Archive

Posts Tagged ‘Parthes’

Les débuts de l’ère chrétienne : sous Néron, guerre en Arménie

Claude meurt à son tour, probablement assassiné, en 54. Néron, son fils adoptif, lui succède, non sans avoir éliminé Britannicus, le fils naturel de Claude alors âgé de quatorze ans. A ce moment, l’Arménie est à nouveau l’objet de tensions entre les Parthes et Rome. Cela commence en 51, lorsque le roi d’Ibérie, Pharsman Ier lâche son frère Mithridate et que son fils Rhadamiste s’empare du trône d’Arménie après avoir assassiné son oncle dont il a épousé la fille, Zénobie. Le procurateur de Cappadoce, Julius Paelignus, envahit aussitôt l’Arménie, mais il finit par reconnaître la légitimité de Rhadamiste qui l’a certainement acheté. Le gouverneur de Syrie réagit en envoyant à son tour une légion s’occuper du cas de Rhadamiste, mais il la rappelle aussi sec pour ne pas provoquer les Parthes qui estiment qu’ils ont eux aussi leur mot à dire. Leur nouveau roi, Vologèse Ier, s’empare des deux plus grandes villes d’Arménie, Artaxate et Tigranocerte, et installe son frère Tiridate sur le trône. Néron charge Gnaeus Domitius Corbulo de régler le contentieux. Ce dernier envisage tout d’abord une solution diplomatique. Conjointement avec le gouverneur de Syrie, il envoie des ambassades qui demandent des otages à Vologèse en signe de bonne volonté et de dialogue. Mais Vologèse doit bientôt retirer ses troupes pour s’occuper de la révolte menée par son fils Vardanès et les envoyés romains sont faits prisonniers. Le roi soupçonne sans doute Rome de soutenir son fils rebelle. Le vide laissé permet à Rhadamiste de revenir. Il entreprend de punir les membres de la noblesse qui ont coopéré avec les Parthes, ce qui provoque une révolte. Rhadamiste sauve sa vie en prenant la fuite. En chemin pour l’Ibérie, Zénobie, enceinte et épuisée, lui demande de mettre un terme à ses souffrances. Il s’exécute et jette son corps dans l’Araxe. Mais elle n’est pas morte. Recueillie par des bergers, elle est livrée à Tiridate à qui les nobles arméniens ont remis la couronne. Elle est traitée avec tous les égards dus à son rang.

Nous sommes alors en 55. La situation n’évolue plus jusqu’en 58. Corbulo met se temps de répit à profit pour aguerrir ses troupes ; il licencie les soldats trop vieux ou trop ramollis par la douceur de vivre orientale, et oblige le reste à passer l’hiver à passer sous la tente pour les préparer aux rigueurs du plateau arménien. Il partage ces conditions de vie spartiates avec ses hommes. Parallèlement à ces préparatifs militaires, il demande à Tiridate de se rendre à Rome pour être reconnu par l’empereur. Le Parthe refuse, sûr du soutien de son frère, mais il accepte par contre de livrer des otages. La tension s’accroît lorsqu’il lance des opérations contre les nobles arméniens partisans de Rome. Le conflit ouvert devient inévitable. Il s’engage mal pour Corbulo. L’un de ses lieutenants prend l’initiative de lancer un raid à la frontière avec ses troupes composées d’auxiliaires inexpérimentés qui sont mis en déroute et sèment la panique dans les rangs romains dans leur retraite. Corbulo punit sévèrement les responsables du fiasco, puis lance une offensive de grande ampleur sur plusieurs fronts avec ses trois légions et l’appui des rois alliés de la région pour contraindre Tiridate à engager la bataille rangée qu’il souhaitait à tout prix éviter. Sachant Vologèse trop occupé par la sédition de Sanabarès sur sa frontière est, Tiridate joue à son tour la carte diplomatique. Il envoie des ambassadeurs qui demandent à Corbulo de rencontrer leur roi pour qu’il s’explique sur les raisons de l’agression romaine alors que des otages ont été livrés. Rendez-vous est pris. Les deux protagonistes doivent s’y rendre accompagnés de mille soldats seulement, mais Corbulo doute de la loyauté de Tiridate, aussi amène t-il avec lui une légion et demie. Lorsqu’il aperçoit ces troupes dix fois plus nombreuses que prévu, rangées en ordre de bataille, Tiridate stoppe et rebrousse chemin à la faveur de la nuit, puis lance des raids pour tenter de couper l’approvisionnement romain ; sans succès.

Corbulo décide quant à lui de s’en prendre aux forteresses pour démontrer aux populations locales que les Parthes sont incapables de les protéger. Il obtient assez facilement quelques victoires qui provoquent la reddition de plusieurs villes et villages. Il marche ensuite sur Artaxate. Là, Tiridate ne peut plus éviter l’affrontement direct. Il ne risque cependant pas de voir son armée entièrement anéantie dans une bataille en ligne, mais se contente de harceler la formation romaine avec sa cavalerie qui lance de brefs assauts avant de feindre la fuite dans l’espoir de provoquer une poursuite qui isolerait une partie des légionnaires et créerait une brèche dans le dispositif adverse. Le stratagème ne prend pas, les Romains ne rompent pas les rangs. La nuit tombant, les assaillants établissent leur campement sur place. Tiridate renonce. Il part discrètement avec son armée avant l’aube. Artaxate se rend, ses habitants sont évacués, puis la ville est réduite en cendres, les effectifs de Corbulo ne lui permettant pas de laisser une garnison suffisante pour la défendre.

L’année suivante, Corbulo marche sur l’autre capitale arménienne, Tigranocerte. En chemin, les soldats souffrent du manque d’eau de ces contrées arides, puis, une fois en vue de l’objectif, un complot de nobles locaux visant à tuer Corbulo est découvert. La tête de l’un d’entre eux est catapultée par dessus les murs de la ville en guise d’avertissement pour ceux qui sont mêlés à l’affaire. L’effet est radical : Tigranocerte capitule aussitôt sans livrer combat. Pendant ce temps, une tentative d’incursion de Vologèse est bloquée à la frontière. Désormais, les Romains sont maîtres du pays. Ils nomment roi Tigrane VI, un arrière petit-fils d’Hérode le Grand. Corbulo rentre en Syrie, province dont il vient d’être nommé gouverneur en récompense pour sa victoire, ne laissant en Arménie que 1000 légionnaires, 3000 auxiliaires et autant de cavaliers.

Les choses auraient pu en rester là, mais en 61, Tigrane envahit l’Adiabène, certainement pas sans l’aval de Rome, mais tout aussi certainement sans celui de Corbulo. Vologèse ne peut demeurer sans réaction. Il chasse Tigrane d’Adiabène, puis pénètre en Arménie. Corbulo est contraint d’intervenir, mais il craint que les Parthes attaquent la Syrie. Aussi n’envoie t-il que deux de ses légions au secours de Tigrane, tandis que les trois autres dont il dispose sont chargées de renforcer les défenses sur l’Euphrate. Parallèlement, il demande à Rome de nommer un gouverneur en Cappadoce et de le charger du problème arménien. Les troupes parthes poursuivent quant à elles Tigrane qui se retranche dans Tigranocerte où se trouvent les soldats romains. Les Parthes ne parviennent pas à prendre la ville. Corbulo leur enjoint de quitter les lieux, faute de quoi ses légions viendront les déloger. En échange du retour dans leur pays, il s’engage à ce que ses soldats reviennent en Syrie et à reconnaître Tiridate comme légitime souverain. L’accord entre Corbulo et Vologèse est conclu, mais Rome ne s’en satisfait pas. Néron répond aux attentes de Corbulo, nomme Lucius Caesennius Paetus légat de Cappadoce et le charge de ramener l’Arménie aux Romains. La guerre reprend en 62.

Corbulo donne la moitié de ses six légions à Paetus, dont une fraîchement arrivée. Il garde pour lui les trois meilleures. Paetus se positionne d’entrée en rival de Corbulo dont il dit : »qu’il n’avait ni tué d’ennemis ni enlevé de butin ; que les villes qu’il avait forcées se réduisaient à de vains noms ; qu’il saurait, lui, imposer aux vaincus des lois, des tributs, et, au lieu d’un fantôme de roi, la domination romaine. » (Tacite, « Annales », XV §6). Il pénètre en Arménie avec deux légions et quelques éléments de la nouvelle, pendant que Corbulo continue à renforcer la frontière sur l’Euphrate avec la construction d’une flottille armée de catapultes et de scorpions dont la portée est supérieure à celle des archers parthes, puis d’un pont qui lui permet de prendre pied sur la rive gauche et d’empêcher l’ennemi d’approcher. Les Parthes renoncent à leur projet d’invasion de la Syrie et redirigent toutes leurs forces vers l’Arménie. Aussi quand Paetus revient après avoir commis quelques ravages, se retrouve t-il encerclé par un force considérable dans Rhandeia. Non seulement n’est-il pas à l’abri des flèches parthes dans cette ville insuffisamment fortifiée, mais il ne peut également pas tenter de sortie à cause de la présence de nombreux cataphractaires, unités de cavalerie lourde dont hommes et montures étaient recouverts de cottes de maille. Averti de la situation délicate dans laquelle se trouve son collègue, Corbulo ne se presse pas pour venir à son secours, tant et si bien qu’il est soupçonné de retarder intentionnellement son départ. Peut être souhaite t-il réellement la défaite de son arrogant confrère, mais il a aussi sûrement en tête le désastre de la bataille de Carrhes au siècle précédent. Plus rien n’empêcherait les Parthes de s’emparer de la Syrie si cela devait se reproduire. Il franchit donc l’Euphrate avec une légion et demie, récupère en route les soldats de Paetus qui ont réussi à s’échapper du piège, mais ne parvient pas à Rhandeia avant que Paetus ait été contraint de capituler pour éviter l’anéantissement total de ses légions, de signer le traité qui laisse l’Arménie aux Parthes et de faire un triomphe à Vologèse. Les deux chefs romains se retrouvent à Melitene où il s’accusent mutuellement d’être responsable de l’humiliation subie. Corbulo refuse de relancer la campagne arguant de ce qu’il n’en a pas reçu mandat et que l’armée n’est de toute façon pas en état de poursuivre les hostilités.

Paetus s’abstient cependant d’informer Rome de l’ampleur du désastre. Le Sénat n’en prend conscience qu’au printemps de l’année suivante (63), lorsque la délégation parthe arrive à Rome pour lui présenter ses revendications. Paetus est aussitôt démis de ses fonctions. Le commandement de l’armée revient à Corbulo, assorti d’un impérium exceptionnel qui le place au-dessus de tous les légats romains et rois alliés de la région. Il regroupe toutes ces forces du côté de Melitene puis passe en Arménie où il entreprend de soumettre tous les notables locaux pro-parthes. Vologèse ne souhaite pas l’affronter. Il préfère organiser des pourparlers de paix. Les deux partis se retrouvent à Rhandeia. A son arrivée au camp romain, Tiridate dépose sa couronne aux pieds d’une statue de Néron et dit qu’il n’acceptera de la reprendre que des mains de l’empereur en personne, comme les Romains le lui demandaient depuis le début. Il accepte donc de devenir le vassal de Rome. Une garnison romaine s’établira de plus de façon permanente en Sophène, en échange de quoi les Romains participeront à la reconstruction d’Artaxate qui sera d’ailleurs rebaptisée Néronia. Les termes de ce traité permettent aux Parthes et aux Romains d’entretenir de très bonnes relations pendant cinquante ans. Tiridate effectuera le voyage à Rome en 66. Ce nouvel équilibre permettra aux Romains de convertir les royaumes clients d’orient (Pont, Colchide, Commagène, Cilicie et Arménie mineure) en provinces sans qu’ils n’aient à craindre que les nationalistes trouvent du soutien chez les Parthes.

Cette guerre qu’il a mené avec grande intelligence confère à Corbulo un prestige équivalent à ceux de Lucullus ou de Pompée, surtout auprès de l’armée, ce qui en faisait un rival potentiel pour Néron. Sa plus jeune fille, Domitia Longina, épousera d’ailleurs le futur empereur Domitien en 71. Néron ne peut que l’honorer dans un premier temps, mais il l’écarte de la région lors du début de la révolte en Judée en 66 pour le nommer en Grèce où il contraint Corbulo au suicide sous l’accusation d’avoir trempé dans la conjuration de Pison. Peut être faut-il voir là l’origine de la relative prise de distance de l’armée vis à vis de l’empereur. En effet, du long contact des soldats avec la culture orientale, un nouveau culte va émerger puis se répandre au sein des armées, celui de Mithra, alors qu’on s’attendrait plutôt qu’elles soient avant tout adeptes de celui de l’empereur. Bien qu’il s’inscrive dans un cadre résolument polythéiste, ce culte revêt pourtant certaines des caractéristiques du monothéisme.

L’arrivée du Messie

En cette période où l’engouement médiatique autour de l’élection du nouveau Pape est tel qu’il tend à nous faire croire que l’église chrétienne est une institution qui n’a pas bougé depuis 2 000 ans, sans tenir compte du fait que sa séparation formelle avec le judaïsme ne date que du quatrième siècle, ni de celui qu’elle s’est avant tout développée dans la partie orientale de l’empire romain et non pas à Rome qui est d’ailleurs resté un patriarcat sans plus de pouvoir que ceux d’Antioche, Jérusalem, Alexandrie et Constantinople jusqu’à sa séparation définitive avec ces derniers par le schisme de 1054 (ce sont donc plutôt eux qui représentent les plus vieilles institutions en activité. Les « experts » qui ont tenu l’antenne pendant des plombes auraient bien eu le temps de l’expliquer, à moins qu’ils n’aient eu peur que cela perturbe le spectateur de base, trop bête pour comprendre ces subtilités, ou que cela ternisse le caractère « historique » de l’événement), il ne me semble pas inutile de revenir sur le contexte qui a favorisé l’émergence de cette nouvelle religion. Au moins trois facteurs ont contribué à son apparition : la domination grecque après les conquêtes d’Alexandre le Grand, l’avènement de l’Empire romain et les dissensions entre les différents courants du judaïsme qui ont conduit à la guerre civile.

La période grecque

Lorsqu’en 332 av-JC, Alexandre le Grand s’en empare, la Judée est une province de l’empire perse achéménide depuis deux siècles. Elle a été fondée par les exilés juifs de retour de Babylone qui la dirigent, avec à sa tête un Grand Prêtre, ancêtre du Pape chrétien, à la différence que la transmission de la fonction est héréditaire, et un gouverneur, chargé du maintien de l’ordre et de la collecte du tribut, souvent juif lui aussi, bien que nommé par l’administration perse. C’est à cette période que le monothéisme a pris son essor dans la région, sans doute sous l’influence de la rencontre des anciens exilés avec les zoroastriens de Babylone (que les musulmans reconnaîtront comme étant des gens du Livre lors de leur conquête, 900 ans plus tard), associé à la mise en forme définitive du Tanakh (acronyme de Torah, Nevi’im et Ketouvim) qui se transmettaient auparavant essentiellement par l’oral (voir L’exil à Babylone et De l’apport génétique du zoroastrisme aux mutations religieuses de l’antiquité). Cette province n’a pas d’importance particulière au sein de l’empire, sauf à partir du moment où elle devient la frontière avec l’Egypte, siège de plusieurs soulèvements qui forcent les Perses à y resserrer leur emprise.

Alexandre continue à pratiquer cette politique de tolérance religieuse, mais nomme un gouverneur grec. A sa mort neuf ans plus tard, l’unité de l’Empire ne tarde pas à voler en éclats et ses généraux s’affrontent dans ce qu’on a appelé la guerre des diadoques. La Syrie se retrouve alors au centre du conflit qui oppose les Séleucides, qui ont pris le contrôle de la Perse, aux Lagides, qui règnent à présent sur l’Egypte. Elle sera l’enjeu de pas moins de six guerres qui s’étaleront sur plus d’un siècle. Il convient donc pour les Grecs des deux bords de ménager le peuple juif pour l’amadouer autant que possible. C’est dans ce contexte que le souverain lagide, Ptolémée II, homme ouvert d’esprit qui avait l’air de s’intéresser sincèrement aux cultures des peuples soumis (ce sera le seul à parler leurs langues, avec Cléopâtre VII), ordonne, vers 270 av-JC, la traduction du Tanakh de l’hébreu en grec par 6 membres différents de chacune des douze tribus d’Israël. Le Grand prêtre Eléazar aurait accepté ce travail à condition que le Pharaon libère les Juifs réduits en esclavage par son père. La légende prétend que les 72 savants, qui travaillaient chacun de leur côté, auraient tous donnés la même version au mot près des livres sacrés grâce à l’inspiration de l’Eternel. En vertu de ce miracle, Flavius Josèphe attribuera à l’ouvrage le nom qui lui est resté, la Septante (soixante-dix), en hommage au nombre arrondi de ses traducteurs. Ptolémée II montre ainsi toute sa considération pour la culture hébraïque, à la grande joie de l’importante colonie juive d’Alexandrie qui peuple deux de ces cinq quartiers. Elle obtient un meilleur statut que les autochtones égyptiens, quant à eux taillables et corvéables à merci.

De ce fait, une partie des Grecs commence à s’ intéresser à cette religion qui s’accordait mieux que le polythéisme aux philosophies de Platon et d’Aristote, leur point commun étant d’avoir adapté chacune à leur culture la sagesse trouvée dans les écrits perses, mais encore d’intégrer plus efficacement les divinités locales dans une culture commune qu’en les identifiant avec des dieux du panthéon grec, en affirmant que toutes ces incarnations n’étaient en fait que les différents visages d’une seule et même entité : le Dieu unique au cent noms qu’il est interdit de prononcer. Certains se mettent alors à suivre les préceptes de la Loi hébraïque, sans toutefois aller jusqu’à la conversion, essentiellement refroidis par la perspective d’avoir à subir la circoncision à l’âge adulte (les femmes n’avaient pas voix au chapitre, pas plus en matière religieuse que sur aucun des autres aspects de la vie sociale), mais ils étaient quand même reconnus par les Juifs sous le nom de « craignant-Dieu » comme plus proches d’eux que les goyim ou gentils. Les premières communautés chrétiennes iront largement puiser dans ce vivier, lorsque la conversion sera rendue plus accessible par la simple immersion dans l’eau qu’est le baptême.

Cela n’empêche toutefois pas les Séleucides d’imposer finalement leur domination sur la Judée en 198 av JC. Ces derniers accordent eux aussi des privilèges au peuple juif qui permettent l’essor économique de la région et convainc d’autres exilés de rentre de Babylone. Antiochos III va jusqu’à exonérer totalement Jérusalem de tribut pendant trois ans entre 193 et 190 av-JC. Cela change cependant lorsqu’il est défait par les Romains à Magnésie en 189 av-JC. Il est alors contraint de signer la paix d’Apamée qui, outre les pertes territoriales en Anatolie, l’oblige à verser une indemnité de guerre s’élevant à la somme astronomique de 12 000 talents d’argent (1 talent = 25,86 kg. Elle alimente en partie les caisses des Scipions qui concentrent pour la première fois tous les pouvoirs à Rome par l’intermédiaire de Scipion l’Africain ; un exemple qui inspirera ceux qui conduiront la République à sa chute. Les Romains refuseront obstinément d’effacer cette ardoise jusqu’à son paiement intégral. Se servir de la dette comme d’un instrument d’affaiblissement et de domination ne date pas d’hier). Pour réunir ces fonds, il entreprend de piller les temples consacrés aux divinités perses, mais il meurt à Elymaïs au cours d’une de ces tentatives. Son successeur et fils, Séleucos IV, qui a hérité de la dette, en vient à convoiter le trésor du temple de Jérusalem où Onias III est soupçonné d’abriter le fortune d’un opposant pro-lagide, Hyrcan le Tobiade, suite à sa dénonciation par Simon le Benjamite qui s’est vu refusé une charge importante par le Grand prêtre parce qu’il n’appartient pas à la lignée d’Aaron, seule habilitée à exercer les plus hautes fonctions.

Séleucos charge son général Héliodore de mener l’enquête et de confisquer l’argent. Mais ce dernier revient les mains vides, empoisonne le roi et tente de monter sur le trône à sa place. Peut être a-t-il détourné l’argent à son profit ou plus probablement a-t-il trouvé un terrain d’entente avec Onias et Hyrcan qui avaient tout intérêt à déstabiliser le régime séleucide, toujours est-il qu’il s’est retrouvé suffisamment riche pour soudoyer une partie de l’armée et s’assurer de sa fidélité. Cependant, Antiochos IV, frère de Séleucos, rentré de Rome après y avoir été gardé en otage avant d’être échangé avec le fils de Séleucos, fait exécuter Héliodore et succède à son aîné en lieu et place de son jeune neveu Démétrios Ier, héritier légitime que les Romains préfèrent garder autant pour le protéger de son oncle que pour faire son éducation et le gagner à leur cause. Antiochos se laisse alors convaincre de remplacer le pro-lagide Onias par son frère Jason, quant à lui pro-séleucide comme feu son père, au poste de Grand prêtre. Jason a tout bonnement acheté la charge. Il demande à Antiochos l’autorisation de transformer Jérusalem en polis grecque et lui promet d’augmenter le tribut versé par la Judée, ainsi qu’une contribution supplémentaire qu’il compte certainement prendre à Hyrcan le Tobiade. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’hellénisation de Jérusalem est plutôt bien accueillie par une partie non négligeable de la population juive qui a tiré profit de l’essor économique impulsé par les grecs, jusqu’à former ce que nous appellerions de nos jours une bourgeoisie ou une classe moyenne qui, grâce à l’acquisition du statut de citoyen, y voit l’opportunité d’accéder aux postes de pouvoir dont elle était exclue faute de pouvoir attester du bon ancêtre.

Ceux là envoient volontiers leurs fils à l’éphébéion pour qu’ils y suivent une des études supérieures et se rendent avec enthousiasme au gymnase, lieu où, nus et huilés comme le veut la règle, se rencontrent les membres de la bonne société pour s’entraîner et suivre des conférences, mais aussi nouer des liens favorables aux affaires, à l’image des clubs anglais, de la franc-maçonnerie, ou encore des think tanks. Tout cela sans qu’ils ne renient pour autant les préceptes essentiels de la Loi mosaïque, ni ne remettent en cause les institutions politiques. Certains vont cependant trop loin. Ils masquent leur circoncision par des artifices et refusent que leurs fils subissent l’ablation rituelle du prépuce. Ils s’attirent ainsi la colère des Juifs traditionalistes qui voient d’un très mauvais œil cette évolution de la société et se servent de ce prétexte pour obtenir le soutien du bas peuple qui grogne, écrasé d’impôts. Ils ne remportent toutefois pas le succès escompté, du moins dans un premier temps. Ce sont les ambitions de Ménélas, parent de Jason, encore plus fervent partisan de l’hellénisation qui vont mettre le feu aux poudres. Il va voir Antiochos en 172 av-JC et se livre à la surenchère. Le roi, qui a non seulement besoin d’argent pour rembourser les Romains, mais aussi pour financer la campagne contre l’Egypte qu’il projette de mener, accepte de le nommer Grand prêtre. Son frère, Lysimaque commet l’irréparable en 170 av-JC, lorsqu’il vole des vaisseaux sacrés au Temple. Des émeutes éclatent. Lysimaque est pris et tué au cours de l’une d’elles, tandis que Ménélas est traîné en justice devant Antiochos qui paie pour le faire libérer au lieu de le punir. A son retour, il fait assassiner Onias, provoquant la guerre civile avec les partisans de Jason. Victime de ces rivalités, le peuple souffre et s’agite de plus en plus. Ménélas est obligé de faire appel aux troupes séleucides pour s’interposer entre les deux factions et Jason est forcé à l’exil. Le désordre ne cesse pourtant pas complètement et va même en s’amplifiant.

Antiochos, jusque là plus préoccupé par sa campagne égyptienne (où il a d’ailleurs remporté la victoire, mais s’est vu contraint par les Romains de renoncer à ses conquêtes une fois arrivé devant Alexandrie), revient pour tenter de mettre un terme aux troubles en Judée en 168 av-JC. Il ne saisi cependant pas très bien les enjeux. Il pense qu’il lui suffira de déposer Ménélas et de rappeler Jason pour ramener le calme, ce qu’il fait. Mais le vent de révolte continue de souffler. On lui explique alors que le différend ne porte pas tant sur la personnalité du Grand prêtre que sur l’interprétation de la Loi des hellénisants. Le roi prend à ce moment une décision radicale : si c’est la Loi qui pose problème, il n’y a qu’à abolir la Loi. Par conséquent, il pille le Temple qu’il consacre à un autre dieu sémitique, Baal (Zeus selon d’autres, mais il serait étonnant qu’Antiochos ait pu être aussi stupide), et détruit les murailles de la ville. Cela reste sans effet, aussi interdit-il toutes les pratiques religieuses juives l’année suivante, l’observation du Shabbat devient par exemple passible de mort. Son polythéisme ne lui permet pas de comprendre à quel point le culte de Yaweh est fondamental pour l’identité de ce peuple, ce qui lui vaut d’apparaître comme une figure de l’antéchrist dans les saintes écritures. Mal lui en prend, car le mouvement de la population jusque là diffus se trouve un chef en la personne de Mattathias, lorsque ce dernier refuse de sacrifier au dieu païen, tue l’officier grec qui voulait l’y obliger, ainsi qu’un Juif qui avait obéi à l’injonction et s’enfuit avec ses fils dans la montagne d’où il organise la rébellion qui commence une guérilla dirigée tout autant contre les séleucides que contre ses coreligionnaires trop hellénisés. C’est le début de la révolte des Maccabées.

La révolte des Maccabées

Elle remporte plusieurs victoires au cours des années 166-165 av-JC qui entraînent le retrait momentané des troupes séleucides à Antioche et lui permettent de s’installer à Jérusalem, bien que la garnison grecque continue d’occuper la citadelle, l’Acra, ainsi que de rendre le Temple au culte de Yaweh (événement célébré par la fête de Hanoucca), mais elle profite surtout de la déliquescence de l’état séleucide qui s’engage à la mort d’Antiochos IV à l’automne 164 av-JC (alors qu’il venait de lancer une tentative de réconciliation au printemps en levant l’interdiction de la religion juive et en promettant l’amnistie aux rebelles qui regagneraient leurs foyers), ce qui provoque l’affrontement de deux de ses généraux qui se disputent la régence, Antiochos V qui a succédé à son père n’étant âgé que de neuf ans, puis de l’intervention diplomatique des Romains, qui se prononcent non seulement en faveur des Juifs, mais libèrent Démétrios Ier, qui revient et assassine son jeune cousin avant de monter sur le trône, et enfin de l’offensive parthe à l’ouest de l’empire Séleucide, pour conduire la Judée vers l’indépendance.

Cela ne va pas sans mal. Les Maccabées remportent de nouvelles victoires, mais ils subissent aussi des défaites et déplorent des pertes. Ainsi, Eléazar frère de Judas, qui a succédé à son père Mattathias, mort de maladie en 166 av-JC, est tué en 162 av-JC. La révolte baisse toutefois d’intensité cette même année, après que Ménélas ait été exécuté et Alcime, certes hellénisé mais beaucoup plus modéré, est désigné par Antiochos V pour lui succéder. Cette nomination est favorablement accueillie par la population, mais Alcime s’illustre rapidement par sa cruauté. Il est chassé du poste de Grand prêtre moins d’un an après y avoir accédé. Il ne renonce cependant pas, mais fait appel à Démétrios, monté sur le trône entre temps, qui lui envoie le gouverneur de Syrie, Bacchidès avec une armée et le rétablit dans sa fonction. Pensant qu’il a stabilisé la situation, Bacchidès quitte la Judée à l’hiver 161-160 av-JC. Mais Alcime continue de régner par la terreur, ce qui pousse les Juifs hellénisants les plus modérés à se rapprocher de Judas. Les deux factions trouvent alors un accord et Simon, un autre des frères Maccabée, bat Alcime qui est forcé de se réfugier en Syrie. Il revient avec une nouvelle armée, menée par Nicanor. Elle subit aussi la défaite, Nicanor est même tué dans la bataille. Bacchidès reprend alors les choses en main et s’impose à la bataille d’Elasa au cours de laquelle Judas trouve la mort ; son frère Jonathan lui succède. Ce dernier est contraint de se réfugier dans le désert, tandis qu’Alcime, qui bénéficie cette fois-ci de la protection d’une importante garnison, est à nouveau maître de Jérusalem. Il meurt quelques mois plus tard, victime d’une paralysie, en 159 av-JC. Personne n’est nommé pour le remplacer.

Jonathan et ses partisans regagnent petit à petit du terrain, tant et si bien que Bacchidès est forcé d’intervenir à nouveau en 157 av-JC. Mais il ne parvient pas à prendre la forteresse de Bethbasi où le rebelles se sont retranchés. Pour sortir de cette impasse, les deux partis s’accordent, officiellement ou tacitement, pour établir une trêve. Les choses ne semblent plus évoluer significativement jusqu’en 152 av-JC, sans doute pour éviter une intervention de Rome, avec qui Jonathan a conclu une alliance. A ce moment, la guerre civile éclate entre Démétrios II et Alexandre Balas, un usurpateur qui revendique le pouvoir avec le soutien du souverain lagide égyptien, Ptolémée VI, qui doit aux Romains d’avoir retrouvé son trône. Jonathan est d’abord sollicité par Démétrios. Pour s’assurer de sa fidélité alors qu’il est obligé de retirer ses troupes de Judée pour faire face à la menace, il permet à Jonathan de recruter une armée et de s’installer à Jérusalem. Mais Alexandre Balas lui fait une offre encore plus avantageuse : il lui accorde le titre de Grand prêtre, ainsi que ceux de gouverneur civil et militaire. Dès lors, on peut considérer que la Judée a acquis son indépendance de fait. Alexandre Balas finit par réussir à tuer Démétrios Ier et à prendre sa place en 150 av-JC. L’Empire séleucide n’a cependant pas résisté à cette période d’anarchie. Il a volé en éclats avec la proclamation d’indépendance de l’Atropatène, de la Médie, de l’Elymaïde et de la Perse qui ne tardent pas à être envahies par les armées parthes du roi Mithridate Ier. Incapable de rétablir l’unité, Alexandre Balas perd le soutien de l’Egypte qui lui préfère à présent Démétrios II, fils de Démétrios Ier. Pour sceller l’alliance, il épouse la fille du pharaon lagide, Cléopâtre Théa, jusque là mariée avec Alexandre Balas.

Jonathan reste quant à lui fidèle à Alexandre Balas, en 147 av-JC, il bat même Apollonios, un lieutenant de Démétrios II, et se voit attribuer le territoire d’Eqrôn en récompense pour le service rendu. Cela n’empêche pas Démétrios II d’éliminer Alexandre Balas et de monter sur le trône en 145 av-JC. Les troubles ne cessent pas pour autant, Diodote Tryphon, continue la lutte au nom d’Antiochos VI, fils d’Alexandre Balas et de Cléopâtre Théa âgé de deux ans. De son côté, Jonathan tente de s’emparer de la citadelle de Jérusalem dont il fait le siège. Dénoncé auprès de Démétrios II, il se rend à Ptolémaïs (Acre) pour négocier avec le nouveau roi. Il se voit confirmé comme Grand prêtre et obtient même une exonération de tribut pour la Judée, ainsi que l’attribution de nouveaux territoires qui doublent presque l’étendue de surface sous son autorité. Il réprime alors l’insurrection des partisans de Tryphon. Il change encore une fois son fusil d’épaule après le départ de Démétrios pour sa guerre contre les Parthes et l’entrée de Tryphon à Antioche où il fait couronner Antiochos VI. Tryphon le confirme dans sa charge, entérine son pouvoir sur les territoires promis par Démétrios et nomme son frère Simon stratège de la côte phénico-philistine. Jonathan prend alors la tête d’une armée séleucide qui soumet Ashkelon et Gaza, puis bat des soutiens de Démétrios en Judée, avant d’en faire autant avec des Arabes zabadéens et de se rendre maître de Damas. Tryphon se méfie cependant de son nouvel allié. Il le convainc de venir le rencontrer à Ptolémaïs où il massacre sa garde et fait Jonathan prisonnier. Simon se fait aussitôt désigner chef de Jérusalem et va attendre Tryphon dans la plaine avec son armée. Ce dernier prétend qu’il a procédé à l’arrestation de Jonathan parce qu’il refusait de payer le tribut, et réclame 100 talents d’argent et les deux fils de Jonathan en échange de sa libération. Il obtient sa rançon, mais manque à sa parole. Il tente ensuite une expédition pour s’emparer de Jérusalem, mais renonce en raison du mauvais temps et de la présence de Simon. Jonathan est exécuté peu après, en 143 av-JC. Par conséquent, Simon revient vers Démétrios à qui il demande l’autonomie de la Judée (ce qui ne veut pas dire l’indépendance, qu’aucun souverain séleucide, réclamant tous le paiement du tribut, ne reconnaîtra jamais). Le roi séleucide la lui accorde, fait retirer ses troupes de la citadelle de Jérusalem, ce qui conduit Simon à se faire proclamer Grand prêtre, stratège et ethnarque à titre héréditaire en 140 av JC. Cela signe le véritable acte de naissance de l’Etat hasmonéen. C’est la dernière fois où les Juifs ont bénéficié d’un territoire à eux, avant la création d’Israël en 1948 (à l’exception notable du cas des Khazars, tribu turque sans aucun lien avec les hébreux, qui se seraient quant à eux convertis au judaïsme de leur propre initiative au courant du huitième siècle de notre ère pour éviter de tomber sous la coupe des chrétiens de l’Empire byzantin d’un côté ou sous celle des musulmans du Califat de Bagdad de l’autre ; leur territoire se trouvant à la frontière entre ses deux grandes puissances de l’époque, dans le Caucase, entre Mer Noire et Caspienne. Leur passage à une religion du Livre, ainsi que leur position stratégique leur assurait la bienveillance relative de ces deux entités, comme ils protégeaient d’une part les chrétiens d’une invasion musulmane par voie de terre et empêchaient d’autre part les Rhus -que nous appelons Vikings- de venir faire des razzias chez les musulmans. Il se pourrait bien que la plupart des Juifs ashkénazes soient les descendants de ce peuple dont on perd la trace au milieu du 13ème siècle).

Le royaume hasmonéen

En 134 av-JC, Simon et deux de ses fils sont assassinés par son gendre, Ptolémée, sans doute à l’instigation d’Antiochos VII (frère de Démetrios II, parvenu sur le trône séleucide après que Cléopâtre Théa, outrée d’avoir appris que Démétrios s’était marié en captivité avec la fille de Mithridate, Rhodogune, l’ait épousé en 138 av-JC). Ptolémée est cependant battu par Jean Hyrcan Ier, qui succède à son père grâce au soutien de l’armée. Antiochos VII parvient quand même à s’emparer de Jérusalem trois ans plus tard, ce qui oblige Hyrcan à se soumettre, à payer le tribut, à fournir des otages, ainsi que des troupes qui participent à la guerre contre les Parthes. Antiochos est tué au cours de cette campagne, en 129 av-JC et Démétrios II, libéré, retrouve sa place pour un temps avant d’être assassiné par Cléopâtre Théa en 125 av-JC, alors qu’il tentait de fuir l’avancée des troupes d’Alexandre Zabinas, un nouvel usurpateur soutenu par le souverain lagide, Ptolémée VIII. Hyrcan profite de cette période de troubles, non seulement pour reprendre son indépendance dès 129 av-JC, mais encore pour pour agrandir son territoire. Il conquiert tout d’abord une partie de la Tansjordanie en 128 av-JC, puis l’Idumée et la Samarie en 125 av-JC. Il se retrouve alors à la tête d’un état où le judaïsme n’est pas la religion de la majorité de la population.

Le Grand prêtre choisit la conversion comme solution. Si les habitants de Transjordanie et de Samarie le font de leur plein gré, ceux-ci pratiquant déjà la circoncision, le shabbat et reconnaissant la Torah (le Pentateuque) comme livre sacré, mais pas le Talmud, ni la suprématie du Temple de Jérusalem, comme ils ont été exclus de sa reconstruction au retour de l’exil à Babylone, ce qui fait qu’ils étaient considérés comme païens par la Judée (le schisme entre le royaume de Juda et celui d’Israël -la Samarie- remonterait au roi Salomon selon la Bible, mais aucune donnée archéologique fiable ne permet de confirmer qu’il ait vraiment existé, ni que le deux royaumes aient réellement formé une entité unique), les Iduméens sont convertis de force, ceux qui refusent d’abandonner le culte de leur dieu national, Qos, sont expulsés du pays et vont s’installer dans la vallée du Nil. Sa politique change donc radicalement de la tolérance religieuse prônée par les Grecs ; le Temple des Iduméens sera détruit en 108 av-JC. Cela provoque un regain de tension dans la société juive qui se divise une nouvelle fois en deux partis antagonistes, les pharisiens, issus de la classe moyenne, plutôt favorables à une séparation des pouvoirs politiques et religieux, et sadducéens, représentants de la classe sacerdotale pour qui ils sont absolument indissociables. Le tout exacerbé par la pression fiscale nécessaire au financement des guerres.

La mort d’Hyrcan, en 104 av-JC, n’arrange pas les choses, au contraire, la maladie du pouvoir qui ronge les dynasties séleucides et lagides gagne les Hasmonéens. Son fils et successeur, Aristobule, prend le titre des rois grecs, basileus, fait exécuter l’un de ses frères, Antigone, et met les autres en prison, ainsi que sa mère qu’il laisse alors mourir de faim. Dès lors, il ne serait pas étonnant qu’une partie de la population, en l’occurrence les esséniens, ait commencé à craindre qu’une punition divine vienne s’abattre sur elle pour ces péchés et prié pour la venue d’un homme providentiel à même de rétablir l’harmonie. Aristobule meurt un an seulement après être entré en fonction (de mort naturelle?), non sans avoir conquis et judaïsé la Galilée. Sa femme, Salomé Alexandra, parvient néanmoins à calmer le jeu. Elle fait libérer les frères d’Hyrcan, puis épouse l’un d’eux, Alexandre Jonathan ou Jannée, qui devient par conséquent chef de l’Etat hasmonéen. Le règne de ce dernier est marqué par la poursuite des conquêtes, mais aussi par la répression féroce du mouvement d’opposition conduit par les pharisiens.

Quand Jannée attaque Ptolémaïs (Acre) avec son armée supplée par des mercenaires, la ville appel à son secours Ptolémée IX, le souverain lagide déposé par sa mère Cléopâtre III après qu’il ait tenté de l’assassiner, alors en exil, qui voit là l’opportunité de se constituer un fief qui lui permettra de retrouver les forces nécessaires pour affronter son frère Ptolémée X qui l’a remplacé sur le trône d’Egypte (le parallèle avec l’action que mènera Jules César une quarantaine d’année plus tard pour évincer son rival Pompée est assez frappant. Il prétendra répondre à la demande des tribus gauloises menacées par l’invasion des hordes germaines pour imposer sa domination sur toute la région et accroître sa puissance avant de se lancer à la conquête du pouvoir à Rome. Les divisions au sein de la société gauloise devaient beaucoup ressembler à celles qui rongeaient le Moyen-Orient. Compte tenu des technologies de l’époque, on peut considérer que la crise économique, politique et morale était aussi mondiale que celle qui nous frappe de nos jours). Cette intervention force Jannée à reculer de plus en plus en Galilée avant d’être battu sur les bords du Jourdain. Il joue alors la carte politique, fait appel à Cléopâtre III, qui contraint son fils indigne à se retirer à Chypre en 102 av-JC. Jannée se tourne ensuite vers la Jordanie où il remporte plusieurs succès avant de subir un gros revers, au cours duquel une grande partie de son armée est exterminée, qui lui fait perdre tout le terrain gagné. Cela ne refroidit pas pour autant ses ardeurs guerrières. Il reprend l’offensive le long de la côte philistine, s’empare de Rafah, descend plus au sud jusqu’à Rhinocolure, puis revient au nord, à Anthédon. Gaza se trouve alors encerclée. Elle tombe en 96 av JC, après un siège d’un an. Irrité par cette résistance obstinée, Jannée massacre une partie de la population.

Cette même année, le mécontentement des pharisiens éclate au grand jour. Ils prennent pour prétexte une bévue du Grand prêtre lors d’un rituel de la fête de Souccot pour contester sa légitimité à la charge sacerdotale suprême. Des émeutes éclatent à Jérusalem. Jannée les réprime sans pitié ; 6 000 personnes y auraient alors perdu la vie. La révolte continue cependant à couver. Il repart cependant sans plus attendre pour la Transjordanie où il compte prendre sa revanche. Il soumet le pays de Galaad et fait raser Amathonte, mais il reperd tout alors qu’il se dirige vers le plateau du Golan, où le roi des Nabatéens, Obodas Ier, parvient à le prendre en embuscade dans une gorge profonde où son armée est totalement anéantie. Il réussit quant à lui à s’en échapper et à retourner à Jérusalem. Ce nouvel échec calme ses ardeurs guerrières pour un temps.

En 88 av-JC, il propose aux pharisiens de négocier pour reconstituer ses forces. Ces derniers refusent catégoriquement la proposition, ils s’allient au contraire avec le séleucide Démétrios III. La coalition bat Jannée aux environs de Sichem, mais peu après, les 6 000 pharisiens quittent l’armée de Démétrios qui rentre aussitôt en Syrie. Ce retrait permet à Jannée de poursuivre les traîtres et de les prendre à Bémésélis. Huit cents d’entre eux sont ramenés enchaînés à Jérusalem, puis crucifiés pendant que leurs femmes et leurs enfants sont égorgés sous leurs yeux, alors que Jannée participe à un banquet en assistant au spectacle. Suite à cette horreur sans nom, huit mille opposants s’enfuient du pays.

En 84 av-JC, Jannée échoue dans sa tentative d’empêcher le passage en Judée de l’armée du successeur de Démétrios, Antiochos XII, qui part en campagne contre Arétas III, roi des Nabatéens tout juste monté sur le trône. Arétas remporte une victoire au cours de laquelle Antiochos est tué, mettant fin à l’empire séleucide. Puis il lance une campagne contre la Judée et bat Jannée près d’Adida. L’installation d’Arétas à Damas sert plutôt Jannée. Elle lui permet de brandir le spectre de l’invasion et de la perte de souveraineté que les divisions internes pourraient favoriser, et de prôner l’union nationale pour faire face à ce danger. Il repart l’année suivante pour sécuriser la frontière, occupe Gerash, puis s’empare de la Décapole et du Golan. Le conflit avec les Nabatéens dure jusqu’à la fin de sa vie en 76 av-JC où il succombe à la maladie lors du siège de Ragaba. Mais juste avant cela, il reconnaît que l’aide des pharisiens lui a été précieuse dans la défense du pays, leur permet d’entrer au Conseil et opère à une séparation de fait des pouvoirs en léguant la royauté à sa femme, Salomé Alexandra, qui ne peut être aussi Grand prêtre en raison de son sexe. Elle nomme Hyrcan II, son fils aîné, à ce poste. Bien que l’historien Flavius Josèphe affirme qu’elle s’est alliée aux pharisiens sur le conseil de Jannée, on peut penser que c’est plutôt elle qui suggérait depuis longtemps à son mari d’appliquer une stratégie d’apaisement entre les deux partis antagonistes, voire qu’elle qu’elle s’est emparée du pouvoir par une sorte du coup d’état en douceur dans ce but, mais aussi pour éviter l’affrontement de ses fils. Elle y parviendra tant bien que mal jusqu’à sa mort.

En effet, une fois les pharisiens entrés dans les bonnes grâces de Salomé, ils ne ne pardonnent pas à leurs adversaires les violences qu’ils ont subi, mais éliminent les leaders sadducéens qu’ils tiennent pour responsables. Ce n’est pas sans rappeler la lutte entre optimates et populares à Rome et son lot de proscriptions. Les pharisiens commencent par les faire exécuter, mais les sadducéens trouvent vite un défenseur en la personne du second fils de Salomé, Aristobule II, qui plaide auprès de sa mère en faveur de leur bannissement plutôt que de leur mise à mort. Il obtient gain de cause et certains ne sont même pas obligés de quitter le pays, mais relégués dans des forteresses loin de Jérusalem. Ils se rassemblent alors autour d’Aristobule qui se constitue ainsi une armée. Salomé fait emprisonner la femme et les fils d’Aristobule pour réfréner ses ambitions, mais lui laisse le commandement de l’armée. Lorsqu’elle meurt en 67 av-JC, la guerre civile devient inévitable. Les partisans d’Hyrcan sont écrasés près de Jéricho ; lui-même et ceux qui lui restent fidèles se retrouvent assiégé dans le Temple de Jérusalem, avec la famille d’Aristobule en otage. Les deux frères parviennent alors à un accord, à Hyrcan le poste de Grand prêtre et à Aristobule, la royauté. Le tout est scellé par le mariage entre la fille d’Hyrcan et le fils d’Aristobule. Un schéma assez similaire unira bientôt Pompée et Jules César.

Le pacte à l’air solide, mais il n’est pas du goût de l’Iduméen Antipater. Ce gouverneur d’Edom parvient à convaincre Hyrcan qu’il n’a pas à partager le pouvoir. Ils s’enfuient ensemble à Pétra où ils demandent l’aide d’Arétas III en échange de concessions territoriales. Leurs forces conjuguées reviennent un peu plus tard en Judée, et c’est au tour d’Aristobule d’être assiégé dans le Temple. Seule l’intervention de Rome par l’intermédiaire de Pompée en 63 av-JC mettra fin au conflit entre les deux frères, mais ce sera aussi le début de la fin de l’indépendance pour le royaume hasmonéen, moins d’un siècle après qu’il l’ait acquise. L’attitude actuelle d’Israël dominée par la hantise de voir un jour le pays disparaître s’explique en partie par ce précédent historique.

La domination romaine

Quand le lieutenant de Pompée, Aemilius Scaurus, arrive à Damas, Hyrcan et Aristobule lui envoient tous deux des ambassadeurs plaider chacun leur cause. Le Romain opte pour Aristobule, à la fois le plus riche, le trésor du Temple étant à sa disposition, et le plus difficile à déloger. La simple menace d’intervention des troupes romaines à Jérusalem suffit à convaincre Antipater et Arétas de lever le siège. En récompense, Pompée, arrivé lui aussi dans la région, reçoit d’Aristobule un cadeau somptueux d’une valeur de 500 talents. Antipater vient alors à sa rencontre pour lui demander un arbitrage plus éclairé. Pompée convoque les deux frères pour qu’ils s’expliquent, mais il ne rend toutefois pas immédiatement son verdict bien qu’il ait déjà sûrement une préférence pour Hyrcan qu’il juge plus faible de caractère. Il prend pour prétexte une expédition contre les Nabatéens pour entrer en Judée et demande à Aristobule de lui livrer toutes ses forteresses. Aristobule s’exécute sur le champ, ce qui ne l’empêche pas d’être fait prisonnier peu après, à Jéricho. Pompée le contraint alors à écrire une lettre aux prêtres de Jérusalem pour qu’ils lui livrent la ville. Ces derniers refusent d’obtempérer tant que leur chef reste otage et se barricadent dans le Temple. Pompée les assiège pendant trois mois avant d’obtenir une victoire qui se solde par un bain de sang. Le lendemain, il commet le sacrilège de pénétrer en personne dans le saint des saints, où seul le Grand prêtre est autoriser à entre une fois par an, et constate qu’il est quasiment vide. Il nomme Hyrcan II Grand prêtre le jour suivant, exile Aristobule et sa famille à Rome, et fait raser les murailles de Jérusalem. Ce n’est toutefois pas à Hyrcan qui n’a plus le droit d’user du titre de roi que revient le pouvoir réel, mais à Antipater, l’Iduméen nouvellement converti au judaïsme, probablement jugé plus fiable, car à l’écart des querelles dogmatiques et dynastiques. La Judée est dès lors soumise au paiement annuel du tribut à Rome. En dehors d’Edom, les autres territoires conquis sont rendus à leurs habitants et intégrés à la province romaine de Syrie. L’indépendance du royaume hasmonéen n’est plus qu’un souvenir.

Les partisans d’Aristobule ne continuent pas moins de contester l’autorité d’Hyrcan et Antipater. Ils se révoltent en 58 av-JC, lorsqu’un fils de leur leader, Jonathan Alexandre II, parvient à s’échapper de Rome et à rejoindre la Judée. Il chasse Hyrcan de Jérusalem et se proclame roi. Cela ne dure pas. Hyrcan fait appel au gouverneur romain de la province de Syrie, Gabinius, qui réprime la révolte, fait prisonnier Alexandre et remet le tandem en place. La répression s’abat une nouvelle fois sur les fidèles d’Aristobule en 54 av-JC, lors du passage de Crassus qui voit en eux de possibles alliés des Parthes qu’il part combattre. Sa mort à la bataille de Carrhes encourage le soulèvement de la population. Il est tout aussi brutalement réprimé par Cassius Longinus, partisan de Pompée et futur assassin de Jules César qui s’alliera à Brutus dans la guerre dite des libérateurs.

Les adversaires d’Hyrcan et Antipater voient l’occasion de revenir aux affaires avec la guerre qui oppose leur protecteur Pompée à Jules César. Aristobule est libéré et deux légions lui sont confiées. Il est empoisonné par les amis de Pompée avant même son départ pour la Syrie, pendant que son fils Jonathan Alexandre II est égorgé à Antioche. A la mort de Pompée, assassiné en Egypte peu après sa défaite à Pharsale en 48 av-JC, Hyrcan et Antipater se retrouvent en position délicate. Aussi n’hésitent-t-ils pas à exhorter les Juifs d’Alexandrie à aider César qui est assiégé dans la ville, tandis qu’Antipater prend lui-même la tête d’une armée qui se rend en Egypte rompre l’encerclement. En récompense pour cette aide, César confirme Hyrcan comme Grand prêtre et le nomme éthnarque des Juifs alors qu’Antipater devient administrateur de Judée, ainsi qu’il autorise la reconstruction des murailles de Jérusalem. Cela lui permet de nommer ses fils, Phasaël et Hérode, stratèges, de Jérusalem pour le premier et de Galilée pour le second. Celui-ci s’attire les foudres de l’élite sacerdotale lorsqu’il fait exécuter Ezéchias, le chef des insurgés galiléens. Hyrcan est alors obligé de convoquer Hérode pour qu’il s’explique, puis de le faire comparaître devant le Sanhédrin, qui tient à la fois lieu d’assemblée législative et de cour suprême, qui l’acquitte sous l’influence des pharisiens et du gouverneur romain de Syrie, Sextus César qui le nomme de surcroît stratège de Coelé-Syrie et de Samarie.

Puis arrive l’assassinat de Jules César aux ides de mars 44 av-JC. Antipater et Hérode se rangent sans hésiter aux côtés de Caecilius Bassus, gouverneur de Syrie lié au parti des césaricides qui exige d’eux 700 talents pour financer la guerre qui se profile. Mais la région gouvernée par Malchius tarde à verser son écot de 100 talents. Cassius et ses troupes en prennent le chemin, mais font demi-tour après qu’Antipater se soit acquitté du tribut exigé. Il paie pour s’assurer de rester en fonction. Malchius qui ambitionne de le remplacer l’empoisonne en 43 av-JC, avant d’être lui-même assassiné à Tyr par Hérode, avec la complicité de Cassius qui l’a nommé intendant de Syrie. Ce dernier et le gros des légions partent combattre Octave et Marc Antoine un peu plus tard ; Hérode se retrouve seul. Les troubles en Judée refont surface. Un fils d’Aristobule, Antigone II Mattathiah, en profite pour tenter de faire son retour, avec l’aide de Marion, le tyran de Tyr, chez qui il est réfugié, sous le regard complaisant de Fabius, le gouverneur romain qui n’a de toute façon pas les moyens de s’y opposer. Ils parviennent à s’emparer d’une partie de la Galilée, mais Hérode parvient toutefois à repousser leur avance en Judée. En signe de gratitude pour cette protection, Hyrcan promet la main de sa petite fille, Myriam (prénom hébreu qui donne Marie en français) ou Mariamne l’Hasmonéenne, à Hérode, ce qui le fera entrer dans la famille royale ; mais avant cela, il doit répudier sa femme, Doris.

Après la victoire d’Octave et Marc Antoine et la mort de Cassius et Brutus à Philippes, des délégations juives viennent se plaindre de la gouvernance d’Hérode et de Phasaël auprès d’Antoine à qui revient la partie orientale du territoire romain. Hérode prend les devants et va lui aussi le voir, avec dans ses bagages une somme si faramineuse que son frère et lui auront désormais le titre de tétrarque. Cette politique de pots de vin pèse évidemment sur les épaules du peuple qui doit payer. En 40 av-JC, les Parthes passent à l’offensive. Ils prennent le contrôle de la Syrie sans avoir à livrer bataille, grâce à la présence à leurs côtés du fils de Titus Labienus (le meilleur lieutenant de César pendant la guerre des Gaules qui a choisi Pompée lors de la guerre civile pour rester dans la légalité), Quintus Labienus, qui a trouvé refuge en Parthie après la défaite de Philippes et a réussi à convaincre la garnison romaine d’épouser sa cause, et offrent leur soutien à Antigone II Mattathiah contre Hyrcan. Les deux partis s’affrontent à Jérusalem. Les Parthes proposent à Hérode et Phasaël de se rendre auprès du satrape Barzapharnès pour négocier la paix. Hérode refuse, mais son frère et Hyrcan acceptent de se déplacer. Ils sont fait prisonniers. Constatant qu’il a été dupé, Phasaël se suicide, tandis qu’Hyrcan est emmené en captivité à Babylone, non sans qu’on lui ait coupé une oreille, mutilation qui l’empêche de revendiquer le poste de Grand prêtre, celui-ci se devant d’être exempt de toute infirmité. Antigone II Mattathiah le remplace à cette charge, ainsi qu’il obtient le droit de porter le titre de roi, mais la restauration de l’indépendance est en fait une illusion, comme il exerce son pouvoir sous la tutelle des Parthes. Hérode parvient quant à lui à sortir de Jérusalem avec 9 000 de ses hommes, échappe à une embuscade, met sa famille, dont Mariamne avec qui il se fiance, en sécurité dans la forteresse de Massada et s’en va quérir de l’aide auprès des Nabatéens à Pétra. Ils ne lui en offrent pas, pas plus qu’aucun roi de la région. Aussi part-il pour Alexandrie, puis pour Rome où il trouve Antoine et Octave, Ceux-là lui font bon accueil, et le Sénat romain le proclame roi de Judée en décembre 40 av-JC, bien qu’il ne soit pas d’ascendance royale.

Le règne d’Hérode

En 39 av-JC, Publius Venditius Bassus est envoyé en Orient. Sa mission principale est d’éliminer Quintus Labienus. Il s’en acquitte, puis bat et tue le roi parthe Pacorus Ier à la bataille de Gindarus. Cela permet à Hérode d’entamer la reconquête. Il débarque au nord, à Ptolémaïs, ville qui a résisté à l’invasion parthe, où l’attendent des troupes, puis, avec l’appui des légions, il descend le long de la côte jusqu’à Joppé avant de libérer l’Idumée, son pays d’origine. Il se dirige ensuite à Massada où il récupère sa famille, puis remonte vers le nord par l’intérieur des terres et prend la Samarie. Il doit cependant renoncer à attaquer Jérusalem, à cause des réticences du général romain Silo. Il se charge alors de la Gallilée où il élimine la résistance à l’hiver 38 av-JC. Il quitte alors ses troupes pour aller se plaindre auprès d’Antoine de l’attitude de ses lieutenants, le commandement revient par conséquent au gouverneur de Syrie, Sosius. En son absence, les Galiléens se révoltent et noient les chefs de son armée dans le lac de Tibériade, tandis que son frère, Joseph, trouve la mort dans une embuscade près de Jéricho. Les deux légions de Sosius lui permettent de reprendre le contrôle de ces territoires. Au printemps de 37 av-JC, il peut enfin s’atteler au siège de Jérusalem. Il donne ses ordres, puis s’absente à nouveau quelques jours, pour épouser Mariamne qui lui donnera un accès légitime au trône après la victoire. La ville tombe début juillet. Antigone II Mattatiah se rend à Sosius qui l’envoie à Antoine à Antioche, malgré les protestations d’Hérode qui voulait l’exécuter sur le champ. Antoine s’en charge contre rémunération. Il fait décapiter Antigone, un mode d’exécution infamant pour un roi, les chefs ennemis capturés par les Romains étant d’ordinaire étranglés lors du triomphe. Ce supplice inédit pour un personnage de haut rang devait ternir la mémoire d’Antigone et redorer le blason d’Hérode qui prend dans la foulée le titre de roi des Juifs. 45 membres de Sanhédrin qui ont soutenu Antigone sont eux aussi exécutés.

Il parvient à faire libérer Hyrcan qui revient à Jérusalem, mais, comme celui-ci ne peut plus exercer la fonction de Grand prêtre, il nomme à ce poste le frère de Mariamne, Aristobule III, âgé de 17 ans seulement. L’apparition du jeune homme lors de la fête des Tabernacles de 36 av-JC provoque la liesse de la foule qui l’acclame comme le nouveau David. Cette popularité pose un double problème à Hérode. Il craint d’une part que l’aristocratie sacerdotale s’en serve pour fomenter une révolte contre lui, ce qui provoquerait immanquablement l’intervention romaine et probablement son éviction devant son incapacité à faire régner l’ordre, mais sa sœur, Salomé, qui déteste les Hasmonéens, le pousse de plus à croire que sa belle-mère, Alexandra, ainsi qu’Hyrcan complotent avec Cléopâtre, la reine lagide d’Egypte qui rêve de s’approprier la Judée, afin d’inciter Marc Antoine à faire d’Aristobule son favori à son détriment. Les deux femmes auraient planifié une entrevue entre le jeune Grand prêtre et le Romain à Alexandrie, ce à quoi Hérode se serait opposé en prétextant un risque d’émeute en cas de départ de son beau-frère de Judée. Il prend donc la décision d’éliminer Aristobule et le fait noyer dans une piscine lors d’une fête au palais de Jéricho (cet épisode combiné à la décapitation d’Antigone Mattathiah pourrait être à l’origine du récit biblique qui raconte qu’une autre Salomé, fille d’Hérodiade, aurait obtenu la tête de Jean le Baptiste, après avoir exécuté une danse lascive devant son roi de père, Hérode fils d’Hérode ; une con-fusion classique des événements dans la transmission orale. La danse fait quant à elle référence au livre d’Esther). Il fait croire à un accident et ordonne des funérailles en grandes pompes où il paraît éploré ; mais personne n’est vraiment dupe. Il nomme Grand prêtre un certain Hananel, originaire de Babylonie ; pas moins de huit Grands prêtre se succéderont durant son règne, de préférence étrangers, égyptiens ou babyloniens. Le crime est cependant dénoncé par Alexandra à Marc Antoine qui convoque Hérode pour une explication. Il sauve une fois de plus sa tête grâce à un pot de vin dont Marc Antoine a fort besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes en 35 av-JC, après son échec de l’hiver 36-37 av-JC. A son retour, Hérode fait emprisonner Alexandra, mais aussi exécuter Joseph, le mari de Salomé qu’elle accuse d’avoir eu une relation coupable avec Mariamne, qui est quant à elle pour l’instant épargnée bien qu’elle se soit insurgée contre le meurtre de son frère et l’emprisonnement de sa mère.

En 31 av-JC, Cléopâtre tente de pousser Hérode à la faute. Elle obtient enfin d’Antoine une partie de son territoire, Jéricho, et encore que les Nabatéens lui paient un tribut. Ceux-ci cessent bientôt de le verser, aussi exige-t-elle du roi de Judée qu’il leur fasse la guerre, ce qu’Hérode fait. Puis vient la défaite d’Antoine contre Octave à Actium. Hérode le rencontre à Rhodes après s’être imposé contre les Nabatéens. Il voit sa royauté confirmée et son territoire s’agrandir, il récupère entre autres Jéricho et la Samarie. La prise du pouvoir par le seul Octave est un événement déterminant dans la création du christianisme. Il deviendra en effet non seulement Princeps Senatus dès 28 av-JC, mais il recevra de plus le cognomen d’Augustus, Auguste, en 27 av-JC, un terme jusque là réservé au domaine religieux, qui servait uniquement à qualifier des dieux ou des temples et non des êtres humains. Avec la construction de temples dédiés à Jules César et à sa personne, surtout en Orient, il instaure le culte de l’Empereur, bien qu’il refuse d’être divinisé de son vivant. L’invention du christianisme et son essor en Asie peuvent donc s’interpréter comme une forme de réaction et de résistance au culte impérial, séduisantes pour les « Grecs », qui font que les Romains verront les premiers chrétiens comme des terroristes potentiels, désireux de renverser le pouvoir.

Ce changement politique à Rome arrange bien Hérode. Non seulement il n’a plus rien à craindre du côté de l’Egypte qui devient le domaine réservé d’Octave après la mort de Cléopâtre, mais il peut aussi être rassuré par la volonté du Romain d’apaiser ses relations avec les Parthes. Ses ennemis n’ont donc plus d’alliés susceptibles de leur apporter de l’aide de l’extérieur. Il n’a par conséquent plus besoin de les ménager et fait mettre à mort Hyrcan. En 29 av-JC, c’est au tour d’un autre membre de la dynastie hasmonéenne d’être exécuté, sa propre femme, Mariamne. Cette fois-ci, Salomé a réussi à persuader son frère que la reine avait pris part à un complot visant à l’empoisonner. Il la fait tuer sous le coup de la colère, mais le meurtre de son épouse bien aimée l’affecte énormément et le conduit au bord de la folie, comme il demande plusieurs fois à la voir, oubliant qu’elle est morte. En 28 av-JC, il fait assassiner Alexandra. Plusieurs de ses proches subissent le même sort, toujours suite aux accusations de Salomé. Lorsqu’Hérode s’oppose à son divorce avec son second mari, Costobar, car il contreviendrait aux traditions juives (la Salomé, fille d’Hérodiade est victime de la même accusation dans la Bible, ce qui confirme la confusion des deux personnages), elle le dénonce pour ce qu’il a laissé échapper des parents éloignés d’Hyrcan lors du siège de Jérusalem de 37 av-JC contrairement aux ordres qu’il avait reçu du roi de verrouiller la ville, et qu’il leur encore trouvé un refuge, en Idumée, qui plus est. Hérode retrouve tous ces gens et les fait périr, ainsi que Costobar. Les assassinats politiques cessent ensuite pendant plusieurs années.

Le retour de Rome où ils ont été éduqués des fils d’Hérode et Mariamne, Alexandre et Aristobule IV, inquiète Salomé. Elle craint surtout qu’ils veuillent se venger d’elle qui a fait tué leur mère une fois qu’il sera au pouvoir, bien qu’Aristobule ait épousé sa fille Bérénice. Aussi décide-t-elle de passer une alliance avec Antipater, le fils qu’Hérode a eu avec Doris. Le roi envisage alors d’exclure les deux héritiers hasmonéens de sa succession, mais il se heurte à l’opposition de l’empereur Auguste qui refuse catégoriquement cette possibilité. Antipater obtient toutefois le droit de figurer dans le testament de son père. Le compromis tient jusqu’en 8 av-JC, quand Salomé affirme qu’Alexandre et Aristobule sont impliqués dans un complot. Leur procès se tient à Beyrouth. Ils sont tous deux condamnés à mort et exécutés. Cet épisode apparaît dans la Bible, mais déformé sous le titre du Massacre des Innocents. Le Livre prétend qu’au lieu des deux fils qu’il a eu de Mariamne-Myriam-Marie, Hérode, averti de la naissance du Messie, aurait fait assassiner tous les enfants mâles du royaume âgés de moins de deux ans. Aucun chroniqueur de l’époque ne fait état d’un tel massacre qui ne serait pourtant pas passé sous silence. Le but de ce mensonge est à l’évidence d’établir un parallèle entre Hérode et Ramsès qui aurait fait la même chose à la naissance de Moïse. Hérode est cependant pris d’une vraie frénésie meurtrière qui montre clairement qu’il a basculé dans la folie à ce moment, comme s’est par exemple le cas de beaucoup de soldats américains chargés des missions search and deastroy au Viêt Nam (je pense particulièrement au témoignage de ce soldat qui ne savait pas quelle serait son attitude à la descente de son hélicoptère, mais qui a tiré sur tout ce qui bouge après qu’il ait abattu dans le dos une femme qui s’enfuyait et qu’il se soit aperçu que la balle avait traversé son corps pour venir tuer le bébé qu’elle tenait dans ses bras). Il fait liquider 300 des officiers de son armée après que leurs familles eurent été lapidées dans l’hippodrome de Jéricho

En 4 av-JC, Antipater est à son tour accusé de comploter, peut être plus a raison, comme Salomé attend la mort de leur frère Phéroras, lui aussi impliqué, pour le dénoncer à Hérode. Antipater subit la peine capitale, cinq jours à peine avant la mort d’Hérode. Salomé fait alors libérer les nombreux opposants des quatre coins de la Judée, dont beaucoup de pharisiens, que son frère avait fait emprisonner, au lieu de les massacrer « pour être sûr que les Juifs pleureraient après sa mort », comme il l’aurait ordonné d’après Flavius Josèphe.

Tous ces meurtres lui ont valu pendant longtemps la réputation d’avoir été un tyran sanguinaire. Plusieurs éléments sont pourtant à mettre à son crédit. Tout d’abord, il a tenté de mettre fin au cycle infernal des guerres civiles, certes par une méthode extrêmement violente, en empêchant que les représentants de la dynastie hasmonéenne puissent servir de prétexte aux luttes de clans, de même qu’il a mis un terme à l’hégémonie de la caste sacerdotale sur la vie religieuse en ayant la mainmise sur le Temple, tout en respectant lui-même scrupuleusement les préceptes du judaïsme bien qu’il fut iduméen, converti de fraîche date et sous la contrainte. Contrairement à ces prédécesseurs, il s’est aussi montré bienveillant avec les Samaritains, qui entretenaient pourtant de mauvaise relations avec leurs voisins judéens depuis près d’un demi millénaire, tout comme il était tolérant avec les païens grecs installés sur son territoire. Il a donc aussi beaucoup fait pour instaurer la paix. D’autre part, il a réussi à préserver l’autonomie de son royaume des convoitises romaines, égyptiennes et parthes, même s’il a pour cela distribué des pots de vin à tour de bras. Mais sa plus grande réussite reste sans doute d’avoir su profiter de la Pax Romana naissante pour mettre en œuvre sa politique de grands travaux. Entre 29 et 9 av-JC, il fait construire théâtres, amphithéâtres et hippodromes dans les grandes villes pour montrer son attachement à la culture romaine, puis il entame la reconstruction du Temple de Jérusalem et de ses murailles, un chantier pharaonique qui ne sera achevé que plusieurs décennies après sa mort, dont il ne reste aujourd’hui qu’un vestige de l’enceinte, le Mur des Lamentations, endroit le plus saint de la religion juive. La forteresse du Temple et les remparts de Jérusalem sont eux aussi restaurés. Il fait aussi construire ou reconstruire plusieurs villes dans tout le pays, ainsi que de nombreuses forteresses destinées à le protéger, dont l’Hérodion, à une douzaine de kilomètres de Jérusalem, où il a son tombeau. Sa réalisation la plus ambitieuse est toutefois le port de Césarée, un exploit qui a demandé d’employer toutes les techniques de construction les plus modernes de l’époque. Grâce à tous ces projets, il donne non seulement du travail à une foule de gens, mais il témoigne encore de sa volonté de doter son royaume d’infrastructures à même d’en faire un acteur économique majeur. Nous dirions de nos jours qu’il a mené une politique de relance de grande ampleur, digne de celle du New Deal entreprise par Roosevelt. Tout cela fait qu’une petite minorité de Judéens aient pu le considérer comme le Messie. Nul doute que cette partie de son action a pu inspirer les fondateurs du christianisme, même si son caractère guerrier et violent allait totalement à l’encontre de leurs convictions et du message qu’ils voulaient faire passer.

A l’annonce de la mort d’Hérode le Grand, son fils Hérode Archélaos est aussitôt acclamé par l’armée et le peuple pour qu’il prenne sa succession, mais celui-ci refuse d’être proclamé souverain avant d’avoir reçu une confirmation d’Auguste, chargé par son père d’exécuter son testament. Il organise de somptueuses funérailles pour le défunt roi, puis fait ses préparatifs pour aller à Rome. Il n’est pas encore parti et la période de deuil est à peine achevée lorsque la violence resurgit à Jérusalem. Selon certains historiens qui pensent que l’étoile de Bethléem n’est autre que la conjonction rare de Jupiter et Saturne, Jésus serait né à peu près à ce moment là…

Le second triumvirat prend du plomb dans l’aile

A l’été 37 av-JC, Octavien et Marc Antoine ont bien du mal à dissimuler leur rivalité (voir Si vis pacem, para bellum) malgré le renouvellement du second triumvirat pour cinq années supplémentaires. Chacun d’eux compte remplir au plus vite la mission qui lui a été assignée afin de s’imposer comme l’homme providentiel seul capable d’assurer la prospérité de Rome (toute ressemblance avec un ex-président défait aux élections serait presque une coïncidence). Pour Octavien, cela consiste à éliminer Sextus Pompée qui affame l’Italie grâce au blocus maritime qu’il exerce avec sa flotte depuis la Sicile, tandis qu’Antoine se doit de juguler la menace que les Parthes font peser sur les territoires asiatiques sous domination romaine.

Octavien ayant besoin de temps pour construire une flotte capable de rivaliser avec celle de Sextus, Antoine est le premier à passer à l’action dès son retour en Syrie à l’automne de cette même année, son lieutenant Sossius ayant jugé préférable de ne rien entreprendre en son absence pour ne pas risquer de l’irriter comme Ventidius avec ses victoires de l’année précédente. Il veut en effet profiter du désordre qui règne dans les hautes sphères de l’empire parthe suite à la récente accession au trône de Phraatès IV qui a profité de la mort au combat du successeur désigné, son frère Pacorus Ier, et assassiné ses frères, son père, Orodès II, ainsi que son fils aîné pour prendre le pouvoir. Cette méthode ultra-violente choque la noblesse du pays, elle aussi victime de la purge. Bon nombre d’aristocrates sont par conséquent entrés en dissidence. L’un de ceux-là, Monaesès, est venu rejoindre les Romains. Antoine peut aussi compter sur le renfort des souverains de la région qu’il a pour la plupart lui-même mis en place, ainsi que sur celui de Cléopâtre, qu’il met à nouveau enceinte lors de leur rencontre à Antioche.

Phraatès s’inquiète bien entendu de ces préparatifs, mais surtout de la popularité grandissante de Monaesès à qui Marc Antoine a confié la conduite de la guerre ainsi que promis le trône en cas de victoire. Il engage donc des négociations avec son compatriote. Ses offres se révèlent suffisamment alléchantes pour que Monaesès rentre pacifiquement au pays. Bien qu’il soit fort contrarié de cette trahison, Marc Antoine ne fait rien pour l’empêcher de s’en aller de crainte qu’une condamnation n’incite certains de ses alliés à faire défection pour passer à un ennemi plus magnanime que lui. Il fait au contraire accompagner Monaesès par des ambassadeurs qui promettent la paix, à condition que Phraatès rende les enseignes prises à Crassus 15 ans auparavant et qu’il libère les prisonniers capturés à la bataille de Carrhes. Ainsi pense t-il pouvoir tromper la vigilance des Parthes tandis qu’il se dirige vers l’Euphrate avec son armée de 100 000 hommes. Mais il trouve la frontière bien défendue, ce qui le force à renoncer provisoirement à l’invasion. Il se retourne alors contre les Mèdes.

L’hiver approchant, il hâte sa marche autant que possible, et pour ce faire, il abandonne en chemin une partie des 300 chariots chargés du matériel de siège, dont un bélier colossal, qui le ralentissent en les laissant sous la protection de Statianus. Il arrive trop tard malgré tout ; le roi est déjà parti rejoindre son allié parthe. Certains historiens antiques, dont Plutarque, lui reprochent d’avoir voulu mener une campagne à la mauvaise saison au lieu d’attendre sagement le retour du printemps et mettent son empressement sur le compte de son envie de retrouver au plus vite sa maîtresse Cléopâtre, censée l’avoir littéralement ensorcelé par ses charmes. Il est quand même plus vraisemblable qu’il ait désiré remporter une victoire avant Octavien dans le but de démontrer sa supériorité en matière militaire. Cela explique certainement son entêtement à vouloir s’emparer de Phraata, résidence de la famille royale mède, en dépit des imposantes défenses de la ville et du manque de matériel adéquat qui l’oblige à pousser à grand peine une levée contre les remparts.

Averti de l’incursion, Phraatès arrive à son tour en Atropatène, mais il préfère laisser Marc Antoine s’épuiser en vain dans sa tentative de siège plutôt que de l’attaquer frontalement. Il charge cependant sa cavalerie de s’occuper du détachement de Statianus qui périt avec 10 000 hommes, le reste, dont le roi Polémon du Pont, est fait prisonnier. Lorsqu’Antoine arrive à son secours, il ne trouve qu’un champ de bataille jonché de cadavres. A la vue du désastre, Artavazde II d’Arménie se retire dans ses terres. Cela ne dissuade toujours pas Antoine de continuer le siège. Il déchante rapidement. A son retour à Phraata, il décide de provoquer le combat avec l’armée parthe, aussi part-il au fourrage avec dix légions et toute sa cavalerie. Il la trouve rangée en bataille après avoir établi son camp au bout d’une journée de marche. Il fait d’abord mine de plier bagage, puis se retourne dès que l’ennemi se trouve à sa portée. Les Parthes ne résistent pas bien longtemps à l’assaut, mais ils prennent la fuite n’ayant perdu que quelques dizaines de soldats dans le choc. Le résultat est décevant pour les Romains, d’autant plus qu’ils sont harcelés par l’ennemi tout au long du chemin de retour à Phraata. Mais c’est là qu’Antoine enregistre son plus grand revers. Les Mèdes ont en effet profité de son absence pour faire une sortie et chassé les soldats chargés de garder la levée. Pour punir ces derniers de leur couardise, Antoine ne leur donne plus que de l’orge au lieu de froment et pratique à leur décimation (exécution d’un soldat sur dix), comme l’avait fait Crassus au temps de la guerre servile contre Spartacus.

Les jours suivants, les Parthes envoient des signes d’apaisement. Les attaques des soldats partis en quête de vivres dans les villages de la région se font moins pressantes, certains vont même à la rencontre des Romains dont ils louent la bravoure tout en blâmant Antoine de les sacrifier par son refus de conclure la paix que propose Phraatès. Le triumvir envoie donc des émissaires s’enquérir des conditions de la cessation des hostilités et réitère sa demande de restitution des enseignes prises à Crassus, ainsi que celle des prisonniers. Phraatès refuse catégoriquement de céder à ces exigences, mais, désirant lui-même que ses soldats puissent passer l’hiver dans leurs foyers pour éviter leur grogne, il promet au Romain qu’il pourra se retirer sans qu’il lui soit fait de mal s’il consent à lever le siège sans attendre. Menacé par la famine, Antoine accepte.

Forts de cet accord, les Romains prennent le chemin du retour confiants, mais un Madre avertit Antoine qu’il ne devrait pas trop se fier à la parole du Parthe, qu’il ferait mieux d’éviter d’emprunter la route des plaines qu’il avait prise à l’aller et qu’il se chargera de le guider par une voie plus courte à travers la montagne, tout en l’assurant qu’il y trouvera de quoi subsister. Le Madre accepte même d’être lié jusqu’à l’arrivée en Arménie en gage de bonne foi. Bien qu’il ne soit pas convaincu du bien fondé de ces assertions, Antoine suit le conseil. Deux jours de marche se passent sans aucune encombre, mais le troisième, la colonne romaine est prise dans une embuscade tendue par les Parthes. Elle n’arrive cependant pas à semer le désordre escompté et est vite repoussée sans faire de gros dégâts. Dorénavant sur ses gardes, Antoine fait protéger son arrière garde et ses flancs par des archers et des frondeurs, tandis que les soldats marchent à présent par précaution en formation de bataillon carré. Le même scénario se répète régulièrement au cours des jours suivants.

Notons ici que ce que nous pourrions prendre pour de la félonie de la part du Parthe n’en est pas vraiment. En effet, dans les mœurs grecques, une victoire acquise par la ruse ou la tromperie en épargnant des vies n’était pas moins, voire plus, prestigieuse que celle obtenue en règle sur le champ de bataille, contrairement à la conception romaine ou à la nôtre qui ne voit de la gloire que dans celles remportées suivant les règles de la chevalerie, comme dans les duels du far west, face à face à midi dans la rue principale (en général, le type se faisait plutôt dégommer de dos par huit autres mecs alors qu’il sortait du saloon complètement bourré par une nuit sans lune, mais c’est moins classe). L’accusation du même ordre portée contre Antoine au déclenchement du conflit peut d’ailleurs s’interpréter comme une preuve de sa conversion à ces pratiques jugées barbares, sous l’influence de la vénéneuse orientale Cléopâtre, bien entendu. Le lecteur antique en déduira qu’Antoine n’était déjà plus un vrai Romain attaché à ses valeurs dès cette époque. -De nos jours, quand Bachar al Assad bombarde sa population avec des avions, des canons longue portée ou canarde tout ce qui bouge depuis un hélicoptère, c’est un dictateur sanguinaire qui passe à côté de son objectif car il incite les familles brisées par sa barbarie à passer à la rébellion, mais quand nos soldats font la même chose en notre nom sur un village afghan parce qu’ils ont essuyé les tirs de trois talibans qui se servent lâchement de civils comme boucliers humains, ce sont des héros qui se battent pour la liberté. Mêmes méthodes, mêmes conséquences, mais valeurs différentes.-

Les pertes subies par les Romains ne sont jamais très importantes lors de ces guets apens, la formation de la tortue les réduisant au minimum, on pourrait même assimiler leur défense à des victoires, mais le pénurie de vivres ou d’eau, les rigueurs de l’hiver dans la montagne et les maladies font tout autant de victimes que ces attaques, surtout parmi ceux qui ont été blessés. Le calvaire dure 27 jours, 20 000 soldats ont alors péri. Bien qu’il attribue son échec au départ d’Artavazde, Antoine juge plus opportun de remettre sa vengeance à plus tard, afin que ses soldats puissent passer l’hiver en Arménie dans les meilleures conditions. Il s’en va ensuite rejoindre Cléopâtre à Alexandrie.

A Rome, en contradiction avec les rapports envoyés par Antoine au Sénat, Octavien se fait un plaisir de faire diffuser les nouvelles de la désastreuse campagne de son rival, bien qu’en public il feigne de croire à son succès et organise des fêtes en conséquence. N’ayant lui-même pas encore vaincu Sextus Pompée, il ne peut dénigrer son collègue outre mesure, mais cela conforte sa position d’attente et d’affirmer qu’il préfère quant à lui ne pas sous estimer l’adversaire et bien préparer son action au lieu de se précipiter. Après les humiliantes défaites qu’il a subies en 38 av-JC, il a en effet choisi de mettre toutes les chances de son côté avant de retourner au combat. Il a tout d’abord nommé au consulat pour 37 av-JC son ami Marcus Vipsanius Agrippa, bien qu’il n’ait ni l’âge requis, ni suivi le cursus honorum obligatoires pour accéder à la fonction, mais qui revient de Gaule tout auréolé de gloire après avoir soumis les Belges ainsi que les Aquitains et avoir été le second Romain après Jules César à franchir le Rhin, et lui a confié la tâche de construire une nouvelle flotte.

Pour pallier son inexpérience en matière de combat naval, Agrippa fait bâtir des navires beaucoup plus gros que ceux de l’ennemi, moins manœuvrables, mais dotés de plus de soldats, de hautes tours pour y mettre archers et frondeurs et de perfectionner les équipements tel le harpax (harpon à bateaux). Il privilégie clairement l’abordage à la traditionnelle technique d’éperonnage. Une fois construites, Agrippa regroupe ces galères produites dans différentes villes disséminées tout au long de la côte italienne sur le lac Lucrin, en Campanie, après avoir fait creuser un canal pour le relier à la mer. La flotte peut ainsi s’entraîner à l’abri des attaques de l’ennemi. Elle en a fort besoin car 20 000 esclaves viennent d’être enrôlés pour faire office de rameurs, alors que ce mode de conscription avait jusque là été vivement reproché à Sextus qui était de ce fait qualifié de pirate ou de brigand enfreignant les lois de la guerre plutôt que de soldat. Dans le même temps, Lucius Caninius Gallus, nommé par Antoine, est forcé d’abdiquer son mandat de consul au profit de Titus Statilius Taurus, fervent partisan d’Octavien qui reçoit le commandement de la flotte prêtée par Antoine. Déçu de ce que ses services ne lui valent pas une promotion, Ménodore (Ménas) retourne en Sicile rejoindre Sextus qu’il avait pourtant trahi l’année précédente (il sera là aussi déçu de ne pas recevoir le commandement de la flotte de feu Ménécrates et reviendra vers Octavien quelques mois plus tard.).

Au printemps 36 av-JC, Agrippa et Octavien sont fin prêts à mener la guerre contre Sextus. Lépide a reçu l’ordre de leur prêter main forte. Ils doivent ainsi attaquer l’ennemi de tous côtés dans la région du détroit de Messine. Agrippa arrive par le nord et s’installe à Lipari, Démocharès, le lieutenant de Sextus, se positionne juste en face à Mylae, tandis que son chef reste stationné à Messine même en attendant de voir comment la situation évolue. Octavien, qui vient de Tarente pour bloquer le détroit par le sud, rencontre quant à lui des problèmes : il est une fois de plus victime d’une tempête qui lui fait perdre une partie de ses navires et le retarde, d’autant plus que Ménécrates profite du désordre généré par les intempéries pour l’attaquer. Pendant ce temps, Agrippa et Démocharès s’observent. Cela donne lieu à quelques accrochages, mais ne leur permet pas pour autant de découvrir quelles sont exactement les forces qui leur sont opposées. Lassé de ce petit jeu dans lequel il n’a rien à gagner, Agrippa décide de passer à l’offensive avec sa flotte au complet. Il ignore cependant que Démocharès est arrivé à la même conclusion au même moment et qu’il a fait appel à Sextus qui arrive à Mylae la nuit précédent le jour choisi.

Lorsque les deux flottes s’aperçoivent le lendemain, la surprise créée par le nombre les fait hésiter, mais le combat s’engage malgré tout. Il reste pendant très longtemps indécis, la solidité des grands vaisseaux de l’un équivalant à la vitesse des navires légers de l’autre. Au bout du compte, Agrippa finit par prendre l’avantage et met Sextus en fuite. Il ne le poursuit cependant pas pour achever définitivement la guerre, soit que la nuit dans un environnement parsemé de hauts fonds et la fatigue de ses équipages l’en aient empêché, soit qu’il ait jugé préférable d’éviter de s’octroyer toute la gloire de la victoire, ce qui aurait fait de l’ombre à Octavien. -Cette attitude de retenue, déjà constatée chez les lieutenants d’Antoine, pourrait aussi bien être en partie cause de nos problèmes actuels. En effet, mieux vaut ne pas se montrer trop compétent lorsqu’on veut être promu dans une entreprise pour éviter que son supérieur hiérarchique ne se sente menacé par la concurrence et ne vous mette des bâtons dans les roues ou vous réoriente vers un placard doré. Pour se sentir bien, un chef doit toujours avoir l’impression d’être indispensable. Il préfère alors au mieux faire progresser des gens bien obéissants sans talents particuliers, et au pire des incompétents qui choisiront eux-mêmes des employés encore plus cons qu’eux pour justifier de leur place. Cela nuit bien évidemment à la bonne marche de l’entreprise, et cela vaut aussi pour les partis politiques. On appelle ça une médiocratie.-

Tandis que cette bataille se déroule sur mer, Octavien profite de l’absence de Sextus pour franchir le détroit et débarquer trois légions à Messine, avec Cornificius à leur tête. Il pense alors être en mesure d’empêcher l’ennemi de revenir à son port d’origine, et encore plus lorsqu’il constate que sa flotte n’est plus au complet. Mais il se trompe lourdement. A navires égaux, comme Octavien est venu avec ceux d’Antoine, les marins beaucoup plus expérimentés de Sextus font des ravages dans la flotte du triumvir, d’autant plus que Sextus a eu l’opportunité de remplacer ses équipages fatigués par des frais. Octavien lui-même s’en tire de justesse avant de trouver refuge sur le continent. Cornificius est piégé, isolé en territoire ennemi et sans vivres. Son seul avantage est de disposer d’une infanterie lourde qui n’a pas à craindre de livrer bataille. Il décide par conséquent de se déplacer en permanence en espérant trouver en chemin de quoi rassasier ses troupes. Il subit cependant les attaques incessantes d’une cavalerie appuyée par des frondeurs et des archers qu’il se trouve incapable de poursuivre avec ses soldats lourdement équipés. L’extermination de ses hommes n’est qu’une question de temps. Il ne doit son salut qu’à Agrippa. Ce dernier a été informé de la position délicate de son collègue dès son retour à Lipari, aussi est-il reparti au plus vite pour la Sicile où il a tout d’abord pris Mylae, désertée par Démocharès, puis Tyndaris. Une fois maître de ces villes, il a pu envoyer du blé et quelques soldats à Cornificius. Sextus, voyant ces renforts arriver, craint alors d’avoir bientôt affaire à toute l’armée d’Agrippa, aussi quitte t-il précipitamment son camp, laissant une partie de ses bagages et ses vivres sur place. Cornificius peut par conséquent rejoindre tranquillement Agrippa sans subir plus de pertes.

Rassuré par ce sauvetage, Octavien revient en Sicile. Il est enfin rejoint par Lépide, qui a subi la tempête pendant la traversée depuis l’Afrique, puis les attaques de Démocharès, a de ce fait été obligé de faire escale à Lilybée (Marsala) où il a été assailli par Gallus, mais qu’Octavien soupçonne d’être de mauvaise volonté. Les deux hommes se retrouvent sur le promontoire de Nauloque où Sextus est venu camper face à eux. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’entendent pas du tout. Bien que la loi en fasse théoriquement des égaux, Octavien n’informe pas du tout son homologue de ses plans ; il s’en sert comme d’un simple lieutenant à ses ordres. Selon Dion Cassius, Lépide est indigné par cette attitude qu’il doit juger comme une dérive monarchique, aussi aurait-il pris contact avec Sextus en vue d’une alliance, les Romains ayant la monarchie en horreur. Mais peut être Octavien a-t-il manipulé Lépide en lui laissant croire qu’il était prêt à négocier avec Sextus, ce dernier n’ayant plus ni blé, ni argent pour continuer la guerre. Ils se seraient alors réparti les rôles selon le schéma good cop/bad cop qui nous est si familier. En effet, alors que la flotte d’Agrippa est venue s’ancrer au large, les légions d’Octavien se présentent quotidiennement en ordre de bataille sans que Sextus, en très nette infériorité, ne se décide au combat. Il finit par s’y résoudre avant que la faim n’ait raison de ses hommes et que ses alliés commencent à déserter.

La bataille se déroule essentiellement sur mer. Elle est tout aussi acharnée et sanglante que la première. Elle tourne à nouveau à l’avantage d’Agrippa, mais cette fois-ci, la flotte de Sextus ne peut prendre la fuite car elle se trouve acculée à la terre où Octavien attend les équipages venus s’échouer. Dans ces conditions, seuls 17 navires pompéiens sur 300 parviennent à s’échapper, le reste est pris ou coulé. A l’exception de certains qui, comme Gallus et sa cavalerie, préfèrent se rendre, le désastre naval convainc les troupes terrestres de se replier sur Messine. Elles sont aussitôt prises en chasse par Lépide. Sextus réussit quant à lui à s’embarquer sur l’un de ses bateaux rescapé avec sa fille et à mettre le cap sur l’Asie. On peut imaginer qu’Octavien n’ait tout bonnement rien fait pour l’empêcher de partir, ce qui lui aurait donné un motif pour accuser Antoine de trahison au cas ou ce dernier aurait accueilli Sextus dans sa juridiction.

De son côté, Lépide s’empare facilement de Messine. La guerre est finie, mais il est bientôt rejoint par un Octavien qui investit la ville sous prétexte de faire cesser les pillages et les destructions. Cette réaction hostile effraye Lépide. Il quitte précipitamment les lieux pour aller se retrancher sur une colline voisine avec quelques uns de ses soldats, avant de revendiquer la Sicile comme l’accord passé avec son collègue le prévoyait. Octavien se rend à son camp, entouré d’une faible garde en signe de paix, mais il refuse tout net de satisfaire les demandes pourtant légitimes de Lépide. Il n’en faut pas plus pour que la situation dégénère. Octavien et ses hommes sont agressés et aussitôt secourus. Octavien peut à présent passer pour la victime de son homologue, aussi fait-il assiéger son camp par toute son armée. Devant cette démonstration de force, les légionnaires abandonnent Lépide l’un après l’autre. Il finit lui-même par se livrer en habits de deuil, suppliant la clémence. Il est dépouillé de tous ses territoires et doit abandonner ses fonctions, à l’exception de celle de Pontifex maximus pour éviter un sacrilège. Il est ensuite envoyé en résidence surveillée en Italie.

Tout est prêt pour qu’Octavien fasse un retour triomphal à Rome, mais ses troupes se révoltent sans attendre. Elles réclament à corps et à cri des récompenses pour le sacrifice qu’elles ont consenti, fortes de la présomption que leur chef aura sous peu besoin de leurs services pour se débarrasser du dernier obstacle qui le sépare du pouvoir absolu : Marc Antoine. N’ayant plus d’ennemi à craindre dans l’immédiat, Octavien ne s’alarme cependant pas du désordre. Il refuse de céder aux revendications de ses soldats malgré la pression, car cela risquerait selon lui d’en entraîner d’autres. Les troupes lui demandent alors leur congé. Feignant de trouver la demande équitable, il commence par l’accorder à ceux de ses plus fidèles qui l’accompagnent depuis son expédition contre Antoine à Modène 7 ans plus tôt, puis, cela ne suffisant pas à calmer les esprits, à tous ceux ayant 10 ans de service au moins. Il déclare ensuite qu’il ne reprendra jamais aucun de ceux-là à son service et qu’il ne tiendra ses promesses de gratification qu’à ceux d’entre eux qui s’en sont montrés les plus dignes, avant d’octroyer 50 drachmes à tous les légionnaires encore mobilisés. Les troubles cessent immédiatement. Il faut reconnaître que, bien que piètre militaire, Octavien était un meneur d’hommes et un politicien hors pair. Il a à présent le champ libre pour se consacrer à son prochain objectif : éliminer du jeu Marc Antoine. Il va pour ce faire procéder à de nombreuses provocations…

Victoires par procuration

A l’hiver de 39 av-JC, Octavien et Marc Antoine sont parvenus à apaiser les tensions apparues entre eux tout de suite après leur victoire contre Cassius et Brutus à Philippes. Elles provenaient essentiellement du déséquilibre dans le partage des ressources financières en faveur d’Antoine, qui, à l’établissement du second triumvirat, avait non seulement reçu les riches provinces d’Asie, mais aussi les très intéressantes Gaules Cisalpine et Chevelue. Ces deux dernières reviennent désormais à Octavien qui contrôle de ce fait tout l’occident à partir de Scodra en Illyrie, tandis que l’orient revient à Antoine. Lépide, troisième homme signataire du pacte, n’a quant à lui que les quelques possessions romaines d’Afrique. Aucun des deux grands rivaux n’est cependant complètement maître de la totalité des territoires qui leur ont été dévolus. Antoine doit récupérer ceux entre qui vont de l’Anatolie à la Syrie, pris par les Parthes à la faveur du conflit avec son collègue, tandis qu’Octavien désire reprendre la Sicile, la Sardaigne et la Corse à Sextus Pompée malgré le tout récent accord qui les lie.

A ce moment, Marc Antoine ne se charge pas lui-même de la reconquête. Il passe l’hiver à Athènes, en compagnie de sa nouvelle épouse, Octavie. Il y adopte les habits, ainsi que les coutumes grecques et abandonne le protocole associé à son rang, aussi pourrait-on croire qu’il se contente de prendre du bon temps, mais cette simplicité a certainement l’objectif plus politique d’amadouer la population en lui montrant qu’il respecte la culture locale et qu’il ne souhaite pas imposer la sienne. Pendant ce temps, ses troupes se chargent de mettre au pas les peuples illyriens qui avaient pris le parti de Cassius et Brutus, en guise d’entraînement à la campagne à venir. Sa présence se justifie encore par un autre motif : il refuse de livrer le Péloponnèse à Sextus Pompée comme convenu car il a besoin de l’argent de la province pour financer la guerre contre les Parthes et qu’il soupçonne Sextus de vouloir le garder au lieu de le lui donner comme le stipule le traité qu’ils ont signé.

Ces préparatifs méticuleux démontrent qu’il craint l’affrontement avec les Parthes et qu’il ne pensait pas que Publius Ventidius Bassus, qu’il a envoyé en Asie pour mener la contre attaque en attendant son arrivée, s’acquitterait aussi bien de sa tâche. La campagne de Ventidius est en effet remarquable. Il commence par battre Quintus Labiénus (fils de Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de Jules César durant la guerre des Gaules passé plus tard dans le camp pompéien jusqu’à sa mort à la bataille de Munda) et Phranipates reconquérant ainsi les provinces romaines d’Asie. Labiénus est tué au cours des combats. Antoine organise de grandes fêtes à Athènes en son honneur à l’occasion de cette victoire. Il doit ensuite faire face au retour en force de l’armée parthe en Syrie. Il la repousse tout d’abord lors de la bataille des monts Taurus, puis les bats définitivement lors de la bataille du mont Gindarus où Pacorus Ier, héritier du trône, trouve la mort, provoquant une crise de succession (Phraatès IV fait assassiner ses trente frères, son fils aîné ainsi que son vieux roi de père, Orodès II pour obtenir la couronne). Il apparaît alors aux yeux des Romains comme celui qui a rétabli leur honneur en vengeant la mort de Crassus à la bataille de Carrhes 15 ans plus tôt.

Venditius aurait alors pu poursuivre l’armée parthe en déroute jusque sur son territoire sur l’autre rive de l’Euphrate, mais il juge plus prudent de s’arrêter à la frontière pour ne pas qu’Antoine prenne ombrage de ses succès. Il doit avoir à l’esprit l’exemple de Quintus Salvidienus Rufus, qui était tout comme lui de basse extraction et ne devait son ascension sociale qu’à ses talents militaires, qui a été exécuté lorsqu’Antoine l’a accusé de vouloir trahir Octavien bien qu’il ait été le principal artisan de la victoire de ce dernier contre Lucius Antonius (Jérôme Kerviel n’aurait-il pas dû en prendre de la graine ?). Venditius a dû en conclure que les triumvirs n’appréciaient guère qu’un de leurs lieutenant puisse remettre leur autorité en cause en se couvrant de trop de gloire. Il se contente donc de mettre au pas les villes qui ont soutenu les Parthes en attendant l’arrivée son chef. Celui-ci finit par le rejoindre à Commagène où Ventidius assiège Antiochus Ier. Antoine, qui souhaite alors prendre sa part de victoire, refuse de ratifier le traité de paix et les mille talents d’argent que son subordonné avait obtenus. Il prend lui-même le commandement du siège, obtient de même la fin des hostilités, mais il doit se contenter de 300 talents d’indemnités. Ventidius est ensuite éloigné du théâtre des opérations car renvoyé à Rome pour qu’il y célèbre son triomphe. Il restera le premier et le seul Romain à avoir triomphé du puissant empire parthe.

Pendant que tout ceci se déroule en orient, Octavien a lui-même pris le commandement de la lutte contre Sextus Pompée en occident. Les attaques de pirates qui n’ont pas cessé lui donnent un prétexte pour passer à l’offensive, après qu’un équipage ait avoué sous la torture que Sextus était leur commanditaire. Il peut ainsi agir en toute légalité en alléguant que Sextus a violé une clause du traité qu’ils ont signé, même si Sextus dépose à son tour au Sénat une plainte à propos du Péloponnèse que Marc Antoine a refusé de lui livrer. Les deux triumvirs auraient d’ailleurs dû se rencontrer à Brindes pour discuter de la conduite à tenir, mais Marc Antoine n’y trouvant pas son homologue dès son arrivée préfère repartir sans attendre, ce qui lui évite de trop se mouiller dans une affaire qui pourrait être jugée douteuse.

Octavien commence par rompre les liens qui l’unissaient à Sextus en divorçant de Scribonia, puis il passe outre le semi-désaveu de son collègue et rival car il compte bien profiter de l’avantage que lui confère la trahison de Menodorus (ou Menas). Ce dernier, ancien esclave du Grand Pompée, s’est en effet laissé convaincre de rendre la Sardaigne et la Corse en échange de son passage du statut d’affranchi à celui de membre de l’ordre équestre et de l’assurance qu’il pourrait continuer a commander sa flotte. Sitôt les îles deux récupérées et les navires de Menodorus incorporés à la flotte de l’amiral Calvisius, Octavien s’attaque à la Sicile, fief de Sextus. Les effectifs sont divisés en deux parties, l’une, dirigée par Calvisius, arrive par le nord du détroit de Messine, et l’autre, sous les ordres d’Octavien lui-même, vient par le sud. Calvisius est le premier à rencontrer l’ennemi en la personne de Menecrates aux environs de Cumes, Sextus étant resté à Messine pour attendre Octavien. Calvisius pense se protéger en se réfugiant dans la baie de Cumes, mais il se trouve au contraire acculé à la terre où ses navires s’échouent sur les rochers sous les assauts répétés de l’adversaire. L’arrivée de Menodorus sur le flanc gauche lui permet de se dégager de ce mauvais pas, mais elle ne change pas l’issue du combat, bien que Menecrates ait péri dans l’affrontement. Au final, Calvisius subit une lourde défaite, ses meilleurs bateaux ont été détruits et beaucoup d’autres sont sévèrement endommagés.

Octavien arrive en vue de Messine avec sa flotte quelque temps plus tard. Il croise Sextus qui n’est accompagné que de quarante navires, mais, malgré les conseils de ses amis, il préfère renoncer à attaquer l’ennemi qui est pourtant en nette infériorité numérique car il juge plus prudent d’attendre le renfort de son amiral. Il rate ainsi l’occasion d’éliminer le leader au nom prestigieux indispensable à la rébellion. Octavien reste dans le détroit jusqu’à ce qu’il apprenne le désastre de Cumes. Il décide alors d’aller retrouver Calvisius, mais il est attaqué en chemin par Sextus qui a quant à lui été rejoint par la flotte de Menecrates, à présent dirigée par Demochares. Au lieu de livrer combat en pleine mer, il applique la même tactique que son lieutenant et se replie le long de la côte en rangs serrés pour faire face à l’assaillant. Il obtient le même résultat : ses navires s’échouent sur les rochers avant d’être incendiés. Calvisius et Menodorus, qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de là, arrivent à la rescousse mettant un ennemi fatigué par la bataille en fuite. La nuit se passe, et le lendemain Octavien ordonne à Calvisius de positionner ses navires en protection des siens afin qu’il puisse réparer ceux qui n’ont pas coulé en sécurité. C’est alors que se produit un nouveau désastre : une forte tempête se lève. Elle précipite les bateaux sur les rochers ou les fait se fracasser les uns contre les autres. Seul Menodorus, parti s’ancrer plus au large, parvient à sauver sa flotte. La campagne de cette année 38 av-JC est un échec sur toute la ligne. Octavien a décidément l’air d’avoir été un piètre chef de guerre. Il doit faire face au mécontentement du peuple qui subit toujours encore la pénurie et rechigne à payer l’impôt pour financer une guerre qu’il juge avoir été déclarée en violation du traité passé avec Sextus.

Un an après avoir subi deux sérieux revers avec l’invasion des Parthes et la perte de son autorité sur la Gaule, Marc Antoine semble à nouveau avoir le vent en poupe. Octavien lui reproche d’ailleurs de ne pas l’avoir aidé lorsqu’il s’est trouvé en difficulté, voire d’avoir comploté avec Lépide pour l’évincer du pouvoir afin de focaliser la colère du peuple sur ses collègues. Il envoie donc Mécène en orient pour négocier avec Antoine l’envoi d’une partie de sa flotte. Octavien pense certainement qu’Antoine refusera, ce qui lui permettrait de se poser en victime, mais son homologue accepte de fournir toute l’aide nécessaire. Rendez-vous est pris entre les deux hommes pour le printemps 37 av-JC.

Antoine prend ses dispositions pour assurer la sécurité des territoires reconquis pendant son absence ; il nomme donc des rois acquis à sa cause selon son bon plaisir, comme par exemple Darius dans le Pont, Amyntas en Pisidie, Polémon en Cilicie, ou encore Hérode en Judée. Il passe ensuite par Athènes où il récupère Octavie, puis se dirige vers Tarente avec les 300 vaisseaux promis. Mais, lorsqu’il arrive, Octavien a changé d’avis. Ce revirement s’explique par ce qu’il a entre temps appris les succès de son ami Marcus Vispanius Agrippa en Gaule. Celui-ci a réussi à faire rentrer dans le rang les Belges et les Aquitains qui contestaient de plus en plus ouvertement l’autorité romaine, mais il s’est aussi offert le luxe d’être le second après Jules César à traverser le Rhin pour aller combattre les tribus germaines, notamment les Suèves. Il revient donc auréolé de gloire, mais encore rapporte t-il de quoi financer la construction d’une nouvelle flotte. Il est donc tout désigné pour mener la lutte contre Sextus. Octavien juge alors préférable de jouer cette carte plutôt que d’avoir à partager le prestige d’une potentielle victoire avec Antoine. Il désigne par conséquent Agrippa comme consul pour l’année 37 av-JC bien qu’il n’ait de loin pas atteint l’âge requis ; il sera de ce fait en charge d’assurer la sécurité de l’Italie. Pour montrer qu’il a bien conscience de la gravité de la situation, Agrippa refuse le triomphe que le Sénat lui a accordé en signe de ce qu’il n’est pas temps de gaspiller de l’argent en fêtes, suivant en cela le conseil, voire l’injonction d’Octavien dont il souhaite conserver l’amitié. Cependant, la construction d’une nouvelle flotte, qu’il veut moderniser, tant par la conception des navires qu’il désire élargir que par leur équipement militaire, en particulier un nouveau harpax (harpon à bateaux), prend du temps. Aussi les deux amis ont-ils décidé d’un commun accord de remettre les opérations contre Sextus à l’année suivante.

L’arrivé d’Antoine vient donc perturber leurs plans. Celui-ci s’offusque naturellement du traitement méprisant qui lui est réservé. Aussi envoie t-il sa femme, Octavie, plaider sa cause auprès de son frère, Octavien, de manière à souligner que de tels agissements, qui portent préjudice à sa propre famille, pourraient être considérés comme une rupture du pacte qu’ils ont conclu et qu’à la fois le peuple et le Sénat seraient alors en position de lui en tenir rigueur. Octavien n’a donc plus d’autre choix que de se rabibocher avec Antoine. Pour la forme, Octavien avance à nouveau les arguments qu’Antoine ne l’a pas secouru lorsqu’il en avait besoin et qu’il a de plus envoyé un émissaire à Lépide pour tenter de l’évincer. Pour le premier, Octavie répond que toutes les explications ont déjà été fournies à Mécène, quant au second, si elle admet que l’entrevue a bien eu lieu, elle affirme qu’elle ne concernait que les modalités du mariage prévu entre sa fille et le fils de Lépide, et qu’Antoine est prêt à lui livrer son émissaire Callias, qu’il lui permet de torturer à sa guise pour s’assurer de la vérité de cette assertion. Suite à cela, les deux triumvirs se rencontrent entre Tarente et Métaponte, dormant alternativement l’un chez l’autre sans aucune protection de leurs gardes personnelles respectives pour bien faire étalage de leur bonne entente retrouvée et de leur confiance mutuelle.

Les négociations entre les deux hommes aboutissent à ce qu’Antoine laissera 120 navires à Octavien en échange de 20 000 soldats d’infanterie dont il a besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes qu’il aurait du mal à lever dans une Italie contrôlée par son rival (aujourd’hui nous qualifierions cet accord de win-win, que j’ai personnellement rebaptisé  » Pine d’huître « , rapport à Ouin-Ouin et son totem : l’huître). Dans la foulée, le triumvirat qui arrivait à échéance est renouvelé pour cinq années supplémentaires, sans consultation du Sénat. Antoine retourne en Syrie, tandis qu’Octavie, qui vient de donner naissance à leur deuxième fille, rentre à Rome avec son frère.