Le peuple a pris conscience de toutes ces manœuvres entreprises pour isoler César lorsqu’il publie ses mémoires de guerre, aussi désire t-il passer pour l’innocente victime de ces machinations alors qu’il se serait lui-même comporté de manière exemplaire. Les politiciens d’aujourd’hui ne feraient pas mieux avec leurs armées de conseillers en communication qui coûtent un bras.

Du côté gaulois, le signal de la révolte est donné le 23 janvier avec le massacre des marchands romains de Cénabum (Orléans) par les Carnutes qui n’ont pas accepté la punition que César leur a infligé l’année précédente suite à leur insurrection et encore moins que le Sénon Acco, qui en avait été l’instigateur, ait été exécuté à la romaine, c’est à dire flagellé jusqu’à l’évanouissement puis décapité, alors qu’il s’était rendu sans livrer combat. La nouvelle se répand très vite dans toute la Gaule, en particulier chez les Arvernes où Vercingétorix exhorte les habitants de Gergovie à prendre les armes. Il n’est cependant pas suivi par les autres chefs de sa tribu, dont son oncle Gobannitio, qui le chassent de la ville. Il n’abandonne pas pour autant son projet, mais il se met à parcourir la campagne où il réussit mieux à convaincre les paysans de le suivre, puis il revient à Gergovie dont il obtient finalement le soutien et chasse à son tour ceux qui l’avaient expulsé pour rester l’unique chef.

Cela pose quand même une question: pourquoi les Arvernes suivent-ils Vercingétorix et choisissent-ils d’intervenir à ce moment là contre les romains, alors qu’ils sont restés neutres pendant les six années précédentes quand leurs voisins étaient forcés de se soumettre aux légions romaines ou se soulevaient contre l’occupant? Si Vercingétorix avait été le fervent défenseur de la nation gauloise qu’on nous présente, ne se serait-il pas pas révolté plus tôt contre l’oppresseur? Le général De Gaulle n’a pas attendu 1944 pour appeler à la résistance contre l’envahisseur, il s’est prononcé dès le lendemain du jour où le maréchal Pétain a donné l’ordre de cesser le combat. Les communistes ne se sont pas décidés aussi vite malgré le sort qui était réservé à leurs camarades du P.C. Allemand, ils ont attendu le feu vert de Moscou, après la rupture du pacte germano-soviétique un an plus tard, le 22 juin 1941. Vercingétorix aurait-il lui aussi attendu aussi longtemps pour des raisons de politique extérieure? Les chefs de sa tribu étaient bien entendu opposés à l’intervention contre les Romains, mais c’était également vrai pour d’autres peuples qui ont su avant lui se passer de l’avis de leurs dirigeants pour se soulever. L’Arverne était certainement un personnage plus complexe que celui du mythe fondateur de la nation française qui s’est construit depuis le XIXème siècle.

Vercingétorix n’apparaît en effet que depuis très récemment dans notre Histoire, avec le livre d’Amédée Thierry, « Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculés », dont le premier tome paraît en 1828. A ce moment, il n’est cependant pas encore le héros symbolique que nous connaissons, le régime monarchique d’alors préférant ne faire remonter la notion de France qu’à partir de la dynastie des Mérovingiens, de Clovis en particulier car il est le premier roi converti au christianisme. Il faut attendre Napoléon III , à la fois grand admirateur de Jules César et fervent partisan du principe des nationalité dans la définition de sa politique extérieure, pour que les Gaulois accèdent au statut de modèle du peuple français. En 1866, l’empereur fait ériger la statue d’un Vercingétorix (d’après son étymologie; ver- est un superlatif, -cingéto- signifie guerrier et -rix, roi) haute de 7m à Alise-Sainte-Reine, site présumé d’Alésia, sur le socle de laquelle on peut lire: « La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’Univers. ».

L’année suivante paraît le livre d’Henri Martin, « Histoire de France populaire » où les Gaulois apparaissent pour la première fois comme grands blonds aux yeux bleus, certainement plus par souci de les différencier des Romains supposés être de type méditerranéen -petits aux yeux bruns- que par souci de vérité; leurs chefs deviennent alors des figures de proue de l’idée nationale. Mais ce n’est qu’avec la Troisième République, qui met également à l’honneur les théories racistes dans les manuels scolaires pour justifier de sa politique colonialiste, que le Vercingétorix devient un héros national qui incarne la résistance à l’envahisseur, dans le but d’exalter le sentiment de revanche contre l’Allemagne après la défaite de 1870, tout en reprenant la distinction que fait César à son époque entre Gaulois, qu’il décrit comme plus ou moins civilisés, et Germains qui ne sont quant à eux que des barbares nomades dont le bétail est l’unique richesse.

Pour finir, en 1901, Camille Jullian fait du mythe désincarné un être humain auquel chacun peut s’identifier en attestant que Vercingétorix était bel et bien un nom propre et non pas uniquement un titre honorifique qui a pu être attribué à plusieurs personnes différentes de cette époque. L’image du guerrier gaulois évolue plus tard avec Astérix, créé en 1959, où le petit Gaulois malin qui devient invincible lorsqu’il avale la potion magique incarne bien évidemment la France mise à genoux par les nazis qui se redresse grâce au courage insensé des résistants, malgré leurs divergences politiques. Et enfin, tout récemment nous avons l’exposition qui réhabilite la culture Gauloise en nous présentant ses villes et son avancement technique, pour démontrer que les gens qui vivaient à l’époque étaient loin de vivre à l’âge de pierre, mais qui, si elle avait voulu être vraiment honnête, nous aurait plutôt dû parler de la culture Celte qui concernait certes la majorité de la France actuelle, mais aussi une partie de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Autriche (d’où elle serait plutôt originaire) et une grande partie de l’Europe centrale, pour essaimer jusqu’en Grande-Bretagne, en Espagne et même en Turquie. A l’heure où la Communauté Européenne vit une crise sans précédent, il ne me semble pas très judicieux de mettre l’accent sur une supposée civilisation gauloise, à moins qu’on ne veuille nous préparer à un nouveau conflit type première guerre mondiale. -Que les pays du nord, protestants, traitent ceux du sud, catholiques, de PIIGS (même si l’Irlande est au nord et que la Grèce est orthodoxe, c’est toujours un moyen de désigner les « autres » et les « autres », c’est le diable) n’incite en effet pas à l’optimisme pour l’avenir du continent.-

A présent que nous savons que l’image de héros national de Vercingétorix n’est qu’une construction fortement influencée par les objectifs politiques d’une époque, voyons quelles ont pu être les motivations moins glorieuses qui l’ont poussé à agir. Elles ont certainement un rapport avec la rivalité entre les Arvernes et les Eduens. Jusqu’en 121 av JC, les Arvernes exerçaient une hégémonie sur une grande partie de la Gaule selon l’historien grec Strabon. Ils devaient leur puissance à leur technologie en matière de poterie et de métallurgie, mais aussi à leur agriculture très développée qui en faisaient un peuple riche grâce au commerce qu’ils entretenaient avec les autres tribus. Cette opulence relative leur donnait l’avantage supplémentaire de pouvoir nourrir une population nombreuse et donc d’avoir une armée conséquente, de surcroît bien équipée, qui en faisaient des ennemis redoutés. Tout cela leur permettait de s’imposer sur la scène politique et diplomatique gauloise de ce début de deuxième siècle avant Jésus-Christ. Mais cela change en 125 av JC lorsque les Massaliotes font appel à leur allié romain pour faire cesser les pillages perpétrés par leurs voisins Salyens. La guerre s’étend rapidement aux peuples voisins. Les Allobroges entrent dans la danse en 123 av JC en attaquant les Eduens auxquels le Sénat venait d’accorder le titre d’allié du peuple romain. Ces derniers font donc naturellement appel à leur puissant protecteur, tandis que les Allobroges sollicitent l’aide de leurs amis arvernes. Ils sont tous deux vaincus par les légions de Gnaeus Domitius Ahenobarbus et Quintus Fabius Maximus en 121 av JC, et le roi arverne Bituitos est fait prisonnier par traîtrise alors qu’il tentait de négocier la paix, puis condamné à l’exil à Albe. La monarchie arverne prend alors fin pour être remplacée par un gouvernement aristocratique. Les Allobroges deviennent une tribu cliente de Rome et sont intégrés à ce qui deviendra la province de Gaule transalpine; les Arvernes sont quant à eux repoussés au-delà des Cévennes en 118 av JC avant de signer une paix avec Rome qui leur garantit la liberté du commerce. Ils ont cependant perdu leur hégémonie sur la Gaule au profit des Eduens dont les Séquanes deviennent le principal opposant. Ces dissensions empêchent les Gaulois de s’opposer efficacement à l’expédition des Cimbres et des Teutons quelques années plus tard, mais cela ne change pas pour autant la situation politique. Il faut attendre 61 av JC pour qu’elle évolue, lorsque les Séquanes font alliance avec les Suèves pour attaquer les Eduens qui sont alors battus. En récompense de leur aide, les Suèves exigent qu’une grande partie du territoire séquane leur revienne. Ils essuient un refus qui entraîne le massacre de la population séquane dans les territoires revendiqués. Aussi les Séquanes décident-ils à présent de retourner leur alliance en demandant de l’aide aux Eduens pour chasser l’envahisseur. Les Suèves battent également cette coalition qui se voit obligée de faire appel à Rome pour régler le problème. Jules César, alors consul, parvient à faire cesser les hostilités par la voie diplomatique; les Suèves obtiennent le titre de « peuple ami de Rome ». Le prestige Eduens et des Séquanes, incapables de se défendre seuls, a certainement dû en souffrir auprès des autres tribus gauloises, ce qui a pu inciter les Arvernes à tirer profit de leur affaiblissement.

C’est dans ce contexte que se produit l’affaire des Helvètes et du complot avec les Eduens et Séquanes pour rétablir la monarchie et prendre le contrôle de toute la Gaule qui servent de prétexte à l’intervention de César. Le proconsul a tout intérêt à jouer sur les divergences entre Gaulois pour faciliter son entreprise, aussi l’histoire qu’il nous raconte dans ses « commentaires sur la guerre des Gaules » n’est-elle peut être pas tout à fait conforme à la réalité. Il ne serait en effet pas très étonnant qu’il ait tenté de manipuler les Gaulois pour arriver à ses fins, tout comme il se servait de Crassus et Pompée à Rome et les Gaulois de leur côté ont peut être cru qu’ils pourraient utiliser César pour prendre l’ascendant sur les tribus rivales. Le proconsul a tout d’abord pu laisser croire qu’il était en faveur du retour de la monarchie pour provoquer la division au sein même des tribus, comme en témoigne ultérieurement le rétablissement sur le trône du Carnute Tasgétios et du Sénon Cavarinos qui finiront tous deux mal, tué par son peuple pour le premier, banni pour le second. Ce n’est qu’une hypothèse, mais il est quand même troublant de constater que l’Helvète Orgétorix tente de conclure un pacte avec l’Eduen Dumnorix et le Séquane Casticos pour s’emparer du pouvoir en Gaule au moment même ou César négocie secrètement le triumvirat avec Crassus et Pompée. La similitude est telle qu’Orgétorix donne sa fille en mariage à Dumnorix, tout comme César le fait avec Pompée.

Orgétorix finit par être découvert et poussé au suicide, mais toujours est-il que son peuple ne renonce pas pour autant à migrer vers le territoire des Santons, au nord de l’estuaire de la Gironde. César les empêche de passer par la Gaule transalpine sous le prétexte qu’ils veulent s’établir trop près de Tolosa (Toulouse). Cet argument ne paraît pas très solide vu la distance qui sépare les deux endroits. Ne pourrait-on pas plutôt imaginer qu’il désire envoyer un signal aux Arvernes? Si les Helvètes étaient arrivés à bon port, ils auraient été quasiment encerclés par les alliés des Eduens et des Séquanes, et si cette coalition avait réellement eu l’intention de prendre le pouvoir en Gaule, les Arvernes n’auraient-ils pas été visés en priorité? Le proconsul, qui ne dispose à ce moment là que de quatre légions, a certainement à cœur de ne pas se mettre à dos ce peuple qui, bien qu’affaibli, reste toutefois puissant. Peut être leur a t-il même fait miroiter la possibilité de retrouver leur hégémonie passée? Les tentatives de restauration du pouvoir monarchique ne touchent en effet pas que les tribus de l’est, les Arvernes sont eux aussi concernés à cette période. Là, c’est Celtillos, le propre père de Vercingétorix qui intrigue pour retrouver son trône; il sera condamné par ses pairs et finira sur le bûcher. Il est tout à fait possible qu’il ait voulu se porter à la tête du parti anti-romain en Gaule dans le but de redonner sa gloire passée à sa tribu, mais il n’est pas totalement exclu qu’il ait au contraire été pro-César parce qu’il aurait eu l’opportunité de faire fortune en devenant un de ses clients privilégiés. Le proconsul ne procédait pas autrement avec ses puissants amis à Rome. Cela expliquerait tout aussi bien la sévérité de la sanction qui lui est infligée. Vercingétorix, qui serait entré peu de temps après au service de César en tant que chef du corps de cavaliers arvernes réquisitionné au titre des accords passés en 120 av JC, et serait même devenu l’un de ses contubernales (compagnon de tente), soit, en gros, l’équivalent d’un courtisan, aurait alors pu à son tour être tenté par les alléchantes propositions du chef de guerre romain avant de s’aperçevoir qu’il se faisait rouler dans la farine et de prendre la tête de la révolte (le fait que les Gaulois s’en prennent d’abord aux marchands plutôt qu’aux légions en cette année 52 av JC n’est peut être pas innocent, il pourrait indiquer qu’ils en ont assez de se faire spolier sur le plan commercial). Tout ceci n’est bien entendu que pure spéculation, mais après tout, beaucoup de gens ont tout d’abord cru en la capacité de Pétain à sauver l’honneur de la France et se sont rendus à Vichy pour se mettre à son service (pas seulement François Mitterrand) avant de s’aperçevoir qu’il n’y avait rien à attendre de lui et d’entrer dans la résistance.

En tout état de cause, César a bien réussi à faire en sorte qu’à la fois les Eduens et les Arvernes croient qu’ils sortiraient grands gagnants en s’accomodant de sa présence. Il n’a pas dû procéder bien différemment qu’avec Crassus et Pompée. Dumnorix a peut être été le premier à en douter. Son attitude est assez déroutante, il ne prend en effet réellement parti pour aucun des deux protagonistes lors de la tentative de migration des Helvètes à travers son pays. Ceux-ci ont traversé le territoire séquane pacifiquement puis se sont mis à ravager celui des Eduens dès qu’ils y ont mis les pieds. Ces derniers font donc appel à leur allié romain pour les protéger, mais Dumnorix ne fait rien pour l’aider. Il dissuade ses concitoyens de livrer le ravitaillement promis, puis quitte le champ de bataille avec sa cavalerie sans combattre au lieu de prêter main forte aux légions, mais ne les attaque pas pour autant. On dirait qu’il se sent piégé et qu’il ne sait plus quoi faire pour s’en sortir. D’un côté il ne peut pas aider ouvertement les Helvètes, qui ont éliminé son beau père et sont en train de mettre son pays à sac, sans rompre l’alliance avec Rome et perdre la confiance de son peuple, mais de l’autre, il sait qu’il ne doit cette invasion qu’à César qui leur a défendu de traverser de la Gaule transalpine, puis à refusé qu’ils puissent s’installer pacifiquement où que ce soit.

Les Helvètes n’ont donc pas vraiment eu le choix, ils étaient absolument convaincus que les Romains ne s’opposeraient pas à leur entreprise jusqu’au moment où ils se sont retrouvés confrontés à la palissade que César a fait ériger pendant qu’il prétendait réfléchir à leur demande. Peut être ont-ils alors cru qu’ils devaient cette décision à une trahison des Eduens. Le proconsul aurait eu tout intérêt à le leur suggérer, leur invasion du territoire éduen lui permettait de justifier son intervention auprès du Sénat en ravivant le souvenir de la guerre des Cimbres à laquelle avaient participé certains peuples maintenant aux côtés des Helvètes. Il pose par conséquent des conditions inacceptables à la paix au lieu de chercher à faire cesser les hostilités. Il obtient la victoire un peu plus tard, renvoie ce qu’il reste des Helvètes d’où ils sont venus, puis reçoit des ambassadeurs venus de toute la Gaule pour le féliciter et lui demander l’autorisation de tenir une assemblée générale de tous les chefs en signe de soumission. Selon César (Guerre des Gaules, Livre I §31), le chef Eduen Diviciacos, frère de Dumnorix, prend ensuite la parole pour lui demander son intervention pour se débarrasser des Germains. On peut alors se demander dans quelle mesure cet appel à l’aide n’est pas la contrepartie qu’exige le proconsul en l’échange de sa clémence envers la trahison de Dumnorix, mais aussi s’il n’est pas dirigé contre les Arvernes et les Séquanes qui sont désignés comme responsables de la présence germaine au-delà du Rhin alors que le Sénat a lui-même entériné la situation en octroyant aux Suèves le titre de « peuple ami de Rome ». Vercingétorix aurait pu tenter de prendre la tête de la rébellion contre la politique de César dès ce moment là, mais il serait apparu comme le diviseur du peuple gaulois puisque Dumnorix tenait alors le rôle de principal opposant. S’ils avaient réalisé l’union sacrée à cet instant, peut être auraient-ils pu contrecarrer les plans du proconsul. Ils n’en font rien car ils sous estiment probablement le risque de perdre leur indépendance et les ambitions de César, voire imaginent s’en servir pour supplanter l’autre. Le Romain en tire naturellement avantage, tout comme les croisés profiteront de la division chez les Arabes pour s’emparer de Jérusalem 11 siècles plus tard, ou comme Saladin parviendra à les en chasser moins de cent ans après leur arrivée. Une fois que le proconsul a réussi à éliminer la menace que constituaient les Suèves d’Arioviste, il devient plus difficile de convaincre l’ensemble des Gaulois qu’il est doté de mauvaises intentions à leur égard.

Il faut alors attendre 5 ans, la prolongation du proconsulat de César et la seconde expédition en Bretagne, pour qu’un vent de révolte se lève dans les tribus gauloises. Les Trévires sont les premiers à refuser d’obéir aux ordres en ne se rendant pas à la convocation du Romain et en sollicitant l’aide des Germains. Il réagit immédiatement en marchant sur eux avec 4 légions. Cingétorix vient à sa rencontre pour lui offrir sa soumission, tandis que son rival Indutiomaros continue dans un premier temps les préparatifs de guerre. Il se cache dans la forêt avant de renoncer devant l’importance des forces romaines et accepte alors de livrer toute sa famille en otage. César désigne Cingétorix comme chef unique des Trévires, ce qui est inacceptable pour Indutiomaros. Le proconsul ne voulant pas perdre plus de temps pour régler les différends entre Gaulois, il décide d’emmener avec lui 4 000 de leurs cavaliers venus de toutes les provinces, soit presque l’intégralité de l’aristocratie, pour se prémunir de mouvements similaires pendant qu’il se trouvera Outre-Manche. Dumnorix voit tout cela d’un très mauvais œil. Il avance tous les prétextes possibles et imaginables pour ne pas s’embarquer, essaye, d’après César, de convaincre les autres tribus de faire de même en prétendant que les Romains vont tous les massacrer une fois loin de la vue de leurs compatriotes, puis s’en va avec les siens. Ce départ a peut être une toute autre raison. On apprend en effet au Livre V § 6 de la « Guerre des Gaules » que, lors d’une assemblée, les Eduens ont été fort irrités d’apprendre de la bouche même de Dumnorix qu’il s’était vu offrir la royauté par César. Le triumvir ne mentionne peut être cet épisode que dans le but de couper l’herbe sous le pied à ceux qui l’accuseraient de duplicité, de nombreux témoins ayant pu relater l’affaire à Rome. Même s’il semble s’en étonner, il n’est pas exclu que la proposition ait bien été on ne peut plus réelle, mais qu’il l’ait retirée une fois l’arrangement révélé au grand jour. Le refus de César d’honorer ses engagements expliquerait tout aussi bien la décision de Dumnorix d’arrêter de coopérer.

Personne d’autre n’imite son exemple, pas même les Arvernes de Vercingétorix. Les Eduens sont bientôt rattrapés par la cavalerie romaine, Dumnorix est tué parce qu’il aurait fait mine de résister, le reste rentre dans le rang et rejoint le corps expéditionnaire sous bonne garde. Le pays reste calme jusqu’au retour de Bretagne, mais les hostilités reprennent de plus belle une fois César rentré en Italie. Cette fois-ci, ce sont les Eburons qui prennent l’initiative. Ils attaquent le camp des Romains qui séjournent sur leur territoire sans parvenir à le prendre, mais ils réussissent à les en faire sortir en leur faisant croire qu’ils les laisseront rejoindre les autres légions en paix. Ils en profitent alors pour leur tendre une embuscade dans une vallée étroite où ils les massacrent presque tous. Galvanisés par cette victoire, leurs voisins Atuatuques et Nerviens donnent à leur tour l’assaut au camp romain situé sur le territoire de ces derniers, aidés de toutes les petites tribus vassales des Eburons. Le Trévire Indutiomaros en fait autant avec celui situé chez les Rèmes. Averti, César revient de toute urgence d’Italie avec deux légions et se rend chez les Nerviens qui lèvent alors le siège et viennent à sa rencontre. Mais le proconsul à le temps de faire bâtir un camp retranché que la coalition attaque inconsidérément. L’assaut se solde par une cuisante défaite gauloise. Les Armoricains renoncent à l’action qu’ils avaient entreprise contre la légion stationnée chez les Esuvii suite à cette mauvaise nouvelle. Pendant ce temps, Indutiomaros a lui aussi levé le camp, mais il s’est employé à rallier d’autres tribus sous son commandement, dont les Sénons, qui font pourtant partie de la confédération éduenne, et les Carnutes, vassaux des Rèmes, eux aussi fidèles alliés de Rome. Il revient alors en force, mais en face se trouve Titus Labiénus, l’un des meilleurs lieutenants de César. Celui-ci, conscient de son infériorité numérique, met au point un stratagème pour éviter une bataille rangée où il serait mis en grandes difficultés. Il fait sortir sa cavalerie accompagnée de quelques cohortes seulement, avec pour unique objectif de tuer Indutiomaros. Le commando revient avec sa tête qu’il s’empresse d’exhiber, ce qui dissuade les Gaulois de poursuivre l’assaut. Cela marque la fin des révoltes pour cette année 54 av JC, Vercingétorix, les Arvernes et leurs alliés n’y ont absolument pas participé.

Dès le début de l’année 53 av JC, avant même la fin de l’hiver, César décide d’étouffer dans l’œuf toute tentative de nouveau soulèvement. Il commence par ravager le territoire des Nerviens qui capitulent, puis soumet les Sénons et les Carnutes avant de s’occuper des Trévires. Il n’a pas le temps d’arriver que Titus Labiénus remporte la victoire contre eux grâce à une nouvelle ruse. Il continue donc sur sa lancée et traverse une deuxième fois le Rhin dans l’objectif de punir les Germains qui s’étaient alliés aux Trévires, mais revient aussitôt sur ses pas sans avoir combattu, le risque de voir ses lignes d’approvisionnement coupées étant trop grand. Il en profite néanmoins pour surprendre les Eburons en passant par la dense forêt des Ardennes, boucle leur territoire et envoie ses lieutenants dévaster leurs voisins Ménapiens et Atuatuques, puis fait massacrer toute la population éburonne, d’origine germaine, par ses alliés Gaulois.

Les Arvernes ont donc certainement participé à leur extermination. Ils n’ont toujours pas levé le petit doigt pour venir en aide à ces tribus du nord qui tombaient les unes après les autres sous la domination romaine. Peut être même ont-ils vu dans leur affaiblissement l’aubaine de retrouver leur grandeur d’antan. Dans ce cas il n’est pas impossible que Vercingétorix ait lui aussi passé un pacte secret avec César où il se serait vu octroyer le trône et le monopole du commerce en l’échange de son aide. Son changement d’attitude l’année suivante pourrait alors s’expliquer par le fait que César ait rechigné à respecter ses engagements et/ou que l’Arverne ait estimé qu’il pouvait désormais se passer du proconsul pour arriver à ses fins, ses concurrents Rèmes et surtout Eduens ayant perdu beaucoup de la confiance des tribus qu’ils dominaient, et qu’il lui serait plus profitable de récupérer la suzeraineté sur ces peuples en jouissant de la gloire d’avoir chassé l’envahisseur romain plutôt qu’en ayant honteusement collaboré avec lui. En tout cas, Vercingétorix n’est pas le héros nationaliste fédérateur du peuple gaulois qu’on nous présente depuis 150 ans, mais son action s’inscrit avant tout dans un contexte de luttes intestines entre les différentes factions gauloises pour prendre le dessus sur les autres, ce dont César tire fort bien parti pour s’imposer. Il continue d’ailleurs à en jouer après la défaite de la coalition gauloise à Alésia, tous les guerriers celtes sont alors réduits en esclavage, à l’exception notable des Eduens, mais aussi des Arvernes. Vercingétorix n’a t-il peut être pas été seulement amené à Rome pour servir de trophée après son honorable reddition, mais encore pour l’empêcher de révéler tous les petits arrangements qui auraient pu nuire à la suite de la carrière de César. Le fait qu’il décrive le chef Arverne et sa manière de chercher des soutiens parmi la population rurale avec les mêmes mots que ceux utilisés pour délégitimer Catalina ou Clodius Pulcher, avec qui il a pourtant eu d’étroits liens, pourrait indiquer que les deux hommes ont eu le même genre de relations inavouables.

Encore une fois, je n’ai aucune preuve pour étayer les hypothèses que j’avance, ni aucune certitude quant à leur véracité, mais la démarche d’utiliser l’imagination pour tenter d’expliquer l’Histoire ne me paraît pas beaucoup plus malhonnête que celle de ceux qui se croient obligés de répéter à l’envi que tous leurs documents sont authentiques pour cacher le montage qu’ils en font, ou, pour faire le lien avec l’article précédent, de ceux qui prétendent que les poilus ont soutenu jusqu’au bout la guerre en avançant l’argument du témoignage de leurs lettres, sans toutefois mentionner l’existence de la censure qui supprimait tout ce qui aurait pu ressembler à du défaitisme ou du pacifisme pour ne pas démoraliser l’arrière. Ne laissons pas l’Histoire ou la Justice uniquement entre les mains des experts.

Jules César chez les Belges

Pour sa deuxième année de campagne en Gaule, César, averti par Titus Labienus de la coalition des tribus belges, revient à Vesontio (Besançon) accompagné de deux légions supplémentaires. De là, il rejoint la terre des Rèmes, restés fidèles à Rome, et établit son camp sur l’Aisne, non loin de Bibrax tandis qu’il envoie les Eduens dévaster le territoire ennemi. Les 300 000 guerriers de l’armée belge viennent aussitôt à sa rencontre mais s’arrêtent à Bibrax dont ils entreprennent le siège. César charge un détachement, essentiellement composé d’archers et de frondeurs, de les harceler, de sorte que les Belges lèvent le siège et viennent installer leur camp en face de celui des Romains. Ils sont uniquement séparés par des marais traversés par un petit cours d’eau qui se jette dans l’Aisne à l’extrémité gauche du dispositif romain. Le proconsul ne souhaite pas prendre le risque d’engager un combat en ligne contre des troupes 5 fois plus nombreuses que les siennes, mais à tirer parti de la position avantageuse qu’il occupe. D’une part, les marais rendent difficile toute tentative d’attaque frontale, et d’autre part, les légions romaines sont adossées à une colline qu’il faudrait contourner pour les prendre à revers, mais cet accès est commandé par une vallée où César a pris soin de construire un fort qui en interdit le passage. Une fois tous les travaux terminés, le proconsul passe à la provocation. Il fait aligner ses légions en bordure du marais; en réponse, les Belges en font autant de l’autre côté. Il envoie ensuite sa cavalerie au contact de l’ennemi, mais elle n’engage pas réellement le combat et réintègre bientôt le camp romain suivie par toutes ses troupes. Piqués au vif, les Belges entreprennent de passer à l’offensive. Ils attendent la nuit pour tenter de faire traverser l’Aisne à une partie de leur armée dans le but d’attaquer le fort à l’aube puis d’encercler les Romains et de leur couper leur ligne d’approvisionnement. Mais César a prévu le coup, ils sont attendus par la cavalerie, les frondeurs et les archers qui leur font subir de lourdes pertes et les empêchent de prendre pied sur la rive. Se voyant dans l’impasse, les tribus belges décident d’un commun accord de se retirer dans leurs terres, d’autant plus qu’elles craignent à présent d’être prises au piège, les Eduens arrivant dans leur dos. Elles lèvent le camp en pleine nuit, aussi César croit-il à une ruse de leur part et attend-il le matin pour envoyer ses légions à leur poursuite. Elles rattrapent rapidement les fuyards qui ne sont pas en état de se défendre et se font par conséquent mettre en pièce tout au long de la journée sans infliger de pertes aux Romains.

Dès le lendemain, l’armée romaine se met à son tour en marche vers le territoire voisin des Suessions, dans le but de s’emparer de leur capitale, Noviodunum, avant le retour de leurs guerriers. L’oppidum ne tombe cependant pas immédiatement et retrouve sa garnison, mais impressionné par la rapidité de la réaction romaine et de par l’efficacité de la construction des machines de siège, le chef Galba rend les armes sans combattre et donne ses deux fils en otage en gage de sa soumission. Son peuple est ainsi épargné grâce à l’intercession des Rèmes. Le même scénario se reproduit avec les Bellovaques, sauvés par les Eduens, puis avec les Ambiens. Les Nerviens sont quant à eux biens décidés à en découdre et forment une coalition avec les Aterbates et Viromanduens, ils attendent les Romains sur les bords de la rivière Sabis. Les positions sont relativement similaires à celles occupées lors de la première confrontation, les deux camps sont face à face séparés par une rivière, mais cette fois-ci les Belges ne laissent pas le temps aux Romains de s’installer; ils attaquent immédiatement. Les légions ont à peine le temps de former une ligne de défense avant le choc et sont mises en grande difficultés sans toutefois céder à la pression ennemie. Les Aterbates et les Viromanduens sont même assez aisément repoussés de l’autre côté de la rivière, vers leur camp qui finit par tomber aux mains des Romains. Pendant ce temps, sur la rive opposée, le gros de l’armée Belge composée par les Nerviens, met les deux légions qu’elle affronte en déroute et s’empare elle aussi du camp ennemi. Mais aussitôt, deux autres légions, restées jusque là en arrière pour protéger les bagages, arrivent sur les lieux du combat et une supplémentaire retraverse la rivière pour prendre les assaillants à revers. Les Belges se retrouvent encerclés; ils préfèrent mourir les armes à la main plutôt que de se rendre. Tous les peuples de le Gaule belgique sont alors soumis à Rome, à l’exception des Atuatuques qui étaient en chemin pour venir en aide aux Nerviens mais sont retournés chez eux en apprenant la défaite de leurs alliés. César se rend immédiatement sur leurs terres et entreprend le siège de la ville où ils se sont réfugiés. Il ne faut pas longtemps pour qu’ils fassent mine de capituler devant les impressionnants préparatifs romains, mais ils profitent alors de la nuit pour lancer une attaque qui se solde par échec cuisant. Cette traîtrise vaut aux 53 000 Atuatuques survivants d’être réduits en esclavage. Ainsi s’achève la campagne contre les Belges.

L’année n’est pas pour autant terminée, la conquête se poursuit vers l’ouest. Publius Crassus, un fils du triumvir, soumet sans combattre les Parisi, les Senones, les Carnutes, les Turons et les Andes avec une seule légion et arrive jusqu’à Nantes, isolant ainsi l’Armorique et la Normandie du reste de la Gaule. Il obtient ainsi pacifiquement la soumission de ces deux régions. Servilius Galba, chargé quant à lui d’ouvrir une voie dans les Alpes à la frontière de l’Helvétie, rencontre plus de difficultés. Il doit affronter à plusieurs reprises les Nantuates, qu’il bat sans trop de difficultés avant de signer un traité de paix avec eux, puis poursuit sa progression en pays Véragre où il prend ses quartiers d’hiver dans la ville d’Octodure, située au pied du col du Grand Saint-Bernard, dans une vallée désertée par ses habitants. Mais ces derniers ne sont pas loin, ils sont allés chercher l’aide de leurs voisins Sédunes et occupent les hauteurs qui dominent le cantonnement romain qu’ils ne tardent pas à cribler de flèches. Ils descendent ensuite, puis parviennent à combler le fossé de protection, ce qui provoque la sortie de la légion romaine qui repousse ainsi l’ennemi. Malgré cette victoire, Servilius Galba préfère abandonner sa position de peur de voie les Gaulois revenir à l’attaque; il hiverne alors chez les Allobroges, alliés de Rome.

Pour honorer ses conquêtes, le Sénat, presque intégralement acquis à la cause du proconsul, vote 15 jours de célébrations religieuses à Rome, un fait alors inédit. César a d’ores et déjà atteint son objectif: égaler le prestige militaire de Pompée. Mais il est toujours obligé de rester dans les frontières des provinces qu’il gouverne, aussi ne peut-il pas encore se passer de l’appui de son encombrant allié. Il le reçoit à Lucqes en avril 56 av JC, accompagné de Crassus et de tous les sénateurs qui les soutiennent. Les triumvirs renouvellent leur pacte d’entraide mutuelle pour 5 années supplémentaires, ils planifient de faire élire Crassus et Pompée aux postes de consuls pour l’année suivante, puis définissent les territoires qui leur seront attribués en tant que proconsuls au terme de leur mandat. Crassus obtient les provinces asiatiques et Pompée l’Hispanie et l’Afrique. César verra quant à lui son proconsulat en Gaule prolongé de 5 ans. Sur ce, il doit quitter précipitamment la Gaule Cisalpine pour s’occuper de la situation en Bretagne où Publius Crassus est confronté à la rébellion des peuples armoricains qui se sont coalisés sous l’impulsion des Vénètes. Cette tribu qui domine le commerce maritime dans la région, en particulier avec l’Angleterre, craint de voir son activité péricliter avec l’arrivée de la concurrence romaine. Aussi a-t-elle décidé de ne pas fournir le ravitaillement demandé par l’envahisseur et retenu les délégués romains venus le lui demander. En échange de leur libération, les Vénètes réclament que leurs otages leur soient rendus. Les autres tribus armoricaines ont alors suivi leur exemple. Une fois de plus, la provocation romaine, qui consistait en l’espèce à l’isolement de la Bretagne du reste du monde gaulois, a porté ses fruits; César peut ainsi justifier l’occupation militaire de tous les territoires soumis en arguant qu’il souhaite éviter la propagation de la révolte aux autres régions côtières. D’une part il fait donc construire une flotte pour affronter les Vénètes et la confie à Decimus Junius Brutus Albinus, mais il envoie aussi Quintus Titurius Sabinus au nord, chez les Unelles pour s’assurer le contrôle de la côte normande et Publius Crassus au sud, pour faire de même en Aquitaine.

Le combat naval avec les Vénètes s’engage dans le Morbihan, à la sortie de la baie de Quiberon. Les Romains sont désavantagés par la taille de leurs embarcations qui ne leur permet pas d’atteindre avec leurs projectiles les voiliers gaulois, nettement plus grands, mais ils ont l’avantage d’être mus à la rame, aussi la situation se retourne t-elle lorsque le vent tombe, privant les vaisseaux ennemis de toute manœuvrabilité. Une fois immobilisée, la flotte Vénète est détruite. Ce peuple rebelle finit réduit en esclavage après que ses chefs aient été exécutés, ce qui permet aux Romains de reprendre leur juteuse activité commerciale. Pendant ce temps, en Normandie, Quintus Titurius Sabinus refuse de sortir de son camp pour se livrer à un combat en ligne car il fait croire aux Unelles et à leurs alliés que César a perdu la bataille et que les Romains sont par conséquent perdus. Aussi les Gaulois galvanisés par cette bonne nouvelle se jettent-ils pèle-mêle sur les remparts du retranchement romain où ils se font laminer. Publius Crassus de son côté a traversé sans encombre le territoire des Pictons et des Santons qui ont montré leur fidélité à Rome en fournissant des navires de combat à César. Il se heurte ensuite à la résistance des Sotiates qui l’attaquent sans succès alors qu’il est en marche puis capitulent lors du siège de leur capitale. Le reste des peuples aquitains tente alors de se coaliser, ils font même appel aux tribus d’Hispanie citérieure, mais Publius Crassus réussit à prendre leur camp avant que leur armée ne se trouve complet. A la suite de cette défaite, la plupart des Aquitains se soumettent à Rome qui contrôle ainsi la presque totalité des côtes depuis les Pyrénées jusqu’à la Manche. César lui même connaît le seul revers à la fin de cette année de campagne triomphale lorsqu’il part à la conquête des côtes de la mer du nord contrôlée par les Ménapes et les Morins. Ils ne se cherchent pas l’affrontement direct, mais ils se cachent dans la forêt et les marais d’où ils lancent quelques attaques sporadiques sans grands effets. Aussi le proconsul se retire t-il du pays après avoir brûlé villes et provisions pour passer la mauvaise saison dans des contrées moins hostiles.

Ces succès n’empêchent pas les adversaires de César d’être toujours aussi virulents à son encontre. Caton et Cicéron soutiennent la candidature de Lucius Domitius Ahenobarbus au consulat pour l’année 55 av JC avec la destitution du proconsul au programme. Caton et son poulain sont alors empêchés de faire campagne après leur agression en plein forum par les hommes de Crassus et Pompée qui emportent l’élection conformément à leur plan. A ce moment, le pacte passé par le triumvirat semble plus solide que jamais. Il ne faudra cependant plus très longtemps pour qu’il vole en éclats…