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Bientôt l’Empire

A la fin de l’été 36 av-JC, Octavien peut être satisfait. Il vient en effet d’éliminer la menace sur l’approvisionnement de l’Italie en blé que représentait la flotte de Sextus Pompée et de récupérer la souveraineté sur la Sicile, la Corse, la Sardaigne et d’autres petites îles de la Méditerranée pendant que son rival, Marc Antoine essuyait quant à lui une défaite contre les Parthes (voir Le second triumvirat prend du plomb dans l’aile) . Il peut donc passer pour le meilleur défenseur de Rome aux yeux du peuple. Il obtient de ce fait des éloges, des statues, le titre de prince du sénat, un arc de triomphe, l’honneur de faire son entrée à cheval, le droit de porter toujours une couronne de laurier, et, pour l’anniversaire de sa victoire, qui devait être célébrée à perpétuité par une supplication, le privilège d’un banquet dans le temple de Jupiter, au Capitole, avec sa femme et ses enfants, selon Dion Cassius (Histoire Romaine livre XLIX § 15). Il refuse d’ailleurs certains de ces honneurs, abolit des impôts et renonce à percevoir certaines des taxes pour la période antérieure à la guerre afin de montrer sa grandeur d’âme. D’autre part, son ami Agrippa, principal artisan de la victoire, se voit décerner une couronne d’or ornée de proues de navires, « une décoration jamais reçue par quiconque et jamais plus décernée après lui ».

Mais il vient aussi de destituer Lépide de son poste de triumvir sous prétexte d’entente avec l’ennemi, et s’est attribué les territoires que ce dernier administrait en Afrique, ainsi que son armée. Nul doute qu’il ne compte pas s’arrêter là, mais qu’il désire à présent se débarrasser au plus vite du dernier triumvir en travers de sa route vers le pouvoir absolu : Marc Antoine. Dans ce but, Octavien va multiplier les provocation à l’égard de son homologue. Le premier prétexte dont il envisage de se saisir est sans doute relatif à l’accueil qu’Antoine réservera à Sextus qui a pris la fuite, ou qu’Octavien a peut être laissé partir à dessein, après la bataille de Nauloque.

Antoine n’est cependant pas né de la dernière pluie. Il accepte de recevoir Sextus dans ses territoires d’Asie, mais à la condition sine qua non que le général défait dépose préalablement les armes. Sextus, alors réfugié sur l’île de Lesbos, aurait fait mine de bien vouloir se plier à cette exigence, mais il aurait parallèlement tenté de faire alliance avec les Parthes pour s’emparer de l’Asie. Informé de la trahison, Antoine lui envoie sa flotte emmenée par M. Titius. Sitôt au courant de cette réaction hostile, Sextus met voile vers Nicomédie, en Bithynie, où Titius le suit sans délai. S’ensuit une nouvelle tentative de négociation qui échoue, Antoine restant toujours aussi intransigeant quant à la reddition des troupes et de la flotte. Sextus préfère l’incendier et s’enfuir à l’intérieur des terres. Il est rattrapé à Midée, en Phrygie et fait prisonnier. Antoine donne l’ordre de l’exécuter. Il se serait ravisé et aurait envoyé un second courrier ordonnant au contraire de lui laisser la vie sauve dont Titius n’aurait pas tenu compte étant donné qu’il aurait reçu ce second message en premier. Cela semble assez peu vraisemblable, Antoine ayant tout intérêt à ce que Sextus ne révèle pas les tractations et les promesses faites entre eux et à le réduire au silence aussi vite que possible. Antoine a certainement inventé cette histoire abracadabrantesque a posteriori, après avoir appris la réaction d’Octavien qui a fait part de son indignation quant au sort réservé au chef ennemi qu’il était prétendument tout prêt à pardonner à titre personnel.

Octavien retombe ainsi sur ses pattes, il va jusqu’à célébrer la victoire d’Antoine à Rome pour montrer que l’entente avec son collègue est au beau fixe. De nouvelles dissensions ne tardent cependant pas à apparaître. Octavien n’hésite en effet pas à remettre de l’huile sur le feu en refusant de partager avec son homologue les territoires, mais encore plus les troupes de Lépide dont Antoine aurait pourtant besoin pour mener la campagne qu’il projette de mener contre les Parthes, sans qu’il ne l’autorise à en lever en Italie. Antoine ne voit pas plus revenir les 120 navires qu’il a prêtés pour la guerre contre Sextus. Par contre, au printemps 35 av-JC, Octavien lui envoie 2 000 soldats, soit à peine un dixième du contingent promis en échange de la flotte, accompagnés d’Octavie, sa sœur et épouse légitime d’Antoine. Il cherche à l’évidence à provoquer la jalousie de sa maîtresse, Cléopâtre. Antoine ne peut décemment pas prendre le risque de laisser les deux femmes en présence l’une de l’autre à Alexandrie, la reine d’Egypte ayant la fâcheuse tendance à faire assassiner tous ceux qui pourraient s’interposer entre elle et le pouvoir, comme ce fut le cas avec son frère, Ptolémée XIV, et sa sœur, Arsinoé IV. Il ordonne donc à Octavie de rester en Grèce sous prétexte de la protéger des dangers de la guerre qu’il s’apprête à mener. Elle s’exécute docilement tout en laissant les militaires rejoindre seuls son mari. Octavien s’insurge naturellement contre l’outrage infligé à sa sœur et l’influence néfaste de cette reine orientale aux mœurs douteuses sur son beau frère. En contraste et pour souligner la supériorité de la morale romaine, Octavie l’aurait cependant dissuadé d’entreprendre toute action de représailles en son nom. Octavien a trouvé l’angle qui lui permet d’attaquer Antoine, sans toutefois s’en prendre directement à lui.

La manœuvre politique permet en même temps à Octavien de retarder un peu la campagne d’Antoine. Il doit espérer que ce délai permette à Phraatès IV, roi des Parthes, et à Mithridate Ier, roi des Mèdes, de se réconcilier, un différend étant apparu entre eux quant au partage du butin acquis lors de leur victoire de l’année précédente contre les Romains. Leur désaccord est si profond que Mithridate, craignant à présent une invasion de son puissant voisin, a engagé des pourparlers avec Antoine en vue d’une alliance. Octavien souhaitait certainement faire échouer la négociation, mais elle finit néanmoins par aboutir. Leur coalition a pour cible Artavazde II d’Arménie, pourtant ami des Romains, mais dont Antoine désire se venger car il attribue sa défaite de l’hiver 37/36 av-JC au départ prématuré du roi arménien. Il ne se montre pas pour autant hostile lorsqu’il rejoint l’Asie à l’automne 35 av-JC, il offre au contraire de marier le premier fils qu’il a eu de Cléopâtre, Alexandre Hélios, à la fille d’Artavazde pour l’attirer à lui. Inquiet de l’alliance avec le roi mède, ce dernier se doute qu’il y a anguille sous roche, aussi tarde t-il a donner sa réponse. Antoine se déplace alors à Nicopolis, dans le Pont, où il le convoque sous prétexte qu’il a besoin de ses conseils pour mener sa campagne contre les Parthes. Artavazde flairant le piège ne s’y rend pas. Antoine lui envoie à nouveau un émissaire pour réitérer sa demande, pendant qu’il se déplace lui-même jusqu’à la ville arménienne d’Artaxate. Sous le coup de cette menace à peine voilée, Artavazde lui écrit toute son amitié avant de se rendre au camp romain où il est immédiatement saisi. Antoine réclame aussitôt une rançon pour sa libération. Les Arméniens refusent catégoriquement de payer et se donnent un nouveau roi, Artaxias II, fils aîné du souverain captif, qui est vaincu et contraint à l’exil en Parthie. Artavazde est quant à lui couvert de chaînes et envoyé en Egypte, tandis qu’Alexandre Hélios est fiancé à la fille du roi mède.

De retour à Alexandrie, Antoine célèbre son triomphe. A cette occasion, il procède au partage des territoires sous son contrôle, et même de certains qu’il ne contrôle pas. Il déclare Cléopâtre reine d’Egypte, de Chypre et de Cœlésyrie et lui adjoint comme collègue Ptolémée XV, dit Césarion, qu’il reconnaît comme fils naturel de Jules César (alors que cette filiation est très sujette à caution). Il donne l’Arménie, la Médie et le royaume des Parthes à Alexandre Hélios, la Cyrénaïque à sa sœur jumelle, Cléopâtre Séléné II et à son deuxième fils qui vient à peine de naître, Ptolémée Philadelphe, la Phénicie, la Cilicie et la Syrie que convoitait pourtant la reine (cela explique la prise de position ultérieure d’Hérode, qui optera pour Octavien de crainte de perdre son trône en cas de victoire d’Antoine). Antoine répond ainsi au refus d’Octavien de partager les fruits de la guerre contre Sextus et de l’éviction de Lépide. Il commet cependant une grave erreur politique. En effet, Octavien n’apprécie guère que sa légitimité soit remise en cause par un prétendu héritier du sang de Jules César, lui qui n’a été qu’adopté, et le peuple romain voit d’un très mauvais œil cette (toute hypothétique) distribution familiale des territoires qu’Antoine est censé administrer au nom de la République. En fin politicien, Octavien se garde pourtant de toute attaque publique envers son collègue, il feint au contraire de lui offrir une protection contre lui-même en faisant en sorte que les lettres qui annoncent le partage clanique ne soient pas lues officiellement au Sénat, tout en s’arrangeant pour que leur contenu fuite largement auprès des citoyens. Il diffuse aussi l’idée qu’Antoine n’est plus vraiment un Romain, mais qu’il est devenu un monarque oriental, comme en témoigne la tenue vestimentaire qu’il a adopté, et cela sous l’influence maléfique de l’ensorceleuse Cléopâtre à qui il prête l’intention (loin d’être avérée) de mettre la main sur Rome (alors que celle d’Octavien de s’emparer de l’Egypte ne fait aucun doute).

Antoine n’ayant pas cédé à ses provocations, Octavien décide de prendre son mal en patience. Pendant que son homologue s’occupe de l’Arménie et de la Médie, il part en campagne en Illyrie avec ses fidèles lieutenants, Agrippa et Titus Statilius Taurus. Cela lui permet d’éviter l’oisiveté à ses troupes et de les aguerrir au combat, mais aussi d’éloigner d’Italie ceux de ses soldats qu’il avait congédiés sans gratification suite à leur révolte de l’année précédente qu’il a consenti à reprendre à son service, de peur qu’il ne rejoignent son rival ou ne sèment le trouble dans la péninsule. Il regroupe ces éléments dans une légion à part qu’il met au pas avec la plus grande fermeté. Il compte également se forger une aura de grand guerrier après les humiliantes défaites que Sextus Pompée lui a infligées ou sa prestation mitigée à Philippes où Antoine a quant à lui brillé. Par conséquent, Statilius Taurus, mais encore plus Agrippa, réel vainqueur de Sextus à Nauloque, devront s’abstenir de revendiquer d’avoir joué un rôle prépondérant dans cette nouvelle guerre pour laisser tout le bénéfice de la gloire à leur chef.

Il se charge tout d’abord des Iapydes qui rechignent à payer leur tribut, voire lancent des raids dans les régions avoisinantes. La plupart d’entre eux se soumettent sans grand mal, jusqu’à ce que certains se retranchent dans Métule. Là, Octavien aurait été blessé au cours du siège alors qu’il sortait d’une tour de bois pour franchir le mur d’enceinte. L’anecdote, véridique ou non, sert avant tout à souligner la bravoure dont il aurait fait preuve en s’exposant lui-même au danger. La ville est prise après que tous ses habitants se soient suicidés par désespoir, non sans qu’ils ne l’aient totalement détruite au préalable. Octavien marche ensuite contre les Pannoniens, bien qu’il n’ait rien à reprocher à ce peuple. Il désire tout simplement maintenir ses hommes en action et les nourrir aux dépens des autochtones au nom de ce que le faible doit se soumettre au fort. Son avancée fait fuir les habitants de leurs villages, aussi ne commence t-il à ravager le pays qu’à partir du moment où ils tentent de l’empêcher d’atteindre Siscia. La ville est pourtant à son tour assiégée. Elle se défend bravement, mais finit par se rendre lorsqu’elle apprend que les alliés dont elle attendait du secours ont été pris dans une embuscade. Il confie les territoires conquis à Statilius Taurus, puis rentre victorieux à Rome. Il diffère la célébration du triomphe que le Sénat lui a décerné, mais doit revenir en Illyrie l’année suivante, 34 av-JC, pour faire face au soulèvement de ces peuples nouvellement soumis qui croulent sous le poids des contributions exigées, ainsi qu’à celui des Dalmates. Il aurait à nouveau été blessé au cours de ces combats avant de s’imposer. Il réussit ainsi à prendre le contrôle des côtes de l’Adriatique et enrichit sa flotte de liburnes, navires légers livrés par les Dalmates et les Illyriens dont il aura fort besoin par la suite.

En 33 av-JC, la Maurétanie tombe dans son escarcelle suit à la mort du roi Bocchus qu’il ne remplace pas, transformant son royaume en province romaine. Mais cette année là, c’est certainement Agrippa qui joue le plus grand rôle dans l’accroissement du prestige d’Octavien. Il accepte en effet de devenir édile de Rome bien qu’il ait déjà exercé la fonction suprême de consul (un peu comme si l’un de nos présidents devenait maire de Paris après son mandat ; certains qui s’estiment trop importants pour exercer un mandat subalterne devraient peut être en prendre de la graine), et entreprend de grands travaux pour améliorer la qualité de vie des citoyens de base. Sur ses propres deniers, il entreprend la rénovation du réseau de distribution d’eau avec l‘Aqua Appia, l‘Anio Vetus et l‘Aqua Marcia et fait construire l’Aqua Julia, et met en place une équipe de 200 esclaves pour les entretenir ainsi que les réservoirs et les fontaines ; fait curer la Cloaca Maxima, les égoûts, pour qu’ils s’écoulent jusqu’au Tibre ; fait rénover les rues, construire des portiques et aménager des jardins ; et encore construire les premiers termes ouverts au public et gratuits. Tout cela sera légué à la ville de Rome à sa mort. Dans un autre registre, il fait distribuer de l’huile et du sel aux citoyens pauvres en plus du blé, mais s’occupe aussi de leur divertissement en donnant de nombreux jeux, tous plus grandioses les uns que les autres, il instaure à cette occasion les sept dauphins faisant office de compte-tours dans les courses de chars au circus maximus, organise de grandes expositions d’art (certainement par rivalité avec Mécène, l’autre ami-conseiller d’Octavien), et finalement organise une sorte de tombola au théâtre en faisant jeter des tesselles donnant droit à différents lots ou empiler des marchandises au milieu de l’enceinte qu’il permet aux spectateurs de piller. Bref, il met en place le système du panem et circenses (du pain et des jeux) qui a forgé l’image que nous avons encore aujourd’hui de l’Empire. Toutes ces largesses avec le bon peuple permettent que passe une loi qui interdit de poursuivre les membres du sénat pour brigandage, leur permet de voler en toute impunité et asservit le citoyen.

En 32 av-JC, lorsque le seconde triumvirat que plus personne ne veut renouveler arrive à terme, tout est en place pour que la République devienne l’Empire. Il ne reste plus qu’à attendre l’affrontement final entre Antoine et Octavien, car, comme le dit Connor McLeod, il ne peut en rester qu’un…

Le second triumvirat prend du plomb dans l’aile

A l’été 37 av-JC, Octavien et Marc Antoine ont bien du mal à dissimuler leur rivalité (voir Si vis pacem, para bellum) malgré le renouvellement du second triumvirat pour cinq années supplémentaires. Chacun d’eux compte remplir au plus vite la mission qui lui a été assignée afin de s’imposer comme l’homme providentiel seul capable d’assurer la prospérité de Rome (toute ressemblance avec un ex-président défait aux élections serait presque une coïncidence). Pour Octavien, cela consiste à éliminer Sextus Pompée qui affame l’Italie grâce au blocus maritime qu’il exerce avec sa flotte depuis la Sicile, tandis qu’Antoine se doit de juguler la menace que les Parthes font peser sur les territoires asiatiques sous domination romaine.

Octavien ayant besoin de temps pour construire une flotte capable de rivaliser avec celle de Sextus, Antoine est le premier à passer à l’action dès son retour en Syrie à l’automne de cette même année, son lieutenant Sossius ayant jugé préférable de ne rien entreprendre en son absence pour ne pas risquer de l’irriter comme Ventidius avec ses victoires de l’année précédente. Il veut en effet profiter du désordre qui règne dans les hautes sphères de l’empire parthe suite à la récente accession au trône de Phraatès IV qui a profité de la mort au combat du successeur désigné, son frère Pacorus Ier, et assassiné ses frères, son père, Orodès II, ainsi que son fils aîné pour prendre le pouvoir. Cette méthode ultra-violente choque la noblesse du pays, elle aussi victime de la purge. Bon nombre d’aristocrates sont par conséquent entrés en dissidence. L’un de ceux-là, Monaesès, est venu rejoindre les Romains. Antoine peut aussi compter sur le renfort des souverains de la région qu’il a pour la plupart lui-même mis en place, ainsi que sur celui de Cléopâtre, qu’il met à nouveau enceinte lors de leur rencontre à Antioche.

Phraatès s’inquiète bien entendu de ces préparatifs, mais surtout de la popularité grandissante de Monaesès à qui Marc Antoine a confié la conduite de la guerre ainsi que promis le trône en cas de victoire. Il engage donc des négociations avec son compatriote. Ses offres se révèlent suffisamment alléchantes pour que Monaesès rentre pacifiquement au pays. Bien qu’il soit fort contrarié de cette trahison, Marc Antoine ne fait rien pour l’empêcher de s’en aller de crainte qu’une condamnation n’incite certains de ses alliés à faire défection pour passer à un ennemi plus magnanime que lui. Il fait au contraire accompagner Monaesès par des ambassadeurs qui promettent la paix, à condition que Phraatès rende les enseignes prises à Crassus 15 ans auparavant et qu’il libère les prisonniers capturés à la bataille de Carrhes. Ainsi pense t-il pouvoir tromper la vigilance des Parthes tandis qu’il se dirige vers l’Euphrate avec son armée de 100 000 hommes. Mais il trouve la frontière bien défendue, ce qui le force à renoncer provisoirement à l’invasion. Il se retourne alors contre les Mèdes.

L’hiver approchant, il hâte sa marche autant que possible, et pour ce faire, il abandonne en chemin une partie des 300 chariots chargés du matériel de siège, dont un bélier colossal, qui le ralentissent en les laissant sous la protection de Statianus. Il arrive trop tard malgré tout ; le roi est déjà parti rejoindre son allié parthe. Certains historiens antiques, dont Plutarque, lui reprochent d’avoir voulu mener une campagne à la mauvaise saison au lieu d’attendre sagement le retour du printemps et mettent son empressement sur le compte de son envie de retrouver au plus vite sa maîtresse Cléopâtre, censée l’avoir littéralement ensorcelé par ses charmes. Il est quand même plus vraisemblable qu’il ait désiré remporter une victoire avant Octavien dans le but de démontrer sa supériorité en matière militaire. Cela explique certainement son entêtement à vouloir s’emparer de Phraata, résidence de la famille royale mède, en dépit des imposantes défenses de la ville et du manque de matériel adéquat qui l’oblige à pousser à grand peine une levée contre les remparts.

Averti de l’incursion, Phraatès arrive à son tour en Atropatène, mais il préfère laisser Marc Antoine s’épuiser en vain dans sa tentative de siège plutôt que de l’attaquer frontalement. Il charge cependant sa cavalerie de s’occuper du détachement de Statianus qui périt avec 10 000 hommes, le reste, dont le roi Polémon du Pont, est fait prisonnier. Lorsqu’Antoine arrive à son secours, il ne trouve qu’un champ de bataille jonché de cadavres. A la vue du désastre, Artavazde II d’Arménie se retire dans ses terres. Cela ne dissuade toujours pas Antoine de continuer le siège. Il déchante rapidement. A son retour à Phraata, il décide de provoquer le combat avec l’armée parthe, aussi part-il au fourrage avec dix légions et toute sa cavalerie. Il la trouve rangée en bataille après avoir établi son camp au bout d’une journée de marche. Il fait d’abord mine de plier bagage, puis se retourne dès que l’ennemi se trouve à sa portée. Les Parthes ne résistent pas bien longtemps à l’assaut, mais ils prennent la fuite n’ayant perdu que quelques dizaines de soldats dans le choc. Le résultat est décevant pour les Romains, d’autant plus qu’ils sont harcelés par l’ennemi tout au long du chemin de retour à Phraata. Mais c’est là qu’Antoine enregistre son plus grand revers. Les Mèdes ont en effet profité de son absence pour faire une sortie et chassé les soldats chargés de garder la levée. Pour punir ces derniers de leur couardise, Antoine ne leur donne plus que de l’orge au lieu de froment et pratique à leur décimation (exécution d’un soldat sur dix), comme l’avait fait Crassus au temps de la guerre servile contre Spartacus.

Les jours suivants, les Parthes envoient des signes d’apaisement. Les attaques des soldats partis en quête de vivres dans les villages de la région se font moins pressantes, certains vont même à la rencontre des Romains dont ils louent la bravoure tout en blâmant Antoine de les sacrifier par son refus de conclure la paix que propose Phraatès. Le triumvir envoie donc des émissaires s’enquérir des conditions de la cessation des hostilités et réitère sa demande de restitution des enseignes prises à Crassus, ainsi que celle des prisonniers. Phraatès refuse catégoriquement de céder à ces exigences, mais, désirant lui-même que ses soldats puissent passer l’hiver dans leurs foyers pour éviter leur grogne, il promet au Romain qu’il pourra se retirer sans qu’il lui soit fait de mal s’il consent à lever le siège sans attendre. Menacé par la famine, Antoine accepte.

Forts de cet accord, les Romains prennent le chemin du retour confiants, mais un Madre avertit Antoine qu’il ne devrait pas trop se fier à la parole du Parthe, qu’il ferait mieux d’éviter d’emprunter la route des plaines qu’il avait prise à l’aller et qu’il se chargera de le guider par une voie plus courte à travers la montagne, tout en l’assurant qu’il y trouvera de quoi subsister. Le Madre accepte même d’être lié jusqu’à l’arrivée en Arménie en gage de bonne foi. Bien qu’il ne soit pas convaincu du bien fondé de ces assertions, Antoine suit le conseil. Deux jours de marche se passent sans aucune encombre, mais le troisième, la colonne romaine est prise dans une embuscade tendue par les Parthes. Elle n’arrive cependant pas à semer le désordre escompté et est vite repoussée sans faire de gros dégâts. Dorénavant sur ses gardes, Antoine fait protéger son arrière garde et ses flancs par des archers et des frondeurs, tandis que les soldats marchent à présent par précaution en formation de bataillon carré. Le même scénario se répète régulièrement au cours des jours suivants.

Notons ici que ce que nous pourrions prendre pour de la félonie de la part du Parthe n’en est pas vraiment. En effet, dans les mœurs grecques, une victoire acquise par la ruse ou la tromperie en épargnant des vies n’était pas moins, voire plus, prestigieuse que celle obtenue en règle sur le champ de bataille, contrairement à la conception romaine ou à la nôtre qui ne voit de la gloire que dans celles remportées suivant les règles de la chevalerie, comme dans les duels du far west, face à face à midi dans la rue principale (en général, le type se faisait plutôt dégommer de dos par huit autres mecs alors qu’il sortait du saloon complètement bourré par une nuit sans lune, mais c’est moins classe). L’accusation du même ordre portée contre Antoine au déclenchement du conflit peut d’ailleurs s’interpréter comme une preuve de sa conversion à ces pratiques jugées barbares, sous l’influence de la vénéneuse orientale Cléopâtre, bien entendu. Le lecteur antique en déduira qu’Antoine n’était déjà plus un vrai Romain attaché à ses valeurs dès cette époque. -De nos jours, quand Bachar al Assad bombarde sa population avec des avions, des canons longue portée ou canarde tout ce qui bouge depuis un hélicoptère, c’est un dictateur sanguinaire qui passe à côté de son objectif car il incite les familles brisées par sa barbarie à passer à la rébellion, mais quand nos soldats font la même chose en notre nom sur un village afghan parce qu’ils ont essuyé les tirs de trois talibans qui se servent lâchement de civils comme boucliers humains, ce sont des héros qui se battent pour la liberté. Mêmes méthodes, mêmes conséquences, mais valeurs différentes.-

Les pertes subies par les Romains ne sont jamais très importantes lors de ces guets apens, la formation de la tortue les réduisant au minimum, on pourrait même assimiler leur défense à des victoires, mais le pénurie de vivres ou d’eau, les rigueurs de l’hiver dans la montagne et les maladies font tout autant de victimes que ces attaques, surtout parmi ceux qui ont été blessés. Le calvaire dure 27 jours, 20 000 soldats ont alors péri. Bien qu’il attribue son échec au départ d’Artavazde, Antoine juge plus opportun de remettre sa vengeance à plus tard, afin que ses soldats puissent passer l’hiver en Arménie dans les meilleures conditions. Il s’en va ensuite rejoindre Cléopâtre à Alexandrie.

A Rome, en contradiction avec les rapports envoyés par Antoine au Sénat, Octavien se fait un plaisir de faire diffuser les nouvelles de la désastreuse campagne de son rival, bien qu’en public il feigne de croire à son succès et organise des fêtes en conséquence. N’ayant lui-même pas encore vaincu Sextus Pompée, il ne peut dénigrer son collègue outre mesure, mais cela conforte sa position d’attente et d’affirmer qu’il préfère quant à lui ne pas sous estimer l’adversaire et bien préparer son action au lieu de se précipiter. Après les humiliantes défaites qu’il a subies en 38 av-JC, il a en effet choisi de mettre toutes les chances de son côté avant de retourner au combat. Il a tout d’abord nommé au consulat pour 37 av-JC son ami Marcus Vipsanius Agrippa, bien qu’il n’ait ni l’âge requis, ni suivi le cursus honorum obligatoires pour accéder à la fonction, mais qui revient de Gaule tout auréolé de gloire après avoir soumis les Belges ainsi que les Aquitains et avoir été le second Romain après Jules César à franchir le Rhin, et lui a confié la tâche de construire une nouvelle flotte.

Pour pallier son inexpérience en matière de combat naval, Agrippa fait bâtir des navires beaucoup plus gros que ceux de l’ennemi, moins manœuvrables, mais dotés de plus de soldats, de hautes tours pour y mettre archers et frondeurs et de perfectionner les équipements tel le harpax (harpon à bateaux). Il privilégie clairement l’abordage à la traditionnelle technique d’éperonnage. Une fois construites, Agrippa regroupe ces galères produites dans différentes villes disséminées tout au long de la côte italienne sur le lac Lucrin, en Campanie, après avoir fait creuser un canal pour le relier à la mer. La flotte peut ainsi s’entraîner à l’abri des attaques de l’ennemi. Elle en a fort besoin car 20 000 esclaves viennent d’être enrôlés pour faire office de rameurs, alors que ce mode de conscription avait jusque là été vivement reproché à Sextus qui était de ce fait qualifié de pirate ou de brigand enfreignant les lois de la guerre plutôt que de soldat. Dans le même temps, Lucius Caninius Gallus, nommé par Antoine, est forcé d’abdiquer son mandat de consul au profit de Titus Statilius Taurus, fervent partisan d’Octavien qui reçoit le commandement de la flotte prêtée par Antoine. Déçu de ce que ses services ne lui valent pas une promotion, Ménodore (Ménas) retourne en Sicile rejoindre Sextus qu’il avait pourtant trahi l’année précédente (il sera là aussi déçu de ne pas recevoir le commandement de la flotte de feu Ménécrates et reviendra vers Octavien quelques mois plus tard.).

Au printemps 36 av-JC, Agrippa et Octavien sont fin prêts à mener la guerre contre Sextus. Lépide a reçu l’ordre de leur prêter main forte. Ils doivent ainsi attaquer l’ennemi de tous côtés dans la région du détroit de Messine. Agrippa arrive par le nord et s’installe à Lipari, Démocharès, le lieutenant de Sextus, se positionne juste en face à Mylae, tandis que son chef reste stationné à Messine même en attendant de voir comment la situation évolue. Octavien, qui vient de Tarente pour bloquer le détroit par le sud, rencontre quant à lui des problèmes : il est une fois de plus victime d’une tempête qui lui fait perdre une partie de ses navires et le retarde, d’autant plus que Ménécrates profite du désordre généré par les intempéries pour l’attaquer. Pendant ce temps, Agrippa et Démocharès s’observent. Cela donne lieu à quelques accrochages, mais ne leur permet pas pour autant de découvrir quelles sont exactement les forces qui leur sont opposées. Lassé de ce petit jeu dans lequel il n’a rien à gagner, Agrippa décide de passer à l’offensive avec sa flotte au complet. Il ignore cependant que Démocharès est arrivé à la même conclusion au même moment et qu’il a fait appel à Sextus qui arrive à Mylae la nuit précédent le jour choisi.

Lorsque les deux flottes s’aperçoivent le lendemain, la surprise créée par le nombre les fait hésiter, mais le combat s’engage malgré tout. Il reste pendant très longtemps indécis, la solidité des grands vaisseaux de l’un équivalant à la vitesse des navires légers de l’autre. Au bout du compte, Agrippa finit par prendre l’avantage et met Sextus en fuite. Il ne le poursuit cependant pas pour achever définitivement la guerre, soit que la nuit dans un environnement parsemé de hauts fonds et la fatigue de ses équipages l’en aient empêché, soit qu’il ait jugé préférable d’éviter de s’octroyer toute la gloire de la victoire, ce qui aurait fait de l’ombre à Octavien. -Cette attitude de retenue, déjà constatée chez les lieutenants d’Antoine, pourrait aussi bien être en partie cause de nos problèmes actuels. En effet, mieux vaut ne pas se montrer trop compétent lorsqu’on veut être promu dans une entreprise pour éviter que son supérieur hiérarchique ne se sente menacé par la concurrence et ne vous mette des bâtons dans les roues ou vous réoriente vers un placard doré. Pour se sentir bien, un chef doit toujours avoir l’impression d’être indispensable. Il préfère alors au mieux faire progresser des gens bien obéissants sans talents particuliers, et au pire des incompétents qui choisiront eux-mêmes des employés encore plus cons qu’eux pour justifier de leur place. Cela nuit bien évidemment à la bonne marche de l’entreprise, et cela vaut aussi pour les partis politiques. On appelle ça une médiocratie.-

Tandis que cette bataille se déroule sur mer, Octavien profite de l’absence de Sextus pour franchir le détroit et débarquer trois légions à Messine, avec Cornificius à leur tête. Il pense alors être en mesure d’empêcher l’ennemi de revenir à son port d’origine, et encore plus lorsqu’il constate que sa flotte n’est plus au complet. Mais il se trompe lourdement. A navires égaux, comme Octavien est venu avec ceux d’Antoine, les marins beaucoup plus expérimentés de Sextus font des ravages dans la flotte du triumvir, d’autant plus que Sextus a eu l’opportunité de remplacer ses équipages fatigués par des frais. Octavien lui-même s’en tire de justesse avant de trouver refuge sur le continent. Cornificius est piégé, isolé en territoire ennemi et sans vivres. Son seul avantage est de disposer d’une infanterie lourde qui n’a pas à craindre de livrer bataille. Il décide par conséquent de se déplacer en permanence en espérant trouver en chemin de quoi rassasier ses troupes. Il subit cependant les attaques incessantes d’une cavalerie appuyée par des frondeurs et des archers qu’il se trouve incapable de poursuivre avec ses soldats lourdement équipés. L’extermination de ses hommes n’est qu’une question de temps. Il ne doit son salut qu’à Agrippa. Ce dernier a été informé de la position délicate de son collègue dès son retour à Lipari, aussi est-il reparti au plus vite pour la Sicile où il a tout d’abord pris Mylae, désertée par Démocharès, puis Tyndaris. Une fois maître de ces villes, il a pu envoyer du blé et quelques soldats à Cornificius. Sextus, voyant ces renforts arriver, craint alors d’avoir bientôt affaire à toute l’armée d’Agrippa, aussi quitte t-il précipitamment son camp, laissant une partie de ses bagages et ses vivres sur place. Cornificius peut par conséquent rejoindre tranquillement Agrippa sans subir plus de pertes.

Rassuré par ce sauvetage, Octavien revient en Sicile. Il est enfin rejoint par Lépide, qui a subi la tempête pendant la traversée depuis l’Afrique, puis les attaques de Démocharès, a de ce fait été obligé de faire escale à Lilybée (Marsala) où il a été assailli par Gallus, mais qu’Octavien soupçonne d’être de mauvaise volonté. Les deux hommes se retrouvent sur le promontoire de Nauloque où Sextus est venu camper face à eux. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’entendent pas du tout. Bien que la loi en fasse théoriquement des égaux, Octavien n’informe pas du tout son homologue de ses plans ; il s’en sert comme d’un simple lieutenant à ses ordres. Selon Dion Cassius, Lépide est indigné par cette attitude qu’il doit juger comme une dérive monarchique, aussi aurait-il pris contact avec Sextus en vue d’une alliance, les Romains ayant la monarchie en horreur. Mais peut être Octavien a-t-il manipulé Lépide en lui laissant croire qu’il était prêt à négocier avec Sextus, ce dernier n’ayant plus ni blé, ni argent pour continuer la guerre. Ils se seraient alors réparti les rôles selon le schéma good cop/bad cop qui nous est si familier. En effet, alors que la flotte d’Agrippa est venue s’ancrer au large, les légions d’Octavien se présentent quotidiennement en ordre de bataille sans que Sextus, en très nette infériorité, ne se décide au combat. Il finit par s’y résoudre avant que la faim n’ait raison de ses hommes et que ses alliés commencent à déserter.

La bataille se déroule essentiellement sur mer. Elle est tout aussi acharnée et sanglante que la première. Elle tourne à nouveau à l’avantage d’Agrippa, mais cette fois-ci, la flotte de Sextus ne peut prendre la fuite car elle se trouve acculée à la terre où Octavien attend les équipages venus s’échouer. Dans ces conditions, seuls 17 navires pompéiens sur 300 parviennent à s’échapper, le reste est pris ou coulé. A l’exception de certains qui, comme Gallus et sa cavalerie, préfèrent se rendre, le désastre naval convainc les troupes terrestres de se replier sur Messine. Elles sont aussitôt prises en chasse par Lépide. Sextus réussit quant à lui à s’embarquer sur l’un de ses bateaux rescapé avec sa fille et à mettre le cap sur l’Asie. On peut imaginer qu’Octavien n’ait tout bonnement rien fait pour l’empêcher de partir, ce qui lui aurait donné un motif pour accuser Antoine de trahison au cas ou ce dernier aurait accueilli Sextus dans sa juridiction.

De son côté, Lépide s’empare facilement de Messine. La guerre est finie, mais il est bientôt rejoint par un Octavien qui investit la ville sous prétexte de faire cesser les pillages et les destructions. Cette réaction hostile effraye Lépide. Il quitte précipitamment les lieux pour aller se retrancher sur une colline voisine avec quelques uns de ses soldats, avant de revendiquer la Sicile comme l’accord passé avec son collègue le prévoyait. Octavien se rend à son camp, entouré d’une faible garde en signe de paix, mais il refuse tout net de satisfaire les demandes pourtant légitimes de Lépide. Il n’en faut pas plus pour que la situation dégénère. Octavien et ses hommes sont agressés et aussitôt secourus. Octavien peut à présent passer pour la victime de son homologue, aussi fait-il assiéger son camp par toute son armée. Devant cette démonstration de force, les légionnaires abandonnent Lépide l’un après l’autre. Il finit lui-même par se livrer en habits de deuil, suppliant la clémence. Il est dépouillé de tous ses territoires et doit abandonner ses fonctions, à l’exception de celle de Pontifex maximus pour éviter un sacrilège. Il est ensuite envoyé en résidence surveillée en Italie.

Tout est prêt pour qu’Octavien fasse un retour triomphal à Rome, mais ses troupes se révoltent sans attendre. Elles réclament à corps et à cri des récompenses pour le sacrifice qu’elles ont consenti, fortes de la présomption que leur chef aura sous peu besoin de leurs services pour se débarrasser du dernier obstacle qui le sépare du pouvoir absolu : Marc Antoine. N’ayant plus d’ennemi à craindre dans l’immédiat, Octavien ne s’alarme cependant pas du désordre. Il refuse de céder aux revendications de ses soldats malgré la pression, car cela risquerait selon lui d’en entraîner d’autres. Les troupes lui demandent alors leur congé. Feignant de trouver la demande équitable, il commence par l’accorder à ceux de ses plus fidèles qui l’accompagnent depuis son expédition contre Antoine à Modène 7 ans plus tôt, puis, cela ne suffisant pas à calmer les esprits, à tous ceux ayant 10 ans de service au moins. Il déclare ensuite qu’il ne reprendra jamais aucun de ceux-là à son service et qu’il ne tiendra ses promesses de gratification qu’à ceux d’entre eux qui s’en sont montrés les plus dignes, avant d’octroyer 50 drachmes à tous les légionnaires encore mobilisés. Les troubles cessent immédiatement. Il faut reconnaître que, bien que piètre militaire, Octavien était un meneur d’hommes et un politicien hors pair. Il a à présent le champ libre pour se consacrer à son prochain objectif : éliminer du jeu Marc Antoine. Il va pour ce faire procéder à de nombreuses provocations…

Victoires par procuration

A l’hiver de 39 av-JC, Octavien et Marc Antoine sont parvenus à apaiser les tensions apparues entre eux tout de suite après leur victoire contre Cassius et Brutus à Philippes. Elles provenaient essentiellement du déséquilibre dans le partage des ressources financières en faveur d’Antoine, qui, à l’établissement du second triumvirat, avait non seulement reçu les riches provinces d’Asie, mais aussi les très intéressantes Gaules Cisalpine et Chevelue. Ces deux dernières reviennent désormais à Octavien qui contrôle de ce fait tout l’occident à partir de Scodra en Illyrie, tandis que l’orient revient à Antoine. Lépide, troisième homme signataire du pacte, n’a quant à lui que les quelques possessions romaines d’Afrique. Aucun des deux grands rivaux n’est cependant complètement maître de la totalité des territoires qui leur ont été dévolus. Antoine doit récupérer ceux entre qui vont de l’Anatolie à la Syrie, pris par les Parthes à la faveur du conflit avec son collègue, tandis qu’Octavien désire reprendre la Sicile, la Sardaigne et la Corse à Sextus Pompée malgré le tout récent accord qui les lie.

A ce moment, Marc Antoine ne se charge pas lui-même de la reconquête. Il passe l’hiver à Athènes, en compagnie de sa nouvelle épouse, Octavie. Il y adopte les habits, ainsi que les coutumes grecques et abandonne le protocole associé à son rang, aussi pourrait-on croire qu’il se contente de prendre du bon temps, mais cette simplicité a certainement l’objectif plus politique d’amadouer la population en lui montrant qu’il respecte la culture locale et qu’il ne souhaite pas imposer la sienne. Pendant ce temps, ses troupes se chargent de mettre au pas les peuples illyriens qui avaient pris le parti de Cassius et Brutus, en guise d’entraînement à la campagne à venir. Sa présence se justifie encore par un autre motif : il refuse de livrer le Péloponnèse à Sextus Pompée comme convenu car il a besoin de l’argent de la province pour financer la guerre contre les Parthes et qu’il soupçonne Sextus de vouloir le garder au lieu de le lui donner comme le stipule le traité qu’ils ont signé.

Ces préparatifs méticuleux démontrent qu’il craint l’affrontement avec les Parthes et qu’il ne pensait pas que Publius Ventidius Bassus, qu’il a envoyé en Asie pour mener la contre attaque en attendant son arrivée, s’acquitterait aussi bien de sa tâche. La campagne de Ventidius est en effet remarquable. Il commence par battre Quintus Labiénus (fils de Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de Jules César durant la guerre des Gaules passé plus tard dans le camp pompéien jusqu’à sa mort à la bataille de Munda) et Phranipates reconquérant ainsi les provinces romaines d’Asie. Labiénus est tué au cours des combats. Antoine organise de grandes fêtes à Athènes en son honneur à l’occasion de cette victoire. Il doit ensuite faire face au retour en force de l’armée parthe en Syrie. Il la repousse tout d’abord lors de la bataille des monts Taurus, puis les bats définitivement lors de la bataille du mont Gindarus où Pacorus Ier, héritier du trône, trouve la mort, provoquant une crise de succession (Phraatès IV fait assassiner ses trente frères, son fils aîné ainsi que son vieux roi de père, Orodès II pour obtenir la couronne). Il apparaît alors aux yeux des Romains comme celui qui a rétabli leur honneur en vengeant la mort de Crassus à la bataille de Carrhes 15 ans plus tôt.

Venditius aurait alors pu poursuivre l’armée parthe en déroute jusque sur son territoire sur l’autre rive de l’Euphrate, mais il juge plus prudent de s’arrêter à la frontière pour ne pas qu’Antoine prenne ombrage de ses succès. Il doit avoir à l’esprit l’exemple de Quintus Salvidienus Rufus, qui était tout comme lui de basse extraction et ne devait son ascension sociale qu’à ses talents militaires, qui a été exécuté lorsqu’Antoine l’a accusé de vouloir trahir Octavien bien qu’il ait été le principal artisan de la victoire de ce dernier contre Lucius Antonius (Jérôme Kerviel n’aurait-il pas dû en prendre de la graine ?). Venditius a dû en conclure que les triumvirs n’appréciaient guère qu’un de leurs lieutenant puisse remettre leur autorité en cause en se couvrant de trop de gloire. Il se contente donc de mettre au pas les villes qui ont soutenu les Parthes en attendant l’arrivée son chef. Celui-ci finit par le rejoindre à Commagène où Ventidius assiège Antiochus Ier. Antoine, qui souhaite alors prendre sa part de victoire, refuse de ratifier le traité de paix et les mille talents d’argent que son subordonné avait obtenus. Il prend lui-même le commandement du siège, obtient de même la fin des hostilités, mais il doit se contenter de 300 talents d’indemnités. Ventidius est ensuite éloigné du théâtre des opérations car renvoyé à Rome pour qu’il y célèbre son triomphe. Il restera le premier et le seul Romain à avoir triomphé du puissant empire parthe.

Pendant que tout ceci se déroule en orient, Octavien a lui-même pris le commandement de la lutte contre Sextus Pompée en occident. Les attaques de pirates qui n’ont pas cessé lui donnent un prétexte pour passer à l’offensive, après qu’un équipage ait avoué sous la torture que Sextus était leur commanditaire. Il peut ainsi agir en toute légalité en alléguant que Sextus a violé une clause du traité qu’ils ont signé, même si Sextus dépose à son tour au Sénat une plainte à propos du Péloponnèse que Marc Antoine a refusé de lui livrer. Les deux triumvirs auraient d’ailleurs dû se rencontrer à Brindes pour discuter de la conduite à tenir, mais Marc Antoine n’y trouvant pas son homologue dès son arrivée préfère repartir sans attendre, ce qui lui évite de trop se mouiller dans une affaire qui pourrait être jugée douteuse.

Octavien commence par rompre les liens qui l’unissaient à Sextus en divorçant de Scribonia, puis il passe outre le semi-désaveu de son collègue et rival car il compte bien profiter de l’avantage que lui confère la trahison de Menodorus (ou Menas). Ce dernier, ancien esclave du Grand Pompée, s’est en effet laissé convaincre de rendre la Sardaigne et la Corse en échange de son passage du statut d’affranchi à celui de membre de l’ordre équestre et de l’assurance qu’il pourrait continuer a commander sa flotte. Sitôt les îles deux récupérées et les navires de Menodorus incorporés à la flotte de l’amiral Calvisius, Octavien s’attaque à la Sicile, fief de Sextus. Les effectifs sont divisés en deux parties, l’une, dirigée par Calvisius, arrive par le nord du détroit de Messine, et l’autre, sous les ordres d’Octavien lui-même, vient par le sud. Calvisius est le premier à rencontrer l’ennemi en la personne de Menecrates aux environs de Cumes, Sextus étant resté à Messine pour attendre Octavien. Calvisius pense se protéger en se réfugiant dans la baie de Cumes, mais il se trouve au contraire acculé à la terre où ses navires s’échouent sur les rochers sous les assauts répétés de l’adversaire. L’arrivée de Menodorus sur le flanc gauche lui permet de se dégager de ce mauvais pas, mais elle ne change pas l’issue du combat, bien que Menecrates ait péri dans l’affrontement. Au final, Calvisius subit une lourde défaite, ses meilleurs bateaux ont été détruits et beaucoup d’autres sont sévèrement endommagés.

Octavien arrive en vue de Messine avec sa flotte quelque temps plus tard. Il croise Sextus qui n’est accompagné que de quarante navires, mais, malgré les conseils de ses amis, il préfère renoncer à attaquer l’ennemi qui est pourtant en nette infériorité numérique car il juge plus prudent d’attendre le renfort de son amiral. Il rate ainsi l’occasion d’éliminer le leader au nom prestigieux indispensable à la rébellion. Octavien reste dans le détroit jusqu’à ce qu’il apprenne le désastre de Cumes. Il décide alors d’aller retrouver Calvisius, mais il est attaqué en chemin par Sextus qui a quant à lui été rejoint par la flotte de Menecrates, à présent dirigée par Demochares. Au lieu de livrer combat en pleine mer, il applique la même tactique que son lieutenant et se replie le long de la côte en rangs serrés pour faire face à l’assaillant. Il obtient le même résultat : ses navires s’échouent sur les rochers avant d’être incendiés. Calvisius et Menodorus, qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de là, arrivent à la rescousse mettant un ennemi fatigué par la bataille en fuite. La nuit se passe, et le lendemain Octavien ordonne à Calvisius de positionner ses navires en protection des siens afin qu’il puisse réparer ceux qui n’ont pas coulé en sécurité. C’est alors que se produit un nouveau désastre : une forte tempête se lève. Elle précipite les bateaux sur les rochers ou les fait se fracasser les uns contre les autres. Seul Menodorus, parti s’ancrer plus au large, parvient à sauver sa flotte. La campagne de cette année 38 av-JC est un échec sur toute la ligne. Octavien a décidément l’air d’avoir été un piètre chef de guerre. Il doit faire face au mécontentement du peuple qui subit toujours encore la pénurie et rechigne à payer l’impôt pour financer une guerre qu’il juge avoir été déclarée en violation du traité passé avec Sextus.

Un an après avoir subi deux sérieux revers avec l’invasion des Parthes et la perte de son autorité sur la Gaule, Marc Antoine semble à nouveau avoir le vent en poupe. Octavien lui reproche d’ailleurs de ne pas l’avoir aidé lorsqu’il s’est trouvé en difficulté, voire d’avoir comploté avec Lépide pour l’évincer du pouvoir afin de focaliser la colère du peuple sur ses collègues. Il envoie donc Mécène en orient pour négocier avec Antoine l’envoi d’une partie de sa flotte. Octavien pense certainement qu’Antoine refusera, ce qui lui permettrait de se poser en victime, mais son homologue accepte de fournir toute l’aide nécessaire. Rendez-vous est pris entre les deux hommes pour le printemps 37 av-JC.

Antoine prend ses dispositions pour assurer la sécurité des territoires reconquis pendant son absence ; il nomme donc des rois acquis à sa cause selon son bon plaisir, comme par exemple Darius dans le Pont, Amyntas en Pisidie, Polémon en Cilicie, ou encore Hérode en Judée. Il passe ensuite par Athènes où il récupère Octavie, puis se dirige vers Tarente avec les 300 vaisseaux promis. Mais, lorsqu’il arrive, Octavien a changé d’avis. Ce revirement s’explique par ce qu’il a entre temps appris les succès de son ami Marcus Vispanius Agrippa en Gaule. Celui-ci a réussi à faire rentrer dans le rang les Belges et les Aquitains qui contestaient de plus en plus ouvertement l’autorité romaine, mais il s’est aussi offert le luxe d’être le second après Jules César à traverser le Rhin pour aller combattre les tribus germaines, notamment les Suèves. Il revient donc auréolé de gloire, mais encore rapporte t-il de quoi financer la construction d’une nouvelle flotte. Il est donc tout désigné pour mener la lutte contre Sextus. Octavien juge alors préférable de jouer cette carte plutôt que d’avoir à partager le prestige d’une potentielle victoire avec Antoine. Il désigne par conséquent Agrippa comme consul pour l’année 37 av-JC bien qu’il n’ait de loin pas atteint l’âge requis ; il sera de ce fait en charge d’assurer la sécurité de l’Italie. Pour montrer qu’il a bien conscience de la gravité de la situation, Agrippa refuse le triomphe que le Sénat lui a accordé en signe de ce qu’il n’est pas temps de gaspiller de l’argent en fêtes, suivant en cela le conseil, voire l’injonction d’Octavien dont il souhaite conserver l’amitié. Cependant, la construction d’une nouvelle flotte, qu’il veut moderniser, tant par la conception des navires qu’il désire élargir que par leur équipement militaire, en particulier un nouveau harpax (harpon à bateaux), prend du temps. Aussi les deux amis ont-ils décidé d’un commun accord de remettre les opérations contre Sextus à l’année suivante.

L’arrivé d’Antoine vient donc perturber leurs plans. Celui-ci s’offusque naturellement du traitement méprisant qui lui est réservé. Aussi envoie t-il sa femme, Octavie, plaider sa cause auprès de son frère, Octavien, de manière à souligner que de tels agissements, qui portent préjudice à sa propre famille, pourraient être considérés comme une rupture du pacte qu’ils ont conclu et qu’à la fois le peuple et le Sénat seraient alors en position de lui en tenir rigueur. Octavien n’a donc plus d’autre choix que de se rabibocher avec Antoine. Pour la forme, Octavien avance à nouveau les arguments qu’Antoine ne l’a pas secouru lorsqu’il en avait besoin et qu’il a de plus envoyé un émissaire à Lépide pour tenter de l’évincer. Pour le premier, Octavie répond que toutes les explications ont déjà été fournies à Mécène, quant au second, si elle admet que l’entrevue a bien eu lieu, elle affirme qu’elle ne concernait que les modalités du mariage prévu entre sa fille et le fils de Lépide, et qu’Antoine est prêt à lui livrer son émissaire Callias, qu’il lui permet de torturer à sa guise pour s’assurer de la vérité de cette assertion. Suite à cela, les deux triumvirs se rencontrent entre Tarente et Métaponte, dormant alternativement l’un chez l’autre sans aucune protection de leurs gardes personnelles respectives pour bien faire étalage de leur bonne entente retrouvée et de leur confiance mutuelle.

Les négociations entre les deux hommes aboutissent à ce qu’Antoine laissera 120 navires à Octavien en échange de 20 000 soldats d’infanterie dont il a besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes qu’il aurait du mal à lever dans une Italie contrôlée par son rival (aujourd’hui nous qualifierions cet accord de win-win, que j’ai personnellement rebaptisé  » Pine d’huître « , rapport à Ouin-Ouin et son totem : l’huître). Dans la foulée, le triumvirat qui arrivait à échéance est renouvelé pour cinq années supplémentaires, sans consultation du Sénat. Antoine retourne en Syrie, tandis qu’Octavie, qui vient de donner naissance à leur deuxième fille, rentre à Rome avec son frère.

Si vis pacem, para bellum

Une fois la menace que représentaient Cassius et Brutus éliminée après la bataille de Philippes fin 42 av-JC, les triumvirs Marc Antoine et Octavien se retrouvent face à face, mais aucun des deux ne souhaite déclencher l’ultime combat pour le pouvoir dans l’immédiat, de peur de passer pour des tyrans comme Jules César et que Lépide tire alors les marrons du feu. Ils préfèrent passer un marché qui laisse à Marc Antoine les territoires qui s’étendent de l’Illyrie aux riches provinces d’Asie en plus des Gaules Cisalpine et Chevelue, charge à lui de mener la guerre contre le puissant ennemi Parthe, tandis qu’Octavien se voit attribuer la Gaule Transalpine, les provinces ibériques, la Sardaigne, la Sicile, mais avant tout l’Italie, charge à lui d’éliminer Sextus Pompée, dernier représentant des optimates survivant, et surtout d’attribuer aux vétérans des terres qu’il devra prendre à l’aristocratie dans la péninsule ; ne reste que l’Afrique pour Lépide. Chacun des deux espère que l’autre échoue lamentablement et qu’il puisse alors s’imposer comme le dernier recours pour sauver Rome du naufrage (un jeu de dupe du même genre n’aurait-il pas commencé entre les Etats-Unis et l’Europe avec la crise ?).

Tout commence sous les meilleurs auspices pour Marc Antoine dans cette perspective. L’attribution des terres aux très nombreux vétérans provoque en effet bientôt une vague de mécontentement parmi les membres de la noblesse romaine, mais aussi chez beaucoup de citoyens italiens expropriés de force par des soldats qui justifient de leurs actes par la promesse que beaucoup de villes leur reviendraient en échange de leur engagement contre les césaricides. La fronde est orchestrée par Fulvie, la femme de Marc Antoine, et Lucius Antonius Pietas, frère de Marc Antoine et consul de l’année 41 av-JC. Le risque pour Octavien est de voir la grogne se répandre dans les rangs de l’armée et des légions se rebeller contre son autorité alors que son pouvoir repose essentiellement sur la fidélité de ses soldats. Ce scénario ne manque pas de se produire ; beaucoup d’hommes d’Octavien désertent et vont rejoindre Lucius Antonius. Au même moment, Sextus Pompée passe à l’offensive en attaquant les transports de blé en provenance d’Egypte et en ravageant les côtes du Bruttium (Calabre). Rome est alors guettée par la famine. Cela rappelle opportunément que les pouvoirs exceptionnels du triumvirat ont été octroyés à Octavien pour qu’il sauve la patrie de ce danger ; on pourrait même imaginer qu’en fidèle disciple de Jules César, qui a utilisé ce genre de procédé à maintes reprises, il ait passé un accord secret avec un Sextus qui se verrait amnistié en échange de son aide à l’élimination de Marc Antoine.

Octavien quitte par conséquent Rome pour aller lutter contre les troupes de Sextus dans le Bruttium, suivi par Lucius Antonius et les deux fils de Marc Antoine, sur le conseil de Fulvie qui ne veut pas laisser à Octavien toute la gloire d’avoir défendu le pays. Les circonstances offrent alors à Lucius l’opportunité de trouver un motif de grief contre Octavien. Lors d’une expédition de cavalerie des hommes de ce dernier contre ceux de Sextus, il feint (ou pense à juste raison) avoir été pris pour cible par Octavien qu’il accuse de ce fait de déloyauté. Il se rend aussitôt dans les colonies de Marc Antoine pour se recruter une garde personnelle bien qu’Octavien nie farouchement toute mésentente avec son collègue triumvir. Le règlement du différend entre les deux hommes est remis entre les mains des soldats. Ceux-ci décident que la charge de la distribution des terres reviendra dorénavant au consul Lucius Antonius à condition qu’il donne ses deux légions à Octavien pour lutter contre Sextus, qu’il laisse passer les Alpes à celles qu’Octavien a fait venir d’Ibérie et qu’il licencie sa garde personnelle. S’il satisfait aux deux dernières, il refuse de livrer ses soldats au triumvir pour l’instant sous le prétexte qu’il le craint et s’en va pour Préneste. Pendant ce temps, Fulvie prétend elle aussi craindre pour sa vie et celle de ses enfants, mais qu’elle serait plutôt menacée par Lépide.

Sommé de revenir, Lucius refuse à nouveau d’obéir. Octavien le prend comme une déclaration de guerre. Une dernière tentative de conciliation a lieu à Gabii, mais elle échoue, les hommes envoyés en éclaireurs par Octavien ayant été attaqués par ceux de Lucius. Lucius dispose de 17 légions, et surtout de l’appui financier de Marc Antoine qui administre les riches provinces d’Asie et de Gaule, tandis qu’Octavien ne peut aligner qu’une dizaine de légions et se trouve contraint d’emprunter de l’argent aux temples, les territoires lui ayant été attribués étant soit aux mains de l’ennemi pompéien, soit en proie aux révoltes. Octavien laisse Rome à Lépide avec deux légions, puis part rejoindre ses troupes. La ville est prise peu après, sans combat, par un Lucius qui s’attire les faveurs du Sénat en promettant de mettre fin au pouvoir tyrannique des triumvirs. Lépide est contraint de s’enfuir et rejoint Octavien qui tente d’enrôler de force des légionnaires des colonies d’Antoine, tout d’abord à Alba Fuscens, puis à Nursia, sans y parvenir. Il place alors tous ses espoirs dans le retour rapide de Salvidienus qui revient en urgence de Gaule avec les 6 légions qui viennent de passer les Alpes. Mais celui-ci est sous la menace des soldats de Gaius Asinius Pollio et Publius Ventidius Bassus qui se trouvent eux aussi en Gaule Cisalpine et le suivent de près. Il risque d’être pris en étau par Lucius qui vient quant à lui du sud ; Octavien profite de son départ de Rome pour reprendre la ville, avant d’entreprendre le siège de Sentinum, dans le Picénum, pour empêcher que Lucius n’y trouve des renforts et couper la route du nord aux légions que Lucius Munatius Plancus a levées à Spolète.

Pendant ce temps, Agrippa, le meilleur ami d’Octavien, a recruté une armée en Etrurie avec laquelle il entreprend d’assiéger Sutrium. Il détourne ainsi Lucius de son objectif en l’attirant à lui, ce qui permet à Salvidienus d’atteindre Sentinum sans encombre, puis de s’en emparer et de la raser avant de faire capituler Nursia qui craint de subir le même sort. Désormais, c’est Lucius qui se trouve dans le rôle de la souris tandis que Salvidienus et Agrippa reprennent celui du chat. Ils le forcent à se retrancher dans Pérouse. Octavien les rejoints et établit aussitôt de puissantes fortifications autour de la ville, de manière à empêcher toute sortie de l’ennemi ou toute arrivée de renforts de l’extérieur, à l’instar du siège d’Alésia. Salvidienus et Agrippa se chargent quant à eux de maintenir Asinius, Venditius et Munatius à distance, profitant de leur mésentente et de leurs hésitations pour leur infliger de cuisantes défaites. Tous trois abandonnent Lucius à son triste sort. Pérouse finit par tomber en février 40 av-JC, ses habitants sont massacrés sans pitié, mais Lucius et ses soldats sont épargnés par Octavien pour ne pas s’attirer les foudres d’Antoine ; ils sont simplement éloignés de Rome, envoyés en Espagne. Dans la même optique, Fulvie a elle aussi la vie sauve, mais elle est contrainte à l’exil à Sicyone, en Grèce.

Marc Antoine se sent néanmoins obligé de revenir en Italie pour tirer cette affaire au clair. Il débarque à Brindes avec ses troupes en août 40 av-JC. Pendant une grande partie de ces événements, il était en Egypte après avoir fait la connaissance de Cléopâtre. Bien qu’ils se soient certainement déjà fréquentés, soit lorsque les Romains sont intervenus pour remettre Ptolémée XII sur le trône en 55 av-JC, Cléopâtre n’avait alors que quinze ans, soit, et plus probablement, lors des deux séjours de la reine à Rome en 46 et 44 av-JC. Leur rencontre n’a vraiment lieu qu’en 41 av-JC, à Tarse, en Cilicie, où Antoine a convoqué tous les chefs d’état de la région pour juger de leur attitude durant le conflit avec Cassius et Brutus afin de récompenser ou punir, voire destituer, chacun en fonction de sa position et d’imposer un lourd tribut aux villes qui l’ont trahi pour financer la guerre qu’il doit mener contre les Parthes. Ainsi, eu égard à sa fidélité à Rome, Hérode devient-il tétrarque de Judée en compagnie de son frère Phasaël, pour avoir repoussé Antigone II Mattathiah qui tentait d’envahir le pays avec l’appui de Marion, tyran de Tyr, qui s’est quant à lui emparé avec succès de la Galilée avant d’en être chassé manu militari par Antoine. En ce qui la concerne, Cléopâtre a eu un comportement beaucoup plus ambigu.

En 43 av-JC, elle envoie bien les quatre légions stationnées dans son pays à Dolabella pour combattre Cassius en Syrie, mais elle est en même temps bien contente d’être débarrassée de ces troupes qui commettaient des exactions et accaparaient le blé pour l’envoyer à Rome. La famine s’installe d’ailleurs en Egypte cette année là et, les deux suivantes, elle invoque de mauvaises récoltes en raison de crues insuffisantes du Nil pour cesser ses exportations de nourriture à destination de l’un ou l’autre des belligérants romains. Dolabella défait et les quatre légions d’Egypte ayant fait allégeance à Cassius, elle refuse son soutien à ce dernier bien qu’il la menace d’envahir son pays. Des troupes républicaines sont toutefois accueillies à bras ouverts à Chypre par Sérapion, sans doute avec l’assentiment de sa reine. L’Egypte n’échappe à l’invasion que grâce au débarquement de Marc Antoine et Octavien en Grèce qui détourne Cassius et Brutus de cet objectif. Cléopâtre bâtit alors une flotte à destination des triumvirs. Elle en prend personnellement la tête malgré le danger que représente celle de Sextus Pompée, mais elle ne peut effectuer la traversée à cause d’une tempête où elle prétend avoir failli perdre la vie. Une fois la météo devenue plus clémente, la guerre était finie. Tout porte à croire qu’elle a en fait prudemment attendu de connaître le vainqueur pour prendre parti.

Certainement consciente de la crédibilité limitée de ses arguments, Cléopâtre décide de jouer la carte de la séduction pour sauver sa peau. Elle connaît le goût de Marc Antoine pour le luxe et les belles femmes, aussi débarque t-elle à Tarse sur un somptueux navire à la poupe dorée et aux voiles pourpres doté d’un équipage féerique déguisé en Nymphes et autres Néréides, elle même parée de ses plus beaux atours trônant sous un dais tissé d’or. Invité à monter à bord pour participer à un non moins somptueux banquet, Marc Antoine est subjugué par le faste excentrique de la souveraine orientale, ainsi que par sa personne. Ils deviennent amants. Cléopâtre réussit ainsi une nouvelle fois à préserver l’indépendance de l’Egypte, alors que Marc Antoine avait peut être l’intention d’annexer ce pays d’une importance stratégique capitale. Leur alliance est scellée dans le sang. Marc Antoine se fait livrer Sérapion, tandis que Cléopâtre exige que sa sœur Arsinoé IV, seule prétendante au trône survivante, soit éliminée. Elle est assassinée dans l’enceinte même du temple d’Artémis à Ephèse. Le viol du sanctuaire par ses soldats provoque un grand émoi dans la population romaine, ce qui va porter un lourd préjudice à Marc Antoine. Octavien va s’en servir pour ternir l’image de son rival en affirmant qu’il a perdu tout discernement en tombant sous l’emprise de la reine qui aurait réveillé en lui le désir d’établir une monarchie à Rome au détriment de la République.

Cléopâtre rentre à Alexandrie, puis Marc Antoine la rejoint pour passer l’hiver en sa compagnie après avoir en vain tenté de piller Palmyre dont les habitants se sont réfugiés dans l’empire Parthe, juste de l’autre côté de l’Euphrate. Ce long séjour en Egypte est une nouvelle erreur de la part de Marc Antoine. Les partisans d’Octavien, ainsi que les historiens romains qui adoptent systématiquement ce point de vue, diront qu’il s’est alors converti aux mœurs orientales décadentes, avec pour preuve qu’il a adopté la tenue des Grecs, qu’il ne peut par conséquent plus être considéré comme un vrai Romain. Il avait pourtant de bonnes raisons de se rendre en Egypte. Outre d’imiter Jules César, il n’avait peut être pas très confiance en la loyauté de Cléopâtre, aussi a t-il pu juger préférable de la garder à l’œil pour s’assurer de la livraison de blé à Rome, ainsi qu’à son armée en prévision de la campagne à venir. Une fois sur place, il aurait également pu croire bon de mettre à profit son temps pour se cultiver en fréquentant les élites intellectuelles d’Alexandrie, lui le militaire qui passait, peut être à juste titre, pour un rustre, dans le but de donner le change à Cléopâtre qui était, elle, loin d’être une conne ; et d’adopter les coutumes locales pour montrer son respect pour la culture égyptienne, suivant l’exemple d’Alexandre le Grand. Sa relation avec la reine aurait alors été avant tout un choix politique, garantit dans la durée par la naissance d’enfants. Mais l’éloignement de ses troupes lui nuit d’autant plus que les Parthes, encouragés en ce sens par le fils de Titus Labiénus, Quintus Labiénus, qui a trouvé asile à la cour du roi Orodès II, profitent de son absence pour passer à l’offensive, de s’emparer de la Cilicie, du sud des provinces d’Asie et de la Syrie où Antigone Mattatiah est remis sur le trône en Judée tandis qu’Hérode s’enfuit à Rome. A présent, c’est Marc Antoine qui se retrouve dans une position délicate.

Cette attaque le contraint à revenir à Tyr au printemps 40 av-JC. Il se contente d’une contre-offensive limitée avant de se rendre en Italie en août, laissant la plus grande partie de son armée pour défendre les territoires d’orient encore sous son contrôle. Il fait escale en Grèce où il rencontre Fulvia qu’il aurait réprimandé vertement pour ses initiatives, puis croise la flotte d’Ahenobarbus, césaricide lieutenant de Sextus Pompée, lors de sa traversée de l’Adriatique. Contre toute attente, Ahenobarbus n’attaque pas bien qu’il dispose de forces nettement supérieures ; il fait au contraire allégeance à Marc Antoine. Les deux hommes font alors route vers Brindes de concert. Cette attitude est pour le moins étonnante, d’autant plus qu’Octavien qui vient de divorcer de Clodia Pulchra, fille de Fulvie, épouse Scribonia, belle sœur de Sextus et fille de Lucius Scribonius Libo, un autre de ses lieutenants. Il devient par conséquent difficile de dire quel triumvir tire le plus avantage de son alliance avec Sextus. Marc Antoine qui reçoit un renfort de troupes ou Octavien qui peut l’accuser d’avoir pactisé avec l’ennemi ? Sextus semble être celui qui exploite au mieux la situation en jouant sur leur rivalité de manière à s’imposer comme un interlocuteur incontournable, avec l’ambition de remplacer Lépide au sein du triumvirat. Et dire que certains osent aujourd’hui se plaindre de la complexité du monde. Il l’était pourtant au moins autant à l’époque.

A leur arrivée à Brindes, où cinq cohortes d’Octavien sont stationnées, Marc Antoine et Ahenobarbus se voient refuser l’entrée de la ville sous prétexte qu’elle ne peut accueillir un ennemi. Antoine supporte très mal ce rejet. Il entreprend aussitôt des travaux pour encercler la ville et le port, envoie des troupes s’emparer d’autres localités stratégiques tout au long de la côte italienne, dont Sipuntum d’Ausonie, en Apulie, et écrit à Sextus de venir le rejoindre. Ce dernier envoie Menodorus en Sardaigne où les deux légions en garnison, effrayées de l’accord entre Sextus et Antoine, se rendent sans résistance, tandis qu’il assiège lui-même de Thurium et Consentia, dans le Bruttium qu’il ravage avec sa cavalerie. Agrippa, alors préteur de Rome, reçoit l’ordre d’Octavien, qui revient à peine de Gaule après en avoir pris le contrôle, de se porter au secours des habitants de Sipuntum. En chemin, il recrute les vétérans des colonies qu’il traverse, mais ces soldats font demi-tour lorsque ils apprennent qu’ils vont rencontrer les hommes d’Antoine au côté duquel ils ont combattu à Philippes et non pas ceux de Sextus comme ils le pensaient. Octavien, qui se dirige quant à lui vers Brindes, n’est pas victime de la même insubordination de la part des vétérans qu’il engage à le suivre, mais ils ne sont pas pour autant décidés à attaquer Antoine, mais plutôt à forcer les deux triumvirs à négocier. Tous ces vétérans aspirent à présent plus à couler des jours paisibles dans les terres qu’ils ont acquises au péril de leur vie qu’à risquer un nouveau bain de sang à l’issue incertaine.

Octavien tombe malade à ce moment là et doit s’arrêter quelques jours à Canusium, aussi n’a t-il plus l’occasion de rompre l’encerclement de Brindes lorsqu’il y arrive, les travaux de retranchement d’Antoine étant terminés. Il n’a plus d’autre choix que d’établir son camp et d’attendre la suite des événements bien qu’il dispose de forces de loin supérieures en nombre ; Antoine lui fait d’ailleurs croire que son armée de Macédoine est déjà arrivée en faisant débarquer de simples citoyens qu’il a discrètement fait monter à bord de ses navires de nuit. Agrippa, de son côté, a plus de succès. Il reprend Sipuntum tandis que Sextus se voit lui aussi chassé de Thurium et Consentia. Antoine remporte cependant lui aussi un succès lorsqu’il intercepte avec 400 cavaliers seulement les 1 500 conduits par Servilius qui viennent en renfort d’Octavien.

L’option militaire apparaissant de plus en plus hasardeuse ainsi que politiquement préjudiciable, la solution diplomatique est alors privilégiée. Les négociations s’engagent par l’intermédiaire de Lucius Cocceius, ami commun des deux triumvirs, d’Asinius Pollion pour le compte de Marc Antoine et de Mécène pour celui d’Octavien. En signe de bonne volonté, Marc Antoine envoie Ahenobarbus en Bythinie et demande à Sextus de quitter l’Italie. Cela permet d’aboutir à la paix de Brindes qui redéfinit un nouveau partage des territoires entre les deux hommes. Ceux situés à l’est d’une ligne passant par Scodra (actuellement Shkodër, en Albanie) reviennent à Marc Antoine, tandis que ceux à l’ouest seront à Octavien, soit à peu près les mêmes limites qui diviseront l’Empire en deux entités distinctes lorsque celui-ci éclatera quelques 5 siècles plus tard. Octavien en ressort donc grand vainqueur. Il obtient les Gaules, ce qui lui permet de repousser les légions de Marc Antoine loin de l’Italie et de Rome, mais surtout de s’assurer un financement presque équivalent à celui que les provinces d’Asie fournissent à son rival. On peut par conséquent se demander si ce n’était pas là son principal objectif et si ce n’est pas lui qui a déclenché les hostilités avec Lucius Antonius dans ce but, au contraire de ce qu’il prétend.

Le doute est d’autant plus grand qu’en échange des concessions faites par Marc Antoine, Octavien sacrifie Salvidienus, qui se trouve en Gaule au moment de la négociation et doit être consul l’année suivante, alors qu’il est le principal artisan de la victoire contre Lucius. Ses troupes reviennent à Marc Antoine qui l’aurait dénoncé comme étant sur le point de trahir Octavien pour prendre son parti. Salvidienus aurait alors été exécuté pour haute trahison ou se serait donné lui-même la mort. Cela paraît quand même assez étrange qu’il se soit décidé aussi tard, alors que s’il avait eu deux doigts de jugeote, il aurait su dès le départ qu’il pouvait faire pencher la balance en faveur de Marc Antoine en prenant le parti de Lucius et certainement en obtenir la juste récompense. Plus probablement était-il devenu gênant, soit qu’Octavien ait craint que l’aura de la victoire le rende populaire auprès des troupes et que cela réveille ses ambitions, soit qu’il ait été au courant de ce qu’Octavien était en fait le premier agresseur de Lucius lors du raid contre Sextus, compromettant de ce fait l’accord entre les deux triumvirs s’il l’avait dénoncé au Sénat. Agrippa, qui reçoit alors le commandement en chef des armées d’Octavien pourrait aussi avoir voulu sa peau. Ce ne sont là que des hypothèses.

Toujours est-il que l’accord se fait et qu’il est scellé par le mariage entre Marc Antoine et Octavie, sœur d’Octavien dont le mari vient de décéder, Fulvie venant quant à elle de succomber à la maladie en Grèce. Pendant ce temps à Alexandrie, Cléopâtre accouche de jumeaux, un garçon Alexandre Hélios, et une fille Cléopâtre Séléné. Les deux hommes s’octroient de plus le droit de recruter de nouvelles troupes en Italie, en nombre égal. Reste à s’occuper du cas de Sextus Pompée qui, en plus d’occuper la Sicile et la Sardaigne, a pris pied en Corse et maintient le blocus maritime, faisant à nouveau peser la menace de la famine sur Rome. Le problème ne peut cependant pas être réglé sur le champ car l’argent pour construire la flotte nécessaire pour lui faire la guerre manque et le peuple, déjà mécontent de ce que ses impôts aient été dilapidés pour d’obscures raisons de pouvoir personnel au lieu de son bien, se révolte au forum lorsqu’il est question d’augmenter encore sa contribution. La répression qui s’ensuit rend les triumvirs très impopulaires. La négociation doit donc être privilégiée.

Contact est pris avec Libo qui se rend dans l’île de Pithecusa (Ischia) au nord de la baie de Naples. Méfiant, il demande à négocier directement avec Antoine et Octavien qu’il retrouve à Misène. Sextus les rejoint bientôt, après s’être débarrassé de Murcus qui risquait d’être un obstacle. Ils se rencontrent à Putéoles où deux plates-formes ont été construites à proximité du rivage. Bien que Sextus se voit catégoriquement refuser de remplacer Lépide dans le triumvirat, les pourparlers se poursuivent pour parvenir à un accord à l’été 39 av-JC. Il contient les conditions suivantes : «  la guerre devrait cesser sur terre et sur mer ; libre accès partout pour les marchands ; Pompée devait enlever ses garnisons d’Italie et ne plus accepter d’esclaves fugitifs ; il ne devait pas envahir avec sa flotte la côte italienne, mais pouvait garder la Sardaigne, la Sicile, la Corse, et toutes les autres îles alors en sa possession alors qu’Antoine et Octave gardaient la possession des autres régions ; il devait envoyer à Rome le blé que ces îles devaient auparavant fournir comme tribut, et il pouvait avoir en outre le Péloponnèse ; il pourrait donner le consulat en son absence à n’importe quel ami qu’il choisirait, et il serait inscrit comme membre du sacerdoce de premier rang. (Appien, Guerres civiles, livre V)». De plus, les nobles exilés peuvent rentrer chez eux, sauf ceux condamnés pour leur participation au meurtre de Jules César, les proscrits se voient restituer un quart de leurs biens, les esclaves enrôlés par Sextus sont affranchis et ses vétérans libres obtiennent de recevoir les mêmes récompenses que ceux d’Octavien et Antoine.

Le pacte est scellé par la promesse d’un nouveau mariage entre la fille de Sextus et le fils d’Octavie, neveu d’Octavien et beau-fils d’Antoine, qui ne sont alors que des enfants en bas âge. Les trois hommes s’entendent ensuite pour désigner les consuls des quatre années à venir, Sextus devant exercer la charge en 38 av-JC. Tout cela ne sert aux triumvirs qu’à se donner le temps d’apaiser la colère du peuple en faisant cesser la famine, d’attirer les partisans de Sextus à choisir entre l’un des deux pour l’affaiblir et à construire une flotte assez puissante pour enfin s’en débarrasser.

L’accord conclu, Sextus repart en Sicile, Octavien rentre à Rome et Antoine part en Grèce avec Octavie après avoir envoyé Publius Ventidius Bassus et ses meilleures légions en Orient pour reprendre les territoires conquis par les Parthes. L’affrontement final des deux hommes pour la suprématie n’est plus qu’une question de temps.