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Les débuts de l’ère chrétienne : l’héritage d’Hérode le Grand

Pendant son règne, Hérode Ier le Grand avait réussi à instaurer un calme précaire en Judée après plus d’un siècle de guerres civiles, tant par la violence contre l’aristocratie sacerdotale, à commencer par l’élimination des représentants de la dynastie hasmonéenne, dont sa propre femme, Mariamne, et les deux fils qu’il a eu d’elle, Alexandre et Aristobule, que par une politique accommodante avec les non-juifs, tels les Grecs, anciens maîtres de la région, ou les populations des territoires nouvellement conquis et convertis, comme les Samaritains, et l’entreprise de grands travaux destinés à moderniser le pays. Tout cela avec l’appui des Romains qu’il n’hésitait pas à arroser généreusement pour consolider son pouvoir. Mais à sa mort en 4 av-JC, les tensions n’ont pas disparu. Elles resurgissent avec force à la minute même où la période de deuil s’achève. La naissance de Jésus aurait eu lieu à peu près à ce moment.

Sitôt le décès du roi annoncé, son fils, Hérode Archélaos (ou Archélaüs) avait pourtant été acclamé comme nouveau souverain par l’armée et le peuple, l’aîné des survivants, Hérode Boëthos, ayant été exclu de la succession par son père quelques jours seulement avant sa mort parce que sa mère, Mariamne II, avait été accusée d’avoir pris part à un complot pour prendre le trône. Archélaos refuse malgré tout de ceindre la couronne avant de s’être rendu à Rome où il doit recevoir la confirmation de l’empereur Auguste, désigné par son père comme exécuteur testamentaire. Il se comporte néanmoins comme un monarque en promettant de répondre aux doléances du peuple qui demande avant tout un allègement des contributions qui l’accablent, mais aussi la libération des prisonniers politiques. Il promet de répondre favorablement à leurs attentes, mais avant même son départ, certains se rassemblent pour honorer la mémoire de ceux qui ont été exécutés pour avoir mis à bas l’aigle d’or qui ornait le Temple en signe d’amitié avec les Romains, au mépris de la loi mosaïque qui interdisait toute représentation animal dans le lieu sacré, ainsi qu’ils réclament la destitution du Grand prêtre Yoazar, d’origine alexandrine, pour le remplacer par un homme plus pieux, c’est à dire issu de l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem. Dans un premier temps, Archélaos préfère tenter de les persuader de se disperser plutôt que d’employer la force, mais rien n’y fait. Aussi, craignant qu’ils ne rallient plus de monde à leur cause, des milliers de gens affluant au Temple pour la Pâque, il se résout à faire donner la troupe qui opère à un sanglant massacre. Les survivants rentrent chez eux. Il s’en va ensuite à Rome. Le procurateur romain Sabinus prend possession du palais royal de Jérusalem quelques jours plus tard, ainsi qu’il tente de s’emparer des forteresses et de mettre la main sur le trésor du Temple, tout cela bien qu’il ait reçu l’ordre de se tenir à l’écart de la ville du gouverneur de Syrie, Varus (celui-là même qui se suicidera après avoir vu ses légions exterminées par les germains d’Arminius à la bataille de Teutoborg en 9, contraignant les Romains à se cantonner sur la rive droite du Rhin, derrière le limes).

A Rome, les choses ne se passent pas comme Archélaos l’espérait. Son frère, Hérode Antipas, avec le soutien de la sa tante, Salomé, conteste la légitimité de la succession. Il invoque la santé mentale vacillante de son père lors de la rédaction du codicille qui désigne Archélaos comme unique souverain et soutient que seule la précédente version du testament qui le désigne lui devrait par conséquent être retenue comme ayant une valeur juridique, bien que le droit d’aînesse soit en faveur de son frère. Il est appuyé par le fils de Salomé, Antipater, qui accuse Archélaos d’avoir opéré un quasi coup d’état pour s’être comporté en monarque sans attendre la confirmation d’Auguste et de gouverner en tyran vue la répression féroce contre ses opposants. De plus, les lettres qu’Auguste reçoit de Sabinus sont elles aussi en faveur d’Antipas. Nicolas de Damas prend quant à lui la défense d’Archélaos. Il affirme que ses accusateurs l’ont en fait encouragé à exercer le pouvoir sans délai et que l’usage de la force avait été rendue nécessaire, non seulement parce que les séditieux remettaient en cause la royauté, mais également la soumission à Rome et à Auguste. L’empereur remet sa décision définitive à plus tard.

Pendant qu’il réfléchit à la meilleure solution, l’insurrection en Judée s’amplifie. A Jérusalem, l’occupation est très mal vécue. A la Pentecôte, le procurateur romain se retrouve pris au piège dans le palais royal, accolé à la muraille Temple, encerclé par trois camps de Juifs hostiles, mais inexpérimentés. Il demande a Varus de venir l’épauler aussi vite que possible, puis demande à ses hommes de donner l’assaut sur le Temple lui-même. Les troupes romaines reprennent le saint des saints sans grande difficulté avant de se livrer au pillage du trésor. Cela ne fait que convaincre plus de gens de rejoindre la rébellion. Sabinus est à nouveau obligé de se replier dans le palais royal où il choisit de subir le siège en attendant Varus, malgré la proposition ennemie de quitter la ville en sécurité s’il le faisait de son plein gré. Des prétendants au trône prennent la tête d’insurrections dans toute la Judée. La révolte gagne aussi d’autres régions du royaume, comme en Idumée où les vétérans qui ont combattu pour Hérode prennent les armes, contraignant les troupes royales à se réfugier dans les places fortes, ou en Galilée, où un certain brigand, Judas, et ses partisans saccagent les arsenaux avant d’essayer de s’imposer au pouvoir. Cela touche également la Pérée où un esclave, Simon, coiffe la couronne et met à sac Jéricho et sa région avant que sa bande ne soit finalement exterminé par l’infanterie royale, ce qui n’empêche toutefois pas d’autres insurgés d’incendier le palais de Betharamphta. En Judée, un berger du nom d’Athrongéos se prend à son tour pour le roi, réunit une troupe et se met à harceler troupes royales et Romains qui mettront plusieurs mois avant d’en venir à bout. Ces soulèvements, avec à leur tête des individus de toutes conditions revendiquant la royauté, expliquent pourquoi Ponce Pilate condamnera à mort ce Jésus qui laissait planer le doute quant à sa volonté de ceindre la couronne (même ses apôtres y ont cru). Il n’était d’ailleurs -s’il a existé- qu’un parmi une flopée d’autres individus plus ou moins violents du même acabit, dont Barabbas, qui ont subi le même sort en cette époque où l’autorité de Rome était fortement contestée.

Seule l’intervention des deux légions de Varus, appuyées par sa cavalerie et les armées de tous les souverains de la région soumis à Rome, dont le Nabathéen Arétas IV qui espère voir sa légitimité reconnue, ainsi que de récupérer les territoires qu’il dispute à la Judée. Après qu’ils se soient tous rassemblés à Ptolémaïs, Varus envoie un détachement en Galilée, où la ville de Sepphoris est brûlée et ses habitants réduits en esclavage pour leur insubordination, tandis qu’il prend lui-même le chemin de la Samarie, où la capitale restée fidèle est épargnée, alors qu’Emmaüs est détruite par les Romains, pendant que les Arabes d’Arétas ravagent Arous et Sanipho ainsi que tous les villages sur leur passage. Ces deux régions reprises, Varus marche sur Jérusalem. Sa démonstration de force suffit à disperser les troupes juives. Il entre dans la ville sans avoir à combattre. Il fait poursuivre les insurgés dans la campagne et se les fait amener. La majorité est emprisonnée, alors que 2 000 des plus fortes têtes sont crucifiées pour l’exemple. Ne reste que l’Idumée. Arétas est congédié avant cette campagne, Varus jugeant ses méthodes empreintes de haine aussi violentes que contre-productives. Les 10 000 Iduméens en armes se soumettent sans livrer bataille. Varus leur accorde le pardon, à l’exception des chefs de sang royal qui sont envoyés à Rome pour être jugés, puis exécutés.

Pendant que ces événements se déroulent, Auguste reçoit une délégation de Juifs venus se plaindre des méthodes violentes que feu Hérode employait contre son peuple. Un autre de ses fils, Hérode Philippe, en fait partie ; elle a le soutien de la communauté juive de Rome. L’empereur rend ensuite sa décision. Il choisit de diviser le royaume en quatre parties. La moitié, composée de la Judée, de l’Idumée et de la Samarie, revient à Hérode Archélaos, avec le titre d’ethnarque tandis qu’Hérode Antipas reçoit la Galilée et la Pérée et le troisième des frères, Hérode Philippe ou Philippe le Tétrarque, la Batanée, la Gaulanitide, la Trachonitide et l’Auranitide qui son sujets de conflit avec la Nabathée. La quatrième part, à savoir les territoires de Jamina, d’Azotos et de Phasaëlis, reviennent à la sœur d’Hérode le Grand, Salomé, mais sous la dépendance d’Archélaos. Si ce partage peut paraître tout à fait raisonnable comme il évite le déclenchement d’une guerre de succession, nul doute qu’Auguste ne se fait guère d’illusion quant à la viabilité du système vue son expérience du triumvirat. Il désire simplement pour l’instant garder ses troupes afin de stabiliser la partie occidentale de l’empire plutôt que de les envoyer en orient où les Parthes pourraient interpréter ce mouvement comme une agression, mais il pense certainement déjà à transformer le royaume en province romaine. Pour cela, il lui suffira le cas échéant d’intervenir lorsque le conflit pour l’hégémonie éclatera pour imposer la domination de Rome, suivant l’exemple de ce que Jules César avait fait en Gaule.

Si Antipas et Philippe ne rencontrent pas de problème particulier dans leurs tétrarchies où résident essentiellement des « gentils » et des Juifs fraîchement convertis à l’écart des querelles fratricides entre sadducéens et pharisiens, il n’en va pas de même pour Archélaos qui n’arrive pas à imposer son autorité autrement que par la violence, sans parvenir à faire régner le calme et l’ordre. En 6, après 9 ans de ce régime autoritaire, une nouvelle délégation vient se plaindre à Auguste du traitement que la population subit. L’empereur choisit alors de destituer Archélaos et de l’exiler à Vienne, en Gaule. Il n’attribue pas pour autant la Judée et la Samarie à l’un ou l’autre de ses frères, mais il les rattache tout simplement à la province romaine de Syrie et nomme Coponius procurateur. En mettant un étranger à la tête du pays, il espère mettre un terme aux rivalités internes pour le pouvoir qui agitent la région. Mais il se trompe. Une révolte éclate aussitôt après que le gouverneur de Syrie, Quirinius, ait ordonné le recensement des habitants en vue de lever l’impôt. Le soulèvement se produit au prétexte que les Romains violent la Loi mosaïque, comme seul Dieu peut être comptable des âmes humaines d’après elle. La répression s’abat sur les insurgés, et avec elle s’envolent les espoirs d’Auguste de démontrer que l’administration romaine serait plus douce que celle de ses prédécesseurs locaux.

Le mouvement contestataire ne disparaît cependant pas. Ses leaders, Sadoq le Pharisien et Judas le Galiléen (ou de Gamala), s’appuient sur cette partie de la population pour fonder un quatrième courant du judaïsme, alternatif à ceux des sadducéens, des pharisiens et des esséniens, celui des zélotes. Il se caractérise par son fanatisme religieux et son nationalisme farouchement anti-romain qui va se radicaliser au fil du temps jusqu’à viser tous les étrangers, ainsi que les Juifs qui s’accomodent de leur présence et en tirent profit. Les zélotes les plus extrémistes finiront par former l’un des premiers groupes terroristes connu, les sicaires, que les Romains nomment ainsi en référence à la dague, la sica, qu’ils utilisent pour mener leur politique d’assassinats ciblés. Leurs action incessantes à partir des années 50 maintiennent le pays dans un climat d’agitation constante. Dans la Bible, Judas le Galiléen deviendra le prototype du Messie dévoyé au travers du discours de Gamaliel dans les Actes des Apôtres. Il est d’ailleurs fort probable que ce Judas qui s’illustre sur une période de plus de soixante ans désigne en fait plusieurs personnes différentes. Le nom de Judas pourrait bien être passé dans le langage courant dès cette époque en synonyme de traître, à la manière de celui du Norvégien Quisling (le ministre fasciste qui a décrété l’arrêt des combats et a mené la politique collaborationniste avec les nazis) dans les langues anglaise et scandinaves. Il n’est dès lors pas étonnant que la Bible ait donné le même nom à celui qui a trahi le « vrai » Messie ; son surnom d’Iscariote pourrait dériver de sicaire selon certains.

Les débuts de l’ère chrétienne: sous Claude, reconstitution du royaume d’Hérode le Grand, invasion de la Bretagne

Paradoxalement, le meurtre de Caligula va profiter à Agrippa. Le but de la conspiration étant de rétablir la république, elle ne visait pas que l’empereur, mais toute la famille impériale et ses proches. Dans la confusion du massacre perpétré par la garde germaine, Claude, oncle de Caligula et frère de Germanicus, réussit à prendre la fuite et à se cacher. C’est un ami d’enfance d’Agrippa, né la même année que lui, ils ont été élevés ensemble. Claude est le vilain petit canard de la famille, non seulement parce qu’il souffre d’infirmités physiques et qu’il est bègue, ce qui le fait passer pour un benêt, mais aussi pour ses écrits historiques de jeunesse où il dresse un portrait trop réaliste d’Auguste, encore vivant à leur publication, trop favorable à Marc Antoine son grand-père maternel. Sa mère l’a élevé seule suite à la mort de son père Nero Claudius Drusus alors qu’il n’avait qu’un an, mais elle le rejette à l’apparition de son handicap et le confie à Livie, sa grand-mère paternelle qui ne le traite pas moins durement, chargeant un « ancien meneur de mules » (d’après Suétone) de le faire sortir de son apparente apathie et de vaincre sa prétendue paresse. Il se réfugie dans l’étude. Son intérêt pour la culture et ses symptômes ayant régressé à l’adolescence, Tite-Live et Athénodore sont chargés de son éducation. Il suscite alors de grands espoirs, bientôt effacés par le regard critique qu’il porte sur Auguste. Il est définitivement exclu de la carrière publique lorsque Tibère lui refuse à plusieurs reprises de suivre le cursus honorum. Il est cependant apprécié par les chevaliers qui le proposent comme représentant de leur ordre à la mort d’Auguste et de puiser dans les fonds publics pour la reconstruction de sa maison lorsqu’elle vient à brûler. Tibère rejette ces deux requêtes. Caligula le nomme toutefois co-consul en 37, pour bénéficier de l’aura du très aimé Germanicus. Les tourments incessants que Caligula lui fait subir ont un grand impact sur sa santé fragile.

C’est donc cet homme qui se cache en espérant échapper à la mort. Il est découvert par un garde prétorien. Ce soldat et son escouade ne sont pas là pour le tuer, au contraire ils le recherchent pour le protéger et l’emmener à leur camp. Agrippa aurait été à leur tête. Selon la légende, Gratus, le garde, aurait immédiatement reconnu Claude comme son empereur. Il se peut aussi que ce n’ait été qu’une mise en scène destinée à masquer le fait que Claude et peut être Agrippa avaient pris part à la conjuration. Après avoir été mis au ban pour son portrait d’Auguste, Claude comprenait parfaitement l’intérêt de raconter une histoire différente de la réalité (il entretiendra d’ailleurs la rumeur selon laquelle il aurait été un fils illégitime d’Auguste durant son règne). Mieux vaut avoir miraculeusement échappé au massacre grâce aux dieux que d’assassiner froidement celui dont on veut prendre la place. Toujours est-il qu’il se retrouve en sécurité.

A l’annonce de la mort de l’empereur, le Sénat se réunit rapidement, mais il n’arrive pas à se mettre d’accord sur le nom du sénateur qui prendra le titre de Princeps. Une nouvelle guerre civile pourrait éclater. Lorsqu’ils sont informés de ce que les prétoriens soutiennent Claude, les sénateurs exigent qu’il vienne devant eux pour recevoir leur approbation. Il refuse, conscient de ce que les conjurés pourraient bien tenter de l’éliminer par peur des représailles. Agrippa aurait été chargé de faire la liaison entre les interlocuteurs. Il promet la clémence aux conspirateurs, seuls leurs chefs, Cassius Chaerea et Lupus auront à répondre de l’assassinat. Claude est proclamé empereur sous la pression de la garde prétorienne qui encercle le Sénat. En récompense pour son aide précieuse, Agrippa reçoit les territoires de Samarie, d’Idumée et de Judée, ainsi que la villa d’Abila et est déclaré rex amicus et socius populi Romani (roi ami et allié du peuple romain), comme Hérode le Grand dont il a finalement reconstitué le royaume. Son frère, Hérode de Chalcis, se voit attribuer la principauté qui lui donne son nom.

En plus de cette version, Flavius Josèphe en donne une autre où il minimise le rôle joué par Agrippa. Sa couronne n’est en effet pas qu’un cadeau pour service rendu, mais elle traduit le changement d’orientation politique de Claude. Il rend son royaume à Antiochos IV de Commagène (Caligula le lui avait donné en 38, puis repris en 40), il libère Mithridate et le rétablit en Arménie, et il redonne son indépendance au royaume du Bosphore qui échoit à Mithridate II qui règne aussi sur la Colchide, tandis que Polémon II du Pont qui a perdu ces territoires reçoit des terres en Cilicie en compensation. Son but est évidemment d’empêcher le développement d’un foyer nationaliste dans la région, mais en 43, il réunit aussi la Pamphylie et la Lycie pour les transformer en province sénatoriale. Il fait de même ailleurs avec la Thrace, la Maurétanie et la Norique. Il relance ainsi la politique d’expansionnisme gelée par Auguste pour redonner une perspective d’enrichissement aux sénateurs. Cela témoigne de sa volonté de se concilier le Sénat qui lui reproche d’être arrivé au pouvoir grâce à la garde prétorienne et non par la voie parlementaire. Il s’assure en même temps de la fidélité des militaires qui se voient attribuer des terres dans les nouvelles colonies à leur retraite.

Son attitude envers les Gaulois est certainement la meilleure illustration de la politique qu’il désire mener. Né à Lyon, Claude a des attaches particulières avec la Gaule qui est aussi un foyer potentiel d’insurrection. Elle s’est déjà révoltée en 21, lorsque les Andécaves et les Turones, bientôt rejoints par les Trévires, les Eduens et les Séquanes se sont unis pour se libérer du poids des impôts que Tibère venait d’augmenter. Les légions de la garnison de Lyon et celles du Rhin avaient dû intervenir pour les faire rentrer dans le rang. L’empereur met en place une stratégie qui comporte deux volets pour éviter que cela ne se reproduise. Le premier consiste à accorder la citoyenneté romaine aux habitants d’un grand nombre de cités gauloises. Il leur ouvrira plus tard (48) l’accès à la magistrature, ce qui leur permettra d’entrer au Sénat. Il reprend là la méthode qui avait permis à Sertorius d’être soutenu par les tribus ibères et lusitaniennes. Le second a pour but de couper les éléments rebelles de leurs bases arrières situées en (Grande-)Bretagne, ainsi qu’à faire main basse sur les mines de cuivre qui assurent la prospérité de l’île et des marchands romains qui y sont installés depuis les expéditions de Jules César. Claude utilise justement le stratagème qui avait permis à son illustre prédécesseur de conquérir la Gaule pour y envoyer ses légions. Quatre d’entre elles débarquent en 43, sous le prétexte de rétablir le fidèle allié atrébate Verica, venu à Rome demander de l’aide après qu’il ait été dépossédé de son bien par les Catuvellauni. Claude s’y rend en personne pendant une quinzaine de jours, accompagné d’éléphants de guerre. La campagne est un succès. Les Cattuvellauni sont battus, même si leur chef Caratacos parvient à s’enfuir et à trouver refuge chez les Ordovices, ainsi que leurs alliés Trinovantes dont la capitale Camulodunum est prise et transformée en colonie pour les vétérans romains. Un triomphe est décerné à Claude pour cette victoire, ainsi que le nom de Britannicus qu’il n’emploiera cependant pas pour garder celui de feu son frère Germanicus. Cet exploit le fait apparaître dans la continuité de Jules César. La guerre n’est toutefois pas finie, elle dure jusqu’en 51, date de la capture de Caratacos, livré par la reine des Brigantes, Cartimandua après la défaite des Ordovices et des Silures qu’il avait convaincus de le rejoindre. Fait exceptionnel, alors qu’il devait être exécuté comme de coutume lors du triomphe qui s’ensuivit, Caratacos fut épargné et put finir sa vie à Rome suite au discours émouvant qu’il prononça devant l’empereur. La conquête de la Bretagne ne sera achevée qu’une trentaine d’années plus tard.

Mais avant tout cela, l’une des premières préoccupations de Claude est de rétablir l’ordre et la paix à Alexandrie. Aussi prend-il un décret qui rappelle que les Juifs alexandrins ont le droit de vivre selon leur lois et que personne ne peut les obliger à faire des choses interdites par la Torah. Ce privilège ne tarde pas à être étendu à tout la diaspora juive de l’empire. Agrippa et Hérode de Chalcis sont nommés censeurs des mœurs juives pour toute la diaspora. C’est à ce titre qu’Agrippa fait retirer une statue de Claude installée par les païens dans la synagogue de Dôra, ville phénicienne pourtant située en dehors de son royaume. Sa réputation de grande piété lui permet d’être le premier roi hérodien à être autorisé à assister aux cérémonies à l’intérieur du Temple. Cela n’empêche pas qu’il doive avoir eu des relations compliquées avec les Grands Prêtres, aucun de ceux qu’il nomme, choisis dans les familles Anân et Boëthos, ne tenant plus de deux ans avant d’être remplacé. Peut être est-ce dû à son inclination supposée pour le parti pharisien, ce qui lui vaut à la fois l’inimitié des sadducéens, mais aussi celle d’une partie de ses sujets grecs païens. Il ne s’oppose pourtant pas à l’exécution de Jacques, fils de Zébédée, ni à l’incarcération de Pierre que demandent les premiers et fait construire théâtres, amphithéâtres et termes pour satisfaire les seconds. Il va même jusqu’à organiser des jeux qui comportent des combats de gladiateurs malgré l’interdiction religieuse qu’il contourne en faisant combattre des condamnés.

Il s’attire de plus la suspicion des Romains, celle du gouverneur de Syrie, Vibius Marsus, en particulier. Parmi les travaux qu’il entreprend, dans la lignée d’Hérode le Grand, il fait renforcer les fortifications de Jérusalem dont la reconstruction avait été autorisée par Jules César après que Pompée les eût fait raser. Vibius en informe Claude qui ordonne l’arrêt immédiat du chantier. Il commet une autre faute en 44 lorsqu’il organise une réunion avec son frère, Hérode de Chalcis, Sampsigeramos, roi d’Emèse, Antiochos de Commagène, Cotys, roi du Bosphore et de Colchide qui vient de détrôner son frère Mithridate et Polemon II du Pont. Vibius Marsus voit d’un très mauvais œil cette conférence régionale qui remet en cause son pouvoir en donnant un rôle central à Agrippa autant qu’il attise la jalousie des Syriens. Il les accuse de projeter une alliance avec les Parthes. Il exige que les participants se séparent et rentrent sans délai dans leurs royaumes respectifs. Rome ne peut pas tolérer que des acteurs locaux acquièrent trop de puissance, surtout dans une région située à une frontière aussi sensible.

Peu de temps après, Agrippa préside les jeux de Césarée où il paraît vêtu d’une parure d’argent étincelante. Il fait forte impression sur la foule, surtout composée de « grecs » dans cette ville, qui le compare à un dieu. Il ne relève pas le blasphème que cela constitue. Deux jours plus tard, il est pris de violentes douleurs au ventre. Il souffre le martyr cinq jours durant avant de mourir. Si certains interprètent cet épisode comme le châtiment infligé par l’Eternel à un homme qui se prenait pour un dieu vivant, les rumeurs d’empoisonnement par les Romains se répandent comme une traînée de poudre. L’hypothèse reste fort possible bien qu’une cause naturelle ne puisse être totalement écartée, cela demeure un mystère. Les païens fêtent la disparition du roi. Pour sa succession, Claude ne désigne pas Agrippa II, fils d’Agrippa âgé de 17 ans seulement, mais il incorpore le royaume à la province de Syrie. Il tente cependant une séparation des pouvoirs politiques et religieux en chargeant Hérode de Chalcis de la responsabilité du Temple de Jérusalem et de la nomination des Grands Prêtres au lieu de les confier au gouverneur romain comme dans le rattachement précédent. Le retour à la souveraineté nationale semble fortement compromis, mais il subsiste toutefois l’espoir de voir Agrippa II monter sur le trône de son père. La partie des Juifs les plus nationalistes, les zélotes, se radicalise et va faire tout son possible pour que cela se produise. Des émeutes et des affrontements ont lieu en Judée, Galilée et Samarie au cours des années suivantes. Les Romains les répriment violemment à chaque fois, non sans que Claude ait demandé conseil à Agrippa II sur la conduite à tenir. A la mort d’Hérode de Chalcis en 48, Agrippa II n’hérite que de la principauté de son oncle et de sa prérogative à nommer les Grands Prêtres. En 49, Claude fait expulser les Juifs de Rome pour prosélytisme actif. Dans sa « Vie des douze césars », Suétone mentionne que cela vise les adeptes d’un certain Chrestos, l’Oint en grec. S’il est tentant d’identifier ce personnage à Jésus Christ, l’hypothèse me semble hautement improbable. Selon moi, il désignerait plutôt ceux qui attendent encore l’arrivée du Messie et se sont donné pour mission de hâter son avènement en provoquant l’Apocalypse. Ceux-là ont pu tenter de recruter les partisans de la République et les étrangers sous domination romaine en leur promettant d’être sauvés à la fin des temps qu’ils estimaient proche et assouplir les règles du judaïsme en ce qui concerne la circoncision et les interdits alimentaires pour les séduire plus facilement. Claude aurait pu craindre qu’un parti anti-impérial cristallise autour d’eux. Ce bannissement a pu en pousser quelques uns à basculer dans l’extrémisme, jusqu’à constituer l’un des premiers groupes terroriste de l’Histoire, les sicaires ; leurs premières actions se situent aux alentours de 52, et leur premier coup d’éclat en 56 avec le meurtre du Grand Prêtre Jonathan ben Hanan. Inversement, d’autres ont pu prôner l’abandon de toute forme de violence et justifier leur position en affirmant que le Messie avait déjà effectué son passage sur terre sans que personne ne s’en soit aperçu. Ceux-là deviendront les chrétiens au sens où nous l’entendons, et encore faudra t-il que d’autres événements se produisent pour que leur pensée prenne forme, puis se répande.

Les débuts de l’ère chrétienne : Sous Néron, Boadicée, incendie de Rome

Pendant que Corbulo est aux prises avec les Parthes en Orient, d’autres événements se déroulent en (Grande-)Bretagne où la conquête se poursuit. Elle est calquée sur celle de la Gaule par Jules César. Deux faits marquants ont lieu aux alentours de l’année 60, sous la gouvernance de Caius Suetonius Paulinus. Il commence par se rendre sur l’île de Mona (Anglesey), au nord-ouest de l’actuel Pays de Galles, connue pour être un sanctuaire pour les druides, mais aussi une base arrière pour les rebelles celtes. Il se montre impitoyable. Toute la population est massacrée, femmes et enfants compris.

Au même moment, l’insurrection gagne le côté nord-est de la (Grande-)Bretagne. Une femme, la reine Boadicée (ou Boadicéa, Boudicca) est à sa tête. Elle fait partie de la tribu des Iceni. Le roi, Antedios, avait pourtant fait alliance avec Rome dès l’arrivée des légions en 43, politique poursuivie par son successeur Prasutagos, mari de Boadicée. Un accord tacite prévoyait que son territoire devait revenir aux Romains à la mort de ce dernier. Cela se produit en 59-60. Il lègue en effet ses terres à l’empire, mais pas toutes, il en octroie une partie à sa femme. Le procurateur Catus Decianus en est fort contrarié. Aussi augmente t-il les impôts, saisi arbitrairement les biens des gens, ainsi qu’il exige qu’une partie de la population lui soit livrée pour travailler dans les mines à l’état d’esclaves. S’en est trop pour Boadicée qui refuse catégoriquement de s’exécuter, annule le testament de son mari et déclare caducs tous les traités passés avec Rome. Catus Decianus se rend sur place avec ses soldats, fait flageller Boadicée en place publique pendant que ses deux filles sont violées. Ces exactions insupportables poussent le peuple à la révolte. Boadicée le mène à la guerre.

La reine commence par rallier à sa cause les Trinovantes, les Catuvellauni, les Dobunni et les Atrebates, puis elle se lance dans un périple sanglant où les civils Romains sont exterminés de manière abominable. Elle réduit en cendres la colonie de Camulodunum (Colchester), fait le même sort à Verulamium (St Albans), puis à Londinium. Plus de dix mille Romains trouvent la mort au cours de ces événements. Néron ordonne à Paulinus d’intervenir d’urgence et de lui ramener la reine barbare morte ou vive. Il part avec deux légions. La bataille à lieu dans la plaine de Mancetter, toute l’armée de Boadicée périt au combat. Elle même blessée, elle est faite prisonnière et meurt peu après, soit de maladie, soit elle se suicide en absorbant du poison. Peut être une de ses filles a-t-elle survécu. Quoi qu’il en soit, Boadicée devient le symbole de la résistance à l’envahisseur, à l’image de ce qu’est Vercingétorix en France.

Tant que nous y sommes, ne pourrait-on pas imaginer que cette reine guerrière ait pu servir de modèle à la construction d’un autre personnage célèbre de l’histoire de France : Jeanne d’Arc. En effet, on sait que les Annales de Tacite, où Boadicée est mentionnée, étaient connus à cette époque. Le passage où il mentionne Christ a même été « découvert » (peut être ajouté à ce moment ou par les Romains lors de l’adoption du christianisme) précisément en 1429 par Poggio Bracciolini. Il se pourrait donc que les Anglais aient récemment appris l’existence de cette reine rebelle qui a perpétré un massacre de grande ampleur et que les Français aient jugé opportun de faire courir le bruit que leur armée était menée par une femme pour semer la terreur dans les rangs ennemis. Les Français auraient alors pu judicieusement superposer l’image de la guerrière rebelle à celle de la vierge Marie pour lui donner en plus une caution divine, et voilà Jeanne d’Arc. Ce n’est encore une fois qu’une hypothèse funky, qu’il m’est impossible de plus étayer et que je ne défendrai pas outre mesure.

Le 18 juillet 64, une catastrophe se produit : le grand incendie de Rome. Il fait rage pendant six jours, ne laissant que quatre quartiers intacts sur les quatorze que comptait la ville, trois ayant été réduits à néant. Lorsqu’il se déclenche, Néron est à Antium. Les incendies n’étaient pas rares à Rome, les rues étroites et les maisons accolées avec des étages en bois qui s’avançaient jusqu’à presque toucher leurs vis à vis favorisant leur propagation. Aussi, l’empereur tarde t-il à rentrer. Il n’aurait daigné se déplacer qu’à partir du moment où il aurait été informé que les flammes menaçaient son palais, nous dit Tacite (« Annales » livre XV, § 39). Il ne parvient toutefois pas à le sauver, mais il prend aussitôt des mesures pour aider la population désemparée en lui ouvrant le Champ de Mars, ainsi que ses propres jardins où il fait ériger des abris de fortune. Il ordonne de surcroît que le prix du blé soit réduit au minimum, trois sesterces le modus (40,1 litres). Mais comme toujours lors de ce genre d’événement traumatisant, il est vite accusé d’avoir lui-même organisé la destruction de la ville (tout comme le gouvernement américain est accusé d’avoir planifié le 11 septembre). Tacite relate que des gens, pillards ou agents de l’état, auraient empêché l’extinction du feu à son déclenchement, puis qu’il aurait été réactivé à partir de la maison de Tigellin alors que les travaux de sape étaient sur le point d’en venir à bout, et finalement que Néron aurait été vu en train de jouir du spectacle destructeur, qu’il aurait joué de la lyre en déclamant le poème sur la destruction de Troie vêtu de son habit de spectacle (d’ap. Suétone qui dresse de lui un portrait fort hostile, l’empereur n’ayant pour lui organiser le déblaiement des décombres uniquement pour s’approprier les biens des particuliers qui avaient été épargnés).

Ces soupçons n’ont pu être que renforcés par sa décision de s’approprier une grande partie des zones ravagées pour y construire un ensemble à la hauteur de sa mégalomanie, la Domus Aurea, composée d’un palais aussi vaste que somptueux (Vespasien le fera par la suite enterrer ; sa redécouverte au XVème siècle est à l’origine du mot « grotesque », en référence aux scènes qui ornaient ses murs), mais aussi de jardins gigantesques où se côtoyaient cultures, pâturages, vignobles et forêts, avec animaux domestiques et sauvages, plus des villages pour reconstituer un paysage de campagne, mais aussi un immense lac, et pour couronner le tout, une statue monumentale du maître de céans qui contemplait son ouvrage. A sa décharge, on peut dire que ces travaux somptuaires sont à l’origine d’un renouveau artistique et architectural, mais aussi qu’il opère une modernisation de Rome en imposant la construction de rues larges et droites pour favoriser la circulation, qu’il limite la hauteur des habitations qui devront dorénavant être bâties en pierre et non en bois, sans qu’elles n’aient de murs mitoyens, et enfin qu’elles soient dotées de cours intérieures et de galeries en façade pour abriter les piétons des intempéries ou du soleil, qu’il se propose de financer sur ses propres deniers. Des aqueducs doivent également desservir toutes les parties de la ville. Des mesures similaires seront prises après le grand incendie de Londres de 1666. Hausmann s’en inspirera pour sa modernisation de Paris qui devait empêcher la propagation des incendies, des épidémies, ainsi que des révoltes en permettant à la troupe de faire usage de ses canons.

Néron cherche bien entendu à se défaire de ces accusations. Il désigne ceux que Tacite appelle « chrétiens » comme coupables. Bien que les « Annales » disent explicitement qu’ils portaient ce nom en référence à « (…)Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus » (livre XV, § 44), ce nom ne désigne peut être pas ceux que nous pensons, mais un autre courant messianiste. La confusion vient peut être de Tacite lui-même, qui, lorsqu’il écrit ses Annales en 110, a pu avoir vaguement entendu parler du christianisme, mais n’a pas eu accès aux écrits qui le définissent, ceux-ci n’ayant commencé à circuler qu’une trentaine d’années plus tard avec l’arrivée de Marcion de Sinope à Rome. Au moment où il écrit, la transmission du christianisme ne se faisait que de manière orale. Il a donc pu penser que c’était la doctrine au nom de laquelle agissaient cette « (…) classe d’hommes détestés pour leurs abominations » (ibid.), sans vraiment la connaître. Une fois connue, l’amalgame avec le mouvement terroriste qu’il veut désigner a pu être entretenu par le pouvoir impérial ; un ennemi intérieur étant toujours politiquement utile pour détourner l’attention du pékin moyen des problèmes fondamentaux. Sinon, la mention de Christ et Pontius Pilatus a pu être ajoutée ultérieurement par les copistes romains du IVème siècle, après l’adoption du christianisme par Constantin, à la fois pour témoigner de la présence précoce de cette religion à Rome, ainsi que pour justifier de l’abandon du culte impérial par le martyr et les accusations injustes de l’empereur de l’époque. Finalement, c’est peut être Poggio Bracciolini lui-même, le découvreur du passage au XVème siècle qui l’a ajoutée, pour que des casse couilles dans mon genre ne viennent pas lui dire que le terme « chrétien » ne revêtait pas la même signification au Ier siècle.

Qui étaient alors ces hommes détestés pour leurs abominations, convaincus de haine pour le genre humains, coupables et qui eussent mérité les dernières rigueurs ? Il s’agit vraisemblablement de sicaires, qui tiennent leur nom de la sica, le poignard qu’ils utilisaient pour commettre des assassinats politiques en Judée. S’agissant ici d’un incendie, les caractériser par cette arme n’aurait pas eu de sens. Tacite emploie donc un terme plus générique qui fait sans doute référence aux juifs que Claude avait expulsé de Rome en 49 pour prosélytisme car il les soupçonnait de vouloir organiser un parti anti-impérial. Ce mouvement a certainement pris naissance après 44, au moment où l’espoir d’un retour à la souveraineté nationale s’est éloigné, quand les territoires d’Hérode Agrippa, qui avait réussi à reconstituer le royaume d’Hérode le Grand, ont été intégrés à la province romaine de Syrie au lieu de revenir au jeune Agrippa II. C’est alors qu’a dû germer l’idée de rassembler tous les peuples qui aspiraient à se libérer de la domination romaine, en premier lieu ceux des royaumes orientaux, les « Grecs », mais aussi peut être des Gaulois, des Bretons, des Ibères, des Maurétaniens et des Illyriens, voire des Romains qui en espéraient un enrichissement personnel. Ces gens issus de différentes cultures ont pu se retrouver autour du concept de dieu unique, par l’intermédiaire de philosophes grecs, comme Aristote et Platon, qui voyaient dans chaque dieu du panthéon l’émanation d’un seul et même principe. Pour qu’ils puissent y adhérer plus facilement, les règles du judaïsme, comme la circoncision et les interdits alimentaires, devaient être assouplies.

Leur dogme s’appuyait sur le fait qu’ils pensaient que le règne de ce dieu unique ne deviendrait possible qu’après le passage sur terre du Messie, le Christ qui signifie l’Oint en grec, qui ne viendrait lui-même qu’après que l’Apocalypse se soit produite. Ils se devaient donc de faire en sorte que cet événement, qu’ils assimilaient à la destruction du pouvoir romain, se produise aussi tôt que possible. Comme ils ne devaient pas être très nombreux, ils choisissent de commettre des actes terroristes pour y arriver. Ces attentats devaient soit inciter les peuples à une insurrection spontanée, soit les pousser à rejoindre les rangs nationalistes, suite à la répression que Rome ne manquerait pas d’exercer. Le terrorisme est encore basé sur la même théorie de nos jours. Dès lors, rien d’étonnant à ce que ces chrétiens qui voulaient hâter la venue du Messie, soient qualifiés d’hommes détestés pour leurs abominations, qu’ils aient été convaincus de haine pour le genre humain et reconnus comme coupables qui eussent mérité les dernières rigueurs. Pour les Romains de cette époque, chrétien était synonyme d’Al-Qaïda, et cela regroupait d’ailleurs des groupuscules d’origine aussi diverses, parfois opposés, sans réelle organisation centrale. Il n’est donc pas totalement exclu que ces extrémistes aient effectivement été responsables de l’incendie de Rome, bien que l’hypothèse accidentelle reste beaucoup plus probable.

Si rien n’atteste de la présence de sicaires à Rome en 64, ils sont en revanche actifs en Judée. Le premier meurtre retentissant qu’ils commettent remonte à 56, avec l’assassinat du Grand Prêtre Jonathan ben Hanan, peut être à l’instigation du procurateur de Judée, Antonius Felix, selon Flavius Josèphe (les Américains ont eux aussi financé les moudjahidin en Afghanistan pendant la guerre contre les Russes avant qu’ils ne se retournent contre eux sous le nom d’Al-Qaïda). Cela démontre deux choses. Premièrement que les motivations des sicaires ne sont pas uniquement politiques, mais qu’ils sont aussi intéressés par l’argent (comme certains groupes se réclamant d’Al-Qaïda), ce qui les distingue des zélotes, et deuxièmement que les Romains utilisent une fois de plus la stratégie de la division interne pour qu’ils puissent intervenir et imposer leur autorité, comme César l’a peut être fait avec Vercingétorix en Gaule. Les sicaires assassinent des Romains ou des Juifs qui s’accommodent de la présence de l’occupant. Ce climat d’insécurité pousse les grandes familles sacerdotales à s’entourer de milices pour assurer leur protection.

Nul doute que Néron fait référence à ces meurtres commis en Judée lorsqu’il accuse les chrétiens d’avoir incendié Rome. Il fait avouer leur croyance au Messie aux juifs qu’il arrête, puis tous ceux que ces gens dénoncent sous la torture. 300 personnes auraient ainsi été condamnées à mort. Néron fait un spectacle de leur supplice. Certains sont dévorés par des chiens, d’autres crucifiés, et d’autres encore enduits de poix puis brûlés vifs. La calamité qui s’est abattue sur la ville n’empêche toutefois pas Néron de s’amuser comme à son habitude. Il assiste aux jeux du cirque en se mêlant à la population sous un déguisement et participe aux courses de chars. Ce manque d’affliction manifeste provoque une vague de compassion pour les chrétiens qu’il fait martyriser, plus pour son propre plaisir que pour protéger la population d’après les sinistrés.

Les débuts de l’ère chrétienne : la grande révolte des juifs

En 66, la grande révolte des Juifs commence. Le contexte dans lequel elle se déclenche est assez compliqué. A la mort d’Hérode Agrippa en 48, son fils, Agrippa II, n’hérite pas des territoires de son père qui avait réussi à reconstituer le royaume d’Hérode le Grand. Ils sont intégrés à la province romaine de Syrie. Agrippa II reçoit quand même le petit royaume de Chalcis à la mort de son oncle l’année suivante, ainsi que la prérogative de nommer le Grand Prêtre du Temple de Jérusalem. Les nationalistes juifs qui voient la perspective d’un retour à la souveraineté s’éloigner se radicalisent. Ils forment alors un nouveau courant du judaïsme, les zélotes, qui attendent impatiemment la venue du Messie pour que justice leur soit rendue. Les tensions entre ces fondamentalistes et les païens, les « Grecs », s’accroissent et tournent à plusieurs reprises à l’affrontement en Judée, en Galilée et en Samarie. Les Romains répriment violemment les fauteurs de trouble ; l’empereur Claude doit même à deux reprises rendre un arbitrage, des citoyens romains étant concernés. Il consulte Agrippa II dans les deux cas. Les zélotes en viennent également aux mains avec les pharisiens et les sadducéens, partisans de l’entente avec Rome. Tout cela se déroule sur fond de crise qui oppose Romains et Parthes pour le trône d’Arménie depuis 51. Les Parthes ont certainement contribué à ce désordre en soutenant financièrement les nationalistes, tout comme les Romains soutenaient les opposants parthes.

A la mort de Claude, en 54, Néron pense pouvoir apaiser la situation en donnant les anciens territoires de Philippe le Tétrarque, la Batanée, l’Aurantide et la Trachontide, ainsi que l’Iturée et la Gaulantide à Agrippa II. Gnaeus Domitius Corbulo a sans doute contribué à cette décision qui devenait urgente à prendre, les Parthes ayant envahi l’Arménie à cette date. En 61, Agrippa II recevra en plus une partie de la Galilée et de la Pérée. La majorité des zélotes a dû être plutôt satisfaite de ce retour d’un souverain juif dans la région, mais une fraction d’entre eux, qui deviendront les sicaires, ont dû estimer qu’ils ne pouvaient pas faire confiance à ce roi à la botte de Rome où il avait été élevé. Les sicaires assassinent le Grand Prêtre Jonathan ben Hanan en 56, peut être à l’instigation du procurateur de Judée, Antonius Felix. Le remplaçant que nomme Agrippa II, Ishmael ben Phabi, ne fait pas l’unanimité, il est contesté par certains des prêtres du bas clergé attachés au Temple, les lévites. La querelle semble avoir porté sur la collecte de l’impôt. Agrippa II commet ensuite une autre erreur, il se fait aménager un appartement au sommet de son palais de Jérusalem d’où il peut observer ce qui se passe dans le Temple. Cette intrusion du roi dans les affaires religieuses étant insupportable à Ishmael ben Phabi, il fait ériger un mur pour échapper au regard d’Agrippa, qui ordonne en retour la destruction dudit mur. Ishmael part à Rome pour plaider sa cause auprès de l’empereur. Néron tranche en sa faveur, mais il le garde néanmoins comme otage à la demande d’Agrippa. Celui-ci nomme alors Joseph Qabi ben Simon Grand Prêtre, sur ordre de Rome. Agrippa a perdu tout crédit auprès des Juifs. Aussi durant cette même année 63, le remplace t-il par Hanan ben Hanan, puis par Josué ben Damnée et enfin par Josué ben Gamla (fiancé à Martha, fille de Boëthos). Qu’ils soient des familles Phabi, Hanan ou Boëthos, plus aucun ne parvient à obtenir le consensus. Mattatiah ben Théophile, originaire de Galilée, qui leur succède de 65 à 66 n’y parvient pas plus.

Le cas de Hanan ben Hanan est particulièrement instructif pour se faire une idée de ce que le terme « chrétien » recouvrait à cette époque. Agrippa II, qui désire marquer son indépendance vis à vis de Rome, profite de ce que le procurateur Porcius Festus vient de mourir et de ce que son successeur, Lucceius Albinus tarde à arriver pour le nommer. Sitôt en poste, Hanan fait condamner à mort Jacques, frère de Jésus (« frère » peut aussi bien signifier qu’il était le fils de Joseph et Marie, que le fils de Joseph issu d’un précédent mariage et même qu’il était seulement cousin de Jésus). Ce Jacques était un « chrétien » qui reconnaissait Jésus comme étant le Messie, mais ce n’est pas le motif de sa condamnation. Hanan le fait lapider car il lui reproche de s’être trop rapproché des zélotes, eux aussi considérés comme « chrétiens », mais qui attendent encore la venue du Messie. Hanan se fonde sur ce que Jacques a eu une attitude hostile envers Paul de Tarse lors de son passage à Jérusalem en 58. Paul de Tarse est lui aussi « chrétien », il reconnaît Jésus comme le Messie, mais contrairement à Jacques, il prône le rejet partiel des lois de Moïse, c’est à dire le refus de la circoncision et l’abandon des interdits alimentaires, ce qui permettrait d’intégrer plus facilement les Grecs « craignant dieu » par un simple baptême. Le terme « chrétien » désigne donc plusieurs courants, celui des zélotes qui attendent l’arrivée du Messie et qui estiment qu’elle ne se fera qu’à condition que la terre sainte soit rendue aux seuls Juifs, celui des nazaréens que représente Jacques, qui pensent que Jésus était le Messie mais qui sont attachés au strict respect de la loi mosaïque, celui de Paul de Tarse, qui correspond à notre conception de « chrétien », qui reconnaît Jésus comme le Messie et veut intégrer les étrangers en abandonnant certains préceptes de la Loi, et peut être encore les sicaires, qui ne sont pas adeptes de Jésus, mais attendent eux aussi la venue du Messie et qu’il faut non seulement chasser pour cela les étrangers, mais aussi éliminer les « mauvais » Juifs qui ont collaboré avec les Romains, ce qui correspond à la définition de l’Apocalypse. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits, un peu comme dans les divers courants de l’écologie qui ressemble elle aussi peu ou prou à une forme de religion. L’exécution de Jacques, frère de Jésus sert de prétexte à Lucceius Albinus pour demander le limogeage de Hanan ben Hanan à Agrippa II.

En 66, la situation du Levant est donc on ne peut plus explosive. La question du statut de la ville de Césarée va être l’étincelle qui va mettre le feu aux poudres. Là, les tensions déjà vives entre Juifs et païens grecs s’enveniment encore lorsqu’un homme est pris à sacrifier des oiseaux à l’entrée de la synagogue un jour de shabbat. Une émeute éclate entre ces deux parties de la population. Une délégation de Juifs, se rend ensuite à Sébaste pour demander justice au procurateur Gessius Florus. Il se déclare incompétent ; pour lui, la question relève de l’autorité de l’empereur qui seul peut trancher. Néron déclare alors que Césarée est une cité exclusivement grecque, ce qui déchoit de facto les Juifs de la citoyenneté romaine. Fort de ce jugement, Florus s’enhardit. Il prélève d’autorité dix-sept talents sur le trésor du Temple de Jérusalem pour le service de l’empereur. L’agitation gagne aussi cette ville. Florus la réprime durement, les contestataires, dont des femmes et des Juifs de l’ordre équestre qui ont la citoyenneté romaine et relèvent donc de la justice impériale selon l’usage, sont condamnés à être flagellés avant d’être crucifiés. Les notables sont de plus humiliés, contraints d’ovationner les troupes qui viennent de sévir. Agrippa II est à ce moment en déplacement à Alexandrie, mais sa femme Bérénice est présente. Elle tente d’intercéder en faveur des accusés ; sans aucun succès. Suite à ce déni de justice, les troubles s’étendent à d’autres villes, non seulement en Judée, mais aussi à d’autres au-delà des frontières où la diaspora est présente, dont Alexandrie.

Ces provocations sont si grossières qu’on peut se demander si les Romains ne cherchent pas délibérément le conflit, sans qu’on puisse pour autant leur reprocher d’en avoir pris l’initiative, un peu comme Bismarck cherche à « exciter le taureau français » avec sa formulation outrageante de la dépêche d’Ems (voir Naissance du dernier empire européen 1, 2, 3). Il ne faut pas oublier que 66 est l’année où Tiridate se rend à Rome pour recevoir la couronne d’Arménie des mains de Néron. La non ingérence des Parthes dans les affaires romaines alors que des opérations militaires s’annonçaient à leur porte étaient un gage de bonne entente autrement plus important qu’une simple allégeance qui ne repose que sur des mots. L’importante communauté juive de Babylone devait pourtant faire tout ce qu’elle pouvait pour que Vologèse intervienne.

Au moment où les violences éclatent à Alexandrie, Tiberius Julius Alexander vient d’être nommé préfet d’Egypte. Issu d’une famille puissante, neveu du célèbre Philon d’Alexandrie, il a le privilège d’avoir la citoyenneté romaine, ce qui lui a permis de suivre le cursus honorum et d’entrer dans l’ordre équestre. Il est juif, mais loin d’être un fervent pratiquant, il prend au contraire beaucoup de liberté par rapport à la Loi, ce que lui reproche Flavius Josèphe lors de leur rencontre. Quand les troubles atteignent Alexandrie, il tente tout d’abord une conciliation entre Juifs et Grecs, lance des appels au calme, mais il prévient que c’est là la l’unique chance d’arriver à une résolution pacifique du conflit et qu’il fera intervenir la troupe si les émeutes ne cessent pas. Le calme ne revenant pas, il s’exécute. Des milliers (50 000, d’après Flavius Josèphe) de Juifs sont massacrés ; leurs maisons sont pillées et incendiées, comme en 38.

Pendant ce temps, la situation ne s’améliore pas non plus en Judéé. Révoltes et répressions se succèdent amenant toujours plus de Juifs à s’insurger contre le pouvoir romain, tant et si bien que Florus est dépassé ; il se retire à Césarée alors que les rebelles ont réussi à s’emparer de l’esplanade du Temple. Agrippa II essaie à son tour de dissuader le peuple d’entrer en guerre, avec l’appui des notables sadducéens et pharisiens. Il y parvient momentanément arguant de ce que seul Florus était à blâmer pour les souffrances occasionnées et que l’empereur saurait se montrer juste suite aux plaintes qu’il lui avait envoyées et que les révoltés seraient assurément pardonnés s’ils garantissaient leur loyauté à Rome en collectant l’impôt comme à l’accoutumée, faute de quoi le pire était à prévoir. Il perd cependant la confiance du peuple lorsque, une fois l’argent récolté, il exhorte les gens à se soumettre à l’autorité de Florus en attendant que son remplaçant soit nommé. Les insurgés l’expulsent manu militari de Jérusalem suite à ce discours. Les sacrifices à l’empereur sont alors interdits au Temple, ce qui équivalait à une déclaration de guerre.

Elle commence bien pour les Juifs. Les sicaires parviennent par surprise à s’emparer de la forteresse de Massada où toute la garnison romaine est massacrée. La guerre s’annonce comme une lutte à mort où les vainqueurs se montreront sans pitié pour les vaincus. Agrippa prend conscience qu’il doit agir. Comme il sait qu’il n’a aucune chance de garder le pouvoir si les nationalistes l’emportent, il envoie son armée reprendre Jérusalem. Elle est battue par les insurgés, puis c’est au tour de la garnison romaine de la forteresse Antonia d’être défaite et massacrée. Plus rien ne peut empêcher une intervention militaire romaine de grande ampleur. Le gouverneur de Syrie, Cestius Gallus, part mater la rébellion avec une de ses légions et un grand nombre d’auxiliaires. Il parvient à reprendre Beït-Shéarim où siège le Sanhédrin, réussit à pénétrer dans Jérusalem par le faubourg nord, mais il échoue dans sa tentative contre le Temple. Il se retire de la ville, puis il est pris dans une embuscade près de Beït-Horon. Lui-même parvient à s’enfuir pour Antioche, mais sa légion est totalement anéantie, 5 000 soldats romains et 400 cavaliers sont tués lors de la bataille ou de la retraite. Cette victoire juive change la donne. Pharisiens, sadducéens, esséniens et prêtres du Temple rejoignent les zélotes pour faire front commun contre les Romains (toutes proportions gardées, le gouvernement actuel réussit le même exploit de réunir toutes les tendances de l’extrême droite à l’extrême gauche avec des mouvements comme les bonnets rouges. Le passage sous les 20% de soutien au président indique que nous sommes entrés dans une zone de danger où tout devient possible. Sous l’ancien régime, ce signal aurait certainement révélé qu’il était temps de convoquer les états généraux, pour le meilleur ou pour le pire. Un autre que François Hollande s’en serait retrouvé exactement au même point).

Cela n’empêche toutefois pas les dissensions entre ces différentes factions qui s’affrontent entre elles à l’occasion. Certains sont soupçonnés de n’avoir pris qu’un engagement de façade pendant qu’ils œuvrent pour Rome en sous-main. C’est le cas pour Flavius Josèphe que le Sanhédrin a nommé commandant militaire pour la Galilée, malgré l’opposition du zélote Jean de Gischala et de Juste de Tibériade, un Juif hellénisé que Josèphe fait un temps emprisonner. La suite des événements démontre que cette suspicion était peut être fondée. En effet, en 67, Néron charge Flavius Vespasien et trois légions de la suite des opérations. Le général romain attaque en Galilée où il reprend les villes les unes après les autres, dont Tibériade où Juste est fait prisonnier et Gischala dont Jean parvient à s’échapper pour rejoindre Jérusalem. Josèphe se retranche quant à lui dans la forteresse de Jotapata où il est assiégé sans aucun espoir de pouvoir s’en sortir. Les soldats juifs qui ne sont pas tués par les Romains préfèrent le suicide à la captivité. Ce n’est pas le cas de Josèphe. Selon ses dires, il se retrouve piégé dans une grotte avec 40 de ses frères d’armes qui choisissent tous de se donner la mort plutôt que d’être pris, à l’exception d’un seul et de lui qui sort et donne sa reddition à Vespasien. Ce faisant, il aurait prédit au Romain qu’il serait un jour empereur d’après les prophéties des livres saints judaïques. Grâce à cela, il aurait obtenu son affranchissement en 69 avant de servir d’intermédiaire avec les Juifs l’année suivante. En 71, il obtient la citoyenneté romaine et prend le nom de Flavius en honneur de son protecteur. Juste de Tibériade, qui a lui aussi survécu, donne une toute autre version des faits dans sa « guerre des Juifs ». Il accuse Josèphe d’avoir incité les siens à prendre les armes contre Rome pour provoquer la guerre, puis de les avoir abandonnés dans la défaite. Josèphe fera tout ce qui est en son pouvoir pour que ce livre disparaisse, avec succès, vu qu’il ne nous est connu qu’à travers les références qu’y font Eusèbe de Césarée et Jérôme de Stridon.

La version de Juste de Tibériade est néanmoins tout à fait plausible, et n’est pas sans rappeler l’attitude d’un certain Vercingétorix pendant la guerre des Gaules (voir Vercingétorix entre en scène, Face à la crise, la Gaule se rassemble autour d’un chef, De Gergovie à Alésia 1 et 2). Rien que le moment du déclenchement de l’insurrection paraît le plus mal choisi dans les deux cas. Nous avons déjà vu qu’en 66, les Juifs ne pouvaient plus compter sur un soutien parthe, ils ne pouvaient donc plus négocier de meilleures conditions avec les Romains en brandissant la menace de passer à l’ennemi, un isolement qui a aussi bien pu les convaincre qu’ils devaient agir par eux-mêmes, mais parallèlement, ils ne pouvaient ignorer que le pouvoir de Néron était de plus en plus contesté aussi bien à Rome que dans les provinces (défiance du peuple après l’incendie de Rome, conjuration de Pison, augmentation du tribut des provinces) et que le désordre qui ne pouvait aller que croissant devait leur bénéficier s’ils savaient se montrer patients. Pour Vercingétorix, c’est encore plus évident. Lorsqu’il lance son insurrection générale en 52 av-JC, il savait qu’il ne restait plus que deux ans de mandat à Jules César, mais encore que l’équilibre avec Pompée était rompu comme Crassus venait d’être tué par les Parthes à la bataille de Carrhes l’année précédente. Il me semble qu’il aurait dès lors été beaucoup plus judicieux d’attendre la dernière année du mandat de César pour prouver que sa conquête de la Gaule était un échec, et de harceler l’armée romaine avec des attaques éclair comme le faisait Sertorius pour faire traîner la campagne en longueur et démoraliser les soldats, au lieu d’aller s’enfermer à Alésia. Les Gaulois auraient alors été en bonne position pour négocier une paix avantageuse avec Pompée et les trois quarts d’entre eux n’auraient pas été réduits en esclavage, sauf bizarrement les Arvernes qui étaient pourtant à l’origine du soulèvement. Au lieu de cela, Vercingétorix donne deux ans à César qui lui permettent de revendiquer une victoire totale et de pousser sa popularité au plus haut. Dans les deux cas, c’est à se demander si ceux qui déclenchent le conflit, soi disant pour libérer leur peuple, n’agissent pas plutôt dans l’intérêt des Romains en échange de la promesse d’obtenir le pouvoir contre leurs opposants, s’ils menaient bien leurs troupes à la défaite.

Suite à la perte de la Galilée, Jean de Gischala et les zélotes rejoignent Jérusalem. Ils y retrouvent des pharisiens refroidis par cette défaite qui envisagent à présent de négocier la paix avec Rome. Il en résulte une guerre civile. Le sicaire Simon Bargiora et ses Iduméens, qui ont participé à la victoire de Beït Horon, arrivent de Massada. L’ancien Grand Prêtre Josué ben Gamla tente de s’opposer à leur entrée dans la ville. Il sera exécuté un peu plus tard pour cette traîtrise, tout comme Hanan ben Hanan et Mattatiah ben Théophile, le Grand Prêtre en fonction. Les combats, qui voient les plus radicaux s’imposer, font plusieurs milliers de morts. Les zélotes occupent le Temple, mais ils sont encerclés par les sicaires qui contrôlent le reste de Jérusalem. Pendant ce temps, Vespasien continue sa reconquête. Il reprend la Pérée, traverse la Samarie pour marcher sur Jéricho. Mais il interrompt ensuite sa campagne, lorsqu’il apprend que Néron s’est suicidé (le 9 juin 68) et que le pouvoir est vacant. C’est le début de l’année des quatre empereurs.

Les débuts de l’ère chrétienne : la destruction du Temple

Pendant que ces événements se déroulent en Italie (l’année des quatre empereurs), Vespasien ne reste pas inactif en Judée. Après l’interruption des opérations de l’été 68, il repart en campagne au printemps 69. Ce répit n’a pas profité aux insurgés dont les diverses factions s’affrontent toujours dans une guerre civile au cœur même de Jérusalem. Il progresse donc sans grandes difficultés en Judée qu’il reconquiert quasi intégralement. Il s’abstient toutefois de s’attaquer aux forteresses les mieux défendues ou à Jérusalem qui pourraient lui donner plus de fil à retordre et prendrait du temps, ce qui lui nuirait en cette période où cherche des appuis pour accéder au pouvoir suprême. Il est acclamé empereur par les troupes d’Egypte le premier juillet à l’initiative de Tiberius Alexander. L’armée de Judée leur emboîte le pas, et il reçoit même un peu plus tard la proposition du roi parthe Vologèse de lui prêter 40 000 archers, en signe de ce qu’il ne tentera rien contre les intérêts romains malgré l’incertitude de la situation à Rome. Vespasien part alors pour Alexandrie, ville stratégique s’il en est, l’approvisionnement en blé de l’Italie dépendant fortement des exportations égyptiennes. Il laisse le commandement de la Judée à son fils Titus. La victoire ayant été acquise à Rome fin décembre, Titus reçoit l’ordre de s’attaquer à Jérusalem l’année suivante.

Le siège de la ville sainte commence peu avant la Pâque de 70. L’arrivée des Romains sous les remparts ne suffit pas à réconcilier, même momentanément, les trois factions nationalistes juives qui occupent différentes parties de la cité. Eléazar ben Simon tient le Temple et son esplanade protégée par de hauts murs, Jean de Gischala contrôle le Mont du Temple, tandis que Simon Bargiora est cantonné à la ville basse. Titus et ses quatre légions prennent quant à eux positions sur les monts Scopus et des Oliviers.

A l’occasion de la Pâque, Eléazar ben Simon permet à ses coreligionnaires de venir la célébrer au Temple. Jean de Gischala en profite pour y introduire ses hommes qui éliminent ce rival. Titus s’attaque quant à lui au nord de Jérusalem, au premier mur, qu’il parvient à franchir grâce à ses tours mobiles, puis il s’empare cinq jours plus tard du second mur. Nous sommes le 25 mai. Il a déjà subi de lourdes pertes et en subit encore, coincé qu’il est au pied de la forteresse Antonia qui fait partie intégrante des défenses du Temple. Il revoit sa stratégie, cesse de se lancer dans des assauts meurtriers et fait construire une muraille de sept kilomètres qui isole complètement les assiégés empêchant tout ravitaillement. Une terrible famine s’installe. Cela dure presque deux mois pendant lesquels Flavius Josèphe, qui est passé dans le camp romain après sa défaite en Galilée, ne réussit pas à convaincre ses compatriotes d’abandonner la lutte.

Le 20 juillet, Titus reprend l’offensive. Il réussit à ouvrir une brèche dans le mur du Temple, mais il tombe immédiatement sur un second rempart édifié à la hâte par les défenseurs. Il parvient néanmoins à s’emparer de la Forteresse Antonia quelque temps après. Flavius Josèphe tente une fois de plus de négocier la reddition. Jean de Gischala refuse, alors que certains notables préfèrent prendre cette porte de sortie. Titus, surplombant le mur d’enceinte du Temple depuis l’Antonia, fait construire une rampe qui mène à l’esplanade, mais Jean lui oppose une résistance désespérée mettant le feu aux galeries qui passent sous le rempart pour freiner la progression romaine. Les travaux durent jusque fin août. L’assaut sur le Temple est lancé le 29, le sanctuaire est incendié. Jean parvient toutefois à rejoindre Simon Bargiora. Les deux hommes n’acceptent à nouveau pas de se rendre ; ils exigent de pouvoir fuir au désert. Ils sont capturés lors de l’assaut final du 25 septembre où les troupes romaines opèrent un massacre. Jean de Gischala mourra en prison un peu plus tard, tandis que Simon Bargiora sera exécuté lors du triomphe de Titus, comme le voulait la tradition. Jérusalem est rasée, ainsi que le Temple dont il ne reste aujourd’hui plus qu’une partie du mur d’enceinte occidental connue sous le nom de Mur des Lamentations. Titus rentre à Rome, passant par Césarée et Alexandrie. La guerre n’est pourtant pas tout à fait finie, Lucillius Bassus vient à bout des forteresses de l’Hérodion et de Machéronte, mais il faut trois ans encore pour que tombe Massada sont est réfugiés Eléazar ben Yaïr et ses sicaires qui préfèrent tous se donner la mort, femmes et enfants compris, plutôt que de se rendre.

La destruction du Temple bouleverse complètement la pratique du judaïsme. Les sadducéens, prêtres aristocrates qui ne reconnaissent que la Loi écrite, le Tanakh, disparaissent, car le sanctuaire dont ils avaient la responsabilité depuis son origine n’est plus, mais aussi parce qu’ils ont été décimés pendant la guerre civile en raison de leurs liens trop étroits avec les Romains. Les zélotes subissent le même sort, tués à la guerre ou prisonniers destinés aux jeux du cirque ou encore réduits en esclavage. On perd aussi la trace des esséniens dont les survivants ont pu se disperser parmi la diaspora. Seuls les pharisiens, issus de la « bourgeoisie », attachés non seulement au Tanakh, mais aussi à la loi orale, parviennent à se réorganiser. Ils reconstituent le Sanhédrin à Yavné. Ce conseil entreprend de mettre par écrit les préceptes de la loi orale qui aboutira trois siècles plus tard à la Mishna, complétée au VIème siècle par la Gémara pour former le Talmud. De plus, le culte n’est plus l’apanage des prêtres ou cohanim (descendants supposés d’Aaron), mais il est confié à des sages spécialistes des lois écrites et orales, les rabbins. Tout cela forme le judaïsme rabbinique qui est encore la norme de nos jours, bien que divisé en trois courants distincts.