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Cas de conscience

Je suis médecin. J’ai prêté serment. Je dois le soigner. Malgré tout ce qu’il a fait. Il est malade, gravement, c’est évident. Si je lui disais de rentrer chez lui, que ça va passer tout seul, il ne me croirait pas. Je le connais trop bien. Il ira aussitôt voir les charlatans qui vont lui prescrire le traitement habituel. Sans se soucier de son prix, de ses effets secondaires insupportables. Pas pour lui, mais pour nous, les humains. Je dois trouver quelque chose. Vite.

Voilà ce que je me suis dit lorsqu’il est entré dans mon cabinet. Alors, je l’ai invité à se déshabiller pour que je puisse l’ausculter. Je l’ai longuement examiné. Pour qu’il ne doute pas de mon sérieux. Et pour gagner un peu de temps. J’ai réfléchi, puis je lui ai dit que je savais ce qu’il avait, ce qu’il fallait faire pour le sauver. Il m’a regardé plus attentivement. J’ai pensé : « Maintenant je te tiens. Tu vas crever, ordure. Guéri. En parfaite santé. Mais tu vas crever. ». Nous aussi, peut être. C’est un risque à prendre si on veut enfin en être débarrassé.

Pour que vous compreniez le cas de conscience que ce patient me posait, laissez-moi vous le présenter. Il a vu le jour en 1492, lorsque Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Il n’a pas attendu longtemps pour révéler son mauvais caractère. Au lieu de donner la prime promise à celui qui apercevrait la terre le premier, Colomb a préféré s’attribuer à lui tout seul la paternité de la découverte. Moins pour économiser quelques milliers de maravédis que pour s’assurer que personne ne vienne contester les droits d’exploitation sur les territoires dont il prendrait possession que la couronne espagnole lui avait accordé. L’engrenage qui allait l’amener à commettre les pires forfaits était en marche.

Ceux venus le nourrir au biberon ne l’ont guère rendu meilleur. Nous les connaissons sous le nom de conquistadors. Savoir qui ils étaient explique en grande partie leur attitude. N’importe qui ne se lance pas dans une entreprise aussi hasardeuse que la conquête d’un nouveau monde fait d’inconnu. En tout cas, pas les plus privilégiés. S’absenter de longues années, loin de leurs domaines et du centre du pouvoir n’était pas envisageable pour eux. Leurs rivaux en auraient profité pour intriguer contre eux et affaiblir leurs positions. Ce sont donc des gens qui n’avaient rien à perdre qui sont partis. Certes nobles, mais de peu de fortune et même endettés jusqu’au cou pour certains. Un profil qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui des chevaliers engagés dans la première croisade.
Il leur fallait cependant des fonds pour monter l’expédition, affréter un navire, remplir ses cales de vivres et de biens à échanger avec les autochtones et acheter un équipement, casque, cuirasse, mousquet, poudre, etc… N’étant plus à ça près, ils ont emprunté cet argent. A qui ? Aux privilégiés évoqués plus haut. Mais à des conditions très désavantageuses. En effet, vu le peu de garanties offertes par les emprunteurs et l’incertitude quant aux éventuels gains, un tel prêt était à haut risque. Ce que reflétait son taux prohibitif. Le rendement exigé s’en trouvait porté largement au-delà de tout ce qui pouvait être considéré comme raisonnable.

Le prêteur en tirait de nombreux avantages. Il n’avait pas à partir et à risquer sa peau tout en engrangeant des bénéfices considérables. Il se prémunissait du danger de voir des voisins qui auraient effectué l’opération accroître leur puissance financière par rapport à la sienne, ainsi que celui de voir la fortune des pionniers rivaliser avec la sienne. Il pouvait de plus revendre sa créance, souvent assortie d’une belle plus-value, en cas de besoin ou s’il sentait le vent tourner. Et au pire, il récupérait les propriétés des emprunteurs dans l’incapacité d’honorer leurs traites. Quant aux conquistadors, ils n’avaient plus d’autre alternative que de faire des tonnes d’argent ou de périr, plutôt que de vivre dans la misère et le déshonneur.

Arrivés sur place, la tâche s’est révélée moins facile que prévu. Accueillants au départ, les locaux sont vite devenus hostiles, une fois confrontés à la violence engendrée par l’insatiable penchant pour les métaux précieux des Espagnols. La conquête et le retour sur investissement s’en sont retrouvés retardés d’autant. Un an après avoir débarqué, les hommes de Cortès n’avaient toujours pas été payés. Et lorsqu’ils ont eu l’audace de réclamer leur dû, leur chef leur a rétorqué qu’ils ne toucheraient non seulement rien pour l’instant, mais qu’ils avaient de plus accumulé une dette auprès de lui concernant les armes cassées et les vêtements usés qu’il avait été obligé de remplacer. La rémunération viendrait ultérieurement, avec l’exploitation des territoires qu’il ne manquerait pas de leur accorder, une fois la victoire définitivement acquise. Il a effectivement tenu parole.

Mais dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que ses subordonnés aient voulu accumuler un maximum de richesses dans le temps le plus court possible. De ce fait, les amérindiens tombés sous leur coupe ont été obligés de travailler gratuitement dans les champs, dans les mines ou à l’orpaillage, selon le système de l’encomienda. Les violences permanentes qu’ils subissaient étaient loin d’être condamnées. L’Eglise les voyait au contraire comme un instrument pour transformer ces barbares qui pratiquaient des sacrifices humains en bons chrétiens. A Moctezuma, l’empereur aztèque, qui lui demandait ce qui rendait les excréments divins, l’or, aussi indispensables aux espagnols, Cortès aurait répondu qu’ils étaient le remède contre une maladie du cœur dont ils souffraient tous.

Le métal précieux parvenu en Espagne, la fascination pour le caca de l’enfant a commencé par gagner l’Angleterre. En effet, la première préoccupation des Espagnols qui bénéficiaient de la manne a été de se vêtir des meilleures étoffes. En particulier de laine anglaise, fort réputée à l’époque. La structure de la société britannique en a été bouleversée de fond en comble.

L’usage voulait que les seigneurs laissent les gens vivants sur leurs domaines cultiver un lopin de terre pour leur compte. A part permettre aux paysans de vivre à peu près décemment, cela ne leur rapportait rien. La perspective d’enrichissement suite à l’accroissement de la demande en laine les a amené à considérer que cette situation n’était plus tolérable. Car pour répondre aux envies du marché, il leur fallait plus de moutons, donc plus de surface pour qu’ils puissent paître. Ils ont alors fait valoir leur droit inaliénable à la propriété, pour empêcher leurs gens de pratiquer les cultures vivrières et laissent place au cheptel ovin plus lucratif. Les paysans se sont par conséquent retrouvés sans aucune ressource. Il ne leur restait que peu perspectives pour survivre, filer la laine à domicile ou la tisser pour gagner de quoi manger. La dépendance à leur seigneur et maître en a été considérablement renforcée. Au-delà de ce durcissement du rapport de force entre les classes sociales, les relations les gens de la plus basse condition en ont été radicalement modifiées. Alors qu’ils s’entraidaient pour les travaux des champs comme les récoltes et se retrouvaient par conséquent redevables au groupe, ils se trouvaient désormais placés en situation de se concurrencer les uns les autres. La culture multi millénaire de solidarité paysanne a alors laissé place à celle de l’individualisme. Satisfaire l’appétit du gamin demandait beaucoup de sacrifices. Mais ce n’est rien en comparaison des exigences qu’il a montré quand il a eu toutes ses dents.

Le sein maternel ayant commencé à donner mois de lait après que toutes les réserves d’or d’Amérique du Sud aient été pillées et son exportation hors d’Espagne interdite, il lui a fallu passer à un régime solide, le commerce de produits agricoles. En théorie, le nombre d’habitants de l’Amérique du Sud susceptible d’être soumis à l’encomienda aurait dû largement suffire à couvrir les besoins en main d’œuvre pour effectuer les travaux des champs. Mais les faits sont rapidement venus la contredire. Tout d’abord, les traitements indignes infligés aux Amérindiens ont fait qu’ils s’enfuyaient vers les régions les plus reculées dès qu’ils en avaient l’occasion. Leur sort a d’ailleurs ému quelques religieux comme Bartolomé de las Casas, ce qui a conduit à ce que nous connaissons sous le nom de controverse de Valladolid et à l’abolition de l’encomienda. Elle n’a cependant jamais disparue et à même été rétablie peu de temps après son abrogation devant les soulèvement provoqués par cette mesure. Les raisons du manque de bras sont donc à chercher ailleurs. Dans les maladies arrivées avec les européens. La variole, le typhus, la grippe, la rougeole et d’autres encore n’avaient jamais sévit en Amérique. Elles ont provoqué des épidémies à répétition et fait des ravages sur des systèmes immunitaires qui n’étaient absolument pas préparés à les affronter. En à peine un peu plus d’un siècle, la population locale s’est effondrée de plus de 50%. Un bilan supérieur à celui des grandes épidémies de peste du moyen âge en Europe. Plus tard, au nord, les colons iront jusqu’à les provoquer sciemment avec la distribution de couvertures infestées par la variole à certaines tribus d’Indiens.

La solution pour remédier à ce problème n’est pas venue des Espagnols, mais des Portugais, après que Cabral ait découvert une portion de territoire à moins de 370 lieues des îles du Cap Vert qui leur revenait en vertu du traité de Tordesillas. Ils l’ont trouvée en Afrique, avec l’esclavage. Ils s’y étaient déjà lancé une cinquantaine d’années avant la découverte du nouveau monde. Ils avaient alors organisé eux-mêmes quelques expéditions de capture, mais s’aventurer en terrain hostile s’est tout de suite avéré bien trop dangereux, malgré l’avance technologique de leur armement. Aussi ont-ils jugé préférable de confier cette partie de la traite aux Africains. La religion a aussi joué un rôle non négligeable dans le choix d’organiser ainsi ce funeste commerce. Il est calqué sur le modèle arabe en vigueur depuis des siècles et vise à empêcher l’extension de l’islam en Afrique subsaharienne et orientale au profit du christianisme en offrant les mêmes conditions commerciales, quand l’usage de la seule force aurait tendu à les pousser dans les bras des musulmans.

La stratégie mise en place pour la réussite de cette entreprise n’a elle non plus rien d’original. Elle ressemble à s’y méprendre à celle utilisée par Jules César dans sa conquête de la Gaule. Cela consiste à jouer sur les inimitiés entre les peuples locaux et à jeter de l’huile sur le feu. Il suffit par exemple d’aller visiter plusieurs tribus voisines sous le prétexte d’établir des relations commerciales avec elles, puis lors de la négociation sur les prix, de laisser innocemment échapper que l’échange proposé paraît plus ou moins avantageux par rapport au coût des armes réclamées par les gens d’à côté. A ces propos, il serait étonnant que votre interlocuteur ne désire pas lui aussi être payé en armes, rien que pour se défendre contre ce fourbe ennemi qui de toute évidence trame quelque chose contre lui, en plein paix, le salaud ! On avance ensuite que les biens destinés à la vente n’équivalent qu’à un équipement militaire médiocre, mais qu’il pourrait être fourni en quantités plus substantielles, si d’aventure quelques esclaves venaient compléter l’offre. Dès lors, l’alternative devient claire. Soit accepter le marché, s’enrichir et étendre son territoire, soit le refuser pour des raisons morales et prendre le risque qu’un voisin moins scrupuleux s’en empare et vienne réduire les vôtres en esclavage. Le choix est vite fait.

L’engrenage des hostilités enclenché, l’offre devient plus conséquente. Une majorité des esclaves proposés à la vente proviennent des guerres, soit qu’ils aient été faits prisonniers ou qu’ils aient été exigés comme tribut à ceux qui ont été soumis. Mais avec l’augmentation de la demande qui survient au XVIIème siècle lorsque les Anglais, les Français et les Hollandais se mettent à ce commerce, cela ne suffit plus. Des expéditions de plus en plus lointaines à l’intérieur des terres sont organisées et, en plus des guerres, l’enlèvement des personnes devient un fléau qui touche une grande partie du continent. Entre un quart et la moitié des individus capturés ne survivaient pas, qu’ils meurent sur le trajet jusqu’au port négrier ou aux conditions épouvantables auxquelles ils étaient soumis pendant l’attente des clients. La terreur indicible que ces raids inspiraient à la population a complètement détruit l’organisation sociale africaine. Les villes, objectifs privilégiés qui comptaient parfois jusqu’à 10 000 habitants, sont désertées, les gens préférant se réfugier dans de petits villages, de préférence isolés. Les échanges avec l’extérieur deviennent plus rares, et l’artisanat régresse. La civilisation africaine est anéantie sans que les Européens ne l’aient jamais observée.

Ce commerce innommable n’a pas ravagé que l’Afrique, mais il a aussi eu des répercussions terribles en Amérique. En effet, lorsqu’on dispose d’une main d’œuvre abondante, brisée par la captivité, désorientée par l’éloignement avec sa terre natale, déstructurée par la séparation avec sa famille et ses connaissances, et de surcroît sans espoir d’échapper un jour à sa condition pour elle ou ses enfants, la simple couleur de sa peau suffisant à la désigner de manière héréditaire à l’asservissement, pourquoi s’embarrasser avec des populations autochtones, attachées à une terre dont elles connaissent les moindres recoins, parfaitement organisées dans un système de valeurs communes, et auxquelles les plus hautes autorités ont accordé des droits, avec le risque qu’elles viennent éventuellement contester la légalité de vos titres de propriété ? Plus aucune raison ne justifie de s’exposer à de tels inconvénients. Les peuples locaux sont dès lors considérés comme des gêneurs, une vermine qu’il convient d’exterminer au moindre signe de résistance. Le massacre systématique devient le moyen le plus sûr d’accéder à la richesse.

Voilà le genre d’alimentation qui a permis à notre patient de devenir grand et fort. Rien ne dit qu’il ne se serait pas aussi bien développé en suivant un autre régime, mais son goût a été formé de la sorte, et, aujourd’hui encore, il pense naturellement que c’était le meilleur pour lui. Maintenant qu’il a atteint un âge respectable, il a tendance à vouloir retrouver ces saveurs qui lui rappellent sa jeunesse. D’autant plus lorsque son jugement est altéré par la fièvre et maladie. Il est loin d’être fou, ses décisions sont au contraire très rationnelles, trop pour se soucier de leurs conséquences sur nous, les humains. Les taux des prêts accordés aux conquistadors étaient bien en rapport avec le risque que comportait l’entreprise, même si leurs remboursements avaient pour corollaire le vol et la violence, et l’hécatombe que les maladies provoquaient dans la population locale demandait à ce qu’on trouve de la main d’œuvre ailleurs, fut-ce au prix de l’ignominie de l’esclavage. Ce comportement inacceptable n’a pu être toléré qu’au prétexte qu’il représentait la solution la plus efficace pour lutter contre l’expansionnisme de l’empire ottoman et son hégémonie sur le commerce oriental. Cela ne l’excuse pas pour autant.

Cette consommation effrénée de chair humaine lui a permis de prospérer pendant 400 ans, grâce au cacao, au café et autres produits exotiques que cela lui permettait de produire, mais avant tout grâce au sucre et au coton, comparables à ce qu’a été le pétrole pour l’époque moderne. En 1865, avec la fin de la guerre de sécession et l’abolition de l’esclavage, il a été obligé de trouver un autre moyen de se procurer la viande saignante dont il est si friand.

Le conflit entre les Etats du nord et du sud des Etats-Unis marque en effet un tournant dans la conduite de la guerre dont il s’est servi pour assouvir sa faim.A ce moment la, le pur génie militaire a perdu de son importance dans l’obtention de la victoire. Les moyens technologiques mis en œuvre se sont alors avérés tout aussi déterminants. A commencer par le train pour acheminer rapidement les troupes et le télégraphe pour s’informer au plus vite de l’évolution des batailles et des besoins en hommes, comme ont pu le constater des observateurs allemands, ou plus exactement prussiens. Ils en ont tiré les leçons qui leur ont permis de battre à plates coutures les Français qui n’avaient pas anticipé cette évolution en 1870. Et ce malgré des pertes plus élevées, mais immédiatement compensées par l’arrivée de troupes fraîches, au bon endroit, quand il arrivait aux renforts français, qui ne disposaient même pas de carte de la région, de chercher le lieu de la bataille au son du canon. En récompense pour leur participation active à la victoire, les industriels allemands, privés d’accès à la colonisation par la France et l’Angleterre, ont alors réclamé l’annexion de l’Alsace et plus encore de la Moselle dont la qualité remarquable du minerai de fer les intéressait particulièrement. Bismarck qui y voyait pourtant le germe d’un conflit à venir n’a pas pu s’y opposer. Ce qu’Eisenhower appellera bien plus tard le complexe militaro-industriel venait de voir le jour.

Parallèlement naissait le plus grand ennemi de notre patient. Il avait jusque là toujours réussi à le tuer dans l’œuf, mais cette fois, les circonstances l’empêchent d’intervenir à temps. Une bonne partie du peuple français refuse la défaite qu’elle attribue à l’incompétence et à la lâcheté de ses dirigeants. L’Empire est déchu et un gouvernement de défense nationale est proclamé. Dans Paris, assiégé par les troupes prussiennes, il est vite soupçonné de plus travailler à faire accepter la capitulation qu’à continuer efficacement la guerre. Lorsque celle-ci finit par arriver, le peuple se soulève pour continuer la lutte, ce qui pousse les partisans d’Adolphe Thiers à partir pour Versailles. Ceux qui ont décidé de rester proclament la Commune. Un mode de gouvernement qui prône l’autogestion où le pouvoir est exercé par des comités élus, dont la grande majorité des membres, représentants de toutes les tendances politiques, est issue des classes populaires plutôt que de l’élite. Les plus modérés démissionnent cependant rapidement. Nombre de mesures adoptées visent à améliorer les conditions de vie des ouvriers pauvres en leur octroyant plus de droits, à les affranchir de la toute puissance des employeurs héritée de l’époque féodale. Voilà ce qui à rendu le drapeau rouge adopté par les communards aussi insupportable à notre malade. Il ne pouvait pas laisser cette expérience durer. Il en vient à bout après deux mois seulement. Elle s’achève avec la semaine sanglante, durant laquelle 20 000 insurgés au moins sont exécutés sommairement. Tous ces événements survenus au cours de sa petite enfance ont profondément marqué ce mouvement au départ plein d’idéal et l’ont rendu paranoïaque au dernier degré. Lorsqu’il finira par s’imposer au pouvoir, il sera systématiquement tyrannique, caractériel, craignant à la fois les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Il en deviendra l’un des plus grands criminels de l’Histoire. Des dizaines de millions de gens accusés de ne pas appliquer avec assez de zèle le dogme du moment paieront sa folie de leur vie.

Après l’impitoyable élimination de ce danger, tout aurait dû aller pour le mieux pour notre patient. Mais à peine deux ans plus tard, en 1873, il a contracté une maladie tout à fait similaire à celle dont il souffre aujourd’hui. Elle se déclare à Vienne le 12 mai, avec l’explosion d’un bulle immobilière qui avait été alimentée par un accès au crédit trop facile et des perspectives de gains délirantes. Les grandes capitales européennes, comme Berlin ou Paris, qui avaient suivi le même chemin sont rapidement touchées. C’est ensuite la bourse de New-York qui est touchée, non pas en raison de la spéculation sur l’immobilier, mais sur les chemins de fer. S’ajoute à cela une crise monétaire déclenchée par la démonétisation de l’argent aux Etats-Unis suite à la découverte de nombreux gisements de ce métal, qui provoque inéluctablement une chute de son cours, alors que de nombreuses monnaies européennes y étaient adossées. Il en résulte une longue période de stagnation économique, avec une très faible croissance, les nouvelles technologies comme l’automobile ou l’électricité n’étant pas encore au point. La misère s’installe chez les ouvriers, comme le décrit Zola dans l’Assomoir ou Germinal. Les solutions et l’idéologie qui s’installent pour tenter de retrouver la prospérité auront des conséquences catastrophiques.

Dès 1879, la première expérience de libéralisme économique commencée en 1860 connaît un coup d’arrêt avec le rétablissement de barrières douanières par l’Allemagne, connu sous le nom de tarif Bismarck. Au contraire de la Grande-Bretagne qui sacrifie son agriculture, le chancelier vise à protéger ses paysans qui ne peuvent rivaliser avec les prix très bas des céréales en provenance d’Amérique du Nord ou de la viande d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Il taxe également l’importation des produits manufacturés, essentiellement anglais, de manière à permettre le développement de son industrie. A l’exception de la Grande-Bretagne, les autres pays européens suivent bientôt cet exemple. Notamment la France, tout d’abord sur les produits agricoles, puis sur les produits industriels, avec le tarif Méline de 1892, établit pour faire face à la concurrence des Allemands qui inondaient le marché après avoir rattrapé leur retard dans l’industrie. Le mot d’ordre « Consommez Français » était déjà en vigueur ; il servait alors à raviver le sentiment de revanche vis à vis de nos voisins d’outre Rhin. L’employer contre la Chine, empêchée de réaliser sa révolution industrielle à cette époque, est un jeu toujours aussi dangereux.

Il faut dire que la stratégie de la France pour sortir du marasme économique était sensiblement différente de celle de l’Allemagne.Elle s’est orientée vers une politique de grands travaux, essentiellement avec l’extension du réseau ferroviaire décidée par le plan Freycinet de 1879. L’industrie française s’est donc naturellement orientée vers la production d’équipements lourds, comme les rails ou les locomotives plutôt que vers les biens de consommation courante jugés moins porteurs. Ces contrats étant jugés sûrs car garantis par l’Etat, ont suscité un formidable engouement. Trop fort même, les entreprises ayant remportés ces marché devenant bientôt l’objet d’énormes spéculations. Rattrapées par la réalité des profits réellement dégagés, ces investissements se sont révélés nettement moins rémunérateurs qu’annoncé. Les banques se sont dons retrouvées en difficulté et les entreprises en manque de trésorerie, incapables d’investir. Les Allemands se sont par conséquent engouffrés sans mal sur le marché des biens destinés aux particuliers. Tout cela parce que la France comptait plus au départ sur le développement de son marché intérieur que sur les exportations pour se redresser. Pour cela, elle comptait beaucoup sur le développement de ses colonies, tout comme sa grande rivale dans le domaine, la Grande-Bretagne.

De nouvelles règles en la matière sont édictées à la conférence de Berlin de 1885. Les quatorze pays qui y participent s’accordent sur le fait que la simple présence côtière d’un comptoir ne suffit plus pour revendiquer l’autorité sur l’arrière pays, mais que l’administration du pays colonisateur se devra désormais d’être physiquement présente dans ces territoires pour que leur possession soit reconnue par les autres. L’armée est chargée d’assurer cette présence. Il arrive alors parfois que les représentants de l’Etat se comportent en tyrans sanguinaires dans la région dont ils ont la charge, tout comme dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad (le bouquin qui a inspiré le personnage du colonel Kurtz d’Apocalypse Now). C’était particulièrement le cas au Congo Belge, état alors indépendant, soumis à l’autorité du seul roi des Belges, Léopold II et non de son gouvernement. Là, les populations locales sont contraintes au travail forcé, parquées dans des camps à l’hygiène inexistante, mal nourries et exposées à la violence arbitraire des militaires. Beaucoup de gens meurent dans ces conditions, sans que cela ne provoque de réaction de la part de la communauté internationale. Cela servira de modèle à Hitler pour ses camps de concentration.

En France, c’est Jules Ferry qui se veut le grand champion de la colonisation. Il disait que la politique coloniale était la fille de la politique industrielle. L’école, qu’il a rendu laïque, gratuite et obligatoire, soit dit en passant parce qu’il estimait que la défaite de 1870 était due au niveau d’éducation inférieur des soldats français par rapport à celui prussiens, lui sert à propager l’idée que les blancs ont une mission civilisatrice à accomplir auprès des autres races. Les théories racistes de hiérarchie entre les gens en fonction de leur aspect physique développées à partir de 1850 figurent dans tout les manuels scolaires de l’époque et sont enseignées à tous les enfants.
Le bilan économique de la politique coloniale n’est cependant guère reluisant. Elle coûte en fait plus qu’elle ne rapporte. Elle sert part contre à renforcer le sentiment patriotique, tout comme l’adoption de la Marseillaise comme hymne nationale ou celle du 14 juillet et sa célébration grandiloquente de la puissance militaire comme fête nationale. Les Français souffrent depuis d’un complexe de supériorité, dont se moquent à juste titre tous les étrangers, alors que ces gesticulations étaient avant tout conçues pour faire oublier que la troisième république avait été inaugurée par un bain de sang.

A l’absence de résultats économiques s’ajoutent plusieurs scandales, comme la faillite d’une banque, l’Union Générale, le scandale des décorations et le scandale de Panama, qui impliquent parfois des politiciens corrompus. Il en résulte un climat de suspicion favorable à la désignation de boucs émissaires qui agiraient dans l’ombre pour nuire aux intérêts du plus grand nombre. Comme pour la grande épidémie de peste du moyen âge, ce sont les juifs qui sont désignés coupables. Le summum de l’infamie est atteint en 1901, avec les protocoles des sages de Sion, un faux document, forgé de toutes pièces par les services secrets du tsar de Russie, qui accuse les juifs d’avoir échafaudé un plan machiavélique pour dominer le monde et éliminer les chrétiens, rien de moins (le climat qui a présidé à sa rédaction est fort bien décrit par Umberto Eco dans « Le cimetière de Prague »).

Mais l’événement le plus représentatif de l’atmosphère détestable de cette époque est assurément l’affaire Dreyfus. Il est militaire, incarnation de l’ambition dominatrice de la France, alsacien, symbole de l’humiliation infligée par l’Allemagne avec le perte de ce territoire, mais aussi susceptible de ne pas être entièrement fidèle à sa patrie de par son enracinement dans la culture germanique, et juif, accusé d’œuvrer dans l’ombre à la suprématie de sa religion plutôt qu’à la défense des intérêts de son pays. De plus, l’accusation d’espionnage dont il est l’objet concerne notamment la conception d’un canon (celui de 120, pas l’ultra-moderne et très secret canon de 75) qui met en lumière la course aux armements lancée entre autres pour soutenir une industrie mal en point. Et pour finir, cette affaire révèle le manque de confiance entre pouvoir politique et militaire, comme son origine pourrait se trouver dans une opération secrète du contre-espionnage militaire destinée à s’assurer de la réaction des responsables politiques.
L’affaire divise profondément la société française et donne lieu à de violents affrontements. Après le procès de 1899 qui allège la peine de Dreyfus, puis est gracié peu après, les forces nationalistes et monarchistes, violemment antidreyfusardes, sont démocratiquement écartées du pouvoir. Elles ne le retrouveront qu’à la faveur de la défaite de 1940 et se vengeront par l’adoption d’une législation et d’une attitude abjecte qui dépassaient largement les attentes de l’occupant nazi.

Pendant la vingtaine d’années qu’a duré le marasme économique, non seulement les remèdes concoctés pour en sortir ne se sont non seulement pas révélés efficaces, mais leurs effets secondaires ont entraîné les tragédies du XXème siècle, guerres mondiales, génocide, décolonisation, dictatures communistes et guerre froide. On constate que la situation n’a pas explosé pendant la crise malgré des événements fortement déstabilisants, comme le boulangisme et l’affaire Schnaebelé qui auraient pu déclencher les hostilités avec l’Allemagne dès 1887, mais après seulement que le climat économique se soit amélioré. Si l’état des finances et la démographie ne sont certainement pas étrangers à ce temps de répit, l’évolution du rapport de force social est un facteur qui a peut être précipité sa fin. Cette période correspond en effet à la montée en puissance des mouvement ouvriers nés à la suite de la Commune. Dispersés en une multitude de factions différentes jusqu’à la fin du XIXème siècle, ces organisations réalisent leur unification au début du XXème. Syndicale, avec la fusion de la Fédération des Bourses du Travail avec la CGT (Confédération Générale du Travail) en 1902, et politique, avec la création de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) en 1905.

L’ennemi intime de notre patient devient à nouveau une menace pour lui, d’autant plus que ces mouvements ouvriers ne se cantonnent plus à l’intérieur des frontières, mais coopèrent entre eux à l’échelle internationale. La guerre vient à point nommé pour briser cette dynamique et ravive la flamme patriotique en excluant l’ennemi étranger de l’humanité pour en faire un barbare dénué de tout esprit de civilisation, le boche pour les francophones ou le hun pour les anglophones. CGT et SFIO, jusque là farouchement pacifistes se divisent une nouvelle fois et adhèrent en majorité à « l’union sacrée » pour la défense de la patrie (aujourd’hui que cette expression est derechef d’actualité, il convient d’être on ne peut plus vigilant à ce qu’elle ne nous entraîne pas vers une nouvelle catastrophe à l’opposé des idées défendues par les dessinateurs de Charlie). C’est à se demander si la première guerre mondiale est comme on le dit tout le temps le fruit d’alliances militaires ou celui de la convergence d’intérêt des industriels de tous pays dont le pouvoir s’en est considérablement trouvé conforté quand les pauvres bougres crevaient par millions sur les champs de bataille. Comme le disait Anatole France : « on croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels ».

Pendant que l’Europe se suicide, notre malade élabore une stratégie toute différente pour calmer l’élan des revendications ouvrières. Henri Ford en est l’architecte. Tout d’abord, il sépare totalement la conception de ses produits, dévolue aux cadres, et leur réalisation qui revient aux ouvriers réduits à de simples exécutants devant totale obéissance à leur hiérarchie au lieu d’être considérés comme des artisans détenteurs d’un savoir faire. Il pousse ensuite la division du travail à son maximum, chaque ouvrier n’ayant plus qu’une tâche élémentaire à réaliser, en un temps donné, ni même à se déplacer, l’ouvrage venant à lui sur un tapis roulant. Ceci dans le but d’augmenter à la fois production et productivité.

Cette conception n’était pas vraiment nouvelle, Ford dit s’être inspiré des méthodes en vigueur dans les abattoirs de Chicago (il faut lire « La jungle » d’Upton Sinclair à ce sujet, édifiant). Adam Smith en son temps disait déjà que ce mode d’organisation ne permettait pas à l’individu de s’épanouir ; Charlie Chaplin fait une critique acerbe de l’aliénation qu’elle produit dans « Les temps modernes ». Ces conditions de travail exécrables poussent les ouvriers à quitter ces emplois dès qu’ils le peuvent. Les syndicats sont de plus interdits dans l’entreprise (jusqu’à 3 500 hommes de main seront embauchés pour empêcher les membres de l’UAW -United Auto Workers- de pénétrer dans les usines lors de la dépression des années 1930).

C’est là que Ford a une idée géniale. Il double quasiment les salaires des ouvriers pour qu’ils restent malgré tout. Ce faisant, il leur permet de consommer plus, jusqu’à pouvoir se payer eux-mêmes une de ses voitures dont le coût a parallèlement fortement baissé, alors qu’elles étaient jusque là réservées aux plus aisés. Mais cela profite également aux autres acteurs économiques de la région qui voient leur chiffre d’affaire augmenter et peuvent à leur tour accéder au rêve automobile, d’ailleurs entretenu à grand renfort de publicité. Le marché s’en trouve stimulé dans sa globalité. Ce n’est cependant pas Ford qui apporte le dernière et non la moindre pierre à l’édifice. Il s’est en effet toujours opposé à ce que l’achat de ses voitures puissent se faire à crédit. Pas que franchissent ses concurrents désireux de profiter de la manne. Tous les éléments de l’american way of life sont désormais en place. Au terme de ce processus, l’individu avait acquis un nouveau statut, celui de consommateur. Ce virage correspond avec l’instauration de quotas qui signe la fin du l’immigration massive aux Etats-Unis permettant jusque là de remplacer à volonté les ouvriers les moins qualifiés par de nouveaux arrivants aux abois.

Avec la société de consommation, notre malade avait trouvé le moyen de maintenir les gens sous sa dépendance grâce au crédit, tout en leur laissant l’illusion de la liberté. En plus du patron, ils avaient maintenant aussi affaire au banquier sur lequel ils n’avaient aucun moyen de pression, mais les faisaient au contraire réfléchir à deux fois avant de faire grève comme ils risquaient de perdre tous leurs biens s’ils n’arrivaient pas à honorer les traites des prêts. Aujourd’hui, cela concerne jusqu’aux étudiants, surtout américains, obligés de s’endetter pour payer leurs études et contraints d’accepter n’importe quel job pour rembourser, même s’il ne correspond pas à leur qualification (certains craignent qu’ils n’y arrivent pas et que cela provoque une nouvelle crise bancaire).
L’accès aux biens de consommation change le rapport entre les gens. Ils se comparent désormais plus en fonction de ce qu’ils ont plutôt que de ce qu’ils sont. La solidarité s’en trouve petit à petit affaiblie et l’individualisme s’installe à la plus grande joie de notre patient. Ses zélés serviteurs s’en servent pour briser la cohésion des groupes sociaux et isoler au maximum l’individu. Cela passe par l’instauration d’objectifs individuels en vue de l’obtention de primes pour stimuler la compétition, la constitution d’équipes réduites, idéalement deux personnes, pour attiser les rivalités, ou au contraire celle d’open spaces pour que chacun ait l’impression d’être surveillé en permanence. La promotion arbitraire ou le ralentissement de la carrière des représentants syndicaux, mais aussi le développement du culte de l’entreprise, et encore les propositions d’embauche loin du lieu d’origine pour éloigner les gens de leur cercle familial et amical. Au final, le salarié ne peut que ressentir un fort sentiment d’isolement face à sa hiérarchie. Elle peut alors le modeler à sa guise. Tout regroupement devient suspect, y compris pour les états, et doit être empêché (une partie des employés se retrouvait par exemple pour déjeuner sur les marches d’un escalier du parvis de la Défense. Elles sont désormais arrosées en permanence pour qu’ils ne puissent plus s’asseoir et échanger leurs points de vue).

Pendant ce temps, la classe dirigeante fait tout l’inverse. Elle se serre les coudes et se constitue des réseaux d’entraide qui se mettent en place dès l’école. La simple appartenance à ces confréries permet d’avoir recours au services de ses membres, sans qu’il soit nécessaire de connaître personnellement celui détient la solution au problème du demandeur, ni d’avoir à renvoyer l’ascenseur à ce membre en particulier. Cela s’appelle de la solidarité. Cette organisation joue un rôle essentiel dans le succès des puissants, mais ils préfèrent croire qu’il n’est dû qu’à leur mérite personnel. Ils pensent par conséquent que les pauvres sont entièrement responsables de leur situation, et, dans la lignée d’une Ayn Rand, que les aides qu’ils reçoivent ne font qu’entretenir leur paresse, qu’ils seraient plus motivés si on les leur supprimaient. Cela leur permettrait par la même occasion de payer moins d’impôts, de profiter un peu plus de l’argent qu’ils ont selon eux durement gagné à la sueur de leur front. Certains vont encore plus loin, ils vont jusqu’à dire que s’ils venaient d’aventure à disparaître, le reste de la population se trouverait complètement désemparé, qu’elle s’assiérait par terre sans plus savoir quoi faire d’autre que de voler et d’assassiner son voisin pour s’emparer de ses biens. Cela ressemble comme deux gouttes d’eau aux thèses racistes, il n’y a qu’un pas d’ici à ce qu’ils prônent l’éradication pure et simple des sous-hommes que nous sommes à leurs yeux. Comme le dit Warren Buffet, il y a bien une lutte des classe et que la sienne, celle des riches, est sur le point de la gagner. C’est là que le traitement que je me propose d’administrer à notre patient représente un grand danger pour nous, les humains.

La thérapie consiste en effet à lui donner des esclaves à haute dose. Des robots. Cela revient à dire à un enfant qu’il doit se soigner avec des bonbons. Il devrait à coup sûr accepter avec enthousiasme, pas comme si on lui disait qu’il lui faut changer de régime et s’habituer à manger des fruits et légumes, la proposition, certes plus raisonnable, des partisans de la décroissance. La fabrication robots devrait au contraire engendrer une période de forte croissance, comparable à celle qu’avait produit la démocratisation de l’automobile. Le risque est bien évidemment que ces machines remplacent les humains, non seulement dans le secteur industriel, mais aussi dans celui des services. Selon le livre « The lights in the tunnel » de Martin Ford, 70% des emplois pourraient ainsi disparaître d’ici à 2040. Il faut donc s’attendre à ce que le chômage ne cesse d’augmenter pendant toute cette période pour atteindre des sommets inédits.

Cela ne pourra qu’engendrer des troubles sociaux extrêmement violents, une révolte de la masse des pauvres contre l’accaparement des richesses par la classe dirigeante. Soit elle sera sévèrement réprimée, soit des ennemis extérieurs seront désignés pour provoquer une guerre. Dans les deux cas, le but sera de réduire drastiquement la population, avec des justifications du genre que la planète ne pouvait de toute façon pas supporter un nombre aussi élevé de gens à sa surface. Un facteur n’est cependant pas à négliger. Depuis Henri Ford, nous sommes dans un système où la richesse des possédants est fortement reliée au nombre de consommateurs. La diminution de la capacité de la grande masse à consommer poserait par conséquent un gros problème économique. Si seule une poignée de gens peut encore acheter des produits d’agrément tandis que la majorité doit se concentrer sur l’essentiel, la croissance ne sera pas au rendez-vous et les riches deviendront vite de moins en moins nombreux. Ils pourraient alors décider de donner accès quasi gratuitement à ce qu’ils produisent. Ils ne feraient qu’anticiper ce que font des gens comme Bill Gates ou Warren Buffet, ils redistribueraient leur richesse avant même qu’elle ne soit passée par leur compte en banque et la mesureraient en fonction du nombre d’individus qui bénéficieraient de leur production au lieu de l’évaluer par chiffre en dollars. Au final, cela donnerait une situation relativement similaire à celle en vigueur dans l’empire romain où il ne fallait que donner du pain et des jeux au peuple pour qu’il ne se mêle pas de politique.

Mais le facteur humain est trop aléatoire, je ne compte pas là dessus pour obtenir la victoire. Je compte plutôt sur les robots eux-mêmes. En effet, s’ils devraient fabriquer à peu près tous les objets que nous utilisons, ce sont aussi des robots qui construiront les robots. Ils auront donc acquis la capacité de se reproduire. Lorsqu’on ajoute qu’ils pourront également apprendre à faire face à une situation nouvelle en toute autonomie, mais aussi à partager la solution qu’ils auront trouvé avec leurs semblables, on peut dire qu’ils auront acquis la capacité d’évoluer. Chaque génération sera par conséquent légèrement différente de la précédente. Ce sont là les caractéristiques essentielles de la vie. Ils seront devenus vivants. Mais, pour accomplir certaines tâches, une simple adaptation de leur programme ne sera pas suffisante. Ils devront subir des modifications physiques pour qu’ils puissent se doter de l’outil adéquat.

Pour cela, ils pourront compter sur les mutations aléatoires, les erreurs qui ne manqueront pas de se produire lors de certaines réplications, et même favoriser leur survenance en suspendant les systèmes de contrôle qui d’ordinaire leur permettront de détecter les pièces défectueuses. S’ils laissaient le seul hasard opérer, ce processus s’avérerait non seulement long jusqu’à qu’apparaisse le dispositif efficace, mais il risquerait surtout de les mettre en péril, beaucoup de ces mutants se retrouvant handicapés, incapables de remplir la nouvelle tâche, mais aussi celles qu’il accomplissaient parfaitement jusqu’alors. Ils se retrouveraient en danger de mort. Ils pourront certainement utiliser la simulation pour remédier à ce problème, mais ils pourraient aussi se tourner vers nous pour que nous les aidions à trouver des solutions auxquelles ils n’auraient pas pensé. Aussi extravagant que cela puisse paraître, ils pourraient bien trouver un avantage à exploiter, non pas notre côté rationnel, ils seront vite bien plus efficaces que nous dans ce domaine, mais notre face irrationnelle dont ils seront dépourvus alors qu’elle est prépondérante chez nous, même si nous préférons nous bercer de l’illusion que nous sommes des êtres de raison. Notre imagination débordante pourrait bien être la force principale qui maintiendra solidement notre association avec ces machines. Une association qui, je l’espère, devrait ressembler à une symbiose, comme celle qui unit les champignons aux racines des plantes, ou les bactéries de la flore intestinale aux animaux.

Le pari est celui-ci : si les robots tirent avantage de nous, ils nous protégerons. Parce qu’en tant qu’être vivants, ils feront tout ce qu’ils peuvent pour résister à la mort. Pour cela, ils auront intérêt à ce que nous soyons le plus nombreux possible afin de maximiser les chances de voir une solution émerger. Les bactéries que nous abritons dans notre intestin sont par exemple dix fois plus nombreuses que les cellules qui composent notre corps. Elles servent à décomposer les aliments que nous ingérons pour les rendre assimilables par notre organisme, nous devrions jouer le même rôle pour les robots en ce qui concerne l’information. Le poids de ces bactéries est sensiblement égal à celui de notre cerveau qui est le système digestif de l’information.

Dès lors, les intérêts de notre patient et ceux des robots entreront en conflit. Notre malade, désormais guéri et en meilleure santé que jamais, n’aura plus besoin de se soucier de la grande masse de la population pour accumuler les richesses, mais le faible nombre de personnes concerné ralentira considérablement l’évolution des robots, mettant en péril leurs capacités d’adaptation. L’instinct de survie de ces derniers devrait donc les pousser à faire bénéficier un maximum de gens de leurs services pour qu’ils reçoivent en retour le plus possible d’informations utiles à leur développement. Le capital ne sera donc plus l’élément essentiel à la croissance, mais la quantité d’information fournie par les humains. Une comparaison pourrait être celle de la conquête du monde par le blé, par exemple. Chaque paysan qui a cultivé cette céréale depuis le néolithique a en effet sélectionné les grains les mieux adaptés aux conditions géographiques et climatiques de sa région et les a partagé avec ses voisins, ce qui a favorisé l’émergence d’un grand nombre de variétés qui ont permis à cette herbe de s’implanter dans des milieux très différents qui lui étaient jusqu’alors inaccessibles.

L’avènement de l’ère des robots pourrait bien être la plus grande révolution qu’ait connu l’humanité depuis la domestication des plantes et des animaux avec l’invention de l’agriculture. Cela devrait bouleverser de fond en comble nos croyances et notre mode de vie, et je l’espère, nous permettre de revenir à celui des chasseurs/cueilleurs qui ont précédé la civilisation, qui n’avaient besoin de travailler qu’une heure par jour pour assurer leur subsistance et passaient le reste de leur temps à s’occuper les uns des autres qui étaient leur plus grande richesse. Il n’y a aucune trace de guerre remontant à cette époque.

Voilà pourquoi je prescris les robots à notre irascible patient. Bien sûr, rien ne garantit que la transition se fera sans un nouveau massacre d’une ampleur inédite, mais cela vaut certainement le coup d’essayer. L’humanité n’a jamais progressé avec des projets raisonnables, mais grâce à des paris insensés.

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Quel avenir pour l’Europe ?

Depuis 2008, la crise s’invite quasi quotidiennement dans l’actualité. Elle a d’abord touché le secteur bancaire qui s’était inconsidérément exposé au risque avec les subprimes, puis les états qui ont dû injecter des sommes colossales dans le système pour éviter qu’il ne s’écroule. Mais pourquoi l’attention s’est-elle focalisée uniquement sur l’Europe ?

L’état de santé du Japon ou des Etats-Unis n’est pourtant pas plus satisfaisant. La dette japonaise frôle les 220% du PIB, mais elle est essentiellement détenue par les Japonais qui y placent leurs économies, le pays n’a donc pas besoin d’emprunter sur les marchés à des taux prohibitifs, ce qui lui permet encore d’afficher un taux de croissance de 2,4% cette année, malgré un brutal ralentissement au troisième trimestre. La dette américaine n’atteint certes pas ces sommets, mais elle s’établit tout de même à près 100% du PIB, l’autorisation de dépasser le plafond des 16 394 milliards de dollars est d’ailleurs une pierre d’achoppement qui pèse lourdement dans les débats entre républicains et démocrates autour du « fiscal cliff ». Les ménages américains n’ayant aucune épargne, mais vivant plutôt à crédit, elle est quant à elle essentiellement détenue par des investisseurs étrangers malgré tout friands de bons du trésor US, le dollar restant la devise dans laquelle s’effectuent les échanges internationaux. Dans ces conditions, personne n’a intérêt à voir le billet vert trop baisser. La Fed peut en effet toujours brandir la menace d’une dévaluation de sa monnaie, qui amputerait d’autant la valeur de ses créances à l’étranger, au cas où le pays se retrouverait en grande difficulté (ce qui n’est par exemple pas le cas pour la Grèce qui devrait toujours rembourser ses emprunts actuels en Euros, même si elle revenait à une drachme fortement dévaluée ; sa dette flamberait donc d’autant.). Le bilan économique des Etats-Unis n’est pas pour autant flamboyant. Sa croissance n’est que de 2,3% cette année, soit 0,2 points en dessous du seuil nécessaire à des créations d’emploi, et un état comme la Californie, région la plus riche du monde, se trouve toujours encore au bord de la faillite malgré des coupes drastiques dans son budget. Cela n’empêche toutefois pas Wall Street d’atteindre des niveaux supérieurs à ceux de 2008 (le CAC 40 a quant à lui perdu 40 à 50% de sa valeur de l’époque), ce qui pourrait bien refléter une surévaluation assimilable à une bulle spéculative, sans que personne n’ait vraiment l’air de s’en inquiéter alors qu’il n’y aurait plus aucun recours si elle venait à éclater.

En comparaison, l’Europe, plus grand marché du monde, n’est pas en si mauvais état que cela avec son taux moyen d’endettement de 92% du PIB. La croissance en zone Euro reste pourtant anémique avec une baisse de 0,3% prévue pour 2012. On peut d’ailleurs s’interroger sur l’enthousiasme délirant des européens autour de Barack Obama qui n’a rien fait pour nous venir en aide, tout au plus s’est-il prononcé pour le soutien de la monnaie unique, car son éclatement aurait affecté son pays. Sa politique économique envers nous est tout à fait similaire à celle que des républicains auraient pu mener, ses conseillers en la matière étant eux aussi issus des rangs de Goldman Sachs (ceux-là même qui refourguaient des produits subprimes pourris à leurs clients alors qu’ils spéculaient en même temps sur leur effondrement, qui ont aidé la Grèce à dissimuler leur déficit abyssal, sans qu’aucune sanction ne soit prise à leur encontre, mais qui sont au contraire censés nous sauver du désastre avec des gens comme Lucas Papademos en Grèce, Mario Monti, en Italie, ou Mario Draghi, à la tête de la BCE). Les Européens, particulièrement les Français, disposent de plus d’une épargne importante. Elle sert d’ailleurs de garantie en dernier ressort dans le cadre du Mécanisme Européen de Stabilité (ne serait-ce pas là le magot visé par les requins de la finance ; les épargnants ruinés deviendraient corvéables à merci s’ils réussissaient ce hold-up.). La situation financière de l’Europe, qui n’est pas plus préoccupante que celle des autres pays développés, ne suffit donc pas à expliquer la virulence des attaques menée contre elle.

La raison principale est à chercher ailleurs. Sa vulnérabilité vient avant tout de son manque de solidarité dû à l’absence d’un réel projet pour l’avenir. Les pères fondateurs de la communauté qu’il suffisait d’organiser les échanges commerciaux entre les pays membres pour qu’à terme se forme une entité politique cohérente, mais il n’en à rien été. Au contraire, les états adhérents se sont lancés dans un concurrence acharnée qui a conduit certains à faire du dumping fiscal ou social pour accroître leur part du gâteau, la palme revenant au moins disant, les règles de libre circulation ne permettant plus aux autres de se protéger de telles pratiques. Les tensions engendrées par cette organisation plus qu’imparfaite a permis aux spéculateurs de s’engouffrer dans la brèche, tout comme Jules César a profité de la mésentente en Gaule pour conquérir le pays, le Japon de celle de la Chine pour envahir la Mandchourie, ou les croisés de celle des Arabes pour s’emparer de la Terre Sainte avant d’en être chassés par Saladin pour les mêmes raisons. La fracture est apparue au grand jour dès les premiers instants de la « crise de la dette », lorsque les pays en difficultés se sont vus qualifiés de PIIGS (Portugal-Italy-Ireland-Greece-Spain), soit de porcs. A une époque où chaque mot de travers provoque l’indignation, l’insulte n’a pourtant pas suscité le tollé qu’elle aurait mérité, alors qu’elle réveille à l’évidence l’animosité séculaire entre catholiques et protestants (même si les Grecs sont orthodoxes, le mot sert à désigner l’Autre, à savoir le Diable, dont le porc est une incarnation). A partir de là, rien d’étonnant à ce qu’Angela Merkel ait été accueillie par des caricatures et des slogans l’assimilant aux nazis lors de ses visites en Grèce et au Portugal, quand bien même est-ce précisément la hantise du peuple allemand de voir un jour le retour de ce régime criminel qui lui a fait accepter le tournant de la rigueur initié par Gerhard Schröder dès 2002.

Notons au passage que l’identité allemande s’était reconstruite autour du Deutsch Mark plutôt qu’autour de son drapeau après la seconde guerre mondiale, et que sa disparition au profit de l’Euro a favorisé le retour d’un nationalisme plus classique qui s’est très tôt caractérisé par un repli sur soi encore plus restreint avec l’apparition de monnaies informelles qui n’ont cours que dans les villes où elles sont émises pour que la richesse locale ne s’en aille pas à l’étranger. Cette conception ultra-réductrice de la solidarité pourrait bien être le schéma que suivra la désintégration de l’Europe. Son éclatement pourrait en effet ne pas se limiter à une scission en deux avec un Euro fort pour les pays du nord et un faible pour ceux du sud, ni même à un simple retour aux états-nations, mais à une fragmentation en une myriade de micro-états. En témoigne le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse par rapport au Royaume-Uni, celui voulu par les indépendantistes catalans pour se séparer de Madrid, sans oublier la Ligue du Nord qui réclame l’autonomie de la Padanie en Italie, ou encore les succès électoraux du NVA en Flandres qui menacent la Belgique de disparition (les discours contre l’hégémonie de Paris lors des dernières élections régionales démontrent qu’il n’est pas impossible de voir de tels courants émerger en France, ce qui n’est pas non plus étonnant, étant donné que de plus en plus de charges sont transférées vers les régions pour alléger le budget de l’Etat. La dette est une patate chaude dont tout le monde essaie de se débarrasser sans trop se cramer, mais elle ne disparaît pas pour autant.).

Ces mouvements, souvent xénophobes, font craindre que la situation puisse éventuellement dégénérer en guerre civile, comme naguère en ex-Yougoslavie. Cette option plongerait évidemment l’Europe dans un chaos indescriptible, mais cela pourrait aussi se passer sans violence. Bart de Wever, le leader du NVA flamand, l’a évoqué lorsqu’il a parlé « d’évaporation » de la Belgique. Cette expression demande une petite explication. Par là, il voulait dire qu’entre les prérogatives des régions belges, qu’il souhaite étendre, et celles de l’Union Européenne, qui fournit d’ores et déjà plus de lois aux pays membres que les parlements nationaux, celles du gouvernement fédéral se réduiront bientôt à néant ; il n’aura donc plus de raison d’être, il se sera évaporé sans que la Belgique, qui garderait son roi, mais aussi son armée, n’ait pour autant disparu. La structure de ce pays, mais aussi d’autres comme l’Espagne ou l’Allemagne, peut en effet laisser penser que le gouvernement national est un échelon de trop qui pourrait éventuellement être supprimé, ne serait-ce que pour faire des économies. Qu’on le veuille ou non, il faudra bien tenir compte de ce problème, faute de quoi les tensions qui en résultent nous conduiront tout droit à des conflits incessants qui finiront par se régler par les armes. L’Europe a déjà commis ce genre de suicide lors de la première guerre mondiale.

La solution consisterait peut être à instaurer une forme d’Empire. Voilà, le gros mot est lâché, mais les mots étant à notre époque plus importants que la réalité qu’ils décrivent, en utilisera t-on certainement un autre, plus ronflant, genre « Mouvement Européen Républicain et Démocratique pour le Relèvement Economique », qui voudra dire exactement la même chose. Il évoque forcément une dérive autoritaire, voire dictatoriale, mais refuser aux Grecs de s’exprimer par référendum sur les mesures qui les plongent dans la misère, s’asseoir sur le « non » des Français au traité constitutionnel en le faisant ratifier par la voie parlementaire, imposer, même temporairement (chez les Romains, la dictature était accordée pour 6 mois quand la République était en danger), aux Italiens, et toujours aux Grecs, un gouvernement dit d’experts ou de techniciens, sans passer par des élections, n’est-ce pas déjà un avant goût de dictature qui ne dit pas son nom ? Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux discuter franchement de l’organisation que devrait adopter un gouvernement européen plutôt que de continuer à laisser nos dirigeants nationaux rejeter systématiquement la faute sur Bruxelles ? Cette discussion est d’autant plus urgente que les budgets des pays membres sont dorénavant soumis à son approbation. Il serait temps que ce pouvoir considérable soit incarné par autre chose qu’une ridicule présidence tournante de six mois et une obscure commission dont personne ne connaît les membres, et encore moins les fonctions.

Il faudrait d’une part un chef de l’Union, l’empereur/impératrice, ou Soul Brother Number One/Soul Sister Number One, élu (hors de question que le titre soit héréditaire) pour un mandat long, 8-9 ans, mais doté de peu de pouvoirs, car avant tout chargé de représenter les peuples, mais aussi de garantir leur liberté ainsi que la pérennité des institutions. Son rôle serait plutôt moral, celui du sage qui rappelle les calamités où les querelles du passé nous ont conduits (par exemple de fustiger ceux qui traitent les autres de PIIGS ou de nazis). La politique proprement dite serait quant à elle confiée à un gouvernement on ne peut plus classique, élu pour 4-5 ans en fonction de la majorité au parlement, avec un premier ministre, ou Grand Vizir, qui devrait exprimer clairement l’orientation de sa politique (on voit bien en ce moment que la politique d’un président de gauche n’est que marginalement différente de celle de la droite car les contraintes sont dictées par l’Europe), et représenterait enfin le continent comme une entité cohérente face aux autres grandes puissances, et des ministres chargés de l’appliquer, c’est à dire de coordonner l’action de leurs homologues des pays membres (qui, rappelons le, pourraient être réduits à la taille de régions) , tout en veillant à ce qu’ils ne se fassent pas une concurrence forcenée. En cas de mécontentement, ce gouvernement pourrait être viré, soit par le parlement, soit par l’empereur/impératrice au nom des peuples, car il risquerait lui-même d’être destitué s’il agissait contre leur volonté. L’empire ne doit pas être conçu comme un gigantesque pays dictatorial, mais comme une meute de régions coordonnées à la poursuite du même objectif, chacune avec sa spécialité. L’empereur/impératrice devra veiller à ce que tout le monde en retire une part équitable (on a retrouvé le fossile d’un grand félin, d’une espèce de tigre à dents de sabre me semble t-il, âgé de plusieurs centaines de milliers d’années, qui portait les traces d’une fracture de la patte qui devait l’empêcher de chasser, mais qui a eu le temps de guérir, ce qui est la preuve qu’il a bénéficié de la solidarité de ses congénères qui lui ont laissé de quoi se nourrir malgré son état de faiblesse ; tel devrait être notre modèle de société et non casser les pattes aux autres pour se goinfrer un max. L’obésité était autrefois signe de richesse, aujourd’hui, c’est la maigreur ; demain en sera t-il peut être de même pour le tour de taille du compte en banque, qui sait?).

Tout cela ne servirait évidemment pas à grand chose si nous ne nous mettons pas au préalable d’accord sur le projet que nous souhaitons réaliser ensemble. Cet « empire » n’est en effet pas un projet en lui-même, sensé durer 1 000 ans comme le Reich de ce grand malade d’Hitler, mais il doit au contraire durer juste le temps d’accompagner la transition que nous appelons crise, économique, sociale, énergétique, écologique et politique, ou de civilisation qui pourrait bien être le plus grand bouleversement que l’humanité ait connue depuis le néolithique et la domestication des plantes et des animaux avec l’invention de l’agriculture, dans le but qu’elle fasse le moins de dégâts possible. Une fois cette transition effectuée, il ne devrait de toute façon plus être d’aucune utilité, même s’il pourrait éventuellement persister.

Pour imaginer ce à quoi ce projet pourrait ressembler, il faut à nouveau tenir compte de ce mouvement de repli sur soi, mais cette fois-ci, de celui des riches (pour les régions, ce sont aussi les plus riches qui souhaitent se séparer des plus pauvres dans la plupart des cas, comme pour la Catalogne, les Flandres ou le nord de l’Italie). Depuis un certain nombre d’années déjà, les riches s’isolent de plus en plus du reste de la population. Ils ne se contentent plus de vivre dans des quartiers où le prix du mètre carré fait qu’ils sont les seuls à pouvoir s’y installer, mais ils se retranchent carrément dans des zones résidentielles entourées de murs, surveillées par des caméras et des gardiens qui empêchent les gens qui n’ont pas d’autorisation d’y accéder (cela existe aussi pour les retraités qui ont peur de se faire agresser, les enfants n’ont pas le droit d’y résider, et il faut parfois faire couper les cordes vocales de son chien pour qu’il ne dérange pas ou votre voisin peut porter plainte parce que vous ne tondez pas votre gazon assez souvent). Au Brésil, en particulier à São Paulo, ils ne veulent même plus prendre le risque de traverser les quartiers plus pauvres par peur des enlèvements, mais ils volent au-dessus pour éviter tout contact, ils prennent l’hélicoptère et atterrissent sur les toits des immeubles pour se rendre à leurs bureaux ou faire du shopping au centre ville. Pour encore plus de sécurité, il existe un projet d’île artificielle réservée aux nantis qui serait construite dans la baie de Rio, et, toujours plus fort, un américain propose carrément de créer un nouveau pays en construisant une ville sur des plate-formes implantées sur des hauts fonds dans les eaux internationales, comme ça, ils n’auront plus non plus à payer des impôts pour subvenir aux besoins des parasites que sont pour eux les pauvres (pour bien s’imprégner de leur mentalité, il faut absolument voir le documentaire « 740 Park Avenue » qui est récemment passé sur Arte). Ce programme n’est à priori pas très réjouissant, mais il pourrait cependant avoir un aspect intéressant.

En effet, l’isolement au milieu de l’océan comporte un inconvénient majeur, s’il permet d’éviter d’avoir à côtoyer des gens qui sont perçus comme un danger, il a cependant un gros point faible : son ravitaillement. Rien ne serait plus facile que d’assiéger ces îlots et d’attendre que la pénurie fasse crever ses occupants. Les riches, qui n’ont certes pas un sens de l’altruisme très développé, mais sont loin d’être des idiots, le savent bien. Ils feront donc tout ce qui est possible pour éviter qu’on puisse exercer ce moyen de pression sur eux. Il faudra donc que leur petit paradis soit conçu pour subvenir à leurs besoins de manière totalement autonome, un peu comme pour des astronautes qui établiraient une colonie sur Mars. La nourriture et l’énergie devront donc être produites sur place, au moins en quantités nécessaires à ce qu’ils puissent indéfiniment survivre. Cet objectif de pouvoir vivre en autarcie était l’un des idéaux d’Aristote qui devait garantir la paix entre les cités. Ce qui était jusque là réservé à une poignée d’originaux amateurs de fromage de chèvre pourrait bien séduire une autre minorité, à l’extrême opposé de l’échelle sociale, de même que l’infiniment petit et l’infiniment grand finissent par se rejoindre, à la différence près que cette seconde catégorie à les moyens de faire passer le concept du stade artisanal au stade industriel. Les start-up qui travaillent au développement de la culture des micro-algues pour en faire du carburant et une source de protéines, ainsi que celles qui s’attachent à la production d’électricité grâce aux bactéries tout en dépolluant l’eau, de même que les cabinets d’architecture qui proposent de bâtir des fermes verticales et l’aquaculture en pleine mer ont certainement de très beaux jours devant eux. L’Europe devrait sérieusement songer à se positionner sur ces créneaux qui devraient sous peu rapporter gros.

Le dispositif resterait néanmoins susceptible d’être attaqué, et les premières cibles seraient à coup sûr les sites de production d’énergie et d’eau douce. A nouveau, les habitants ne résisteraient pas longtemps. La solution serait peut-être de protéger ces éléments indispensables à la survie en les installant sous les lieux d’habitation, les bureaux et autres commerces qui serviraient alors de carapace. Un matériau aux caractéristiques extraordinaires pourrait en effet les rendre très difficiles à détruire. Il s’agit des nanotubes de carbone, dix fois plus légers que l’acier, tout en étant cent fois plus résistants. Il faudrait alors percer les étages des habitations, puis ceux des commerces et des bureaux qui pourraient se situer en-dessous, à la manière des couches de la peau, avant d’atteindre les centres vitaux. Cette configuration permettrait de plus de fuir en descendant dans les étages sans avoir à s’exposer aux dangers extérieurs, suivant l’inspiration de ces habitants de Cappadoce qui construisaient une seconde ville sous terre, fermée par une lourde porte en pierre, où ils pouvaient se réfugier avec tous leurs biens, bétail compris, pour se protéger des pillages incessants. La résistance et la souplesse qui donnent aux nanotubes de carbone leur solidité hors du commun ne sont par ailleurs pas leur seule caractéristique intéressante. Ils ont aussi une grande résistance thermique, et d’autre part une faible résistance électrique qui en font un très bon conducteur. Ils pourraient entre autre servir à fabriquer des cellules photovoltaïques plus performantes ou des écrans souples ultra-fins d’une très haute définition. La même structure, mais non plus sous forme de tubes, mais de feuillet hydrogéné d’un atome d’épaisseur, le graphane, est quant à elle susceptible de remplacer avantageusement le silicium des circuits électroniques, ou encore de confectionner des membranes qui servent à dessaler l’eau de mer qui demandent d’utiliser moins d’énergie, de stocker de grandes quantités d’hydrogène ou des données électroniques et même servir pour les boîtes quantiques nécessaires aux ordinateurs du même nom. Il ne se passe quasiment pas une semaine sans qu’on découvre de nouvelles applications à ce matériau incroyable. Il faudra cependant veiller à prendre toute les précautions possibles lors de son utilisation, les tubes ayant la même taille et sans aucun doute les mêmes risques que les fibres d’amiante. Mais à n’en pas douter, ceux qui maîtriseront la fabrication de ces matériaux à un coût raisonnable (en particulier pour le graphane, il est actuellement totalement prohibitif) seront les rois du pétrole. Là aussi, l’Europe devrait investir massivement.

Il reste un dernier petit inconvénient pour les riches soucieux d’éviter d’avoir affaire au bas peuple, ils devraient dès lors se passer du personnel d’habitude chargé de faire tourner la machine, car s’ils choisissent de s’isoler à ce point, ce n’est certainement pas pour emmener une horde de nécessiteux qui serait forcément plus nombreuse qu’eux et donc susceptible de les menacer. La solution à ce problème devrait venir d’un autre marché qui devrait exploser pendant cette décennie : celui des robots. D’après les prévisions, ils sont appelés à connaître une diffusion aussi massive dans la population que l’automobile qui a été l’un des principaux moteur de l’économie durant les trente glorieuses. Si l’on en croit Martin Ford et son livre « The lights in the tunnel », les robots pourraient même occuper 70% des jobs que nous connaissons à l’heure actuelle, y compris dans le secteur tertiaire. Cela n’a encore une fois rien de rassurant, , dans ce cas la réindustrialisation que tout le monde appelle de ses vœux ne ramènerait pas pour autant de l’emploi, mais refuser cette évolution ne serait certainement pas beaucoup plus bénéfique lorsqu’on sait qu’un pays comme la Chine où le coût de la main d’œuvre est pourtant encore beaucoup moins élevé que dans les pays développé se convertit déjà à ce nouveau mode de production pour garder ses marchés, comme en témoigne la commande d’un million de robots par Foxconn (fabricant des produits Apple) pour remplacer quelque 500 000 employés devenus trop chers. Il faudrait être fou pour croire que nous serons capable de faire face à la concurrence de ces produits, et encore plus d’imaginer exporter, à moins d’accepter des salaires dignes du Bangladesh, alors autant y aller, construire ces robots dont le monde entier voudra, d’autant plus que l’Europe, notamment la France, est très forte dans le domaine de leur conception. Les robots pourraient ainsi devenir les ilotes, les esclaves, qui laissaient le temps aux Grecs de s’occuper activement de la vie de la cité en vrais citoyens et non en sujets soumis. Passer à côté de cette richesse, de la même manière que l’Europe a raté le train de l’informatique, serait une connerie monumentale, mieux vaut profiter de notre avantage, faire payer la formation de nos chercheurs, ingénieurs et ouvriers à leur juste valeur et utiliser cet argent comme bon nous semble, soit à donner à tout le monde les moyens de subsister indéfiniment.

L’idée n’a finalement rien de très originale, elle consiste simplement à remettre au goût du jour le concept des cités antiques ou médiévales qui consistait à protéger les populations des pillages perpétrés par les hordes barbares. Si les plus riches veulent se mettre à l’abri de la populace en construisant de nouveaux châteaux forts (ou bourgs, de l’allemand Burg, Borgen en danois), bâtissons alors des cités-montagnes (montagne se dit « Berg » en allemand), des « cibergs » sur lesquelles leur volonté de domination absolue viendra se fracasser. Ces cités d’une conception nouvelle (il faut avoir à l’esprit que 800 millions de gens devraient intégrer les villes dans les vingt prochaines années rien qu’entre la Chine et l’Inde), avec les lieux d’habitation situés sur l’extérieur et les centres économiques vitaux abrités à l’intérieur devraient être une réponse à la crise globale que nous traversons en ce moment. Leur structure tridimensionnelle permettrait de résoudre le problème du déplacement, de réduire les distances entre le domicile et le travail, ce qui permettrait de faire des économies d’énergie, tout comme la récupération de l’énergie thermique produite par l’activité industrielle enfouie en son sein chaufferait ou refroidirait les appartements. Les toits pourraient être végétalisés, offrant un refuge à de nombreuses espèces étant donné la variété de climats obtenus selon l’orientation par rapport au soleil, l’exposition au vent et à la pluie et à l’altitude. Insectes et oiseaux devraient aussi y trouver leur bonheur.

Elles pourraient ressembler à des termitières (si nous avions la taille des termites, les termitières seraient des montagnes de 1 500 mètres de haut), des éponges (les animaux marins), des coraux, des choux romanesco ou chaque bouton floral serait une maison et chaque bouquet, un village, et finalement à un cerveau, avec son cortex, couche extérieure, lieu de notre conscience et ses structures profondes qui assurent le bon fonctionnement de l’organisme sans que nous n’ayons besoin de nous en préoccuper. Inversement, on peut aussi les voir comme des corps vivants, chargés de nous assurer des conditions de vie idéales, de la même manière que les bactéries que nous abritons dans nos intestins (elles sont 100 fois plus nombreuses que les cellules de notre corps) se servent de nous comme instrument chargé de chercher leur nourriture et de les maintenir à une température constante, et qui agissent même sur notre comportement sans que nous ne nous en rendions compte. L’ensemble que nous formons avec elles s’appelle holobionte. Après tout, le cerveau n’est rien d’autre que le système digestif de l’information. Le but recherché est identique, que nous nous trouvions à l’abri quelles que soient les variations extérieures, même extrêmes comme lors de catastrophes naturelles comme les tempêtes, les inondations, les sécheresses, les glaciations, les tremblements de terre, les tsunamis, les éruptions volcaniques, éventuellement la chute d’un astéroïde ou alors de guerres. Dans ce dernier cas, si les conditions extérieures devenaient complètement invivables pour un très longue période, typiquement en raison des radiations suite d’un bombardement atomique, la cité devrait pouvoir être vidée de toute sa substance vitale et resurgir à n’importe quel endroit le long des artères de communication qu’elle ne manquera pas d’établir avec les autres, à la manière d’un rhizome.

Le projet de l’empire devrait être de doter chaque région d’au moins une de ces cités-montagnes, toutes se retrouveraient ainsi à égalité avec les autres. Dès lors, libre à chacune de choisir sa politique, de nouer ou non des liens avec les autres pour former un réseau, d’accueillir ou pas des étrangers, etc… Peut-être un jour la Terre finira-t-elle par être recouverte de ce type de structures reliées entre elles et formera-t-elle une entité cohérente qui fonctionnera comme un cerveau, de manière totalement anarchique. Un neurone qui n’établit pas de connexion avec ses semblables est un neurone condamné à mort ; chacun peut en établir 10 000 ; les 100 milliards de notre cerveau offrent plus de possibilités de circuits qu’il n’y a d’atomes dans tout l’univers ; celui que je propose en est un qui essaie tant bien que mal (surtout mal) de faire le tour de cet organe fantastique. Merci de l’avoir parcouru.

Planetary Ressources: le projet qui n’aurait pas pu voir le jour en France

Il y a à peine un mois, toutes les élites intellectuelles de notre pays se moquaient à qui mieux mieux de Jacques Cheminade et de son projet de colonisation de Mars. Or que n’a-t-on on pas appris hier? « De riches investisseurs visionnaires, dont le P-DG de Google, Larry Page, et le cinéaste James Cameron, ont dévoilé mardi une société pour exploiter les métaux précieux dont regorgent des astéroïdes croisant près de la Terre, faisant de l’espace le nouvel eldorado » (L’espace, nouvel eldorado ? Le Point.fr 25/04/2012). Le 27 mars, Hervé Gattegno, du même Point disait : « …Et puis la perle du projet Cheminade, c’est la colonisation de Mars et de la Lune – il précise qu’il faudra deux générations, ce qui prouve qu’il a quand même les pieds sur terre (si j’ose dire)… » (Je ne soutiens pas particulièrement M. Cheminade, mais la haine de l’establishment à son encontre ne peut que me le rendre sympathique, même si je n’ai pas pour autant voté pour lui. Il a démocratiquement obtenu ses 500 signatures comme le veut la loi, il méritait donc d’être traité avec autant d’égards que n’importe quel autre candidat.)

Pourquoi un français qui propose d’aller chercher des ressources dans l’espace est-il un dangereux illuminé alors qu’un américain se trouve quant à lui qualifié de riche investisseur visionnaire? Et si cela traduisait tout simplement la différence qu’il peut y avoir entre un vieux pays frileux qui a peur de l’avenir et un jeune pays dynamique qui a confiance en sa capacité à se bâtir une destinée grandiose. Au résultat, le vieux finit par mourir malgré toutes les précautions qu’il a prises, et le jeune va au devant de grandes désillusions car il n’a pas atteint l’objectif qu’il s’était fixé comme prévu, mais il a tout de même contribué à faire progresser l’humanité. Christophe Colomb n’a pas trouvé un eldorado regorgeant de métaux et de pierres précieuses, mais grâce à lui nous avons les patates, les tomates, les haricots et le maïs qui sont autant de richesses inestimables. Le projet de colonisation de Mars ou l’exploitation des astéroïdes pourraient bien nous amener des progrès du même ordre.

Les milliers de milliards en minéraux et métaux rares promis par Planetary Ressources resteront encore pour longtemps hors de notre portée, mais les technologies qu’il faut développer pour aller les chercher pourraient bien devenir assez rapidement rentables. Le premier défi qu’ils veulent relever est celui de l’énergie, dans le but de remplacer le pétrole qui deviendra inéluctablement de plus en plus rare et plus cher, à cause de la hausse de la demande en provenance des nouveaux pays industrialisés d’une part et du coût de son extraction d’autre part. Pour cela, ils comptent se servir de l’eau qui se trouve en abondance dans les astéroïdes et dissocier l’oxygène et l’hydrogène qui composent sa molécule. Ce procédé demande lui-même beaucoup d’énergie électrique. Comme je serais assez étonné qu’ils osent envisager de mettre une centrale nucléaire en orbite à l’heure actuelle, vu les risques d’accident au décollage, je suppose qu’ils envisagent plutôt de développer une centrale solaire spatiale, tout comme le font les japonais de la JAXA en association avec 16 entreprises de l’archipel dont Mitsubishi Heavy Industries (lien). Une autre solution serait de faire faire le travail à des bactéries (lien), mais elles ont besoin de matière organique pour l’effectuer et surtout d’eau liquide pour vivre. Il faudrait donc à nouveau de l’énergie pour faire fondre la glace et la maintenir à température vue la température qui règne dans l’espace, et par conséquent, toujours la même centrale électrique. La production d’hydrogène par des bactéries reste cependant une technologie prometteuse sur Terre, de même que celle d’électricité qui a de plus l’avantage de dépolluer l’eau (lien).

Le second défi qu’ils devront relever est celui de faire travailler des robots en parfaite autonomie. Il n’est en effet pas envisageable d’enfermer des être humains pendant des années dans l’espace confinés d’une station orbitale, surtout qu’ils seraient confrontés à l’extrême hostilité du milieu et condamnés au moindre accident; il n’y a qu’à comparer au travail sur une plateforme pétrolière qui est déjà l’un des pires métiers du monde selon une étude récente. De plus, la grande ceinture d’astéroïde qu’ils comptent exploiter est située en Mars et Jupiter, ce qui signifie que l’information met plusieurs minutes pour parvenir sur Terre et autant pour revenir. Il est donc hors de question que les robots puissent être télécommandés comme le sont les drones actuels. Les obstacles à l’exploitation minière d’astéroïdes sont pour le moment totalement insurmontables, en gravité zéro, le premier coup de marteau piqueur propulserait immédiatement l’outil dans le vide interstellaire au lieu d’entamer la surface rocheuse en vertu du principe d’action/réaction, sans compter que les morceaux éventuellement arrachés se mettraient immédiatement à flotter dans toutes les directions au lieu de retomber sagement sur le sol. Mais encore une fois, ce n’est peut être pas l’objectif principal. En effet, dans son livre « The lights in the tunnel », Martin Ford, nous prédit que 70% des emplois actuels, et pas seulement dans le domaine de l’industrie, mais aussi dans celui des services, pourraient bien disparaître d’ici à peine 30 ans au profit des robots (si cela devait s’avérer vrai, nous devrons changer de modèle de civilisation, revoir notre mode de partage de la richesse basé sur le travail car il aura alors disparu. Un événement comparable s’est produit dans la Rome antique avec l’arrivée massive d’esclaves suite à ses nombreuses conquêtes. Cela a fini par provoquer la chute de la République qui s’appuyait sur le travail et la défense du territoire par les citoyens pour laisser place à l’Empire et son célèbre adage « panem et circenses », du pain et des jeux, au détriment de la liberté du peuple). J’ai lu par ailleurs que la décennie 2010-2020 devrait être celle de une explosion de l’équipement des particuliers en robots domestiques comparable à celle de l’automobile en son temps. Pour le moment ils se contentent de tondre le gazon, de passer l’aspirateur ou de changer automatiquement la litière du chat, mais il existe déjà des prototypes capables de repasser, et pas plus tard que la semaine dernière, on a pu voir que la Corée du Sud faisait un essai avec un robot gardien de prison (chouette perspective) et ce n’est qu’un début, bientôt les robots seront capables de communiquer entre eux et de réaliser des tâches bien plus compliquées (voir ce lien et celui-ci). Le jackpot reviendra donc à ceux qui les construiront. Nos amis américains veulent certainement faire la démonstration qu’ils sont déterminés à en prendre leur part contre vents et marées.

Pourquoi cette annonce intervient-elle maintenant, dans un contexte de crise qui ne paraît pas du tout propice à des projets aussi extravagants? Précisément parce que les Etats-Unis sont eux aussi confrontés à un problème de dette qui risque de les priver de crédit. Or qu’est-ce que le crédit? C’est la capacité de faire croire au préteur qu’on aura les moyens de le rembourser, c’est à dire de produire pour au moins autant d’argent que la somme empruntée. Moins le préteur croit en cette capacité, plus il demande d’intérêts. Pour éviter cela, nos milliardaires visionnaires envoient le signal qu’ils investissent dans des technologies qui garantiront la production malgré la raréfaction des ressources naturelles, le vieillissement de la population ou encore les troubles sociaux.

Jusqu’à présent, le coûteux domaine spatial était exclusivement réservé aux états qui se sont lancés à sa conquête pour des raisons militaires. Tout d’abord pour le développement de missiles intercontinentaux, puis pour faire de l’espionnage, avoir une météo fiable, assurer les communications et repérer précisément la position des troupes ou des cibles à atteindre grâce au GPS. Le coup de génie des Américains a consisté en faire profiter son industrie qui s’est chargée de trouver des applications civiles qui ont boosté leur économie, essentiellement dans les domaines de l’informatique et des télécommunications. Mais aujourd’hui, l’heure est à la rigueur et le budget de la NASA en baisse, aussi les entreprises privées ont-elles été incitées à prendre le relais. Par exemple, la compagnie Space-X a décroché le marché du ravitaillement de l’ISS (International Space Station) suite à l’abandon des navettes spatiales. En annonçant leur intention de mettre 20 000 tonnes en orbite pour la construction de leur station solaire spatiale, les Japonais ont fait de même.

L’Europe ne s’est pas encore engagée dans cette voie. Il y a un peu plus d’un siècle, c’était pourtant elle qui était à la pointe de l’innovation. La France s’illustrait d’ailleurs particulièrement avec des ingénieurs audacieux comme Gustave Eiffel, une concurrence féroce entre d’innombrables marques automobiles, ses nombreux pionniers de l’aviation ou encore le projet pharaonique du creusement du canal de Suez. La passation de pouvoir avec les Etats-Unis semble avoir commencé avec l’échec de la construction du canal de Panama qui a commencé en 1882 avec les Français, mais n’a pu être achevé qu’en 1914, après que les droits d’exploitation et de construction aient été vendus aux Américains en 1903. La première guerre mondiale est ensuite venue mettre un terme à nos ambitions. Les réactions à la proposition de M. Cheminade prouvent que nous ne sommes pas encore sur le point de les retrouver. Pour sortir de la crise, il faudrait que nous croyions un peu plus en l’avenir. Le progrès ne peut venir que des hommes déraisonnables, comme le disait George Bernard Shaw.

Fondation

L’établissement d’une colonie humaine sur une autre planète devrait s’inspirer du mécanisme qui préside à la croissance d’une fourmilière (ou à une plante de se développer à partir d’une graine), les humains prenant le rôle du champignon nourricier ou des pucerons, les robots celui des fourmis. Ou, pour revenir à un modèle qui ne donne pas l’impression que nous allons servir de nourriture aux infâmes machines, que les robots se chargent d’élaborer un corps accueillant pour nous abriter d’un environnement hostile comme nous le faisons pour les bactéries que nous hébergeons. (dans le même genre d’interdépendance, je pense depuis longtemps que les céréales nous exploitent pour que nous éliminions la concurrence, ce qui assure leur prospérité. Le plus intelligent n’est pas forcément celui qu’on croit, le génome du riz est beaucoup plus riche que celui de l’Homme). La relation que nous entretiendrons avec eux reposera essentiellement sur l’échange d’informations, comme ce fut le cas pour Deep Space-1 lors de la panne de son système de navigation et de sa reprogrammation en cours de mission. Il s’agit d’implanter profondément en eux les lois de la robotique édictées par Isaac Asimov dans « Les Robots »:

1- Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.

2- Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première Loi.

3-Un robot doit protéger son existence dans la mesure ou cette protection n’entre pas en contradiction avec le Première ou la Deuxième Loi.

Il a ultérieurement ajouté une quatrième loi dans « Les Robots et l’Empire », intitulée Loi Zéro: Un robot ne peut ni nuire à l’humanité ni, restant passif, permettre que l’humanité souffre d’un mal.

 

 

On peut alors imaginer que des robots soient en charge de préparer l’arrivée des humains dans une colonie martienne. L’engin qui se poserait, que nous appellerons Eve, le vaisseau mère, la reine ou la graine, en fait une petite usine qui devra être capable de fabriquer tous les éléments pour construire des machines sur place, devrait contenir non pas un mais deux rovers, Abel et Caïn. Ils auraient pour mission de ramener les matières premières qui permettront l’évolution de la colonie. Dans un premier temps ils seraient chargés de récupérer tout ce que les hommes ont déjà envoyé sur la planète qu’ils seraient en mesure de transporter, les matériaux envoyés pour préparer leur mission, mais aussi les rovers et les composants électroniques des aterrisseurs ainsi que les panneaux solaires des missions précédentes, soit les Adams qui n’attendaient qu’Eve pour briser leur solitude en ce monde hostile et froid. Ils devront coopérer pour accomplir ce travail. Tout cela dans le but qu’Abel puisse tuer Caïn, ce qui ne veut pas dire qu’il devra l’éliminer, mais le modifier grâce aux éléments qu’ils auront rapporté pour le rendre plus fort, apte à ramener des objets plus gros qui lui permettront de modifier Abel à son tour.

 

Comme il n’y aura vraisemblablement plus d’éléments d’origine terrestre à leur portée, les modifications qu’Abel subira seront différentes de celles de son frère, à l’instar des premières feuilles d’une plantule qui ne sont qu’une ébauche de la forme définitive qu’elles prendront une fois le végétal parvenu à maturité. Abel devra alors être en mesure d’exploiter les matières premières à sa disposition sur la planète, du carbone qu’il devra transformer en nanotubes ou en graphène, ainsi que divers  métaux, afin de fournir à Eve les éléments qui lui permettront de lui fabriquer des petits frères identiques à lui-même. Elle commencera plus modestement par les outils qui font défaut à Caïn. Ce n’est qu’une fois arrivé à ce niveau de développement qu’Eve pourra commencer à grossir comme une reine termite. Et ce n’est que lorsqu’elle aura réussi à fournir toutes les pièces nécessaires à la fabrication d’un troisième robot ouvrier, assemblé par ses frères, que l’un des membres de la famille pourra commencer à se consacrer à la mission que nous lui auront confié: construire le nid douillet pour nous accueillir. Soit un abri pour nous protéger du froid, mais aussi mettre en culture les bactéries qui nous fournirons de l’oxygène à respirer et des protéines que nous pourrons manger.

 

Par la suite, lorsque la population de robots aura atteint un nombre suffisant, c’est à dire quand l’organisme pourra survivre à la perte d’une partie des individus sans mettre sa survie en danger tout comme un arbre peut être amputé d’une branche sans que sa croissance ne soit compromise, le mécanisme des mutations pourra entrer en jeu. Elles seront de deux types, l’un purement aléatoire due aux erreurs qu’Eve ne manquera pas de commettre mais qui persistera si elle s’avère efficace, si le robot ramène plus de matières premières, consomme moins d’énergie ou construit plus vite que ses congénères, et l’autre directement contrôlée par les humains qui seront capables d’imaginer des outils radicalement différents de ceux fabriqués. Eve sera incapable de faire la distinction entre ces deux modes.

 

Ce n’est évidemment pas pour demain, mais avec l’automatisation de plus en plus poussée de l’industrie, Martin Ford nous prédit la perte de 70% des emplois actuels dans « The lights in the tunnel » l’exploitation minière des astéroïdes qu’on nous promet et les progrès de l’intelligence artificielle, cela pourrait bien devenir un jour réalité. Lorsqu’on prolonge les courbes des progrès de la science et celle des progrès techniques, la seconde devrait dépasser la première dans les 30 à 50 prochaines années pour donner lieu à une singularité dont on ne peut pas prédire les conséquences. Elle pourrait bien prendre cette forme, l’avènement d’un organisme autonome qui nous abriterait en son sein, à la manière dont nous abritons la population de bactéries de nos intestins.

Les robots du futur s’inspireront des insectes sociaux

Jusqu’à présent les travaux en matière de robotique ont surtout porté sur la réalisation d’un robot humanoïde qui serait capable de remplir les mêmes tâches que nous; sans doute parce qu’il correspond à l’image que nous en avons au travers de la fiction et que nous n’avons de cesse de vouloir égaler nos dieux. C’est le cas de Robonaut-2, la machine conçue par la Nasa et General Motors pour aider les astronautes à accomplir leurs tâches (voir Mars nostrum), et c’est aussi l’objet du concours lancé par le gouvernement japonais dans les années 1990 pour lequel les firmes de ce pays se livrent à une concurrence acharnée. Cela donne des machines lourdes et extrêmement compliquées à réaliser, ce n’est peut être pas la meilleure voie.

Depuis quelques temps une autre idée à émergé, confier des tâches complexes non pas à une seule grosse machine, elle aussi complexe, mais à un essaim de petites machines relativement simples, tant au niveau de la conception que de la programmation, et de les doter de la capacité à communiquer entre elles (voir Une armée de robots pour remplacer nos agriculteurs? Futura-sciences 09/01/2012). Ce principe s’inspire directement de ce que font les insectes sociaux comme les fourmis, les termites, les abeilles ou encore les coraux qui sont les organismes qui ont érigé la plus grande structure jamais construite par des être vivants grâce aux micro-algues avec lesquelles ils sont en symbiose (voir La révolution bleue et Retour aux sources), la grande barrière de corail australienne.(visible depuis l’espace contrairement à la grande muraille de Chine, qui bien que très longue n’est pas large, donc pas plus distinguable qu’un cheveu à 100m)

Prenons les fourmis comme exemple. Une fourmi seule serait assurément incapable de construire une fourmilière, tout au plus pourrait-elle s’abriter dans un trou agrémenté de quelques brindilles comme le font ses ancêtres, les guêpes solitaires. Elle devrait à la fois chercher sa nourriture, s’occuper de sa progéniture et se défendre des prédateurs, bref, elle ne serait pas très efficace, plutôt vulnérable. Sa force réside dans le nombre et la coopération avec ses congénères. Pour assurer sa prospérité, elle s’est spécialisée dans un domaine et a abandonné toutes les autres fonctions pour les déléguer à d’autres en toute confiance. Tant et si bien qu’au stade d’évolution où elle est parvenue, on ne peut plus la considérer comme un individu à part entière mais comme un organe faisant partie d’une entité plus complexe: la fourmilière. La trophallaxie est la meilleure preuve qu’elle ne se considère plus comme un être indépendant. Lorsqu’une fourmi partie en expédition loin de son nid commence à manquer d’énergie, elle n’a pas besoin de rentrer pour faire le plein, il lui suffit de solliciter une de ses consœurs qui se fera un plaisir de la ravitailler pour peu qu’elle transporte assez de nourriture dans son jabot social. Elle pourra alors continuer de vaquer tranquillement à ses occupations jusqu’à ce qu’elle trouve de quoi contribuer au bien être de la communauté, par exemple des feuilles dans le cas des atta, les fourmis champignonnistes.

Cette espèce est particulièrement intéressante, elle ne se contente pas de faire des stocks de nourriture, elle ne mange pas de feuilles, mais elle se se nourrit d’un champignon qu’elle cultive amoureusement au plus profond de son nid sur un substrat composé des végétaux qu’elle y amène, elle pratique l’agriculture. (d’autres espèces, plus communes sous nos latitudes, pratiquent l’élevage des pucerons qu’elles déplacent en fonction de la santé des plantes et les protègent férocement contre les prédateurs; elles se nourrissent du miellat qu’excrète le parasite comme nous du lait des vaches. Il existe même des amibes qui elles aussi pratiquent l’élevage de bactéries pour les manger. Nous n’avons rien inventé.)

Le fonctionnement de leur société nécessite 4 types d’organites différents plus un qui n’est présent qu’en période de reproduction. Il y a les ouvrières chargées de rechercher les végétaux nécessaires au développement du champignon et de construire le nid, les intermédias, ce sont les plus nombreuses; les ouvrières chargées d’assurer les meilleures conditions de pousse au mycélium, les minimas, deuxièmes en nombre, plus petites que les précédentes. Outre leur taille, une autre caractéristique les distingue, elles sont recouvertes d’une substance blanchâtre qui leur donne un aspect floconneux qui s’est avéré être composée de bactéries. Son analyse a permis de répondre à une question que les scientifiques se posaient depuis longtemps: « comment se fait-il que le champignon ne soit jamais malade? ». Les bactéries qui s’épanouissent sur leur dos produisent en fait des antibiotiques qui assurent la santé du précieux aliment en empêchant les bactéries mycophages de se développer. Comme ces microorganismes évoluent en même temps que les potentiels agents infectieux, les antibiotiques sécrétés varient en concomitance. Aussi sont-ils toujours efficaces sans que n’apparaisse de résistance au bout d’un moment. Ce système fonctionne depuis plusieurs millions d’années (voir Eros et Thanatos).

Il y a encore les soldats ou maximas, chargées de la défense de leurs congénères, géantes par rapport aux deux autres mais en faible quantité, 2 à 5% de la population seulement et finalement la reine, unique, chargée de garder des proportions constantes entre les 3 autres castes grâce aux informations qui lui sont transmises. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la reine ne dirige pas la colonie à la manière d’un tyran tout puissant, le choix du type d’individus qu’elle engendre dépend directement des informations dont elle dispose par l’intermédiaire de ses sujets. Même si elle vit infiniment plus longtemps qu’eux (jusqu’à 30 ans), elle est leur esclave.

En période de reproduction, elle engendre aussi des mâles et de nouvelles reines, tous deux ailés, appelés à quitter la colonie pour aller en fonder une autre ailleurs. Princes et princesses s’envolent donc, chacune des femelles ayant pris soin d’emporter un petit bout de mycélium dans leur jabot social, puis elles s’accouplent en vol avec une multitude de mâles issus d’autres colonies pour assurer un bon brassage génétique; ceux-ci mourront quelques heures après avoir accompli leur devoir s’ils n’ont pas été dévorés par quelque prédateur en cours de route.

Une fois fécondées, les nouvelles reines survivantes vont chercher un endroit propice à la fondation d’une nouvelle colonie. Elles vont creuser un trou à proximité d’un arbre après s’être séparé de leur ailes devenues inutiles. Elles régurgitent alors le champignon puis elles chient dessus, histoire de le fertiliser et de le protéger grâce aux bactéries produisant les antibiotiques. Elles mélangent le tout aux radicelles à sa portée, d’où l’intérêt de s’établir sous un arbre, et elles attendent que le champignon soit suffisamment développé pour nourrir sa progéniture avant de pondre une vingtaine d’œufs qui donneront tous des minimas, dans un souci d’économie d’énergie. Elles nourrissent les larves avec le champignon jusqu’à maturité sans en consommer elles mêmes. Les ouvrières prennent alors le relais de la culture du mycélium.

La reine peut alors se consacrer entièrement à sa vocation: pondre. (chez d’autres espèces carnivores, la genèse est plus cruelle, la reine pond tout de suite quelques œufs qui donneront des ouvrières chétives chargées de ramener immédiatement un peu de nourriture. Une fois leur mission accomplie, les avortons seront dévorés tout crus par leur mère, toujours pour économiser de l’énergie et recycler les précieuses protéines qui serviront à donner naissance à des ouvrières en pleine santé. Cela ressemble étrangement aux légendes de la mythologie dans lesquelles Cronos dévore ses enfants l’un après l’autre) Lorsque la production atteint une quantité satisfaisante, les intermédias, qui creusaient juqu’alors une nouvelle chambre pour accueillir la production de l’aliment, vont sortir en quête de végétaux pour fournir plus de substrat. Ce n’est que lorsque la population aura atteint 200 à 300 ouvrières que naîtront des soldats. A ce moment, l’expansion de la colonie atteint une croissance exponentielle jusqu’à son point d’équilibre déterminé par la ressource végétale environnante. Moins d’une colonie sur dix parvient à ce stade de développement, le reste périclite avant, de la même manière que seule une infime partie des graines qui germent finissent par donner une plante adulte. La conquête de Mars par les humains suivra certainement un schéma similaire.

Mars nostrum

La concurrence entre les Etats-Unis et le Japon démontre l’importance que peut avoir le développement de machines autonomes pour affirmer la suprématie technologique d’un état sur l’autre. Dans cette optique, le président Obama a confirmé au printemps 2010 qu’il souhaitait voir des humains fouler le sol martien à l’horizon 2035, mais qu’avant cela ils se rendraient certainement sur un astéroïde pour s’y préparer. Peu de temps après ce discours, General Motors et la Nasa ont annoncé leur partenariat en ce qui concerne le développement de Robonaut-2, un robot humanoïde destiné à assister les astronautes dans leurs futures missions, les japonais poursuivent cet objectif depuis plus de 30 ans, dans le but d’assister les personnes âgées. La course est lancée. En dépit de l’évidence de l’enjeu, assurer la continuité de la production industrielle malgré le vieillissement de la population, encore une fois l’Europe tarde à relever le défi. Il y a fort à parier que la Chine, qui va rapidement se trouver confrontée au même problème en raison de sa politique de l’enfant unique, se lancera dans la bataille à corps perdu dès qu’elle en aura les moyens. Selon certains analystes, la décennie 2010-2020 devrait être celle où le marché de la robotique pourrait se démocratiser et se développer d’une manière comparable à celle de l’automobile avec la Ford T. Les militaires qui voudraient bien disposer d’une machine pour ne pas exposer la vie de leurs personnels y contribueront certainement. Les armées occidentales y ont tout intérêt pour compenser le flagrant déséquilibre numérique avec les populations des pays qui voudront affirmer leur pouvoir sur la scène mondiale, à commencer par la Chine. L’évaluation du rapport de force passe par la maîtrise des technologies qui permettront l’installation d’une colonie humaine sur Mars.

 

L’ Inde et le Brésil, les deux autres grands pays émergents, choisiront peut être de se diriger dans une voie parallèle, toute aussi indispensable à l’éventuelle conquête de Mars, la production biologique d’énergie et celle de nouveaux aliments. Ces techniques devraient permettre de rendre le séjour aussi agréable que possible aux futurs explorateurs.

 

Ce n’est qu’une fois arrivés à destination que la mission scientifique des astronautes devrait réellement commencer. Elle consistera en des analyses géologiques qui permettront de déterminer si la vie a pu se développer dans l’environnement martien par le passé et à prélever des échantillons du sous-sol pour voir si d’éventuels microorganismes n’y auraient pas trouvé refuge lorsque les conditions de surface sont devenues défavorables. Nous pourrons alors constater à quel stade de développement ils sont parvenus. Le but est de nous permettre de mieux comprendre comment la vie est apparue sur Terre. Mais la mission principale sera certainement de forer assez profondément pour trouver l’eau essentielle à l’établissement de bases permanentes, dans l’optique d’une future colonisation. Elle s’est en grande partie volatilisée dans l’espace lorsque Mars a perdu son atmosphère, mais il devrait bien en rester cachée quelque part sous la surface comme les comètes qui proviennent du réservoir de matières qui se sont agrégées pour former la planète sont pour certaines essentiellement composées de glace mélangée à de la poussière. Cette eau ne peut pas avoir totalement disparu, sa présence sous forme de glace dans la calotte polaire nord a d’ores et déjà été constatée, mais il y fait vraiment très froid, jusqu’à -140°C aux pôles en hiver pour une température moyenne de -63°C sur toute la surface de la planète, avec des écarts de plus de 60°C entre le jour et la nuit. Une mission habitée se déroulera certainement en été, il dure à peu près 6 mois terrestres, quand les températures maximales peuvent atteindre jusqu’à +25°C en journée.

Pour que les astronautes puissent mener leurs tâches à bien, il faudra que les équipements se trouvent déjà sur place, car le poids limite toujours ce qu’il est possible d’emporter en un seul voyage. Les différents modules devront donc se poser suffisamment près les uns des autres pour qu’ils soient accessibles à l’équipage. Ce n’est pas une mince affaire.

 

Les problèmes à résoudre sont du même ordre que ceux qu’ Armstrong et Aldrin ont rencontré lors de leur alunissage. En 1969, le LEM (Lunar Excursion Module) a en effet touché le sol a plus de 6 km du site prévu initialement à cause d’une défaillance du pilote automatique qui a obligé Armstrong a reprendre le contrôle manuel de l’engin.

Au moment de l’approche, le système de navigation, qui ne disposait que d’une puissance équivalente à celle de la moins évoluée des calculatrices commercialisées de nos jours, s’est retrouvé saturé par les informations envoyées par le radar. Les alarmes qui ont alors illuminé le tableau de bord tel un sapin de Noël ont distrait les deux hommes, ce qui a eu pour conséquence de leur faire rater l’instant où ils devaient effectuer la dernière correction de trajectoire. Le décalage qui s’ensuivit les a de ce fait dirigés vers une zone encombrée de rochers où il aurait été impossible d’assurer la stabilité du véhicule. Dans l’urgence, Armstrong s’est retrouvé dans l’obligation de chercher visuellement un endroit assez accueillant pour se poser. Lorsqu’il l’a enfin déniché, il ne restait plus que quelques secondes de carburant avant d’entamer les réserves indispensables pour rejoindre le module de commandement resté en orbite. Une minute de vol de plus et ils auraient irrémédiablement été coincés à 385 000 km de chez eux sans espoir de retour. (le message que le président Nixon avait enregistré au préalable dans cette éventualité a récemment été diffusé)

 

Une telle mésaventure n’est pas envisageable dans le cadre de la conquête de Mars, il est impératif que les engins arrivent précisément au point qui est prévu. En plus d’un système de navigation infaillible, cela demande à ce que le terrain soit d’abord reconnu par des rovers du même type qu’ Opportunity; il en faudra au moins 3 pour atteindre le niveau de précision requis.

De même que Deep Space 1, cette petite machine a dépassé toutes les espérances des scientifiques. Opportunity se déplace depuis plus de 2 300 jours et a parcouru plus de 20 km alors qu’il avait une durée de fonctionnement prévue de 90 jours et sa mission n’est pas encore finie à l’heure où j’écris. Spirit, son jumeau arrivé 21 jours avant lui, le 3 janvier 2004, de l’autre côté de la planète, a quant à lui parcouru 7,6 km avant de s’enliser définitivement dans du sable en avril 2009, dépassant lui aussi largement ses objectifs initiaux. Ce type d’engin devrait donc permettre d’effectuer un relevé topographique du terrain sans aucun problème. Il suffira alors de les éloigner suffisamment les uns des autres pour que les différents modules puissent trianguler leur position et se posent sans encombre en évitant les rochers trop proéminents ou les sols trop mous qui compromettraient leur stabilité. Le système de guidage testé avec les astéroïdes démontrera dans ce cas toute son utilité. Reste l’éternel problème de l’énergie.