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L’arrivée du Messie

En cette période où l’engouement médiatique autour de l’élection du nouveau Pape est tel qu’il tend à nous faire croire que l’église chrétienne est une institution qui n’a pas bougé depuis 2 000 ans, sans tenir compte du fait que sa séparation formelle avec le judaïsme ne date que du quatrième siècle, ni de celui qu’elle s’est avant tout développée dans la partie orientale de l’empire romain et non pas à Rome qui est d’ailleurs resté un patriarcat sans plus de pouvoir que ceux d’Antioche, Jérusalem, Alexandrie et Constantinople jusqu’à sa séparation définitive avec ces derniers par le schisme de 1054 (ce sont donc plutôt eux qui représentent les plus vieilles institutions en activité. Les « experts » qui ont tenu l’antenne pendant des plombes auraient bien eu le temps de l’expliquer, à moins qu’ils n’aient eu peur que cela perturbe le spectateur de base, trop bête pour comprendre ces subtilités, ou que cela ternisse le caractère « historique » de l’événement), il ne me semble pas inutile de revenir sur le contexte qui a favorisé l’émergence de cette nouvelle religion. Au moins trois facteurs ont contribué à son apparition : la domination grecque après les conquêtes d’Alexandre le Grand, l’avènement de l’Empire romain et les dissensions entre les différents courants du judaïsme qui ont conduit à la guerre civile.

La période grecque

Lorsqu’en 332 av-JC, Alexandre le Grand s’en empare, la Judée est une province de l’empire perse achéménide depuis deux siècles. Elle a été fondée par les exilés juifs de retour de Babylone qui la dirigent, avec à sa tête un Grand Prêtre, ancêtre du Pape chrétien, à la différence que la transmission de la fonction est héréditaire, et un gouverneur, chargé du maintien de l’ordre et de la collecte du tribut, souvent juif lui aussi, bien que nommé par l’administration perse. C’est à cette période que le monothéisme a pris son essor dans la région, sans doute sous l’influence de la rencontre des anciens exilés avec les zoroastriens de Babylone (que les musulmans reconnaîtront comme étant des gens du Livre lors de leur conquête, 900 ans plus tard), associé à la mise en forme définitive du Tanakh (acronyme de Torah, Nevi’im et Ketouvim) qui se transmettaient auparavant essentiellement par l’oral (voir L’exil à Babylone et De l’apport génétique du zoroastrisme aux mutations religieuses de l’antiquité). Cette province n’a pas d’importance particulière au sein de l’empire, sauf à partir du moment où elle devient la frontière avec l’Egypte, siège de plusieurs soulèvements qui forcent les Perses à y resserrer leur emprise.

Alexandre continue à pratiquer cette politique de tolérance religieuse, mais nomme un gouverneur grec. A sa mort neuf ans plus tard, l’unité de l’Empire ne tarde pas à voler en éclats et ses généraux s’affrontent dans ce qu’on a appelé la guerre des diadoques. La Syrie se retrouve alors au centre du conflit qui oppose les Séleucides, qui ont pris le contrôle de la Perse, aux Lagides, qui règnent à présent sur l’Egypte. Elle sera l’enjeu de pas moins de six guerres qui s’étaleront sur plus d’un siècle. Il convient donc pour les Grecs des deux bords de ménager le peuple juif pour l’amadouer autant que possible. C’est dans ce contexte que le souverain lagide, Ptolémée II, homme ouvert d’esprit qui avait l’air de s’intéresser sincèrement aux cultures des peuples soumis (ce sera le seul à parler leurs langues, avec Cléopâtre VII), ordonne, vers 270 av-JC, la traduction du Tanakh de l’hébreu en grec par 6 membres différents de chacune des douze tribus d’Israël. Le Grand prêtre Eléazar aurait accepté ce travail à condition que le Pharaon libère les Juifs réduits en esclavage par son père. La légende prétend que les 72 savants, qui travaillaient chacun de leur côté, auraient tous donnés la même version au mot près des livres sacrés grâce à l’inspiration de l’Eternel. En vertu de ce miracle, Flavius Josèphe attribuera à l’ouvrage le nom qui lui est resté, la Septante (soixante-dix), en hommage au nombre arrondi de ses traducteurs. Ptolémée II montre ainsi toute sa considération pour la culture hébraïque, à la grande joie de l’importante colonie juive d’Alexandrie qui peuple deux de ces cinq quartiers. Elle obtient un meilleur statut que les autochtones égyptiens, quant à eux taillables et corvéables à merci.

De ce fait, une partie des Grecs commence à s’ intéresser à cette religion qui s’accordait mieux que le polythéisme aux philosophies de Platon et d’Aristote, leur point commun étant d’avoir adapté chacune à leur culture la sagesse trouvée dans les écrits perses, mais encore d’intégrer plus efficacement les divinités locales dans une culture commune qu’en les identifiant avec des dieux du panthéon grec, en affirmant que toutes ces incarnations n’étaient en fait que les différents visages d’une seule et même entité : le Dieu unique au cent noms qu’il est interdit de prononcer. Certains se mettent alors à suivre les préceptes de la Loi hébraïque, sans toutefois aller jusqu’à la conversion, essentiellement refroidis par la perspective d’avoir à subir la circoncision à l’âge adulte (les femmes n’avaient pas voix au chapitre, pas plus en matière religieuse que sur aucun des autres aspects de la vie sociale), mais ils étaient quand même reconnus par les Juifs sous le nom de « craignant-Dieu » comme plus proches d’eux que les goyim ou gentils. Les premières communautés chrétiennes iront largement puiser dans ce vivier, lorsque la conversion sera rendue plus accessible par la simple immersion dans l’eau qu’est le baptême.

Cela n’empêche toutefois pas les Séleucides d’imposer finalement leur domination sur la Judée en 198 av JC. Ces derniers accordent eux aussi des privilèges au peuple juif qui permettent l’essor économique de la région et convainc d’autres exilés de rentre de Babylone. Antiochos III va jusqu’à exonérer totalement Jérusalem de tribut pendant trois ans entre 193 et 190 av-JC. Cela change cependant lorsqu’il est défait par les Romains à Magnésie en 189 av-JC. Il est alors contraint de signer la paix d’Apamée qui, outre les pertes territoriales en Anatolie, l’oblige à verser une indemnité de guerre s’élevant à la somme astronomique de 12 000 talents d’argent (1 talent = 25,86 kg. Elle alimente en partie les caisses des Scipions qui concentrent pour la première fois tous les pouvoirs à Rome par l’intermédiaire de Scipion l’Africain ; un exemple qui inspirera ceux qui conduiront la République à sa chute. Les Romains refuseront obstinément d’effacer cette ardoise jusqu’à son paiement intégral. Se servir de la dette comme d’un instrument d’affaiblissement et de domination ne date pas d’hier). Pour réunir ces fonds, il entreprend de piller les temples consacrés aux divinités perses, mais il meurt à Elymaïs au cours d’une de ces tentatives. Son successeur et fils, Séleucos IV, qui a hérité de la dette, en vient à convoiter le trésor du temple de Jérusalem où Onias III est soupçonné d’abriter le fortune d’un opposant pro-lagide, Hyrcan le Tobiade, suite à sa dénonciation par Simon le Benjamite qui s’est vu refusé une charge importante par le Grand prêtre parce qu’il n’appartient pas à la lignée d’Aaron, seule habilitée à exercer les plus hautes fonctions.

Séleucos charge son général Héliodore de mener l’enquête et de confisquer l’argent. Mais ce dernier revient les mains vides, empoisonne le roi et tente de monter sur le trône à sa place. Peut être a-t-il détourné l’argent à son profit ou plus probablement a-t-il trouvé un terrain d’entente avec Onias et Hyrcan qui avaient tout intérêt à déstabiliser le régime séleucide, toujours est-il qu’il s’est retrouvé suffisamment riche pour soudoyer une partie de l’armée et s’assurer de sa fidélité. Cependant, Antiochos IV, frère de Séleucos, rentré de Rome après y avoir été gardé en otage avant d’être échangé avec le fils de Séleucos, fait exécuter Héliodore et succède à son aîné en lieu et place de son jeune neveu Démétrios Ier, héritier légitime que les Romains préfèrent garder autant pour le protéger de son oncle que pour faire son éducation et le gagner à leur cause. Antiochos se laisse alors convaincre de remplacer le pro-lagide Onias par son frère Jason, quant à lui pro-séleucide comme feu son père, au poste de Grand prêtre. Jason a tout bonnement acheté la charge. Il demande à Antiochos l’autorisation de transformer Jérusalem en polis grecque et lui promet d’augmenter le tribut versé par la Judée, ainsi qu’une contribution supplémentaire qu’il compte certainement prendre à Hyrcan le Tobiade. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’hellénisation de Jérusalem est plutôt bien accueillie par une partie non négligeable de la population juive qui a tiré profit de l’essor économique impulsé par les grecs, jusqu’à former ce que nous appellerions de nos jours une bourgeoisie ou une classe moyenne qui, grâce à l’acquisition du statut de citoyen, y voit l’opportunité d’accéder aux postes de pouvoir dont elle était exclue faute de pouvoir attester du bon ancêtre.

Ceux là envoient volontiers leurs fils à l’éphébéion pour qu’ils y suivent une des études supérieures et se rendent avec enthousiasme au gymnase, lieu où, nus et huilés comme le veut la règle, se rencontrent les membres de la bonne société pour s’entraîner et suivre des conférences, mais aussi nouer des liens favorables aux affaires, à l’image des clubs anglais, de la franc-maçonnerie, ou encore des think tanks. Tout cela sans qu’ils ne renient pour autant les préceptes essentiels de la Loi mosaïque, ni ne remettent en cause les institutions politiques. Certains vont cependant trop loin. Ils masquent leur circoncision par des artifices et refusent que leurs fils subissent l’ablation rituelle du prépuce. Ils s’attirent ainsi la colère des Juifs traditionalistes qui voient d’un très mauvais œil cette évolution de la société et se servent de ce prétexte pour obtenir le soutien du bas peuple qui grogne, écrasé d’impôts. Ils ne remportent toutefois pas le succès escompté, du moins dans un premier temps. Ce sont les ambitions de Ménélas, parent de Jason, encore plus fervent partisan de l’hellénisation qui vont mettre le feu aux poudres. Il va voir Antiochos en 172 av-JC et se livre à la surenchère. Le roi, qui a non seulement besoin d’argent pour rembourser les Romains, mais aussi pour financer la campagne contre l’Egypte qu’il projette de mener, accepte de le nommer Grand prêtre. Son frère, Lysimaque commet l’irréparable en 170 av-JC, lorsqu’il vole des vaisseaux sacrés au Temple. Des émeutes éclatent. Lysimaque est pris et tué au cours de l’une d’elles, tandis que Ménélas est traîné en justice devant Antiochos qui paie pour le faire libérer au lieu de le punir. A son retour, il fait assassiner Onias, provoquant la guerre civile avec les partisans de Jason. Victime de ces rivalités, le peuple souffre et s’agite de plus en plus. Ménélas est obligé de faire appel aux troupes séleucides pour s’interposer entre les deux factions et Jason est forcé à l’exil. Le désordre ne cesse pourtant pas complètement et va même en s’amplifiant.

Antiochos, jusque là plus préoccupé par sa campagne égyptienne (où il a d’ailleurs remporté la victoire, mais s’est vu contraint par les Romains de renoncer à ses conquêtes une fois arrivé devant Alexandrie), revient pour tenter de mettre un terme aux troubles en Judée en 168 av-JC. Il ne saisi cependant pas très bien les enjeux. Il pense qu’il lui suffira de déposer Ménélas et de rappeler Jason pour ramener le calme, ce qu’il fait. Mais le vent de révolte continue de souffler. On lui explique alors que le différend ne porte pas tant sur la personnalité du Grand prêtre que sur l’interprétation de la Loi des hellénisants. Le roi prend à ce moment une décision radicale : si c’est la Loi qui pose problème, il n’y a qu’à abolir la Loi. Par conséquent, il pille le Temple qu’il consacre à un autre dieu sémitique, Baal (Zeus selon d’autres, mais il serait étonnant qu’Antiochos ait pu être aussi stupide), et détruit les murailles de la ville. Cela reste sans effet, aussi interdit-il toutes les pratiques religieuses juives l’année suivante, l’observation du Shabbat devient par exemple passible de mort. Son polythéisme ne lui permet pas de comprendre à quel point le culte de Yaweh est fondamental pour l’identité de ce peuple, ce qui lui vaut d’apparaître comme une figure de l’antéchrist dans les saintes écritures. Mal lui en prend, car le mouvement de la population jusque là diffus se trouve un chef en la personne de Mattathias, lorsque ce dernier refuse de sacrifier au dieu païen, tue l’officier grec qui voulait l’y obliger, ainsi qu’un Juif qui avait obéi à l’injonction et s’enfuit avec ses fils dans la montagne d’où il organise la rébellion qui commence une guérilla dirigée tout autant contre les séleucides que contre ses coreligionnaires trop hellénisés. C’est le début de la révolte des Maccabées.

La révolte des Maccabées

Elle remporte plusieurs victoires au cours des années 166-165 av-JC qui entraînent le retrait momentané des troupes séleucides à Antioche et lui permettent de s’installer à Jérusalem, bien que la garnison grecque continue d’occuper la citadelle, l’Acra, ainsi que de rendre le Temple au culte de Yaweh (événement célébré par la fête de Hanoucca), mais elle profite surtout de la déliquescence de l’état séleucide qui s’engage à la mort d’Antiochos IV à l’automne 164 av-JC (alors qu’il venait de lancer une tentative de réconciliation au printemps en levant l’interdiction de la religion juive et en promettant l’amnistie aux rebelles qui regagneraient leurs foyers), ce qui provoque l’affrontement de deux de ses généraux qui se disputent la régence, Antiochos V qui a succédé à son père n’étant âgé que de neuf ans, puis de l’intervention diplomatique des Romains, qui se prononcent non seulement en faveur des Juifs, mais libèrent Démétrios Ier, qui revient et assassine son jeune cousin avant de monter sur le trône, et enfin de l’offensive parthe à l’ouest de l’empire Séleucide, pour conduire la Judée vers l’indépendance.

Cela ne va pas sans mal. Les Maccabées remportent de nouvelles victoires, mais ils subissent aussi des défaites et déplorent des pertes. Ainsi, Eléazar frère de Judas, qui a succédé à son père Mattathias, mort de maladie en 166 av-JC, est tué en 162 av-JC. La révolte baisse toutefois d’intensité cette même année, après que Ménélas ait été exécuté et Alcime, certes hellénisé mais beaucoup plus modéré, est désigné par Antiochos V pour lui succéder. Cette nomination est favorablement accueillie par la population, mais Alcime s’illustre rapidement par sa cruauté. Il est chassé du poste de Grand prêtre moins d’un an après y avoir accédé. Il ne renonce cependant pas, mais fait appel à Démétrios, monté sur le trône entre temps, qui lui envoie le gouverneur de Syrie, Bacchidès avec une armée et le rétablit dans sa fonction. Pensant qu’il a stabilisé la situation, Bacchidès quitte la Judée à l’hiver 161-160 av-JC. Mais Alcime continue de régner par la terreur, ce qui pousse les Juifs hellénisants les plus modérés à se rapprocher de Judas. Les deux factions trouvent alors un accord et Simon, un autre des frères Maccabée, bat Alcime qui est forcé de se réfugier en Syrie. Il revient avec une nouvelle armée, menée par Nicanor. Elle subit aussi la défaite, Nicanor est même tué dans la bataille. Bacchidès reprend alors les choses en main et s’impose à la bataille d’Elasa au cours de laquelle Judas trouve la mort ; son frère Jonathan lui succède. Ce dernier est contraint de se réfugier dans le désert, tandis qu’Alcime, qui bénéficie cette fois-ci de la protection d’une importante garnison, est à nouveau maître de Jérusalem. Il meurt quelques mois plus tard, victime d’une paralysie, en 159 av-JC. Personne n’est nommé pour le remplacer.

Jonathan et ses partisans regagnent petit à petit du terrain, tant et si bien que Bacchidès est forcé d’intervenir à nouveau en 157 av-JC. Mais il ne parvient pas à prendre la forteresse de Bethbasi où le rebelles se sont retranchés. Pour sortir de cette impasse, les deux partis s’accordent, officiellement ou tacitement, pour établir une trêve. Les choses ne semblent plus évoluer significativement jusqu’en 152 av-JC, sans doute pour éviter une intervention de Rome, avec qui Jonathan a conclu une alliance. A ce moment, la guerre civile éclate entre Démétrios II et Alexandre Balas, un usurpateur qui revendique le pouvoir avec le soutien du souverain lagide égyptien, Ptolémée VI, qui doit aux Romains d’avoir retrouvé son trône. Jonathan est d’abord sollicité par Démétrios. Pour s’assurer de sa fidélité alors qu’il est obligé de retirer ses troupes de Judée pour faire face à la menace, il permet à Jonathan de recruter une armée et de s’installer à Jérusalem. Mais Alexandre Balas lui fait une offre encore plus avantageuse : il lui accorde le titre de Grand prêtre, ainsi que ceux de gouverneur civil et militaire. Dès lors, on peut considérer que la Judée a acquis son indépendance de fait. Alexandre Balas finit par réussir à tuer Démétrios Ier et à prendre sa place en 150 av-JC. L’Empire séleucide n’a cependant pas résisté à cette période d’anarchie. Il a volé en éclats avec la proclamation d’indépendance de l’Atropatène, de la Médie, de l’Elymaïde et de la Perse qui ne tardent pas à être envahies par les armées parthes du roi Mithridate Ier. Incapable de rétablir l’unité, Alexandre Balas perd le soutien de l’Egypte qui lui préfère à présent Démétrios II, fils de Démétrios Ier. Pour sceller l’alliance, il épouse la fille du pharaon lagide, Cléopâtre Théa, jusque là mariée avec Alexandre Balas.

Jonathan reste quant à lui fidèle à Alexandre Balas, en 147 av-JC, il bat même Apollonios, un lieutenant de Démétrios II, et se voit attribuer le territoire d’Eqrôn en récompense pour le service rendu. Cela n’empêche pas Démétrios II d’éliminer Alexandre Balas et de monter sur le trône en 145 av-JC. Les troubles ne cessent pas pour autant, Diodote Tryphon, continue la lutte au nom d’Antiochos VI, fils d’Alexandre Balas et de Cléopâtre Théa âgé de deux ans. De son côté, Jonathan tente de s’emparer de la citadelle de Jérusalem dont il fait le siège. Dénoncé auprès de Démétrios II, il se rend à Ptolémaïs (Acre) pour négocier avec le nouveau roi. Il se voit confirmé comme Grand prêtre et obtient même une exonération de tribut pour la Judée, ainsi que l’attribution de nouveaux territoires qui doublent presque l’étendue de surface sous son autorité. Il réprime alors l’insurrection des partisans de Tryphon. Il change encore une fois son fusil d’épaule après le départ de Démétrios pour sa guerre contre les Parthes et l’entrée de Tryphon à Antioche où il fait couronner Antiochos VI. Tryphon le confirme dans sa charge, entérine son pouvoir sur les territoires promis par Démétrios et nomme son frère Simon stratège de la côte phénico-philistine. Jonathan prend alors la tête d’une armée séleucide qui soumet Ashkelon et Gaza, puis bat des soutiens de Démétrios en Judée, avant d’en faire autant avec des Arabes zabadéens et de se rendre maître de Damas. Tryphon se méfie cependant de son nouvel allié. Il le convainc de venir le rencontrer à Ptolémaïs où il massacre sa garde et fait Jonathan prisonnier. Simon se fait aussitôt désigner chef de Jérusalem et va attendre Tryphon dans la plaine avec son armée. Ce dernier prétend qu’il a procédé à l’arrestation de Jonathan parce qu’il refusait de payer le tribut, et réclame 100 talents d’argent et les deux fils de Jonathan en échange de sa libération. Il obtient sa rançon, mais manque à sa parole. Il tente ensuite une expédition pour s’emparer de Jérusalem, mais renonce en raison du mauvais temps et de la présence de Simon. Jonathan est exécuté peu après, en 143 av-JC. Par conséquent, Simon revient vers Démétrios à qui il demande l’autonomie de la Judée (ce qui ne veut pas dire l’indépendance, qu’aucun souverain séleucide, réclamant tous le paiement du tribut, ne reconnaîtra jamais). Le roi séleucide la lui accorde, fait retirer ses troupes de la citadelle de Jérusalem, ce qui conduit Simon à se faire proclamer Grand prêtre, stratège et ethnarque à titre héréditaire en 140 av JC. Cela signe le véritable acte de naissance de l’Etat hasmonéen. C’est la dernière fois où les Juifs ont bénéficié d’un territoire à eux, avant la création d’Israël en 1948 (à l’exception notable du cas des Khazars, tribu turque sans aucun lien avec les hébreux, qui se seraient quant à eux convertis au judaïsme de leur propre initiative au courant du huitième siècle de notre ère pour éviter de tomber sous la coupe des chrétiens de l’Empire byzantin d’un côté ou sous celle des musulmans du Califat de Bagdad de l’autre ; leur territoire se trouvant à la frontière entre ses deux grandes puissances de l’époque, dans le Caucase, entre Mer Noire et Caspienne. Leur passage à une religion du Livre, ainsi que leur position stratégique leur assurait la bienveillance relative de ces deux entités, comme ils protégeaient d’une part les chrétiens d’une invasion musulmane par voie de terre et empêchaient d’autre part les Rhus -que nous appelons Vikings- de venir faire des razzias chez les musulmans. Il se pourrait bien que la plupart des Juifs ashkénazes soient les descendants de ce peuple dont on perd la trace au milieu du 13ème siècle).

Le royaume hasmonéen

En 134 av-JC, Simon et deux de ses fils sont assassinés par son gendre, Ptolémée, sans doute à l’instigation d’Antiochos VII (frère de Démetrios II, parvenu sur le trône séleucide après que Cléopâtre Théa, outrée d’avoir appris que Démétrios s’était marié en captivité avec la fille de Mithridate, Rhodogune, l’ait épousé en 138 av-JC). Ptolémée est cependant battu par Jean Hyrcan Ier, qui succède à son père grâce au soutien de l’armée. Antiochos VII parvient quand même à s’emparer de Jérusalem trois ans plus tard, ce qui oblige Hyrcan à se soumettre, à payer le tribut, à fournir des otages, ainsi que des troupes qui participent à la guerre contre les Parthes. Antiochos est tué au cours de cette campagne, en 129 av-JC et Démétrios II, libéré, retrouve sa place pour un temps avant d’être assassiné par Cléopâtre Théa en 125 av-JC, alors qu’il tentait de fuir l’avancée des troupes d’Alexandre Zabinas, un nouvel usurpateur soutenu par le souverain lagide, Ptolémée VIII. Hyrcan profite de cette période de troubles, non seulement pour reprendre son indépendance dès 129 av-JC, mais encore pour pour agrandir son territoire. Il conquiert tout d’abord une partie de la Tansjordanie en 128 av-JC, puis l’Idumée et la Samarie en 125 av-JC. Il se retrouve alors à la tête d’un état où le judaïsme n’est pas la religion de la majorité de la population.

Le Grand prêtre choisit la conversion comme solution. Si les habitants de Transjordanie et de Samarie le font de leur plein gré, ceux-ci pratiquant déjà la circoncision, le shabbat et reconnaissant la Torah (le Pentateuque) comme livre sacré, mais pas le Talmud, ni la suprématie du Temple de Jérusalem, comme ils ont été exclus de sa reconstruction au retour de l’exil à Babylone, ce qui fait qu’ils étaient considérés comme païens par la Judée (le schisme entre le royaume de Juda et celui d’Israël -la Samarie- remonterait au roi Salomon selon la Bible, mais aucune donnée archéologique fiable ne permet de confirmer qu’il ait vraiment existé, ni que le deux royaumes aient réellement formé une entité unique), les Iduméens sont convertis de force, ceux qui refusent d’abandonner le culte de leur dieu national, Qos, sont expulsés du pays et vont s’installer dans la vallée du Nil. Sa politique change donc radicalement de la tolérance religieuse prônée par les Grecs ; le Temple des Iduméens sera détruit en 108 av-JC. Cela provoque un regain de tension dans la société juive qui se divise une nouvelle fois en deux partis antagonistes, les pharisiens, issus de la classe moyenne, plutôt favorables à une séparation des pouvoirs politiques et religieux, et sadducéens, représentants de la classe sacerdotale pour qui ils sont absolument indissociables. Le tout exacerbé par la pression fiscale nécessaire au financement des guerres.

La mort d’Hyrcan, en 104 av-JC, n’arrange pas les choses, au contraire, la maladie du pouvoir qui ronge les dynasties séleucides et lagides gagne les Hasmonéens. Son fils et successeur, Aristobule, prend le titre des rois grecs, basileus, fait exécuter l’un de ses frères, Antigone, et met les autres en prison, ainsi que sa mère qu’il laisse alors mourir de faim. Dès lors, il ne serait pas étonnant qu’une partie de la population, en l’occurrence les esséniens, ait commencé à craindre qu’une punition divine vienne s’abattre sur elle pour ces péchés et prié pour la venue d’un homme providentiel à même de rétablir l’harmonie. Aristobule meurt un an seulement après être entré en fonction (de mort naturelle?), non sans avoir conquis et judaïsé la Galilée. Sa femme, Salomé Alexandra, parvient néanmoins à calmer le jeu. Elle fait libérer les frères d’Hyrcan, puis épouse l’un d’eux, Alexandre Jonathan ou Jannée, qui devient par conséquent chef de l’Etat hasmonéen. Le règne de ce dernier est marqué par la poursuite des conquêtes, mais aussi par la répression féroce du mouvement d’opposition conduit par les pharisiens.

Quand Jannée attaque Ptolémaïs (Acre) avec son armée supplée par des mercenaires, la ville appel à son secours Ptolémée IX, le souverain lagide déposé par sa mère Cléopâtre III après qu’il ait tenté de l’assassiner, alors en exil, qui voit là l’opportunité de se constituer un fief qui lui permettra de retrouver les forces nécessaires pour affronter son frère Ptolémée X qui l’a remplacé sur le trône d’Egypte (le parallèle avec l’action que mènera Jules César une quarantaine d’année plus tard pour évincer son rival Pompée est assez frappant. Il prétendra répondre à la demande des tribus gauloises menacées par l’invasion des hordes germaines pour imposer sa domination sur toute la région et accroître sa puissance avant de se lancer à la conquête du pouvoir à Rome. Les divisions au sein de la société gauloise devaient beaucoup ressembler à celles qui rongeaient le Moyen-Orient. Compte tenu des technologies de l’époque, on peut considérer que la crise économique, politique et morale était aussi mondiale que celle qui nous frappe de nos jours). Cette intervention force Jannée à reculer de plus en plus en Galilée avant d’être battu sur les bords du Jourdain. Il joue alors la carte politique, fait appel à Cléopâtre III, qui contraint son fils indigne à se retirer à Chypre en 102 av-JC. Jannée se tourne ensuite vers la Jordanie où il remporte plusieurs succès avant de subir un gros revers, au cours duquel une grande partie de son armée est exterminée, qui lui fait perdre tout le terrain gagné. Cela ne refroidit pas pour autant ses ardeurs guerrières. Il reprend l’offensive le long de la côte philistine, s’empare de Rafah, descend plus au sud jusqu’à Rhinocolure, puis revient au nord, à Anthédon. Gaza se trouve alors encerclée. Elle tombe en 96 av JC, après un siège d’un an. Irrité par cette résistance obstinée, Jannée massacre une partie de la population.

Cette même année, le mécontentement des pharisiens éclate au grand jour. Ils prennent pour prétexte une bévue du Grand prêtre lors d’un rituel de la fête de Souccot pour contester sa légitimité à la charge sacerdotale suprême. Des émeutes éclatent à Jérusalem. Jannée les réprime sans pitié ; 6 000 personnes y auraient alors perdu la vie. La révolte continue cependant à couver. Il repart cependant sans plus attendre pour la Transjordanie où il compte prendre sa revanche. Il soumet le pays de Galaad et fait raser Amathonte, mais il reperd tout alors qu’il se dirige vers le plateau du Golan, où le roi des Nabatéens, Obodas Ier, parvient à le prendre en embuscade dans une gorge profonde où son armée est totalement anéantie. Il réussit quant à lui à s’en échapper et à retourner à Jérusalem. Ce nouvel échec calme ses ardeurs guerrières pour un temps.

En 88 av-JC, il propose aux pharisiens de négocier pour reconstituer ses forces. Ces derniers refusent catégoriquement la proposition, ils s’allient au contraire avec le séleucide Démétrios III. La coalition bat Jannée aux environs de Sichem, mais peu après, les 6 000 pharisiens quittent l’armée de Démétrios qui rentre aussitôt en Syrie. Ce retrait permet à Jannée de poursuivre les traîtres et de les prendre à Bémésélis. Huit cents d’entre eux sont ramenés enchaînés à Jérusalem, puis crucifiés pendant que leurs femmes et leurs enfants sont égorgés sous leurs yeux, alors que Jannée participe à un banquet en assistant au spectacle. Suite à cette horreur sans nom, huit mille opposants s’enfuient du pays.

En 84 av-JC, Jannée échoue dans sa tentative d’empêcher le passage en Judée de l’armée du successeur de Démétrios, Antiochos XII, qui part en campagne contre Arétas III, roi des Nabatéens tout juste monté sur le trône. Arétas remporte une victoire au cours de laquelle Antiochos est tué, mettant fin à l’empire séleucide. Puis il lance une campagne contre la Judée et bat Jannée près d’Adida. L’installation d’Arétas à Damas sert plutôt Jannée. Elle lui permet de brandir le spectre de l’invasion et de la perte de souveraineté que les divisions internes pourraient favoriser, et de prôner l’union nationale pour faire face à ce danger. Il repart l’année suivante pour sécuriser la frontière, occupe Gerash, puis s’empare de la Décapole et du Golan. Le conflit avec les Nabatéens dure jusqu’à la fin de sa vie en 76 av-JC où il succombe à la maladie lors du siège de Ragaba. Mais juste avant cela, il reconnaît que l’aide des pharisiens lui a été précieuse dans la défense du pays, leur permet d’entrer au Conseil et opère à une séparation de fait des pouvoirs en léguant la royauté à sa femme, Salomé Alexandra, qui ne peut être aussi Grand prêtre en raison de son sexe. Elle nomme Hyrcan II, son fils aîné, à ce poste. Bien que l’historien Flavius Josèphe affirme qu’elle s’est alliée aux pharisiens sur le conseil de Jannée, on peut penser que c’est plutôt elle qui suggérait depuis longtemps à son mari d’appliquer une stratégie d’apaisement entre les deux partis antagonistes, voire qu’elle qu’elle s’est emparée du pouvoir par une sorte du coup d’état en douceur dans ce but, mais aussi pour éviter l’affrontement de ses fils. Elle y parviendra tant bien que mal jusqu’à sa mort.

En effet, une fois les pharisiens entrés dans les bonnes grâces de Salomé, ils ne ne pardonnent pas à leurs adversaires les violences qu’ils ont subi, mais éliminent les leaders sadducéens qu’ils tiennent pour responsables. Ce n’est pas sans rappeler la lutte entre optimates et populares à Rome et son lot de proscriptions. Les pharisiens commencent par les faire exécuter, mais les sadducéens trouvent vite un défenseur en la personne du second fils de Salomé, Aristobule II, qui plaide auprès de sa mère en faveur de leur bannissement plutôt que de leur mise à mort. Il obtient gain de cause et certains ne sont même pas obligés de quitter le pays, mais relégués dans des forteresses loin de Jérusalem. Ils se rassemblent alors autour d’Aristobule qui se constitue ainsi une armée. Salomé fait emprisonner la femme et les fils d’Aristobule pour réfréner ses ambitions, mais lui laisse le commandement de l’armée. Lorsqu’elle meurt en 67 av-JC, la guerre civile devient inévitable. Les partisans d’Hyrcan sont écrasés près de Jéricho ; lui-même et ceux qui lui restent fidèles se retrouvent assiégé dans le Temple de Jérusalem, avec la famille d’Aristobule en otage. Les deux frères parviennent alors à un accord, à Hyrcan le poste de Grand prêtre et à Aristobule, la royauté. Le tout est scellé par le mariage entre la fille d’Hyrcan et le fils d’Aristobule. Un schéma assez similaire unira bientôt Pompée et Jules César.

Le pacte à l’air solide, mais il n’est pas du goût de l’Iduméen Antipater. Ce gouverneur d’Edom parvient à convaincre Hyrcan qu’il n’a pas à partager le pouvoir. Ils s’enfuient ensemble à Pétra où ils demandent l’aide d’Arétas III en échange de concessions territoriales. Leurs forces conjuguées reviennent un peu plus tard en Judée, et c’est au tour d’Aristobule d’être assiégé dans le Temple. Seule l’intervention de Rome par l’intermédiaire de Pompée en 63 av-JC mettra fin au conflit entre les deux frères, mais ce sera aussi le début de la fin de l’indépendance pour le royaume hasmonéen, moins d’un siècle après qu’il l’ait acquise. L’attitude actuelle d’Israël dominée par la hantise de voir un jour le pays disparaître s’explique en partie par ce précédent historique.

La domination romaine

Quand le lieutenant de Pompée, Aemilius Scaurus, arrive à Damas, Hyrcan et Aristobule lui envoient tous deux des ambassadeurs plaider chacun leur cause. Le Romain opte pour Aristobule, à la fois le plus riche, le trésor du Temple étant à sa disposition, et le plus difficile à déloger. La simple menace d’intervention des troupes romaines à Jérusalem suffit à convaincre Antipater et Arétas de lever le siège. En récompense, Pompée, arrivé lui aussi dans la région, reçoit d’Aristobule un cadeau somptueux d’une valeur de 500 talents. Antipater vient alors à sa rencontre pour lui demander un arbitrage plus éclairé. Pompée convoque les deux frères pour qu’ils s’expliquent, mais il ne rend toutefois pas immédiatement son verdict bien qu’il ait déjà sûrement une préférence pour Hyrcan qu’il juge plus faible de caractère. Il prend pour prétexte une expédition contre les Nabatéens pour entrer en Judée et demande à Aristobule de lui livrer toutes ses forteresses. Aristobule s’exécute sur le champ, ce qui ne l’empêche pas d’être fait prisonnier peu après, à Jéricho. Pompée le contraint alors à écrire une lettre aux prêtres de Jérusalem pour qu’ils lui livrent la ville. Ces derniers refusent d’obtempérer tant que leur chef reste otage et se barricadent dans le Temple. Pompée les assiège pendant trois mois avant d’obtenir une victoire qui se solde par un bain de sang. Le lendemain, il commet le sacrilège de pénétrer en personne dans le saint des saints, où seul le Grand prêtre est autoriser à entre une fois par an, et constate qu’il est quasiment vide. Il nomme Hyrcan II Grand prêtre le jour suivant, exile Aristobule et sa famille à Rome, et fait raser les murailles de Jérusalem. Ce n’est toutefois pas à Hyrcan qui n’a plus le droit d’user du titre de roi que revient le pouvoir réel, mais à Antipater, l’Iduméen nouvellement converti au judaïsme, probablement jugé plus fiable, car à l’écart des querelles dogmatiques et dynastiques. La Judée est dès lors soumise au paiement annuel du tribut à Rome. En dehors d’Edom, les autres territoires conquis sont rendus à leurs habitants et intégrés à la province romaine de Syrie. L’indépendance du royaume hasmonéen n’est plus qu’un souvenir.

Les partisans d’Aristobule ne continuent pas moins de contester l’autorité d’Hyrcan et Antipater. Ils se révoltent en 58 av-JC, lorsqu’un fils de leur leader, Jonathan Alexandre II, parvient à s’échapper de Rome et à rejoindre la Judée. Il chasse Hyrcan de Jérusalem et se proclame roi. Cela ne dure pas. Hyrcan fait appel au gouverneur romain de la province de Syrie, Gabinius, qui réprime la révolte, fait prisonnier Alexandre et remet le tandem en place. La répression s’abat une nouvelle fois sur les fidèles d’Aristobule en 54 av-JC, lors du passage de Crassus qui voit en eux de possibles alliés des Parthes qu’il part combattre. Sa mort à la bataille de Carrhes encourage le soulèvement de la population. Il est tout aussi brutalement réprimé par Cassius Longinus, partisan de Pompée et futur assassin de Jules César qui s’alliera à Brutus dans la guerre dite des libérateurs.

Les adversaires d’Hyrcan et Antipater voient l’occasion de revenir aux affaires avec la guerre qui oppose leur protecteur Pompée à Jules César. Aristobule est libéré et deux légions lui sont confiées. Il est empoisonné par les amis de Pompée avant même son départ pour la Syrie, pendant que son fils Jonathan Alexandre II est égorgé à Antioche. A la mort de Pompée, assassiné en Egypte peu après sa défaite à Pharsale en 48 av-JC, Hyrcan et Antipater se retrouvent en position délicate. Aussi n’hésitent-t-ils pas à exhorter les Juifs d’Alexandrie à aider César qui est assiégé dans la ville, tandis qu’Antipater prend lui-même la tête d’une armée qui se rend en Egypte rompre l’encerclement. En récompense pour cette aide, César confirme Hyrcan comme Grand prêtre et le nomme éthnarque des Juifs alors qu’Antipater devient administrateur de Judée, ainsi qu’il autorise la reconstruction des murailles de Jérusalem. Cela lui permet de nommer ses fils, Phasaël et Hérode, stratèges, de Jérusalem pour le premier et de Galilée pour le second. Celui-ci s’attire les foudres de l’élite sacerdotale lorsqu’il fait exécuter Ezéchias, le chef des insurgés galiléens. Hyrcan est alors obligé de convoquer Hérode pour qu’il s’explique, puis de le faire comparaître devant le Sanhédrin, qui tient à la fois lieu d’assemblée législative et de cour suprême, qui l’acquitte sous l’influence des pharisiens et du gouverneur romain de Syrie, Sextus César qui le nomme de surcroît stratège de Coelé-Syrie et de Samarie.

Puis arrive l’assassinat de Jules César aux ides de mars 44 av-JC. Antipater et Hérode se rangent sans hésiter aux côtés de Caecilius Bassus, gouverneur de Syrie lié au parti des césaricides qui exige d’eux 700 talents pour financer la guerre qui se profile. Mais la région gouvernée par Malchius tarde à verser son écot de 100 talents. Cassius et ses troupes en prennent le chemin, mais font demi-tour après qu’Antipater se soit acquitté du tribut exigé. Il paie pour s’assurer de rester en fonction. Malchius qui ambitionne de le remplacer l’empoisonne en 43 av-JC, avant d’être lui-même assassiné à Tyr par Hérode, avec la complicité de Cassius qui l’a nommé intendant de Syrie. Ce dernier et le gros des légions partent combattre Octave et Marc Antoine un peu plus tard ; Hérode se retrouve seul. Les troubles en Judée refont surface. Un fils d’Aristobule, Antigone II Mattathiah, en profite pour tenter de faire son retour, avec l’aide de Marion, le tyran de Tyr, chez qui il est réfugié, sous le regard complaisant de Fabius, le gouverneur romain qui n’a de toute façon pas les moyens de s’y opposer. Ils parviennent à s’emparer d’une partie de la Galilée, mais Hérode parvient toutefois à repousser leur avance en Judée. En signe de gratitude pour cette protection, Hyrcan promet la main de sa petite fille, Myriam (prénom hébreu qui donne Marie en français) ou Mariamne l’Hasmonéenne, à Hérode, ce qui le fera entrer dans la famille royale ; mais avant cela, il doit répudier sa femme, Doris.

Après la victoire d’Octave et Marc Antoine et la mort de Cassius et Brutus à Philippes, des délégations juives viennent se plaindre de la gouvernance d’Hérode et de Phasaël auprès d’Antoine à qui revient la partie orientale du territoire romain. Hérode prend les devants et va lui aussi le voir, avec dans ses bagages une somme si faramineuse que son frère et lui auront désormais le titre de tétrarque. Cette politique de pots de vin pèse évidemment sur les épaules du peuple qui doit payer. En 40 av-JC, les Parthes passent à l’offensive. Ils prennent le contrôle de la Syrie sans avoir à livrer bataille, grâce à la présence à leurs côtés du fils de Titus Labienus (le meilleur lieutenant de César pendant la guerre des Gaules qui a choisi Pompée lors de la guerre civile pour rester dans la légalité), Quintus Labienus, qui a trouvé refuge en Parthie après la défaite de Philippes et a réussi à convaincre la garnison romaine d’épouser sa cause, et offrent leur soutien à Antigone II Mattathiah contre Hyrcan. Les deux partis s’affrontent à Jérusalem. Les Parthes proposent à Hérode et Phasaël de se rendre auprès du satrape Barzapharnès pour négocier la paix. Hérode refuse, mais son frère et Hyrcan acceptent de se déplacer. Ils sont fait prisonniers. Constatant qu’il a été dupé, Phasaël se suicide, tandis qu’Hyrcan est emmené en captivité à Babylone, non sans qu’on lui ait coupé une oreille, mutilation qui l’empêche de revendiquer le poste de Grand prêtre, celui-ci se devant d’être exempt de toute infirmité. Antigone II Mattathiah le remplace à cette charge, ainsi qu’il obtient le droit de porter le titre de roi, mais la restauration de l’indépendance est en fait une illusion, comme il exerce son pouvoir sous la tutelle des Parthes. Hérode parvient quant à lui à sortir de Jérusalem avec 9 000 de ses hommes, échappe à une embuscade, met sa famille, dont Mariamne avec qui il se fiance, en sécurité dans la forteresse de Massada et s’en va quérir de l’aide auprès des Nabatéens à Pétra. Ils ne lui en offrent pas, pas plus qu’aucun roi de la région. Aussi part-il pour Alexandrie, puis pour Rome où il trouve Antoine et Octave, Ceux-là lui font bon accueil, et le Sénat romain le proclame roi de Judée en décembre 40 av-JC, bien qu’il ne soit pas d’ascendance royale.

Le règne d’Hérode

En 39 av-JC, Publius Venditius Bassus est envoyé en Orient. Sa mission principale est d’éliminer Quintus Labienus. Il s’en acquitte, puis bat et tue le roi parthe Pacorus Ier à la bataille de Gindarus. Cela permet à Hérode d’entamer la reconquête. Il débarque au nord, à Ptolémaïs, ville qui a résisté à l’invasion parthe, où l’attendent des troupes, puis, avec l’appui des légions, il descend le long de la côte jusqu’à Joppé avant de libérer l’Idumée, son pays d’origine. Il se dirige ensuite à Massada où il récupère sa famille, puis remonte vers le nord par l’intérieur des terres et prend la Samarie. Il doit cependant renoncer à attaquer Jérusalem, à cause des réticences du général romain Silo. Il se charge alors de la Gallilée où il élimine la résistance à l’hiver 38 av-JC. Il quitte alors ses troupes pour aller se plaindre auprès d’Antoine de l’attitude de ses lieutenants, le commandement revient par conséquent au gouverneur de Syrie, Sosius. En son absence, les Galiléens se révoltent et noient les chefs de son armée dans le lac de Tibériade, tandis que son frère, Joseph, trouve la mort dans une embuscade près de Jéricho. Les deux légions de Sosius lui permettent de reprendre le contrôle de ces territoires. Au printemps de 37 av-JC, il peut enfin s’atteler au siège de Jérusalem. Il donne ses ordres, puis s’absente à nouveau quelques jours, pour épouser Mariamne qui lui donnera un accès légitime au trône après la victoire. La ville tombe début juillet. Antigone II Mattatiah se rend à Sosius qui l’envoie à Antoine à Antioche, malgré les protestations d’Hérode qui voulait l’exécuter sur le champ. Antoine s’en charge contre rémunération. Il fait décapiter Antigone, un mode d’exécution infamant pour un roi, les chefs ennemis capturés par les Romains étant d’ordinaire étranglés lors du triomphe. Ce supplice inédit pour un personnage de haut rang devait ternir la mémoire d’Antigone et redorer le blason d’Hérode qui prend dans la foulée le titre de roi des Juifs. 45 membres de Sanhédrin qui ont soutenu Antigone sont eux aussi exécutés.

Il parvient à faire libérer Hyrcan qui revient à Jérusalem, mais, comme celui-ci ne peut plus exercer la fonction de Grand prêtre, il nomme à ce poste le frère de Mariamne, Aristobule III, âgé de 17 ans seulement. L’apparition du jeune homme lors de la fête des Tabernacles de 36 av-JC provoque la liesse de la foule qui l’acclame comme le nouveau David. Cette popularité pose un double problème à Hérode. Il craint d’une part que l’aristocratie sacerdotale s’en serve pour fomenter une révolte contre lui, ce qui provoquerait immanquablement l’intervention romaine et probablement son éviction devant son incapacité à faire régner l’ordre, mais sa sœur, Salomé, qui déteste les Hasmonéens, le pousse de plus à croire que sa belle-mère, Alexandra, ainsi qu’Hyrcan complotent avec Cléopâtre, la reine lagide d’Egypte qui rêve de s’approprier la Judée, afin d’inciter Marc Antoine à faire d’Aristobule son favori à son détriment. Les deux femmes auraient planifié une entrevue entre le jeune Grand prêtre et le Romain à Alexandrie, ce à quoi Hérode se serait opposé en prétextant un risque d’émeute en cas de départ de son beau-frère de Judée. Il prend donc la décision d’éliminer Aristobule et le fait noyer dans une piscine lors d’une fête au palais de Jéricho (cet épisode combiné à la décapitation d’Antigone Mattathiah pourrait être à l’origine du récit biblique qui raconte qu’une autre Salomé, fille d’Hérodiade, aurait obtenu la tête de Jean le Baptiste, après avoir exécuté une danse lascive devant son roi de père, Hérode fils d’Hérode ; une con-fusion classique des événements dans la transmission orale. La danse fait quant à elle référence au livre d’Esther). Il fait croire à un accident et ordonne des funérailles en grandes pompes où il paraît éploré ; mais personne n’est vraiment dupe. Il nomme Grand prêtre un certain Hananel, originaire de Babylonie ; pas moins de huit Grands prêtre se succéderont durant son règne, de préférence étrangers, égyptiens ou babyloniens. Le crime est cependant dénoncé par Alexandra à Marc Antoine qui convoque Hérode pour une explication. Il sauve une fois de plus sa tête grâce à un pot de vin dont Marc Antoine a fort besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes en 35 av-JC, après son échec de l’hiver 36-37 av-JC. A son retour, Hérode fait emprisonner Alexandra, mais aussi exécuter Joseph, le mari de Salomé qu’elle accuse d’avoir eu une relation coupable avec Mariamne, qui est quant à elle pour l’instant épargnée bien qu’elle se soit insurgée contre le meurtre de son frère et l’emprisonnement de sa mère.

En 31 av-JC, Cléopâtre tente de pousser Hérode à la faute. Elle obtient enfin d’Antoine une partie de son territoire, Jéricho, et encore que les Nabatéens lui paient un tribut. Ceux-ci cessent bientôt de le verser, aussi exige-t-elle du roi de Judée qu’il leur fasse la guerre, ce qu’Hérode fait. Puis vient la défaite d’Antoine contre Octave à Actium. Hérode le rencontre à Rhodes après s’être imposé contre les Nabatéens. Il voit sa royauté confirmée et son territoire s’agrandir, il récupère entre autres Jéricho et la Samarie. La prise du pouvoir par le seul Octave est un événement déterminant dans la création du christianisme. Il deviendra en effet non seulement Princeps Senatus dès 28 av-JC, mais il recevra de plus le cognomen d’Augustus, Auguste, en 27 av-JC, un terme jusque là réservé au domaine religieux, qui servait uniquement à qualifier des dieux ou des temples et non des êtres humains. Avec la construction de temples dédiés à Jules César et à sa personne, surtout en Orient, il instaure le culte de l’Empereur, bien qu’il refuse d’être divinisé de son vivant. L’invention du christianisme et son essor en Asie peuvent donc s’interpréter comme une forme de réaction et de résistance au culte impérial, séduisantes pour les « Grecs », qui font que les Romains verront les premiers chrétiens comme des terroristes potentiels, désireux de renverser le pouvoir.

Ce changement politique à Rome arrange bien Hérode. Non seulement il n’a plus rien à craindre du côté de l’Egypte qui devient le domaine réservé d’Octave après la mort de Cléopâtre, mais il peut aussi être rassuré par la volonté du Romain d’apaiser ses relations avec les Parthes. Ses ennemis n’ont donc plus d’alliés susceptibles de leur apporter de l’aide de l’extérieur. Il n’a par conséquent plus besoin de les ménager et fait mettre à mort Hyrcan. En 29 av-JC, c’est au tour d’un autre membre de la dynastie hasmonéenne d’être exécuté, sa propre femme, Mariamne. Cette fois-ci, Salomé a réussi à persuader son frère que la reine avait pris part à un complot visant à l’empoisonner. Il la fait tuer sous le coup de la colère, mais le meurtre de son épouse bien aimée l’affecte énormément et le conduit au bord de la folie, comme il demande plusieurs fois à la voir, oubliant qu’elle est morte. En 28 av-JC, il fait assassiner Alexandra. Plusieurs de ses proches subissent le même sort, toujours suite aux accusations de Salomé. Lorsqu’Hérode s’oppose à son divorce avec son second mari, Costobar, car il contreviendrait aux traditions juives (la Salomé, fille d’Hérodiade est victime de la même accusation dans la Bible, ce qui confirme la confusion des deux personnages), elle le dénonce pour ce qu’il a laissé échapper des parents éloignés d’Hyrcan lors du siège de Jérusalem de 37 av-JC contrairement aux ordres qu’il avait reçu du roi de verrouiller la ville, et qu’il leur encore trouvé un refuge, en Idumée, qui plus est. Hérode retrouve tous ces gens et les fait périr, ainsi que Costobar. Les assassinats politiques cessent ensuite pendant plusieurs années.

Le retour de Rome où ils ont été éduqués des fils d’Hérode et Mariamne, Alexandre et Aristobule IV, inquiète Salomé. Elle craint surtout qu’ils veuillent se venger d’elle qui a fait tué leur mère une fois qu’il sera au pouvoir, bien qu’Aristobule ait épousé sa fille Bérénice. Aussi décide-t-elle de passer une alliance avec Antipater, le fils qu’Hérode a eu avec Doris. Le roi envisage alors d’exclure les deux héritiers hasmonéens de sa succession, mais il se heurte à l’opposition de l’empereur Auguste qui refuse catégoriquement cette possibilité. Antipater obtient toutefois le droit de figurer dans le testament de son père. Le compromis tient jusqu’en 8 av-JC, quand Salomé affirme qu’Alexandre et Aristobule sont impliqués dans un complot. Leur procès se tient à Beyrouth. Ils sont tous deux condamnés à mort et exécutés. Cet épisode apparaît dans la Bible, mais déformé sous le titre du Massacre des Innocents. Le Livre prétend qu’au lieu des deux fils qu’il a eu de Mariamne-Myriam-Marie, Hérode, averti de la naissance du Messie, aurait fait assassiner tous les enfants mâles du royaume âgés de moins de deux ans. Aucun chroniqueur de l’époque ne fait état d’un tel massacre qui ne serait pourtant pas passé sous silence. Le but de ce mensonge est à l’évidence d’établir un parallèle entre Hérode et Ramsès qui aurait fait la même chose à la naissance de Moïse. Hérode est cependant pris d’une vraie frénésie meurtrière qui montre clairement qu’il a basculé dans la folie à ce moment, comme s’est par exemple le cas de beaucoup de soldats américains chargés des missions search and deastroy au Viêt Nam (je pense particulièrement au témoignage de ce soldat qui ne savait pas quelle serait son attitude à la descente de son hélicoptère, mais qui a tiré sur tout ce qui bouge après qu’il ait abattu dans le dos une femme qui s’enfuyait et qu’il se soit aperçu que la balle avait traversé son corps pour venir tuer le bébé qu’elle tenait dans ses bras). Il fait liquider 300 des officiers de son armée après que leurs familles eurent été lapidées dans l’hippodrome de Jéricho

En 4 av-JC, Antipater est à son tour accusé de comploter, peut être plus a raison, comme Salomé attend la mort de leur frère Phéroras, lui aussi impliqué, pour le dénoncer à Hérode. Antipater subit la peine capitale, cinq jours à peine avant la mort d’Hérode. Salomé fait alors libérer les nombreux opposants des quatre coins de la Judée, dont beaucoup de pharisiens, que son frère avait fait emprisonner, au lieu de les massacrer « pour être sûr que les Juifs pleureraient après sa mort », comme il l’aurait ordonné d’après Flavius Josèphe.

Tous ces meurtres lui ont valu pendant longtemps la réputation d’avoir été un tyran sanguinaire. Plusieurs éléments sont pourtant à mettre à son crédit. Tout d’abord, il a tenté de mettre fin au cycle infernal des guerres civiles, certes par une méthode extrêmement violente, en empêchant que les représentants de la dynastie hasmonéenne puissent servir de prétexte aux luttes de clans, de même qu’il a mis un terme à l’hégémonie de la caste sacerdotale sur la vie religieuse en ayant la mainmise sur le Temple, tout en respectant lui-même scrupuleusement les préceptes du judaïsme bien qu’il fut iduméen, converti de fraîche date et sous la contrainte. Contrairement à ces prédécesseurs, il s’est aussi montré bienveillant avec les Samaritains, qui entretenaient pourtant de mauvaise relations avec leurs voisins judéens depuis près d’un demi millénaire, tout comme il était tolérant avec les païens grecs installés sur son territoire. Il a donc aussi beaucoup fait pour instaurer la paix. D’autre part, il a réussi à préserver l’autonomie de son royaume des convoitises romaines, égyptiennes et parthes, même s’il a pour cela distribué des pots de vin à tour de bras. Mais sa plus grande réussite reste sans doute d’avoir su profiter de la Pax Romana naissante pour mettre en œuvre sa politique de grands travaux. Entre 29 et 9 av-JC, il fait construire théâtres, amphithéâtres et hippodromes dans les grandes villes pour montrer son attachement à la culture romaine, puis il entame la reconstruction du Temple de Jérusalem et de ses murailles, un chantier pharaonique qui ne sera achevé que plusieurs décennies après sa mort, dont il ne reste aujourd’hui qu’un vestige de l’enceinte, le Mur des Lamentations, endroit le plus saint de la religion juive. La forteresse du Temple et les remparts de Jérusalem sont eux aussi restaurés. Il fait aussi construire ou reconstruire plusieurs villes dans tout le pays, ainsi que de nombreuses forteresses destinées à le protéger, dont l’Hérodion, à une douzaine de kilomètres de Jérusalem, où il a son tombeau. Sa réalisation la plus ambitieuse est toutefois le port de Césarée, un exploit qui a demandé d’employer toutes les techniques de construction les plus modernes de l’époque. Grâce à tous ces projets, il donne non seulement du travail à une foule de gens, mais il témoigne encore de sa volonté de doter son royaume d’infrastructures à même d’en faire un acteur économique majeur. Nous dirions de nos jours qu’il a mené une politique de relance de grande ampleur, digne de celle du New Deal entreprise par Roosevelt. Tout cela fait qu’une petite minorité de Judéens aient pu le considérer comme le Messie. Nul doute que cette partie de son action a pu inspirer les fondateurs du christianisme, même si son caractère guerrier et violent allait totalement à l’encontre de leurs convictions et du message qu’ils voulaient faire passer.

A l’annonce de la mort d’Hérode le Grand, son fils Hérode Archélaos est aussitôt acclamé par l’armée et le peuple pour qu’il prenne sa succession, mais celui-ci refuse d’être proclamé souverain avant d’avoir reçu une confirmation d’Auguste, chargé par son père d’exécuter son testament. Il organise de somptueuses funérailles pour le défunt roi, puis fait ses préparatifs pour aller à Rome. Il n’est pas encore parti et la période de deuil est à peine achevée lorsque la violence resurgit à Jérusalem. Selon certains historiens qui pensent que l’étoile de Bethléem n’est autre que la conjonction rare de Jupiter et Saturne, Jésus serait né à peu près à ce moment là…

La guerre civile de César et Pompée

Après avoir fait plusieurs propositions, toutes rejetées par le Sénat, en ce qui concerne la réduction du nombre de ses légions et des provinces qu’il gouverne, en vue d’obtenir une prolongation d’un an de son proconsulat et l’autorisation de se présenter à l’élection consulaire de fin d’année in abstentia, afin de conserver son immunité, Jules César a épuisé tous les recours légaux et refuse toujours obstinément de revenir à Rome en simple particulier pour éviter le procès que Caton veut lui intenter. Par conséquent, Pompé et ses alliés optimates l’ont fait déclarer ennemi public malgré la tentative de faire valoir leur droit de véto de ses amis tribuns de la plèbe, Curion et Marc Antoine, qui ont été expulsés du Sénat. César se saisit alors de ce prétexte de non respect de la voix du peuple par les institutions pour pénétrer en armes sur le territoire de Rome en franchissant le Rubicon en janvier 49 av JC, avec l’excuse de n’avoir pas eu d’autre choix en raison de l’acharnement des conservateurs à lui barrer la route.

Une fois sa décision prise, César et la XIII ème légion avancent vite. Plusieurs villes sont prises sans opposer de résistance, avec l’approbation des populations et des notables qui fournissent sans états d’âme les soldats qui auraient dû combattre celui que le Sénat considère comme ennemi public. Pendant ce temps, les légions stationnées en Gaule arrivent elles aussi. L’Etrurie, l’Ombrie et le Picénum sont rapidement sous son contrôle. A Rome, Pompée panique car il pensait que les vétérans de la guerre des Gaules refuseraient de suivre le chef que ses lieutenants lui avaient dit haïr. Il quitte la ville pour rejoindre ses deux légions stationnées à Luceria en Apulie, aussitôt suivi de la plupart des sénateurs qui ne s’estiment en sécurité qu’en deçà de Capoue.

Publius Cornélius Lentulus Spinther et Lucius Domitius Ahénobarbus sont les premiers à tenter de résister. Ils se retranchent dans Corfinium et demandent à Pompée de leur envoyer des renforts au plus vite. Ce dernier leur fait savoir qu’il n’interviendra pas. A cette nouvelle, Domitius Ahénobarbus tente de prendre la fuite, mais il en est empêché par ses hommes au moment même où la population commençait à se soulever contre lui. Corfinium se rend quatre jours plus tard. Conscient qu’il suffirait d’un rien pour que le vent tourne, César tient à démontrer qu’il agit uniquement dans l’intérêt de la République dont les institutions ont été bafouées par une faction qui opprime le peuple. Aussi se montre t-il clément avec Lentulus et Ahénobarbus qu’il laisse libres et va même jusqu’à leur rendre les six millions de sesterces destinées à la solde des troupes avant d’incorporer leurs soldats à ses troupes.

Pompée et les optimates ne voient plus d’autre solution que de prendre la fuite; il se rendent au port de Brundisium d’où, faute de suffisamment de navires, la moitié de l’armée s’embarque pour Dyrrachium, en Grèce. Pompée se trouve encore dans la ville lorsque César arrive, mais la flotte ne met que quelques jours pour revenir et il parvient lui aussi à faire la traversée avec le reste de ses hommes, les travaux entrepris par son ennemi pour fermer le port n’ayant pas été terminés. César, qui ne dispose plus d’aucun bateau, renonce à le poursuivre pour l’instant. Il exige quand même quelques vaisseaux des cités voisines qu’il utilise pour envoyer une légion en Sardaigne et quatre autres en Sicile, avec ordre de passer en Afrique dès qu’elles auront obtenu leur soumission. L’objectif est d’empêcher que Pompée ne puisse réunir de trop grandes forces en Grèce, mais aussi d’assurer l’approvisionnement en blé de l’Italie. Les gouverneurs de ces îles, Cotta et Caton, s’enfuient avant l’arrivée des légions de Valérius et Curion. César se rend quant à lui à Rome où il convoque ce qu’il reste du Sénat. Il tente de le persuader qu’il n’a pas l’intention de procéder à des proscriptions arbitraires comme au temps de Sylla, mais qu’il cherche au contraire à trouver un arrangement avec ses opposants, aussi lui demande t-il d’envoyer une députation en Grèce pour négocier avec Pompée. Sa proposition reste lettre morte.

La tentative de conciliation diplomatique ayant échoué, il ne reste plus d’autre moyen que la guerre. Titus Labiénus, le meilleur général de la guerre des Gaules, choisit d’abandonner son chef pour rejoindre le camp de Pompée. César commence par libérer Aristobule II, ex-roi de Judée détrôné par Pompée et emprisonné à Rome, à qui il confie deux légions et la mission d’aller en Syrie pour empêcher son ennemi de trouver du renfort de ce côté (Aristobule ne pourra pourtant pas la mener à bien car il sera empoisonné par les optimates avant son départ). Il ne se rend néanmoins pas tout de suite en Grèce. Il craint en effet que les légions pompéiennes d’Espagne ne profitent de son absence pour revenir en Italie en passant par les Gaules trans- et cisalpines. Il choisit donc de s’occuper d’elles en priorité début mars 49 av JC. En chemin, il compte solliciter l’appui naval des Marseillais, alliés de longue date de Rome, mais tout aussi redevables à Pompée qu’à lui. La cité phocéenne lui refuse son aide, Domitius Ahénobarbus l’ayant précédé et trouvé les arguments (une partie des 6 millions de sesterces que César lui a rendus?) qui ont su la convaincre de se rester neutre dans le conflit entre les deux hommes d’état romains. Excédé de ce manque de reconnaissance et inquiet de laisser un ennemi dans son dos, César décide de laisser trois légions à Gaïus Trebonius pour faire le siège de la ville, mais aussi de faire construire 12 navires de guerre à Arles pour compléter le dispositif terrestre par un blocus maritime dont il confie le commandement à Decimus Junius Brutus. Ce contretemps ne l’empêche pas d’envoyer Fabius et les trois légions en quartier d’hiver à Narbonne s’emparer du passage dans les Pyrénées, puis, une fois la flotte construite, César reprend lui-même sa route le 3 juin.

Lorsqu’il arrive, Fabius a réussi à passer les cols pyrénéens et à installé son camp non loin de ceux de Lucius Afranius et Marcus Petreius qui disposent en tout de cinq légions. Un autre lieutenant de Pompée, Marcus Terentius Varro est quant à lui stationné dans le sud de la péninsule avec deux autres légions. Hormis quelques escarmouches lors des sorties pour fourrager, aucune bataille n’a eu lieu malgré la rupture d’un pont qui a mis en danger une légion de Fabius avant qu’elle ne soit secourue par les autres. Une fois César sur place, un long combat pour la possession d’une colline s’engage, mais au final, aucune des deux armées n’en tire avantage ni ne subit de grandes pertes. Ce sont encore une fois les intempéries qui viennent perturber l’équilibre entre les belligérants. De violentes inondations emportent deux ponts, ce qui isole les troupes césariennes et les empêche de se ravitailler pendant de nombreux jours avant que les eaux ne se retirent. Les pompéiens voient déjà l’heure de la victoire arriver; ils n’hésitent pas à écrire à Rome que la défaite de César est imminente, ce qui amène Cicéron, resté neutre jusque là, à prendre leur parti. Afranius et Fabius n’ont en effet plus qu’à se poster sur la rive opposée et à accabler de flèches et de traits les troupes qui essaient de reconstruire les ponts pour que la famine se charge d’anéantir l’ennemi. Aussi sont-ils déstabilisés lorsque César parvient à faire traverser la rivière à une partie de ses soldats grâce à des bateaux faits d’osier recouvert de cuir, à la mode gauloise. Ceux-ci, bientôt rejoints par toute une légion, prennent possession d’une hauteur qui leur permet de protéger l’ouvrage qui se trouve alors achevé en deux jours seulement.

Dès qu’il est devenu praticable, la cavalerie césarienne entreprend un raid qui surprend les fourrageurs pompéiens ainsi que deux cohortes d’auxiliaires espagnols, dont l’une est entièrement massacrée. Avec ce revers, la peur de la défaite change de camp, d’autant plus que de nombreuses tribus des environs, farouchement opposées à Pompée car alliées de Sertorius lors de la précédente guerre civile romaine, rejoignent à présent les rangs de César. Par conséquent, Afranius et Petreius décident de se déplacer en Celtibérie où les populations locales sont acquises à leur cause. César fait alors tout ce qu’il peut pour perturber leur marche en harcelant la colonne, puis il réussit à obliger l’armée ennemie à se réfugier sur une colline en barrant une plaine avec ses légions par devant, tandis que la cavalerie se charge de ses arrières. Quatre cohortes d’espagnols sont alors chargées d’occuper une montagne proche dont les chemins offrent une possibilité de sortie, mais elles sont interceptées par la cavalerie qui les anéantit à la vue de tous, sans que les légions pompéiennes n’osent se porter à leur secours. Malgré l’avantage indéniable qu’il a obtenu, César se refuse pourtant à donner l’assaut. Il préfère à son tour empêcher le ravitaillement de l’ennemi et lui couper les routes qui mènent à l’Ebre plutôt que d’engager une bataille entre deux armées formées aux mêmes tactiques de combat en ligne qui s’avèrerait forcément très meurtrier. Il choisit d’installer son camp au plus près de celui d’Afranius et Petreius. Le lendemain, alors que ces deux là sont partis sécuriser l’accès à l’eau, le dialogue s’installe entre les soldats des deux camps. Les pompéiens, reconnaissants d’avoir été épargnés la veille, entament des pourparlers au sujet des conditions de leur reddition. Ils sont interrompus par le retour des deux chefs qui chassent manu militari les soldats de César venus fraterniser jusque dans leurs retranchements. Certains de ceux qui ont été capturés sont égorgés après qu’Afranius et Petreius aient fait prêter à leurs troupes le serment de ne plus négocier à l’avenir, les autres échappent à ce funeste sort grâce à la complicité des simples soldats qui les cachent avant d’organiser leur fuite à la nuit tombée. César, plus soucieux de ménager son avenir politique, se montre quant à lui magnanime. Il renvoie les pompéiens venus discuter dans leur camp, à l’exception de quelques uns qui choisissent de rester avec lui.

Ne pouvant plus aller de l’avant et menacés par la faim, Afranius et Petreius se résolvent à retourner à Lerida où ils ont laissé quelques provisions en partant. César leur emboîte le pas et reprend sa tactique de harcèlement de leurs arrières qui les ralentit considérablement, tant et si bien qu’ils sont obligés d’établir leur camp en plaine, non loin des rives du Sicoris. Les césariens entreprennent de les y enfermer par un fossé et une palissade. Après deux jours, les travaux sont presque terminés. Ils doivent pourtant cesser le troisième, lorsque l’armée pompéienne se range en ordre de bataille devant son camp. César lui fait face avec la sienne; la journée se passe sans qu’aucune des deux ne se décide à lancer l’assaut. Le quatrième jour, Afranius et Petreius tentent de traverser le Sicoris, mais la cavalerie germaine et ses troupes légères les précède et les attendent déjà sur l’autre rive.

Pris au piège dans leur camp, il ne leur reste plus qu’à négocier les termes de leur reddition. Il est convenu que les légions vaincues ne seront pas incorporées à celles du vainqueur, mais qu’elle devront être licenciées, immédiatement pour les soldats demeurant dans la péninsule, une fois qu’elles auront franchi le Var pour les autres. Tandis qu’elles quittent l’Espagne, César part dans le sud, à la rencontre de Marcus Terentius Varro. Ce dernier, lâché par les autorités locales et l’une de ses deux légions, livre celle qu’il lui reste sans condition, ainsi que l’argent qu’il a collecté. La campagne d’Espagne est terminée sans qu’elle n’ait donné lieu à une seule bataille en règle.

César revient à Marseille où le siège dure depuis près de cinq mois; une bonne nouvelle l’y attend: Rome a décidé de confier le pouvoir à un dictateur, et c’est lui que le préteur Lépide a nommé. Pendant son absence, les Marseillais ont échoué par deux fois à briser le blocus naval. La première bataille a eu lieu dès le 27 juin. Elle a opposé 17 navires marseillais aux 12 commandés par Brutus qui, malgré l’inexpérience de ses hommes dans ce type de combat, a réussi à couler 3 galères ennemies et à s’emparer de 6 autres, sans avoir perdu aucune des siennes. La seconde se déroule à peine un mois plus tard, à la faveur de l’arrivée d’une flotte de 17 nouveaux navires envoyés par Pompée pour secourir la ville, dont Lucius Nasidius est le commandant. Ils se joignent aux 17 autres que les Marseillais peuvent aligner, comme ils ont réussi à remplacer les 9 qu’ils avaient perdus. Brutus les rencontre à Tauroentum avec les 18 dont il dispose à présent. L’affrontement tourne une nouvelle fois à l’avantage des césariens qui détruisent ou capturent 10 vaisseaux marseillais et forcent Nasisdius à prendre la fuite. Aussi, lorsque César arrive, les Marseillais ont presque épuisé toutes leurs réserves de nourriture, leurs efforts pour détruire les ouvrages qui minent les remparts se sont avérés vains et ils ont perdu tout espoir de voir des secours arriver de l’extérieur. La ville ne tarde donc pas à se rendre. Ahénobarbus parvient cependant à prendre la fuite par la mer. Mais ce n’est de loin pas la plus mauvaise nouvelle. Après avoir débarqué en Afrique où il a remporté quelques succès, Curion a été battu et tué par les troupes de Sextus Quinctilius Varus allié à celles de Juba Ier de Numidie. D’autre part, Pompée contrôle entièrement le trafic maritime en Adriatique après que la flotte de Gaïus Antonius ait été capturée par Bibulus, ce qui rend un débarquement en Grèce problématique.

En décembre, César est de retour à Rome. En sa qualité de dictateur, il convoque les comices afin qu’elles procèdent aux élections. Il est naturellement élu consul, dix ans après son premier mandat, comme le veut la loi, avec pour collègue Publius Servilius Vatia Isauricus, un fantoche qui lui est totalement dévoué. Il utilise encore les pouvoirs exceptionnels qui lui sont conférés pour relancer le crédit en panne depuis le début de la guerre, en faisant honorer les dettes par la vente des biens des débiteurs au lieu de les annuler comme cela se passait d’ordinaire lors des guerres civiles; et il abroge la lex Pompéia qui avait permis à Pompée d’exclure ses amis de la vie publique pour violation de la brigue et les réhabilite en prenant soin de faire entériner sa décision par le peuple dans le but de dissimuler qu’il gouvernait en fait comme un monarque. Il abdique ensuite sa dictature et rejoint le port Brundisium où il a rassemblé douze légions prêtes à partir pour la Grèce.

Il s’embarque dès le 4 janvier 48 av JC, mais le manque de navires l’oblige à n’emmener avec lui que 15 000 légionnaires et 500 chevaux, soit un peu plus de la moitié des troupes dont il dispose. Cette traversée en plein hiver trompe la vigilance de la flotte pompéienne. César arrive sans encombres à Paleste et renvoie immédiatement ses vaisseaux chercher le reste de ses hommes, mais ils sont tous détruits sur le chemin du retour, Bibulus ayant réagi sitôt qu’il a appris le débarquement de l’ennemi. Aucune autre traversée ne sera possible pendant de longs mois, jusqu’à ce que Bibulus meure de maladie et qu’il laisse le poste de commandant en chef de la flotte pompéienne vacant.

En attendant, César parvient néanmoins à prendre Oricum et Apollonia, deux villes portuaires de l’Epire dont les garnisons ont fui suite au refus de la population de prendre les armes. Il se dirige ensuite vers Dyrrachium (l’actuelle Dürres, en Albanie), mais Pompée, qui arrive de Macédoine, le précède et les deux armées se retrouvent à camper face à face, de part et d’autre de la rivière Apsus. La proximité des deux camps fait que le dialogue s’établit entre les soldats ennemis, comme en Espagne, une entrevue à même lieu entre Publius Vatinius et Titus Labiénus, mais elle est interrompue par des tirs de flèches pompéiennes, et Labiénus, qui a fait le premier le serment de partager le sort de Pompée quel qu’il soit, déclare: « Cessez de parler d’accommodement; car pour nous il ne peut y avoir de paix que quand on nous apportera la tête de César. ».

Rien ne se passe pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que Marc Antoine réussisse enfin la traversée de l’Adriatique avec 4 légions et 800 cavaliers. Il débarque à Lissus, quelques dizaines de kilomètres au nord de Dyrrachium. Une course de vitesse s’engage entre César et Pompée pour le rejoindre le premier. Pompée, qui a l’avantage de ne pas avoir à franchir l’Apsus, arrive en tête, mais César n’a pas plus d’une journée de retard, aussi n’a-t-il pas l’occasion de livrer bataille à Antoine qui s’est d’ailleurs sagement retranché à l’abri d’un camp fortifié en attendant son chef; il craint à présent de se retrouver pris en sandwich entre les deux armées ennemies et se retire vers Asparagium. César le suit, mais il profite aussi de ces renforts pour envoyer des troupes en Thessalie, en Etolie et en Macédoine de manière à assurer son ravitaillement. Il tente ensuite de provoquer l’affrontement en alignant ses légions devant son camp, mais Pompée refuse la bataille et reste dans le sien. César décide alors de revenir à Dyrrachium par un chemin détourné, avec l’espoir que son adversaire ne s’aperçoive pas de la manœuvre avant qu’il ne se soit emparé des réserves de vivres et du matériel de guerre laissés dans la ville. Pompée n’est cependant pas dupe très longtemps, ses espions l’informent rapidement de la direction prise par l’ennemi, marche aussitôt sur la ville par la voie la plus directe, mais les troupes césariennes lui en coupent déjà l’accès lorsqu’il arrive sans qu’elles n’aient toutefois pu pénétrer dans la cité. Il se retrouve donc obligé de se replier sur une hauteur en bord de mer qui forme une crique où les navires de ravitaillement peuvent venir s’abriter. Ce petit succès de César est contrebalancé par les pertes qu’il a subi. En effet, Pompée le Jeune, fils du Grand, a profité du départ de presque toute la garnison pour attaquer Oricum avec sa flotte. Il a pris le contrôle du port, s’est emparé de quatre galères ennemies et a coulé toutes les autres. Il s’est ensuite dirigé vers Lissus où il a brûlé les trente navires de transport qu’Antoine avait laissé avant d’être repoussé par les défenseurs de la ville. Maintenant, c’est César qui risque de souffrir d’un problème d’approvisionnement, d’autant plus que Pompée a pris soin de piller la plupart des réserves de blé de la région en revenant.

S’ensuit une guerre de position assez comparable aux tranchées de 14-18. César essaie d’enfermer Pompée par une ligne de fortifications, tandis que Pompée tente de s’approprier une surface aussi vaste que possible de manière à obliger César à étaler ses troupes au maximum et à l’empêcher de se consacrer au siège de Dyrrachium. A chaque fois qu’ils essaient de construire un nouveau poste, les césariens sont accablés par les frondeurs et les archers pompéiens au point qu’ils doivent parfois renoncer, mais cela n’en vient jamais au corps à corps. Ce type de combat dure plusieurs semaines, tant et si bien que la disette fait son apparition dans le camp de César, tandis que les pompéiens sont eux confrontés à une pénurie d’eau, l’ennemi ayant détourné ou fait barrage à toutes les rivières dont ils bénéficiaient. Aussi est-ce Pompée qui prend l’initiative de lancer la première grande offensive. Il divise ses forces en deux, prend la tête de celles chargées de l’attaque du camp principal de Dyrrachium et envoie l’autre à l’assaut de plusieurs forts afin d’empêcher un regroupement général. L’opération se solde par un échec qui entraîne de lourdes pertes pour l’assaillant, comme de coutume dans ce genre d’offensive, Pompée frôle même le désastre lorsqu’il est mis en fuite. Il se retrouve dans l’incapacité de rejoindre son camp, est obligé de se retrancher sur une colline et ne dois son salut qu’à l’abandon de la poursuite par P. Sylla qui n’a pas l’audace de s’y engager en l’absence de César.

Ce revers ne dissuade pas Pompée d’attaquer à nouveau quelques temps plus tard. Il concentre cette fois ci ses troupes en un seul point, loin du grand camp de Dyrrachium, à un endroit où les travaux de la ligne de fortification ne sont pas encore achevés, laissant une brèche. La neuvième légion de César se retrouve en grandes difficultés et subit de lourdes pertes. attaquée de deux côtés à la fois, elle est rapidement contrainte d’abandonner le fort qu’elle occupait, dans le plus grand désordre. Les premiers renforts ne suffisent pas à empêcher la débandade; il faut que Marc Antoine arrive sur les lieux de la bataille pour que l’avancée des pompéiens dans les lignes de défense soit enfin stoppée. Suite à cette action, Pompée établit son camp non loin de là, au bord de la mer et en occupe un autre plus petit, laissé à l’abandon. C’est là que César choisit de porter une contre attaque lorsqu’il arrive sur place. Il réussit à en chasser la légion qui venait de s’y installer, mais son aile gauche se retrouve séparée de la droite et de la cavalerie qui se sont égarées en suivant un mauvais rempart, juste au moment ou Pompée fait son apparition avec sa cinquième légion qui a promptement abandonné ses travaux de retranchement. Les césariens prennent la fuite, voyant qu’ils ne sont pas en mesure de se ranger correctement en ordre de bataille. C’est au tour de Pompée de manquer l’occasion d’anéantir les troupes ennemies. Il n’ose en effet pas les poursuivre, de peur de tomber dans un guet apens. Après cette défaite, César décide de quitter Dyrrachium la nuit même, en toute discrétion. Il rejoint Ahénobarbus. Pompée va quant à lui rejoindre Métellus Scipion en Thessalie.

Les deux armées se retrouvent face à face aux alentours de Pharsale le 29 juillet 48 av JC. Les césariens ont retrouvé le moral après la prise de Gomphi et Métropolis, ce qui leur a permis d’obtenir la soumission de presque toute la Thessalie et de résoudre leurs problèmes d’approvisionnement. Mais de l’autre côté, les pompéiens se sentent plus fort que jamais, leurs troupes à pied étant au moins deux fois plus nombreuses que celles de l’ennemi, tandis que le rapport de 4 contre 1 pour la cavalerie leur est encore plus favorable. Sûr que cet avantage lui donnera la victoire, Pompée s’est décidé à livrer bataille. Il range tous les jours son armée en ordre de bataille devant son camp situé sur une colline, mais il n’avance cependant pas assez pour que César aille à sa rencontre, celui-ci ne voulant pas en plus souffrir du désavantage d’avoir à combattre en montée.

Cela change le 9 août. Comme les pompéiens s’éloignent plus que de coutume, César se rapproche lui aussi. Il constate alors que Pompée a concentré toute sa cavalerie face à son aile droite, la gauche étant protégée par les rives abruptes d’un cours d’eau. Conscient que l’issue de la bataille dépendra de sa capacité à empêcher la cavalerie adverse de venir l’envelopper, il décide par conséquent de renforcer sa droite avec 6 ou 8 cohortes, prises au centre et à gauche, qu’il place en quatrième ligne. Une fois parvenu à la bonne distance, il lance ses légions à la charge. Par contre, celles de Pompée ne bougent pas. Aussi les troupes césariennes, composées de beaucoup de vétérans habitués à l’art de la guerre, s’arrêtent-elles à mi-chemin pour ne pas arriver au contact à bout de souffle. Elles repartent une fois réorganisées. Aucune des deux armées ne plie sous le choc; comme prévu, tout se joue sur la droite. Dans un premier temps, la cavalerie de César ne peut que reculer face au nombre, elle est sur le point d’être débordée lorsque les cohortes de soutien interviennent. La situation est alors inversée. La cavalerie de Pompée est mise en déroute et poursuivie par celle de César. Ces cohortes supplémentaires taillent en pièce les archers et les frondeurs ennemis laissés sans défense, puis elles attaquent la légion de Pompée sur le flanc et par derrière, semant la panique dans les rangs. Le sort de la bataille est scellé. La troisième ligne de César entre en action et lui donne la victoire. Il n’a perdu que 1 200 hommes, tandis que Pompée en a perdu 6 000. Le reste des soldats a fui vers le camp, mais les césariens les poursuivent et s’en emparent; une bonne partie des survivants se réfugient alors sur une autre colline qui risque bientôt d’être encerclée, puis sur un pan de montagne que César s’emploie à isoler de la rivière, forçant l’ennemi à capituler.

Les 24 000 prisonniers sont traités avec clémence. Parmi leurs chefs, Cicéron et Brutus se rendent à César et obtiennent son pardon, mais Caton, Métellus Scipion, Titus Labiénus, Pompée le jeune et son frère Sextus lui échappent et se dirigent vers la province d’Afrique pour continuer la lutte. Alors que les légions sont ici défaites, la flotte pompéienne remporte d’ailleurs deux victoires à peu près au même moment. La première est obtenue par Lélius qui occupe une petite île à l’entrée du port de Brindisium, bloquant son accès, et la seconde est à mettre au crédit de Caïus Cassius Longinus qui détruit les 35 navires de Pomponius à Messine, avant d’en incendier 5 de plus à Vibo, puis de se retirer.

César décide de s’occuper en priorité de Pompée le Grand qui a lui aussi pris la fuite. Il s’est embarqué pour Amphipolis, en Macédoine, où il essaie de lever des troupes, mais il s’en va lorsqu’il apprend l’arrivée imminente des césariens. Le mauvais temps le contraint de faire escale à Mytilène, puis il met le cap vers la Cilicie et de là il rejoint Chypre, avec l’intention de se rendre en Syrie qu’il pense acquise à sa cause. Mais il déchante quand il est informé qu’Antioche refuse de l’accueillir. Lucius et Publius Lentulus n’ont quant à eux pas trouvé asile à Rhodes. Pompée choisit donc de se rabattre sur l’Egypte où il a naguère aidé Ptolémée XII à retrouver son trône. Arrivé sur la plage de Péluse, il envoie des députés demander l’hospitalité à Ptolémée XIII, encore mineur et sous influence de ses conseillers, Pothin, Achillas et Théodote de Chios, qui se trouve dans la région pour mener la guerre contre sa sœur et épouse, Cléopâtre VII, revenue de Syrie après avoir été chassée du pouvoir qu’elle exerçait conjointement avec son frère, conformément aux vœux de son défunt père Ptolémée XII. La réponse lui est apportée par Achillas et Lucius Septimius, un soldat romain qui a servi sous ses ordres en Syrie avant d’être assigné à la protection de pharaon. Ils invitent Pompée à se rendre auprès du roi, mais Septimius l’assassine aussitôt qu’il est monté dans leur chaloupe. Il est ensuite décapité et le reste de son corps est laissé à pourrir sur la plage. La décision d’éliminer l’ennemi intime de César pour entrer dans ses bonnes grâces est assez incompréhensible venant de la part de grecs qui ne peuvent ignorer le peu de gratitude dont Alexandre le Grand a fait preuve envers les assassins de Darios III, alors même que Pompée a reçu son cognomen en hommage à l’illustre général (douze siècles plus tard, dans une toute autre culture, Gengis Khan, conquérant du plus grand empire que la Terre ait jamais portée, réagira lui aussi très mal quand des petits malins lui livreront son rival Djamuqa avec l’espoir d’obtenir ses faveurs.).

César débarque à Alexandrie quelques jours plus tard. Il est choqué du traitement barbare infligé à son ennemi lorsqu’on lui présente sa tête en guise de cadeau de bienvenue et ordonne qu’il bénéficie de funérailles décentes. Cet outrage l’incite à prendre fait et cause pour Cléopâtre qui n’hésite pas à user de ses charmes pour s’assurer de la protection du Romain…

Le retour du mégalo-romain

A la fin de la guerre des Gaules, Jules César n’a plus qu’une seule idée en tête: reconquérir le pouvoir à Rome. A cette époque, les institutions politiques de la République ont déjà beaucoup souffert des crises qui se succèdent depuis près d’un siècle.

La question agraire et les réformes des Gracques

Les troubles ont commencé en 133 av JC, lorsque Tibérius Sempronius Gracchus a fait voter des lois visant à répondre à la question agraire. Celle-ci se posait en raison des problèmes relatifs à la possession des terres. Ce sujet a toujours été délicat pour la République romaine, mais il a été très accentué par les nombreuses guerres qu’elle a dû mener, notamment par la seconde guerre punique qui a maintenu les petits propriétaires éloignés de leurs exploitations pendant de longues années. A leur retour, certains de ces paysans-soldats, qui s’étaient enrichis rapidement grâce au butin pris à l’ennemi, avaient tout simplement perdu le goût de l’effort qu’il faut faire pour cultiver ses terres, tandis que d’autres ont retrouvé leurs fermes en piteux état, suite au manque de main d’œuvre pour les entretenir qui a entraîné de mauvaises récoltes, sans compter les intempéries, ce qui les a plongés dans l’impossibilité de rembourser leurs dettes. Les grands propriétaires, essentiellement des nobles, souvent sénateurs, ont alors pu racheter leurs terres à vil prix et les ont fait exploiter par des esclaves qu’ils n’avaient pas à rémunérer. Face à cette concurrence déloyale qui tirait les prix vers le bas, encore plus de petits agriculteurs acculés à la faillite se sont retrouvés dans l’obligation de vendre leurs biens aux plus riches. Tout ce petit monde vient grossir la foule des prolétaires (étymologiquement, dont les enfants sont l’unique richesse) des villes qui n’avaient que leurs bras à offrir aux manufactures, qui appartenaient aux mêmes auxquels ils avaient vendu leurs fermes, en échange d’un salaire de misère étant donné le nombre élevé de demandeurs d’emploi. Comme si cela ne suffisait pas, les riches, toujours soucieux d’en avoir une plus grosse que celle de leur voisin, se permettent de plus en plus de faire déborder leurs exploitations sur l’ager publicus (terres à usage collectif, destinées au pâturage du bétail) sans toutefois s’acquitter de la redevance qu’il fallait payer en ce cas (vectigale si elle était payée en nature, stipendium ou tributum lorsqu’elle était versée en espèces), comme s’ils en étaient propriétaires de plein droit.

Les lois que propose Tibérius Gracchus ont pour objectif de rétablir l’équilibre économique entre les aristocrates et la plèbe. Elles limitent la surface d’ager publicus accessible à la possessio à 1 000 jugères (≈ 250 ha) par famille pour les grands propriétaires et se proposent de redistribuer les terres récupérées aux citoyens pauvres à raison de 30 jugères par personne. Son argument s’appuie sur le fait qu’un citoyen fera tout pour défendre sa terre, tandis que des esclaves n’ont aucune raison de se battre pour leurs maîtres, au contraire, comme en témoigne la révolte, la première guerre servile, qui dure depuis plusieurs années en Sicile au moment de la proposition. Pour justes qu’elles soient, ces lois induisent pourtant un nouveau déséquilibre car elles sont entachées d’illégalité. Tout d’abord, l’autre tribun de la plèbe, Octavius, qui, télécommandé par les sénateurs, souhaitait y mettre son véto, est démis de ses fonctions par les comices convoquées par Tibérius alors que seul le Sénat détient cette prérogative (en représailles de cette tentative sénatoriale de lui mettre des bâtons dans les roues, Tibérius supprime l’article qui prévoyait d’indemniser les propriétaires expulsés), puis, une fois votées, un triumvirat est chargé de leur application, mais au lieu d’inclure plusieurs branches de la société parmi ses membres, Tibérius s’y fait élire en compagnie de son frère Caïus et de son beau-père, Appius Claudius Pulcher. Les clients des Gracques en sont par conséquent les seuls bénéficiaires. Tibérius perd le soutien de ses amis libéraux du Sénat dans l’opération, il finit assassiné alors qu’il tentait de faire voter une loi l’autorisant à exercer un second tribunat successif qui aurait initié une dérive vers une conception personnelle du pouvoir contraire à l’esprit de la République. Sa loi agraire n’est plus que mollement appliquée, même si elle n’est pas abrogée (Scipion Emilien mourra mystérieusement le jour avant qu’il n’en fasse la proposition en 129 av JC.).

D’un excès à l’autre, le mouvement de balancier ne va que s’amplifier au fil du temps, comme dans le cas du pont de Tacoma, jusqu’à l’inéluctable éclatement du système politique de la République. Dès lors, la société romaine se divise en deux factions fortement antagonistes: les populares qui cherchent le soutien de la plèbe et les optimates qui s’appuient sur l’aristocratie conservatrice.

La question agraire revient au centre des débats en 124 av JC, avec l’élection au tribunat de la plèbe de Caïus Sempronius Gracchus. Il pousse encore plus loin les mesures prises par son frère Tibérius en portant la surface attribuée aux citoyens pauvres à 200 jugères, il compte les trouver en créant deux nouvelles colonies en Italie, ainsi qu’en leur octroyant un boisseau de blé à prix réduit par mois (les débats sur l’affaiblissement de la « valeur travail » et l’assistanat que provoquent cette proposition ressemblent trait pour trait à ceux qu’on nous sert encore aujourd’hui, plus de 21 siècles plus tard. Nous sommes décidément mal barrés avec des responsables politiques doués d’aussi peu d’imagination.). Mais il tire aussi profit des leçons de l’échec de son aîné et ne compte pas sur le seul soutien de la plèbe, il cherche parallèlement à s’attirer les faveurs d’une autre catégorie de la population qui a des griefs contre le Sénat: l’ordre équestre. Pour cela, il fait voter toute une série de lois qui renforcent le pouvoir des chevaliers. Il n’oublie cependant pas totalement les patriciens qui doivent approuver ses propositions au Sénat; il leur permet d’acquérir les terres qu’ils convoitent autour de Capoue et de Tarente. Cela ne suffit pas. Bien qu’il jouisse d’une grande popularité et qu’il soit réélu tribun de la plèbe en 123 av JC, comme la loi le lui permet depuis 125 av JC, les sénateurs s’emploient à lui couper l’herbe sous le pied en instrumentalisant une nouvelle fois le second tribun, Marcus Livius Drusus, qui propose alors la création de non pas deux, mais douze colonies en Italie, ce qui occulte qu’il propose également de supprimer purement et simplement les vectigales, à la grande satisfaction des grands propriétaires. Caïus est contraint à la surenchère pour reprendre le devant de la scène; il désire maintenant créer une colonie supplémentaire à Carthage dont la terre à pourtant été maudite, mais encore d’attribuer la citoyenneté complète aux habitants du Latium et partielle, sine suffragio, aux autres peuples alliés d’Italie. Là, il va trop loin. Une partie du peuple romain jaloux d’avoir à partager ce privilège ne le suit plus, tout comme il est lâché par le consul Gaius Sextius Calvinius. (Il faudra une guerre, la guerre sociale de 90-88 av JC, pour enfin convaincre le Sénat d’accorder la citoyenneté à tous les Italiens) Ses opposants profitent de ce qu’il est parti superviser l’installation de la colonie de Carthage pour le discréditer auprès du reste de la population et empêcher son élection à un troisième mandat successif. Sitôt sa défaite annoncée, sitôt le démantèlement de la colonie de Carthage est annoncé. Caïus tente de s’y opposer, mais il est débouté. Aussi entreprend-il de faire sécession avec ses partisans, ce qui lui vaut un senatus consultum ultimum qui le déclare ennemi de Rome et lui coûtera la vie, ainsi que celle de nombre de ses amis. La spirale de la violence entre populares et optimates est enclenchée. Elle gagne encore en puissance avec l’affrontement entre Caïus Marius et Sylla.

Les guerres de Marius

Bien qu’il soit un homo novus, c’est à dire issu d’une famille de l’ordre équestre qui n’a jamais compté de magistrat dans ses rangs et non d’une ancienne famille de la nobilitas, ce qui le fait naturellement pencher du côté des populares, les réformes que Caïus Marius entreprend ne sont pas tant guidées par l’idéologie que par un souci pragmatique. Il se fait connaître par ses talents militaires lors de la guerre de Numance en 134-133 av JC, puis il entame son cursus honorum en 121 av JC avec son élection au poste de questeur en Gaule transalpine grâce à la protection de la puissante gens Caecilii Metelli dont sa famille est cliente. Il devient ensuite tribun de la plèbe en 119 av JC et se rapproche des populares, pourtant moribonds, en faisant voter une loi en faveur des pauvres (sur les procédures de vote ou la distribution de blé), ce qui le rend populaire auprès d’eux, mais lui attire parallèlement les foudres des optimates qui empêchent son élection à l’édilité l’année suivante. Il parvient toutefois à se faire élire préteur en 115 av JC malgré le procès pour corruption électorale que lui intentent les optimates; il est innocenté grâce aux chevaliers qui ont obtenu la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. Il est ensuite propréteur en Hispanie avant de revenir à Rome où il épouse Julia Caesaris, future tante de Jules César, de la prestigieuse, mais peu influente à l’époque, gens patricienne des Iulii. En 109 av JC, il retourne sur les champs de bataille de la guerre de Jugurtha où il accompagne son patron, Quintus Caecilius Metellus, alors consul. Il s’illustre encore une fois par son habileté au combat, mais il cultive surtout sa proximité avec ses hommes avec qui il partage les conditions de vie spartiates d’une armée en campagne, n’hésitant pas à accomplir lui-même les corvées les plus ingrates. Il devient dès lors très populaire parmi la troupe qui se charge ses lettres de porter sa renommée jusqu’à Rome où les populares l’exploitent pour ternir l’image de Métellus. Aussi le congé qu’il demande à son patron pour se présenter aux élections consulaires ne lui est accordé que 12 jours avant l’échéance. Il devient néanmoins consul pour l’année 107 av JC et se venge en obtenant le commandement de l’armée qu’il vient de quitter; contre l’avis du Sénat. Les hostilités entre les deux factions rivales sont déclarées.

Cette victoire politique pose malgré tout un problème à Marius: il doit recruter des renforts. Et bien que le nombre de citoyens ait considérablement augmenté depuis la réforme des Gracques, ceux-ci sont réticents à s’engager dans cette guerre africaine. Tout d’abord ils ne souhaitent pas être maintenus éloignés de leurs exploitations pendant de longues années au risque de les voir péricliter, surtout qu’une victoire ne ferait qu’amener encore plus d’esclaves dont ils auraient à subir la concurrence, mais ils sont avant tout beaucoup plus inquiets de voir les Cimbres et les Teutons tenter de les envahir et ravager leurs pays comme ils le font à cette heure dans la province voisine de Gaule Transalpine. Cela fait alors près de sept ans que Rome essaye de mettre fin au périple guerrier de ces tribus venues du nord au prix de plusieurs défaites coûteuses en hommes, sans y parvenir. Ces deux conflits font que le nombre de légions mobilisées n’a plus été aussi élevé depuis 80 ans. Pour faire face au manque de volontaires, Marius entreprend la réforme du mode de conscription des légionnaires. Il modifie la loi en supprimant les conditions de ressource, le cens, qui ne permettaient qu’aux citoyens en mesure de se payer l’équipement militaire de devenir soldat, ce qui donne aux prolétaires la possibilité de s’engager. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, Scipion l’Africain l’avait déjà permis à titre exceptionnel pendant la deuxième guerre punique; il était même allé jusqu’à recruter des esclaves. Le vainqueur d’Hannibal avait alors distribué des terres à ses soldats pour les récompenser de leurs bons et loyaux services, et concentré tous les pouvoirs entre ses mains. A terme, la réforme de Marius aura les mêmes conséquences. Les citoyens-soldats qui avaient pour vocation de défendre leurs terres vont peu à peu laisser place à des militaires de carrière, engagés pour de longues périodes, dont la fortune sera subordonnée aux succès des généraux qu’ils n’hésiteront plus à suivre jusque dans l’illégalité pour réclamer leur dû. D’une part cela va favoriser l’extension du territoire par des expéditions lointaines et permettre la romanisation des provinces conquises grâce à l’installation de colons vétérans, mais d’autre part, le poids considérable de l’armée va perturber le jeu politique et entraîner des guerres civiles à répétition.

Une fois ces dispositions prises, Marius revient donc en Afrique. Il n’obtient cependant pas la victoire aussi vite qu’il l’espère, son mandat doit être prolongé par un proconsulat de deux années supplémentaires, et encore n’est-ce pas lui qui finit par capturer Jugurtha, mais un de ses légats, Lucius Cornelius Sulla ou Sylla, qui se le fait livrer par le roi Bocchus de Maurétanie. Ce dernier deviendra bientôt le principal opposant de Marius. Cela n’empêche toutefois pas Marius d’être auréolé de la gloire du vainqueur, ce qui lui permet d’être élu une seconde fois consul en 104 av JC, au mépris de la loi qui impose un délai de dix ans entre deux mandats. Cette entorse à la règle ne signifie pourtant pas qu’il opère un coup de force. Il apparaît en effet comme l’homme providentiel qui seul est capable de sauver Rome du pillage par les Cimbres et les Teutons après la terrible défaite des légions à la bataille d’Arausio (Orange) en 105 av JC. Elle a coûté la vie à 84 000 soldats, soit près du double des pertes infligées par Hannibal lors de la bataille de Cannes un siècle auparavant. Le désastre est imputable à la querelle entre le proconsul Servilius Caepio, d’une vieille famille patricienne, qui a refusé de coopérer avec le consul Mallius Maximus, un homo novus. Caepio est par conséquent démis de ses fonctions et condamné à l’exil. Dans ces circonstances, le Sénat a jugé préférable de laisser le commandement à Marius plutôt que d’envenimer encore la situation. Il doit alors attendre deux ans avant de rencontrer l’ennemi parti ravager l’Ibérie pendant ce temps. En 102 av JC, il remporte sa première victoire contre les Teutons à la bataille d’Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) avant de mettre un terme définitif à la menace en 101 av JC, à la bataille de Vercellae (Verceil) où il défait les Cimbres qui s’apprêtaient à envahir l’Italie. La gravité de la crise justifie que Marius ait été élu pendant 4 années consécutives au poste de consul sans être pour autant accusé d’exercer un pouvoir dictatorial.

A cette même période, un autre événement vient encore amplifier l’inquiétude des Romains quant à leur survie: la deuxième guerre servile. Elle commence en Campanie en 104 av JC, lorsqu’un chevalier criblé de dettes arme ses esclaves car il refuse d’appliquer une loi qui l’oblige à affranchir les hommes libres capturés par les pirates dans les pays alliés d’Asie pour s’assurer qu’ils ne saisiront pas de ce prétexte pour s’en prendre aux provinces romaines alors que la République ne dispose pas des moyens d’y envoyer un corps expéditionnaire. Ce premier foyer est aussitôt étouffé. C’est en Sicile que la situation devient rapidement incontrôlable. Là aussi, les grands propriétaires de latifundia rechignent à se plier à la loi, de plus les autorités locales ne font rien pour les y obliger. Aussi les esclaves prennent-ils eux-mêmes les choses en main. Ce sont tout d’abord deux cents d’entre eux qui se révoltent contre l’oppression de leurs maîtres avant d’être matés, mais deux mille autres prennent le relais dans la région de Morgantia sans qu’ils puissent être arrêtés. Le mouvement prend alors rapidement de l’ampleur sous l’impulsion de Salvius qui, proclamé roi, entreprend le siège de la ville et s’en empare. Cet exemple est bientôt suivi par Athénion dans la région de Marsala. Les deux groupes s’unissent et sont même rejoints par des paysans pauvres qui souffrent de la concurrence des latifundia. Cette troupe maintenant nombreuse conquiert une grande partie de l’île et fait de Triocala sa capitale alors que Salvius prend le nom de Tryphon avec l’intention d’instaurer un royaume hellénistique sur le territoire qu’il contrôle. Rome, pour qui le blé sicilien est vital, ne peut plus tolérer la situation plus longtemps, aussi le Sénat envoie t-il Lucullus dans l’île à la tête de 17 000 hommes, malgré l’importante mobilisation contre les Cimbres. Ce dernier remporte de justesse une victoire contre les 40 000 esclaves révoltés, sans toutefois parvenir à reprendre Triocala. Son successeur, Caïus Servilius, ne fait pas mieux. Il faut attendre 101 av JC et la victoire contre les Cimbres pour que le consul Manius Aquilius Nepos puisse intervenir avec des troupes aguerries. Il écrase alors la révolte dans le sang tandis que les survivants préfèrent se suicider plutôt que d’offrir aux Romains le spectacle d’être dévorés par les bêtes féroces dans l’arène. Après cela, il n’y aura plus de révolte d’esclaves en Sicile.

A la suite de sa victoire contre les Cimbres, Marius jouit d’un immense prestige; il est mis sur le même plan que Romulus, le fondateur légendaire de Rome. Cela lui permet d’être élu haut la main consul pour une cinquième année d’affilée. Pour la première fois, il n’est plus uniquement un chef de guerre aux compétences incontestables, ses élections précédentes ont toujours eu lieu in abstentia, mais il se retrouve directement confronté aux vicissitudes de la vie politique romaine de l’époque avec lesquelles il n’est pas du tout à l’aise. Paradoxalement, ses plus gros ennuis lui sont causés par ses amis populares, en particulier le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le préteur Caius Servilius Glaucia. L’hégémonie de leur parti les pousse à commettre tous les excès. Le premier vise à être reconduit une fois de plus dans ses fonctions, tandis que le second se présente au consulat, aussi entreprennent-ils tout d’abord de faire voter des lois démagogiques destinées à imposer une baisse des prix du blé et à permettre aux chevaliers de siéger dans de nouveaux jurys pour affaiblir un peu plus le Sénat, mais pour plus de sûreté, ils vont jusqu’à dissuader les électeurs récalcitrants en faisant régner la terreur et à éliminer physiquement leurs concurrents. Ces troubles font craindre au Sénat que la ville ne sombre dans le chaos. Il ordonne par conséquent à Marius de les faire cesses par tous les moyens par l’intermédiaire d’un senatus consultum ultimum. Celui-ci n’ alors plus d’autre alternative que de les éliminer ou d’opérer un coup d’état qui plongerait inéluctablement le pays dans la guerre civile. Coincé, il choisit de rester dans la voie de la légalité et de se ranger aux côtés du Sénat. Saturnius et Glaucia sont tués sans autre forme de procès. Marius y perd une grande partie de ses soutiens parmi les populares et décide de se faire oublier en acceptant une ambassade en Asie, puis en se retirant à Misène.

Guerre sociale et première guerre civile

Il ne voit l’occasion de faire son retour qu’en 91 av JC, lors du déclenchement de la guerre sociale (socius signifie allié en latin). Elle éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Livius Drusus qui proposait que les peuples italiens alliés deviennent citoyens romains de plein droit. Suite à ce meurtre, la plupart des cités du centre et du sud de la péninsule font sécession avec Rome pour s’unir au sein d’une confédération italique dotée d’un Sénat et de sa propre monnaie. Elles s’échangent mutuellement des otages et lèvent une armée forte de 100 000 soldats. L’existence même de la République est à nouveau menacée. Marius s’imagine alors qu’il peut encore une fois en être la sauveur. Rome parvient à mobiliser à son tour une armée équivalente grâce à l’aide de ses provinces et de ses alliés. Marius devient l’un de dix légats chargés de la conduire, ainsi que Sylla. La première année de combat est pourtant difficile, si les confédérés venant du nord de la capitale ont pu être bloqués, ceux du sud ont quant à eux réussi à s’emparer de la Campanie méridionale où ils n’ont dans certains cas pas hésité à massacrer tous les Romains. Ce succès militaire incite les Etrusques et les Ombriens à s’agiter alors qu’ils étaient jusque là restés fidèles à Rome. Pour les dissuader de rejoindre la confédération, le Sénat décide de leur accorder la citoyenneté; ains qu’à tous les peuples restés fidèles, grâce au vote de la lex Julia. La rébellion cesse aussitôt de s’étendre. L’année suivante, 89 av JC, les Romains reprennent l’avantage, ils s’imposent tout d’abord au nord où les Marses, les Péliginiens et les Vestins finissent par capituler, puis au sud où ile reconquièrent la Campanie et remontent la vallée du Vulturne. Le Sénat vote alors la lex Papria qui offre la citoyenneté à tous les peuples italiques, mais à condition qu’ils se présentent à Rome sous 60 jours pour être enregistrés. Seuls une poignée de Samnites continue le combat; la guerre sociale est terminée. Marius n’y a pas particulièrement brillé. Bien qu’il ait remporté quelques victoires contre les Marses, il est soupçonné d’avoir trop cherché le compromis avec les insurgés pour les ramener dans le giron de Rome en préférant mener de longs sièges plutôt que de réprimer férocement l’insurrection. Il doit cela à ses origines provinciales, mais aussi à ses opinions politiques qui l’avaient amené à défendre le droit des italiens d’accéder à la citoyenneté lors de ses mandats. C’est Sylla qui a reconquis la Campanie et mis au pas les Samnites qui apparaît à présent comme l’homme fort de Rome. Il est élu consul pour l’année 88 av JC.

A ce titre, le commandement de l’armée qui doit partir combattre Mithridate VI en Orient devrait lui échoir avec la bénédiction du Sénat. Mais Marius, qui a toujours a cœur de redorer son blason, le revendique aussi et fait organiser un plébiscite de dernière minute pour qu’il lui soit accordé. Aucun des deux partis n’est prêt à laisser l’autre mener cette guerre car la gloire dont son chef serait couvert en cas de victoire n’est pas le seul enjeu, bien que le massacre des citoyens romains lors de la perte des provinces d’Asie ait provoqué l’indignation de la population et que Mithridate représente une menace d’invasion après sa conquête de la Grèce, mais elle promet aussi d’être fort lucrative, contrairement à celle contre les Cimbres ou la guerre sociale. Marius remporte le scrutin qui se déroule dans un climat de terreur entretenu par les sbires des populares. Sylla fait tout d’abord mine de se plier au verdict des urnes, mais ce n’est que pour mieux se rendre en Campanie, auprès de l’armée qu’il avait déjà rassemblée en prévision de son départ pour la Grèce. Sylla commet alors un acte sans précédent, sacrilège par excellence, car sensé avoir coûté la vie à Rémus: il marche sur Rome avec ses troupes. Marius n’a plus d’autre solution que de prendre la fuite. Une fois revenu, Sylla déclare Marius et ses amis ennemis publics; beaucoup sont tués sans toutefois que cela ne sorte du cadre légal. Il entreprend aussi de rétablir l’autorité du Sénat: il fait passer leur nombre de 300 à 600, supprime le droit des chevaliers à siéger dans les jurys, ôte la possibilité de proposer des lois aux tribuns de la plèbe ainsi que celle de se présenter à un second mandat, fait cesser les distributions gratuites de blé et attribue des terres aux 100 000 vétérans de la guerre sociale. Il rencontre pourtant une forme de résistance lorsqu’il tente de démettre de ses fonctions le proconsul Gnaeus Pompéius Strabo, père de Pompée, en attribuant son commandement à l’autre consul, Quintus Pompeius Rufus, un vague cousin du premier, mais les hommes de Strabo refusent de se plier et le tuent. Une fois ces dispositions prises et son mandat achevé, Sylla part pour la guerre contre Mithridate au début de 87 av JC, mais, devenu fort impopulaire, il a dû accepter que Lucius Cornelius Cinna, un de ses opposants, lui succède au poste de consul.

Seconde guerre civile

Cinna est le père de Cornélia Cinna, future épouse de Jules César qui lui donnera son seul enfant légitime, sa fille bien aimée, Julia. Bien qu’il ait juré fidélité à Sylla, Cinna propose de rappeler Marius qui a trouvé refuge en Afrique. Son homologue Gnaeus Octavius et le Sénat s’y opposent catégoriquement, aussi Cinna est-il destitué. Il fuit en Campanie où il n’a pas trop de mal à lever une armée parmi les vétérans italiens, assoiffés de vengeance après les atrocités de la guerre sociale, auxquels il va jusqu’à adjoindre des esclaves. Il reçoit en plus le renfort de Gnaeus Papirius Carbo, fervent marianiste, et de Quintus Sertorius, beaucoup plus réservé quant aux qualités humaines de Marius, mais frustré d’avoir été empêché d’accéder au poste de tribun de la plèbe par les optimates. Marius les rejoint bientôt avec un détachement de cavalerie maure. Ils marchent à leur tour sur Rome. La prise de la ville tourne au carnage, non seulement un grand nombre de sénateurs optimates sont-ils tués et leurs biens confisqués suite à des proscriptions édictées par Marius et Cinna, mais les troupes échappent au contrôle des nouveaux maîtres de Rome et se livrent au pillage et au meurtre de simples citoyens. Il faut alors faire appel à des mercenaires gaulois pour les maîtriser. Seul Sertorius semble avoir fait tout son possible pour éviter que la situation ne dégénère en attaquant un camp de soldats qui participaient aux exactions contre la population.

Cinna et Marius ne s’embarrassent plus du fonctionnement démocratique de la cité. Ils s’autoproclament consuls pour l’année 86 av JC, mais Marius n’exerce son septième mandat que 17 jours car il meurt à la mi-janvier à l’âge de 71 ans. Cinna reste 2 années supplémentaires à ce poste. Il s’attache principalement à préparer le retour de Sylla, mais le recrutement de troupes s’avère difficile car les violences commises à Rome dissuadent les volontaires potentiels de s’engager dans un conflit dont l’extermination de l’adversaire semble devoir être la seule issue. De son côté, Sylla fait tout ce qu’il peut pour mettre le plus rapidement un terme à la guerre contre le royaume du Pont. Il commence par reprendre Athènes, suite à un long siège, puis remporte deux brillantes victoires à Chéronée, en Macédoine, puis à Orchomène, en Béotie, alors que ses troupes sont en très nette infériorité numérique. Cela lui permet d’imposer la paix à Mithridate en 85 av JC, sans que ce dernier ne soit toutefois mis à genoux. Même s’il doit restituer la province d’Asie, se retirer de tous les royaumes qu’il occupe, livrer sa flotte et, ce qui est essentiel pour que Sylla puisse mener une guerre en Italie, s’acquitter de 2 000 talents d’argent (soit une cinquantaine de tonnes, 1 talent = 25,86 kg) pour le préjudice subit, le traité de Dardanos n’est cependant pas si défavorable au roi du Pont qui conserve son territoire intact ainsi que son trône, mais aussi une armée encore très puissante. Deux autres guerres seront nécessaires pour le vaincre définitivement, la seconde permettra à Lucullus d’amasser une immense fortune.

Sylla débarque donc à Brindisium au printemps de 83 av JC avec une troupe de 40 000 hommes. Il trouve sur place le renfort de ceux de Pompée qui s’autoproclame général à seulement 23 ans et lève à ses frais trois légions parmi les vétérans qui ont combattu sous les ordres de son défunt père lors de la guerre sociale et voit Quintus Caecilius Metellus Pius et Marcus Licinius Crassus revenir d’Afrique où il s’étaient réfugiés, victimes des proscriptions de Marius et Cinna. Face à ces hommes, Sertorius préfère partir pour l’Espagne car il ne croit pas que les populares soient en mesure de remporter la victoire avec les piètres généraux qui sont à leur tête; l’incompétence de Carbo, Scipion l’Asiatique et de Norbanus leur a d’entrée de jeu valu une défaite et Cinna finit même par se faire tuer par ses propres soldats qui ne supportent plus la brutalité avec laquelle ils sont traités. Dans ces conditions, les combats, très sanglants, durent moins de deux ans. La reconquête de l’Italie s’achève le 2 novembre 82 av JC, avec la chute de Rome suite à la bataille de la Porte Colline. Caïus Marius le jeune, fils adoptif de Caïus Marius et consul de l’année, fuit à Préneste où il ne tarde pas à être acculé au suicide. Sylla est nommé dictateur en décembre et ouvre la voie qui mènera inéluctablement à l’Empire en prenant le cognomen de Felix, le bienheureux, chéri des dieux, comme il prétend être protégé de Vénus. Il rétablit la toute puissance du Sénat et prononce à son tour de nombreuses proscriptions, dont Jules César est entre autres victime, car il refuse de répudier la femme qu’il a épousé en 84 av JC, Cornélia Cinna, comme Sylla le lui a ordonné. La spoliation des biens des populares permet à Crassus de devenir l’homme le plus riche de Rome. Conformément à la loi, Sylla abdique sa dictature en juin 81 av JC et se présente au consulat pour l’année suivante. Il est élu haut la main. Il mourra en 78 av JC alors qu’il s’est retiré à Cumes.

Il reste malgré tout quelques partisans de Marius en Sicile et en Afrique. Le jeune Pompée est chargé de les éliminer. Il s’acquitte si bien de la tâche qu’il est tout d’abord acclamé imperator par ses hommes, puis qu’à son retour, Sylla alors consul, lui donne le cognomen de Magnus, le Grand, en plus de lui accorder le triomphe. Cela lui attire cependant une forte inimitié de la part de Crassus, qui n’a quant à lui obtenu qu’une ovation alors qu’il estime que son action décisive à la bataille de la Porte Colline aurait dû lui valoir autant d’honneurs qu’à celui qu’il verra désormais comme un rival.

Sertorius et Spartacus

Des forces populares, seul Sertorius installé en Hispanie résiste encore. Le commandement de l’armée envoyée pour l’en déloger échoit une nouvelle fois à Pompée. En 77 av JC, il y rejoint Métellus Pius. Dans un premier temps, les légats de Sylla ont réussi à chasser Sertorius jusqu’en Afrique, plus précisément en Maurétanie. Il y trouve le roi chassé de son trône par Pompée pour l’aide qu’il a fourni à Marius auquel il s’associe. Il défait et tue alors Paccianus qui a été spécialement dépêché contre lui, puis il incorpore les légionnaires vaincus à ses troupes, ce qui lui permet de prendre Tanger. Il remet son hôte au pouvoir sans pour autant exiger des sommes exorbitantes pour son aide; il se contente de la rétribution qui lui est offerte. Cette attitude encourage les Lusitaniens (Portugais) qui souffrent beaucoup de l’occupation romaine à faire appel à ses services. Métellus Pius est chargé de l’empêcher de faire son retour sur le continent européen. Sertorius parvient néanmoins à effectuer la traversée grâce aux pirates ciliciens, puis à débarquer. Il adopte dans un premier temps une tactique de guérilla qui le rend insaisissable, gagne la confiance des tribus locales, qu’il n’hésite pas à secourir lorsqu’elles sont menacées, avant de remporter la victoire sur Métellus à la bataille de Lacobriga. Il bénéficie lui aussi d’une aura divine, car il prétend recevoir les conseils de Diane par l’intermédiaire d’une biche blanche apprivoisée qui le suit partout qu’il a reçu en cadeau.

Après cela, plus rien ne l’arrête. Il repousse les légions de Rome jusqu’à l’Ebre, au nord de la péninsule. Il se distingue alors par la manière qu’il a d’administrer les territoires qu’il contrôle. Il ne s’approprie pas toute la nourriture et préfère loger ses hommes dans l’inconfort des tentes plutôt que d’imposer leur présence dans les maisons des habitants, ne rend donc pas la présence de son armée insupportable pour la population, il ne l’écrase pas plus sous le poids des impôts qu’il réclame, il met au contraire en place un Sénat de 300 membres où siègent essentiellement des Romains, mais aussi les membres les plus influents des tribus ibères; et pour leurs enfants, il crée une école à Osca où les élèves reçoivent une éducation à la romaine plutôt que de les prendre en otage. En résumé, il fait exactement l’inverse de ce qui poussera les Gaulois à se révolter contre Jules César lors de la guerre des Gaules. Il réussit ainsi à fédérer les peuples de la péninsule, ce qui fait qu’il est aujourd’hui reconnu comme l’un des pères fondateurs de la nation portugaise.

Pompée a été nommé pour que cet exemple d’administration des territoires ne risque pas de faire tache d’huile. Mais avant de se rendre en Hispanie, il est chargé de mettre fin à la rébellion qui a éclaté en Etrurie après que Marcus Aemilius Lepidus ait été déclaré ennemi public à cause de l’opposition du Sénat à sa loi qui proposait de restituer à leurs propriétaires les terres données aux vétérans de Sylla. Pompée s’impose sans grandes difficultés, mais il pousse par la même occasion 20 000 des vaincus à rejoindre Sertorius. Et ce ne sont pas les seuls, Marcus Perperna Veiento qui a quant à lui été chassé de Sicile unit aussi ses forces avec celles du général des populares. Dans ces conditions, aucun des deux partis ne progresse pendant deux ans malgré quelques victoires de part et d’autre. Devant ce blocage, Pompée menace de rentrer en Italie si des moyens supplémentaires ne lui sont pas accordés dans les plus brefs délais. Lucius Licinius Lucullus ne se fait pas longtemps prier pour les lui donner car dans le cas contraire, il craint devoir lui céder la fortune qui promise avec le commandement de l’armée qui se prépare une nouvelle fois à affronter Mithridate VI; ce dernier ayant profité de ce que les légions soient occupées ailleurs pour reprendre l’offensive en Asie. Sertorius et le roi du Pont ne tardent d’ailleurs pas à signer un traité d’alliance qui stipule qu’en échange d’une partie des troupes combattant en Espagne, Mithridate s’engageait à fournir 40 navires ainsi que 3 000 talents d’argent et pourrait revendiquer la souveraineté sur la Cappadoce et la Bithynie, mais en aucun cas sur la province romaine d’Asie.

Si l’argent que Métellus et Pompée reçoivent ne leur donne pas la victoire militaire, il leur permet cependant de semer la discorde entre les généraux ennemis. Pour ce faire, Métellus met à prix la tête de Sertorius. Il promet 100 talents d’argent et deux mille plèthres de terre au Romain qui le tuera. Cela éveille particulièrement la convoitise de Perperna dont le principal souci devient alors de s’enrichir, mais la crainte d’être tué par la garde espagnole de son chef le dissuade de passer à l’acte. Il se met à écraser les populations dont il a la charge sous les impôts et à les maltraiter quand elle rechignent à s’en acquitter. Plusieurs cités se soulèvent alors contre lui, ce qui permet à Métellus et Pompée de regagner du terrain. Sertorius ne comprend pas vraiment les raisons de ces soulèvement. Il s’estime trahi par les Ibères et prend une décision irréparable: il fait exécuter une partie des enfants de l’école d’Osca et vend les autres comme esclaves. Dès lors, son sort est scellé. Affaibli par la perte du soutien des locaux, il recule de plus en plus, jusqu’à ce qu’en 72 av JC, Perperna finisse par le tuer dans l’espoir que ce service lui vaudra la reconnaissance de ses ennemis. Il leur livre pourtant une dernière bataille. Il la perd, mais il espère toujours encore entrer dans les bonnes grâces de Pompée lorsqu’il lui donne la correspondance de Sertorius qui contient tous les noms de ses alliés à Rome. Mais Pompée n’est pas encore prêt à déclencher une nouvelle guerre civile, il brûle les lettres sans les lire et fait périr Perperna pour qu’il emporte dans la tombe ses embarrassants secrets.

Cela n’empêche pas le peuple romain de craindre que le général qui a définitivement mis un terme à la menace populares ne soit tenté de s’imposer au pouvoir par la force à son retour. Le Sénat compte l’en empêcher grâce à une habile manœuvre politique. L’Italie est en effet en proie aux troubles provoqués par la révolte des esclaves qui dure à ce moment depuis deux ans. Elle a commencé avec l’évasion de 70 gladiateurs seulement, mais s’est ensuite développée jusqu’à regrouper plus de cent mille personnes. Spartacus n’imaginait certainement pas qu’il se retrouverait à la tête d’une armée capable de faire trembler la République lorsqu’il s’est enfui de Capoue avec ses quelques compagnons d’infortune, les autorités romaines non plus. La troisième guerre servile qui débute à l’été de 73 av JC n’a tout d’abord qu’une dimension locale qui ne concerne que la milice de Capoue, mais, contrairement à l’habitude, la petite troupe de fugitifs ne s’est pas dispersée pour que chacun tente sa chance de son côté et elle est de plus tombée sur une cargaison d’armes destinées à une école de gladiateurs concurrente. Les miliciens sont par conséquent balayés par ces hommes habitués au combat. Ils traversent alors la Campanie où ils sont rejoints par d’autres esclaves fugitifs, mais aussi par quelques hommes libres, employés dans les latifundia. Ce groupe trouve refuge sur les pentes du Vésuve. A présent trop nombreux pour se contenter de voler un peu de nourriture, ils se mettent à attaquer de riches exploitations où ils trouvent de grandes quantités de blé ou de bétail, ainsi que de nouveaux compagnons qu’ils ne manquent pas de libérer au passage. Spartacus veille scrupuleusement à ce que le butin soit équitablement réparti.

La garde régionale na parvient pas plus que la milice à les arrêter; sa défaite fournit au contraire de nouvelles armes aux rebelles. L’affaire remonte alors au Sénat qui charge le préteur Gaïus Claudius Glaber de recruter 3 000 volontaires inexpérimentés pour faire cesser ce trouble à l’ordre public. Il ne prend cependant pas cette bande de va-nu-pieds très au sérieux. Aussi, une fois parvenu à l’entrée de l’unique sentier qui mène au camp des esclaves, néglige t-il d’installer ses troupes à l’abri d’un camp fortifié comme le veut la règle. Il pense qu’ainsi isolés, la faim et la soif viendront vite à bout des rebelles qui n’auront plus d’autre choix que de se rendre. Spartacus ne s’avoue pas pour autant vaincu; il échafaude au contraire un audacieux plan pour surprendre l’adversaire. Il fait tresser des cordes et construire des échelles qui permettent à ses hommes de descendre discrètement la pente la plus abrupte du volcan à la nuit tombée, puis de prendre à revers les Romains qui se font massacrer avant d’avoir réalisé ce qui leur arrive. Avec cette victoire, esclaves en fuite, bergers livrés à eux-mêmes pour subsister et paysans pauvres écrasés par la concurrence des latifundia arrivent par milliers. Le Vésuve ne peut plus les accueillir; surtout que l’hiver approche. Les révoltés se déplacent donc vers le sud où ils rencontrent et défont les troupes de Publius Varinus, nommé en remplacement de Glaber. Ce succès amène toujours plus de déshérités à se joindre à cette troupe hétéroclite. Les razzias sur les latifundia se poursuivent, mais à présent, l’armée des esclaves attaque aussi des villes telles que Nola, Nuceria, Metapontum ou Thurii où Spartacus choisit de s’établir pour passer l’hiver.

Selon la légende relayée par Arthur Koestler, il aurait alors tenté de bâtir une cité idéale, inspirée par les idées d’un Juif, à mi-chemin entre idéologie communiste et foi chrétienne, où tout le monde aurait été traité à égalité sans distinction du milieu de naissance ou d’origine ethnique. Il me semble plutôt que le mouvement n’était absolument pas guidé par quelque grande idée philosophique que ce soit, mais que son seul objectif ait été de retrouver la liberté pour ceux qui la voulaient, sans être pour autant abolitionniste, et qu’il se comportait plus vraisemblablement à la manière des pirates du XVII-XVIII ème siècle qui répartissaient équitablement le butin entre les membres de l’équipage et élisaient leur capitaine en fonction de la manière dont il traitait ses hommes et de sa capacité à choisir des cibles richement dotées, sans pour autant être trop lourdement armées (le parti des pirates qui émerge en Allemagne semble s’inspirer de ce mode de fonctionnement). Malgré ces apparences démocratiques, cela n’empêchait pas les pirates de devoir porter en permanence toute leur fortune sur eux pour éviter de se la faire voler, ceux qui semaient la discorde d’être exclus du groupe et ceux qui se rebellaient contre l’autorité d’être sévèrement punis. Bien qu’imparfait, ce système reste néanmoins un précurseur de celui que nous connaissons aujourd’hui.

Toujours est-il que les esclaves mettent cette période à profit pour forger les armes garantes de leur liberté, mais aussi pour faire du commerce avec les pirates ciliciens (qui eux devaient avoir une organisation plus hiérarchisée proche de celle des Vikings, autres précurseurs de la démocratie moderne) et entrer en contact avec Sertorius. Se pose alors le problème de la suite à donner au mouvement. Il semble que la réponse à ce questionnement ait donné naissance à deux courants distincts. Le premier, mené par Crixus, représente l’option des Gaulois, ou plus généralement des Celtes, qui sont partisans de s’établir sur le territoire italien, plus précisément en Apulie (les Pouilles). Le second, mené par Spartacus, au nom des Thraces, et plus généralement des peuples qui ont adopté le modèle grec depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, préfère tenter de quitter la péninsule, surtout qu’il se trouvent de toutes parts acculés à la mer dans le bas de la botte. Ces derniers sont les plus nombreux, a peu près 70 000 sur 100 000. Au printemps, ils prennent donc la route du nord en longeant la côte est et laissent les autres sur place.

A Rome, suite à la défaite des deux armées prétoriennes, le Sénat a enfin commencé a prendre la menace des esclaves au sérieux et chargé les deux consuls, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, de mettre un terme à la rébellion. L’armée de Lentulus se rend au nord, dans le Picenum, pour barrer la route à Spartacus, tandis que celle de Gellius se dirige au sud, vers l’Apulie. C’est elle qui livre bataille la première contre Crixus, aux environs du Mont Garganus. La légion extermine l’adversaire sans pitié; Crixus est lui aussi tué. Elle repart aussitôt vers le nord pour prendre Spartacus en étau. Celui-ci ne tarde pas à rencontrer Lentulus, mais cette fois-ci, ce sont les esclaves qui remportent la bataille et mettent les légions en déroute. L’armée servile fait alors volte face et revient sur ses pas pour affronter Gellius qu’elle bat à son tour. Les deux consuls vaincus sont relevés de leur commandement et rentrent à Rome, tandis que Spartacus reprend son chemin vers la Gaule Cisalpine après avoir tué tous les prisonniers, brûlé tous les bagages inutiles et abattu les bêtes de somme pour qu’il puisse se déplacer plus rapidement, suivant le précepte qui avait permis à Alexandre le Grand de conquérir la plus grande partie du monde connu. Une fois arrivé près de Mutina (Modène), il remporte une nouvelle victoire contre Caïus Cassius Longinus Varus, proconsul de Gaule Cisalpine.

A ce moment, il prend une décision stupéfiante. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule, à l’ouest, ou l’Illyrie, à l’est, dont les voies lui sont à présent ouvertes, il traverse les Apennins et paraît vouloir marcher directement sur Rome. Quelle mouche a bien pu le piquer pour qu’il renonce subitement à quitter l’Italie? Ni Plutarque, ni Appien ne répondent à cette question. Je me permet donc d’émettre une hypothèse personnelle: il avait pour objectif de venir au secours de Sertorius en Hispanie, mais il vient d’apprendre sa mort et la victoire de Métellus et Pompée. On peut en effet imaginer qu’une alliance avec Sertorius aurait été la meilleure solution pour son avenir et celui de sa troupe. Le contrat entre les deux hommes aurait pu confier à Spartacus la mission de traverser la Gaule Transalpine, puis les Pyrénées pour venir se placer dans le dos des armées de Métellus et Pompée, non pas forcément pour les affronter, mais avant tout pour couper leurs lignes de ravitaillement, ce qui lui aurait par la même occasion permis de nourrir ses gens en évitant le pillage des paysans. En échange de cette aide militaire, Sertorius aurait pu lui promettre d’accorder la citoyenneté à toute son armée ainsi qu’un bout de terre à chacun, comme pour n’importe quel vétéran. Cette option n’étant plus possible, Spartacus n’a plus vraiment d’autre choix que de rester en Italie, car s’il en était sorti, nul doute que les peuples qu’il aurait rencontré auraient avant tout vu sa troupe de 120 000 personnes comme une nuée de sauterelles affamées qu’il faut arrêter plutôt que comme des amis, et à supposer qu’elles aient été accueillies par des tribus étrangères, encore aurait-il fallu qu’elles soient prêtes à faire la guerre à Rome qui aurait inévitablement interprété cette hospitalité comme un casus belli.

Lorsqu’il fait demi-tour, Spartacus ne pense certainement pas qu’il parviendra à prendre la capitale d’assaut, il doit plutôt espérer que son approche poussera les très nombreux esclaves de la ville à se soulever ou peut être même que les populares encourageront les foules de citoyens pauvres qui hantent ses rues à déclencher l’insurrection. Mais rien de tel ne se passe. Il continue donc son chemin pour revenir à son point de départ. L’hiver se passe tandis qu’à Rome les volontaires ne se bousculent pas pour mener une guerre qui leur amènerait au mieux une victoire sans gloire, et au pire, l’humiliation d’avoir été défaits par une bande de peigne culs. Seul Marcus Licinius Crassus est sur les rangs. Six nouvelles légions lui sont octroyées pour mener à bien la tâche, en plus des deux légions consulaires. Au début de l’année 71 av JC, Spartacus se résout à reprendre la route du nord pour quitter définitivement la péninsule. Crassus adopte la même tactique que ses prédécesseurs, attend les esclaves rebelles dans le Picénum, et à leur approche, il envoie Mummius avec deux légions pour les prendre à revers, avec l’ordre formel de n’engager le combat sous aucun prétexte. Mais son lieutenant désobéit et est mis en déroute. Pour punir ces hommes qui, selon lui, ont manqué d’ardeur au combat, Crassus remet en vigueur une ancienne punition: la décimation. Elle consiste à exécuter un soldat sur dix pris au hasard dans les rangs alors que toute l’armée est assemblée. On ne sait pas si ce châtiment cruel n’a concerné qu’une seule cohorte ou l’armée en son entier, mais toujours est-il que cela faisait comprendre aux légionnaires qu’ils avaient plus à craindre de leur chef que de l’ennemi. Le résultat ne se fait pas attendre, l’armée servile est contrainte de reculer, toujours plus au sud. Le revers momentané a pourtant suffi à faire douter le Sénat des capacités militaires de Crassus, il décide donc de lui adjoindre le renfort de Lucullus, propréteur de Macédoine et frère de celui chargé de la guerre contre Mithridate, mais aussi celui de Pompée qui, sur le chemin du retour d’Espagne, reçoit l’ordre d’aller dans le sud, sans s’arrêter à Rome. Crassus n’a plus qu’une hâte: mater le révolte avant l’arrivée du rival qu’il hait de tout son cœur. Ce stratagème permet aux sénateurs de faire en sorte que les monstres ambitieux qu’ils ont créés en leur confiant de puissantes armées se neutralisent mutuellement comme aucun d’eux ne pourra revendiquer l’exclusivité du sauvetage de la République auprès du peuple à qui il suffira de rappeler les mérites de l’autre (ou des autres, si on considère que le Lucullus en campagne en Asie ne manquerait pas d’intervenir au cas où son frère venait à être menacé par Crassus ou Pompée. Cette équation est une forme de prélude au triumvirat qui se mettra en place 10 ans plus tard).

Une fois acculé à la mer, Spartacus abat sa dernière carte: acheter son passage en Sicile au pirates ciliciens. Le contrat est passé, mais le richissime propréteur Caïus Licinius Verres de Sicile, qui a bâti sa fortune grâce aux impôts illégaux qu’il lève, au pillage des œuvres d’art et aux malversations en tous genres, leur fait une meilleure offre. L’armée servile se retrouve par conséquent coincée dans le Rhégium, à la pointe de la botte italienne que Crassus à pris soin de verrouiller par un fossé et un mur s’étirant d’un côté à l’autre de l’isthme. Spartacus tente alors de négocier les termes d’une paix honorable avec le général romain, mais il se heurte à son refus. La situation désespérée et la faim aidant, l’entente entre les esclaves devient plus précaire, aussi un groupe de plusieurs milliers d’entre eux entreprend-il de forcer le blocus. Il y parvient, mais il est aussitôt poursuivi par Crassus qui les rattrape au bord d’un lac de Lucanie. Seule l’arrivée de Spartacus et du reste de l’armée qui suivait de près évite un massacre. Le chef des esclaves prend encore une fois la fuite, mais beaucoup de ses hommes sont las de cette stratégie, aussi de plus en plus de groupes se détachent de la colonne principale pour venir au contact des légions à leur poursuite. Cela donne lieu à des victoires de part et d’autre, ce qui oblige finalement Spartacus à céder à la pression de ses soldats et à livrer bataille à Crassus. L’ancien gladiateur meurt les armes à la main avec presque tous ses compagnons. Les 6 000 prisonniers qui restent finissent pendus par Crassus le long de la voie Appienne, tandis que 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont tués par les légions de Pompée qui revendique immédiatement la paternité de la victoire définitive. Il obtient le triomphe pour la deuxième fois, tandis que Crassus, qui refuse de licencier son armée avant que son rival en ait fait autant, n’est gratifié que de l’ovation. Ils parviennent néanmoins par trouver un terrain d’entente qui les conduit tous deux au consulat de l’année 70 av JC. Comme leur est élection est illégale en regard des critères édictés par Sylla, ils tombent d’accord pour abroger ses lois, mais après cela, ils ne font plus que se quereller.

Conjuration de Catilina et triumvirat

La conjuration de Catilina est une nouvelle crise majeure qui menace les institutions de la République romaine. Elle se déroule en 63 av JC, alors que Pompée est absent de Rome car il a été chargé de remplacer Lucullus (qui s’est totalement retiré de la vie publique à son retour pour jouir de la fortune qu’il a amassé) dans la guerre de Mithridate après avoir très efficacement éliminé la piraterie qui perturbait fortement le commerce en Méditerranée en 67 av JC. Crassus et son protégé, Jules César, sont soupçonnés d’y avoir pris part en sous-main, sans toutefois que la preuve formelle en ait été apportée.

Cette époque est marquée par de nombreux scandales qui touchent directement les plus hautes autorités de l’état accusées de détournement de fonds, d’extorsion ou encore d’avoir acheté les élections. Dans ce contexte de défiance, Catilina a échoué par trois fois à l’élection au consulat. Il pense que le temps de s’imposer par la force est venu et cherche des alliés pour le soutenir. Il prévoit de faire assassiner plusieurs personnalités influentes, d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion, puis d’intervenir avec des troupes recrutées en Etrurie parmi les vétérans de Sylla pour rétablir l’ordre et imposer sa dictature. Il approche même des Gaulois, des Allobroges venus à Rome pour se plaindre du traitement qu’ils reçoivent chez eux. Seulement, le secret est mal gardé, il parvient aux oreilles de Cicéron, directement menacé d’assassinat, qui le dénonce au Sénat dans ces célèbres catilinaires. Par conséquent, les consuls se voient confier les pleins pouvoirs par l’intermédiaire d’un senatus consultum utimum qui leur permet d’éliminer tous ceux qui auraient pris part au complot contre la République. Les Allobroges, qui ont hésité sur le parti à prendre avant d’opter pour la légalité, sont les principaux informateurs des autorités en place. Cinq conspirateurs sont exécutés, tandis que Catilina réussit à rejoindre ses troupes en Etrurie. Il meurt avec ses hommes dans la bataille qui s’engage peu après.

Même si Crassus et Jules César n’étaient vraisemblablement pas impliqués dans la conjuration, ils savent maintenant que la force n’est pas le bon moyen pour accéder au pouvoir. Le retour de Pompée en 61 av JC leur donne l’occasion d’en trouver un autre. Bien qu’il ait cette fois-ci licencier son armée dès son arrivée, le Sénat craint toujours qu’un homme aussi riche et populaire que lui ne soit tenté de faire main basse sur le pouvoir. Aussi son triomphe de orbi universo (sur le monde entier, comme il a été victorieux sur tous les continents) est retardé de six mois, et un peu plus tard, la demande qu’il fait pour que les avantages qu’il a promis aux cités d’orient soient confirmés et celle que des terres soient attribuées à ses vétérans lui sont refusées. Jules César, quant à lui se prononce pour. Il parvient ensuite à le réconcilier avec Crassus. Les trois hommes passent alors un pacte de non agression mutuelle d’une durée de 5 ans, secret car illégal, qui a pour but de porter César au consulat pour l’année 59 av JC, puis de lui octroyer le proconsulat sur l’Illyrie ainsi que sur les Gaules Cisalpine et Transalpine pour 5 années au lieu d’une. Pour sceller définitivement le contrat, César donne sa fille, Julia, en mariage à Pompée.

Le plan se déroule comme prévu. Une fois élu, Bibulus, l’autre consul, et Caton tentent de s’opposer au programme inspiré par les populares que César met en place, mais ils sont chassés du forum et Bibulus se retire chez lui jusqu’à la fin de son mandat, sans que cela ne soulève de contestations chez les optimates aux ordres de Pompée. Jules César exerce donc seul le pouvoir et satisfait les demandes de Pompée. En échange, il obtient son soutien pour l’attribution d’un proconsulat exceptionnel et part faire la guerre en Gaule se sachant protégé à Rome. L’alliance est renouvelée en 56 av JC. Cette fois, ce sont Crassus et Pompée qui devront prendre le consulat l’année suivante, à l’issue duquel le premier obtiendra le proconsulat en Syrie et le second en Hispanie et en Afrique; César verra le sien prolongé de 5 années supplémentaires. Tout marche comme sur des roulettes pour les trois hommes. En 54 av JC, Crassus part pour la Syrie avec l’intention d’enfin se couvrir de gloire en faisant la guerre aux Parthes, tandis que Pompée obtient l’autorisation de rester à Rome pour en garder le contrôle. C’est alors qu’apparaît la première ombre au tableau: Julia meurt en couches ainsi que le bébé et Pompée refuse d’épouser Octavie, petite nièce de César. Les liens du sang entre les deux hommes sont donc rompus. Le triumvirat vole en éclats l’année suivante lorsque Crassus et son fils, Publius qui s’est illustré en Gaule sous les ordres de César, sont tués par les Parthes à la bataille de Carrhes. Pompée épouse alors Cornélia Métella, veuve de Publius Crassus. Désormais, c’est chacun pour soi.

L’escalade

Les hostilités commencent en janvier 52 av JC avec l’assassinat de Clodius Pulcher, l’homme qui tenait Rome d’une main de fer avec ses sbires pour le compte de César. Les troubles se répandent dans la ville qui menace de sombrer dans l’anarchie. Pompée en est directement responsable, il n’intervient pas pour ramener le calme, au contraire, il a lui-même commandité le meurtre et attend que la situation dégénère pour apparaître comme le seul en mesure de sauver la République. L’un des tribuns de la plèbe propose qu’il soit nommé dictateur, mais Caton s’y oppose fermement. Les consuls ne parvenant pas à rétablir l’ordre, Bibulus suggère alors que Pompée les remplace, seul. Contre toute attente, Caton abonde en son sens. Cette mesure, doublement illégale, comme la loi exige non seulement deux hommes à la magistrature suprême, mais aussi un délai de dix ans entre deux mandats, permet de ramener le calme et à Pompée de s’attaquer à ceux qu’il désigne comme les fauteurs de trouble, à savoir ceux accusés d’avoir acheté leur charge, tous bien évidemment soutiens de César alors que cette pratique concernait n’importe quel élu de l’époque. Une fois ces mesures d’urgence adoptées, Pompée fait mine de montrer son attachement à la loi en nommant un second consul, mais ce n’est autre que son propre beau-père, Metellus Scipion.

Face à toutes ces irrégularités, César choisit d’incarner la voie légale et d’attendre scrupuleusement que le délai de dix ans soit écoulé pour se représenter au consulat. Il ne reste cependant pas inactif, fin 52 av JC, il publie le dernier tome de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » pour faire étalage du génie militaire qui lui a permis de remporter la victoire et d’agrandir le territoire de la République, puis en -51, il annonce qu’il va faire bâtir un nouveau forum ainsi qu’un temple dédié à la Vénus Génitrix, dont il prétend descendre, avec le butin, tout cela pour s’assurer du soutien de la plèbe; et sur le plan politique, en -50, il solde les dettes du tribun Curion et finance la restauration de la basilique Aemilia à laquelle le consul Lucius Aemilius Paullus s’était engagé. Pour finir, il fait élire son fidèle lieutenant Marc Antoine tribun de la plèbe pour -49, bien qu’il échoue à placer Servius Sulpicius Galba au consulat.

Le Sénat s’efforce dès lors d’affaiblir sa puissance militaire. Il lui demande tout d’abord de fournir une légion pour préparer la guerre contre les Parthes et fait de même avec Pompée qui choisit naturellement de donner une de celles qu’il a prêté à César au temps du triumvirat. Les officiers de cette légion, dont les hommes se sont pourtant vus attribuer une prime de 250 drachmes avant leur départ, poussent alors Pompée à sous estimer la puissance de son rival en lui laissant croire que les soldats de César en sont venus à haïr leur chef et qu’il ne le suivront pas au cas ou il viendrait à marcher sur Rome. Le Sénat s’enhardit en disant qu’il n’acceptera la candidature de César au consulat qu’à condition qu’il licencie préalablement ses légions. Marc Antoine y met son véto. Curion fait une contre proposition, César consentira a licencier son armée, si Pompée en fait de même avec ses troupes d’Espagne et d’Afrique. Cette fois-ci, ce sont les consuls qui s’y opposent. César tente alors une ultime conciliation: en l’échange de l’acceptation de sa candidature en son absence de Rome, il ne gardera que deux légions et abandonnera ses proconsulats sur les Gaules Transalpine et Chevelue pour ne garder que ceux sur la Gaule Cisalpine et l’Illyrie. Caton s’indigne du fait qu’un simple citoyen puisse avoir l’outrecuidance de dicter ses conditions à la République et le consul Lentulus fait expulser du Sénat les rapporteurs de la proposition, les tribuns de la plèbe, Curion et Marc Antoine, avant de déclarer César ennemi du peuple.

Après s’être montré obéissant et avoir vu toutes les demandes raisonnables qu’il faisait rejetées par le parti des optimates, cet outrage aux représentants du peuple est le dernier argument qui manquait à César pour franchir le pas de l’illégalité. En janvier 49 av JC, il traverse le Rubicon, qui sépare la Gaule Cisalpine du territoire de Rome, avec une légion et résume son devoir de vaincre ou de périr par un « Aléa jacta est » devenu légendaire.

Les derniers combats de la Guerre des Gaules

Après sa victoire à Alésia, César espère certainement avoir mis un terme aux révoltes en Gaule, tout du moins veut-il le laisser croire aux citoyens romains, sinon pourquoi aurait-il subitement arrêté la rédaction de ses « Commentaires sur la guerre des Gaules » avec cet épisode alors qu’il s’est empressé de publier ce septième livre quelques mois seulement après la fin du siège? Il doit pourtant bien se douter qu’avoir épargné les Arvernes et les Eduens alors qu’il a réduit en esclavage tous les guerriers des autres tribus qui ont participé à la coalition gauloise ne laissera pas certaines d’entre elles sans réaction.

A commencer par les Bituriges dont une vingtaine de villes ont été incendiées en raison de la politique de la terre brûlée voulue par Vercingétorix. Cette double punition ne peut que leur laisser la désagréable impression d’avoir été les dindons de la farce. Aussi la présence sur leurs terres de la treizième légion de Titus Sextius ne les empêche pas de se préparer une nouvelle fois à la guerre. César décide d’étouffer la révolte dans l’œuf en intervenant en plein hiver. Il quitte Bibracte avec la onzième légion pour rejoindre Titus Sextius, puis il prend les Bituriges par surprise avec sa cavalerie avant que l’armée ennemie n’ait pu se réunir et que les guerriers sont encore dispersés dans leurs villages. Les troupes ont cependant l’ordre de s’abstenir de ravager le pays, signe que le proconsul est plus enclin à négocier qu’à les anéantir. Des milliers de Gaulois sont faits prisonniers, et ceux qui parviennent à s’échapper sont poursuivis jusque dans les tribus voisines où ils ont trouvé refuge, ce qui pousse ces dernières à courber l’échine devant la puissance romaine plutôt qu’à s’y opposer. Un mois est tout de même nécessaire pour que César obtienne la soumission des Bituriges ainsi que de se faire livrer des otages, ce qui laisse à supposer que les négociations ne sont pas restées cantonnées au strict domaine militaire, mais qu’elles ont également porté sur des accords commerciaux, comme l’obtention des mêmes avantages que les Eduens ou les Arvernes. Autrement dit, César a très bien pu acheter la paix. Cela expliquerait peut être la réaction des Carnutes.

En effet, moins de trois semaines après son retour à Bibracte, les Bituriges viennent se plaindre auprès du proconsul de ce que leurs voisins Carnutes leur ont déclaré la guerre. Les causes du différend entre les deux tribus ne sont pas connues, mais on peut envisager que les Carnutes se sont considérés comme trahis par la signature d’un traité de paix séparé de leur allié biturige. Ce durcissement de la politique d’alliance gauloise pourrait avoir pour origine la manière dont s’est achevé le siège d’Alésia. Là-bas, les 240 000 hommes venus au secours de Vercingétorix étaient divisés en trois groupes placés sous le commandement des Arvernes pour l’un, des Eduens pour le second et des Belges pour le dernier. Après deux tentatives d’assaut de toute l’armée contre les fortifications de la plaine, les Gaulois avaient changé de tactique en détachant le contingent dirigé par les Arvernes pour une attaque sur les hauteurs d’une colline qui constituait le point faible du dispositif romain. A l’heure dite, la cavalerie s’était déployée dans la plaine et le reste de l’infanterie rangée en ordre de bataille devant la camp. Seule l’intervention de Titus Labiénus avait alors permis aux Romains de résister à l’assaut arverne, puis l’arrivée de César et l’aide de la cavalerie qui avait contourné l’assaillant par l’extérieur pour le prendre à revers leur avait finalement donné la victoire. Si le proconsul mentionne également une attaque de Vercingétorix et des assiégés, elle aussi repoussée, il ne parle pas de ce qui se passe dans la plaine, mais toujours est-il que lorsque le gros de l’armée gauloise apprend l’échec de l’expédition arverne, les guerriers quittent aussitôt le camp pour rentrer chez eux. Ce départ précipité témoigne de la fragilité de l’unité gauloise, le ressentiment des uns envers les autres a dû être encore accentué par la réduction en esclavage des participants à la coalition, à l’exception des Eduens et des Arvernes qui n’ont eux eu qu’à livrer des otages. Il ne serait dès lors pas très étonnant que tout nouvel accord d’alliance ait stipulé qu’aucune partie ne puisse négocier séparément avec les Romains sans être immédiatement considérée comme ennemie par l’autre. La déclaration de guerre des Carnutes à leurs voisins Bituriges serait alors logique; mais ce n’est pas la seule hypothèse plausible.

Il se pourrait tout aussi bien que les Carnutes n’aient pas montré autant de signes d’agressivité que cela, mais que César se soit emparé du premier incident de frontière venu pour les attaquer, une technique usée jusqu’à la corde tant elle a été employée au cours de l’Histoire. Il pense désormais à son retour à Rome où il a perdu beaucoup d’influence depuis la mort de Marcus Crassus en 53 av JC. Ce dernier occupait en effet la position d’arbitre du triumvirat en garantissant l’équilibre entre Pompée, soutenu par les optimates, parti des aristocrates, et César, quant à lui soutenu par le parti de la plèbe, les populares. Mais depuis sa disparition, les optimates règnent sans partage. Pompée a tout d’abord épousé Cornélia, fille de Métellus Scipion et veuve de Publius Crassus, le fils de Marcus, qui a lui aussi péri à la bataille de Carrhes. Puis il a été nommé sole consul pour mettre fin aux troubles qui ont éclaté après l’assassinat de l’émissaire de César, Clodius Pulcher, ce qui lui a permis d’éliminer bon nombre de ses adversaires sous le prétexte qu’ils avaient corrompu les électeurs pour obtenir leur charge, et lorsqu’il s’est décidé à prendre un collègue consul pour montrer son respect de la loi et éviter d’être taxé de tyran, il n’a nommé nul autre que son beau-père.

César ses retrouve donc dans une très mauvaise posture, d’autant plus que Caton lui a promis un procès pour les malversations commises lors de son mandat de consul en 59 av JC dès qu’il reviendrait à Rome comme l’exigeait la procédure. S’il veut continuer sa carrière politique, il doit donc faire en sorte d’assurer la continuité de son immunité. Pour cela, il prévoit de briguer à nouveau le consulat pour l’année 49 av JC, tout juste 10 ans après le premier, conformément à la loi, son proconsulat en Gaule s’achevant en 50 av JC. Il lui faut par conséquent s’employer à redorer son blason dès cette année 51 av JC, en reconquérant tout d’abord l’opinion publique, comme il a commencé à le faire avec la publication de ses « commentaires sur la Guerre des Gaules », mais aussi en cherchant de nouveaux appuis auprès de l’aristocratie. Et pour ces deux choses, il a non seulement besoin de stabilité en Gaule de manière à pouvoir se présenter en vainqueur, mais encore d’argent; de beaucoup d’argent. Que ce soit aujourd’hui ou il y a 2 000 ans, l’aspect financier reste la clef indispensable à la conquête du pouvoir. Il a par exemple offert une prime de 200 sesterces à chaque légionnaire et 2 000 écus à chaque centurion ayant participé à la campagne hivernale contre les Bituriges pour s’assurer qu’ils lui seront fidèles contre vents et marées. Peut être même n’est-il rentré à Bibracte que pour changer de légions afin qu’il n’y ait pas de jalousie entre elles.

Pressé par le temps et l’ampleur de la tâche qu’il lui reste encore à accomplir, il n’hésite donc pas à repartir faire la guerre aux Carnutes en plein mois de Février, avec les VIème et XIVème légions cette fois-ci, 18 jours seulement après être revenu de son expédition contre les Bituriges. La campagne qu’il mène est très différente de la précédente. Avec les Carnutes, il n’est plus question de ménager la population pour la gagner à la cause romaine. César a déjà essayé en mettant Tasgétios au pouvoir dès 57 av JC, mais il a été accusé de traîtrise et exécuté par son peuple en 54 av JC, ce qui avait nécessité l’intervention d’une légion sans qu’elle n’ait toutefois à combattre pour obtenir la soumission de la tribu. Cette issue pacifique n’a pourtant pas empêché le proconsul de mettre à mort le chef de la conjuration, le très respecté Sénon Acco, avec pour conséquence une nouvelle révolte qui trouvera son point d’orgue en 52 av JC avec le massacre des marchands romains de Cénabum qui provoquera l’entrée en guerre des Arvernes de Vercingétorix. L’objectif de César est donc de les écraser définitivement. L’armée ennemie n’est pourtant pas rassemblée comme on pourrait s’y attendre pour une nation sur le point d’attaquer ses voisins, la population quitte au contraire les villes où elle se protège des rigueurs de l’hiver bien que beaucoup d’entre elles soient en ruines suite à la politique de la terre brûlée menée l’année précédente, et elle se disperse dans la campagne pour éviter d’être prise au piège en masse. Les légions prennent leurs quartiers à Cénabum d’où elles s’organisent pour ratisser méthodiquement la province, déloger les gens de partout où ils se cachent et les tuer ou les réduire en esclavage, mais surtout piller sans vergogne toutes les richesses du pays. Une partie des Carnutes réussit malgré tout à s’enfuir, ils trouvent refuge chez leurs voisins, vraisemblablement chez les Andécaves, peut être aussi chez les Aulerques. – Peu de temps après cet épisode, les Bituriges se divisent en deux tribus distinctes, les Bituriges Cubes qui restent là où ils sont, et les Bituriges Vivisques qui se voient attribuer un territoire à l’embouchure de la Gironde, avec Burdigala (Bordeaux), comptoir de commerce par lequel passent les routes de l’étain et du plomb en provenance des ports de la Loire, comme capitale. Cette séparation traduit peut être des divergences inconciliables entre pro- et anti-Romains, mais elle évoque tout autant une forme de récompense en échange de leur pleine collaboration, ce qui a pu être l’objet des hypothétiques tractations évoquées plus haut, charge aux Bituriges de fournir un motif valable pour attaquer les Carnutes.-

Une fois cette affaire réglée, César apprend par ses fidèles alliés Rèmes qu’une coalition belge, Bellovaques et Atrébates en tête, auxquels il faut ajouter les Ambiens, les Calètes, les Véliocasses, mais aussi les Aulerques rattachés quant à eux aux peuples celtes, lève une armée avec l’intention d’envahir le territoire des Suessions. L’intervention romaine est une nouvelle fois justifiée par le risque d’un conflit entre Gaulois. Cette approche s’explique par le fait que ce huitième livre des « commentaires sur la Guerre des Gaules » a été écrit dans un contexte radicalement différent des précédents, après la défaite de Pompée et de ses partisans dans la guerre civile, dans l’intervalle entre la mort de César en Mars 54 av JC et celle de son auteur, Aulus Hirtius, en avril 53 av JC. A ce moment, un nouveau conflit voit le jour. Il oppose des partis qui ont tous deux soutenus César, car l’un, celui de Marc-Antoine, refuse toute forme de pardon aux assassins de son mentor, tandis que l’autre, celui d’Octave, dont Hirtius fait partie, prône leur réhabilitation au nom de la paix de la République. – La mésentente entre les deux hommes survient après l’ouverture du testament de César qui fait d’Octave son unique héritier alors que Marc-Antoine s’attendait à y figurer en bonne place. Il se sert donc du rappel des « Césaricides » au Sénat comme prétexte pour faire valoir les droits dont il a selon lui été spolié. Aulus Hirtius, alors consul, trouvera la mort, ainsi son collègue Caïus Vibius Pansa Caetronianus, lors de la bataille de Modène qu’ils viennent pourtant de remporter contre les troupes de Marc-Antoine. Il se pourrait qu’ils aient été assassinés sur ordre de Cicéron, dans le but de favoriser la réconciliation ultérieure entre Octave et Marc-Antoine.-

Sous cet éclairage, l’attitude attribuée à César prend tout son sens; il se montre clément avec les ennemis qui s’opposent directement à lui, comme les Bituriges, par contre, il se montre impitoyable avec ceux qui, comme les Carnutes ou les Belges, sèment la discorde entre Gaulois. Hirtius présente les évènements de manière a apparaître comme le plus fidèle à son modèle. – Nos politiciens modernes ne font pas autrement en invoquant à tout bout de champ la mémoire du général De Gaulle ou de François Mitterrand selon leur opinion. Ils trouvent même judicieux de légiférer pour empêcher certaines interprétation de l’Histoire. Cela ne me paraît pas être la meilleure des choses à faire pour éviter que les horreurs du passé ne se reproduisent, car la politique menée aujourd’hui risque fort d’être rejetée en bloc dans un avenir plus ou moins proche, ce qui pourrait par la même occasion semer le doute quant à la réalité de faits pourtant incontestables. Pratiquement en même temps que la loi visant à punir toute négation d’un génocide, qui a fait grand bruit et provoqué un incident diplomatique avec la Turquie, était votée au Parlement, une autre loi mémorielle passait sans susciter aucune indignation, celle qui fait du 11 novembre non plus la commémoration de l’armistice de la première guerre mondiale et du sacrifice absurde de millions de gens, mais aussi celle de tous les soldats tombés pour la France après la guerre d’Algérie. Cette loi cherche à faire oublier toutes les folies commises par les militaires avec l’assentiment des gouvernements au cours du 20ème siècle, à la fois les assauts aussi meurtriers qu’inutiles de la guerre de 14-18 pour gagner quelques mètres de terrain sans cesse reperdus, mais aussi les guerres coloniales et la torture institutionnalisée en Algérie, pour laisser place à la célébration du glorieux soldat tombé au champ d’honneur en défendant la veuve et l’orphelin. Le changement peut paraître négligeable, mais dans notre République laïque, les jours fériés tels que le 11 novembre, le 1er et le 8 mai ou le 14 juillet sont un succédané des fêtes religieuses qui célèbrent les valeurs qui assurent la cohésion d’une communauté; la signification qu’on leur donne n’est pas sans conséquences. Ces manœuvres pour redorer le blason de l’armée rappellent étrangement celles des années 1880 avec l’adoption de la Marseillaise comme hymne national et l’instauration du 14 juillet et de son défilé militaire comme fête nationale. L’objectif de l’époque était de faire oublier l’humiliante défaite de 1870 et de préparer le peuple à la revanche, mais surtout d’effacer de la mémoire collective les exécutions massives opérées par l’armée lors de la semaine sanglante qui a mis fin à la Commune et ainsi marqué d’un sceau d’infamie la naissance de la troisième République. Dès lors, celle-ci a tout fait pour essayer de se débarrasser de cette image sanguinaire (soit dit en passant, la République turque souffre exactement du même mal, si elle reconnaissait le génocide arménien, elle admettrait qu’elle née dans un bain de sang; l’armée étant son principal pilier cela saperait ses fondations et ouvrirait la porte aux plus extrémistes de ses opposants. Laissons les digérer leur histoire à leur rythme, nous n’avons pas de leçon à leur donner.). Pour ce faire, elle a exalté le sentiment nationaliste et enseigné la supériorité de la race blanche pour favoriser sa politique colonialiste qui devait redonner sa fierté à la France. L’antisémitisme qui désignait les Juifs comme responsables du désastre est devenu populaire au même moment. Nous en connaissons le résultat: deux guerres mondiales et deux génocides. Einstein disait que « la folie, c’est de se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent. ». Heureusement qu’il reste encore des gens comme Monsieur Letchimy pour rappeler que tout a commencé comme ça et qu’il n’a pas été sanctionné pour ses propos.-

Le fait que les Bellovaques et les Atrébates soient désignés comme les instigateurs de la nouvelle coalition belge n’est pas non plus innocent. Cela sert à rappeler comment César est parvenu au sommet de sa gloire. Il a en effet lui-même décrit les Belges comme étant les plus braves des Gaulois, ceux-ci ayant été les seuls à pouvoir résister à l’invasion des Cimbres et des Teutons qui avait fait trembler jusqu’à Rome (cette « résistance » s’explique peut être autant par leur bravoure que par leur proximité culturelle avec les Germains), et parmi eux, les Bellovaques sont les plus puissants de par leur nombre (ils auraient disposé de 100 000 guerriers) et leur détermination. Ils n’ont cependant pas refait parler d’eux depuis la défaite de la première coalition belge en 57 av JC. Ils s’étaient alors soumis sans avoir à subir d’autre dommage que celui de fournir 600 otages au proconsul, grâce à l’intervention en leur faveur des Eduens. Depuis lors ils ne sont guère intervenus pour soutenir les révoltes de leurs anciens alliés. Ils ont même rechigné à participer à l’armée de secours destinée à sauver Vercingétorix assiégé à Alésia l’année précédente, seule l’intervention de Commios, le chef des Atrébates, les ayant convaincus de ne pas jouer leur carte personnelle et de fournir 2 000 soldats, à peine. Nul doute que les Romains leur avaient accordé un régime de faveur, sorte de triple A de l’époque, pour s’assurer de leur fidélité tout comme c’était le cas des Atrébates.

Chez eux, César s’était occupé de mettre Commios sur le trône dès 57 av JC, avant de l’envoyer en (Grande-) Bretagne deux ans plus tard pour tenter de convaincre les tribus de l’île de ne pas s’opposer au débarquement romain, ce qui lui avait valu d’être emprisonné sitôt arrivé. Le débarquement ayant eu lieu malgré tout, il fut libéré un peu plus tard en signe de bonne volonté. L’année suivante, il est chargé de négocier le traité de paix avec le Breton Cassivellaunos. En récompense pour ses loyaux services et sa fidélité pendant les révoltes de 54-53 av JC, César confirme son indépendance par rapport aux autres Gaulois, exempte son peuple de taxes, et lui donne les Morins comme vassaux. Cependant, Titus Labiénus le soupçonne de fomenter une révolte avec ses voisins à la fin de 53 av JC et tente de le faire assassiner au cours d’une entrevue avec le tribun Caïus Volusenus (c’est aussi l’occasion pour Hirtius de dénigrer Labiénus qui n’a pas attendu les ordres de son chef pour agir; Labiénus ayant pris plus tard le parti de Pompée.). Commios est gravement blessé à la tête, mais il parvient à s’enfuir et survit à l’attentat. Par conséquent, en 52 av JC, il prend la tête d’une partie de l’armée de secours demandée par Vercingétorix pour rompre le siège d’Alésia, ce qui lui vaut d’être considéré comme un traître et un ingrat par César.

Plus que de menacer leurs voisins, le principal tort de ces deux tribus est certainement de se trouver sur la route la plus directe vers la (Grande-) Bretagne et ses mines d’étain tant convoitées par l’ambitieux proconsul, mais aussi peut être de boire trop de bière produite localement et pas assez de vin exporté depuis la péninsule italienne et la Sicile, grosse source de revenus pour l’aristocratie romaine ( la distinction que César fait entre les Belges et les autres peuples Gaulois ne vient peut être pas tant de leur origine ethnique, celte ou germaine, mais de la nature de l’alcool qu’ils consomment dont il fait un indicateur de civilisation. La bière est pour les barbares, tandis que le vin est la boisson des gens civilisés. Cet indicateur est assez fiable, je l’associe aux techniques de maîtrise de la pourriture des aliments telles que le salage, le séchage, le fumage des viandes ou la fabrication du fromage qui permet la conservation d’un produit pourtant extrêmement périssable comme le lait; elles déterminent leur durée de conservation et donc la capacité d’un peuple de résister à la pénurie due aux aléas climatiques ou à un siège. La bière se conserve moins longtemps que le vin. Le progrès suivant en la matière viendra des Arabes avec l’invention de l’alambic indispensable à la distillation. La conception pyramidale de l’avancement des civilisations avec un sommet et une base est complètement archaïque, elle devrait plutôt être arborescente. Lorsque le sommet dépérit, les branches du dessous se développent d’autant mieux qu’elles bénéficient de plus de lumière et de sève. Tout le monde sait qu’il faut tailler les arbres pour avoir de beaux fruits. Il faut assurément couper l’extrémité que représente M. Guéant, tout autant que les Arabes doivent se débarrasser de l’intégrisme. Les civilisations aussi pourrissent jusqu’à devenir imbuvables.).

César se rend donc sur le territoire des Suessions, en passant par celui des anciens alliés des Carnutes, Sénons et Parisii, jusqu’à la frontière bellovaque; soit pour faire face à la menace d’une invasion, soit pour montrer qu’il ne laissera désormais plus personne se mettre en travers de son chemin, qu’ils soient puissants comme les Bellovaques ou qu’ils se aient été dociles comme les Atrébates. Cette fois-ci, il reprend avec lui la onzième légion, mais change à nouveau les trios autres qui l’accompagnent en emmenant la huitième et la neuvième stationnées non loin de là, chez les Rèmes et en demandant à Titus Labiénus de lui en envoyer l’une des siennes de puis le territoire séquane, la septième. Après avoir envoyé des cavaliers en reconnaissance avec l’ordre de ramener des prisonniers susceptibles de le renseigner sur les intentions de l’ennemi, César apprend que les habitants ont déserté leurs demeures ne laissant que quelques observateurs et que l’armée des coalisés belges s’est regroupée sur une colline boisée défendue par un marais. Les bagages ont quant à eux été cachés au plus profond d’une forêt des plus reculée. Cette attitude laisse plutôt penser à une armée sur la défensive qu’à des troupes sur le point d’envahir leur voisin. Commios est d’ailleurs parti chercher des secours auprès des Germains. Les légions se dirigent donc vers cet endroit, mais pas toutes les quatre; la onzième reste en arrière de la colonne avec les bagages. Le proconsul espère ainsi que les intrépides Gaulois seront tentés d’attaquer en voyant le faible nombre de soldats engagés. Le stratagème ne prend cependant pas. L’armée gauloise se contente de s’aligner sur les flancs de la colline et d’attendre l’assaut romain qui ne vient pas. Constatant son échec, César élabore une nouvelle tactique destinée à pousser l’ennemi à se lancer dans des manœuvres inconsidérées. Il établit son camp juste en face de celui des Belges et se retranche derrière d’imposantes fortifications, un double fossé de 15 pieds derrière lequel il fait construire un rempart de douze pieds de haut hérissé de tours à trois étages reliées entre elles par des galeries. Il pense que ce luxe de précautions laissera croire à ses adversaires qu’il se sent faible face à la multitude qu’ils lui opposent et qu’ils tenteront par conséquent une action pour l’anéantir. Une fois de plus, la ruse tombe à l’eau. Les Gaulois ne s’aventurent jamais trop près de ce dispositif, ils livrent tout au plus quelques petits combats d’avant garde dans l’espace qui sépare les deux camps sans grandes pertes ni pour l’un ni pour l’autre des belligérants, mais ils portent par contre tous leurs efforts dans le harcèlement des détachements chargés d’aller quotidiennement chercher des vivres dans les villages alentour. Le proconsul craint alors un nouveau Gergovie, surtout que des renforts de cavalerie germaine viennent d’arriver avec Commios. Il ne dispose en effet pas d’assez de troupes pour entreprendre la circonvallation du camp gaulois qui les empêcherait de sortir au contact des fourrageurs. Aussi décide t-il de faire appel à trois légions supplémentaires pour remédier au problème, les deux stationnées à Cénabum, plus la treizième laissée chez les Bituriges.

Deux actions un peu plus importantes ont lieu en attendant l’arrivée de ces renforts. D’un côté les Bellovaques tendent une embuscade à la cavalerie des Rèmes qui subit de lourdes pertes, dont leur chef Vertiscos, et d’autre part, les auxiliaires germains de César réussissent à franchir le marais et à mettre en déroute une partie de l’armée gauloise qui n’a d’autre solution que de se réfugier au plus vite à l’abri de son camp. Aucun de ces combats ne s’avère pourtant décisif. L’arrivée des trois légions supplémentaires précipite les évènements. Conscients qu’ils risquent à présent d’être encerclés, les chefs belges décident de déplacer leur camp dans un endroit où cela ne sera pas possible. Pour atteindre cet objectif, il leur faut cependant parcourir une dizaine de milles au cours desquels ils seront très exposés aux attaques romaines. Ils commencent dons par faire sortir de nuit les gens inaptes au combat ainsi que les nombreux chariots qui accompagnent habituellement les campagnes des Gaulois. Cette opération dure jusqu’au lever du jour, ce qui oblige quelques troupes à sortir pour permettre à la colonne de s’éloigner suffisamment en toute sécurité, le reste se range en ordre de bataille devant le camp. De leur côté, les légions avancent, franchissent le marais pour ne pas être retardées au cas où elles devraient engager une poursuite, puis gagnent une hauteur qui n’est séparée du camp gaulois que par un petit vallon. César y fait construire un nouveau retranchement, car l’ennemi, sûr de l’avantage de sa position, ne bouge pas. Les Gaulois sont cependant conscients qu’ils ne pourront pas veiller éternellement maintenant qu’ils n’ont plus aucun approvisionnement. Les deux armées se font ainsi face toute la journée jusqu’en fin d’après-midi. Les Barbares mettent alors le feu aux fagots et à la paille sur laquelle ils ont coutume de s’asseoir en attendant le combat, ce qui crée un épais rideau de flammes et de fumée qui les dérobe à la vue des Romains. César se doute bien qu’il ne s’agit que d’une ruse pour couvrir leur retraite, mais il ne peut tout à fait exclure l’hypothèse d’un traquenard, que les Belges n’ont en fait pas bougé et qu’ils attendent ses légions de pied ferme de l’autre côté de l’écran de fumée que sa cavalerie est incapable de traverser. Il ne prend donc aucun risque et s’avance très lentement. Pendant ce temps, les Gaulois s’enfuient à toutes jambes jusqu’à avoir assez d’avance pour gagner l’emplacement de leur nouveau camp sans aucune perte.

La situation revient à son point de départ. Les Romains se trouvent dans l’impossibilité d’encercler le camp ennemi, ils tombent régulièrement dans les embuscades tendues à leurs fourrageurs. C’est au cours de l’une d’elles qu’un affrontement qui va s’avérer décisif ne va pas tarder à se produire, grâce aux informations livrées par un prisonnier Gaulois. César apprend de lui que Corréos a imaginé un nouveau guet-apens dans une plaine étroite cernée par une profonde rivière d’une part et de l’autre par une forêt où 6 000 hommes et 1 000 cavaliers se tiendront cachés. Le proconsul trouve là l’occasion de prendre l’ennemi à son propre piège. Il y envoie sa cavalerie par escadrons suivie de près par des cohortes de fourrageurs à peine plus nombreuses qu’à l’habitude, comme s’il ne se doutait de rien, tandis que lui-même et ses légions se tiennent à distance. Comme prévu, Corréos et sa cavalerie engagent le combat contre celle des Romains, mais cette dernière ne se regroupe pas dans la confusion comme à l’ordinaire lorsqu’elle est attaquée par surprise mais supporte le choc en continuant à se battre par petits groupes. L’infanterie bellovaque sort alors du bois pour venir prêter main forte à son chef, faisant reculer la cavalerie ennemie. Sur ce les cohortes d’infanterie légère arrivent à leur tour sur les lieux pour se mêler à une bataille dont l’issue reste toujours indécise. Les choses en sont là lorsque se répand la nouvelle de l’arrivée imminente de César et de ses légions. Elle sème tout autant le doute dans les rangs gaulois qu’elle décuple l’ardeur au combat des soldats romains déjà engagés. Les Bellovaques tentent alors de prendre la fuite mais se retrouvent pris aux pièges du terrain qu’ils ont eux-mêmes choisi. Une grande partie se fait massacrer par la cavalerie qui les poursuit sans pitié. Corréos préfère périr les armes à la main plutôt que de se rendre.

Le reste de la coalition est bientôt informée du désastre et de l’approche des légions par les rescapés qui rentrent au camp. Les chefs se réunissent pour décider de la suite des évènements; ils tombent rapidement d’accord pour envoyer des ambassadeurs négocier la paix. Seuls les Atrébates s’en vont avec les Germains car Commios s’est juré de ne plus jamais se retrouver en face de l’un de ces perfides Romains. Il tiendra parole en allant par la suite s’établir en (Grande-) Bretagne avec les siens après un dernier baroud d »honneur. Ses descendants favoriseront ultérieurement la conquête romaine de l’île. L’épisode des négociations pour la reddition des Gaulois est l’occasion pour Hirtius de prêter à César un discours qui a plus l’air de s’adresser aux citoyens romains qui seraient tentés de soutenir Marc-Antoine qu’aux peuples belges. César s’y montre clément envers eux car le malheur de la perte de milliers de valeureux guerriers lui paraît être une punition suffisante même s’il ne peut croire que « nul particulier n’est assez puissant par lui-même ou avec le secours d’une misérable poignée de populace, pour exciter et soutenir une guerre malgré les chefs, en dépit du sénat, contre le voeu de tous les gens de bien. (Guerre des Gaules, Livre VIII §22) »

A la suite de ce succès, César continue sa démonstration de force. Il se rend chez les Eburons avec Marc-Antoine sans plus même se soucier de chercher le prétexte qui aurait donné un semblant de légalité à son intervention devant le Sénat. Il désire par dessus tout mettre la main sur Ambiorix qui a donné le signal de la révolte généralisée en 54 av JC avec son éclatante victoire lors de la bataille d’Aduatuca, mais qui lui a échappé malgré tous ses efforts pour le retrouver et le massacre de son peuple. Ses recherches s’avèrent une fois de plus sans résultat. Frustré d’avoir fait chou blanc, César ordonne alors l’extermination systématique de toute la population, ainsi que du bétail et la destruction de tous les édifices du pays, ce qui lui permet par la même occasion d’augmenter un peu ses richesses. De nos jours nous qualifierions certainement cela de génocide. Le message envoyé à tous les autres peuples est on ne peut plus clair: désormais César ne tolèrera plus aucune forme d’opposition à sa domination; ceux qui essaieront en subiront les conséquences. Il s’adresse en premier lieu aux Trévires chez lesquels il envoie Labiénus et ses deux légions pour s’assurer de leur obéissance inconditionnelle.

Pendant ce temps, Caninius, qui séjourne en Aquitaine chez les Rutènes, apprend que Duratios, un Picton fidèle allié de Rome, est assiégé dans Lemonum (Limoges) par une partie de son peuple avec l’aide des Andécaves et leur chef Dumnacos, ainsi que des Carnutes qui ont trouvé refuge auprès de lui. Une fois Caninius arrivé dans la région, il renonce à donner l’assaut tout seul. Il se retranche dans un camp fortifié puis écrit a Fabius, qui est quant à lui rentré à Cénabum, de venir le rejoindre au plus vite. Entretemps, Dumnacos a appris qu’un lieutenant de César s’apprête à venir le déloger, aussi décide t-il de prendre les devants, de lever le siège et de venir attaquer le camp où il se trouve. En vain. Après plusieurs jours et plusieurs assauts aussi meurtriers qu’infructueux contre la position de Caninius, Dumnacos abandonne et revient assiéger Lemonum. Cela ne dure cependant plus très longtemps. Avec le nouvelle de l’arrivée de Fabius et ses légions de renfort, Dumnacos ne voit plus que la fuite comme unique planche de salut. Il ne peut alors pas se douter que Fabius est informé de l’endroit où il se dirige, un pont sur la Loire étant le lieu de passage obligé sur le chemin du retour vers ses terres. Fabius s’y rend au plus vite avec ses légions, tandis qu’il envoie sa cavalerie attaquer la colonne gauloise pour la retarder. Pris par surprise et encombré par ses bagages, l’ennemi est facilement mis en déroute. Les cavaliers reviennent au camp nantis de la victoire et d’un riche butin. Fabius la renvoie au contact des Gaulois la nuit suivante pour les empêcher de traverser à la faveur de l’obscurité, tandis que lui-même ne tardera pas à arriver avec le gros des troupes. Cette fois-ci, le combat entre les deux corps de cavalerie est beaucoup plus acharné, mais au moment où Dumnacos met toute son infanterie en ordre de bataille pour venir appuyer les siens, les légions de Fabius font leur apparition, ce qui et sème la panique dans les rangs adverses. 12 000 guerriers gaulois sont tués alors qu’ils tentaient de fuir le champ de bataille. 5 000 autres réussissent à rejoindre le Sénon Drappès. Caninius se charge de les poursuivre. Fabius revient quant à lui chez les Carnutes dont il reçoit enfin la soumission et des otages. Dans leur sillage, les Armoricains font de même.

Le ralliement des fuyards à Drappès sent encore une fois le message politique. Le chef sénon est en effet l’un des principaux instigateurs de la révolte de son peuple en 53 av JC. A ce moment, il a rejoint Luctérios, un chef cadurque qui a quant à lui servi fidèlement Vercingétorix l’année précédente. Ils auraient projeté d’aller porter la guerre jusque chez les Volques, dans la province romaine de Gaule transalpine, mais la nouvelle de l’arrivée des légions de Caninius bouleverse leur plan. Ils choisissent alors de se réfugier dans le très difficile d’accès oppidum d’Uxellodunum, en terre cadurque. Une fois sur place, Caninius s’aperçoit immédiatement qu’il sera quasiment impossible de prendre la place d’assaut, aussi entreprend-il des travaux pour l’encercler par une ligne de circonvallation pour affamer les assiégés. Ceux-ci, qui ont bien retenu la leçon d’Alésia ne l’entendent pas de cette oreille. Ils laissent une garnison de deux mille guerriers seulement pour garder la ville, tandis que tous les autres, avec Luctérios et Drappès à leur tête, entreprennent une sortie de nuit pour aller chercher de grandes quantités de vivres avant que cela ne soit plus possible. Leur expédition ne dure pas plus de quelques jours, mais le retour à Uxellodunum ne se passe pas aussi bien que prévu. Leur camp est établi à une dizaine de milles de l’oppidum. Pour y revenir en toute discrétion, ils ont choisi d’emprunter d’étroits chemins à travers la forêt qu’ils pensent inconnus des Romains, mais cela les oblige à ramener les provisions en plusieurs fois. Luctérios est le premier à tenter le passage laissant à Drappès la garde du camp. Il part de nuit, mais avec le tumulte du convoi, il est vite repéré par les sentinelles romaines qui montent la garde. Caninius envoie les cohortes des forts les plus proches l’intercepter. A l’aube, elles tombent sur les Gaulois qui sont pris de panique et se font massacrer. Luctérios parvient cependant à s’échapper, mais pas à revenir au camp pour prévenir Drappès. Il ne faut pas longtemps pour que les prisonniers indiquent où ce dernier se trouve. Caninius se met immédiatement en marche à la tête d’une légion, de toute la cavalerie et de l’infanterie germaine. L’emplacement du camp gaulois, en plaine, au bord d’une rivière, ne leur permet pas d’opposer une grande résistance. Beaucoup de guerriers se font tuer, Drappès est fait prisonnier. Luctérios trouve quant à lui refuge chez les Arvernes, mais leur chef Epasnatcos, pro-romain convaincu, le livre peu après à César en signe de bonne entente.

Après ce désastre, Caninius pense raisonnablement que les derniers occupants d’Uxellodunum vont se rendre sans faire d’histoire. Il se trompe lourdement. Le petit nombre d’assiégés qui reste n’a désormais plus à s’inquiéter des stocks de nourriture et leur position est toujours aussi imprenable. Ils décident donc de ne pas céder aux Romains. Ils espèrent certainement que leur exemple saura ranimer la flamme de la révolte dans les tribus voisines, voire au-delà. Caninius informe César de la situation. Celui-ci se trouve à cet instant chez les Carnutes dont il a obtenu qu’ils lui livrent leur gutuater, soit le druide qui a mis le feu aux poudres l’année précédente en ordonnant le massacre de Cénabum. Bien qu’il craigne que sa mise à mort ne provoque le même mouvement d’indignation que celle d’Acco fin 53 av JC, il fait exécuter ce personnage influent à la mode romaine, en le faisant fouetter à mort, puis décapiter. Le proconsul qui, comme nous l’avons vu, est occupé à punir tous les fauteurs de troubles depuis le début de l’année, ne peut tolérer de voir un nouveau foyer d’agitation se développer impunément. Il décide donc de se rendre sur les lieux en personne; il récupère peut être Luctérios au passage à Gergovie.

Une fois sur place, son analyse de la situation est simple: s’il n’est pas possible d’affamer les assiégés, il suffit de les priver d’eau. Aussitôt dit, aussitôt fait. Des archers et des frondeurs, ainsi que des scorpions (des arbalètes géantes sur pied) sont placés de manière à empêcher les habitants de descendre jusqu’à la rivière. Il ne reste alors plus qu’une seule source qui jaillit au pied même des murs de l’oppidum. En barrer l’accès s’avère plus compliqué. Bien que les soldats soient très exposés à l’ennemi qui les harcèle depuis les hauteurs, César fait bâtir une terrasse surmontée d’une tour de 10 étages juste en face de la fontaine, en s’adossant à la montagne. De là-haut, les porteurs d’eau sont à portée de flèche et le ravitaillement devient très dangereux. Hommes et animaux commencent à souffrir durement de la soif. Les assiégés ne se résignent cependant pas. Ils remplissent des tonneaux de suif et de poix, les enflamment puis les font rouler le long de la pente qui les conduit directement à s’écraser contre la terrasse romaine qui est ainsi incendiée. Dans le même temps, les guerriers gaulois attaquent avec toutes leurs forces pour que le feu ne puisse pas être éteint. Tous ces efforts s’avèrent pourtant vains, car même si les édifices romains sont gravement endommagés, parallèlement à ses travaux, César à fait creuser des mines qui finissent quelques jours plus tard par croiser le chemin des eaux de la source qui se trouve de ce fait subitement tarie. Les derniers combattants survivants n’ont dès lors plus d’autre choix que de s’avouer vaincus et de se rendre. Le proconsul leur réserve un châtiment cruel. Il leur laisse la vie, mais leur fait couper les deux mains. Toutes les nations gauloises sont désormais averties du sort qui les attend si elles refusent de se soumettre à la domination romaine. Après cela, César se rend pour la première fois chez les peuples d’Aquitaine, qui n’ont plus eu affaire aux Romains depuis la victoire de Publius Crassus en 56 av JC, et obtient de tous qu’ils se soumettent.

Pendant que ces évènements se déroulent, Titus Labiénus a battu la cavalerie des Trévires et de leurs alliés germains et fait prisonnier de nombreux chefs ennemis, dont Suros le dernier Eduen qui se battait encore contre Rome. Hirtius ne s’attarde guère sur cet épisode pourtant glorieux, Labiénus ayant pris le parti de Pompée dès le début de la guerre civile contre César jusqu’à lui infliger une défaite à Ruspina en 46 av JC, avant de trouver la mort à Munda en mars 45 av JC. Hirtius minimise le rôle du plus talentueux des généraux de le guerre des Gaules pour dissimuler le fait que César doit une grande partie de son succès à celui qu’il considère comme un traître.

Il aura donc fallu 8 années de campagne à César pour achever complètement la conquête des Gaules qu’il a commencé sous prétexte de les défendre du risque d’invasions barbares. La population gauloise aurait alors diminué de près de 50%, 1 million de personnes ayant été tuées et un autre million réduites en esclavage. Ces chiffres sont à prendre avec précaution, il est plus probable qu’il faille en fait les diviser par deux, mais il ne reste certainement plus grand monde pour s’opposer à la domination de Rome, plus aucun notable gaulois ne pouvant affirmer devant son peuple qu’il ne doit pas son pouvoir et sa fortune aux manigances du proconsul, celui-ci leur ayant octroyé la citoyenneté romaine pour s’assurer de leurs loyaux services. Fort de ce résultat, César peut à présent se consacrer à plein temps au nouveau défi qu’il s’est lancé: reprendre le pouvoir à Rome malgré l’éviction de la plupart de ses soutiens et l’opposition farouche de ses adversaires optimates, Pompée en tête. Pour ce faire, il dispose d’un atout majeur, les immenses richesses qu’il a accumulées tout au long de ses campagnes, mais surtout lors des deux dernières qui ont vu son capital augmenter considérablement grâce à la vente d’une précieuse marchandise: les esclaves; et encore la mainmise sur les échanges commerciaux avec la Gaule dont il va pouvoir distribué les juteux marchés à sa clientèle en contrepartie de ses voix. Il va par exemple acquitter toutes les dettes du tribun de la plèbe Curion ou financer les travaux de reconstruction de la basilique Æmilia promise par le consul Lucius Aemilius Paullus pour qu’ils prennent leurs distances avec le parti de Pompée. Mais il compte avant tout sur la légitimité que lui confèrerait le soutien massif de la plèbe pour s’imposer. Il s’est déjà employé à se donner une aura d’irrésistible vainqueur avec la publication de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » qu’il compte bien renforcer par une réputation de grande générosité grâce à l’annonce d’un magnifique forum flambant neuf sur lequel il fera aussi bâtir le temple de Venus Genitrix dont il s’enorgueillit de descendre pour souligner qu’il doit son pouvoir et ses succès à la volonté des Dieux, comme c’est toujours le cas pour ceux qui désirent rendre incontestable l’exercice d’un pouvoir absolu. Dorénavant, rien ni personne ne pourra plus l’arrêter.

Nous voilà arrivés au terme de cette série d’articles consacrés à la guerre des Gaules. L’intérêt de la raconter maintenant aussi en détail réside essentiellement à ce qu’elle pourrait bien servir de modèle à la crise que nous traversons en ce moment. La réaction de l’Europe suite à la crise des subprimes ressemble par bien des aspects à celle de la Gaule de l’époque. Elle a commencé par vouloir faire barrage à la barbarie qu’aurait représenté un écroulement du système financier en s’endettant auprès de lui, avant que ses éléments les plus faibles ne se fassent attaquer parce qu’ils risquaient de ne pas être en mesure de rembourser. Puis, au lieu de se montrer tout de suite solidaires de ces pays les plus en difficulté qu’ils étaient bien contents de voir importer leurs produits, les plus forts les ont élégamment affublés du surnoms de porcs avec l’acronyme PIIGS (pour Portugal-Ireland-Italy-Greece-Spain) sans se soucier outre mesure des sacrifices insupportables qui leur étaient demandés (baisse des salaires, des retraites et des prestations sociales, hausse vertigineuse du chômage, coupes budgétaires drastiques, gouvernements nommés sans avoir aucune légitimité démocratique, etc.) qui ont plongé une partie de la population dans la précarité et la misère, tout cela pour se mettre à l’abri d’éventuelles représailles, jusqu’à participer sans vergogne au massacre pur et simple de la petite nation grecque. Enfin, ils se sont décidés non sans mal à se coaliser par l’intermédiaire du FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière) supposé pouvoir résister au siège, puis à faire appel à une nouvelle armée de secours qui se nomme MES (Mécanisme Européen de Stabilité) qui semble devoir être tout autant voué à l’échec vu les inéluctables baisses de recette dues au innombrables plans d’austérité successifs dont nous n’avons encore vu que le début. Au final, ce sont les peuples qui paieront l’addition, le MES prévoyant littéralement leur mise en esclavage au service des banques, ceux-ci étant les ultimes garants et cautions des dettes contractées auprès d’elles. La seule bonne nouvelle au milieu de cet océan de merde est que nous pourrions peut être bénéficier d’une période de calme jusqu’en 2013, le temps que passent les élections françaises, américaines puis allemandes au cours desquelles personne, pas même le système financier qui dicte la conduite à tenir à nos politiciens, ne souhaite qu’il y ait des troubles, voire des émeutes. Mais cela ne sera qu’un moment de répit comme dans l’œil du cyclone, la tempête repartira de plus belle après son passage et peu importe qui sera alors le capitaine du bateau comme il ne sera plus gouvernable à cause de la panne de ses moteurs. Nous verrons dans les prochains articles que cela à conduit les Romains à l’abandon de la République trop instable à leur goût au profit de l’Empire qui leur donnait du pain et des jeux.

Sur la voie qui mène au triumvirat

Les victoires de Lucullus en Asie qui ont coûté la vie aux meilleurs soldats ennemis font que la tâche de Pompée ne s’avère pas très compliquée. Mithridate se réfugie tout d’abord dans la montagne où il se retrouve assiégé. En manque d’eau, il parvient à s’échapper du piège, mais il est vite rattrapé. Il s’enfuit avec une partie de sa cavalerie tandis que ses troupes se font massacrer. Il tente de rejoindre l’Arménie, mais Tigrane lui refuse l’asile, aussi doit-il gagner la Colchide gouvernée par son fils, Macharès, qui soutient pourtant les romains. Pompée doit alors traverser l’Arménie pour l’atteindre. Il entre dans le pays accompagné de Tigrane le jeune, le fils de Tigrane qui a lui aussi trahi son père. Ce dernier a d’abord cherché à s’allier avec les Parthes, pour ce faire, il a épousé la fille du roi Phraatès III qui lui a fourni une armée en échange. Mais son père l’ayant aisément repoussé, il s’est réfugié auprès du général romain. Le roi d’Arménie, fortement affaibli par ses défaites contre Lucullus, n’offre pas de résistance à leur avancée. Au contraire, il leur ouvre les portes de sa capitale et se rend dans le camp romain pour déposer sa couronne aux pieds de Pompée qui lui rend aussitôt. Il obtient le droit de conserver son royaume à la condition de verser 6 000 talents d’argent en réparation du préjudice subi. Si le vieux Tigrane se satisfait de la proposition, ce n’est pas le cas du jeune qui a pourtant obtenu le royaume de Sophène, il proteste en affirmant que d’autres Romains sauraient mieux le traiter. Cela lui vaut d’être fait prisonnier, puis envoyé à Rome. Phraatès le réclame en tant que son beau père, mais il n’obtient qu’une fin de non recevoir, un nouveau motif de grief entre les deux super puissances de la région.

Pompée a donc les mains libres pour se lancer à la poursuite de Mithridate mais il se heurte à la résistance des Ibères et des Albaniens, deux royaumes situés à l’est de la Colchide qui n’ont rien à voir avec l’Espagne ou l’Albanie, qu’il bat. Pendant ce temps, Mithridate s’enfuit plus avant vers le royaume du Bosphore, l’actuelle Crimée. Arrivé à Panticapée, le roi du Pont assiège son fils Macharès qui se suicide par peur des représailles. Pompée décide alors de rebrousser chemin pour ne pas risquer d’être coupé de ses bases arrières à présent très éloignées (Plutarque va jusqu’à invoquer l’implication des redoutables Amazones et l’abondance des serpents venimeux pour justifier cette décision). Lassé par la poursuite, il change de tactique. S’il ne peut venir à bout de son ennemi sur le champ de bataille, il l’asphyxiera en le privant de ses ressources; il ordonne le blocus maritime de la Crimée et attend que Mithridate tombe tout seul comme un fruit trop mûr. Il lui faudra patienter près de deux ans pour arriver à ses fins. A ce moment, les cités de Crimée n’en pourront plus de payer un impôt exorbitant pour entretenir l’armée en plus de voir leurs commerces ruinés par l’impossibilité d’exporter les marchandises et Pharnace, un autre fils de Mithridate, se sera révolté contre son père et l’aura fait assassiné (ou l’aura poussé au suicide, mais comme il était obsédé par la possibilité de se faire empoisonner, il avait pris la précaution de s’immuniser contre les poisons, de se mithridatiser, et sera obligé de se faire poignarder par l’un de ses soldats). En récompense, Pharnace pourra conserver le royaume du Bosphore, jusqu’à ce qu’il tente de récupérer tous les territoires de son père à la faveur d’une nouvelle guerre civile à Rome.

Une fois revenu en Petite-Arménie, Pompée ne veut cependant pas rester inactif. Pour faire mieux que Lucullus, il décide de transformer la Syrie en province Romaine en évinçant Antiochos XIII, puis il est amené à intervenir en Judée dans le conflit qui oppose les deux frères Aristobule II et Hyrcan II. La guerre civile a éclaté suite à la mort de leur mère Salomé Alexandra, elle oppose les pharisiens, traditionalistes, soutenus par Hyrcan, aux sadducéens, partisans du métissage avec la culture grecque, représentés par Aristobule. Dans un premier temps, Hyrcan hérite du trône, mais Aristobule et son armée s’emparent de Jérusalem et l’assiègent dans le Temple. Les deux frères parviennent à un arrangement: Aristobule sera roi tandis qu’Hyrcan occupera la fonction de Grand-Prêtre. Cependant cela ne convient pas à Antipater l’Iduméen qui pousse Hyrcan à récupérer son bien. Les deux hommes s’enfuient de Jérusalem à Pétra où ils font alliance avec le roi Nabatéen, l’Arabe Arétas III. C’est alors au tour d’Aristobule d’être assiégé dans le Temple, mais il réussit à se faire libérer en s’adjugeant les services de Scaurus, un lieutenant de Pompée qui arrive sur ces entrefaites et s’empresse de reprendre le siège. Au bout de trois mois, Pompée parvient à pénétrer dans le Temple et fait Aristobule prisonnier. Il est envoyé à Rome en otage avec ses fils. Hyrcan redevient Grand-Prêtre et obtient le titre d’ethnarque bien que l’exercice réel du pouvoir revienne en fait à Antipater. L’indépendance de la Judée prend ainsi fin et avec elle, la dynastie Hasmonéenne s’éteint. Tout ceci démontre bien que les Romains n’ont pas mieux compris que leurs prédécesseurs Grecs, Séleucides ou Lagides, les enjeux fondamentaux pour lesquels se déchire le peuple Juif.

Cette région va leur causer de nombreux problèmes comme a tous les empires qui s’y sont succédés, elle à déjà démontré à maintes reprises qu’elle ne soumet pas facilement, en refusant par exemple de payer l’impôt à l’envahisseur. D’une part elle éveille la convoitise des Parthes qui s’en empareraient volontiers pour avoir un accès direct à la mer Méditerranée, et d’autre part la culture locale profondément ancrée dans le mode de pensée de ses habitants va s’avérer impossible à éradiquer et va même finir par supplanter le polythéisme ancestral et contribuer à la chute de la civilisation romaine. En effet, le culte de la personnalité qui va aller jusqu’à faire de l’empereur une incarnation divine à laquelle il convient de vouer un culte va se heurter de plein fouet au monothéisme juif. Lorsque le Temple sera détruit en 70 de notre ère, cela ne fera qu’inciter à l’écriture des évangiles (un seul des 4, celui de Marc, aurait été écrit antérieurement) qui faciliteront l’expansion du monothéisme par l’intermédiaire du christianisme. L’adoption de cette religion par Constantin Ier au IV ème siècle forcera à accueillir les barbares convertis victimes de persécution chez eux, avec leurs armes, ce qui coupera littéralement l’Empire en deux pour aboutir à sa scission, puis à la chute de sa partie occidentale.

Mais en 63 av JC, Pompée ne peut pas se douter des conséquences futures de sa campagne asiatique, il rentre à Rome où il s’attend à triompher pour la troisième fois. Cependant, le contexte ne lui est pas très favorable, un événement récent a ravivé les craintes de dérives monarchiques du pouvoir: la conjuration de Catilina. A cette date, Lucius Sergius Catilina, un noble issu d’une très ancienne famille patricienne, a échoué pour la troisième fois à l’élection au poste de consul au profit de Marcus Tullius Cicero dit Cicéron, qui est quant à lui un homo novus, c’est à dire originaire d’une famille plébéienne récemment élevée au rang équestre qui ne compte donc pas de vénérables ancêtres parmi ses membres. Catilina voit d’un très mauvais œil ce changement dans les traditions politiques de la République. Il s’était déjà engagé aux côtés de Sylla quelques années auparavant et s’était illustré par des exécutions qui lui ont permis d’acquérir une fortune bientôt dilapidée. Grâce à ses honorables amitiés, il a toutefois échappé aux purges anti-syllaniennes de l’année 70 av JC, sous les mandats consulaires de Crassus et Pompée. Il a alors poursuivi le cursus honorum jusqu’à pouvoir envisager d’accéder à la fonction suprême en 66 av JC, mais accusé de malversation par ses administrés lors de sa préture dans la province d’Afrique, il n’a pu déposer sa candidature; il sera acquitté en 64 av JC avec l’aide des optimates et la corruption. Cet impair le convainc de participer à une première conjuration qui visait à assassiner les consuls élus pour 65 av JC aux calendes de Janvier (le 1er) pour donner la dictature à Crassus avec Jules César pour maître de cavalerie, et rendre le consulat à ses complices, Publius Autronius Paetus et Publius Cornelius Sulla, le neveu de Sylla, dont l’élection a été invalidée parce qu’il a acheté des électeurs. Mais, fort mal préparé, le coup d’état est un échec total. Reporté au 5 février car éventé, il porte maintenant sur l’élimination de la plupart des sénateurs, mais Crassus ne se présente pas ce jour là et César renonce à donner le signal convenu; Catilina s’en charge, sans résultat. Les conspirateurs restent pourtant impunis.

Catilina persiste donc à vouloir conquérir le pouvoir, de préférence de manière légale. Il ne parvient pas à se faire élire en 65 av JC, pas plus qu’en 64, ni en 63, après une campagne d’une rare violence où Cicéron a fait retarder le vote autant qu’il l’a pu. Cette fois-ci le scrutin est entaché des soupçons d’irrégularités qui pèsent sur l’élection de Lucius Licinius Murena, un lieutenant de Pompée. Cicéron le soutient en prononçant un discours qui permet à Murena d’être confirmé dans sa fonction en raison de l’instabilité que provoquerait la vacance du pouvoir. En réaction, Catilina projette à nouveau d’éliminer les consuls pour imposer sa politique. Il a cette fois-ci pris soin de chercher des appuis en province et cherche alors à faire rassembler des troupes par ses complices, essentiellement en Etrurie parmi les vétérans de Sylla, pour qu’elles puissent intervenir à Rome lorsqu’il aura mis son plan à exécution. Mais encore une fois il y des fuites, même les plus hautes autorités ont été informées du complot par l’intermédiaire de Fulvia, la maîtresse d’un conjuré. En conséquence, le Sénat vote un senatus consultum ultimum qui donne les pleins pouvoirs aux consuls pour débarrasser la République de la menace qui pèse sur elle. Après avoir décrété l’état d’urgence dans l’espoir que la mobilisation de quelques légions dissuadera les conjurés de passer à l’action, Cicéron prononce sa première Catilinaire au Sénat: « Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? ». Catilina tente maladroitement de se défendre, mais il doit quitter l’assemblée sous les quolibets des sénateurs qu’il menace de représailles; il fuit Rome le soir même pour rejoindre Manilus en Etrurie. Le lendemain, dans sa seconde Catilinaire destinée au peuple assemblé sur le forum, le consul tente de se justifier du fait qu’il a laissé Catilina quitter librement la ville. Les conjurés essayent quant à eux de rallier le plus de monde possible à leur cause, entre autres des Allobroges, des Gaulois venus se plaindre à la capitale du traitement qu’ils reçoivent dans leur région. Ils préfèrent rester fidèles au pouvoir en place et Cicéron se sert d’eux pour obtenir des informations sur le déroulement prévu du coup d’état ainsi qu’une lettre précisant les engagements des conjurés signée de leurs propres mains. Dans sa troisième Catilinaire, il peut alors révéler au peuple les noms des personnalités qui doivent être assassinées ainsi que l’intention des conspirateurs d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion et s’emparer des institutions. La plèbe se rassemble alors autour du pouvoir en place et les conjurés sont arrêtés. Malgré cela, 5 d’entre eux continuent d’appeler au soulèvement. Ils comparaissent devant le Sénat, puis sont immédiatement exécutés bien que César ait longuement plaidé pour leur exil par souci de légalité. Cicéron, dans sa quatrième et dernière Catilinaire, l’annonce aussitôt à la population qui l’acclame, mais il paiera le prix de son empressement à punir les coupables, quand, en 58 av JC, sa vantardise permanente d’avoir sauvé la République aura fini par lasser et qu’il sera momentanément condamné à l’exil pour sa conception expéditive de la justice. Pour l’instant, il lui reste encore à s’occuper du sort de l’instigateur de la conjuration, il envoie pour ce faire des troupes en Etrurie. Catilina repousse autant que possible la confrontation dans l’espoir de voir arriver des renforts, mais, comme ils ne viennent pas, il se résout à livrer bataille et meurt honorablement au combat.

Dans ce contexte, le retour de Pompée d’Orient est perçu comme une nouvelle menace. Pour rassurer le Sénat, il démobilise son armée aussitôt qu’il arrive comme l’exige la loi, mais son triomphe de orbi universo (« sur le monde entier », il a obtenu le premier pour ses victoires en Afrique, le second pour celles en Europe et maintenant pour celles en Asie) est quand même retardé de six mois afin qu’il ne puisse pas participer aux élections consulaires, comme il lui est interdit de pénétrer dans Rome avant la cérémonie. De plus, les sénateurs refusent d’attribuer des terres à ses soldats en Italie; celles octroyées au vétérans de Sylla, prises sur l’ager publicus, étant largement perçues comme illégales et beaucoup d’entre eux cherchant à les vendre, faute de pouvoir en tirer des revenus suffisants, mais sans trouver d’acquéreur. Jules César soutient pourtant singulièrement ce mode de récompense. Il compte utiliser le mécontentement de Pompée pour se rapprocher de lui et ainsi assouvir son ambition d’accéder au pouvoir bien qu’ils soient totalement opposés, César étant du côté des populares tandis que Pompée se place de celui des optimates. En 60 av JC, a son retour d’Hispanie où il a été propréteur, César doit triompher après avoir soumis les populations de Bétique, mais il désire aussi se présenter aux élections consulaires. Il demande une dérogation qui lui permettrait d’entrer dans Rome sans attendre pour déposer sa candidature à temps, mais Caton fait traîner les négociations. Aussi doit-il choisir entre le triomphe et les élections. Il opte pour l’élection dont il entreprend de s’assurer la victoire. Il a déjà été élu pontifex maximus (« celui qui fait des ponts », titre le plus élevé de la religion romaine) grâce au financement de sa campagne par Crassus en 63 av JC, il s’attache alors à le réconcilier avec Pompée qu’il déteste plus que tout. Il leur propose de passer un accord secret qui stipule qu’aucun d’entre eux trois n’entreprendra d’action qui pourrait nuire à l’un des deux autres. Le premier triumvirat était né. Le pacte est officiellement scellé par le mariage de Pompée avec Julia, la fille de César. Ces appuis lui permettent de devenir consul pour l’année 59 av JC. La République ne s’en relèvera pas. Plutarque écrit: On disait un jour, devant Caton, que les différends survenus depuis entre César et Pompée avaient causé la ruine de la république : « Vous vous trompez, dit-il, de l’imputer aux derniers événements ; ce n’est ni leur discorde, ni leur inimitié, c’est leur amitié et leur union, qui ont été pour Rome le premier malheur et le plus funeste. » (Vie des hommes illustres/Pompée [392])

Avec les crises à répétition que nous subissons depuis le premier choc pétrolier, nous risquons fort de nous retrouver dans une situation similaire, lassés que nous sommes par l’incapacité des politiques de tous bords à remédier durablement au problème. Il semble que nous soyons maintenant déterminés à résister à la tentation des extrêmes après les funestes expériences fascistes et communistes du XX ème siècle, mais aussi que nos dirigeants aient une fâcheuse tendance à réagir à contretemps, Jacques Chirac nous ayant doté d’un gouvernement exclusivement de droite alors qu’il avait été élu avec l’apport des voix de gauche, tandis que Nicolas Sarkozy pratiquait l’ouverture à gauche alors qu’il bénéficiait du soutien des électeurs du Front National. Le Parti Socialiste n’est pas en reste alors qu’il va nous proposer un candidat tout acquis à la cause libérale à l’heure où nous sommes inquiets pour nos acquis sociaux. Il ne nous manquerait plus en 2012 que l’élection d’un candidat centriste soutenu par un parti incapable de fournir à lui seul un gouvernement digne de ce nom, qui perdrait inéluctablement les élections législatives, pour finir de nous convaincre que nous serions mieux dirigés par un régime autoritaire quitte à nous asseoir définitivement sur nos principes démocratiques. Il ne reste plus qu’à espérer que l’Europe se trouvera rapidement un leader de la trempe de Roosevelt, Churchill ou De Gaulle qui saura mettre tout le monde d’accord sur la marche à suivre pour redresser la barre.

Des conflits externes masquent les dissensions internes de la République Romaine

Une fois Sertorius éliminé par Pompée en Hispanie et la révolte des esclaves matée par Crassus en 71 av JC, les menaces internes sont temporairement écartées. Pompée obtient le triomphe en récompense, tandis que Crassus doit se contenter d’une ovation car le Sénat ne considère pas que son combat contre des va-nu-pieds équipés de bric et de broc puisse vraiment être considéré comme une guerre. Mais aucun des problèmes qui ont conduit à ces tensions n’ont encore été résolus. Les riches patriciens ont toujours encore la mainmise sur la vie politique et économique de la République et l’amélioration des conditions de vie des esclaves est toute relative, elle ne tient qu’à la peur des maîtres de les voir se révolter à nouveau (il faudra encore attendre 70 ans pour que le meurtre d’un esclave devenu incapable de travailler de par son âge ou suite à une infirmité soit reconnu en tant que tel et devienne punissable. C’est à dire qu’ils ne seront plus considérés comme du bétail qu’après l’achèvement de l’extension territoriale, que le « stock » ne pourra par conséquent plus être renouvelé par l’asservissement des armées et des peuples ennemis.).

A ce moment, Pompée et Crassus estiment donc tous deux qu’ils peuvent être considérés comme les sauveurs de l’unité de la République. La popularité qu’ils ont acquise chacun de leur côté les convainc de présenter leur candidature au mandat de consul pour l’année 70 av JC. Maintenant ce sont eux qui menacent les institutions du pays, en violation de toutes les règles, aucun ne démobilise son armée malgré la fin des hostilités. Pompée argue du fait qu’il attend le retour de Metellus pour triompher avec lui, aussi Crassus déclare qu’il ne licenciera ses troupes qu’après que le Grand général en ait fait de même. Ainsi entretiennent-ils un climat délétère qui force leur élection au consulat. Crassus l’obtient en tant que représentant des patriciens tandis que Pompée sera celui des plébéiens bien qu’il n’ait ni suivi le cursus honorum (à l’inverse de son homologue) comme le veut la loi , ni l’âge requis pour exercer la fonction. Ils ne désarment pas pour autant; Crassus doit certainement se servir de l’argument de l’illégalité de l’élection de Pompée pour que ce dernier le reconnaisse à son égal. Seule l’abolition des lois de Sylla, qui satisfait à la fois les populares que représente Crassus et rend sa légitimité à Pompée, leur permet de trouver un modus vivendi. Pour sauver la face auprès du peuple, ils préfèrent cependant présenter leur accord comme le signe de leur obéissance à la volonté divine qu’ils mettent en scène par l’intermédiaire des augures qui prédisent le pire au cas où la situation viendrait à perdurer. Crassus se lève alors de son siège au Sénat pour venir serrer la main de Pompée. (une question relative à un contexte similaire ne cesse de me turlupiner. Après la seconde guerre mondiale, à la fois les gaullistes, mais aussi les communistes pouvaient revendiquer le fait d’avoir organisé la résistance en France. Quels accords De Gaulle a-t-il bien pu passer avec le Parti pour qu’il accepte de déposer les armes et reconnaisse sa légitimité en tant que chef de l’état? Je suppose que cela doit tourner autour du contre pouvoir donné avec le contrôle octroyé à la CGT des grandes entreprises telles que la SNCF, EDF, ou encore la nationalisation de Renault qui faisait rentrer de grosses sommes dans les caisses du syndicat par l’intermédiaire de leurs comités d’entreprise et le refus de Moscou de financer un coup d’état, plus que pour des considérations patriotiques. Je saurai gré à tous ceux qui auraient des informations à ce sujet de bien vouloir me les donner; notre désarroi politique actuel me semble provenir du fait que la droite en général, poussée à se radicaliser par la politique acquise au libéralisme du parti socialiste depuis 1983 -suite à l’échec des réformes initiées en 1981, favorisé par le manque manifeste de coopération de ses adversaires comme le démontre la fuite des capitaux à l’étranger constaté juste après l’élection- et par la marginalisation délibérée du parti communiste, et le gouvernement actuel en particulier, à rompu l’équilibre qui s’était instauré à cette époque, comme s’il n’avait jamais existé. Il serait peut être temps de le rappeler pour éviter que des groupuscules extrémistes n’estiment légitime de passer à l’action plutôt que de dialoguer.)

Les deux hommes n’arrivent pas à s’entendre sur la politique à mener tout au long de leur mandat, mais le Sénat a repris la main le gouvernement du pays. L’expérience de cohabitation ne se poursuit pas les années suivantes, ce qui n’empêche pas les deux rivaux de vouloir retrouver le pouvoir dès que la conjoncture leur sera redevenue favorable. Aussi s’emploient-ils chacun de leur côté à soigner leur popularité. Si Crassus n’était jamais aussi à l’aise que dans la fréquentation de la société Romaine et savait faire preuve de diligence pour satisfaire sa clientèle, ce n’était pas le cas de Pompée qui préférait de loin l’atmosphère des camps militaires car il excellait quant à lui à galvaniser ses troupes. Il cherche par conséquent à se voir confier un nouveau commandement, mais le Sénat échaudé par son refus de déposer les armes rechigne à le lui donner. Il finit cependant par l’obtenir à l’hiver 67 av JC avec pour mandat d’éliminer la piraterie en Méditerranée qui perturbe gravement le commerce, en particulier les importations de blé égyptien, ce qui a pour effet de mettre le pain à des prix prohibitifs et de faire monter la colère du peuple. L’imperium tout à fait exceptionnel qu’il reçoit nécessite une nouvelle loi. Comme les pirates ne sont pas localisés à un endroit précis, la lex Gabinia stipule qu’il n’est pas restreint à une unique province conformément à la loi ordinaire, mais étendu à toute la mer Méditerranée et jusqu’à 20 km à l’intérieur des terres pour qu’il puisse s’attaquer aux villes qui leur servent de refuge. Il s’acquitte très rapidement de cette tâche, il ne lui aurait en effet fallu que 3 mois pour rendre la navigation sûre à nouveau et faire baisser dans la foulée le prix des denrées alimentaires. Encouragé par ce succès éclatant, le tribun de la plèbe Caïus Manilius propose alors, en 66 av JC, de confier à Pompée le soin de mettre un terme à la troisième guerre contre Mithridate qui s’éternise depuis 74 sous le commandement de Lucullus.

Le conflit entre la République Romaine et le Royaume du Pont avait repris à cette date, suite à la mort de Nicomède IV, roi de Bithynie, qui avait décidé de léguer par testament son territoire à Rome. Aucun traité de paix définissant formellement les zones d’influence des deux protagonistes à la fin de la seconde guerre mithridatique en 78 av JC n’ayant été signé, les troupes pontiques ont aussitôt envahi leur voisin. En réaction, le consul Cotta prend l’offensive, sans attendre son homologue Lucullus avec qui il ne veut pas partager les lauriers de la victoire. Mais il est battu, à la fois sur mer et sur terre et se retrouve assiégé dans Chalcédoine. Magnanime, Lucullus vient à son secours au lieu de l’abandonner à son triste sort. Devant le nombre des ennemis, il ne cherche cependant pas à livrer bataille, mais, renseigné sur l’état de leurs réserves de nourriture, il entreprend d’encercler les assaillants pour empêcher leur ravitaillement. Cette manœuvre incite Mithridate à lever le camp de nuit pour immédiatement entreprendre le siège de Cyzique, une autre ville voisine acquise à la cause romaine; Lucullus le poursuit et continue d’appliquer sa tactique précédente. S’ensuit une terrible famine dans les camps pontiques. A l’hiver, la majeure partie de la cavalerie, accompagnée des bêtes de somme et des soldats hors de combat, profitent de ce qu’une partie de l’armée romaine est occupée ailleurs pour s’échapper du piège, mais ils sont bientôt rattrapés et sont mis en déroute; 6 000 chevaux sont pris à l’ennemi et 15 000 hommes capturés. A cette nouvelle, Mithridate décide de lever le siège. Lui même s’enfuit par la mer tandis que ces généraux conduisent son armée par la terre. Rejoints à leur tour par les légions romaines, les soldats du Pont très affaiblis par la faim se font massacrer, mais leur roi court toujours. Cyzique libérée est déclarée ville libre pour sa résistance héroïque à l’envahisseur.

Lucullus obtient une autre grande victoire au cours de laquelle la flotte ennemie est réduite à néant aux abords de l’île de Ténédos. Marius, l’envoyé de Sertorius, est fait prisonnier. Pendant ce temps, Mithridate a réussi à rejoindre le Pont et s’est retranché à Cabeira, dans une vallée facilement défendable. Le consul romain entreprend de le poursuivre sans se donner la peine de soumettre les villes sur son passage. Cela provoque la colère de ses soldats qui se retrouvent ainsi privés de butin. Aussi décide t-il de s’arrêter pour faire le siège d’Amisus durant l’hiver 73 av JC, ce qui laisse le temps à Mithridate de se fortifier. Lorsque Lucullus arrive aux environs de Cabeira au printemps de 72 av JC, la cavalerie pontique lui inflige une défaite. Il passe le reste de l’année sur les hauteurs de la ville sans livrer de grande bataille. Au printemps suivant, la situation tourne en sa faveur, il défait à plusieurs reprises les armées adverses qui tentaient d’attaquer ses lignes de ravitaillement. Accusant de lourdes pertes et se voyant coincé, Mithridate décide à nouveau de prendre la fuite pour rejoindre le roi Tigrane, son beau fils, en Arménie. Lucullus pense à ce moment qu’il a gagné la guerre car Tigrane a jusqu’à présent refusé de se joindre à son beau-père alors que l’armée de ce dernier était puissante, aussi ne voit-il pas de raison qu’il s’implique dans les hostilités maintenant que Mithridate est affaibli. Il écrit par conséquent au Sénat pour refuser les renforts qui devaient lui être envoyés et il s’occupe de soumettre les villes du Pont qui lui ont résisté, ce qui lui permet de s’enrichir considérablement. Il n’en oublie pas pour autant de faire régner la justice, fait baisser de manière drastique le taux d’usure et allège l’impôt. Il en profite également pour ouvrir des négociations avec les Parthes, mais elles n’aboutissent pas, ceux-ci proposant dans le même temps une alliance à Tigrane en échange de la Mésopotamie. Il se prépare donc à leur faire tâter du glaive à leur tour.

Mais contre toute attente, les deux rois se réconcilient et mettent sur pied une nouvelle armée pour contre attaquer. Le général romain ne les attend pas, au contraire, il se met en route pour l’Arménie où il entreprend d’assiéger la capitale, Tigranocerte. Les troupes arméniennes, bien plus nombreuses que les légions romaines, arrivent pour secourir la ville, mais Lucullus prend l’offensive semant le désordre dans les rangs ennemis et leur inflige un sévère défaite. Il poursuit son avancée jusqu’à Artaxate où il bat à nouveau Tigrane. Ce sera pourtant sa dernière grande victoire, ses troupes sont lasses d’une si longue campagne et du peu de reconnaissance de leur chef; elles n’aspirent plus qu’à retrouver leurs foyers après les 6 années passées à guerroyer en Asie. Sous leur pression, il doit alors renoncer à poursuivre ses ennemis plus avant et est obligé de se retirer d’Arménie tout en pillant Nisibe au passage. Il en profite également pour mettre Antiochos XIII sur le trône de Syrie, un Séleucide dont la famille en avait été chassée par les syriens eux-mêmes au profit de Tigrane, à cause des luttes incessantes pour le pouvoir. Au printemps suivant, la sédition est encore plus forte, les soldats refusent carrément de marcher contre Tigrane et même contre Mithridate qui a entrepris de reconquérir son royaume. Il faut que Fabius soit battu et que Triarius perde plus de 7 000 légionnaires sur le champ de bataille pour que l’armée de Lucullus se décide à intervenir. Elle se contente de porter secours aux unités en danger mais s’abstient de toute autre action, ce qui laisse le champ libre à Tigrane en Cappadoce et à Mithridate de s’emparer de la Petite-Arménie. Ces évènements finissent par convaincre le Sénat de laisser Pompée prendre la direction des opérations bien qu’il se méfie de lui au plus haut point. Lucullus est renvoyé à Rome sans ménagement avec seulement 1 600 hommes pour l’accompagner. Il obtient quand même le triomphe malgré l’opposition de Caïus Memmius. Par la suite, Lucullus se retire de la vie publique alors que les sénateurs comptaient sur lui pour faire contrepoids au risque de tyrannie de Pompée lorsqu’il reviendrait d’Asie couvert de gloire. Lucullus passe alors le reste de ses jours dans un luxe devenu légendaire, à donner des fêtes dont le raffinement culinaire lui vaut d’être encore aujourd’hui célèbre.

Le choix de Spartacus

Après plus de 5 ans d’une lutte acharnée en Hispanie, Pompée est enfin parvenu à venir à bout de Sertorius et de ses partisans qui entretenaient la menace d’une nouvelle guerre civile. En 71 av JC, il peut enfin rentrer à Rome couvert de gloire, mais avant cela, le Sénat lui ordonne de se rendre dans le sud de l’Italie pour aider Crassus à mater la révolte des esclaves menée par Spartacus. En effet, depuis deux ans le pays est en proie aux désordres provoqués par la troisième guerre servile. Contrairement aux deux premières qui étaient restées cantonnées à la Sicile, celle-ci a éclaté en Campanie et ravage le continent mettant directement la République en péril.

En 73 av JC, un petit groupe d’un peu plus de 70 gladiateurs d’une école de Capoue qui ne supportaient plus d’être maltraité par leur propriétaire a réussi à s’évader, mais au lieu de se disperser pour que chacun tente sa chance séparément, ils restent groupés puis s’emparent d’un chariot d’armes destinées à une autre école de gladiateurs. A partir de ce moment, ils commencent à piller la région. Dans le même temps, ils voient leur effectif augmenter rapidement avec l’apport des esclaves, mais aussi des hommes libres, employés comme ouvriers dans les grandes exploitations agricoles, les latifundia, qu’ils saccagent. Ils reçoivent encore de l’aide de la part des petits paysans, pourtant citoyens romains, qui n’arrivent plus à vivre de leur production à cause de la concurrence déloyale des riches propriétaires qui bénéficient d’une main d’œuvre gratuite et peuvent ainsi casser les prix. Rome ne s’inquiète tout d’abord pas trop de la situation bien que la Campanie soit le lieu de villégiature de nombreux notables qui s’en alarment. Le Sénat envisage qu’il a affaire à une troupe de brigands contre lesquels une simple opération de police musclée suffira plutôt qu’à une rébellion organisée qui nécessiterait l’intervention de l’armée. Aussi charge t-il le préteur Gaius Claudius Glaber de former une milice, recrutée en urgence parmi les simples citoyens, pour mettre un terme au désordre. Avec ses 3 000 hommes, il parvient à repousser les fauteurs de trouble qui doivent se retrancher sur les hauteurs du Vésuve. Une fois maître du seul accès praticable qui mène à la montagne, Glaber pense qu’il suffit d’attendre et que la faim finira sous peu par obliger les insurgés à se rendre. C’était sans compter l’ingéniosité de l’un des chefs rebelles récemment élu: Spartacus. Il met au point un plan audacieux qui consiste à descendre par le versant le plus abrupt du volcan à l’aide de cordes et d’échelles fabriquées avec des sarments de vigne, puis à prendre à revers les assiégeants qui n’ont pas pris soin de construire un camp retranché solidement défendu par un fossé et une palissade en bonne et due forme comme à l’accoutumée dans l’armée romaine. Le stratagème réussit à merveille, Glaber est battu à plate couture. Un autre préteur, Publius Valerius, est envoyé pour prendre la relève mais il est à son tour défait, ce qui permet aux rebelles de récupérer de plus en plus d’équipements militaires. Ces victoires éclatantes incitent une foule de gens à rejoindre les rangs de Spartacus. Ses troupes rassembleront jusqu’à 120 000 membres, femmes et enfants inclus. Se pose alors la question de la suite à donner au mouvement.

Spartacus passe l’hiver de 73 av JC dans le sud de l’Italie. Il profite de la trêve hivernale pour faire forger de grandes quantités d’armes, mais aussi pour entrer en contact les pirates ciliciens, seuls en mesure de lui fournir la nourriture nécessaire pour entretenir ses nombreux partisans, et par leur intermédiaire avec Sertorius qui résiste toujours encore en Hispanie; ce qui, d’après moi, pourrait bien expliquer la suite des évènements. Œnomaüs, l’un des 2 autres chefs élus, périt au cours de cette période, certainement dans l’assaut mené pour prendre une ville.

Au printemps, l’armée des esclaves se sépare en deux groupes. Le premier, dirigé par Spartacus, prend la direction du nord, tandis que le second composé de 30 000 hommes avec Crixus à sa tête reste dans le sud. Les consuls romains, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, ont de leur côté chacun levé une armée. Gellius écrase Crixus qui est tué dans les Pouilles avec les deux tiers de son armée, mais Spartacus bat Lentulus qui tentait de lui barrer la route de Modène puis il fait volte face pour affronter Gellius qui s’était lancé à sa poursuite et le défait à son tour avant de reprendre sa progression vers le nord. Pour avancer le plus vite possible, il applique la recette qui avait permis à Alexandre le Grand d’aller au bout du monde, il décide d’abandonner tout le matériel inutile, ainsi que les chars à bœufs qui sont les éléments les plus lents de l’armée pour ne garder que l’essentiel transportable à dos d’homme (le poids de l’équipement du soldat en campagne n’a pas varié depuis l’antiquité, il est toujours encore d’environ 35 kg). Il rencontre à nouveau les légions romaines des deux consuls cette fois réunis et les bat derechef. C’est alors qu’il opère une manœuvre totalement inattendue que les historiens ne s’expliquent pas. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule Cisalpine comme il avait l’air d’en avoir l’intention, il se dirige soudain vers Rome (ceci d’après la version d’Appien, celle de Plutarque diffère légèrement. Selon lui Spartacus n’aurait pas livré bataille aux deux consuls mais au proconsul de Gaule Cisalpine qu’il aurait également battu, ce qui rend son retournement vers Rome encore plus extravagant vu qu’il se serait forcément retrouvé face aux armées consulaires qui auraient naturellement eu pour mission d’assurer la défense de la ville.). Il n’attaque cependant pas la cité éternelle, mais retourne à ses quartiers d’hiver dans le sud.

Cet épisode laisse dubitatif, il ne reflète pas du tout l’esprit d’organisation rationnelle qui avait jusqu’alors permis à Spartacus de tenir en échec les légions romaines, pourtant réputées pour leur discipline, et ce avec une troupe disparate qui était loin d’avoir l’entrainement de ses adversaires. On dirait qu’il est cette fois en proie à un grand désarroi et qu’il improvise sans savoir vraiment où il veut aller. Quelle peut bien être la cause de ce comportement subitement erratique? Ni Appien, ni Plutarque ne donnent d’explication convaincante, aussi est-ce l’occasion d’émettre une hypothèse et de nous livrer au même exercice que Don DeLillo dans « Libra » ou Antoine de Caunes avec « Monsieur N. ». Et si Spartacus avait dû changer ses plans en apprenant la mort de Sertorius? Imaginons ce qui a pu se passer au courant de l’hiver 73 av JC. Echappé avec moins d’une centaine de ses compagnons d’infortune, il se retrouve à devoir gérer une foule disparate de plusieurs dizaines de milliers de personnes, beaucoup d’esclaves essentiellement fait prisonniers lors de la guerre des Cimbres, mais aussi des hommes libres, des paysans, qui ont épousé son combat contre l’oppression de la classe dirigeante. Cependant il ne parvient pas à gagner le soutien des villes qui ne sont pas prêtes à s’engager dans un nouveau conflit meurtrier tel que la guerre sociale ou les guerres civiles qui ont opposé Marius et Sylla. Il ne peut donc pas espérer de fonder un état indépendant de Rome qui octroierait des terres à ses partisans dans le sud de l’Italie. Il en est réduit à se livrer au pillage des cités pour assurer la subsistance de ses troupes, mais aussi pour trouver les fonds nécessaires pour qu’ils puissent se prémunir de la vengeance des légions romaines qui a été impitoyable lors des deux précédentes guerres serviles en Sicile. Le vol ne suffisant plus a nourrir tout son monde, il entre en contact avec les pirates qui infestent la Méditerranée pour leur acheter de quoi faire du pain, tout comme Sertorius le fait en Hispanie.

Lui vient alors l’idée de contacter Sertorius pour obtenir les armes indispensables à la survie de son mouvement. Sertorius accepte car il connait des revers depuis deux ans, mais il pose évidemment des conditions à son soutien: que Spartacus lui vienne à son tour en aide. Pour cela, ils échafaudent un plan: une fois dûment équipé, Spartacus devra se rendre en Gaule avec ses troupes, non pas en Gaule Cisalpine comme le suggèrent les historiens, mais en Gaule Narbonnaise, là où Metellus avait pris ses quartiers d’hiver et sécurisé les lignes d’approvisionnement pour Pompée. Spartacus aurait alors eu pour mission non pas de rejoindre immédiatement Sertorius dans la péninsule ibérique, mais plutôt de couper le ravitaillement du corps expéditionnaire romain, une tactique qui avait permis au général exilé de remporter nombre de succès et poussé Pompée au bord de la rupture (si les français et les anglais avaient disposé de bombardiers en piqué tel que le Stuka et si les blindés avaient été utilisés judicieusement en 1940, ils auraient pu tenter de couper la ligne d’approvisionnement allemande qui s’étirait si rapidement qu’elle donnait des sueurs froides aux généraux de la Wehrmacht, les panzers seraient vite tombés à court de carburant et de munitions; le déroulement du conflit en eût été considérablement changé. De Gaulle a bien tenté la manœuvre avec ses chars, mais tout seul, il ne pouvait pas faire grand chose. De même en Afrique du Nord, les mouvement successifs d’avance et de retrait des armées anglaises et allemandes étaient essentiellement déterminées par la longueur des lignes de ravitaillement qui déterminaient leurs capacités d’approvisionnement en carburant, munitions et nourriture.). Cela aurait par la même occasion permis à Spartacus de nourrir son armée. (en poussant la logique jusqu’au bout, la décision de Crixus de rester dans le sud de l’Italie ne serait alors peut être pas due à des dissensions avec son homologue sur la marche à suivre, mais plutôt pour qu’il continue à perturber les récoltes et qu’il empêche dans la mesure du possible les exportations du grain vers l’Espagne.) En effet, comment Spartacus aurait-il été accueilli en Gaule Cisalpine? Sa nombreuse troupe, 120 000 personnes, n’aurait-elle pas été perçue comme une nuée de sauterelles qui dévore tout sur son passage? et qu’il faut par conséquent à tout prix chasser, comme se fut le cas lors du raid des Cimbres et des Teutons à travers le continent. Même s’ils avaient accueilli Spartacus en grande pompe, n’aurait-ce pas été un casus belli évident qui aurait inéluctablement provoqué une invasion des légions romaines? Il en faudra bien moins que cela à Jules César pour déclencher la guerre des Gaules.

En cas de réussite de cet hypothétique projet et de victoire face à Metellus et Pompée, peut être Sertorius envisageait-il de revenir en Italie avec Spartacus à ses côtés, mais avant cela de fédérer les peuples gaulois sur le même modèle que celui appliqué en Hispanie, tous auraient alors obtenu leur revanche. Mais une fois Sertorius mort, le plan tombait de facto à l’eau, Spartacus ne pouvait pas prendre le risque de se retrouver pris en sandwich entre Metellus et Pompée d’un côté et les armées consulaires de l’autre, il lui fallait trouver une position plus facile à défendre, comme l’étroit passage qui mène à la pointe de la botte de l’Italie, puis par la suite les côtes de Sicile qu’il comptait bien gagner, avec le concours de pirates Ciliciens, pour ranimer le feu de la révolte sur l’île. Ces derniers l’ayant trahis, il se retrouvait au contraire piégé, acculé à la mer, et il n’avait plus d’autre choix que de tenter de s’échapper à nouveau vers le nord.

Mais en 71 av JC, il se heurte à Marcus Licinius Crassus Dives, le seul qui ait accepté de prendre le commandement de l’armée romaine, à présent renforcée de 6 légions, 8 au total, soit entre 40 et 50 000 hommes. Il possède certes la fortune, mais pour arriver aux plus hautes fonction, il compte sur la popularité que lui offrirait une victoire militaire. Le premier contact entre les deux armées tourne pourtant à l’avantage de Spartacus. Crassus fort irrité par cet échec fait alors décimer (exécuter 1 homme sur 10) son armée pour qu’elle craigne plus son chef que l’ennemi et la motiver au combat (selon les sources, le châtiment aurait concerné ou l’ensemble des troupes, ou les 2 armées consulaires seulement, ou encore, et plus vraisemblablement, 50 soldats d’une cohorte qui aurait manqué de bravoure). Cependant ce n’est pas cet événement qui va décider de la suite des hostilités, mais l’annonce du retour de Pompée et de son engagement dans le conflit; ainsi que, dans une moindre mesure, celui de Marcus Terentius Varro Lucullus, proconsul de Macédoine, qui débarque à Brindisium. Se voyant perdu, Spartacus tente alors de négocier une paix honorable avant l’arrivée des renforts romains, mais Crassus refuse tout net et repousse les rebelles jusqu’à l’extrême pointe de la botte italienne. Parvenue à ce point, un tiers de l’armée des esclaves décide de tenter de se frayer un passage vers le nord à travers les lignes romaines et parvient à s’échapper. Poursuivis par un détachement des légions de Crassus, beaucoup (12 300 d’après Plutarque) sont tués, mais Spartacus rejoint le reste des fuyards et inflige un peu plus tard une cuisante défaite à Lucius Quinctus, un lieutenant de Crassus et au questeur Scrofa. Cette victoire sème pourtant la discorde dans les rangs de Spartacus. Ayant repris de l’assurance, de nombreux groupes quittent la troupe principale pour aller attaquer les légions romaines contre l’avis de leur chef. Pour ne pas voir son armée se débander complètement, Spartacus doit se résoudre à livrer bataille, à la grande joie de Crassus pressé d’en finir avant l’arrivée de son rival, Pompée. L’affrontement tourne au carnage, la plupart des rebelles se font massacrer. Spartacus périt certainement dans la mêlée bien que son corps n’ait jamais été retrouvé. Les quelques 6 000 prisonniers qui survivent finissent pendus par Crassus le long de la voie appienne. 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont pris et exécutés par Pompée plus au nord; bien que ce soit là son seul fait d’armes, cela ne l’empêche pas de revendiquer l’honneur d’avoir été l’homme qui a mis un terme définitif à la terrible menace qui pesait sur la République, au grand dam de Crassus. Tous deux briguent le mandat de consul pour l’année 70 av JC…