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Adieu République

Contexte

En 32 av-JC, le processus de décomposition de la République romaine initié un siècle plus tôt est sur le point d’aboutir. Cette longue période de troubles a débuté avec l’assassinat de Tiberius Sempronius Gracchus, puis de son frère Caïus, en prélude aux guerres civiles entre Caïus Marius et Sylla, avant celle de Jules César et Pompée le Grand, pour finir par celle entre les assassins de César et les triumvirs, Octavien et Marc Antoine.

Deux facteurs principaux sont à l’origine de la déstabilisation des institutions qui a entraîné ces affrontements sanglants. D’une part l’extension des grandes exploitations agricoles ou latifundia, propriétés de riches aristocrates, souvent sénateurs, où travaille une main d’œuvre gratuite fournie par les esclaves étrangers capturés lors des guerres qui font une concurrence déloyale aux citoyens-paysans romains qui font faillite en masse, faute de pouvoir rembourser leurs dettes, tout comme de payer leurs ouvriers, et viennent grossir une foule de citadins, aussi pauvres que mécontents, prêts à suivre le premier démagogue venu ou à vendre leurs voix au plus offrant. Cela constitue le terrain idéal pour que se développent les revendications de l’autre classe sociale mécontente de son sort, celle des homo novus, anoblis de fraîche date, souvent chevaliers peu fortunés qui aspirent à s’enrichir, mais encore plus à conquérir les plus hauts postes de l’état jusqu’alors trustés par les membres de l’aristocratie de vieille souche.

Ce cocktail détonnant a favorisé l’émergence d’un nouveau type de personnalité, inspiré de la figure de Scipion l’Africain, le vainqueur d’Hannibal lors de la seconde guerre punique devenu à ce titre intouchable, celle du général charismatique, seul capable d’assurer la sécurité et la prospérité de la cité. Il s’illustre tout d’abord dans la défense contre les invasions des barbares venus du nord, avec Caïus Marius qui incorpore à l’armée des citoyens pauvres, les prolétaires (dont les enfants, proles, sont la seule richesse), alors que la conscription était auparavant uniquement réservée aux propriétaires en raison de ce qu’ils étaient directement menacés de perdre leurs biens. Le recrutement de ces pauvres qui ne sont pas pressés de retrouver leurs fermes favorise ensuite une politique expansionniste, car cela permet à des généraux de mener de longues campagnes loin de l’Italie, à l’image de Lucullus et Pompée en Asie, puis de Jules César en Gaule. Ils accumulent ainsi des fortunes, tout en s’attachant des soldats dévoués corps et âmes à leur chef grâce aux terres et aux récompenses qu’ils distribuent généreusement. La conjugaison des pouvoirs financiers et militaires démultiplie alors leurs ambitions politiques, autant qu’elle attise les rivalités. Ils s’allient pourtant par un pacte à trois secret, le premier triumvirat, le temps de réduire les sénateurs qui défendent les institutions de la République à l’impuissance, tout en espérant que les autres commettront des erreurs qui leur permettront de rester seul maître de Rome.

L’équilibre se rompt lorsque Crassus trouve la mort chez les Parthes dans sa quête de gloire et de richesse. Jules César ressort vainqueur de l’affrontement avec Pompée qui s’ensuit. Il n’exerce cependant pas très longtemps le pouvoir absolu qui lui échoit, car il est assassiné au prétexte qu’il voulait rétablir la monarchie. Ceux qui ont fomenté le complot sont à leur tour battus, après qu’Octavien et Antoine aient trouvé un terrain d’entente pour former le second triumvirat avec Lépide, tout aussi hypocrite que le premier bien que légal cette fois-ci. Leur entente chaotique dure le temps qu’ils remplissent les tâches qui leur ont été assignées, à savoir pour Antoine de stabiliser les frontières avec l’empire Parthe, et pour Octavien d’éliminer Sextus Pompée, le dernier à s’opposer à eux. Pour ce faire, il se partagent le territoire, l’occident revient à Octavien et l’orient à Antoine, Lépide n’a que des miettes, les terres prises à Carthage en Afrique. Ce dernier est d’ailleurs évincé du pouvoir par Octavien qui l’accuse de trahison dès sa victoire contre Sextus acquise. Il s’emploie ensuite à dénigrer Antoine qui se comporterait plus en monarque oriental qu’en Romain et qui ambitionnerait d’imposer ce régime à Rome, sous l’influence de sa maîtresse, la vénéneuse reine d’Egypte, Cléopâtre. Aussi, lorsque le second triumvirat arrive à terme en 32 av-JC, aucun des deux ne désire le prolonger encore une fois. Leur affrontement devient inévitable.

Dernière guerre civile

Jusque là, les deux hommes se contentaient de s’adresser des reproches, Antoine blâmant son homologue d’avoir destitué Lépide, de s’être approprié ses territoires, son armée, ainsi que celle de Sextus, sans rien partager,et de l’avoir privé de la moitié des légions levées en Italie auxquelles il avait droit, et Octavien rétorquant à son collègue qu’il s’était attribué l’Egypte sans aucune concertation préalable, qu’il avait mis à mort Sextus alors que lui-même était prétendument tout prêt à lui accorder le pardon et qu’il avait porté préjudice au peuple romain en se saisissant du roi d’Arménie et en l’envoyant en Egypte couvert de chaînes, sans compter l’outrage fait à sa sœur Octavie, sommée de rester en Grèce pour qu’il puisse prendre du bon temps avec sa maîtresse alors qu’elle venait lui apporter des troupes en épouse dévouée. Malgré ces griefs, ils s’abstenaient d’entreprendre des démarches légales pour obtenir la justice. Cela change en 32 av-JC, avec l’arrivée au consulat de Gnaeus Domitius Ahenobarbus et Caïus Sosius, tous deux nommés par Antoine.

Dès sa prise de fonction, Sosius fait l’éloge d’Antoine, tandis qu’il accable Octavien. Seule l’intervention de Nonius Balbus, tribun de la plèbe, l’empêche de prendre un décret pour le destituer. Octavien ne réagit pas immédiatement à l’attaque, au contraire, il s’abstient prudemment de venir au Sénat, quitte même momentanément Rome le temps de réfléchir à la stratégie à adopter pour ne pas apparaître comme l’agresseur, de jauger l’évolution de la situation et d’évaluer le rapport de force qu’il peut établir à l’assemblée. A son retour, il convoque le Sénat où il se présente entouré de sa garde personnelle et de ses amis qui dissimulent des poignards, afin de suggérer qu’il risque à présent d’être victime d’un complot similaire à celui qui a conduit à l’assassinat de Jules César, puis se défend modestement des accusations portées contre lui ainsi qu’il expose calmement les torts qu’il attribue à Sosius et Antoine. Il ajoute qu’il apportera une preuve écrite à ses assertions lors d’une réunion ultérieure dont il fixe la date. Aucun de ses opposants n’ose alors prendre la parole pour le contrer. Tous savent en effet de quoi il parle : du testament d’Antoine. Octavien est au courant de l’existence de ce document depuis un certain temps déjà, mais il a préféré le garder sous le coude en attendant le moment opportun pour l’exploiter, tout en s’arrangeant pour que son contenu fuite largement sous forme de rumeur; ce qui lui permettait de prétendre dans l’intervalle qu’il avait à coeur de protéger Antoine contre un coup de folie qui ne pouvait être que passager. Il va en personne le chercher chez les vestales. A cette nouvelle, bon nombre de sénateurs, ainsi que les deux consuls renoncent à assister à la lecture de cette pièce accablante, ils quittent la ville et prennent la route de la Grèce. Octavien ne fait rien pour s’opposer à leur départ, affirme qu’il n’aurait de toute façon pas entrepris de les retenir contre leur gré et autorise quiconque le désire à rejoindre Antoine.. La rupture entre les deux triumvirs est entérinée par le fait qu’Antoine répudie Octavie. certains, dont Titius et Plancus, entreprennent alors le mouvement inverse et rejoignent Octavien

Le jour dit, Octavien fait la lecture du testament de son rival devant ce qu’il reste de sénateurs, puis devant l’assemblée du peuple. Il révèle qu’Antoine confirme Cléopâtre comme reine d’Egypte et qu’elle exercera le pouvoir en compagnie de son fils aîné, Césarion, qu’il reconnaît comme étant le descendant direct de Jules César ; qu’il lègue les royaumes orientaux sous son autorité, et même certains qui ne le sont pas, à Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philadelphe, les enfants qu’il a eu avec sa maîtresse, et qu’il souhaite que sa sépulture soit érigée à Alexandrie, même au cas où il viendrait à mourir à Rome. Ces révélations scandalisent l’assistance, pour la majorité, non seulement ceux qui étaient jusqu’alors indécis, mais aussi des partisans d’Antoine, parce qu’elles confirment que le triumvir a adopté le comportement d’un monarque oriental et laisse subodorer qu’il envisage de transférer la capitale de Rome à Alexandrie ; et pour les plus fidèles antoniens parce qu’ils trouvent tout aussi illégal qu’injuste d’accuser un vivant pour des dispositions qu’il pourrait encore changer avant sa mort.

Une fois l’opposition partie rejoindre Antoine ou réduite au silence, Octavien a les mains libres. Il évite toutefois de s’en prendre directement à son collègue bien qu’il soit destitué de toutes ses fonctions, mais il préfère déclarer la guerre à Cléopâtre qu’il accuse d’avoir ensorcelé Antoine par quelque breuvage magique, sans douter qu’il n’abandonnera pas sa maîtresse. Octavien pourra ainsi lui reprocher d’avoir entrepris de faire la guerre à sa patrie alors qu’il n’a subi aucun outrage personnel. C’est en effet ce qui se passe. Antoine déclare à ses soldats qu’il fera une guerre à outrance et qu’il abdiquera son commandement pour rendre le pouvoir au peuple et au Sénat deux mois après la victoire seulement. Il hâte autant que possible ses préparatifs, rallie tous les souverains qui lui sont inféodés, à l’exception notable d’Hérode, en même temps qu’il envoie des sommes considérables en Italie pour s’acheter des soutiens. Il est prêt dès la fin de l’été, à la grande surprise d’Octavien qui rencontre quant à lui des difficultés financières pour réunir son armée. Antoine met le cap vers l’Italie, mais se replie sur la Grèce lorsqu’il rencontre les vaisseaux chargés de la surveillance des côtes car il pense, à tort, qu’il est attendu par la flotte ennemie au complet. La mauvaise saison arrivant, il juge plus prudent de prendre ses quartiers d’hiver et disperse les 19 légions dont il dispose entre l’Epire et le Péloponnèse pour qu’elles trouvent plus facilement de quoi s’approvisionner, tandis qu’il stationne le plus gros de sa flotte à Actium. Octavien le provoque en lui écrivant qu’il consent à venir à sa rencontre à condition qu’il s’éloigne de la mer d’une distance équivalent à une journée de cheval ou qu’il l’attend en Italie dans les mêmes dispositions. Antoine décline cette offre hasardeuse. Octavien projette alors d’attaquer Actium par surprise, mais les avaries qu’il subit dans le mauvais temps le forcent à rebrousser chemin. Plus rien ne se passe jusqu’au printemps.

Au retour des beaux jours, les équipages d’Antoine ont beaucoup souffert, victimes de la malaria. Il ne peut donc rien entreprendre. C’est donc Octavien qui prend l’offensive, par l’intermédiaire d’Agrippa qui a repris le commandement de la flotte qu’il avait mené à la victoire contre Sextus Pompée. Il entreprend de couper la ligne de ravitaillement de l’ennemi qui vient d’Egypte. Il commence par se rendre maître de Méthone, ville portuaire du sud du Péloponnèse, puis envahit l’île de Corfou qui lui sert dès lors de base navale. Fort de ces victoires, Octavien débarque ses troupes terrestres en Epire, à l’opposé de la ligne de front et repousse les soldats d’Antoine jusqu’à Actium où leur chef les rejoints. De son côté, Agrippa complète l’encerclement du Péloponnèse en s’emparant des îles de Leucade, d’Ithaque et de Patras où il détruit la flotte de Sosius, puis bloque le passage dans l’isthme de Corinthe. Antoine se retrouve sans aucune ressource. Il rechigne cependant à lancer une attaque terrestre contre Octavien bien qu’il dispose de presque quatre fois plus de fantassins et que l’ennemi l’attende en ordre de bataille, car il craint de voir ses légions fraterniser avec l’ennemi, les deux partis se réclamant de Jules César. Certains de ses alliés orientaux sont d’ailleurs déjà passés dans le camp adverse, de même que Domitius Ahenobarbus. Les soldats sont épuisés par les guerres incessantes et les promesses mirobolantes de leurs chefs qui ne se concrétisent jamais, alors qu’ils constatent que les massacres de leurs concitoyens n’ont fait qu’appeler à de nouveaux massacres. Ils aspirent tous à jouir enfin d’une retraite paisible qui ne sera pas interrompue par un énième conflit. Cette fois-ci, la clef de la victoire n’est pas tant militaire que politique.

Dans ces conditions, Antoine ne songe plus qu’à trouver un moyen de se sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré. La bataille navale lui semble être la meilleure option. Il compte embarquer autant d’hommes que possible, rompre la ligne de navires qui lui imposent le blocus et fuir à toutes voiles vers l’Egypte (en configuration de combat, les mâts étaient d’ordinaire démontés et rangés) ; il pense ainsi distancer les bateaux ennemis, mus uniquement à la force des rames. Le problème est que ses navires, même s’ils sont plus nombreux que ceux de l’adversaire, sont très gros et peu manœuvrables, tandis qu’Agrippa a changé son fusil d’épaule. Alors qu’il avait opté pour le même genre de construction lors de la reconquête de la Sicile pour pallier l’inexpérience de ses équipages, il utilise à présent de petites embarcations aussi rapides qu’agiles, avec à leur bord les marins rompus à l’art du combat naval de la flotte de Sextus Pompée. L’affrontement décisif se déroule le 2 septembre 31 av-JC.

La tactique d’Antoine consiste à faire sortir toute sa flotte, puis à l’immobiliser à la sortie du détroit d’Actium, en gardant les rangs aussi serrés que possible, avec les côtes pour protéger ses flancs, de manière à éviter que l’ennemi vienne s’infiltrer. Cléopâtre et ses soixante navires chargés du trésor nécessaire à la guerre restent quant à eux à l’arrière, à l’abri de ce mur défensif. Antoine conçoit en effet la bataille comme un siège où il espère briser la charge de l’assaillant qui viendra s’écraser sur ses fors éperons et en l’accablant de traits et de pierres lancés depuis les hautes tours dont ses vaisseaux sont pourvus. Agrippa vient à sa rencontre, mais il s’immobilise à son tour lorsqu’il constate que le dispositif ennemi est arrêté, puis il attend. Cela force l’aile gauche d’Antoine à s’avancer. Agrippa recule dans un premier temps son aile droite pour l’obliger à découvrir encore plus ses flancs, puis il s’élance dans un mouvement d’enveloppement. La tactique qu’il emploie s’apparente à ce que nous appellerions de nos jours « hit and run », il éperonne les vaisseaux ennemis sur le côté, parfois à plusieurs contre un, lance ses traits enflammés et ses javelots, puis se retire aussitôt, au lieu de lancer ses équipages à l’abordage, avant de revenir à la charge ou de s’attaquer à un autre navire. Le reste de la flotte d’Antoine entre bientôt dans la bataille pour éviter d’être encerclée.

Cela finit par laisser un passage sans danger vers la haute mer, au sud. Cléopâtre s’y engouffre à fond de train avec sa flotte. La galère d’Antoine quitte alors la mêlée pour la suivre. La reine d’Egypte s’arrête le temps d’être rejointe. Antoine monte à son bord, puis ils prennent la fuite à toutes voiles en direction de l’Afrique, non sans avoir donné l’ordre aux troupes restées à terre de prendre le chemin de l’Asie. La bataille est finie lorsque les généraux d’Antoine se rendent compte de la désertion de leur chef ; ils tentent tout d’abord de s’alléger en se débarrassant du poids des tours pour le suivre, mais ils n’arrivent pas pour autant à s’extirper du piège et se rendent. Ils épargnent ainsi la vie de leurs soldats ; seules 5 à 13 000 victimes sont à déplorer. Les hommes à pieds suivent cet exemple peu de temps après la défaite navale. Octavien les intègre à son armée. Il est désormais le seul maître de tout le monde romain.

Mort de Marc Antoine et Cléopâtre

Il règle ensuite les affaires en Grèce, puis s’assure de la soumission des royaumes d’Asie dont il remplace la plupart des souverains. Il songe alors à régler immédiatement leurs comptes à Cléopâtre et Antoine, mais la grogne gagne une nouvelle fois ses troupes, dont certaines combattent depuis plus de vingt ans et souhaitent regagner leurs foyers, tandis qu’Agrippa l’informe que Mécène a dû déjouer une conspiration fomentée par Lépide le Jeune à Rome où sa présence est par conséquent indispensable. Il juge donc préférable de rentrer en Italie où le Sénat au grand complet vient à sa rencontre à Brindes en signe de déférence, puis il distribue les terres qu’il confisque aux villes ayant pris parti pour Antoine aux vétérans souhaitant leurs congé, ainsi que celles des colonies de Dyrrachium et de Philippes, et leur donne une partie de la récompense promise, remettant le reste à la victoire contre Cléopâtre et à la saisie de son trésor.

De son côté, Antoine se rend en Cyrénaïque où il espère rallier Lucius Pinarius Scarpus à sa cause, mais ce dernier fait égorger les émissaires qu’il lui envoie pour signifier son refus, aussi rentre t-il à Alexandrie où Cléopâtre est rentrée en urgence afin de prévenir tout risque de sédition. Là, il sombre tout d’abord dans un état de profonde dépression, s’isolant dans une retraite maritme qu’il appelle Timonium et refusant toute visite ; puis il tombe dans l’excès inverse, donne de grands festins à tous propos, se livre à la débauche et à la prodigalité, et inscrit Césarion ainsi que le fils qu’il a eu avec Fulvie au rang des éphèbes, espérant que ce regain de confiance amène les alexandrins et ses troupes à résister à l’offensive qui s’annonce avec une énergie du décuplée. Il envoie parallèlement des messagers qui offrent la paix et de l’argent à Octavien, pendant que Cléopâtre lui fait porter la couronne, le sceptre et le trône à l’insu de son amant pour obtenir sa clémence et sauver la tête de Césarion. Octavien ne répond pas à Antoine, mais en ce qui concerne Cléopâtre, il dit en public qu’il avisera de la conduite à tenir au cas où elle viendrait à quitter le trône et à poser les armes, et en particulier, qu’il lui accordera l’impunité et son royaume, si elle faisait assassiner Antoine. Ces propositions restent lettre morte.

Octavien prend donc la route de l’Egypte au printemps 30 av-JC, en passant à pieds par l’Asie. Pinarius Scarpus, qui vient quant à lui de la Cyrénaïque plus proche, le précède à Alexandrie. Antoine engage sans attendre ses 10 000 hommes contre lui. Ils sont balayés par les troupes deux fois plus nombreuses de Scarpus et Antoine se retranche dans Alexandrie, comptant sur sa cavalerie et la flotte pour le défendre. Toutes deux se rendent sans combattre en août, dès qu’Octavien arrive, après qu’il ait pris Péluse, verrou de l’Egypte que Cléopâtre lui a secrètement livrée. A cette nouvelle, elle se retire dans son tombeau ou elle prétend vouloir mettre fin à ses jours de crainte d’être prise vivante par Octavien. Lorsqu’il en est informé, Antoine se laisse tomber sur son épée. Il est amené agonisant à Cléopâtre. Une fois son amant mort, elle est reçue par Octavien, certainement pour négocier son maintien sur le trône ou tout du moins celui de Césarion, en vertu de ce qu’elle a rempli les termes de contrat qui lui était proposé. Octavien lui oppose une fin de non recevoir, mais il la laisse cependant repartir sans se soucier de ce qu’elle pourrait se suicider à son tour, au lieu de s’en saisir en vue de l’exhiber à Rome pendant le triomphe qu’il ne manquera pas de recevoir. En réalité, Octavien doit avoir une peur bleue de cette femme en qui il doit reconnaître sa propre ambition ainsi que sa détermination ; peut être craint-il que par quelque enchantement le peuple romain ne vienne à la prendre en pitié s’il la voyait misérablement enchaînée et qu’il soit dès lors obligé de l’épargner, à l’instar de ce qui s’était passé avec feu sa sœur, Arsinoé, laissant planer le spectre d’une nouvelle insurrection susceptible de mettre le feu aux poudres. Selon la légende, Cléopâtre se serait alors fait livrer deux cobras dans un panier de figue, puis se serait volontairement fait mordre (au sein, c’est plus joli), aussitôt imitée par ses deux plus fidèles servantes. Elle aurait plus vraisemblablement utilisé un banal poison, mais il n’est pas impossible non plus qu’elle n’ait jamais souhaité mourir de sa propre main et qu’Octavien l’ait tout bonnement fait liquider, comme il le fera avec Marcus Antyllus, fils aîné d’Antoine et Fulvie qui aurait pu reprendre le flambeau de son père, ou avec Césarion, dont la filiation supposée lui donne des sueurs froides. Il épargnera les autres enfants de la reine et d’Antoine, Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philopator pour confier leur éducation à Octavie. Cléopâtre Séléné régnera d’ailleurs sur la Maurétanie grâce à son mariage avec Juba II.

Diplomatie

L’Egypte devient une province romaine, mais avec un statut spécial ; elle ne tombe pas sous l’autorité du Sénat de Rome. Elle devient le domaine personnel d’Octavien, un peu comme le Congo belge l’était à l’origine pour Léopold II. L’armée y reste stationnée en permanence, Octavien s’arroge le privilège de nommer, et de révoquer le gouverneur à sa guise, la durée du mandat n’étant pas déterminée, et les sénateurs doivent obtenir son autorisation pour s’y rendre. Il souhaite ainsi éviter de donner trop de pouvoir à un homme seul dans une région indispensable à l’approvisionnement en blé de l’Italie. Une fois le problème de l’administration réglé et l’autorité de Rome reconnus partout dans le pays, il part hiverner dans la province d’Asie.

Sa présence est destinée à dissuader les rois orientaux de lui désobéir, car il compte mettre en œuvre la politique d’apaisement avec les Parthes qu’il a décidé. A ce moment, Tiridate II de Parthie, qui avait brièvement chassé Phraatès IV de son trône avant que ce dernier ne reprenne son bien avec l’aide des Scythes, s’est en effet réfugié en Syrie. Octavien accepte de lui offrir asile, mais il refuse catégoriquement de lui apporter son soutien dans une nouvelle guerre avec le puissant empire voisin. Il doit donc démontrer qu’il est capable d’imposer cette décision aux royaumes clients de Rome qui pourraient vouloir s’engager aux côtés de Tiridate. Aucun d’eux n’ose braver l’interdit. La préférence d’Octavien pour la solution diplomatique sera confirmée quelques années plus tard, lorsqu’il décidera de rendre à Phraatès le fils que Tiridate a enlevé au cours d’une nouvelle expédition pour renverser l’empereur, sans exiger de rançon, ni pour autant livrer Tiridate. En échange, Phraatès lui rendra les insignes prises à Crassus lors de la bataille de Carrhes ainsi que les derniers prisonniers romains, alors que toutes les tentatives de les récupérer par la force entreprises par ses prédécesseurs avaient jusque là échouées. Octavien signe là une grande victoire. Malgré des regains de tension périodiques, la paix entre ces deux grandes puissances durera plus de 80 ans. Le Sénat lui octroie la ius auxilii des tribuns qui permet à tout citoyen mis en cause de faire appel à lui pour sa défense, faisant de lui le « protecteur de la plèbe ».

Retour à Rome et fin de la République

En 29 av-JC, il est consul pour la cinquième fois. Il part pour la Grèce au printemps, puis revient en Italie à l’été. Son retour à Rome est accueilli par des sacrifices et la date de son entrée dans la ville décrété sacré à l’avenir. Les portes du temple de Janus sont fermées en signe de ce que toutes les guerres sont finies. En août, il célèbre trois triomphes successifs, comme s’il n’avait acquis ces victoires que contre des étrangers. Le premier est dédié à sa victoire contre les Panonniens et les Dalmates, le second à celle d’Actium, comme si seuls les Egyptiens avaient combattu, et le troisième et le plus somptueux, à la soumission de l’Egypte, sans aucune allusion à la mort d’Antoine, alors que sa famille a reçu l’interdiction de donner son prénom, Marcus, à aucun de ses membres pour l’avenir. Il consacre ensuite le temple du divin César sur le forum ; comme il a déjà autorisé que d’autres temples dédiés au soi-disant descendant de Venus Genitrix, ainsi qu’à son humble personne, soient érigés dans les royaumes d’orient qu’il appelle grecs (adorer une personne comme un dieu ne pose en principe pas de problèmes particulier à ces peuples, à part peut-être aux Juifs qui ont construit leur identité autour du monothéisme, mais surtout à ceux des Grecs qui ont adhéré à ce principe car ils y ont vu une prolongation de la philosophie de Platon ou d’Aristote. Cela explique certainement que l’annonce de l’arrivée du Messie corresponde à cette période ; personnellement je situerai bien la naissance de celui qui s’en chargera, Saint Jean le Baptiste,  au 2 septembre 31 av-JC, jour de la victoire d’Octavien à Actium, ainsi que celui retenu par décret sénatorial pour dater l’avènement de l’Empire.). Les  » Grecs  » reçoivent aussi l’autorisation d’organiser des jeux sacrés en leurs noms. Il inaugure enfin la Curie Julia, dont la construction a débuté sous Jules César, où le Sénat siégera désormais.

Il est encore une fois consul en 28 av-JC, avec Agrippa. Ils s’attaquent ensemble à une réforme de la composition du Sénat, car ils trouvent que l’autorisation d’y siéger a récemment été accordée à des familles qui ne le méritent pas. Des 45 familles patriciennes alors représentés au Sénat, seule une seule restera à la fin du premier siècle après J-C. Pour les remplacer, ils y font entrer des provinciaux, et bientôt des Gallo-Romains, puis des Hispaniques, des Africains et des Orientaux, qui seront naturellement tout acquis à la cause de ceux à qui ils doivent leur ascension sociale. En fait, ils procèdent à une forme douce de proscription. Cette année là, le Sénat lui confie le titre de Princeps Senatus, qui donne son nom de principat au nouveau régime en cours d’élaboration, et pour nous le mot Prince, qui lui donne le droit de s’exprimer en premier lors des sessions du Sénat, et donc d’orienter fortement l’avis de ceux qui prennent ensuite la parole.

En 27 av-JC, il est toujours consul. Si cette répétition vous agace, Octavien pense qu’il pourrait en être de même avec le peuple. Le 13 janvier, au terme d’un long discours, il fait part de sa décision d’abdiquer la charge, qu’il rend au Sénat et au peuple romain ses pouvoirs et l’État, auquel il a rendu sa liberté et la paix. Cela n’est qu’une mise en scène destinée à montrer son attachement aux valeurs républicaines (le nombre de fois où le mot « républicain » a été employé après les dernières élections présidentielles n’augure vraiment rien de bon). Les sénateurs refusent. Ils lui accordent au contraire les pouvoirs proconsulaires pour dix ans, ce qui signifie par la même occasion qu’il bénéficie d’un imperium, c’est à dire le pouvoir d’utiliser l’armée comme bon lui semble dans les provinces sous son autorité, qui deviennent alors provinces impériales, tandis que les autres, pacifiées et quasiment dépourvues de garnison militaire, restent sous l’autorité du Sénat, et prennent par conséquent le nom de provinces sénatoriales. L’Egypte reste le domaine privé d’Octavien.

Le 16 janvier, il reçoit le titre d’Auguste, adjectif jusqu’alors réservé aux dieux, en vertu de ce qu’il a augmenté l’ager publicus, en même temps que cela lui confère le don de voir l’avenir en tant qu’augure. Lorsque le pouvoir devient absolu, celui qui l’exerce trouve presque toujours sa légitimité dans ce qu’il le détient de droit divin. Par ce règlement constitutionnel, le régime personnel, régime d’exception jusque-là, entre dans sa période organique. Octave, devenu Octavien après son adoption par Jules César et que nous appelleront désormais Auguste, devient le chef de l’état romain. Il prend le pouvoir absolu sur les 28 légions de l’armée, dont il assure le financement, et obtient d’être protégé en permanence par la garde prétorienne qui stationne dorénavant dans l’Urbs, alors qu’aucune troupe n’était auparavant tolérée dans les limites de Rome. Le Sénat conserve cependant de nombreuses prérogatives dans les domaines de l’administration civile, des finances, de la justice et de la monnaie, mais Auguste contrôle en fait les élections des magistrats par l’intermédiaire d’un système de recommandation officielle, la commandatio, à laquelle mieux vaut ne pas s’opposer, bien que la destinatio permette aux chevaliers et sénateurs répartis en centuries de proposer eux aussi leurs candidats. Les comices, assemblées du peuple, ont quant à elles perdu tout pouvoir d’intervention dans la vie politique romaine. L’empereur ne néglige cependant pas de subvenir aux besoins des citoyens pauvres, panem et circenses, du pain et des jeux.

Le petit train-train des consulats successifs se poursuit alors jusqu’en 23 av-JC sans autre changement institutionnel ; Auguste en est à son onzième mandat. C’est alors que la dérive monarchique du Prince provoque une crise. Cette année là, une épidémie de peste ravage l’Italie, ce qui est interprété comme un signe de la colère des dieux, et ses maladies à répétition tiennent souvent l’empereur éloigné du centre du pouvoir. Les troubles gagnent par conséquent Rome, et une conspiration qui vise à assassiner Auguste voit le jour. Elle est vite déjouée, mais elle le décide à abdiquer le consulat (il l’exercera encore deux fois, en 5 et en 2 av-JC). En contrepartie, il reçoit la puissance tribunicienne complète et à vie, qui en fait le représentant du peuple et rend sa personne sacro-sainte, quiconque lui porte atteinte est maudite et mérite la mort (nous connaissons cela sous l’appelation de crime de lèse majesté), en même temps qu’il a le droit de casser les décisions des magistrats qu’il désapprouve et de proposer des lois. Son immunité juridique devient donc totale, et cela sans qu’il n’en ait a priori la possibilité, ne faisant pas lui même partie de la plèbe. Il se voit aussi confié le pouvoir proconsulaire à vie, ainsi qu’un imperium majus, plus grand que l’imperium proconsulaire, c’est à dire qu’il peut également l’exercer sur les provinces sénatoriales. A partir de ce moment, Auguste détient réellement le pouvoir absolu, aussi, pour sauver les apparences républicaines, refuse t-il le consulat perpétuel, la censure ou la dictature du même métal que le Sénat lui propose. Les troubles cessent définitivement. Il ne prendra plus qu’un titre supplémentaire, celui de Pontifex Maximus, plus haut titre de la religion romaine, à la mort de Lépide en 12 av-JC.

Conclusion

Il aura donc fallu plus d’un siècle pour que les institutions trouvent un nouveau point d’équilibre. Ni la défense du territoire contre les invasions, ni les guerres civiles ou serviles, ni les conquêtes n’ont empêché ce changement radical de se produire malgré le profond attachement des Romains à la République et leur haine viscérale de la monarchie. Au contraire, chaque événement a donné une impulsion supplémentaire au déplacement du centre de gravité du pouvoir de l’exercice collégiale vers un seul homme providentiel, un peu comme un système soumis à une impulsion relativement faible, mais régulière, peut entrer en résonance, amplifiant à chaque fois son mouvement, jusqu’à sa destruction totale, comme dans le célèbre exemple du pont de Tacoma. Les gens qui vivaient à cette époque ne se sont certainement pas rendu compte de ce phénomène et ont-ils à chaque fois cru qu’ils arriveraient à rétablir la situation, sans se douter que le retour de balancier prendrait sans cesse plus d’ampleur, jusqu’à mettre à bas leur chère République.

Il faut toutefois relativiser, peut être l’Empire a-t-il empêché que l’unité du territoire vole en éclats, ce qui aurait entraîné de nouvelles guerres régionales avec leur cortège de souffrances, de destructions et de misère, jusqu’à l’émergence d’une coalition plus forte que les autres, pour finalement aboutir à l’établissement d’une autre forme d’empire. Il ne faut pas oublier que, même si la perte de souveraineté du peuple est très regrettable et que le régime impérial est apparu condamné à terme dès sa dérive autocratique sous Tibère, le second empereur, mais surtout sous Caligula, l’Empire d’Auguste a permis à la paix de régner sur son territoire pendant une période d’à peu près deux siècles (les dates diffèrent selon les auteurs) que nous connaissons sous le nom de Pax Romana, et qu’il a permis à des provinces, comme la Gaule, de se développer en faisant cesser le pillage systématique de leurs richesses au profit d’un commerce plus équitable avec la puissance dominante, ainsi que de les doter des infrastructures nécessaires à cette activité, dont les inoubliables voies romaines. L’erreur politique majeure d’Auguste a sans doute été de ne pas prévoir que son système devrait s’effacer pour laisser place à un autre une fois ces deux objectifs atteints.

Il me semble que nous sommes aujourd’hui confrontés au même genre de problème que celui qui s’est posé à cette époque lointaine. Nous n’avons toujours pas trouvé le moyen de remédier aux déséquilibres engendrés par la révolution industrielle (que l’arrivée massive de robots pour remplacer les travailleurs ne va faire qu’aggraver ; voir ce qui se passe en Chine avec Foxconn, le fabricant des produits Apple qui a commandé une armée de robots pour remplacer ses ouvriers devenus trop revendicatifs), il apparaît même que nous sommes sur le point de revenir à la situation qui prévalait à la fin du 19ème siècle, comme si les progrès sociaux acquis au fil des luttes et des boucheries qu’ont été les deux guerres mondiales n’avaient été qu’une parenthèse incongrue à oublier au plus vite. Saurons-nous éviter le massacre cette fois-ci ? Et si oui, serons nous capable d’obtenir la stabilité tout en préservant les droits du peuple à décider de son destin par lui-même ? Réponse, bientôt…

Bientôt l’Empire

A la fin de l’été 36 av-JC, Octavien peut être satisfait. Il vient en effet d’éliminer la menace sur l’approvisionnement de l’Italie en blé que représentait la flotte de Sextus Pompée et de récupérer la souveraineté sur la Sicile, la Corse, la Sardaigne et d’autres petites îles de la Méditerranée pendant que son rival, Marc Antoine essuyait quant à lui une défaite contre les Parthes (voir Le second triumvirat prend du plomb dans l’aile) . Il peut donc passer pour le meilleur défenseur de Rome aux yeux du peuple. Il obtient de ce fait des éloges, des statues, le titre de prince du sénat, un arc de triomphe, l’honneur de faire son entrée à cheval, le droit de porter toujours une couronne de laurier, et, pour l’anniversaire de sa victoire, qui devait être célébrée à perpétuité par une supplication, le privilège d’un banquet dans le temple de Jupiter, au Capitole, avec sa femme et ses enfants, selon Dion Cassius (Histoire Romaine livre XLIX § 15). Il refuse d’ailleurs certains de ces honneurs, abolit des impôts et renonce à percevoir certaines des taxes pour la période antérieure à la guerre afin de montrer sa grandeur d’âme. D’autre part, son ami Agrippa, principal artisan de la victoire, se voit décerner une couronne d’or ornée de proues de navires, « une décoration jamais reçue par quiconque et jamais plus décernée après lui ».

Mais il vient aussi de destituer Lépide de son poste de triumvir sous prétexte d’entente avec l’ennemi, et s’est attribué les territoires que ce dernier administrait en Afrique, ainsi que son armée. Nul doute qu’il ne compte pas s’arrêter là, mais qu’il désire à présent se débarrasser au plus vite du dernier triumvir en travers de sa route vers le pouvoir absolu : Marc Antoine. Dans ce but, Octavien va multiplier les provocation à l’égard de son homologue. Le premier prétexte dont il envisage de se saisir est sans doute relatif à l’accueil qu’Antoine réservera à Sextus qui a pris la fuite, ou qu’Octavien a peut être laissé partir à dessein, après la bataille de Nauloque.

Antoine n’est cependant pas né de la dernière pluie. Il accepte de recevoir Sextus dans ses territoires d’Asie, mais à la condition sine qua non que le général défait dépose préalablement les armes. Sextus, alors réfugié sur l’île de Lesbos, aurait fait mine de bien vouloir se plier à cette exigence, mais il aurait parallèlement tenté de faire alliance avec les Parthes pour s’emparer de l’Asie. Informé de la trahison, Antoine lui envoie sa flotte emmenée par M. Titius. Sitôt au courant de cette réaction hostile, Sextus met voile vers Nicomédie, en Bithynie, où Titius le suit sans délai. S’ensuit une nouvelle tentative de négociation qui échoue, Antoine restant toujours aussi intransigeant quant à la reddition des troupes et de la flotte. Sextus préfère l’incendier et s’enfuir à l’intérieur des terres. Il est rattrapé à Midée, en Phrygie et fait prisonnier. Antoine donne l’ordre de l’exécuter. Il se serait ravisé et aurait envoyé un second courrier ordonnant au contraire de lui laisser la vie sauve dont Titius n’aurait pas tenu compte étant donné qu’il aurait reçu ce second message en premier. Cela semble assez peu vraisemblable, Antoine ayant tout intérêt à ce que Sextus ne révèle pas les tractations et les promesses faites entre eux et à le réduire au silence aussi vite que possible. Antoine a certainement inventé cette histoire abracadabrantesque a posteriori, après avoir appris la réaction d’Octavien qui a fait part de son indignation quant au sort réservé au chef ennemi qu’il était prétendument tout prêt à pardonner à titre personnel.

Octavien retombe ainsi sur ses pattes, il va jusqu’à célébrer la victoire d’Antoine à Rome pour montrer que l’entente avec son collègue est au beau fixe. De nouvelles dissensions ne tardent cependant pas à apparaître. Octavien n’hésite en effet pas à remettre de l’huile sur le feu en refusant de partager avec son homologue les territoires, mais encore plus les troupes de Lépide dont Antoine aurait pourtant besoin pour mener la campagne qu’il projette de mener contre les Parthes, sans qu’il ne l’autorise à en lever en Italie. Antoine ne voit pas plus revenir les 120 navires qu’il a prêtés pour la guerre contre Sextus. Par contre, au printemps 35 av-JC, Octavien lui envoie 2 000 soldats, soit à peine un dixième du contingent promis en échange de la flotte, accompagnés d’Octavie, sa sœur et épouse légitime d’Antoine. Il cherche à l’évidence à provoquer la jalousie de sa maîtresse, Cléopâtre. Antoine ne peut décemment pas prendre le risque de laisser les deux femmes en présence l’une de l’autre à Alexandrie, la reine d’Egypte ayant la fâcheuse tendance à faire assassiner tous ceux qui pourraient s’interposer entre elle et le pouvoir, comme ce fut le cas avec son frère, Ptolémée XIV, et sa sœur, Arsinoé IV. Il ordonne donc à Octavie de rester en Grèce sous prétexte de la protéger des dangers de la guerre qu’il s’apprête à mener. Elle s’exécute docilement tout en laissant les militaires rejoindre seuls son mari. Octavien s’insurge naturellement contre l’outrage infligé à sa sœur et l’influence néfaste de cette reine orientale aux mœurs douteuses sur son beau frère. En contraste et pour souligner la supériorité de la morale romaine, Octavie l’aurait cependant dissuadé d’entreprendre toute action de représailles en son nom. Octavien a trouvé l’angle qui lui permet d’attaquer Antoine, sans toutefois s’en prendre directement à lui.

La manœuvre politique permet en même temps à Octavien de retarder un peu la campagne d’Antoine. Il doit espérer que ce délai permette à Phraatès IV, roi des Parthes, et à Mithridate Ier, roi des Mèdes, de se réconcilier, un différend étant apparu entre eux quant au partage du butin acquis lors de leur victoire de l’année précédente contre les Romains. Leur désaccord est si profond que Mithridate, craignant à présent une invasion de son puissant voisin, a engagé des pourparlers avec Antoine en vue d’une alliance. Octavien souhaitait certainement faire échouer la négociation, mais elle finit néanmoins par aboutir. Leur coalition a pour cible Artavazde II d’Arménie, pourtant ami des Romains, mais dont Antoine désire se venger car il attribue sa défaite de l’hiver 37/36 av-JC au départ prématuré du roi arménien. Il ne se montre pas pour autant hostile lorsqu’il rejoint l’Asie à l’automne 35 av-JC, il offre au contraire de marier le premier fils qu’il a eu de Cléopâtre, Alexandre Hélios, à la fille d’Artavazde pour l’attirer à lui. Inquiet de l’alliance avec le roi mède, ce dernier se doute qu’il y a anguille sous roche, aussi tarde t-il a donner sa réponse. Antoine se déplace alors à Nicopolis, dans le Pont, où il le convoque sous prétexte qu’il a besoin de ses conseils pour mener sa campagne contre les Parthes. Artavazde flairant le piège ne s’y rend pas. Antoine lui envoie à nouveau un émissaire pour réitérer sa demande, pendant qu’il se déplace lui-même jusqu’à la ville arménienne d’Artaxate. Sous le coup de cette menace à peine voilée, Artavazde lui écrit toute son amitié avant de se rendre au camp romain où il est immédiatement saisi. Antoine réclame aussitôt une rançon pour sa libération. Les Arméniens refusent catégoriquement de payer et se donnent un nouveau roi, Artaxias II, fils aîné du souverain captif, qui est vaincu et contraint à l’exil en Parthie. Artavazde est quant à lui couvert de chaînes et envoyé en Egypte, tandis qu’Alexandre Hélios est fiancé à la fille du roi mède.

De retour à Alexandrie, Antoine célèbre son triomphe. A cette occasion, il procède au partage des territoires sous son contrôle, et même de certains qu’il ne contrôle pas. Il déclare Cléopâtre reine d’Egypte, de Chypre et de Cœlésyrie et lui adjoint comme collègue Ptolémée XV, dit Césarion, qu’il reconnaît comme fils naturel de Jules César (alors que cette filiation est très sujette à caution). Il donne l’Arménie, la Médie et le royaume des Parthes à Alexandre Hélios, la Cyrénaïque à sa sœur jumelle, Cléopâtre Séléné II et à son deuxième fils qui vient à peine de naître, Ptolémée Philadelphe, la Phénicie, la Cilicie et la Syrie que convoitait pourtant la reine (cela explique la prise de position ultérieure d’Hérode, qui optera pour Octavien de crainte de perdre son trône en cas de victoire d’Antoine). Antoine répond ainsi au refus d’Octavien de partager les fruits de la guerre contre Sextus et de l’éviction de Lépide. Il commet cependant une grave erreur politique. En effet, Octavien n’apprécie guère que sa légitimité soit remise en cause par un prétendu héritier du sang de Jules César, lui qui n’a été qu’adopté, et le peuple romain voit d’un très mauvais œil cette (toute hypothétique) distribution familiale des territoires qu’Antoine est censé administrer au nom de la République. En fin politicien, Octavien se garde pourtant de toute attaque publique envers son collègue, il feint au contraire de lui offrir une protection contre lui-même en faisant en sorte que les lettres qui annoncent le partage clanique ne soient pas lues officiellement au Sénat, tout en s’arrangeant pour que leur contenu fuite largement auprès des citoyens. Il diffuse aussi l’idée qu’Antoine n’est plus vraiment un Romain, mais qu’il est devenu un monarque oriental, comme en témoigne la tenue vestimentaire qu’il a adopté, et cela sous l’influence maléfique de l’ensorceleuse Cléopâtre à qui il prête l’intention (loin d’être avérée) de mettre la main sur Rome (alors que celle d’Octavien de s’emparer de l’Egypte ne fait aucun doute).

Antoine n’ayant pas cédé à ses provocations, Octavien décide de prendre son mal en patience. Pendant que son homologue s’occupe de l’Arménie et de la Médie, il part en campagne en Illyrie avec ses fidèles lieutenants, Agrippa et Titus Statilius Taurus. Cela lui permet d’éviter l’oisiveté à ses troupes et de les aguerrir au combat, mais aussi d’éloigner d’Italie ceux de ses soldats qu’il avait congédiés sans gratification suite à leur révolte de l’année précédente qu’il a consenti à reprendre à son service, de peur qu’il ne rejoignent son rival ou ne sèment le trouble dans la péninsule. Il regroupe ces éléments dans une légion à part qu’il met au pas avec la plus grande fermeté. Il compte également se forger une aura de grand guerrier après les humiliantes défaites que Sextus Pompée lui a infligées ou sa prestation mitigée à Philippes où Antoine a quant à lui brillé. Par conséquent, Statilius Taurus, mais encore plus Agrippa, réel vainqueur de Sextus à Nauloque, devront s’abstenir de revendiquer d’avoir joué un rôle prépondérant dans cette nouvelle guerre pour laisser tout le bénéfice de la gloire à leur chef.

Il se charge tout d’abord des Iapydes qui rechignent à payer leur tribut, voire lancent des raids dans les régions avoisinantes. La plupart d’entre eux se soumettent sans grand mal, jusqu’à ce que certains se retranchent dans Métule. Là, Octavien aurait été blessé au cours du siège alors qu’il sortait d’une tour de bois pour franchir le mur d’enceinte. L’anecdote, véridique ou non, sert avant tout à souligner la bravoure dont il aurait fait preuve en s’exposant lui-même au danger. La ville est prise après que tous ses habitants se soient suicidés par désespoir, non sans qu’ils ne l’aient totalement détruite au préalable. Octavien marche ensuite contre les Pannoniens, bien qu’il n’ait rien à reprocher à ce peuple. Il désire tout simplement maintenir ses hommes en action et les nourrir aux dépens des autochtones au nom de ce que le faible doit se soumettre au fort. Son avancée fait fuir les habitants de leurs villages, aussi ne commence t-il à ravager le pays qu’à partir du moment où ils tentent de l’empêcher d’atteindre Siscia. La ville est pourtant à son tour assiégée. Elle se défend bravement, mais finit par se rendre lorsqu’elle apprend que les alliés dont elle attendait du secours ont été pris dans une embuscade. Il confie les territoires conquis à Statilius Taurus, puis rentre victorieux à Rome. Il diffère la célébration du triomphe que le Sénat lui a décerné, mais doit revenir en Illyrie l’année suivante, 34 av-JC, pour faire face au soulèvement de ces peuples nouvellement soumis qui croulent sous le poids des contributions exigées, ainsi qu’à celui des Dalmates. Il aurait à nouveau été blessé au cours de ces combats avant de s’imposer. Il réussit ainsi à prendre le contrôle des côtes de l’Adriatique et enrichit sa flotte de liburnes, navires légers livrés par les Dalmates et les Illyriens dont il aura fort besoin par la suite.

En 33 av-JC, la Maurétanie tombe dans son escarcelle suit à la mort du roi Bocchus qu’il ne remplace pas, transformant son royaume en province romaine. Mais cette année là, c’est certainement Agrippa qui joue le plus grand rôle dans l’accroissement du prestige d’Octavien. Il accepte en effet de devenir édile de Rome bien qu’il ait déjà exercé la fonction suprême de consul (un peu comme si l’un de nos présidents devenait maire de Paris après son mandat ; certains qui s’estiment trop importants pour exercer un mandat subalterne devraient peut être en prendre de la graine), et entreprend de grands travaux pour améliorer la qualité de vie des citoyens de base. Sur ses propres deniers, il entreprend la rénovation du réseau de distribution d’eau avec l‘Aqua Appia, l‘Anio Vetus et l‘Aqua Marcia et fait construire l’Aqua Julia, et met en place une équipe de 200 esclaves pour les entretenir ainsi que les réservoirs et les fontaines ; fait curer la Cloaca Maxima, les égoûts, pour qu’ils s’écoulent jusqu’au Tibre ; fait rénover les rues, construire des portiques et aménager des jardins ; et encore construire les premiers termes ouverts au public et gratuits. Tout cela sera légué à la ville de Rome à sa mort. Dans un autre registre, il fait distribuer de l’huile et du sel aux citoyens pauvres en plus du blé, mais s’occupe aussi de leur divertissement en donnant de nombreux jeux, tous plus grandioses les uns que les autres, il instaure à cette occasion les sept dauphins faisant office de compte-tours dans les courses de chars au circus maximus, organise de grandes expositions d’art (certainement par rivalité avec Mécène, l’autre ami-conseiller d’Octavien), et finalement organise une sorte de tombola au théâtre en faisant jeter des tesselles donnant droit à différents lots ou empiler des marchandises au milieu de l’enceinte qu’il permet aux spectateurs de piller. Bref, il met en place le système du panem et circenses (du pain et des jeux) qui a forgé l’image que nous avons encore aujourd’hui de l’Empire. Toutes ces largesses avec le bon peuple permettent que passe une loi qui interdit de poursuivre les membres du sénat pour brigandage, leur permet de voler en toute impunité et asservit le citoyen.

En 32 av-JC, lorsque le seconde triumvirat que plus personne ne veut renouveler arrive à terme, tout est en place pour que la République devienne l’Empire. Il ne reste plus qu’à attendre l’affrontement final entre Antoine et Octavien, car, comme le dit Connor McLeod, il ne peut en rester qu’un…

Le second triumvirat prend du plomb dans l’aile

A l’été 37 av-JC, Octavien et Marc Antoine ont bien du mal à dissimuler leur rivalité (voir Si vis pacem, para bellum) malgré le renouvellement du second triumvirat pour cinq années supplémentaires. Chacun d’eux compte remplir au plus vite la mission qui lui a été assignée afin de s’imposer comme l’homme providentiel seul capable d’assurer la prospérité de Rome (toute ressemblance avec un ex-président défait aux élections serait presque une coïncidence). Pour Octavien, cela consiste à éliminer Sextus Pompée qui affame l’Italie grâce au blocus maritime qu’il exerce avec sa flotte depuis la Sicile, tandis qu’Antoine se doit de juguler la menace que les Parthes font peser sur les territoires asiatiques sous domination romaine.

Octavien ayant besoin de temps pour construire une flotte capable de rivaliser avec celle de Sextus, Antoine est le premier à passer à l’action dès son retour en Syrie à l’automne de cette même année, son lieutenant Sossius ayant jugé préférable de ne rien entreprendre en son absence pour ne pas risquer de l’irriter comme Ventidius avec ses victoires de l’année précédente. Il veut en effet profiter du désordre qui règne dans les hautes sphères de l’empire parthe suite à la récente accession au trône de Phraatès IV qui a profité de la mort au combat du successeur désigné, son frère Pacorus Ier, et assassiné ses frères, son père, Orodès II, ainsi que son fils aîné pour prendre le pouvoir. Cette méthode ultra-violente choque la noblesse du pays, elle aussi victime de la purge. Bon nombre d’aristocrates sont par conséquent entrés en dissidence. L’un de ceux-là, Monaesès, est venu rejoindre les Romains. Antoine peut aussi compter sur le renfort des souverains de la région qu’il a pour la plupart lui-même mis en place, ainsi que sur celui de Cléopâtre, qu’il met à nouveau enceinte lors de leur rencontre à Antioche.

Phraatès s’inquiète bien entendu de ces préparatifs, mais surtout de la popularité grandissante de Monaesès à qui Marc Antoine a confié la conduite de la guerre ainsi que promis le trône en cas de victoire. Il engage donc des négociations avec son compatriote. Ses offres se révèlent suffisamment alléchantes pour que Monaesès rentre pacifiquement au pays. Bien qu’il soit fort contrarié de cette trahison, Marc Antoine ne fait rien pour l’empêcher de s’en aller de crainte qu’une condamnation n’incite certains de ses alliés à faire défection pour passer à un ennemi plus magnanime que lui. Il fait au contraire accompagner Monaesès par des ambassadeurs qui promettent la paix, à condition que Phraatès rende les enseignes prises à Crassus 15 ans auparavant et qu’il libère les prisonniers capturés à la bataille de Carrhes. Ainsi pense t-il pouvoir tromper la vigilance des Parthes tandis qu’il se dirige vers l’Euphrate avec son armée de 100 000 hommes. Mais il trouve la frontière bien défendue, ce qui le force à renoncer provisoirement à l’invasion. Il se retourne alors contre les Mèdes.

L’hiver approchant, il hâte sa marche autant que possible, et pour ce faire, il abandonne en chemin une partie des 300 chariots chargés du matériel de siège, dont un bélier colossal, qui le ralentissent en les laissant sous la protection de Statianus. Il arrive trop tard malgré tout ; le roi est déjà parti rejoindre son allié parthe. Certains historiens antiques, dont Plutarque, lui reprochent d’avoir voulu mener une campagne à la mauvaise saison au lieu d’attendre sagement le retour du printemps et mettent son empressement sur le compte de son envie de retrouver au plus vite sa maîtresse Cléopâtre, censée l’avoir littéralement ensorcelé par ses charmes. Il est quand même plus vraisemblable qu’il ait désiré remporter une victoire avant Octavien dans le but de démontrer sa supériorité en matière militaire. Cela explique certainement son entêtement à vouloir s’emparer de Phraata, résidence de la famille royale mède, en dépit des imposantes défenses de la ville et du manque de matériel adéquat qui l’oblige à pousser à grand peine une levée contre les remparts.

Averti de l’incursion, Phraatès arrive à son tour en Atropatène, mais il préfère laisser Marc Antoine s’épuiser en vain dans sa tentative de siège plutôt que de l’attaquer frontalement. Il charge cependant sa cavalerie de s’occuper du détachement de Statianus qui périt avec 10 000 hommes, le reste, dont le roi Polémon du Pont, est fait prisonnier. Lorsqu’Antoine arrive à son secours, il ne trouve qu’un champ de bataille jonché de cadavres. A la vue du désastre, Artavazde II d’Arménie se retire dans ses terres. Cela ne dissuade toujours pas Antoine de continuer le siège. Il déchante rapidement. A son retour à Phraata, il décide de provoquer le combat avec l’armée parthe, aussi part-il au fourrage avec dix légions et toute sa cavalerie. Il la trouve rangée en bataille après avoir établi son camp au bout d’une journée de marche. Il fait d’abord mine de plier bagage, puis se retourne dès que l’ennemi se trouve à sa portée. Les Parthes ne résistent pas bien longtemps à l’assaut, mais ils prennent la fuite n’ayant perdu que quelques dizaines de soldats dans le choc. Le résultat est décevant pour les Romains, d’autant plus qu’ils sont harcelés par l’ennemi tout au long du chemin de retour à Phraata. Mais c’est là qu’Antoine enregistre son plus grand revers. Les Mèdes ont en effet profité de son absence pour faire une sortie et chassé les soldats chargés de garder la levée. Pour punir ces derniers de leur couardise, Antoine ne leur donne plus que de l’orge au lieu de froment et pratique à leur décimation (exécution d’un soldat sur dix), comme l’avait fait Crassus au temps de la guerre servile contre Spartacus.

Les jours suivants, les Parthes envoient des signes d’apaisement. Les attaques des soldats partis en quête de vivres dans les villages de la région se font moins pressantes, certains vont même à la rencontre des Romains dont ils louent la bravoure tout en blâmant Antoine de les sacrifier par son refus de conclure la paix que propose Phraatès. Le triumvir envoie donc des émissaires s’enquérir des conditions de la cessation des hostilités et réitère sa demande de restitution des enseignes prises à Crassus, ainsi que celle des prisonniers. Phraatès refuse catégoriquement de céder à ces exigences, mais, désirant lui-même que ses soldats puissent passer l’hiver dans leurs foyers pour éviter leur grogne, il promet au Romain qu’il pourra se retirer sans qu’il lui soit fait de mal s’il consent à lever le siège sans attendre. Menacé par la famine, Antoine accepte.

Forts de cet accord, les Romains prennent le chemin du retour confiants, mais un Madre avertit Antoine qu’il ne devrait pas trop se fier à la parole du Parthe, qu’il ferait mieux d’éviter d’emprunter la route des plaines qu’il avait prise à l’aller et qu’il se chargera de le guider par une voie plus courte à travers la montagne, tout en l’assurant qu’il y trouvera de quoi subsister. Le Madre accepte même d’être lié jusqu’à l’arrivée en Arménie en gage de bonne foi. Bien qu’il ne soit pas convaincu du bien fondé de ces assertions, Antoine suit le conseil. Deux jours de marche se passent sans aucune encombre, mais le troisième, la colonne romaine est prise dans une embuscade tendue par les Parthes. Elle n’arrive cependant pas à semer le désordre escompté et est vite repoussée sans faire de gros dégâts. Dorénavant sur ses gardes, Antoine fait protéger son arrière garde et ses flancs par des archers et des frondeurs, tandis que les soldats marchent à présent par précaution en formation de bataillon carré. Le même scénario se répète régulièrement au cours des jours suivants.

Notons ici que ce que nous pourrions prendre pour de la félonie de la part du Parthe n’en est pas vraiment. En effet, dans les mœurs grecques, une victoire acquise par la ruse ou la tromperie en épargnant des vies n’était pas moins, voire plus, prestigieuse que celle obtenue en règle sur le champ de bataille, contrairement à la conception romaine ou à la nôtre qui ne voit de la gloire que dans celles remportées suivant les règles de la chevalerie, comme dans les duels du far west, face à face à midi dans la rue principale (en général, le type se faisait plutôt dégommer de dos par huit autres mecs alors qu’il sortait du saloon complètement bourré par une nuit sans lune, mais c’est moins classe). L’accusation du même ordre portée contre Antoine au déclenchement du conflit peut d’ailleurs s’interpréter comme une preuve de sa conversion à ces pratiques jugées barbares, sous l’influence de la vénéneuse orientale Cléopâtre, bien entendu. Le lecteur antique en déduira qu’Antoine n’était déjà plus un vrai Romain attaché à ses valeurs dès cette époque. -De nos jours, quand Bachar al Assad bombarde sa population avec des avions, des canons longue portée ou canarde tout ce qui bouge depuis un hélicoptère, c’est un dictateur sanguinaire qui passe à côté de son objectif car il incite les familles brisées par sa barbarie à passer à la rébellion, mais quand nos soldats font la même chose en notre nom sur un village afghan parce qu’ils ont essuyé les tirs de trois talibans qui se servent lâchement de civils comme boucliers humains, ce sont des héros qui se battent pour la liberté. Mêmes méthodes, mêmes conséquences, mais valeurs différentes.-

Les pertes subies par les Romains ne sont jamais très importantes lors de ces guets apens, la formation de la tortue les réduisant au minimum, on pourrait même assimiler leur défense à des victoires, mais le pénurie de vivres ou d’eau, les rigueurs de l’hiver dans la montagne et les maladies font tout autant de victimes que ces attaques, surtout parmi ceux qui ont été blessés. Le calvaire dure 27 jours, 20 000 soldats ont alors péri. Bien qu’il attribue son échec au départ d’Artavazde, Antoine juge plus opportun de remettre sa vengeance à plus tard, afin que ses soldats puissent passer l’hiver en Arménie dans les meilleures conditions. Il s’en va ensuite rejoindre Cléopâtre à Alexandrie.

A Rome, en contradiction avec les rapports envoyés par Antoine au Sénat, Octavien se fait un plaisir de faire diffuser les nouvelles de la désastreuse campagne de son rival, bien qu’en public il feigne de croire à son succès et organise des fêtes en conséquence. N’ayant lui-même pas encore vaincu Sextus Pompée, il ne peut dénigrer son collègue outre mesure, mais cela conforte sa position d’attente et d’affirmer qu’il préfère quant à lui ne pas sous estimer l’adversaire et bien préparer son action au lieu de se précipiter. Après les humiliantes défaites qu’il a subies en 38 av-JC, il a en effet choisi de mettre toutes les chances de son côté avant de retourner au combat. Il a tout d’abord nommé au consulat pour 37 av-JC son ami Marcus Vipsanius Agrippa, bien qu’il n’ait ni l’âge requis, ni suivi le cursus honorum obligatoires pour accéder à la fonction, mais qui revient de Gaule tout auréolé de gloire après avoir soumis les Belges ainsi que les Aquitains et avoir été le second Romain après Jules César à franchir le Rhin, et lui a confié la tâche de construire une nouvelle flotte.

Pour pallier son inexpérience en matière de combat naval, Agrippa fait bâtir des navires beaucoup plus gros que ceux de l’ennemi, moins manœuvrables, mais dotés de plus de soldats, de hautes tours pour y mettre archers et frondeurs et de perfectionner les équipements tel le harpax (harpon à bateaux). Il privilégie clairement l’abordage à la traditionnelle technique d’éperonnage. Une fois construites, Agrippa regroupe ces galères produites dans différentes villes disséminées tout au long de la côte italienne sur le lac Lucrin, en Campanie, après avoir fait creuser un canal pour le relier à la mer. La flotte peut ainsi s’entraîner à l’abri des attaques de l’ennemi. Elle en a fort besoin car 20 000 esclaves viennent d’être enrôlés pour faire office de rameurs, alors que ce mode de conscription avait jusque là été vivement reproché à Sextus qui était de ce fait qualifié de pirate ou de brigand enfreignant les lois de la guerre plutôt que de soldat. Dans le même temps, Lucius Caninius Gallus, nommé par Antoine, est forcé d’abdiquer son mandat de consul au profit de Titus Statilius Taurus, fervent partisan d’Octavien qui reçoit le commandement de la flotte prêtée par Antoine. Déçu de ce que ses services ne lui valent pas une promotion, Ménodore (Ménas) retourne en Sicile rejoindre Sextus qu’il avait pourtant trahi l’année précédente (il sera là aussi déçu de ne pas recevoir le commandement de la flotte de feu Ménécrates et reviendra vers Octavien quelques mois plus tard.).

Au printemps 36 av-JC, Agrippa et Octavien sont fin prêts à mener la guerre contre Sextus. Lépide a reçu l’ordre de leur prêter main forte. Ils doivent ainsi attaquer l’ennemi de tous côtés dans la région du détroit de Messine. Agrippa arrive par le nord et s’installe à Lipari, Démocharès, le lieutenant de Sextus, se positionne juste en face à Mylae, tandis que son chef reste stationné à Messine même en attendant de voir comment la situation évolue. Octavien, qui vient de Tarente pour bloquer le détroit par le sud, rencontre quant à lui des problèmes : il est une fois de plus victime d’une tempête qui lui fait perdre une partie de ses navires et le retarde, d’autant plus que Ménécrates profite du désordre généré par les intempéries pour l’attaquer. Pendant ce temps, Agrippa et Démocharès s’observent. Cela donne lieu à quelques accrochages, mais ne leur permet pas pour autant de découvrir quelles sont exactement les forces qui leur sont opposées. Lassé de ce petit jeu dans lequel il n’a rien à gagner, Agrippa décide de passer à l’offensive avec sa flotte au complet. Il ignore cependant que Démocharès est arrivé à la même conclusion au même moment et qu’il a fait appel à Sextus qui arrive à Mylae la nuit précédent le jour choisi.

Lorsque les deux flottes s’aperçoivent le lendemain, la surprise créée par le nombre les fait hésiter, mais le combat s’engage malgré tout. Il reste pendant très longtemps indécis, la solidité des grands vaisseaux de l’un équivalant à la vitesse des navires légers de l’autre. Au bout du compte, Agrippa finit par prendre l’avantage et met Sextus en fuite. Il ne le poursuit cependant pas pour achever définitivement la guerre, soit que la nuit dans un environnement parsemé de hauts fonds et la fatigue de ses équipages l’en aient empêché, soit qu’il ait jugé préférable d’éviter de s’octroyer toute la gloire de la victoire, ce qui aurait fait de l’ombre à Octavien. -Cette attitude de retenue, déjà constatée chez les lieutenants d’Antoine, pourrait aussi bien être en partie cause de nos problèmes actuels. En effet, mieux vaut ne pas se montrer trop compétent lorsqu’on veut être promu dans une entreprise pour éviter que son supérieur hiérarchique ne se sente menacé par la concurrence et ne vous mette des bâtons dans les roues ou vous réoriente vers un placard doré. Pour se sentir bien, un chef doit toujours avoir l’impression d’être indispensable. Il préfère alors au mieux faire progresser des gens bien obéissants sans talents particuliers, et au pire des incompétents qui choisiront eux-mêmes des employés encore plus cons qu’eux pour justifier de leur place. Cela nuit bien évidemment à la bonne marche de l’entreprise, et cela vaut aussi pour les partis politiques. On appelle ça une médiocratie.-

Tandis que cette bataille se déroule sur mer, Octavien profite de l’absence de Sextus pour franchir le détroit et débarquer trois légions à Messine, avec Cornificius à leur tête. Il pense alors être en mesure d’empêcher l’ennemi de revenir à son port d’origine, et encore plus lorsqu’il constate que sa flotte n’est plus au complet. Mais il se trompe lourdement. A navires égaux, comme Octavien est venu avec ceux d’Antoine, les marins beaucoup plus expérimentés de Sextus font des ravages dans la flotte du triumvir, d’autant plus que Sextus a eu l’opportunité de remplacer ses équipages fatigués par des frais. Octavien lui-même s’en tire de justesse avant de trouver refuge sur le continent. Cornificius est piégé, isolé en territoire ennemi et sans vivres. Son seul avantage est de disposer d’une infanterie lourde qui n’a pas à craindre de livrer bataille. Il décide par conséquent de se déplacer en permanence en espérant trouver en chemin de quoi rassasier ses troupes. Il subit cependant les attaques incessantes d’une cavalerie appuyée par des frondeurs et des archers qu’il se trouve incapable de poursuivre avec ses soldats lourdement équipés. L’extermination de ses hommes n’est qu’une question de temps. Il ne doit son salut qu’à Agrippa. Ce dernier a été informé de la position délicate de son collègue dès son retour à Lipari, aussi est-il reparti au plus vite pour la Sicile où il a tout d’abord pris Mylae, désertée par Démocharès, puis Tyndaris. Une fois maître de ces villes, il a pu envoyer du blé et quelques soldats à Cornificius. Sextus, voyant ces renforts arriver, craint alors d’avoir bientôt affaire à toute l’armée d’Agrippa, aussi quitte t-il précipitamment son camp, laissant une partie de ses bagages et ses vivres sur place. Cornificius peut par conséquent rejoindre tranquillement Agrippa sans subir plus de pertes.

Rassuré par ce sauvetage, Octavien revient en Sicile. Il est enfin rejoint par Lépide, qui a subi la tempête pendant la traversée depuis l’Afrique, puis les attaques de Démocharès, a de ce fait été obligé de faire escale à Lilybée (Marsala) où il a été assailli par Gallus, mais qu’Octavien soupçonne d’être de mauvaise volonté. Les deux hommes se retrouvent sur le promontoire de Nauloque où Sextus est venu camper face à eux. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’entendent pas du tout. Bien que la loi en fasse théoriquement des égaux, Octavien n’informe pas du tout son homologue de ses plans ; il s’en sert comme d’un simple lieutenant à ses ordres. Selon Dion Cassius, Lépide est indigné par cette attitude qu’il doit juger comme une dérive monarchique, aussi aurait-il pris contact avec Sextus en vue d’une alliance, les Romains ayant la monarchie en horreur. Mais peut être Octavien a-t-il manipulé Lépide en lui laissant croire qu’il était prêt à négocier avec Sextus, ce dernier n’ayant plus ni blé, ni argent pour continuer la guerre. Ils se seraient alors réparti les rôles selon le schéma good cop/bad cop qui nous est si familier. En effet, alors que la flotte d’Agrippa est venue s’ancrer au large, les légions d’Octavien se présentent quotidiennement en ordre de bataille sans que Sextus, en très nette infériorité, ne se décide au combat. Il finit par s’y résoudre avant que la faim n’ait raison de ses hommes et que ses alliés commencent à déserter.

La bataille se déroule essentiellement sur mer. Elle est tout aussi acharnée et sanglante que la première. Elle tourne à nouveau à l’avantage d’Agrippa, mais cette fois-ci, la flotte de Sextus ne peut prendre la fuite car elle se trouve acculée à la terre où Octavien attend les équipages venus s’échouer. Dans ces conditions, seuls 17 navires pompéiens sur 300 parviennent à s’échapper, le reste est pris ou coulé. A l’exception de certains qui, comme Gallus et sa cavalerie, préfèrent se rendre, le désastre naval convainc les troupes terrestres de se replier sur Messine. Elles sont aussitôt prises en chasse par Lépide. Sextus réussit quant à lui à s’embarquer sur l’un de ses bateaux rescapé avec sa fille et à mettre le cap sur l’Asie. On peut imaginer qu’Octavien n’ait tout bonnement rien fait pour l’empêcher de partir, ce qui lui aurait donné un motif pour accuser Antoine de trahison au cas ou ce dernier aurait accueilli Sextus dans sa juridiction.

De son côté, Lépide s’empare facilement de Messine. La guerre est finie, mais il est bientôt rejoint par un Octavien qui investit la ville sous prétexte de faire cesser les pillages et les destructions. Cette réaction hostile effraye Lépide. Il quitte précipitamment les lieux pour aller se retrancher sur une colline voisine avec quelques uns de ses soldats, avant de revendiquer la Sicile comme l’accord passé avec son collègue le prévoyait. Octavien se rend à son camp, entouré d’une faible garde en signe de paix, mais il refuse tout net de satisfaire les demandes pourtant légitimes de Lépide. Il n’en faut pas plus pour que la situation dégénère. Octavien et ses hommes sont agressés et aussitôt secourus. Octavien peut à présent passer pour la victime de son homologue, aussi fait-il assiéger son camp par toute son armée. Devant cette démonstration de force, les légionnaires abandonnent Lépide l’un après l’autre. Il finit lui-même par se livrer en habits de deuil, suppliant la clémence. Il est dépouillé de tous ses territoires et doit abandonner ses fonctions, à l’exception de celle de Pontifex maximus pour éviter un sacrilège. Il est ensuite envoyé en résidence surveillée en Italie.

Tout est prêt pour qu’Octavien fasse un retour triomphal à Rome, mais ses troupes se révoltent sans attendre. Elles réclament à corps et à cri des récompenses pour le sacrifice qu’elles ont consenti, fortes de la présomption que leur chef aura sous peu besoin de leurs services pour se débarrasser du dernier obstacle qui le sépare du pouvoir absolu : Marc Antoine. N’ayant plus d’ennemi à craindre dans l’immédiat, Octavien ne s’alarme cependant pas du désordre. Il refuse de céder aux revendications de ses soldats malgré la pression, car cela risquerait selon lui d’en entraîner d’autres. Les troupes lui demandent alors leur congé. Feignant de trouver la demande équitable, il commence par l’accorder à ceux de ses plus fidèles qui l’accompagnent depuis son expédition contre Antoine à Modène 7 ans plus tôt, puis, cela ne suffisant pas à calmer les esprits, à tous ceux ayant 10 ans de service au moins. Il déclare ensuite qu’il ne reprendra jamais aucun de ceux-là à son service et qu’il ne tiendra ses promesses de gratification qu’à ceux d’entre eux qui s’en sont montrés les plus dignes, avant d’octroyer 50 drachmes à tous les légionnaires encore mobilisés. Les troubles cessent immédiatement. Il faut reconnaître que, bien que piètre militaire, Octavien était un meneur d’hommes et un politicien hors pair. Il a à présent le champ libre pour se consacrer à son prochain objectif : éliminer du jeu Marc Antoine. Il va pour ce faire procéder à de nombreuses provocations…

Victoires par procuration

A l’hiver de 39 av-JC, Octavien et Marc Antoine sont parvenus à apaiser les tensions apparues entre eux tout de suite après leur victoire contre Cassius et Brutus à Philippes. Elles provenaient essentiellement du déséquilibre dans le partage des ressources financières en faveur d’Antoine, qui, à l’établissement du second triumvirat, avait non seulement reçu les riches provinces d’Asie, mais aussi les très intéressantes Gaules Cisalpine et Chevelue. Ces deux dernières reviennent désormais à Octavien qui contrôle de ce fait tout l’occident à partir de Scodra en Illyrie, tandis que l’orient revient à Antoine. Lépide, troisième homme signataire du pacte, n’a quant à lui que les quelques possessions romaines d’Afrique. Aucun des deux grands rivaux n’est cependant complètement maître de la totalité des territoires qui leur ont été dévolus. Antoine doit récupérer ceux entre qui vont de l’Anatolie à la Syrie, pris par les Parthes à la faveur du conflit avec son collègue, tandis qu’Octavien désire reprendre la Sicile, la Sardaigne et la Corse à Sextus Pompée malgré le tout récent accord qui les lie.

A ce moment, Marc Antoine ne se charge pas lui-même de la reconquête. Il passe l’hiver à Athènes, en compagnie de sa nouvelle épouse, Octavie. Il y adopte les habits, ainsi que les coutumes grecques et abandonne le protocole associé à son rang, aussi pourrait-on croire qu’il se contente de prendre du bon temps, mais cette simplicité a certainement l’objectif plus politique d’amadouer la population en lui montrant qu’il respecte la culture locale et qu’il ne souhaite pas imposer la sienne. Pendant ce temps, ses troupes se chargent de mettre au pas les peuples illyriens qui avaient pris le parti de Cassius et Brutus, en guise d’entraînement à la campagne à venir. Sa présence se justifie encore par un autre motif : il refuse de livrer le Péloponnèse à Sextus Pompée comme convenu car il a besoin de l’argent de la province pour financer la guerre contre les Parthes et qu’il soupçonne Sextus de vouloir le garder au lieu de le lui donner comme le stipule le traité qu’ils ont signé.

Ces préparatifs méticuleux démontrent qu’il craint l’affrontement avec les Parthes et qu’il ne pensait pas que Publius Ventidius Bassus, qu’il a envoyé en Asie pour mener la contre attaque en attendant son arrivée, s’acquitterait aussi bien de sa tâche. La campagne de Ventidius est en effet remarquable. Il commence par battre Quintus Labiénus (fils de Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de Jules César durant la guerre des Gaules passé plus tard dans le camp pompéien jusqu’à sa mort à la bataille de Munda) et Phranipates reconquérant ainsi les provinces romaines d’Asie. Labiénus est tué au cours des combats. Antoine organise de grandes fêtes à Athènes en son honneur à l’occasion de cette victoire. Il doit ensuite faire face au retour en force de l’armée parthe en Syrie. Il la repousse tout d’abord lors de la bataille des monts Taurus, puis les bats définitivement lors de la bataille du mont Gindarus où Pacorus Ier, héritier du trône, trouve la mort, provoquant une crise de succession (Phraatès IV fait assassiner ses trente frères, son fils aîné ainsi que son vieux roi de père, Orodès II pour obtenir la couronne). Il apparaît alors aux yeux des Romains comme celui qui a rétabli leur honneur en vengeant la mort de Crassus à la bataille de Carrhes 15 ans plus tôt.

Venditius aurait alors pu poursuivre l’armée parthe en déroute jusque sur son territoire sur l’autre rive de l’Euphrate, mais il juge plus prudent de s’arrêter à la frontière pour ne pas qu’Antoine prenne ombrage de ses succès. Il doit avoir à l’esprit l’exemple de Quintus Salvidienus Rufus, qui était tout comme lui de basse extraction et ne devait son ascension sociale qu’à ses talents militaires, qui a été exécuté lorsqu’Antoine l’a accusé de vouloir trahir Octavien bien qu’il ait été le principal artisan de la victoire de ce dernier contre Lucius Antonius (Jérôme Kerviel n’aurait-il pas dû en prendre de la graine ?). Venditius a dû en conclure que les triumvirs n’appréciaient guère qu’un de leurs lieutenant puisse remettre leur autorité en cause en se couvrant de trop de gloire. Il se contente donc de mettre au pas les villes qui ont soutenu les Parthes en attendant l’arrivée son chef. Celui-ci finit par le rejoindre à Commagène où Ventidius assiège Antiochus Ier. Antoine, qui souhaite alors prendre sa part de victoire, refuse de ratifier le traité de paix et les mille talents d’argent que son subordonné avait obtenus. Il prend lui-même le commandement du siège, obtient de même la fin des hostilités, mais il doit se contenter de 300 talents d’indemnités. Ventidius est ensuite éloigné du théâtre des opérations car renvoyé à Rome pour qu’il y célèbre son triomphe. Il restera le premier et le seul Romain à avoir triomphé du puissant empire parthe.

Pendant que tout ceci se déroule en orient, Octavien a lui-même pris le commandement de la lutte contre Sextus Pompée en occident. Les attaques de pirates qui n’ont pas cessé lui donnent un prétexte pour passer à l’offensive, après qu’un équipage ait avoué sous la torture que Sextus était leur commanditaire. Il peut ainsi agir en toute légalité en alléguant que Sextus a violé une clause du traité qu’ils ont signé, même si Sextus dépose à son tour au Sénat une plainte à propos du Péloponnèse que Marc Antoine a refusé de lui livrer. Les deux triumvirs auraient d’ailleurs dû se rencontrer à Brindes pour discuter de la conduite à tenir, mais Marc Antoine n’y trouvant pas son homologue dès son arrivée préfère repartir sans attendre, ce qui lui évite de trop se mouiller dans une affaire qui pourrait être jugée douteuse.

Octavien commence par rompre les liens qui l’unissaient à Sextus en divorçant de Scribonia, puis il passe outre le semi-désaveu de son collègue et rival car il compte bien profiter de l’avantage que lui confère la trahison de Menodorus (ou Menas). Ce dernier, ancien esclave du Grand Pompée, s’est en effet laissé convaincre de rendre la Sardaigne et la Corse en échange de son passage du statut d’affranchi à celui de membre de l’ordre équestre et de l’assurance qu’il pourrait continuer a commander sa flotte. Sitôt les îles deux récupérées et les navires de Menodorus incorporés à la flotte de l’amiral Calvisius, Octavien s’attaque à la Sicile, fief de Sextus. Les effectifs sont divisés en deux parties, l’une, dirigée par Calvisius, arrive par le nord du détroit de Messine, et l’autre, sous les ordres d’Octavien lui-même, vient par le sud. Calvisius est le premier à rencontrer l’ennemi en la personne de Menecrates aux environs de Cumes, Sextus étant resté à Messine pour attendre Octavien. Calvisius pense se protéger en se réfugiant dans la baie de Cumes, mais il se trouve au contraire acculé à la terre où ses navires s’échouent sur les rochers sous les assauts répétés de l’adversaire. L’arrivée de Menodorus sur le flanc gauche lui permet de se dégager de ce mauvais pas, mais elle ne change pas l’issue du combat, bien que Menecrates ait péri dans l’affrontement. Au final, Calvisius subit une lourde défaite, ses meilleurs bateaux ont été détruits et beaucoup d’autres sont sévèrement endommagés.

Octavien arrive en vue de Messine avec sa flotte quelque temps plus tard. Il croise Sextus qui n’est accompagné que de quarante navires, mais, malgré les conseils de ses amis, il préfère renoncer à attaquer l’ennemi qui est pourtant en nette infériorité numérique car il juge plus prudent d’attendre le renfort de son amiral. Il rate ainsi l’occasion d’éliminer le leader au nom prestigieux indispensable à la rébellion. Octavien reste dans le détroit jusqu’à ce qu’il apprenne le désastre de Cumes. Il décide alors d’aller retrouver Calvisius, mais il est attaqué en chemin par Sextus qui a quant à lui été rejoint par la flotte de Menecrates, à présent dirigée par Demochares. Au lieu de livrer combat en pleine mer, il applique la même tactique que son lieutenant et se replie le long de la côte en rangs serrés pour faire face à l’assaillant. Il obtient le même résultat : ses navires s’échouent sur les rochers avant d’être incendiés. Calvisius et Menodorus, qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de là, arrivent à la rescousse mettant un ennemi fatigué par la bataille en fuite. La nuit se passe, et le lendemain Octavien ordonne à Calvisius de positionner ses navires en protection des siens afin qu’il puisse réparer ceux qui n’ont pas coulé en sécurité. C’est alors que se produit un nouveau désastre : une forte tempête se lève. Elle précipite les bateaux sur les rochers ou les fait se fracasser les uns contre les autres. Seul Menodorus, parti s’ancrer plus au large, parvient à sauver sa flotte. La campagne de cette année 38 av-JC est un échec sur toute la ligne. Octavien a décidément l’air d’avoir été un piètre chef de guerre. Il doit faire face au mécontentement du peuple qui subit toujours encore la pénurie et rechigne à payer l’impôt pour financer une guerre qu’il juge avoir été déclarée en violation du traité passé avec Sextus.

Un an après avoir subi deux sérieux revers avec l’invasion des Parthes et la perte de son autorité sur la Gaule, Marc Antoine semble à nouveau avoir le vent en poupe. Octavien lui reproche d’ailleurs de ne pas l’avoir aidé lorsqu’il s’est trouvé en difficulté, voire d’avoir comploté avec Lépide pour l’évincer du pouvoir afin de focaliser la colère du peuple sur ses collègues. Il envoie donc Mécène en orient pour négocier avec Antoine l’envoi d’une partie de sa flotte. Octavien pense certainement qu’Antoine refusera, ce qui lui permettrait de se poser en victime, mais son homologue accepte de fournir toute l’aide nécessaire. Rendez-vous est pris entre les deux hommes pour le printemps 37 av-JC.

Antoine prend ses dispositions pour assurer la sécurité des territoires reconquis pendant son absence ; il nomme donc des rois acquis à sa cause selon son bon plaisir, comme par exemple Darius dans le Pont, Amyntas en Pisidie, Polémon en Cilicie, ou encore Hérode en Judée. Il passe ensuite par Athènes où il récupère Octavie, puis se dirige vers Tarente avec les 300 vaisseaux promis. Mais, lorsqu’il arrive, Octavien a changé d’avis. Ce revirement s’explique par ce qu’il a entre temps appris les succès de son ami Marcus Vispanius Agrippa en Gaule. Celui-ci a réussi à faire rentrer dans le rang les Belges et les Aquitains qui contestaient de plus en plus ouvertement l’autorité romaine, mais il s’est aussi offert le luxe d’être le second après Jules César à traverser le Rhin pour aller combattre les tribus germaines, notamment les Suèves. Il revient donc auréolé de gloire, mais encore rapporte t-il de quoi financer la construction d’une nouvelle flotte. Il est donc tout désigné pour mener la lutte contre Sextus. Octavien juge alors préférable de jouer cette carte plutôt que d’avoir à partager le prestige d’une potentielle victoire avec Antoine. Il désigne par conséquent Agrippa comme consul pour l’année 37 av-JC bien qu’il n’ait de loin pas atteint l’âge requis ; il sera de ce fait en charge d’assurer la sécurité de l’Italie. Pour montrer qu’il a bien conscience de la gravité de la situation, Agrippa refuse le triomphe que le Sénat lui a accordé en signe de ce qu’il n’est pas temps de gaspiller de l’argent en fêtes, suivant en cela le conseil, voire l’injonction d’Octavien dont il souhaite conserver l’amitié. Cependant, la construction d’une nouvelle flotte, qu’il veut moderniser, tant par la conception des navires qu’il désire élargir que par leur équipement militaire, en particulier un nouveau harpax (harpon à bateaux), prend du temps. Aussi les deux amis ont-ils décidé d’un commun accord de remettre les opérations contre Sextus à l’année suivante.

L’arrivé d’Antoine vient donc perturber leurs plans. Celui-ci s’offusque naturellement du traitement méprisant qui lui est réservé. Aussi envoie t-il sa femme, Octavie, plaider sa cause auprès de son frère, Octavien, de manière à souligner que de tels agissements, qui portent préjudice à sa propre famille, pourraient être considérés comme une rupture du pacte qu’ils ont conclu et qu’à la fois le peuple et le Sénat seraient alors en position de lui en tenir rigueur. Octavien n’a donc plus d’autre choix que de se rabibocher avec Antoine. Pour la forme, Octavien avance à nouveau les arguments qu’Antoine ne l’a pas secouru lorsqu’il en avait besoin et qu’il a de plus envoyé un émissaire à Lépide pour tenter de l’évincer. Pour le premier, Octavie répond que toutes les explications ont déjà été fournies à Mécène, quant au second, si elle admet que l’entrevue a bien eu lieu, elle affirme qu’elle ne concernait que les modalités du mariage prévu entre sa fille et le fils de Lépide, et qu’Antoine est prêt à lui livrer son émissaire Callias, qu’il lui permet de torturer à sa guise pour s’assurer de la vérité de cette assertion. Suite à cela, les deux triumvirs se rencontrent entre Tarente et Métaponte, dormant alternativement l’un chez l’autre sans aucune protection de leurs gardes personnelles respectives pour bien faire étalage de leur bonne entente retrouvée et de leur confiance mutuelle.

Les négociations entre les deux hommes aboutissent à ce qu’Antoine laissera 120 navires à Octavien en échange de 20 000 soldats d’infanterie dont il a besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes qu’il aurait du mal à lever dans une Italie contrôlée par son rival (aujourd’hui nous qualifierions cet accord de win-win, que j’ai personnellement rebaptisé  » Pine d’huître « , rapport à Ouin-Ouin et son totem : l’huître). Dans la foulée, le triumvirat qui arrivait à échéance est renouvelé pour cinq années supplémentaires, sans consultation du Sénat. Antoine retourne en Syrie, tandis qu’Octavie, qui vient de donner naissance à leur deuxième fille, rentre à Rome avec son frère.

Si vis pacem, para bellum

Une fois la menace que représentaient Cassius et Brutus éliminée après la bataille de Philippes fin 42 av-JC, les triumvirs Marc Antoine et Octavien se retrouvent face à face, mais aucun des deux ne souhaite déclencher l’ultime combat pour le pouvoir dans l’immédiat, de peur de passer pour des tyrans comme Jules César et que Lépide tire alors les marrons du feu. Ils préfèrent passer un marché qui laisse à Marc Antoine les territoires qui s’étendent de l’Illyrie aux riches provinces d’Asie en plus des Gaules Cisalpine et Chevelue, charge à lui de mener la guerre contre le puissant ennemi Parthe, tandis qu’Octavien se voit attribuer la Gaule Transalpine, les provinces ibériques, la Sardaigne, la Sicile, mais avant tout l’Italie, charge à lui d’éliminer Sextus Pompée, dernier représentant des optimates survivant, et surtout d’attribuer aux vétérans des terres qu’il devra prendre à l’aristocratie dans la péninsule ; ne reste que l’Afrique pour Lépide. Chacun des deux espère que l’autre échoue lamentablement et qu’il puisse alors s’imposer comme le dernier recours pour sauver Rome du naufrage (un jeu de dupe du même genre n’aurait-il pas commencé entre les Etats-Unis et l’Europe avec la crise ?).

Tout commence sous les meilleurs auspices pour Marc Antoine dans cette perspective. L’attribution des terres aux très nombreux vétérans provoque en effet bientôt une vague de mécontentement parmi les membres de la noblesse romaine, mais aussi chez beaucoup de citoyens italiens expropriés de force par des soldats qui justifient de leurs actes par la promesse que beaucoup de villes leur reviendraient en échange de leur engagement contre les césaricides. La fronde est orchestrée par Fulvie, la femme de Marc Antoine, et Lucius Antonius Pietas, frère de Marc Antoine et consul de l’année 41 av-JC. Le risque pour Octavien est de voir la grogne se répandre dans les rangs de l’armée et des légions se rebeller contre son autorité alors que son pouvoir repose essentiellement sur la fidélité de ses soldats. Ce scénario ne manque pas de se produire ; beaucoup d’hommes d’Octavien désertent et vont rejoindre Lucius Antonius. Au même moment, Sextus Pompée passe à l’offensive en attaquant les transports de blé en provenance d’Egypte et en ravageant les côtes du Bruttium (Calabre). Rome est alors guettée par la famine. Cela rappelle opportunément que les pouvoirs exceptionnels du triumvirat ont été octroyés à Octavien pour qu’il sauve la patrie de ce danger ; on pourrait même imaginer qu’en fidèle disciple de Jules César, qui a utilisé ce genre de procédé à maintes reprises, il ait passé un accord secret avec un Sextus qui se verrait amnistié en échange de son aide à l’élimination de Marc Antoine.

Octavien quitte par conséquent Rome pour aller lutter contre les troupes de Sextus dans le Bruttium, suivi par Lucius Antonius et les deux fils de Marc Antoine, sur le conseil de Fulvie qui ne veut pas laisser à Octavien toute la gloire d’avoir défendu le pays. Les circonstances offrent alors à Lucius l’opportunité de trouver un motif de grief contre Octavien. Lors d’une expédition de cavalerie des hommes de ce dernier contre ceux de Sextus, il feint (ou pense à juste raison) avoir été pris pour cible par Octavien qu’il accuse de ce fait de déloyauté. Il se rend aussitôt dans les colonies de Marc Antoine pour se recruter une garde personnelle bien qu’Octavien nie farouchement toute mésentente avec son collègue triumvir. Le règlement du différend entre les deux hommes est remis entre les mains des soldats. Ceux-ci décident que la charge de la distribution des terres reviendra dorénavant au consul Lucius Antonius à condition qu’il donne ses deux légions à Octavien pour lutter contre Sextus, qu’il laisse passer les Alpes à celles qu’Octavien a fait venir d’Ibérie et qu’il licencie sa garde personnelle. S’il satisfait aux deux dernières, il refuse de livrer ses soldats au triumvir pour l’instant sous le prétexte qu’il le craint et s’en va pour Préneste. Pendant ce temps, Fulvie prétend elle aussi craindre pour sa vie et celle de ses enfants, mais qu’elle serait plutôt menacée par Lépide.

Sommé de revenir, Lucius refuse à nouveau d’obéir. Octavien le prend comme une déclaration de guerre. Une dernière tentative de conciliation a lieu à Gabii, mais elle échoue, les hommes envoyés en éclaireurs par Octavien ayant été attaqués par ceux de Lucius. Lucius dispose de 17 légions, et surtout de l’appui financier de Marc Antoine qui administre les riches provinces d’Asie et de Gaule, tandis qu’Octavien ne peut aligner qu’une dizaine de légions et se trouve contraint d’emprunter de l’argent aux temples, les territoires lui ayant été attribués étant soit aux mains de l’ennemi pompéien, soit en proie aux révoltes. Octavien laisse Rome à Lépide avec deux légions, puis part rejoindre ses troupes. La ville est prise peu après, sans combat, par un Lucius qui s’attire les faveurs du Sénat en promettant de mettre fin au pouvoir tyrannique des triumvirs. Lépide est contraint de s’enfuir et rejoint Octavien qui tente d’enrôler de force des légionnaires des colonies d’Antoine, tout d’abord à Alba Fuscens, puis à Nursia, sans y parvenir. Il place alors tous ses espoirs dans le retour rapide de Salvidienus qui revient en urgence de Gaule avec les 6 légions qui viennent de passer les Alpes. Mais celui-ci est sous la menace des soldats de Gaius Asinius Pollio et Publius Ventidius Bassus qui se trouvent eux aussi en Gaule Cisalpine et le suivent de près. Il risque d’être pris en étau par Lucius qui vient quant à lui du sud ; Octavien profite de son départ de Rome pour reprendre la ville, avant d’entreprendre le siège de Sentinum, dans le Picénum, pour empêcher que Lucius n’y trouve des renforts et couper la route du nord aux légions que Lucius Munatius Plancus a levées à Spolète.

Pendant ce temps, Agrippa, le meilleur ami d’Octavien, a recruté une armée en Etrurie avec laquelle il entreprend d’assiéger Sutrium. Il détourne ainsi Lucius de son objectif en l’attirant à lui, ce qui permet à Salvidienus d’atteindre Sentinum sans encombre, puis de s’en emparer et de la raser avant de faire capituler Nursia qui craint de subir le même sort. Désormais, c’est Lucius qui se trouve dans le rôle de la souris tandis que Salvidienus et Agrippa reprennent celui du chat. Ils le forcent à se retrancher dans Pérouse. Octavien les rejoints et établit aussitôt de puissantes fortifications autour de la ville, de manière à empêcher toute sortie de l’ennemi ou toute arrivée de renforts de l’extérieur, à l’instar du siège d’Alésia. Salvidienus et Agrippa se chargent quant à eux de maintenir Asinius, Venditius et Munatius à distance, profitant de leur mésentente et de leurs hésitations pour leur infliger de cuisantes défaites. Tous trois abandonnent Lucius à son triste sort. Pérouse finit par tomber en février 40 av-JC, ses habitants sont massacrés sans pitié, mais Lucius et ses soldats sont épargnés par Octavien pour ne pas s’attirer les foudres d’Antoine ; ils sont simplement éloignés de Rome, envoyés en Espagne. Dans la même optique, Fulvie a elle aussi la vie sauve, mais elle est contrainte à l’exil à Sicyone, en Grèce.

Marc Antoine se sent néanmoins obligé de revenir en Italie pour tirer cette affaire au clair. Il débarque à Brindes avec ses troupes en août 40 av-JC. Pendant une grande partie de ces événements, il était en Egypte après avoir fait la connaissance de Cléopâtre. Bien qu’ils se soient certainement déjà fréquentés, soit lorsque les Romains sont intervenus pour remettre Ptolémée XII sur le trône en 55 av-JC, Cléopâtre n’avait alors que quinze ans, soit, et plus probablement, lors des deux séjours de la reine à Rome en 46 et 44 av-JC. Leur rencontre n’a vraiment lieu qu’en 41 av-JC, à Tarse, en Cilicie, où Antoine a convoqué tous les chefs d’état de la région pour juger de leur attitude durant le conflit avec Cassius et Brutus afin de récompenser ou punir, voire destituer, chacun en fonction de sa position et d’imposer un lourd tribut aux villes qui l’ont trahi pour financer la guerre qu’il doit mener contre les Parthes. Ainsi, eu égard à sa fidélité à Rome, Hérode devient-il tétrarque de Judée en compagnie de son frère Phasaël, pour avoir repoussé Antigone II Mattathiah qui tentait d’envahir le pays avec l’appui de Marion, tyran de Tyr, qui s’est quant à lui emparé avec succès de la Galilée avant d’en être chassé manu militari par Antoine. En ce qui la concerne, Cléopâtre a eu un comportement beaucoup plus ambigu.

En 43 av-JC, elle envoie bien les quatre légions stationnées dans son pays à Dolabella pour combattre Cassius en Syrie, mais elle est en même temps bien contente d’être débarrassée de ces troupes qui commettaient des exactions et accaparaient le blé pour l’envoyer à Rome. La famine s’installe d’ailleurs en Egypte cette année là et, les deux suivantes, elle invoque de mauvaises récoltes en raison de crues insuffisantes du Nil pour cesser ses exportations de nourriture à destination de l’un ou l’autre des belligérants romains. Dolabella défait et les quatre légions d’Egypte ayant fait allégeance à Cassius, elle refuse son soutien à ce dernier bien qu’il la menace d’envahir son pays. Des troupes républicaines sont toutefois accueillies à bras ouverts à Chypre par Sérapion, sans doute avec l’assentiment de sa reine. L’Egypte n’échappe à l’invasion que grâce au débarquement de Marc Antoine et Octavien en Grèce qui détourne Cassius et Brutus de cet objectif. Cléopâtre bâtit alors une flotte à destination des triumvirs. Elle en prend personnellement la tête malgré le danger que représente celle de Sextus Pompée, mais elle ne peut effectuer la traversée à cause d’une tempête où elle prétend avoir failli perdre la vie. Une fois la météo devenue plus clémente, la guerre était finie. Tout porte à croire qu’elle a en fait prudemment attendu de connaître le vainqueur pour prendre parti.

Certainement consciente de la crédibilité limitée de ses arguments, Cléopâtre décide de jouer la carte de la séduction pour sauver sa peau. Elle connaît le goût de Marc Antoine pour le luxe et les belles femmes, aussi débarque t-elle à Tarse sur un somptueux navire à la poupe dorée et aux voiles pourpres doté d’un équipage féerique déguisé en Nymphes et autres Néréides, elle même parée de ses plus beaux atours trônant sous un dais tissé d’or. Invité à monter à bord pour participer à un non moins somptueux banquet, Marc Antoine est subjugué par le faste excentrique de la souveraine orientale, ainsi que par sa personne. Ils deviennent amants. Cléopâtre réussit ainsi une nouvelle fois à préserver l’indépendance de l’Egypte, alors que Marc Antoine avait peut être l’intention d’annexer ce pays d’une importance stratégique capitale. Leur alliance est scellée dans le sang. Marc Antoine se fait livrer Sérapion, tandis que Cléopâtre exige que sa sœur Arsinoé IV, seule prétendante au trône survivante, soit éliminée. Elle est assassinée dans l’enceinte même du temple d’Artémis à Ephèse. Le viol du sanctuaire par ses soldats provoque un grand émoi dans la population romaine, ce qui va porter un lourd préjudice à Marc Antoine. Octavien va s’en servir pour ternir l’image de son rival en affirmant qu’il a perdu tout discernement en tombant sous l’emprise de la reine qui aurait réveillé en lui le désir d’établir une monarchie à Rome au détriment de la République.

Cléopâtre rentre à Alexandrie, puis Marc Antoine la rejoint pour passer l’hiver en sa compagnie après avoir en vain tenté de piller Palmyre dont les habitants se sont réfugiés dans l’empire Parthe, juste de l’autre côté de l’Euphrate. Ce long séjour en Egypte est une nouvelle erreur de la part de Marc Antoine. Les partisans d’Octavien, ainsi que les historiens romains qui adoptent systématiquement ce point de vue, diront qu’il s’est alors converti aux mœurs orientales décadentes, avec pour preuve qu’il a adopté la tenue des Grecs, qu’il ne peut par conséquent plus être considéré comme un vrai Romain. Il avait pourtant de bonnes raisons de se rendre en Egypte. Outre d’imiter Jules César, il n’avait peut être pas très confiance en la loyauté de Cléopâtre, aussi a t-il pu juger préférable de la garder à l’œil pour s’assurer de la livraison de blé à Rome, ainsi qu’à son armée en prévision de la campagne à venir. Une fois sur place, il aurait également pu croire bon de mettre à profit son temps pour se cultiver en fréquentant les élites intellectuelles d’Alexandrie, lui le militaire qui passait, peut être à juste titre, pour un rustre, dans le but de donner le change à Cléopâtre qui était, elle, loin d’être une conne ; et d’adopter les coutumes locales pour montrer son respect pour la culture égyptienne, suivant l’exemple d’Alexandre le Grand. Sa relation avec la reine aurait alors été avant tout un choix politique, garantit dans la durée par la naissance d’enfants. Mais l’éloignement de ses troupes lui nuit d’autant plus que les Parthes, encouragés en ce sens par le fils de Titus Labiénus, Quintus Labiénus, qui a trouvé asile à la cour du roi Orodès II, profitent de son absence pour passer à l’offensive, de s’emparer de la Cilicie, du sud des provinces d’Asie et de la Syrie où Antigone Mattatiah est remis sur le trône en Judée tandis qu’Hérode s’enfuit à Rome. A présent, c’est Marc Antoine qui se retrouve dans une position délicate.

Cette attaque le contraint à revenir à Tyr au printemps 40 av-JC. Il se contente d’une contre-offensive limitée avant de se rendre en Italie en août, laissant la plus grande partie de son armée pour défendre les territoires d’orient encore sous son contrôle. Il fait escale en Grèce où il rencontre Fulvia qu’il aurait réprimandé vertement pour ses initiatives, puis croise la flotte d’Ahenobarbus, césaricide lieutenant de Sextus Pompée, lors de sa traversée de l’Adriatique. Contre toute attente, Ahenobarbus n’attaque pas bien qu’il dispose de forces nettement supérieures ; il fait au contraire allégeance à Marc Antoine. Les deux hommes font alors route vers Brindes de concert. Cette attitude est pour le moins étonnante, d’autant plus qu’Octavien qui vient de divorcer de Clodia Pulchra, fille de Fulvie, épouse Scribonia, belle sœur de Sextus et fille de Lucius Scribonius Libo, un autre de ses lieutenants. Il devient par conséquent difficile de dire quel triumvir tire le plus avantage de son alliance avec Sextus. Marc Antoine qui reçoit un renfort de troupes ou Octavien qui peut l’accuser d’avoir pactisé avec l’ennemi ? Sextus semble être celui qui exploite au mieux la situation en jouant sur leur rivalité de manière à s’imposer comme un interlocuteur incontournable, avec l’ambition de remplacer Lépide au sein du triumvirat. Et dire que certains osent aujourd’hui se plaindre de la complexité du monde. Il l’était pourtant au moins autant à l’époque.

A leur arrivée à Brindes, où cinq cohortes d’Octavien sont stationnées, Marc Antoine et Ahenobarbus se voient refuser l’entrée de la ville sous prétexte qu’elle ne peut accueillir un ennemi. Antoine supporte très mal ce rejet. Il entreprend aussitôt des travaux pour encercler la ville et le port, envoie des troupes s’emparer d’autres localités stratégiques tout au long de la côte italienne, dont Sipuntum d’Ausonie, en Apulie, et écrit à Sextus de venir le rejoindre. Ce dernier envoie Menodorus en Sardaigne où les deux légions en garnison, effrayées de l’accord entre Sextus et Antoine, se rendent sans résistance, tandis qu’il assiège lui-même de Thurium et Consentia, dans le Bruttium qu’il ravage avec sa cavalerie. Agrippa, alors préteur de Rome, reçoit l’ordre d’Octavien, qui revient à peine de Gaule après en avoir pris le contrôle, de se porter au secours des habitants de Sipuntum. En chemin, il recrute les vétérans des colonies qu’il traverse, mais ces soldats font demi-tour lorsque ils apprennent qu’ils vont rencontrer les hommes d’Antoine au côté duquel ils ont combattu à Philippes et non pas ceux de Sextus comme ils le pensaient. Octavien, qui se dirige quant à lui vers Brindes, n’est pas victime de la même insubordination de la part des vétérans qu’il engage à le suivre, mais ils ne sont pas pour autant décidés à attaquer Antoine, mais plutôt à forcer les deux triumvirs à négocier. Tous ces vétérans aspirent à présent plus à couler des jours paisibles dans les terres qu’ils ont acquises au péril de leur vie qu’à risquer un nouveau bain de sang à l’issue incertaine.

Octavien tombe malade à ce moment là et doit s’arrêter quelques jours à Canusium, aussi n’a t-il plus l’occasion de rompre l’encerclement de Brindes lorsqu’il y arrive, les travaux de retranchement d’Antoine étant terminés. Il n’a plus d’autre choix que d’établir son camp et d’attendre la suite des événements bien qu’il dispose de forces de loin supérieures en nombre ; Antoine lui fait d’ailleurs croire que son armée de Macédoine est déjà arrivée en faisant débarquer de simples citoyens qu’il a discrètement fait monter à bord de ses navires de nuit. Agrippa, de son côté, a plus de succès. Il reprend Sipuntum tandis que Sextus se voit lui aussi chassé de Thurium et Consentia. Antoine remporte cependant lui aussi un succès lorsqu’il intercepte avec 400 cavaliers seulement les 1 500 conduits par Servilius qui viennent en renfort d’Octavien.

L’option militaire apparaissant de plus en plus hasardeuse ainsi que politiquement préjudiciable, la solution diplomatique est alors privilégiée. Les négociations s’engagent par l’intermédiaire de Lucius Cocceius, ami commun des deux triumvirs, d’Asinius Pollion pour le compte de Marc Antoine et de Mécène pour celui d’Octavien. En signe de bonne volonté, Marc Antoine envoie Ahenobarbus en Bythinie et demande à Sextus de quitter l’Italie. Cela permet d’aboutir à la paix de Brindes qui redéfinit un nouveau partage des territoires entre les deux hommes. Ceux situés à l’est d’une ligne passant par Scodra (actuellement Shkodër, en Albanie) reviennent à Marc Antoine, tandis que ceux à l’ouest seront à Octavien, soit à peu près les mêmes limites qui diviseront l’Empire en deux entités distinctes lorsque celui-ci éclatera quelques 5 siècles plus tard. Octavien en ressort donc grand vainqueur. Il obtient les Gaules, ce qui lui permet de repousser les légions de Marc Antoine loin de l’Italie et de Rome, mais surtout de s’assurer un financement presque équivalent à celui que les provinces d’Asie fournissent à son rival. On peut par conséquent se demander si ce n’était pas là son principal objectif et si ce n’est pas lui qui a déclenché les hostilités avec Lucius Antonius dans ce but, au contraire de ce qu’il prétend.

Le doute est d’autant plus grand qu’en échange des concessions faites par Marc Antoine, Octavien sacrifie Salvidienus, qui se trouve en Gaule au moment de la négociation et doit être consul l’année suivante, alors qu’il est le principal artisan de la victoire contre Lucius. Ses troupes reviennent à Marc Antoine qui l’aurait dénoncé comme étant sur le point de trahir Octavien pour prendre son parti. Salvidienus aurait alors été exécuté pour haute trahison ou se serait donné lui-même la mort. Cela paraît quand même assez étrange qu’il se soit décidé aussi tard, alors que s’il avait eu deux doigts de jugeote, il aurait su dès le départ qu’il pouvait faire pencher la balance en faveur de Marc Antoine en prenant le parti de Lucius et certainement en obtenir la juste récompense. Plus probablement était-il devenu gênant, soit qu’Octavien ait craint que l’aura de la victoire le rende populaire auprès des troupes et que cela réveille ses ambitions, soit qu’il ait été au courant de ce qu’Octavien était en fait le premier agresseur de Lucius lors du raid contre Sextus, compromettant de ce fait l’accord entre les deux triumvirs s’il l’avait dénoncé au Sénat. Agrippa, qui reçoit alors le commandement en chef des armées d’Octavien pourrait aussi avoir voulu sa peau. Ce ne sont là que des hypothèses.

Toujours est-il que l’accord se fait et qu’il est scellé par le mariage entre Marc Antoine et Octavie, sœur d’Octavien dont le mari vient de décéder, Fulvie venant quant à elle de succomber à la maladie en Grèce. Pendant ce temps à Alexandrie, Cléopâtre accouche de jumeaux, un garçon Alexandre Hélios, et une fille Cléopâtre Séléné. Les deux hommes s’octroient de plus le droit de recruter de nouvelles troupes en Italie, en nombre égal. Reste à s’occuper du cas de Sextus Pompée qui, en plus d’occuper la Sicile et la Sardaigne, a pris pied en Corse et maintient le blocus maritime, faisant à nouveau peser la menace de la famine sur Rome. Le problème ne peut cependant pas être réglé sur le champ car l’argent pour construire la flotte nécessaire pour lui faire la guerre manque et le peuple, déjà mécontent de ce que ses impôts aient été dilapidés pour d’obscures raisons de pouvoir personnel au lieu de son bien, se révolte au forum lorsqu’il est question d’augmenter encore sa contribution. La répression qui s’ensuit rend les triumvirs très impopulaires. La négociation doit donc être privilégiée.

Contact est pris avec Libo qui se rend dans l’île de Pithecusa (Ischia) au nord de la baie de Naples. Méfiant, il demande à négocier directement avec Antoine et Octavien qu’il retrouve à Misène. Sextus les rejoint bientôt, après s’être débarrassé de Murcus qui risquait d’être un obstacle. Ils se rencontrent à Putéoles où deux plates-formes ont été construites à proximité du rivage. Bien que Sextus se voit catégoriquement refuser de remplacer Lépide dans le triumvirat, les pourparlers se poursuivent pour parvenir à un accord à l’été 39 av-JC. Il contient les conditions suivantes : «  la guerre devrait cesser sur terre et sur mer ; libre accès partout pour les marchands ; Pompée devait enlever ses garnisons d’Italie et ne plus accepter d’esclaves fugitifs ; il ne devait pas envahir avec sa flotte la côte italienne, mais pouvait garder la Sardaigne, la Sicile, la Corse, et toutes les autres îles alors en sa possession alors qu’Antoine et Octave gardaient la possession des autres régions ; il devait envoyer à Rome le blé que ces îles devaient auparavant fournir comme tribut, et il pouvait avoir en outre le Péloponnèse ; il pourrait donner le consulat en son absence à n’importe quel ami qu’il choisirait, et il serait inscrit comme membre du sacerdoce de premier rang. (Appien, Guerres civiles, livre V)». De plus, les nobles exilés peuvent rentrer chez eux, sauf ceux condamnés pour leur participation au meurtre de Jules César, les proscrits se voient restituer un quart de leurs biens, les esclaves enrôlés par Sextus sont affranchis et ses vétérans libres obtiennent de recevoir les mêmes récompenses que ceux d’Octavien et Antoine.

Le pacte est scellé par la promesse d’un nouveau mariage entre la fille de Sextus et le fils d’Octavie, neveu d’Octavien et beau-fils d’Antoine, qui ne sont alors que des enfants en bas âge. Les trois hommes s’entendent ensuite pour désigner les consuls des quatre années à venir, Sextus devant exercer la charge en 38 av-JC. Tout cela ne sert aux triumvirs qu’à se donner le temps d’apaiser la colère du peuple en faisant cesser la famine, d’attirer les partisans de Sextus à choisir entre l’un des deux pour l’affaiblir et à construire une flotte assez puissante pour enfin s’en débarrasser.

L’accord conclu, Sextus repart en Sicile, Octavien rentre à Rome et Antoine part en Grèce avec Octavie après avoir envoyé Publius Ventidius Bassus et ses meilleures légions en Orient pour reprendre les territoires conquis par les Parthes. L’affrontement final des deux hommes pour la suprématie n’est plus qu’une question de temps.

La guerre des libérateurs

En 42 av-JC, après une brève tentative de réconciliation, la République romaine est en proie à une nouvelle guerre civile. Elle oppose Cassius et Brutus, qui ont participé à l’assassinat de Jules César avant d’être contraints de se réfugier dans les provinces, qui s’étendent de l’Illyrie à la Syrie, que le Sénat leur a attribué, aux triumvirs, Lépide, Octavien et Marc-Antoine, qui, après que les deux derniers se soient livré bataille à Modène, ont réussi à s’entendre au sujet du partage des territoires sous leur contrôle et à museler le Sénat en procédant à la proscription de tous leurs opposants.

Les forces dont ils disposent sont colossales. Cassius et Brutus alignent 19 légions, chiffre qu’il faut toutefois relativiser, l’effectif de deux d’entre elles seulement étant au complet, tandis que les triumvirs peuvent compter sur 43 légions. Pour mémoire, lors de la guerre des Cimbres, quelques 60 années plus tôt, Marius n’avait en tout levé que treize légions, une mobilisation déjà considérable, qui ne s’était plus vue depuis les guerre puniques. Cette évolutioni témoigne du changement radical qu’a subi la société romaine durant l’intervalle. Le contrat social fondateur de la République qui reposait auparavant sur des citoyens paysans qui prenaient occasionnellement les armes pour défendre leurs terres, sans en être éloigné trop longtemps pour ne pas que leurs fermes périclitent faute de main d’œuvre, a été rompu (voir Alea jacta est). La foule d’esclaves de plus en plus nombreuse au fil des victoires et des conquêtes est venu alimenter les latifundia, grandes exploitations de riches propriétaires terriens, qui ont de surcroît peu à peu grignoté l’ager publicus, traditionnellement alloué à la pâture des animaux. Ce travail gratuit faisant une concurrence déloyale aux petits paysans, de plus en plus d’entre eux se sont retrouvés incapables de rembourser leurs dettes ; leurs terres ont alors pu être rachetées pour une bouchée de pain, au grand bénéfice des propriétaires de latifundia. Ces gens, désormais prolétaires (dont les enfants sont l’unique richesse) à la recherche de travail, ont migré vers les villes où ils sont venu grossir les rangs des chômeurs. Tous ces mécontents ont favorisé la montée du populisme, de l’instabilité politique et de l’insécurité. Ce sont eux qui se sont engagés dans l’armée avec l’espoir de s’enrichir grâce au butin récolté lors de longues campagnes à l’étranger. Le pouvoir s’est alors déplacé du Sénat vers des généraux charismatiques dont les victoires assuraient la prospérité et la fidélité de leur soldats. Toutes ces dérives ont mis à mal une République dont les institutions corrompues n’ont pas su empêcher le développement de ce nouveau mode de fonctionnement.

Ces effectifs militaires devenus pléthoriques à ce moment n’ont cependant pas que des avantages. Il faut tout d’abord les payer, une des raisons principales pour lesquelles les triumvirs ont décidé des proscriptions qui leur permettait la saisie de tous les biens des individus visés (les sommes récoltées par ce biais ne se sont pourtant pas révélées suffisantes, aussi ont-ils dû exiger une contribution exceptionnelle, dont un impôt qui visait à taxer les femmes qui en avaient toujours été exemptes, ce qui a fait grand scandale), mais une fois en campagne, leur approvisionnement devient lui aussi problématiques étant données les quantités de nourriture consommées par la troupe. C’est sur ce point faible que Brutus et Cassius comptent pour arriver à la victoire en dépit de leur infériorité numérique. Ils peuvent de plus payer leurs hommes rubis sur l’ongle grâce à l’argent des riches provinces asiatiques.

A l’automne 43 av-JC, après sa victoire contre Dolabella, qui comptait faire fortune en menant la guerre contre les Parthes, mais a plutôt été envoyé au casse pipe par un Marc Antoine excédé de ses multiples revirements, Cassius est rejoint à Smyrne (l’actuelle Izmir) par Brutus et ses troupes illyriennes, thraces et macédoniennes. Ils décident alors de livrer une guerre totale aux triumvirs. Ils choisissent la Macédoine comme lieu de l’affrontement pour la bonne raison que l’ennemi ne pourra tirer que peu de nourriture de ce pays montagneux et qu’il aura dans ces conditions beaucoup de mal à acheminer son ravitaillement par la voie terrestre, Sextus Pompée et sa flotte étant chargée de l’empêcher par mer, alors qu’eux bénéficieront d’un abondant approvisionnement maritime en provenance de l’Asie toute proche.

Campagne de Philippes

Ils se mettent en marche au printemps 42 av-JC avec leurs 19 légions accompagnées de 20 000 cavaliers. Ils franchissent sans encombres les détroits qui séparent l’Asie de l’Europe, mais sont arrêtés en Thrace, dans le défilé des Korpiles, par Decidius et ses quatre légions sur les huit envoyées en avant garde parmi les 28 passées en Grèce dont disposent Octavien et Marc Antoine, Lépide ayant été chargé d’assurer la continuité du pouvoir à Rome et la sécurité des territoires sous leur contrôlé avec les quinze restantes. Les quatre autres légions détachées sont quant à elles sous le commandement de Norbanus qui a été chargé de barrer le passage à l’ennemi un peu plus loin, dans le défilé de Sapéens. Brutus et Cassius ne se démontent cependant pas. Pour faire croire qu’ils n’ont pas besoin de la route terrestre, ils reculent dans un premier temps jusqu’à la mer, puis envoient Tillius et sa flotte jusqu’à Néapolis, dans le dos de Norbanus, avec ordre de longer la côte pour être bien visible depuis les positions de l’ennemi. Le stratagème prend. Norbanus ordonne à Decidius de le rejoindre au défilé des Sapéens. L’armée de Brutus et Cassius peut ainsi continuer à progresser. Lorsqu’elle arrive au dit défilé, le prince thrace Rhaskuporis leur indique un chemin pour contourner l’obstacle érigé par l’ennemi. Il faut pour cela ouvrir une voie dans de difficiles chemins de montagne encombrés par une forêt très dense et marcher quatre jours sans rencontrer aucun point d’eau. Malgré le scepticisme des troupes, l’audacieuse manœuvre se solde pourtant par un succès, ce qui permet à Cassius et Brutus d’arriver à Philippes sans avoir subi aucune perte. Quand Norbanus et Decidius apprennent que leurs adversaires ont réussi a passer derrière leur ligne de défense, ils se replient à Amphipolis pour ne pas être coupés du reste de l’armée. Là, ils sont rejoints par Marc Antoine, Octavien, malade, n’étant pas en état de se déplacer immédiatement.

Pendant ce temps, Brutus et Cassius, dissuadés d’intercepter Norbanus et Decidius par l’arrivée rapide de Marc Antoine, en profitent pour installer leurs camps à Philippes. Brutus établit le sien au nord-est de la ville, sur une colline adossée à la montagne, tandis que Cassius en occupe une autre au sud-ouest, un marais protégeant son flanc gauche. Ils tirent ensuite une ligne de fortification entre les deux positions, de manière à barrer complètement la plaine. Le fleuve Ganga qui passe à son pied leur assure l’approvisionnement en eau potable, tandis qu’à l’arrière, la route vers le port de Néapolis offre une bonne liaison avec leurs dépôts de vivres situés bien à l’abri sur l’île de Thasos. Lorsque Marc Antoine arrive, il n’a plus d’autre choix que de s’installer dans la plaine, dans une position très désavantageuse qui ne lui offre aucune solution de repli sur une quelconque hauteur, sans bois ni autre source d’eau que celle des puits qu’il fait creuser et un long chemin à parcourir en chariot depuis Amphipolis pour son ravitaillement. Il se barricade derrière d’imposantes fortifications. Impressionné par tant d’audace, Cassius complète sa ligne de fortification en l’étendant à l’étroit passage qui sépare la colline qu’il occupe au marais. Seules quelques traditionnelles escarmouches de cavalerie ont lieu. Octavien, pas encore tout à fait rétabli, arrive quelques temps plus tard et s’installe non loin de là dans les mêmes conditions.

Sitôt la défense de leurs camps solidement assurée, les deux triumvirs se préparent à la bataille en présentant leur armée en formation dans la plaine. Celle de Cassius et Brutus leur fait face, mais elle ne quitte pas les pentes des collines pour venir à la rencontre de l’ennemi car ils préfèrent attendre que la disette qui ne manquera pas d’arriver l’affaiblisse suffisamment pour compenser leur infériorité numérique. Le même scénario se reproduit de jour en jour. Marc Antoine, conscient que le temps joue contre lui, est bien décidé à provoquer le combat au plus vite ; aussi échafaude t-il un plan tout aussi audacieux que la position qu’il occupe. Il continue de faire quotidiennement sortir ses hommes en ordre de bataille pour que l’ennemi ne se doute de rien, mais parallèlement, une partie d’entre eux se charge de construire une chaussée à travers le marais pour prendre Cassius par l’arrière. Les travaux s’effectuent nuit et jour, dans le plus grand silence, les roseaux masquant leur progression. L’ouvrage est terminé au bout de dix jours. La nuit suivant son achèvement, Marc Antoine envoie un détachement qui bâtit des redoutes sur la terre ferme et s’y retranche. A l’aube, Cassius réagit immédiatement en faisant construire un chemin similaire, à la différence qu’il est défendu par une palissade, qui vient couper celui de l’ennemi perpendiculairement de manière à ce que les deux parties de l’armée adverse ne puisse plus communiquer librement.

1ère bataille de Philippes

Voyant cela vers midi, Marc Antoine lance un assaut frontal sur les fortifications de Cassius. Les hommes de Brutus chargent aussitôt l’aile gauche de Marc Antoine qui subit de lourdes pertes dans cette attaque de flanc, puis, galvanisés par ce succès, ils se retournent contre l’armée d’Octave qui leur fait face dans la plaine. Celle-ci ne résiste pas mieux au choc. Elle est mise en fuite et poursuivie jusque dans son camp qui est pillé. Par chance pour lui, Octave ne s’y trouve pas. Il prétend dans ses mémoires qu’il l’a quitté suite à un rêve prémonitoire, manière de dire qu’il bénéficiait de la protection des dieux, explication plus valorisante que d’avouer que sa maladie l’empêchait d’assurer le commandement et qu’il avait dû s’absenter pour se soigner (ce qui pourrait aussi expliquer l’empressement de Marc Antoine de passer à l’action, toute la gloire lui revenant en cas de victoire) ou pire encore qu’il avait fui lâchement en constatant le désastre engendré par son incapacité à mener ses hommes au combat.

Cependant que Brutus remporte la victoire, les choses se passent tout différemment pour Cassius. En effet, l’aile droite de Marc Antoine balaye rapidement les quelques soldats placé en avant de la fortification entre la colline et le marais, comblent le fossé et créent une brèche dans la palissade malgré la grêle de flèches qui s’abat sur elle avant de prendre d’assaut le camp, peu défendu en raison de sa forte position, et de le piller tout aussi méthodiquement que l’est celui d’Octave. Lorsqu’elles constatent qu’elles ne peuvent plus se replier à l’abri des remparts du camp, les troupes qui se battent à l’extérieur se débandent et se précipitent vers ceux de Philippes. Cassius en fait autant car il espère pouvoir mieux appréhender la situation globale de la bataille depuis ce poste d’observation qui domine la plaine en son entier. Hélas pour lui, la poussière soulevée par le tumulte l’empêche de voir que Brutus est victorieux. Aussi aurait-il demandé à Pindarus, son porte bouclier, de lui donner la mort, soit qu’il n’ait pas supporté la honte de la défaite bien qu’il ait été informé du succès de Brutus, soit qu’il ait confondu les cavaliers venus lui apporter la bonne nouvelle avec des ennemis et leurs cris de victoire avec la joie de s’être emparés de son ami Titinius, et qu’il se soit retiré sous sa tente pour échapper au funeste spectacle ; Pindarus l’aurait alors tué de son propre chef. Toujours est-il que Cassius, le dernier des Romains, est mort ce jour là. Brutus le fait enterrer en secret pour ne pas que ses soldats se démoralisent à la vue du cadavre. Marc Antoine est vengé de celui qui a fait périr son frère Caïus Antonius en représailles à l’assassinat de Cicéron. Le lendemain chacun est revenu sur les positions qu’il occupait, et, bien qu’ils aient perdu environ 16 000 hommes, deux fois plus que l’ennemi, les triumvirs rangent une nouvelle fois leur armée en ordre de bataille dans la plaine comme si cela ne les avait pas affectés, Brutus en fait de même, puis tout le monde rentre. Le manège reprend les jours suivants.

2nd bataille de Philippes

Brutus reprend sa stratégie d’affaiblissement de l’ennemi par la pénurie, d’autant plus que le même jour où la bataille s’est déroulée, une autre a eu lieu, navale celle-ci. Octave attendait en effet le renfort de deux légions supplémentaires, mais la flotte qui les amenaient a été interceptée par Murcus et Ahenobarbus et leurs 130 navires de guerre. Le convoi est anéanti, la plupart des soldats se rendent et font allégeance à Murcus, le reste périt. La nouvelle parvient bientôt aux triumvirs. Elle finit de les convaincre qu’il faut terminer cette guerre au plus vite, avant que la famine n’ait raison d’eux. Marc Antoine s’empare alors d’une petite colline entre le marais et le camp de feu Cassius que Brutus a négligé de réoccuper car elle se trouve à portée de flèche. Il y installe 4 légions protégées des traits ennemis par des auvents d’osier et de cuir, puis il établit un second camp de 10 légions un peu plus au nord le long du marais et encore un troisième de 2 légions, toujours un peu plus au nord. Le but de la manœuvre est d’arriver à couper la route qui vient de Néapolis pour priver Brutus de tout ravitaillement. Celui-ci fait construire des fortifications vis-à-vis de ces camps et en travers de l’étroit passage, ce qui stoppe la progression de Marc Antoine. Les triumvirs cessent alors de présenter leur armée en bataille afin que les hommes ne s’épuisent pas inutilement, mais ils envoient tout de même de petits groupes qui vont provoquer l’ennemi jusqu’au pied de ses fortifications.

Brutus n’a plus qu’à attendre que la faim fasse son travail, mais ce n’est pas l’avis de ses hommes et de ses officiers qui veulent absolument en découdre, frustrés qu’ils sont que leur victoire lors de la première bataille ne soit pas reconnue. Le 23 octobre, leur chef cède à leurs supplications car il craint qu’à force d’attendre nombre de ses soldats, anciens césariens, ne passent dans le camp adverse. La bataille finale s’engage vers 15 heures, après que, selon la légende, deux aigles se soient affrontés dans l’espace séparant les deux armées, celui du côté de Brutus ayant été défait. S’engage un combat à mort qui ne voit pendant longtemps aucun des deux belligérants prendre l’avantage, puis, après un grand carnage, les soldats de Brutus commencent peu à peu à reculer pour finir par prendre la fuite vers la mer ou la montagne. Octave se charge alors d’empêcher la fuite de ceux restés dans le camp, tandis que Marc Antoine poursuit impitoyablement les groupes de fugitifs qui s’égayent en tous sens, de craint qu’ils ne se rassemblent ultérieurement pour former à nouveau une puissant armée.

Brutus et quatre légions parviennent pourtant à s’échapper et à trouver refuge dans la montagne. Il est cependant pris au piège, toutes les routes étant barrées par les soldats ennemis, aussi décide t-il le lendemain de suivre l’exemple de Cassius. La guerre des libérateurs est ainsi achevée. Les riches provinces d’Asie tombent dans l’escarcelle de Marc Antoine, tandis que de son côté, Octave trouve un arrangement avec Sextus Pompée qui peut garder la Sicile, enfin, pour le moment…

Second triumvirat

A la mort de Jules César, une énième crise politique se dessine à Rome. Elle est en partie provoquée par le testament du dictateur qui désigne les trois petits fils de ses sœurs, Lucius Pinarius Scarpus, Quintus Pedius et Caïus Octavius Thurinus, soit Octave, comme ses successeurs; les trois quarts de l’héritage revenant à ce dernier qui est en plus adopté par César dans la dernière clause. Cela contrarie en particulier Marc Antoine qui pensait être désigné pour reprendre les rênes du pouvoir, eu égard à son exemplaire fidélité. Mais à ce moment, le jeune homme d’à peine 19 ans, qui se trouve à Apollonie en Illyrie lors des faits, n’est pas sa principale préoccupation, il doit plutôt se concentrer sur le Sénat qui veut à nouveau imposer son autorité à la tête de la République. Aussi organise t-il des funérailles théâtrales à son mentor pour obtenir le soutien du peuple contre l’assemblée d’où sont issus les « césaricides ».

Le corps de César est tout d’abord déposé dans une chapelle dorée dressée sur le forum. Il est étendu sur un lit d’ivoire recouvert de pourpre et d’or, et, comme dans cette position la foule venue lui rendre hommage, composée de citoyens qui ont chacun hérité de 300 sesterces, ne peut pas contempler la dépouille martyrisée, sa toge ensanglantée ainsi qu’une effigie de cire grandeur nature où les blessures qui lui ont été infligées ne manquent pas d’avoir été représentées sont exposées au public. Puis, le 20 mars 44 av-JC, 5 jours après l’assassinat, il est conduit au Champ de Mars où un bûcher a été dressé, à proximité de la tombe de sa fille bien aimée, Julia. Là, on prononce son éloge funèbre alors que Marc Antoine se tient à ses côtés, aussi fidèlement que de son vivant. Elle commence par la liste des honneurs qui lui ont été décernés, puis le serment des sénateurs de protéger sa vie est relu, et finalement on chante des vers parmi lesquels la citation du Jugement des Armes de Pacuvius : « Fallait-il les sauver pour qu’ils devinssent mes meurtriers ? » revient en leitmotiv pour souligner la clémence dont il avait fait preuve envers ses futurs assassins (cela ne manque pas d’une certaine dose d’ironie de la part de Marc Antoine qui a, ainsi que Lépide, été épargné à la demande de Brutus alors que Cassius prônait leur élimination). La mise en scène galvanise le peuple. Le bois des boutiques alentour est arraché pour alimenter le brasier tandis que les femmes y jettent leurs bijoux et les soldats leurs armes. Les Juifs veillent plusieurs nuits d’affilée sur le tombeau pour honorer la mémoire de celui qui leur a permis de relever les murs de Jérusalem abattus par Pompée. Il ne reste plus à Marc Antoine qu’à inciter la masse à se faire justice elle-même. La colère populaire force alors les sénateurs impliqués dans le complot à quitter la ville. Il joue en fait le même jeu que Pompée à la mort de Publius Clodius Pulcher. Il provoque l’agitation afin de se présenter comme le seul à pouvoir rétablir l’ordre.

A ce moment, Marc Antoine semble avoir pris le contrôle de la situation, surtout qu’il peut compter sur l’appui de Lépide, l’homme qui a proposé de nommer César dictateur en 49 av-JC lorsqu’il était préteur de Rome, et qui dispose à présent de nombreuses troupes en tant que maître de cavalerie (général en chef) du défunt dictateur. Il désire cependant ne pas apparaître comme un nouveau tyran, aussi fait-il approuver par le Sénat sa proposition de retirer de la loi la possibilité d’octroyer la dictature, même temporaire, à qui que ce soit. Cela ne lui permet pourtant pas de trouver un terrain d’entente avec Cicéron qui s’oppose dès lors de plus en plus violemment à sa politique dans ses Philippiques, dont il espère un sursaut républicain équivalent à celui qu’il avait obtenu avec ses Catilinaires.

Pour arriver à ses fins, il compte sur la légitimité de celui qui, suite à la ratification du testament de César par le Sénat, s’appellera désormais Caïus Iulius Caesar Octavianus, ou plus simplement Octavien. Bien qu’il n’ait pas suivi le cursus honorum, ni l’âge requis, Cicéron parvient à le faire nommer propréteur arguant de ce que « la valeur n’attend pas le nombre des années ». Il peut aussi s’appuyer sur Publius Cornelius Dolabella, qui a été son gendre et se trouve à présent consul en remplacement de César. Le moins qu’on puisse dire est que le parcours de Dolabella est plus caractérisé par son désir de faire fortune que par ses convictions politiques. Il se fait connaître en 52 av-Jc par le procès pour corruption qu’il intente à Appius Clodius Pulcher dont il espère certainement qu’il lui permettra d’acquérir une réputation qui le mènera aux plus hauts postes de l’état, mais il le perd. En 49 av-JC, il est criblé de dettes ; aussi rejoint-il le rang des césariens avec l’ambition d’en tirer profit. Il obtient le commandement de la flotte de l’Adriatique, mais il n’est pas à la hauteur et se fait chasser de Dalmatie par les généraux optimates. Il pense néanmoins être récompensé après avoir pris part à la bataille de Pharsale, mais il est déçu. Il se fait alors adopter par Lentulus Vatia grâce auquel il passe à la plèbe pour devenir son tribun en 47 av-JC. L’annulation des dettes, dont la question est pourtant mise en suspes par le Sénat jusqu’au retour de campagne de César, est une des premières mesures qu’il tente d’imposer. Il se heurte à l’opposition des ses collègues Asinius et Trebellius, au point que des émeutes finissent par éclater. Elles sont violemment réprimées par Marc Antoine, alors maître de cavalerie du dictateur absent. Dolabella manque d’être tué au cours de l’une d’elles. César, une fois revenu et avec lui le calme, juge pourtant opportun de ne pas punir le fauteur de trouble, mais il préfère l’emmener avec lui en Afrique, puis en Espagne où Dolabella participe aux batailles de Thapsus et de Munda, au cours de laquelle il est blessé. César lui promet que son dévouement sera récompensé par le consulat, mais le dictateur décide d’occuper le poste seul pour l’année 45 av-JC et lui préfère Marc Antoine pour 44. Dolabella se voit alors offrir l’opportunité de reprendre la charge suprême en tant que consul suffect, dès que César aura quitté Rome pour aller combattre les Parthes ; mais Marc Antoine, qui était aussi augure, s’y oppose le jour de sa nomination, en invoquant de mauvais présages. Ces vexations successives poussent donc Dolabella à se déclarer en faveur des tyrannicides suite au meurtre de César et à reprendre de son propre chef les faisceaux ainsi que les insignes de consul le jour même de l’assassinat. Le Sénat le confirme par la suite à ce poste, tandis qu’il fait preuve du plus grand zèle en détruisant la colonne érigée sur le forum en l’honneur de César et précipiter du haut de la roche tarpéienne ceux venus faire des offrandes à son pied. Sa frénésie anti-César ne dure pourtant pas. Il change à nouveau de camp lorsque Marc Antoine lui ouvre les portes du trésor du défunt dictateur, et lui donne la province de Syrie assortie du commandement de la guerre contre les Parthes. Il part dons prendre possession de sa province, pourtant aux mains de Cassius, traverse la Grèce, la Macédoine, la Thrace et l’Asie où il assouvit sa soif de fortune en se livrant au pillage, mais il bute sur Smyrne lorsque Caïus Trebonius, un « césaricide », lui ferme les portes de la ville tout en lui faisant livrer des vivres. Dolabella tend un piège à ce dernier, l’exécute, puis met la cité à sac. Outré pas ces exactions, le Sénat le déclare alors ennemi public et Cassius marche contre lui. Plusieurs batailles ont lieu jusqu’à ce que Dolabella se retrouve enfermé dans Laodicée, en Cilicie. Il préfère se donner la mort plutôt que d’être pris.

Tout cela n’empêche pas Cicéron de faire voter une loi d’amnistie des « césaricides », qui peuvent par conséquent revenir siéger au Sénat en 43 av-JC, ce qui permet par exemple à Sextus Pompée, seul fils survivant du Grand Pompée, alors réfugié en Sicile, d’être nommé préfet de la flotte et commandant en chef des côtes romaines, et de s’installer à Marseille (il est démis de ses fonctions après seulement 4 mois et retourne en Sicile). Cicéron ne parvient toutefois pas à convaincre les sénateurs de déclarer Marc Antoine ennemi public. Ce dernier ne tolère cependant pas la réhabilitation des assassins, aussi part-il dès le printemps assiéger l’un d’eux, Decimus Brutus qui s’est réfugié à Modène. Cette fois-ci il est allé trop loin. Le Sénat réagit en mandatant Aulus Hirtius (auteur présumé du dernier livre de la Guerre des Gaules, ainsi que de ceux sur la guerre civile, d’Alexandrie, d’Afrique et d’Espagne) et Vibius Pansa, les deux consuls de l’année selon la volonté de César, pour aller le combattre. Octavien les accompagne. Ils parviennent à le battre et à l’obliger à prendre la fuite, mais les deux consuls meurent à quelques jours d’intervalle suite aux blessures qu’ils ont reçu au cours des affrontements (il se pourrait que Cicéron ne soit pas étranger à leur décès), ce qui laisse à Octavien toute la gloire de la victoire alors qu’il n’y a que modestement contribué. Il est même acclamé imperator pas les troupes.

Marc Antoine, poursuivi par Decimus Brutus, se retrouve en mauvaise posture, mais il reçoit le renfort de trois légions amenées par Publius Ventidius Bassus, ce qui inverse le rapport de force. Il peut alors tranquillement rejoindre Lépide en Gaule Transalpine. De son côté, Octavien se voit refuser l’ovation par le Sénat, ainsi que l’un des postes de consul vacants, l’institution s’étant débarrassée d’un tyran soupçonné de vouloir rétablir la monarchie ne pouvant décemment nommer son fils adoptif pour lui succéder alors qu’il ne remplit aucun des critères exigés. Frustré, le jeune homme avide de pouvoir change son fusil d’épaule et cherche à trouver un arrangement avec Marc Antoine par l’intermédiaire de Lépide. Il réussit à obtenir leur soutien, ce qui lui permet d’être élu consul par les comices en août 43 av-JC. Les trois hommes se retrouvent aux environs de Bologne début novembre pour définir les modalités du partage du pouvoir.

Ils forment ainsi le second triumvirat, qui, contrairement au premier resté secret, est légalisé par la lex Titia dès le 13 novembre. Pendant cinq ans, ils auront ainsi le droit de nommer les magistrats en se passant du vote des comices, de disposer des armées comme bon leur semble et de décréter des proscriptions, soit le droit de faire exécuter et de s’approprier les biens de n’importe quel citoyen par simple voie d’affichage, sans aucun procès. Plusieurs centaines de personnes, sénateurs et chevaliers, en seront victimes ; la plus célèbre étant Cicéron, qu’Octavien ne parvient pas à sauver en raison de la haine farouche que lui voue Marc Antoine suite aux Philippiques. Dans ce climat de terreur, le Sénat charge les trois compères de réorganiser la vie publique de Rome avec le titre de triumvirs rei publicae constitundae. Chacun d’eux reçoit aussi le gouvernement de plusieurs provinces, hormis celles d’Asie, d’Illyrie, de Thrace et de Macédoine, aux mains de Brutus et Cassius. A Octavien reviennent l’Afrique, la Sicile et la Sardaigne, avec vingt légions, à Marc Antoine, autant de légions ainsi que les Gaules Chevelue et Cisalpine, tandis qu’en position d’arbitre, Lépide devra se contenter de trois légions, de la Gaule Transalpine et des provinces ibériques ; l’Italie reste quant à elle indivise. L’alliance est renforcée par un mariage, comme au temps du premier triumvirat lorsque Pompée avait épousé Julia, fille de Jules César. Ainsi Octavien s’unit à Clodia Pulchra, fille de l’ambitieuse Fulvia issue d’un premier mariage et actuelle épouse de Marc Antoine, après qu’il ait refusé la main de la nièce de Lépide.

Avec cet accord, les trois hommes forts de Rome concluent avant tout une trêve qui doit leur donner le temps de venir à bout de leurs opposants. Ils remettent simplement leur inévitable affrontement à plus tard pour éviter que leurs adversaires ne profitent de leur querelle pour se renforcer pendant qu’eux risqueraient de s’affaiblir. Peut être espèrent-ils aussi que la guerre qu’ils auront à mener sera fatale à l’un ou l’autre de leurs rivaux, comme celle contre les Parthes a vu la disparition de Crassus, ou qu’ils connaissent des déboires dans la gestion de leurs provinces, tout comme Pompée escomptait que César se casse les dents sur la Gaule. En tous cas, avec ce second triumvirat, le Sénat n’est déjà plus qu’une coquille vide dont le pouvoir est réduit à néant. La République romaine ne s’en remettra jamais. Il ne lui reste plus que quelques année à vivre avant que l’un des triumvirs atteigne l’objectif de César ou Pompée : régner sans partage sur Rome. A cet instant, la plupart des citoyens doit déjà avoir fait le deuil de la démocratie et espérer qu’après quasiment un siècle de troubles politiques et de guerres civiles la stabilité revienne au plus vite.