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La domestication: un processus d’apprivoisement mutuel

La symbiose entre deux organismes ne se fait pas d’un seul coup, une étape est indispensable avant cela, celle de la domestication. Ce processus est un peu comparable à celui qui a présidé à la formation des nations, il débute certainement toujours par un rapport conflictuel pour la domination d’un territoire avant que chacun ne trouve un intérêt à cohabiter plutôt que d’essayer d’éliminer l’autre. Pendant des siècles la guerre n’a pas tant visé à l’éradication de l’adversaire qu’à faire connaissance avec lui de manière à établir des liens commerciaux et à acquérir des savoirs, pour finir par s’en faire un allié avec l’aide duquel il devient possible d’agrandir encore l’espace où les échanges s’opèrent pacifiquement.

 

 

La civilisation n’a pu naître qu’à partir du moment où l’agriculture est apparue, il y a à peu près 11 000 ans au Proche Orient. Elle a commencé avec la culture des céréales telles que l’orge, le seigle ( qui fut d’abord un échec pour être maîtrisée bien plus tard en Europe), l’avoine  ou l’égilope et l’épeautre, les ancêtres du blé. Auparavant les chasseurs/cueilleurs se contentaient de cultiver de petits jardins dans lesquels ils faisaient pousser quelques fruits, légumes et légumineuses qui ne leur permettaient que d’assurer leur subsistance, comme cela se fait encore dans certaines tribus isolées. La culture de plantes à fruits est certainement très ancienne, par exemple les bananes que nous consommons qui ne font pas de graines sont issues de plants triploïdes stériles dont il faut replanter les rejets, mais ce mode de culture se pratique dans des clairières de la forêt tropicale laisse peu de traces, aussi fait-on remonter cette technique à la même époque que celle de la culture des céréales avec les figues parthénocarpiques, qu’il faut impérativement bouturer car stériles, trouvées dans la vallée du Jourdain. Ce fruit est certainement celui croqué par Eve, en latin, pomum veut simplement dire « fruit ». (en créole, les « figues » sont des bananes, d’après le portugais figuera banana qui fait le lien entre les deux espèces de part leurs modes de reproduction similaires. Elles sont originaires d’Asie du sud est, mais les lusitaniens les ont découvertes en Guinée. Pourquoi alors Eve n’aurait-elle pas mangé une banane tandis qu’Adam dégustait une figue?). Les monothéistes ont, à tort, beaucoup de mal à attribuer quelque contribution que ce soit à la civilisation aux animistes Africains ou d’ailleurs. (les Orientaux ont le même travers narcissique, ils attribuent leur lignée à une espèce d’homo erectus qui aurait été isolée et aurait évolué à l’écart du reste du monde, du riz datant de 15 000 ans aurait été trouvé en Corée pour confirmer leur primauté et leur indépendance par rapport aux autres civilisations. Le risque de conflit avec eux restera très important jusqu’à ce que nous arrivions à nous inscrire dans une histoire commune.) Ils consommaient aussi des céréales, des traces de sorgho ont été trouvées sur des grattoirs datant de 100 000 ans au Mozambique, mais ils ne les cultivaient pas car il faut les faire cuire longtemps pour les rendre digestes et pour cela il faut disposer de poteries, ils ne pouvaient donc pas les utiliser comme monnaie de base pour le troc.

 

 

La domestication des plantes a eu lieu quasi simultanément sur tous les continents autour de 9 000 ans av-JC, ce qui pourrait s’expliquer par l’amélioration des conditions climatiques suite à la fin de l’ère glaciaire. Les humains ont sans doute dû commencer à stocker de la nourriture en prévision des longs hivers en l’enterrant pour la protéger des rongeurs pendant cette période froide, et découvert qu’elle repoussait aux beaux jours dans des caches oubliées ou lors d’un printemps plus précoce, comme c’est le cas avec les noisettes des écureuils, mais chez eux cela reste inconscient.

 

 

Les variétés sauvages de céréales ne ressemblent pas du tout à celles que nous connaissons, c’est la définition même de la domestication, la transformation la plus spectaculaire qu’elles ont subi est sans doute celle du maïs.

 

A l'état sauvage le maïs ressemblait à ça. Photo Hugh Iltis

Pour donner ça après quelques siècles de sélection. Photo Hugh Iltis

 

Nous y avons trouvé notre intérêt, mais les plantes ont elles aussi dû y trouver quelqu’avantage sinon elles ne se seraient pas laisser faire. Les pommes de terre, par exemple, comme toutes les solanacées, les tomates, les aubergines ou les piments, mais aussi le tabac, la belladone et la mandragore, produisent des toxines pour se protéger des prédateurs. Elles auraient très bien pu réagir en devenant plus toxiques encore pour nous dissuader de les importuner, elles se sont bien débrouillées sans nous pendant des millénaires pour s’épanouir.

 

 

Quelles sont alors les raisons qui ont poussé ces végétaux à abandonner une partie de leur indépendance? D’une part cela leur a permis de conquérir de vastes espaces qu’elles n’auraient jamais pu investir toutes seules, et d’autre part cela leur a permis d’économiser leur énergie pour la consacrer prioritairement à leur reproduction. Dans la nature, les plantes sont en concurrence les unes avec les autres, elles doivent en permanence lutter pour leur survie. Certaines éliminent directement les autres en les empoisonnant, comme les noyers qui produisent une substance toxique dans leurs feuilles, une fois celle-ci emportée au sol par la pluie, elle empêche la croissance et la germination de tous les végétaux qui se trouvent en dessous, et nous fait croire qu’il est dangereux de faire la sieste à l’ombre de son feuillage.

 

 

Il existe aussi des espèces qui font de même mais avec leurs racines. A l’inverse, certaines plantes recherchent la compagnie d’autres espèces comme l’avaient remarqué les Iroquois qui faisaient pousser ensemble du maïs, des haricots et des courges pour leur complémentarité. Cette technique revient actuellement en odeur de sainteté, entre autres dans le cas du semis direct, c’est à dire sans labourage, pour assurer un couvert végétal après récolte et éviter l’emploi de fortes doses d’engrais grâce à sa décomposition, ainsi que la prolifération des parasites spécifiques à une espèce. Cette méthode de culture tend à reproduire la dynamique à l’œuvre dans les prairies.

 

 

La plupart du temps les plantes produisent des poisons pour se préserver des insectes et des herbivores, les acacias sud africains sont par exemple capables d’exterminer les koudous grâce aux tanins qu’ils sécrètent lorsqu’ils sont agressés (ils sont de plus capables de prévenir leurs congénères pour qu’ils se préparent en diffusant de l’éthylène dans l’air). Ils cessent de produire cette toxine dès que la menace disparaît car cela leur coûte de l’énergie, la même raison fait que les serpents n’utilisent leur venin qu’avec parcimonie et préfèrent généralement la fuite à l’attaque quand ils ne chassent pas. Dès lors une plante qui reçoit l’aide des humains pour éliminer concurrence et prédateurs a tout intérêt à se montrer coopérative.

 

 

Les céréales ont fort bien su tirer profit de cet avantage. Nous leur défrichons le terrain pour qu’elles puissent s’épanouir sans avoir à se battre pour se faire leur place au soleil, et une fois qu’elles ont germé nous faisons tout notre possible pour qu’elles se développent dans les meilleures conditions en leur apportant l’eau et les nutriments dont elles ont besoin. Ces efforts que nous fournissons à leur place les ont amenées à se transformer petit à petit, jusqu’à devenir complètement dépendantes de nous à cause de la sélection des caractères dont nous tirons bénéfice opérée par des générations de paysans. Elles ont par exemple perdu leur capacité à étaler leur germination sur une longue période de manière à s’adapter aux variations climatiques. Les graines des espèces sauvages sont protégées par de petites feuilles appelées glumes ou glumelles qui les protègent pendant l’intervalle au cours duquel la météo leur est défavorable, typiquement l’hiver. L’épaisseur de la couche qui les entoure est très variable, aussi ne sortent-elles pas toutes simultanément de cette période de dormance même quand les beaux jours reviennent. Cette enveloppe forme la balle que nous devons enlever par battage ou décorticage pour que nous puissions les consommer. Nous avons donc intérêt à ce qu’elle s’enlève le plus facilement possible, d’une part pour faciliter le battage, mais aussi pour que les graines germent au moment où nous l’avons décidé et donc que tous les épis arrivent à maturité à l’unisson. Nous n’avons par conséquent pas à sélectionner les grains mûrs et nous pouvons récolter tout un champ avec de bons rendements. Elles poussent maintenant toutes en même temps au risque de succomber à la moindre sécheresse ou invasion de ravageurs.

 

 

D’autres caractères qui représenteraient un désavantage dans la nature ont ainsi été choisis, tels que l’adhérence des grains à l’épi pour qu’ils ne tombent plus au sol même lorsqu’ils ont atteint leur plein développement, ou encore une taille réduite de la tige qui laisse plus d’énergie pour la croissance l’épi mais ne permettrait pas à la plante de passer au-dessus des autres pour atteindre la lumière si elle avait de la concurrence. Toutefois, jusqu’à récemment , les variétés de céréales cultivées pouvaient facilement redevenir sauvages en suivant les règles de la sélection naturelle inverse de celles que nous leur avons imposé. Mais ce n’est plus vraiment le cas avec les variétés hybrides cultivées à l’heure actuelle, elles ne peuvent de toute façon pas se reproduire à l’identique, mais de plus les individus féconds risquent fort d’être dépourvus de gènes indispensables à leur survie à long terme vu l’hétérogénéité de leurs chromosomes. En y ajoutant les modifications génétiques, nous franchissons encore une étape, de la simple domestication, nous nous rapprochons de plus en plus d’une relation symbiotique où les plantes que nous cultivons ne pourront bientôt plus du tout se passer de nous pour se développer. Si nous disparaissions demain, la plupart des espèces que nous cultivons disparaîtraient.

 

 

Mais l’inverse est aussi vrai, si les céréales disparaissaient subitement, par exemple à cause de maladies que nous leurs aurions inoculées lors d’une guerre bactériologique qui viserait à les détruire plutôt que d’attaquer directement les humains, la civilisation ne survivrait pas très longtemps et nous serions obligés de revenir au mode de vie tribale que nous avions il y plus de 10 000 ans, nous devrions à nouveau lutter pour la domination d’un territoire assez vaste pour assurer notre subsistance. Cela ne se ferait pas sans une réduction drastique de la population. La domestication des céréales a non seulement changé leurs caractéristiques, mais aussi les nôtres. Elles nous ont en quelque sorte apprivoisés autant que nous l’avons fait avec elles, notre société n’aurait jamais pu se développer de cette façon sans leur intervention. Les villes sont des super-organismes qui tirent uniquement leur énergie de la culture des céréales, ce n’est que grâce à elles que nous avons pu pousser aussi loin nos spécialisations et que la technologie a pu prendre son essor.

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Progrès mes fèces!

L’automatisation des moyens de production, non seulement des produits manufacturés, mais aussi des services pose bien évidemment le problème de la disparition des emplois salariés. Dans son livre « The lights in the tunnel », Martin Ford nous promet que 70% des emplois actuels disparaîtront dans les 30 ans à venir pour ces raisons. On peut bien sûr y apporter une réponse purement politique axée sur une répartition équitable de la richesse produite ou continuer à vanter les mérites de la compétition qui est censée stimuler la créativité, mais étant donnés les massacres qui ont résulté de la lutte entre ces deux idéologies au XX ème siècle, mieux vaut ne pas s’aventurer sur ce terrain, chacun est libre de ses opinions, tâchons d’éviter l’évangélisation forcée et les guerres de religion.

 

Partant du constat que l’accroissement des inégalités entre les plus pauvres et les plus riches pousse ces derniers à s’isoler de plus en plus du reste de la population en s’installant dans des quartiers ultra-sécurisés inaccessibles au commun des mortels (au Brésil les riches volent même en hélicoptère de leur lieu de résidence jusque sur le toit de leur lieu de travail pour éviter les risques d’enlèvement avec demande de rançon pendant le trajet par la route), ils seraient sans doute les premiers clients pour le type de quartier autonomes tels que la pyramide de Shimizu, ce sont d’ailleurs les seuls qui auront les moyens de se le payer. Le projet Lilypad de Vincent Callebaut se propose généreusement d’accueillir les futurs réfugiés climatiques victimes de la montée des eaux, mais son coût risque fort de le laisser hors de portée des pays, comme le Bangladesh, qui en auraient le plus besoin. Il abritera plutôt les nantis en mal de sécurité dans la baie de Rio de Janeiro ou en villégiature à Monaco s’il est un jour réalisé. Mais, soyons optimistes, les riches supporteront alors le coût de son développement, ce qui ouvrira peut être la voie de sa fabrication en série, comme ce fut par exemple le cas pour l’automobile.

 

Lilypad City: The floating city

 

 

On peut en effet faire deux objections qui s’opposent à l’édification de constructions gigantesques faites d’immeubles reliés entre eux qui assureraient à la fois le gîte et la production de biens de consommation, de nourriture et d’énergie dans lesquelles on ne toucherait plus jamais le plancher des vaches, la première est celle que personne n’aura les moyens d’y vivre, sauf quelques privilégiés, et la seconde est celle que personne n’aura envie de s’y installer. La réponse à la première se trouve déjà dans le paragraphe précédent, la peur pousse les riches à éviter de fréquenter les pauvres, s’ils peuvent en plus s’affranchir du besoin de main d’œuvre pour produire leur richesse, ils n’hésiteront pas devant la dépense. Et pour la seconde, je dirai qu’un paysan qui a l’habitude de vivre au grand air en profitant d’un paysage ouvert n’a pas non plus envie de s’installer dans une ville puante où l’horizon est partout bouché par des constructions, pas plus d’ailleurs qu’un chasseur cueilleur n’a envie de se sédentariser pour devenir paysan. Pour imaginer qui aura envie de vivre dans un tel environnement, il faut penser aux enfants qui y naîtront, qui n’auront jamais connu autre chose et n’auront par conséquent pas besoin de s’adapter à ce nouveau mode de vie, ils y seront aussi à l’aise que nous dans nos villes ou dans nos campagnes. Le développement de notre cerveau dépend beaucoup de l’environnement dans lequel nous grandissons comme c’est le cas pour l’expression de nos gènes. La représentation mentale du monde des gens qui auront évolué toute leur vie dans une ville auto-suffisante en trois dimensions sera donc radicalement différente de la nôtre.

 

Pour faire en sorte qu’une grande partie de la population intègre les grands ensembles arcologiques, on ne peut compter ni sur la philanthropie des riches, ni sur l’attrait irrésistible qu’ils pourraient exercer sur les pauvres mais sur les machines elles-mêmes. Cela devrait être possible si elles ont autant besoin de nous pour assurer la croissance de la ville que nous avons besoin d’elles pour assurer notre bien être, selon le principe de la symbiose, de la même manière que nous vivons grâce aux bactéries que nous abritons dans nos intestins.

 

Au total, les 100 000 milliards d’individus la flore intestinale pèsent 1,5 kg soit à peu près autant que notre cerveau. Ces deux « organes » ont non seulement le même poids, mais ils remplissent en plus des fonctions similaires. Les bactéries décomposent les aliments que nous ingérons pour que nous soyons en mesure de les utiliser, à la fois comme source d’énergie et de matériaux pour constituer notre corps lorsque nous sommes enfants, l’entretenir une fois que nous sommes devenus adultes, le cerveau quant à lui décompose les informations dans le même but. Dans le premier cas il en résulte que nous excrétons de la matière fécale après digestion, dans le second nous produisons des idées qui s’expriment sous forme de discours. En analysant l’une et l’autre, il est possible de déduire la nature de ce que nous avons avalé à l’origine.

 

Il vaut donc mieux être vigilant sur la qualité des informations que nous ingurgitons que sur la qualité des aliments que nous ingérons, leurs conséquences sur notre santé est tout aussi importante. La manière dont elles sont produites est d’ailleurs comparable aux méthodes productivistes employées dans l’agriculture. On les bourre d’engrais pour qu’elles grossissent le plus vite possible, elles n’ont plus aucun goût et elles ne contiennent presque plus aucun des nutriments indispensables à notre équilibre. Seul leur aspect compte pour allécher le client. Les médias ressemblent de plus en plus à des fast foods, les repas qu’ils nous proposent sont bourrés de mauvaises graisses et de sucres rapides qui sont aussi nocifs pour le cerveau que les menus maxis de « Super size me ». Mais elles sont copieusement imbibées d’exhausteurs de goût, mis au point par les publicitaires et autres gourous du marketing, pour nous rendre totalement accros. Elles sont à ce point saturées de conservateurs qu’elles ne se décomposent même plus lorsqu’on les laisse à l’air libre comme dans l’expérience de la photographe Sally Davies. Même les meilleurs cuisiniers ne peuvent faire de miracle avec des ingrédients de merde, il n’est dès lors pas étonnant que n’importe quel pèlerin puisse avoir la prétention de se prendre pour un grand chef, mais rares sont ceux qui ont le courage d’aller aussi loin que Denis Robert ou Roberto Saviano pour faire leur marché. Les effets délétères de ce type d’alimentation seront bientôt aussi préoccupants que ceux l’obésité morbide chez nos amis américains, la plupart des programmes que nous suivons devrait être précédé des mêmes avertissements que les publicités pour la bouffe industrielle, pour votre santé pratiquez 30 minutes d’exercice physique serait remplacé par éteignez votre télé et lisez un bouquin, mangez 5 fruits et légumes par jour par informez-vous de l’actualité d’au moins 5 pays étrangers pour ne pas mourir idiot.

 

Les machines devront utiliser ces deux types de déchets pour qu’il y ait symbiose entre elles et nous. Nos excréments pourront servir à produire un peu d’énergie grâce aux biopiles, mais ce ne sera pas leur fonction essentielle, ils ne seront qu’un appoint à faible rendement comparable à la fermentation lactique de nos muscles qui n’a lieu que lorsque nous produisons un effort inhabituel. Par contre, ils devraient trouver toute leur utilité dans le recyclage des nutriments sous forme d’engrais destiné aux plantes et aux microalgues dont les robots auront besoin comme source de carbone pour fabriquer le graphène ou les nanotubes qui constitueront le corps, le tronc de l’organisme que nous habiteront. Seuls les végétaux sont capables de fixer le carbone de l’atmosphère, pour cela ils ont besoin de lumière, mais aussi d’azote sous forme de nitrates, de phosphates et de divers autres minéraux qui ne devront pas être perdus pour assurer la pérennité du processus. En tant qu’omnivores situés au sommet de la chaîne alimentaire nous sommes les plus à même de remettre tous ces éléments dans la chaîne de production. Nous remplirions alors le rôle essentiel dévolu aux vers de terre dans la nature, garder les nutriments dans l’humus afin que les plantes puissent en disposer.

 

N’importe quel autre animal suivant ce même régime pourrait remplir cette fonction, par exemple les porcs que nous élèverons (voir La pyramide de Shimizu…§6), mais ils n’ont pas notre capacité à produire l’autre déchet indispensable à la bonne santé du système: les idées, les informations qui constitueront son patrimoine génétique et lui permettront de s’adapter à toutes les situations. Nous pourrions être le facteur déterministe chargé d’orienter les mutations plus efficacement que le hasard. Ces deux types de dépendance des robots vis à vis des humains devrait les inciter à bien prendre soin de nous, peut être sauront-ils nous inciter à une répartition plus équitable des richesses produites (ce qui ne veut pas dire égale pour tous, mais que l’écart entre les riches et les pauvres sera réduit par rapport à ce que nous connaissons actuellement et que la distinction sera basée sur l’importance de la contribution de chacun à la prospérité de la communauté), ne serait-ce que pour assurer une croissance optimale à l’organisme-ville qui se retrouvera en concurrence avec les autres entités du même type. Si la santé des villes devait dépendre du bien être de ses habitants, mesuré à l’aune de leurs déjections comme le faisaient les médecins d’antan, nul doute qu’elles feraient tout pour les retenir afin d’éviter qu’ils ne soient tentés de migrer vers une cité rivale.

 

Bien que cette description soit très imparfaite, il me semble que l’exploration de la voie symbiotique est la meilleure à suivre si nous voulons continuer à prospérer, les bactéries qui ont quelques centaines de millions d’années d’évolution d’avance sur nous n’ont pas procédé autrement pour conquérir le monde, elles ont même fini par nous inventer pour recycler leurs déchets et nous habiter. Essayons de les imiter.

Bactérie mon amie

La peur est une des caractéristiques de notre époque, tout du moins dans les pays riches. Ils craignent par dessus tout d’être supplantés par les pays émergents, qui eux savent que leur tour est revenu d’être à nouveau le centre du développement de la civilisation. La Chine attend ce moment depuis près de 800 ans, depuis qu’elle a perdu sa splendeur en tombant sous la domination de l’empire Mongol, l’Inde depuis près de 1 400 ans, depuis qu’elle a vu sa culture tomber sous l’influence des musulmans. Ces pays qui voient leur conditions de vie s’améliorer ont maintenant confiance en eux et en l’avenir, et nous, nous avons peur d’eux.

Ce sentiment est renforcé par le fait que nous ne connaissons pas leur mode de fonctionnement, aussi les voyons nous comme une menace. Le même mécanisme est à l’œuvre lorsqu’on évoque les bactéries, elles suggèrent inévitablement la maladie, la peste susceptible de ravager la civilisation en trois coups de cuiller à pot. C’est oublier que l’écrasante majorité d’entre elles est parfaitement inoffensive et que certaines nous sont très utiles et même indispensables à notre survie. 100 000 milliards d’entre elles, soit plus que le nombre de cellules de notre corps, vivent sur les parois de notre intestin pour notre plus grand bénéfice. Sans elles nous serions incapables de digérer quoi que ce soit. Leur poids est équivalent à celui de notre cerveau qui est lui chargé de digérer les informations. En apprenant à les connaître, nous nous apercevrons qu’elles pourraient bien être la solution qui résoudra une grande partie de nos problèmes, cela apaisera d’autant nos angoisses. Les cyanobactéries sont une des espèces qui devrait nous y aider.

Les cyanobactéries sont des procaryotes, le premier type de cellules vivantes apparues sur Terre. Cela signifie que leur matériel génétique ne se trouve pas confiné dans un noyau comme chez les eucaryotes, mais qu’il se trouve à l’état diffus dans toute la cellule; l’évolution de la vie et celle de l’histoire humaine semblent aller dans le même sens, celui de l’entropie, de la complexification au sein des systèmes fermés. Il y a une autre différence notable entre les deux types de cellules, les procaryotes produisent elles-mêmes l’énergie dont elles ont besoin pour vivre tandis que les eucaryotes ont délégué cette fonction à des organites qu’ils abritent, les chloroplastes chez les végétaux, les mitochondries chez les animaux; tous deux possèdent leur propre ADN et se reproduisent indépendamment de la division cellulaire. Aussi pense t-on que les eucaryotes sont le produit de l’endosymbiose de deux types de bactéries, l’une étant spécialement efficace dans son adaptation aux changements de l’environnement protégeant l’autre, spécialement efficace dans l’utilisation de l’énergie. Chacune des deux a fini par perdre les fonctions que l’autre exerce le mieux et chacune peut agir sur l’expression du génome de l’autre par un système de feed back en fonction de ses propres besoins. (un chercheur a émis l’hypothèse que tous les cancers pourraient avoir pour origine un dysfonctionnement de ce système de cohabitation, toutes les cellules cancéreuses ayant pour particularité d’avoir un rendement énergétique dix fois inférieur à celui des cellules saines. S’il a raison, la découverte du médicament qui ferait revenir le processus énergétique à la normale pourrait guérir toutes les formes de cancer sans exception alors qu’en ce moment on se dirige plus vers des traitements qui sont non seulement spécifiques à un type de cancer donné mais aussi fonction de l’individu concerné. Les deux voies méritent d’être explorées.) Les bactéries, toutes procaryotes, sont quant à elles capables d’échanger du matériel génétique entre elles par l’intermédiaire de plasmides, des petits morceaux d’ADN généralement circulaires distincts de l’ADN chromosomique mais qui peuvent parfois s’y intégrer, non seulement entre individus d’une même espèce mais aussi entre individus d’espèces différentes, ce qui augmente leurs chances de s’adapter à un environnement hostile. (dans ce cas les mécanismes qui empêchent d’habitude les mutations génétiques pour garantir la survie de l’espèce sont suspendus, ce qui donne lieu à l’apparition de « monstres » qui ne sont pas viables mais optimise aussi les chances de trouver la parade au changement de l’environnement. Ceci explique que les bactéries deviennent si rapidement résistantes aux antibiotiques, non seulement une espèce pathogène peut elle trouver toute seule les moyens de survivre et les transmettre à ses congénères, mais une bactérie tout à fait inoffensive qui nous est au contraire indispensable,par exemple pour digérer les aliments, peut aussi transmettre les gènes de résistance à l’espèce nuisible. Voilà pourquoi il ne faut pas consommer d’antibiotiques lorsque ce n’est pas absolument indispensable.) Les eucaryotes ont par contre besoin d’utiliser les services des virus pour effectuer cet échange d’informations génétiques, ils sont aussi, voire plus utiles que dangereux pour notre santé. (une piste intéressante pour remplacer les antibiotiques devenus inefficaces est celle des phages, les virus de bactéries, inoffensifs pour nous, spécifiques d’une espèce et mortels pour elles. L’avantage est que les deux types d’organismes évoluent en même temps, le médicament s’adapte tout seul à sa cible. De prometteuses études à ce sujet ont été menées dans les pays de l’est à l’époque soviétique, en particulier à l’université de Tbilissi en Géorgie, mais le financement de la poursuite de ces recherches a connu de nombreux problèmes pour de sombres histoires de brevet et d’exclusivité.)