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Les débuts de l’ère chrétienne : la grande révolte des juifs

En 66, la grande révolte des Juifs commence. Le contexte dans lequel elle se déclenche est assez compliqué. A la mort d’Hérode Agrippa en 48, son fils, Agrippa II, n’hérite pas des territoires de son père qui avait réussi à reconstituer le royaume d’Hérode le Grand. Ils sont intégrés à la province romaine de Syrie. Agrippa II reçoit quand même le petit royaume de Chalcis à la mort de son oncle l’année suivante, ainsi que la prérogative de nommer le Grand Prêtre du Temple de Jérusalem. Les nationalistes juifs qui voient la perspective d’un retour à la souveraineté s’éloigner se radicalisent. Ils forment alors un nouveau courant du judaïsme, les zélotes, qui attendent impatiemment la venue du Messie pour que justice leur soit rendue. Les tensions entre ces fondamentalistes et les païens, les « Grecs », s’accroissent et tournent à plusieurs reprises à l’affrontement en Judée, en Galilée et en Samarie. Les Romains répriment violemment les fauteurs de trouble ; l’empereur Claude doit même à deux reprises rendre un arbitrage, des citoyens romains étant concernés. Il consulte Agrippa II dans les deux cas. Les zélotes en viennent également aux mains avec les pharisiens et les sadducéens, partisans de l’entente avec Rome. Tout cela se déroule sur fond de crise qui oppose Romains et Parthes pour le trône d’Arménie depuis 51. Les Parthes ont certainement contribué à ce désordre en soutenant financièrement les nationalistes, tout comme les Romains soutenaient les opposants parthes.

A la mort de Claude, en 54, Néron pense pouvoir apaiser la situation en donnant les anciens territoires de Philippe le Tétrarque, la Batanée, l’Aurantide et la Trachontide, ainsi que l’Iturée et la Gaulantide à Agrippa II. Gnaeus Domitius Corbulo a sans doute contribué à cette décision qui devenait urgente à prendre, les Parthes ayant envahi l’Arménie à cette date. En 61, Agrippa II recevra en plus une partie de la Galilée et de la Pérée. La majorité des zélotes a dû être plutôt satisfaite de ce retour d’un souverain juif dans la région, mais une fraction d’entre eux, qui deviendront les sicaires, ont dû estimer qu’ils ne pouvaient pas faire confiance à ce roi à la botte de Rome où il avait été élevé. Les sicaires assassinent le Grand Prêtre Jonathan ben Hanan en 56, peut être à l’instigation du procurateur de Judée, Antonius Felix. Le remplaçant que nomme Agrippa II, Ishmael ben Phabi, ne fait pas l’unanimité, il est contesté par certains des prêtres du bas clergé attachés au Temple, les lévites. La querelle semble avoir porté sur la collecte de l’impôt. Agrippa II commet ensuite une autre erreur, il se fait aménager un appartement au sommet de son palais de Jérusalem d’où il peut observer ce qui se passe dans le Temple. Cette intrusion du roi dans les affaires religieuses étant insupportable à Ishmael ben Phabi, il fait ériger un mur pour échapper au regard d’Agrippa, qui ordonne en retour la destruction dudit mur. Ishmael part à Rome pour plaider sa cause auprès de l’empereur. Néron tranche en sa faveur, mais il le garde néanmoins comme otage à la demande d’Agrippa. Celui-ci nomme alors Joseph Qabi ben Simon Grand Prêtre, sur ordre de Rome. Agrippa a perdu tout crédit auprès des Juifs. Aussi durant cette même année 63, le remplace t-il par Hanan ben Hanan, puis par Josué ben Damnée et enfin par Josué ben Gamla (fiancé à Martha, fille de Boëthos). Qu’ils soient des familles Phabi, Hanan ou Boëthos, plus aucun ne parvient à obtenir le consensus. Mattatiah ben Théophile, originaire de Galilée, qui leur succède de 65 à 66 n’y parvient pas plus.

Le cas de Hanan ben Hanan est particulièrement instructif pour se faire une idée de ce que le terme « chrétien » recouvrait à cette époque. Agrippa II, qui désire marquer son indépendance vis à vis de Rome, profite de ce que le procurateur Porcius Festus vient de mourir et de ce que son successeur, Lucceius Albinus tarde à arriver pour le nommer. Sitôt en poste, Hanan fait condamner à mort Jacques, frère de Jésus (« frère » peut aussi bien signifier qu’il était le fils de Joseph et Marie, que le fils de Joseph issu d’un précédent mariage et même qu’il était seulement cousin de Jésus). Ce Jacques était un « chrétien » qui reconnaissait Jésus comme étant le Messie, mais ce n’est pas le motif de sa condamnation. Hanan le fait lapider car il lui reproche de s’être trop rapproché des zélotes, eux aussi considérés comme « chrétiens », mais qui attendent encore la venue du Messie. Hanan se fonde sur ce que Jacques a eu une attitude hostile envers Paul de Tarse lors de son passage à Jérusalem en 58. Paul de Tarse est lui aussi « chrétien », il reconnaît Jésus comme le Messie, mais contrairement à Jacques, il prône le rejet partiel des lois de Moïse, c’est à dire le refus de la circoncision et l’abandon des interdits alimentaires, ce qui permettrait d’intégrer plus facilement les Grecs « craignant dieu » par un simple baptême. Le terme « chrétien » désigne donc plusieurs courants, celui des zélotes qui attendent l’arrivée du Messie et qui estiment qu’elle ne se fera qu’à condition que la terre sainte soit rendue aux seuls Juifs, celui des nazaréens que représente Jacques, qui pensent que Jésus était le Messie mais qui sont attachés au strict respect de la loi mosaïque, celui de Paul de Tarse, qui correspond à notre conception de « chrétien », qui reconnaît Jésus comme le Messie et veut intégrer les étrangers en abandonnant certains préceptes de la Loi, et peut être encore les sicaires, qui ne sont pas adeptes de Jésus, mais attendent eux aussi la venue du Messie et qu’il faut non seulement chasser pour cela les étrangers, mais aussi éliminer les « mauvais » Juifs qui ont collaboré avec les Romains, ce qui correspond à la définition de l’Apocalypse. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits, un peu comme dans les divers courants de l’écologie qui ressemble elle aussi peu ou prou à une forme de religion. L’exécution de Jacques, frère de Jésus sert de prétexte à Lucceius Albinus pour demander le limogeage de Hanan ben Hanan à Agrippa II.

En 66, la situation du Levant est donc on ne peut plus explosive. La question du statut de la ville de Césarée va être l’étincelle qui va mettre le feu aux poudres. Là, les tensions déjà vives entre Juifs et païens grecs s’enveniment encore lorsqu’un homme est pris à sacrifier des oiseaux à l’entrée de la synagogue un jour de shabbat. Une émeute éclate entre ces deux parties de la population. Une délégation de Juifs, se rend ensuite à Sébaste pour demander justice au procurateur Gessius Florus. Il se déclare incompétent ; pour lui, la question relève de l’autorité de l’empereur qui seul peut trancher. Néron déclare alors que Césarée est une cité exclusivement grecque, ce qui déchoit de facto les Juifs de la citoyenneté romaine. Fort de ce jugement, Florus s’enhardit. Il prélève d’autorité dix-sept talents sur le trésor du Temple de Jérusalem pour le service de l’empereur. L’agitation gagne aussi cette ville. Florus la réprime durement, les contestataires, dont des femmes et des Juifs de l’ordre équestre qui ont la citoyenneté romaine et relèvent donc de la justice impériale selon l’usage, sont condamnés à être flagellés avant d’être crucifiés. Les notables sont de plus humiliés, contraints d’ovationner les troupes qui viennent de sévir. Agrippa II est à ce moment en déplacement à Alexandrie, mais sa femme Bérénice est présente. Elle tente d’intercéder en faveur des accusés ; sans aucun succès. Suite à ce déni de justice, les troubles s’étendent à d’autres villes, non seulement en Judée, mais aussi à d’autres au-delà des frontières où la diaspora est présente, dont Alexandrie.

Ces provocations sont si grossières qu’on peut se demander si les Romains ne cherchent pas délibérément le conflit, sans qu’on puisse pour autant leur reprocher d’en avoir pris l’initiative, un peu comme Bismarck cherche à « exciter le taureau français » avec sa formulation outrageante de la dépêche d’Ems (voir Naissance du dernier empire européen 1, 2, 3). Il ne faut pas oublier que 66 est l’année où Tiridate se rend à Rome pour recevoir la couronne d’Arménie des mains de Néron. La non ingérence des Parthes dans les affaires romaines alors que des opérations militaires s’annonçaient à leur porte étaient un gage de bonne entente autrement plus important qu’une simple allégeance qui ne repose que sur des mots. L’importante communauté juive de Babylone devait pourtant faire tout ce qu’elle pouvait pour que Vologèse intervienne.

Au moment où les violences éclatent à Alexandrie, Tiberius Julius Alexander vient d’être nommé préfet d’Egypte. Issu d’une famille puissante, neveu du célèbre Philon d’Alexandrie, il a le privilège d’avoir la citoyenneté romaine, ce qui lui a permis de suivre le cursus honorum et d’entrer dans l’ordre équestre. Il est juif, mais loin d’être un fervent pratiquant, il prend au contraire beaucoup de liberté par rapport à la Loi, ce que lui reproche Flavius Josèphe lors de leur rencontre. Quand les troubles atteignent Alexandrie, il tente tout d’abord une conciliation entre Juifs et Grecs, lance des appels au calme, mais il prévient que c’est là la l’unique chance d’arriver à une résolution pacifique du conflit et qu’il fera intervenir la troupe si les émeutes ne cessent pas. Le calme ne revenant pas, il s’exécute. Des milliers (50 000, d’après Flavius Josèphe) de Juifs sont massacrés ; leurs maisons sont pillées et incendiées, comme en 38.

Pendant ce temps, la situation ne s’améliore pas non plus en Judéé. Révoltes et répressions se succèdent amenant toujours plus de Juifs à s’insurger contre le pouvoir romain, tant et si bien que Florus est dépassé ; il se retire à Césarée alors que les rebelles ont réussi à s’emparer de l’esplanade du Temple. Agrippa II essaie à son tour de dissuader le peuple d’entrer en guerre, avec l’appui des notables sadducéens et pharisiens. Il y parvient momentanément arguant de ce que seul Florus était à blâmer pour les souffrances occasionnées et que l’empereur saurait se montrer juste suite aux plaintes qu’il lui avait envoyées et que les révoltés seraient assurément pardonnés s’ils garantissaient leur loyauté à Rome en collectant l’impôt comme à l’accoutumée, faute de quoi le pire était à prévoir. Il perd cependant la confiance du peuple lorsque, une fois l’argent récolté, il exhorte les gens à se soumettre à l’autorité de Florus en attendant que son remplaçant soit nommé. Les insurgés l’expulsent manu militari de Jérusalem suite à ce discours. Les sacrifices à l’empereur sont alors interdits au Temple, ce qui équivalait à une déclaration de guerre.

Elle commence bien pour les Juifs. Les sicaires parviennent par surprise à s’emparer de la forteresse de Massada où toute la garnison romaine est massacrée. La guerre s’annonce comme une lutte à mort où les vainqueurs se montreront sans pitié pour les vaincus. Agrippa prend conscience qu’il doit agir. Comme il sait qu’il n’a aucune chance de garder le pouvoir si les nationalistes l’emportent, il envoie son armée reprendre Jérusalem. Elle est battue par les insurgés, puis c’est au tour de la garnison romaine de la forteresse Antonia d’être défaite et massacrée. Plus rien ne peut empêcher une intervention militaire romaine de grande ampleur. Le gouverneur de Syrie, Cestius Gallus, part mater la rébellion avec une de ses légions et un grand nombre d’auxiliaires. Il parvient à reprendre Beït-Shéarim où siège le Sanhédrin, réussit à pénétrer dans Jérusalem par le faubourg nord, mais il échoue dans sa tentative contre le Temple. Il se retire de la ville, puis il est pris dans une embuscade près de Beït-Horon. Lui-même parvient à s’enfuir pour Antioche, mais sa légion est totalement anéantie, 5 000 soldats romains et 400 cavaliers sont tués lors de la bataille ou de la retraite. Cette victoire juive change la donne. Pharisiens, sadducéens, esséniens et prêtres du Temple rejoignent les zélotes pour faire front commun contre les Romains (toutes proportions gardées, le gouvernement actuel réussit le même exploit de réunir toutes les tendances de l’extrême droite à l’extrême gauche avec des mouvements comme les bonnets rouges. Le passage sous les 20% de soutien au président indique que nous sommes entrés dans une zone de danger où tout devient possible. Sous l’ancien régime, ce signal aurait certainement révélé qu’il était temps de convoquer les états généraux, pour le meilleur ou pour le pire. Un autre que François Hollande s’en serait retrouvé exactement au même point).

Cela n’empêche toutefois pas les dissensions entre ces différentes factions qui s’affrontent entre elles à l’occasion. Certains sont soupçonnés de n’avoir pris qu’un engagement de façade pendant qu’ils œuvrent pour Rome en sous-main. C’est le cas pour Flavius Josèphe que le Sanhédrin a nommé commandant militaire pour la Galilée, malgré l’opposition du zélote Jean de Gischala et de Juste de Tibériade, un Juif hellénisé que Josèphe fait un temps emprisonner. La suite des événements démontre que cette suspicion était peut être fondée. En effet, en 67, Néron charge Flavius Vespasien et trois légions de la suite des opérations. Le général romain attaque en Galilée où il reprend les villes les unes après les autres, dont Tibériade où Juste est fait prisonnier et Gischala dont Jean parvient à s’échapper pour rejoindre Jérusalem. Josèphe se retranche quant à lui dans la forteresse de Jotapata où il est assiégé sans aucun espoir de pouvoir s’en sortir. Les soldats juifs qui ne sont pas tués par les Romains préfèrent le suicide à la captivité. Ce n’est pas le cas de Josèphe. Selon ses dires, il se retrouve piégé dans une grotte avec 40 de ses frères d’armes qui choisissent tous de se donner la mort plutôt que d’être pris, à l’exception d’un seul et de lui qui sort et donne sa reddition à Vespasien. Ce faisant, il aurait prédit au Romain qu’il serait un jour empereur d’après les prophéties des livres saints judaïques. Grâce à cela, il aurait obtenu son affranchissement en 69 avant de servir d’intermédiaire avec les Juifs l’année suivante. En 71, il obtient la citoyenneté romaine et prend le nom de Flavius en honneur de son protecteur. Juste de Tibériade, qui a lui aussi survécu, donne une toute autre version des faits dans sa « guerre des Juifs ». Il accuse Josèphe d’avoir incité les siens à prendre les armes contre Rome pour provoquer la guerre, puis de les avoir abandonnés dans la défaite. Josèphe fera tout ce qui est en son pouvoir pour que ce livre disparaisse, avec succès, vu qu’il ne nous est connu qu’à travers les références qu’y font Eusèbe de Césarée et Jérôme de Stridon.

La version de Juste de Tibériade est néanmoins tout à fait plausible, et n’est pas sans rappeler l’attitude d’un certain Vercingétorix pendant la guerre des Gaules (voir Vercingétorix entre en scène, Face à la crise, la Gaule se rassemble autour d’un chef, De Gergovie à Alésia 1 et 2). Rien que le moment du déclenchement de l’insurrection paraît le plus mal choisi dans les deux cas. Nous avons déjà vu qu’en 66, les Juifs ne pouvaient plus compter sur un soutien parthe, ils ne pouvaient donc plus négocier de meilleures conditions avec les Romains en brandissant la menace de passer à l’ennemi, un isolement qui a aussi bien pu les convaincre qu’ils devaient agir par eux-mêmes, mais parallèlement, ils ne pouvaient ignorer que le pouvoir de Néron était de plus en plus contesté aussi bien à Rome que dans les provinces (défiance du peuple après l’incendie de Rome, conjuration de Pison, augmentation du tribut des provinces) et que le désordre qui ne pouvait aller que croissant devait leur bénéficier s’ils savaient se montrer patients. Pour Vercingétorix, c’est encore plus évident. Lorsqu’il lance son insurrection générale en 52 av-JC, il savait qu’il ne restait plus que deux ans de mandat à Jules César, mais encore que l’équilibre avec Pompée était rompu comme Crassus venait d’être tué par les Parthes à la bataille de Carrhes l’année précédente. Il me semble qu’il aurait dès lors été beaucoup plus judicieux d’attendre la dernière année du mandat de César pour prouver que sa conquête de la Gaule était un échec, et de harceler l’armée romaine avec des attaques éclair comme le faisait Sertorius pour faire traîner la campagne en longueur et démoraliser les soldats, au lieu d’aller s’enfermer à Alésia. Les Gaulois auraient alors été en bonne position pour négocier une paix avantageuse avec Pompée et les trois quarts d’entre eux n’auraient pas été réduits en esclavage, sauf bizarrement les Arvernes qui étaient pourtant à l’origine du soulèvement. Au lieu de cela, Vercingétorix donne deux ans à César qui lui permettent de revendiquer une victoire totale et de pousser sa popularité au plus haut. Dans les deux cas, c’est à se demander si ceux qui déclenchent le conflit, soi disant pour libérer leur peuple, n’agissent pas plutôt dans l’intérêt des Romains en échange de la promesse d’obtenir le pouvoir contre leurs opposants, s’ils menaient bien leurs troupes à la défaite.

Suite à la perte de la Galilée, Jean de Gischala et les zélotes rejoignent Jérusalem. Ils y retrouvent des pharisiens refroidis par cette défaite qui envisagent à présent de négocier la paix avec Rome. Il en résulte une guerre civile. Le sicaire Simon Bargiora et ses Iduméens, qui ont participé à la victoire de Beït Horon, arrivent de Massada. L’ancien Grand Prêtre Josué ben Gamla tente de s’opposer à leur entrée dans la ville. Il sera exécuté un peu plus tard pour cette traîtrise, tout comme Hanan ben Hanan et Mattatiah ben Théophile, le Grand Prêtre en fonction. Les combats, qui voient les plus radicaux s’imposer, font plusieurs milliers de morts. Les zélotes occupent le Temple, mais ils sont encerclés par les sicaires qui contrôlent le reste de Jérusalem. Pendant ce temps, Vespasien continue sa reconquête. Il reprend la Pérée, traverse la Samarie pour marcher sur Jéricho. Mais il interrompt ensuite sa campagne, lorsqu’il apprend que Néron s’est suicidé (le 9 juin 68) et que le pouvoir est vacant. C’est le début de l’année des quatre empereurs.

Quel avenir pour l’Europe ?

Depuis 2008, la crise s’invite quasi quotidiennement dans l’actualité. Elle a d’abord touché le secteur bancaire qui s’était inconsidérément exposé au risque avec les subprimes, puis les états qui ont dû injecter des sommes colossales dans le système pour éviter qu’il ne s’écroule. Mais pourquoi l’attention s’est-elle focalisée uniquement sur l’Europe ?

L’état de santé du Japon ou des Etats-Unis n’est pourtant pas plus satisfaisant. La dette japonaise frôle les 220% du PIB, mais elle est essentiellement détenue par les Japonais qui y placent leurs économies, le pays n’a donc pas besoin d’emprunter sur les marchés à des taux prohibitifs, ce qui lui permet encore d’afficher un taux de croissance de 2,4% cette année, malgré un brutal ralentissement au troisième trimestre. La dette américaine n’atteint certes pas ces sommets, mais elle s’établit tout de même à près 100% du PIB, l’autorisation de dépasser le plafond des 16 394 milliards de dollars est d’ailleurs une pierre d’achoppement qui pèse lourdement dans les débats entre républicains et démocrates autour du « fiscal cliff ». Les ménages américains n’ayant aucune épargne, mais vivant plutôt à crédit, elle est quant à elle essentiellement détenue par des investisseurs étrangers malgré tout friands de bons du trésor US, le dollar restant la devise dans laquelle s’effectuent les échanges internationaux. Dans ces conditions, personne n’a intérêt à voir le billet vert trop baisser. La Fed peut en effet toujours brandir la menace d’une dévaluation de sa monnaie, qui amputerait d’autant la valeur de ses créances à l’étranger, au cas où le pays se retrouverait en grande difficulté (ce qui n’est par exemple pas le cas pour la Grèce qui devrait toujours rembourser ses emprunts actuels en Euros, même si elle revenait à une drachme fortement dévaluée ; sa dette flamberait donc d’autant.). Le bilan économique des Etats-Unis n’est pas pour autant flamboyant. Sa croissance n’est que de 2,3% cette année, soit 0,2 points en dessous du seuil nécessaire à des créations d’emploi, et un état comme la Californie, région la plus riche du monde, se trouve toujours encore au bord de la faillite malgré des coupes drastiques dans son budget. Cela n’empêche toutefois pas Wall Street d’atteindre des niveaux supérieurs à ceux de 2008 (le CAC 40 a quant à lui perdu 40 à 50% de sa valeur de l’époque), ce qui pourrait bien refléter une surévaluation assimilable à une bulle spéculative, sans que personne n’ait vraiment l’air de s’en inquiéter alors qu’il n’y aurait plus aucun recours si elle venait à éclater.

En comparaison, l’Europe, plus grand marché du monde, n’est pas en si mauvais état que cela avec son taux moyen d’endettement de 92% du PIB. La croissance en zone Euro reste pourtant anémique avec une baisse de 0,3% prévue pour 2012. On peut d’ailleurs s’interroger sur l’enthousiasme délirant des européens autour de Barack Obama qui n’a rien fait pour nous venir en aide, tout au plus s’est-il prononcé pour le soutien de la monnaie unique, car son éclatement aurait affecté son pays. Sa politique économique envers nous est tout à fait similaire à celle que des républicains auraient pu mener, ses conseillers en la matière étant eux aussi issus des rangs de Goldman Sachs (ceux-là même qui refourguaient des produits subprimes pourris à leurs clients alors qu’ils spéculaient en même temps sur leur effondrement, qui ont aidé la Grèce à dissimuler leur déficit abyssal, sans qu’aucune sanction ne soit prise à leur encontre, mais qui sont au contraire censés nous sauver du désastre avec des gens comme Lucas Papademos en Grèce, Mario Monti, en Italie, ou Mario Draghi, à la tête de la BCE). Les Européens, particulièrement les Français, disposent de plus d’une épargne importante. Elle sert d’ailleurs de garantie en dernier ressort dans le cadre du Mécanisme Européen de Stabilité (ne serait-ce pas là le magot visé par les requins de la finance ; les épargnants ruinés deviendraient corvéables à merci s’ils réussissaient ce hold-up.). La situation financière de l’Europe, qui n’est pas plus préoccupante que celle des autres pays développés, ne suffit donc pas à expliquer la virulence des attaques menée contre elle.

La raison principale est à chercher ailleurs. Sa vulnérabilité vient avant tout de son manque de solidarité dû à l’absence d’un réel projet pour l’avenir. Les pères fondateurs de la communauté qu’il suffisait d’organiser les échanges commerciaux entre les pays membres pour qu’à terme se forme une entité politique cohérente, mais il n’en à rien été. Au contraire, les états adhérents se sont lancés dans un concurrence acharnée qui a conduit certains à faire du dumping fiscal ou social pour accroître leur part du gâteau, la palme revenant au moins disant, les règles de libre circulation ne permettant plus aux autres de se protéger de telles pratiques. Les tensions engendrées par cette organisation plus qu’imparfaite a permis aux spéculateurs de s’engouffrer dans la brèche, tout comme Jules César a profité de la mésentente en Gaule pour conquérir le pays, le Japon de celle de la Chine pour envahir la Mandchourie, ou les croisés de celle des Arabes pour s’emparer de la Terre Sainte avant d’en être chassés par Saladin pour les mêmes raisons. La fracture est apparue au grand jour dès les premiers instants de la « crise de la dette », lorsque les pays en difficultés se sont vus qualifiés de PIIGS (Portugal-Italy-Ireland-Greece-Spain), soit de porcs. A une époque où chaque mot de travers provoque l’indignation, l’insulte n’a pourtant pas suscité le tollé qu’elle aurait mérité, alors qu’elle réveille à l’évidence l’animosité séculaire entre catholiques et protestants (même si les Grecs sont orthodoxes, le mot sert à désigner l’Autre, à savoir le Diable, dont le porc est une incarnation). A partir de là, rien d’étonnant à ce qu’Angela Merkel ait été accueillie par des caricatures et des slogans l’assimilant aux nazis lors de ses visites en Grèce et au Portugal, quand bien même est-ce précisément la hantise du peuple allemand de voir un jour le retour de ce régime criminel qui lui a fait accepter le tournant de la rigueur initié par Gerhard Schröder dès 2002.

Notons au passage que l’identité allemande s’était reconstruite autour du Deutsch Mark plutôt qu’autour de son drapeau après la seconde guerre mondiale, et que sa disparition au profit de l’Euro a favorisé le retour d’un nationalisme plus classique qui s’est très tôt caractérisé par un repli sur soi encore plus restreint avec l’apparition de monnaies informelles qui n’ont cours que dans les villes où elles sont émises pour que la richesse locale ne s’en aille pas à l’étranger. Cette conception ultra-réductrice de la solidarité pourrait bien être le schéma que suivra la désintégration de l’Europe. Son éclatement pourrait en effet ne pas se limiter à une scission en deux avec un Euro fort pour les pays du nord et un faible pour ceux du sud, ni même à un simple retour aux états-nations, mais à une fragmentation en une myriade de micro-états. En témoigne le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse par rapport au Royaume-Uni, celui voulu par les indépendantistes catalans pour se séparer de Madrid, sans oublier la Ligue du Nord qui réclame l’autonomie de la Padanie en Italie, ou encore les succès électoraux du NVA en Flandres qui menacent la Belgique de disparition (les discours contre l’hégémonie de Paris lors des dernières élections régionales démontrent qu’il n’est pas impossible de voir de tels courants émerger en France, ce qui n’est pas non plus étonnant, étant donné que de plus en plus de charges sont transférées vers les régions pour alléger le budget de l’Etat. La dette est une patate chaude dont tout le monde essaie de se débarrasser sans trop se cramer, mais elle ne disparaît pas pour autant.).

Ces mouvements, souvent xénophobes, font craindre que la situation puisse éventuellement dégénérer en guerre civile, comme naguère en ex-Yougoslavie. Cette option plongerait évidemment l’Europe dans un chaos indescriptible, mais cela pourrait aussi se passer sans violence. Bart de Wever, le leader du NVA flamand, l’a évoqué lorsqu’il a parlé « d’évaporation » de la Belgique. Cette expression demande une petite explication. Par là, il voulait dire qu’entre les prérogatives des régions belges, qu’il souhaite étendre, et celles de l’Union Européenne, qui fournit d’ores et déjà plus de lois aux pays membres que les parlements nationaux, celles du gouvernement fédéral se réduiront bientôt à néant ; il n’aura donc plus de raison d’être, il se sera évaporé sans que la Belgique, qui garderait son roi, mais aussi son armée, n’ait pour autant disparu. La structure de ce pays, mais aussi d’autres comme l’Espagne ou l’Allemagne, peut en effet laisser penser que le gouvernement national est un échelon de trop qui pourrait éventuellement être supprimé, ne serait-ce que pour faire des économies. Qu’on le veuille ou non, il faudra bien tenir compte de ce problème, faute de quoi les tensions qui en résultent nous conduiront tout droit à des conflits incessants qui finiront par se régler par les armes. L’Europe a déjà commis ce genre de suicide lors de la première guerre mondiale.

La solution consisterait peut être à instaurer une forme d’Empire. Voilà, le gros mot est lâché, mais les mots étant à notre époque plus importants que la réalité qu’ils décrivent, en utilisera t-on certainement un autre, plus ronflant, genre « Mouvement Européen Républicain et Démocratique pour le Relèvement Economique », qui voudra dire exactement la même chose. Il évoque forcément une dérive autoritaire, voire dictatoriale, mais refuser aux Grecs de s’exprimer par référendum sur les mesures qui les plongent dans la misère, s’asseoir sur le « non » des Français au traité constitutionnel en le faisant ratifier par la voie parlementaire, imposer, même temporairement (chez les Romains, la dictature était accordée pour 6 mois quand la République était en danger), aux Italiens, et toujours aux Grecs, un gouvernement dit d’experts ou de techniciens, sans passer par des élections, n’est-ce pas déjà un avant goût de dictature qui ne dit pas son nom ? Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux discuter franchement de l’organisation que devrait adopter un gouvernement européen plutôt que de continuer à laisser nos dirigeants nationaux rejeter systématiquement la faute sur Bruxelles ? Cette discussion est d’autant plus urgente que les budgets des pays membres sont dorénavant soumis à son approbation. Il serait temps que ce pouvoir considérable soit incarné par autre chose qu’une ridicule présidence tournante de six mois et une obscure commission dont personne ne connaît les membres, et encore moins les fonctions.

Il faudrait d’une part un chef de l’Union, l’empereur/impératrice, ou Soul Brother Number One/Soul Sister Number One, élu (hors de question que le titre soit héréditaire) pour un mandat long, 8-9 ans, mais doté de peu de pouvoirs, car avant tout chargé de représenter les peuples, mais aussi de garantir leur liberté ainsi que la pérennité des institutions. Son rôle serait plutôt moral, celui du sage qui rappelle les calamités où les querelles du passé nous ont conduits (par exemple de fustiger ceux qui traitent les autres de PIIGS ou de nazis). La politique proprement dite serait quant à elle confiée à un gouvernement on ne peut plus classique, élu pour 4-5 ans en fonction de la majorité au parlement, avec un premier ministre, ou Grand Vizir, qui devrait exprimer clairement l’orientation de sa politique (on voit bien en ce moment que la politique d’un président de gauche n’est que marginalement différente de celle de la droite car les contraintes sont dictées par l’Europe), et représenterait enfin le continent comme une entité cohérente face aux autres grandes puissances, et des ministres chargés de l’appliquer, c’est à dire de coordonner l’action de leurs homologues des pays membres (qui, rappelons le, pourraient être réduits à la taille de régions) , tout en veillant à ce qu’ils ne se fassent pas une concurrence forcenée. En cas de mécontentement, ce gouvernement pourrait être viré, soit par le parlement, soit par l’empereur/impératrice au nom des peuples, car il risquerait lui-même d’être destitué s’il agissait contre leur volonté. L’empire ne doit pas être conçu comme un gigantesque pays dictatorial, mais comme une meute de régions coordonnées à la poursuite du même objectif, chacune avec sa spécialité. L’empereur/impératrice devra veiller à ce que tout le monde en retire une part équitable (on a retrouvé le fossile d’un grand félin, d’une espèce de tigre à dents de sabre me semble t-il, âgé de plusieurs centaines de milliers d’années, qui portait les traces d’une fracture de la patte qui devait l’empêcher de chasser, mais qui a eu le temps de guérir, ce qui est la preuve qu’il a bénéficié de la solidarité de ses congénères qui lui ont laissé de quoi se nourrir malgré son état de faiblesse ; tel devrait être notre modèle de société et non casser les pattes aux autres pour se goinfrer un max. L’obésité était autrefois signe de richesse, aujourd’hui, c’est la maigreur ; demain en sera t-il peut être de même pour le tour de taille du compte en banque, qui sait?).

Tout cela ne servirait évidemment pas à grand chose si nous ne nous mettons pas au préalable d’accord sur le projet que nous souhaitons réaliser ensemble. Cet « empire » n’est en effet pas un projet en lui-même, sensé durer 1 000 ans comme le Reich de ce grand malade d’Hitler, mais il doit au contraire durer juste le temps d’accompagner la transition que nous appelons crise, économique, sociale, énergétique, écologique et politique, ou de civilisation qui pourrait bien être le plus grand bouleversement que l’humanité ait connue depuis le néolithique et la domestication des plantes et des animaux avec l’invention de l’agriculture, dans le but qu’elle fasse le moins de dégâts possible. Une fois cette transition effectuée, il ne devrait de toute façon plus être d’aucune utilité, même s’il pourrait éventuellement persister.

Pour imaginer ce à quoi ce projet pourrait ressembler, il faut à nouveau tenir compte de ce mouvement de repli sur soi, mais cette fois-ci, de celui des riches (pour les régions, ce sont aussi les plus riches qui souhaitent se séparer des plus pauvres dans la plupart des cas, comme pour la Catalogne, les Flandres ou le nord de l’Italie). Depuis un certain nombre d’années déjà, les riches s’isolent de plus en plus du reste de la population. Ils ne se contentent plus de vivre dans des quartiers où le prix du mètre carré fait qu’ils sont les seuls à pouvoir s’y installer, mais ils se retranchent carrément dans des zones résidentielles entourées de murs, surveillées par des caméras et des gardiens qui empêchent les gens qui n’ont pas d’autorisation d’y accéder (cela existe aussi pour les retraités qui ont peur de se faire agresser, les enfants n’ont pas le droit d’y résider, et il faut parfois faire couper les cordes vocales de son chien pour qu’il ne dérange pas ou votre voisin peut porter plainte parce que vous ne tondez pas votre gazon assez souvent). Au Brésil, en particulier à São Paulo, ils ne veulent même plus prendre le risque de traverser les quartiers plus pauvres par peur des enlèvements, mais ils volent au-dessus pour éviter tout contact, ils prennent l’hélicoptère et atterrissent sur les toits des immeubles pour se rendre à leurs bureaux ou faire du shopping au centre ville. Pour encore plus de sécurité, il existe un projet d’île artificielle réservée aux nantis qui serait construite dans la baie de Rio, et, toujours plus fort, un américain propose carrément de créer un nouveau pays en construisant une ville sur des plate-formes implantées sur des hauts fonds dans les eaux internationales, comme ça, ils n’auront plus non plus à payer des impôts pour subvenir aux besoins des parasites que sont pour eux les pauvres (pour bien s’imprégner de leur mentalité, il faut absolument voir le documentaire « 740 Park Avenue » qui est récemment passé sur Arte). Ce programme n’est à priori pas très réjouissant, mais il pourrait cependant avoir un aspect intéressant.

En effet, l’isolement au milieu de l’océan comporte un inconvénient majeur, s’il permet d’éviter d’avoir à côtoyer des gens qui sont perçus comme un danger, il a cependant un gros point faible : son ravitaillement. Rien ne serait plus facile que d’assiéger ces îlots et d’attendre que la pénurie fasse crever ses occupants. Les riches, qui n’ont certes pas un sens de l’altruisme très développé, mais sont loin d’être des idiots, le savent bien. Ils feront donc tout ce qui est possible pour éviter qu’on puisse exercer ce moyen de pression sur eux. Il faudra donc que leur petit paradis soit conçu pour subvenir à leurs besoins de manière totalement autonome, un peu comme pour des astronautes qui établiraient une colonie sur Mars. La nourriture et l’énergie devront donc être produites sur place, au moins en quantités nécessaires à ce qu’ils puissent indéfiniment survivre. Cet objectif de pouvoir vivre en autarcie était l’un des idéaux d’Aristote qui devait garantir la paix entre les cités. Ce qui était jusque là réservé à une poignée d’originaux amateurs de fromage de chèvre pourrait bien séduire une autre minorité, à l’extrême opposé de l’échelle sociale, de même que l’infiniment petit et l’infiniment grand finissent par se rejoindre, à la différence près que cette seconde catégorie à les moyens de faire passer le concept du stade artisanal au stade industriel. Les start-up qui travaillent au développement de la culture des micro-algues pour en faire du carburant et une source de protéines, ainsi que celles qui s’attachent à la production d’électricité grâce aux bactéries tout en dépolluant l’eau, de même que les cabinets d’architecture qui proposent de bâtir des fermes verticales et l’aquaculture en pleine mer ont certainement de très beaux jours devant eux. L’Europe devrait sérieusement songer à se positionner sur ces créneaux qui devraient sous peu rapporter gros.

Le dispositif resterait néanmoins susceptible d’être attaqué, et les premières cibles seraient à coup sûr les sites de production d’énergie et d’eau douce. A nouveau, les habitants ne résisteraient pas longtemps. La solution serait peut-être de protéger ces éléments indispensables à la survie en les installant sous les lieux d’habitation, les bureaux et autres commerces qui serviraient alors de carapace. Un matériau aux caractéristiques extraordinaires pourrait en effet les rendre très difficiles à détruire. Il s’agit des nanotubes de carbone, dix fois plus légers que l’acier, tout en étant cent fois plus résistants. Il faudrait alors percer les étages des habitations, puis ceux des commerces et des bureaux qui pourraient se situer en-dessous, à la manière des couches de la peau, avant d’atteindre les centres vitaux. Cette configuration permettrait de plus de fuir en descendant dans les étages sans avoir à s’exposer aux dangers extérieurs, suivant l’inspiration de ces habitants de Cappadoce qui construisaient une seconde ville sous terre, fermée par une lourde porte en pierre, où ils pouvaient se réfugier avec tous leurs biens, bétail compris, pour se protéger des pillages incessants. La résistance et la souplesse qui donnent aux nanotubes de carbone leur solidité hors du commun ne sont par ailleurs pas leur seule caractéristique intéressante. Ils ont aussi une grande résistance thermique, et d’autre part une faible résistance électrique qui en font un très bon conducteur. Ils pourraient entre autre servir à fabriquer des cellules photovoltaïques plus performantes ou des écrans souples ultra-fins d’une très haute définition. La même structure, mais non plus sous forme de tubes, mais de feuillet hydrogéné d’un atome d’épaisseur, le graphane, est quant à elle susceptible de remplacer avantageusement le silicium des circuits électroniques, ou encore de confectionner des membranes qui servent à dessaler l’eau de mer qui demandent d’utiliser moins d’énergie, de stocker de grandes quantités d’hydrogène ou des données électroniques et même servir pour les boîtes quantiques nécessaires aux ordinateurs du même nom. Il ne se passe quasiment pas une semaine sans qu’on découvre de nouvelles applications à ce matériau incroyable. Il faudra cependant veiller à prendre toute les précautions possibles lors de son utilisation, les tubes ayant la même taille et sans aucun doute les mêmes risques que les fibres d’amiante. Mais à n’en pas douter, ceux qui maîtriseront la fabrication de ces matériaux à un coût raisonnable (en particulier pour le graphane, il est actuellement totalement prohibitif) seront les rois du pétrole. Là aussi, l’Europe devrait investir massivement.

Il reste un dernier petit inconvénient pour les riches soucieux d’éviter d’avoir affaire au bas peuple, ils devraient dès lors se passer du personnel d’habitude chargé de faire tourner la machine, car s’ils choisissent de s’isoler à ce point, ce n’est certainement pas pour emmener une horde de nécessiteux qui serait forcément plus nombreuse qu’eux et donc susceptible de les menacer. La solution à ce problème devrait venir d’un autre marché qui devrait exploser pendant cette décennie : celui des robots. D’après les prévisions, ils sont appelés à connaître une diffusion aussi massive dans la population que l’automobile qui a été l’un des principaux moteur de l’économie durant les trente glorieuses. Si l’on en croit Martin Ford et son livre « The lights in the tunnel », les robots pourraient même occuper 70% des jobs que nous connaissons à l’heure actuelle, y compris dans le secteur tertiaire. Cela n’a encore une fois rien de rassurant, , dans ce cas la réindustrialisation que tout le monde appelle de ses vœux ne ramènerait pas pour autant de l’emploi, mais refuser cette évolution ne serait certainement pas beaucoup plus bénéfique lorsqu’on sait qu’un pays comme la Chine où le coût de la main d’œuvre est pourtant encore beaucoup moins élevé que dans les pays développé se convertit déjà à ce nouveau mode de production pour garder ses marchés, comme en témoigne la commande d’un million de robots par Foxconn (fabricant des produits Apple) pour remplacer quelque 500 000 employés devenus trop chers. Il faudrait être fou pour croire que nous serons capable de faire face à la concurrence de ces produits, et encore plus d’imaginer exporter, à moins d’accepter des salaires dignes du Bangladesh, alors autant y aller, construire ces robots dont le monde entier voudra, d’autant plus que l’Europe, notamment la France, est très forte dans le domaine de leur conception. Les robots pourraient ainsi devenir les ilotes, les esclaves, qui laissaient le temps aux Grecs de s’occuper activement de la vie de la cité en vrais citoyens et non en sujets soumis. Passer à côté de cette richesse, de la même manière que l’Europe a raté le train de l’informatique, serait une connerie monumentale, mieux vaut profiter de notre avantage, faire payer la formation de nos chercheurs, ingénieurs et ouvriers à leur juste valeur et utiliser cet argent comme bon nous semble, soit à donner à tout le monde les moyens de subsister indéfiniment.

L’idée n’a finalement rien de très originale, elle consiste simplement à remettre au goût du jour le concept des cités antiques ou médiévales qui consistait à protéger les populations des pillages perpétrés par les hordes barbares. Si les plus riches veulent se mettre à l’abri de la populace en construisant de nouveaux châteaux forts (ou bourgs, de l’allemand Burg, Borgen en danois), bâtissons alors des cités-montagnes (montagne se dit « Berg » en allemand), des « cibergs » sur lesquelles leur volonté de domination absolue viendra se fracasser. Ces cités d’une conception nouvelle (il faut avoir à l’esprit que 800 millions de gens devraient intégrer les villes dans les vingt prochaines années rien qu’entre la Chine et l’Inde), avec les lieux d’habitation situés sur l’extérieur et les centres économiques vitaux abrités à l’intérieur devraient être une réponse à la crise globale que nous traversons en ce moment. Leur structure tridimensionnelle permettrait de résoudre le problème du déplacement, de réduire les distances entre le domicile et le travail, ce qui permettrait de faire des économies d’énergie, tout comme la récupération de l’énergie thermique produite par l’activité industrielle enfouie en son sein chaufferait ou refroidirait les appartements. Les toits pourraient être végétalisés, offrant un refuge à de nombreuses espèces étant donné la variété de climats obtenus selon l’orientation par rapport au soleil, l’exposition au vent et à la pluie et à l’altitude. Insectes et oiseaux devraient aussi y trouver leur bonheur.

Elles pourraient ressembler à des termitières (si nous avions la taille des termites, les termitières seraient des montagnes de 1 500 mètres de haut), des éponges (les animaux marins), des coraux, des choux romanesco ou chaque bouton floral serait une maison et chaque bouquet, un village, et finalement à un cerveau, avec son cortex, couche extérieure, lieu de notre conscience et ses structures profondes qui assurent le bon fonctionnement de l’organisme sans que nous n’ayons besoin de nous en préoccuper. Inversement, on peut aussi les voir comme des corps vivants, chargés de nous assurer des conditions de vie idéales, de la même manière que les bactéries que nous abritons dans nos intestins (elles sont 100 fois plus nombreuses que les cellules de notre corps) se servent de nous comme instrument chargé de chercher leur nourriture et de les maintenir à une température constante, et qui agissent même sur notre comportement sans que nous ne nous en rendions compte. L’ensemble que nous formons avec elles s’appelle holobionte. Après tout, le cerveau n’est rien d’autre que le système digestif de l’information. Le but recherché est identique, que nous nous trouvions à l’abri quelles que soient les variations extérieures, même extrêmes comme lors de catastrophes naturelles comme les tempêtes, les inondations, les sécheresses, les glaciations, les tremblements de terre, les tsunamis, les éruptions volcaniques, éventuellement la chute d’un astéroïde ou alors de guerres. Dans ce dernier cas, si les conditions extérieures devenaient complètement invivables pour un très longue période, typiquement en raison des radiations suite d’un bombardement atomique, la cité devrait pouvoir être vidée de toute sa substance vitale et resurgir à n’importe quel endroit le long des artères de communication qu’elle ne manquera pas d’établir avec les autres, à la manière d’un rhizome.

Le projet de l’empire devrait être de doter chaque région d’au moins une de ces cités-montagnes, toutes se retrouveraient ainsi à égalité avec les autres. Dès lors, libre à chacune de choisir sa politique, de nouer ou non des liens avec les autres pour former un réseau, d’accueillir ou pas des étrangers, etc… Peut-être un jour la Terre finira-t-elle par être recouverte de ce type de structures reliées entre elles et formera-t-elle une entité cohérente qui fonctionnera comme un cerveau, de manière totalement anarchique. Un neurone qui n’établit pas de connexion avec ses semblables est un neurone condamné à mort ; chacun peut en établir 10 000 ; les 100 milliards de notre cerveau offrent plus de possibilités de circuits qu’il n’y a d’atomes dans tout l’univers ; celui que je propose en est un qui essaie tant bien que mal (surtout mal) de faire le tour de cet organe fantastique. Merci de l’avoir parcouru.

Vercingétorix entre en scène

Les problèmes s’accumulent pour César durant l’hiver 53-52 av JC. Tout d’abord, le 18 janvier 52 av JC, Publius Clodius Pulcher est assassiné à Rome par les clients de son opposant, Milon. La ville menace alors de sombrer dans l’anarchie. Le proconsul se met aussitôt en devoir de lever de nouvelles légions dans sa province de Gaule transalpine comme le lui ordonne un senatus consultum, mais à peine cette nouvelle lui est-elle parvenue qu’il apprend que l’insurrection s’est derechef déclarée en Gaule alors qu’il croyait avoir réussi à pacifier le pays à l’automne. Il n’a dès lors plus vraiment le choix, il doit en priorité ramener l’ordre dans les provinces conquises par ses soins et laisser Pompée apparaître comme l’homme providentiel qui seul saura ramener le calme à Rome. Cette décision a dû le rendre fou de rage, Marcus Licinus Crassus, tué peu auparavant par les Parthes, n’étant plus là pour contrebalancer le pouvoir de son rival; les deux hommes n’ont de surcroit plus aucun lien familial depuis la mort de Julia, fille de César et épouse de Pompée, ce dernier ayant refusé de s’unir à Octavie, nièce du proconsul. Il n’hésite cependant pas à faire montre de la plus grande hypocrisie à ce sujet lorsqu’il relate cet épisode dans « la guerre des Gaules, Livre VII §6 »: «  Lorsque César apprit ces événements en Italie, il savait déjà que, grâce aux talents de Cn. Pompée, les affaires avaient pris un meilleur aspect à Rome ; il partit donc pour la Gaule transalpine. », dit-il alors qu’il sait pertinemment qu’il n’en est rien car Pompée laisse au contraire la violence se déchaîner pour qu’il soit fait appel à lui en dernier recours. Il parviendra d’ailleurs bientôt à ses fins en se faisant nommer consul unique avec l’appui de Caton, mais contre la loi qui impose deux personnes à ce poste et un délai de dix ans entre deux mandats; il reviendra vers plus de légalité en milieu d’année en prenant Metellus Scipion comme homologue, mais il aura entre temps épousé Cornelia Metella, qui n’est autre que la fille de son collègue et la jeune veuve de Publius Licinus Crassus, lui aussi tué à la bataille des Carrhes comme son triumvir de père. Le peuple a pris conscience de toutes ces manœuvres entreprises pour isoler César lorsqu’il publie ses mémoires de guerre, aussi désire t-il passer pour l’innocente victime de ces machinations alors qu’il se serait lui-même comporté de manière exemplaire. Les politiciens d’aujourd’hui ne feraient pas mieux avec leurs armées de conseillers en communication qui coûtent un bras.

Du côté gaulois, le signal de la révolte est donné le 23 janvier avec le massacre des marchands romains de Cénabum (Orléans) par les Carnutes qui n’ont pas accepté la punition que César leur a infligé l’année précédente suite à leur insurrection et encore moins que le Sénon Acco, qui en avait été l’instigateur, ait été exécuté à la romaine, c’est à dire flagellé jusqu’à l’évanouissement puis décapité, alors qu’il s’était rendu sans livrer combat. La nouvelle se répand très vite dans toute la Gaule, en particulier chez les Arvernes où Vercingétorix exhorte les habitants de Gergovie à prendre les armes. Il n’est cependant pas suivi par les autres chefs de sa tribu, dont son oncle Gobannitio, qui le chassent de la ville. Il n’abandonne pas pour autant son projet, mais il se met à parcourir la campagne où il réussit mieux à convaincre les paysans de le suivre, puis il revient à Gergovie dont il obtient finalement le soutien et chasse à son tour ceux qui l’avaient expulsé pour rester l’unique chef.

Cela pose quand même une question: pourquoi les Arvernes suivent-ils Vercingétorix et choisissent-ils d’intervenir à ce moment là contre les romains, alors qu’ils sont restés neutres pendant les six années précédentes quand leurs voisins étaient forcés de se soumettre aux légions romaines ou se soulevaient contre l’occupant? Si Vercingétorix avait été le fervent défenseur de la nation gauloise qu’on nous présente, ne se serait-il pas pas révolté plus tôt contre l’oppresseur? Le général De Gaulle n’a pas attendu 1944 pour appeler à la résistance contre l’envahisseur, il s’est prononcé dès le lendemain du jour où le maréchal Pétain a donné l’ordre de cesser le combat. Les communistes ne se sont pas décidés aussi vite malgré le sort qui était réservé à leurs camarades du P.C. Allemand, ils ont attendu le feu vert de Moscou, après la rupture du pacte germano-soviétique un an plus tard, le 22 juin 1941. Vercingétorix aurait-il lui aussi attendu aussi longtemps pour des raisons de politique extérieure? Les chefs de sa tribu étaient bien entendu opposés à l’intervention contre les Romains, mais c’était également vrai pour d’autres peuples qui ont su avant lui se passer de l’avis de leurs dirigeants pour se soulever. L’Arverne était certainement un personnage plus complexe que celui du mythe fondateur de la nation française qui s’est construit depuis le XIXème siècle.

Vercingétorix n’apparaît en effet que depuis très récemment dans notre Histoire, avec le livre d’Amédée Thierry, « Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculés », dont le premier tome paraît en 1828. A ce moment, il n’est cependant pas encore le héros symbolique que nous connaissons, le régime monarchique d’alors préférant ne faire remonter la notion de France qu’à partir de la dynastie des Mérovingiens, de Clovis en particulier car il est le premier roi converti au christianisme. Il faut attendre Napoléon III , à la fois grand admirateur de Jules César et fervent partisan du principe des nationalité dans la définition de sa politique extérieure, pour que les Gaulois accèdent au statut de modèle du peuple français. En 1866, l’empereur fait ériger la statue d’un Vercingétorix (d’après son étymologie; ver- est un superlatif, -cingéto- signifie guerrier et -rix, roi) haute de 7m à Alise-Sainte-Reine, site présumé d’Alésia, sur le socle de laquelle on peut lire: « La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’Univers. ».

L’année suivante paraît le livre d’Henri Martin, « Histoire de France populaire » où les Gaulois apparaissent pour la première fois comme grands blonds aux yeux bleus, certainement plus par souci de les différencier des Romains supposés être de type méditerranéen -petits aux yeux bruns- que par souci de vérité; leurs chefs deviennent alors des figures de proue de l’idée nationale. Mais ce n’est qu’avec la Troisième République, qui met également à l’honneur les théories racistes dans les manuels scolaires pour justifier de sa politique colonialiste, que le Vercingétorix devient un héros national qui incarne la résistance à l’envahisseur, dans le but d’exalter le sentiment de revanche contre l’Allemagne après la défaite de 1870, tout en reprenant la distinction que fait César à son époque entre Gaulois, qu’il décrit comme plus ou moins civilisés, et Germains qui ne sont quant à eux que des barbares nomades dont le bétail est l’unique richesse.

Pour finir, en 1901, Camille Jullian fait du mythe désincarné un être humain auquel chacun peut s’identifier en attestant que Vercingétorix était bel et bien un nom propre et non pas uniquement un titre honorifique qui a pu être attribué à plusieurs personnes différentes de cette époque. L’image du guerrier gaulois évolue plus tard avec Astérix, créé en 1959, où le petit Gaulois malin qui devient invincible lorsqu’il avale la potion magique incarne bien évidemment la France mise à genoux par les nazis qui se redresse grâce au courage insensé des résistants, malgré leurs divergences politiques. Et enfin, tout récemment nous avons l’exposition qui réhabilite la culture Gauloise en nous présentant ses villes et son avancement technique, pour démontrer que les gens qui vivaient à l’époque étaient loin de vivre à l’âge de pierre, mais qui, si elle avait voulu être vraiment honnête, nous aurait plutôt dû parler de la culture Celte qui concernait certes la majorité de la France actuelle, mais aussi une partie de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Autriche (d’où elle serait plutôt originaire) et une grande partie de l’Europe centrale, pour essaimer jusqu’en Grande-Bretagne, en Espagne et même en Turquie. A l’heure où la Communauté Européenne vit une crise sans précédent, il ne me semble pas très judicieux de mettre l’accent sur une supposée civilisation gauloise, à moins qu’on ne veuille nous préparer à un nouveau conflit type première guerre mondiale. -Que les pays du nord, protestants, traitent ceux du sud, catholiques, de PIIGS (même si l’Irlande est au nord et que la Grèce est orthodoxe, c’est toujours un moyen de désigner les « autres » et les « autres », c’est le diable) n’incite en effet pas à l’optimisme pour l’avenir du continent.-

A présent que nous savons que l’image de héros national de Vercingétorix n’est qu’une construction fortement influencée par les objectifs politiques d’une époque, voyons quelles ont pu être les motivations moins glorieuses qui l’ont poussé à agir. Elles ont certainement un rapport avec la rivalité entre les Arvernes et les Eduens. Jusqu’en 121 av JC, les Arvernes exerçaient une hégémonie sur une grande partie de la Gaule selon l’historien grec Strabon. Ils devaient leur puissance à leur technologie en matière de poterie et de métallurgie, mais aussi à leur agriculture très développée qui en faisaient un peuple riche grâce au commerce qu’ils entretenaient avec les autres tribus. Cette opulence relative leur donnait l’avantage supplémentaire de pouvoir nourrir une population nombreuse et donc d’avoir une armée conséquente, de surcroît bien équipée, qui en faisaient des ennemis redoutés. Tout cela leur permettait de s’imposer sur la scène politique et diplomatique gauloise de ce début de deuxième siècle avant Jésus-Christ. Mais cela change en 125 av JC lorsque les Massaliotes font appel à leur allié romain pour faire cesser les pillages perpétrés par leurs voisins Salyens. La guerre s’étend rapidement aux peuples voisins. Les Allobroges entrent dans la danse en 123 av JC en attaquant les Eduens auxquels le Sénat venait d’accorder le titre d’allié du peuple romain. Ces derniers font donc naturellement appel à leur puissant protecteur, tandis que les Allobroges sollicitent l’aide de leurs amis arvernes. Ils sont tous deux vaincus par les légions de Gnaeus Domitius Ahenobarbus et Quintus Fabius Maximus en 121 av JC, et le roi arverne Bituitos est fait prisonnier par traîtrise alors qu’il tentait de négocier la paix, puis condamné à l’exil à Albe. La monarchie arverne prend alors fin pour être remplacée par un gouvernement aristocratique. Les Allobroges deviennent une tribu cliente de Rome et sont intégrés à ce qui deviendra la province de Gaule transalpine; les Arvernes sont quant à eux repoussés au-delà des Cévennes en 118 av JC avant de signer une paix avec Rome qui leur garantit la liberté du commerce. Ils ont cependant perdu leur hégémonie sur la Gaule au profit des Eduens dont les Séquanes deviennent le principal opposant. Ces dissensions empêchent les Gaulois de s’opposer efficacement à l’expédition des Cimbres et des Teutons quelques années plus tard, mais cela ne change pas pour autant la situation politique. Il faut attendre 61 av JC pour qu’elle évolue, lorsque les Séquanes font alliance avec les Suèves pour attaquer les Eduens qui sont alors battus. En récompense de leur aide, les Suèves exigent qu’une grande partie du territoire séquane leur revienne. Ils essuient un refus qui entraîne le massacre de la population séquane dans les territoires revendiqués. Aussi les Séquanes décident-ils à présent de retourner leur alliance en demandant de l’aide aux Eduens pour chasser l’envahisseur. Les Suèves battent également cette coalition qui se voit obligée de faire appel à Rome pour régler le problème. Jules César, alors consul, parvient à faire cesser les hostilités par la voie diplomatique; les Suèves obtiennent le titre de « peuple ami de Rome ». Le prestige Eduens et des Séquanes, incapables de se défendre seuls, a certainement dû en souffrir auprès des autres tribus gauloises, ce qui a pu inciter les Arvernes à tirer profit de leur affaiblissement.

C’est dans ce contexte que se produit l’affaire des Helvètes et du complot avec les Eduens et Séquanes pour rétablir la monarchie et prendre le contrôle de toute la Gaule qui servent de prétexte à l’intervention de César. Le proconsul a tout intérêt à jouer sur les divergences entre Gaulois pour faciliter son entreprise, aussi l’histoire qu’il nous raconte dans ses « commentaires sur la guerre des Gaules » n’est-elle peut être pas tout à fait conforme à la réalité. Il ne serait en effet pas très étonnant qu’il ait tenté de manipuler les Gaulois pour arriver à ses fins, tout comme il se servait de Crassus et Pompée à Rome et les Gaulois de leur côté ont peut être cru qu’ils pourraient utiliser César pour prendre l’ascendant sur les tribus rivales. Le proconsul a tout d’abord pu laisser croire qu’il était en faveur du retour de la monarchie pour provoquer la division au sein même des tribus, comme en témoigne ultérieurement le rétablissement sur le trône du Carnute Tasgétios et du Sénon Cavarinos qui finiront tous deux mal, tué par son peuple pour le premier, banni pour le second. Ce n’est qu’une hypothèse, mais il est quand même troublant de constater que l’Helvète Orgétorix tente de conclure un pacte avec l’Eduen Dumnorix et le Séquane Casticos pour s’emparer du pouvoir en Gaule au moment même ou César négocie secrètement le triumvirat avec Crassus et Pompée. La similitude est telle qu’Orgétorix donne sa fille en mariage à Dumnorix, tout comme César le fait avec Pompée.

Orgétorix finit par être découvert et poussé au suicide, mais toujours est-il que son peuple ne renonce pas pour autant à migrer vers le territoire des Santons, au nord de l’estuaire de la Gironde. César les empêche de passer par la Gaule transalpine sous le prétexte qu’ils veulent s’établir trop près de Tolosa (Toulouse). Cet argument ne paraît pas très solide vu la distance qui sépare les deux endroits. Ne pourrait-on pas plutôt imaginer qu’il désire envoyer un signal aux Arvernes? Si les Helvètes étaient arrivés à bon port, ils auraient été quasiment encerclés par les alliés des Eduens et des Séquanes, et si cette coalition avait réellement eu l’intention de prendre le pouvoir en Gaule, les Arvernes n’auraient-ils pas été visés en priorité? Le proconsul, qui ne dispose à ce moment là que de quatre légions, a certainement à cœur de ne pas se mettre à dos ce peuple qui, bien qu’affaibli, reste toutefois puissant. Peut être leur a t-il même fait miroiter la possibilité de retrouver leur hégémonie passée? Les tentatives de restauration du pouvoir monarchique ne touchent en effet pas que les tribus de l’est, les Arvernes sont eux aussi concernés à cette période. Là, c’est Celtillos, le propre père de Vercingétorix qui intrigue pour retrouver son trône; il sera condamné par ses pairs et finira sur le bûcher. Il est tout à fait possible qu’il ait voulu se porter à la tête du parti anti-romain en Gaule dans le but de redonner sa gloire passée à sa tribu, mais il n’est pas totalement exclu qu’il ait au contraire été pro-César parce qu’il aurait eu l’opportunité de faire fortune en devenant un de ses clients privilégiés. Le proconsul ne procédait pas autrement avec ses puissants amis à Rome. Cela expliquerait tout aussi bien la sévérité de la sanction qui lui est infligée. Vercingétorix, qui serait entré peu de temps après au service de César en tant que chef du corps de cavaliers arvernes réquisitionné au titre des accords passés en 120 av JC, et serait même devenu l’un de ses contubernales (compagnon de tente), soit, en gros, l’équivalent d’un courtisan, aurait alors pu à son tour être tenté par les alléchantes propositions du chef de guerre romain avant de s’aperçevoir qu’il se faisait rouler dans la farine et de prendre la tête de la révolte (le fait que les Gaulois s’en prennent d’abord aux marchands plutôt qu’aux légions en cette année 52 av JC n’est peut être pas innocent, il pourrait indiquer qu’ils en ont assez de se faire spolier sur le plan commercial). Tout ceci n’est bien entendu que pure spéculation, mais après tout, beaucoup de gens ont tout d’abord cru en la capacité de Pétain à sauver l’honneur de la France et se sont rendus à Vichy pour se mettre à son service (pas seulement François Mitterrand) avant de s’aperçevoir qu’il n’y avait rien à attendre de lui et d’entrer dans la résistance.

En tout état de cause, César a bien réussi à faire en sorte qu’à la fois les Eduens et les Arvernes croient qu’ils sortiraient grands gagnants en s’accomodant de sa présence. Il n’a pas dû procéder bien différemment qu’avec Crassus et Pompée. Dumnorix a peut être été le premier à en douter. Son attitude est assez déroutante, il ne prend en effet réellement parti pour aucun des deux protagonistes lors de la tentative de migration des Helvètes à travers son pays. Ceux-ci ont traversé le territoire séquane pacifiquement puis se sont mis à ravager celui des Eduens dès qu’ils y ont mis les pieds. Ces derniers font donc appel à leur allié romain pour les protéger, mais Dumnorix ne fait rien pour l’aider. Il dissuade ses concitoyens de livrer le ravitaillement promis, puis quitte le champ de bataille avec sa cavalerie sans combattre au lieu de prêter main forte aux légions, mais ne les attaque pas pour autant. On dirait qu’il se sent piégé et qu’il ne sait plus quoi faire pour s’en sortir. D’un côté il ne peut pas aider ouvertement les Helvètes, qui ont éliminé son beau père et sont en train de mettre son pays à sac, sans rompre l’alliance avec Rome et perdre la confiance de son peuple, mais de l’autre, il sait qu’il ne doit cette invasion qu’à César qui leur a défendu de traverser de la Gaule transalpine, puis à refusé qu’ils puissent s’installer pacifiquement où que ce soit.

Les Helvètes n’ont donc pas vraiment eu le choix, ils étaient absolument convaincus que les Romains ne s’opposeraient pas à leur entreprise jusqu’au moment où ils se sont retrouvés confrontés à la palissade que César a fait ériger pendant qu’il prétendait réfléchir à leur demande. Peut être ont-ils alors cru qu’ils devaient cette décision à une trahison des Eduens. Le proconsul aurait eu tout intérêt à le leur suggérer, leur invasion du territoire éduen lui permettait de justifier son intervention auprès du Sénat en ravivant le souvenir de la guerre des Cimbres à laquelle avaient participé certains peuples maintenant aux côtés des Helvètes. Il pose par conséquent des conditions inacceptables à la paix au lieu de chercher à faire cesser les hostilités. Il obtient la victoire un peu plus tard, renvoie ce qu’il reste des Helvètes d’où ils sont venus, puis reçoit des ambassadeurs venus de toute la Gaule pour le féliciter et lui demander l’autorisation de tenir une assemblée générale de tous les chefs en signe de soumission. Selon César (Guerre des Gaules, Livre I §31), le chef Eduen Diviciacos, frère de Dumnorix, prend ensuite la parole pour lui demander son intervention pour se débarrasser des Germains. On peut alors se demander dans quelle mesure cet appel à l’aide n’est pas la contrepartie qu’exige le proconsul en l’échange de sa clémence envers la trahison de Dumnorix, mais aussi s’il n’est pas dirigé contre les Arvernes et les Séquanes qui sont désignés comme responsables de la présence germaine au-delà du Rhin alors que le Sénat a lui-même entériné la situation en octroyant aux Suèves le titre de « peuple ami de Rome ». Vercingétorix aurait pu tenter de prendre la tête de la rébellion contre la politique de César dès ce moment là, mais il serait apparu comme le diviseur du peuple gaulois puisque Dumnorix tenait alors le rôle de principal opposant. S’ils avaient réalisé l’union sacrée à cet instant, peut être auraient-ils pu contrecarrer les plans du proconsul. Ils n’en font rien car ils sous estiment probablement le risque de perdre leur indépendance et les ambitions de César, voire imaginent s’en servir pour supplanter l’autre. Le Romain en tire naturellement avantage, tout comme les croisés profiteront de la division chez les Arabes pour s’emparer de Jérusalem 11 siècles plus tard, ou comme Saladin parviendra à les en chasser moins de cent ans après leur arrivée. Une fois que le proconsul a réussi à éliminer la menace que constituaient les Suèves d’Arioviste, il devient plus difficile de convaincre l’ensemble des Gaulois qu’il est doté de mauvaises intentions à leur égard.

Il faut alors attendre 5 ans, la prolongation du proconsulat de César et la seconde expédition en Bretagne, pour qu’un vent de révolte se lève dans les tribus gauloises. Les Trévires sont les premiers à refuser d’obéir aux ordres en ne se rendant pas à la convocation du Romain et en sollicitant l’aide des Germains. Il réagit immédiatement en marchant sur eux avec 4 légions. Cingétorix vient à sa rencontre pour lui offrir sa soumission, tandis que son rival Indutiomaros continue dans un premier temps les préparatifs de guerre. Il se cache dans la forêt avant de renoncer devant l’importance des forces romaines et accepte alors de livrer toute sa famille en otage. César désigne Cingétorix comme chef unique des Trévires, ce qui est inacceptable pour Indutiomaros. Le proconsul ne voulant pas perdre plus de temps pour régler les différends entre Gaulois, il décide d’emmener avec lui 4 000 de leurs cavaliers venus de toutes les provinces, soit presque l’intégralité de l’aristocratie, pour se prémunir de mouvements similaires pendant qu’il se trouvera Outre-Manche. Dumnorix voit tout cela d’un très mauvais œil. Il avance tous les prétextes possibles et imaginables pour ne pas s’embarquer, essaye, d’après César, de convaincre les autres tribus de faire de même en prétendant que les Romains vont tous les massacrer une fois loin de la vue de leurs compatriotes, puis s’en va avec les siens. Ce départ a peut être une toute autre raison. On apprend en effet au Livre V § 6 de la « Guerre des Gaules » que, lors d’une assemblée, les Eduens ont été fort irrités d’apprendre de la bouche même de Dumnorix qu’il s’était vu offrir la royauté par César. Le triumvir ne mentionne peut être cet épisode que dans le but de couper l’herbe sous le pied à ceux qui l’accuseraient de duplicité, de nombreux témoins ayant pu relater l’affaire à Rome. Même s’il semble s’en étonner, il n’est pas exclu que la proposition ait bien été on ne peut plus réelle, mais qu’il l’ait retirée une fois l’arrangement révélé au grand jour. Le refus de César d’honorer ses engagements expliquerait tout aussi bien la décision de Dumnorix d’arrêter de coopérer.

Personne d’autre n’imite son exemple, pas même les Arvernes de Vercingétorix. Les Eduens sont bientôt rattrapés par la cavalerie romaine, Dumnorix est tué parce qu’il aurait fait mine de résister, le reste rentre dans le rang et rejoint le corps expéditionnaire sous bonne garde. Le pays reste calme jusqu’au retour de Bretagne, mais les hostilités reprennent de plus belle une fois César rentré en Italie. Cette fois-ci, ce sont les Eburons qui prennent l’initiative. Ils attaquent le camp des Romains qui séjournent sur leur territoire sans parvenir à le prendre, mais ils réussissent à les en faire sortir en leur faisant croire qu’ils les laisseront rejoindre les autres légions en paix. Ils en profitent alors pour leur tendre une embuscade dans une vallée étroite où ils les massacrent presque tous. Galvanisés par cette victoire, leurs voisins Atuatuques et Nerviens donnent à leur tour l’assaut au camp romain situé sur le territoire de ces derniers, aidés de toutes les petites tribus vassales des Eburons. Le Trévire Indutiomaros en fait autant avec celui situé chez les Rèmes. Averti, César revient de toute urgence d’Italie avec deux légions et se rend chez les Nerviens qui lèvent alors le siège et viennent à sa rencontre. Mais le proconsul à le temps de faire bâtir un camp retranché que la coalition attaque inconsidérément. L’assaut se solde par une cuisante défaite gauloise. Les Armoricains renoncent à l’action qu’ils avaient entreprise contre la légion stationnée chez les Esuvii suite à cette mauvaise nouvelle. Pendant ce temps, Indutiomaros a lui aussi levé le camp, mais il s’est employé à rallier d’autres tribus sous son commandement, dont les Sénons, qui font pourtant partie de la confédération éduenne, et les Carnutes, vassaux des Rèmes, eux aussi fidèles alliés de Rome. Il revient alors en force, mais en face se trouve Titus Labiénus, l’un des meilleurs lieutenants de César. Celui-ci, conscient de son infériorité numérique, met au point un stratagème pour éviter une bataille rangée où il serait mis en grandes difficultés. Il fait sortir sa cavalerie accompagnée de quelques cohortes seulement, avec pour unique objectif de tuer Indutiomaros. Le commando revient avec sa tête qu’il s’empresse d’exhiber, ce qui dissuade les Gaulois de poursuivre l’assaut. Cela marque la fin des révoltes pour cette année 54 av JC, Vercingétorix, les Arvernes et leurs alliés n’y ont absolument pas participé.

Dès le début de l’année 53 av JC, avant même la fin de l’hiver, César décide d’étouffer dans l’œuf toute tentative de nouveau soulèvement. Il commence par ravager le territoire des Nerviens qui capitulent, puis soumet les Sénons et les Carnutes avant de s’occuper des Trévires. Il n’a pas le temps d’arriver que Titus Labiénus remporte la victoire contre eux grâce à une nouvelle ruse. Il continue donc sur sa lancée et traverse une deuxième fois le Rhin dans l’objectif de punir les Germains qui s’étaient alliés aux Trévires, mais revient aussitôt sur ses pas sans avoir combattu, le risque de voir ses lignes d’approvisionnement coupées étant trop grand. Il en profite néanmoins pour surprendre les Eburons en passant par la dense forêt des Ardennes, boucle leur territoire et envoie ses lieutenants dévaster leurs voisins Ménapiens et Atuatuques, puis fait massacrer toute la population éburonne, d’origine germaine, par ses alliés Gaulois.

Les Arvernes ont donc certainement participé à leur extermination. Ils n’ont toujours pas levé le petit doigt pour venir en aide à ces tribus du nord qui tombaient les unes après les autres sous la domination romaine. Peut être même ont-ils vu dans leur affaiblissement l’aubaine de retrouver leur grandeur d’antan. Dans ce cas il n’est pas impossible que Vercingétorix ait lui aussi passé un pacte secret avec César où il se serait vu octroyer le trône et le monopole du commerce en l’échange de son aide. Son changement d’attitude l’année suivante pourrait alors s’expliquer par le fait que César ait rechigné à respecter ses engagements et/ou que l’Arverne ait estimé qu’il pouvait désormais se passer du proconsul pour arriver à ses fins, ses concurrents Rèmes et surtout Eduens ayant perdu beaucoup de la confiance des tribus qu’ils dominaient, et qu’il lui serait plus profitable de récupérer la suzeraineté sur ces peuples en jouissant de la gloire d’avoir chassé l’envahisseur romain plutôt qu’en ayant honteusement collaboré avec lui. En tout cas, Vercingétorix n’est pas le héros nationaliste fédérateur du peuple gaulois qu’on nous présente depuis 150 ans, mais son action s’inscrit avant tout dans un contexte de luttes intestines entre les différentes factions gauloises pour prendre le dessus sur les autres, ce dont César tire fort bien parti pour s’imposer. Il continue d’ailleurs à en jouer après la défaite de la coalition gauloise à Alésia, tous les guerriers celtes sont alors réduits en esclavage, à l’exception notable des Eduens, mais aussi des Arvernes. Vercingétorix n’a t-il peut être pas été seulement amené à Rome pour servir de trophée après son honorable reddition, mais encore pour l’empêcher de révéler tous les petits arrangements qui auraient pu nuire à la suite de la carrière de César. Le fait qu’il décrive le chef Arverne et sa manière de chercher des soutiens parmi la population rurale avec les mêmes mots que ceux utilisés pour délégitimer Catalina ou Clodius Pulcher, avec qui il a pourtant eu d’étroits liens, pourrait indiquer que les deux hommes ont eu le même genre de relations inavouables.

Encore une fois, je n’ai aucune preuve pour étayer les hypothèses que j’avance, ni aucune certitude quant à leur véracité, mais la démarche d’utiliser l’imagination pour tenter d’expliquer l’Histoire ne me paraît pas beaucoup plus malhonnête que celle de ceux qui se croient obligés de répéter à l’envi que tous leurs documents sont authentiques pour cacher le montage qu’ils en font, ou, pour faire le lien avec l’article précédent, de ceux qui prétendent que les poilus ont soutenu jusqu’au bout la guerre en avançant l’argument du témoignage de leurs lettres, sans toutefois mentionner l’existence de la censure qui supprimait tout ce qui aurait pu ressembler à du défaitisme ou du pacifisme pour ne pas démoraliser l’arrière. Ne laissons pas l’Histoire ou la Justice uniquement entre les mains des experts.

Crise monétaire, bulle immobilière, crise bancaire et crise politique sont les causes de la Grande Guerre

Aura t-il suffi que le dernier poilu survivant de la première guerre mondiale meure pour que nous oubliions aussitôt tout de ses causes et de ses conséquences? Pourquoi le gouvernement a t-il voulu faire des cérémonies de l’an dernier le symbole de la réconciliation franco-allemande alors que c’est un contre sens évident? Autant l’image de François Mitterrand et Helmut Kohl, qui se donnaient la main sur le lieu même de la boucherie comme deux soldats qui auraient vécu la même horreur dans des camps opposés avait du sens (il faut peut être avoir été là-bas pour comprendre, avoir vu ce champ immense constellé de milliers de croix, et imaginé que sous chacune d’elles il y a au moins un homme, souvent jeune, qui avait des projets qu’il n’a jamais pu réaliser parce que sa vie s’est arrêtée dans la boue, la puanteur de la mort et le vacarme assourdissant des bombardements; et qu’il a laissé toute une famille qui se demande ce qu’il serait devenu s’il n’avait pas disparu. Peu importe sa nationalité, sa couleur de peau ou sa religion, c’est un humain qui se trouve là, et ça m’a foutu la gerbe. Idem pour les listes de noms dans l’ossuaire, les piles de crânes ou de fémurs sont bien trop réelles pour qu’on imagine quoi que ce soit.), autant cette interprétation de l’histoire laisse un goût amer. La réconciliation des hommes à eu lieu il y a longtemps déjà, grâce à Roland Dorgelès et « les croix de bois » et à Erich Maria Remarque avec son « à l’ouest rien de nouveau », les politiciens n’ont pas à se mêler de la mémoire des peuples.

Personne ne souvient-il des termes humiliants du traité de Versailles qui rejetait l’entière responsabilité du conflit sur le dos des allemands? Du train qui traverse à vitesse réduite les zones dévastées du nord de la France pour que la délégation allemande qui vient signer s’imprègne bien de ce qui va lui être reproché? Du refus du Sénat américain de ratifier le traité après le rejet de dix des quatorze points de Wilson? Tout le monde savait dès le départ que cette paix déséquilibrée portait le germe d’un nouveau conflit. Mais à présent, un historien de pacotille nous dit à la télévision que la seconde guerre mondiale vient du fait que l’Allemagne n’a tout simplement pas digéré la défaite et personne ne réagit. Les dommages de guerre exorbitants -135 milliards de marks or- et le retrait des capitaux américains suite à la crise de 1929, qui a complètement asséché le crédit en Allemagne, n’auraient-ils rien à voir dans l’affaire? On voudrait nous préparer à ce que cela recommence qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Maintenant, les soldats qui se sont fait casser la gueule pour des raisons qu’ils ne comprenaient pas sont tous devenus des héros alors qu’à l’époque ils n’étaient guère plus que de la chair à canon et un élu de la nation ose proposer qu’il faille faire allégeance aux armes pour être un citoyen digne de ce nom. Ceux qui se battaient dans les tranchées n’avaient rien à foutre du drapeau, ils se battaient pour préserver le mode de vie de leur famille, pour leurs copains de régiment à qui ils avaient fait le serment de ramener leur corps au cas où ils seraient tués, et réciproquement, car ils craignaient plus que tout d’être abandonnés au milieu du champ de bataille, d’agoniser pendant des heures en hurlant de douleur sans que personne ne vienne les chercher, et de finir ensevelis sous les obus du prochain tir de barrage sans que leur passage sur Terre ne laisse aucune trace. (« Il faut avoir entendu les blessés entre les lignes. Ils appelaient leur mère, suppliaient qu’on les achève. C’était une chose horrible. Les Allemands on les retrouvait quand on allait chercher de l’eau au puits. On discutait. Ils étaient comme nous, ils en avaient assez. » propos de Louis de Cazenave recueillis par Benoît Hopquin, « Les ders des ders », Le Monde, 10 novembre 2005.) Ceux qui, bien planqués à l’arrière, les envoyaient à l’assaut pour gagner 50 mètres de terrain pour la gloire de la nation, ils les haïssaient. Avez-vous vu ce documentaire où on voit des poilus qui regardent des images de leur dernière sortie des tranchées? Ils s’enthousiasment quand ils se reconnaissent ou voient un de leurs copains passer, pour un peu on les entendrait vociférer, mais à un moment, tout un groupe s’élance sans qu’aucun ne bronche ni ne s’agite: ils sont tous morts dans cette compagnie. « Adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes. C’est bien fini, c’est pour toujours de cette guerre infâme, c’est à Craonne sur le plateau qu’on doit laisser sa peau. Car nous sommes tous condamnés, nous sommes les sacrifiés. » 1 million de francs or étaient offerts à celui qui dénoncerait l’auteur de cette chanson. Vive l’encadrement militaire des délinquants!

Il n’est peut être pas inutile de rappeler que le dernier poilu officiel, Lazare Ponticelli, qui a n’accepté des funérailles nationales qu’à reculons, était Italien (ce qui était aussi mal vu que d’être Arabe de nos jours; les 16 et 17 août 1893, un pogrom contre des ouvriers italiens a fait 8 morts et 49 blessés à Aigues-Mortes, un autre avait déjà eu lieu à Marseille en 1881), qu’il n’a demandé la nationalité française qu’en 1939 pour s’engager contre les nazis, qu’il n’a parlé que tardivement de la grande guerre et qu’il en disait : « Cette guerre, on ne savait pas pourquoi on la faisait. On se battait contre des gens comme nous… »; « On ne voulait pas faire la guerre, on nous a obligés à la faire sans qu’on sache pourquoi » ; « Des hommes, touchés par les gaz, gonflaient et mouraient par paquets. Ceux qui arrivaient derrière étaient obligés de leur marcher dessus. Les corps éclataient comme des ballons…», et quand en 2005, le Haut conseil de la mémoire combattante, présidé par Jacques Chirac, a décidé sans le consulter lui, ni Louis de Cazenave, que le dernier poilu serait inhumé au Panthéon: « Je refuse ces obsèques nationales. Ce n’est pas juste d’attendre le dernier poilu. C’est un affront fait à tous les autres, morts sans avoir eu les honneurs qu’ils méritaient. On n’a rien fait pour eux. Ils se sont battus comme moi. Ils avaient droit à un geste de leur vivant… Même un petit geste aurait suffi ». Que dire pour les Africains qui ont vu leurs pension gelées en 1960. Louis de Cazenave, avant dernier poilu survivant, 100% Français quant à lui, était encore beaucoup moins tendre: « La guerre ? Hay hay hay ! Un truc absurde, inutile ! A quoi ça sert de massacrer des gens ? Rien ne peut le justifier, rien ! »; « La gloire, l’héroïsme ? De la fumisterie ! »; « Le patriotisme ? Un moyen de vous faire gober n’importe quoi ! »; « Les médailles ? Certains de mes camarades n’ont même pas eu le droit à une croix de bois ! ».

Ces deux hommes nous donnent un assez bon aperçu de l’état d’esprit des combattants qui ont vécu le conflit. Cela explique qu’ils aient préféré porter le Front Populaire au pouvoir dans les années 1930 plutôt que de céder aux sirènes du fascisme, mais aussi qu’ils n’aient pas voulu subir à nouveau ce traumatisme et applaudi Daladier à son retour de Munich en 38. A ce moment, le pays pense se racheter de l’assassinat de Jean Jaurès dont le pacifisme lui aurait évité tant de souffrances inutils, mais il agit à contre temps. Ne commettons pas la même erreur à notre tour, la crise que nous traversons n’est pas celle de 1929 et notre mode de vie n’est pas menacé par une idéologie comparable à celle d’Hitler ou de Staline, mais la situation s’apparente plus à la dépression qui commence en 1873.

La grande dépression de 1873, modèle de la crise actuelle

Les années précédentes, deux bulles spéculatives n’ont cessé de gonfler. L’une, en Europe, concerne l’immobilier. Les empires français et austro-hongrois ainsi que la Prusse ont fait le choix de moderniser leurs capitales et leurs grandes villes, les grands travaux d’Hausmann datent de cette époque, pour cela les gouvernements ont besoin de beaucoup d’argent, ils en empruntent une grande partie, mais ils cherchent aussi à attirer des investisseurs privés et encouragent l’émission de prêts hypothécaires. Les financiers se ruent sur ces produits, attirés par les gains substantiels qu’ils entrevoient avec la flambée des prix de l’immobilier. Par conséquent, les prix des terrains grimpent en même temps que l’abondance de bâtiments rend leur vente de plus en plus difficile au fur et à mesure que les constructions s’achèvent. -L’Espagne a connu la même chose dans les années 2000- En Allemagne, cette bulle est alimentée par les 5 milliards de francs or d’indemnités que la France doit payer en trois ans après la guerre de 1870, ce qui représente près de 25% du PIB annuel français. Les emprunts lancés par Adolphe Thiers pour rembourser ont un très grand succès, le premier de juin 1871 est couvert deux fois, le second de juillet 1872 est couvert 14 fois, ce qui permet aux banques de créer des produits financiers assurant un rendement constant, ils contiennent notamment des créances sur l’immobilier. -Les subprimes sont de la même nature. Après les attentats de 2001, la Fed a choisi de prêter de l’argent aux banques à un taux très faible pour soutenir la consommation alors seul moteur de la croissance. Les banques ont alors accordé facilement des prêts aux particuliers en tablant sur l’augmentation des prix de l’immobilier sans se soucier du revenu des emprunteurs. Mais sachant que ce pari était plus qu’hasardeux, elles ont dilué le risque en mélangeant ces créances avec des investissements beaucoup plus sains dans des proportions tout à fait mystérieuses, grâce à l’intermédiaire de formules mathématiques ultra-complexes qui devaient garantir un rendement alléchant. Rappelons au passage que Nicolas Sarkozy vantait encore les mérites de ce système en 2007 et qu’il incitait les banques françaises à faire de même; aujourd’hui il est bien content qu’elles se soient abstenues. L’augmentation des prix n’étant pas aussi forte que prévue, les taux d’intérêt se sont mis à grimper pour rémunérer les détenteurs de ces produits, mais de nombreux ménages se sont vus dans l’impossibilité de rembourser et chassés de leur maison, que les banques ont dû vendre à vil prix étant donnée l’abondance de biens sur le marché, ce qui a entraîné des pertes colossales.-

Au même moment aux Etats-Unis, une autre bombe à retardement est prête à exploser. Elle concerne la spéculation ferroviaire. Cette bulle est exactement de même nature que celle qui s’est formée autour d’internet à la fin des années 1990, le train étant à l’époque la nouvelle technologie qui devait améliorer les communications et permettre au commerce de se développer rapidement. Dans ce contexte, de nombreuses compagnies posent des lignes de chemin de fer pour profiter de la manne, mais, pour attirer les investisseurs au détriment de leurs concurrents, elles sous estiment fortement les coûts de construction tout garantissant par ailleurs des profits constants aux actionnaires grâce encore une fois à d’obscurs produits financiers qui sont en fait vides. De plus, les attaques des Indiens, qui voient d’un mauvais œil l’occupation de leurs territoires par des colons de plus en plus nombreux, ralentissent l’avancement des travaux; ce qui oblige les compagnies à demander la protection de l’armée. Ce système ne peut pas durer éternellement.

Les économies d’Europe centrale et de Russie subissent par ailleurs un autre coup dur en 1871. Elles voient leurs rentrées de devises fondre comme neige au soleil car l’Angleterre, premier importateur mondial de céréales, décide en effet de ne plus acheter de blé en provenance de ces régions, mais de s’approvisionner exclusivement aux Etats-Unis où les coûts de production ont fortement chuté suite à la révolution industrielle qui a vu l’apparition de la mécanisation de l’agriculture avec par exemple la moissonneuse-batteuse, mais aussi celle des engrais chimiques qui ont permis d’augmenter les rendements à l’hectare. De plus, le coût des transports a lui aussi diminué grâce au chemin de fer et aux bateaux à vapeur. Comme la Grande-Bretagne a fait le choix de s’industrialiser et de pratiquer le libre échange, elle n’applique pas de droits de douane, ce qui rend les produits agricoles américains ultra-compétitifs sur son marché. Cela provoque inévitablement une chute des prix dans toute l’Europe.

Le tableau se noircit encore un peu plus avec la décision du jeune empire allemand dès décembre 1871 de réaliser l’union monétaire sur son territoire et de passer progressivement de l’étalon argent à l’étalon or. Pour cela il crée une monnaie nouvelle, le Goldmark, appelée à remplacer à terme le thaler, vieille monnaie allemande basée sur l’argent qui est émis par 31 banques des états qui composent l’empire. Les premières pièces de 10 et 20 marks or sont frappées en grande partie grâce aux indemnités versées par la France qui représentent un tiers de cette nouvelle monnaie durant les 7 premières années de son existence, mais elle n’est pour le moment qu’une monnaie de remboursement. Elle devient ensuite une monnaie commerciale avec la loi du 9 juillet 1873 qui voit la création d’une pièce de 5 marks. Le Goldmark devient ainsi aussi crédible que la Livre anglaise, basée uniquement sur l’or depuis 1844, en usage dans tous les échanges internationaux de l’époque.

Les raisons de cette décision sont à chercher aux Etats-Unis qui sont eux-mêmes passés à l’étalon or quelques mois auparavant avec le Coinage Act de février 1873 qui démonétise progressivement l’argent devenu trop abondant sur le marché. Cette situation est la conséquence de la libre frappe de la monnaie, politique destinée à favoriser la conquête de l’ouest à partir du milieu des années 1830, qui stipulait que le gouvernement américain s’engageait à échanger l’argent-métal de quiconque se présentait dans un hôtel des monnaies contre un poids équivalent en pièces. Cela se faisait à parité fixe avec l’or, avec un ratio de 16, c’est à dire que 16 grammes d’argent donnait droit à un gramme d’or, les terres ne pouvant être achetées qu’avec de l’or depuis la Specie Circular de 1836. Jusqu’à la fin de la guerre de sécession en 1865 (premier conflit de l’ère moderne où la technologie -train, télégraphe, fusil à canon rayé, navires cuirassés, invention de la mitrailleuse et du sous-marin- s’avère décisive), les découvertes de ces deux métaux se font à peu près dans ces proportions, cette guerre rend même l’argent plus rare, mais après, la conquête de l’ouest prend réellement son essor et de nombreuses petites mines voient le jour un peu partout dans les nouveaux territoires, tant et si bien que la valeur de l’argent-métal sur le marché devient inférieure à la valeur faciale des pièces contre lesquelles il est échangé. Le dollar se déprécie donc; le Coinage Act est destiné à enrayer ce phénomène. Il provoque une nouvelle ruée vers l’or, menée par le général Custer dans les Black Hills, un sanctuaire pour les Indiens. Cela finira par lui coûter la vie à la bataille de Little Big Horn en 1876.

Cette décision a aussi des effets pervers. Elle fait chuter les cours mondiaux de l’argent-métal sur lesquels s’appuient encore de nombreuses monnaies européennes qui se retrouvent alors dévaluées, et, aux Etats-Unis, cela freine considérablement l’émission de dollars alors que le pays est en pleine expansion démographique grâce à l’immigration, ce qui provoque la déflation. Les salaires stagnent tandis que les prix baissent, aussi le pouvoir d’achat augmente, mais en contrepartie, le coût des prêts s’envole, étranglant les petits propriétaires et freinant l’investissement.

Tout cela contribue à aggraver la crise bancaire qui se déclenche à Vienne en mai 1873, quand la bulle immobilière vient à éclater. A ce moment, les investisseurs qui ont payé leurs terrains trop cher ne trouvent plus d’acheteurs pour leurs bâtiments et se retrouvent dans l’incapacité de rembourser les banques qui font faillite par centaines à partir du 9 mai. Paris et Berlin subissent rapidement le même sort, ce qui déclenche une récession. Les banques manquent alors de liquidités, mais ne se font plus confiance entre elles et ne se prêtent plus qu’à des taux prohibitifs, le crédit est par conséquent complètement bloqué. Les banques américaines connaissent bientôt la même situation lorsque la Jay Cooke & Company annonce qu’elle n’est plus en mesure de continuer à financer la Northern Pacific Railway: la bulle ferroviaire vient d’éclater. Le 18 septembre, la banque d’affaire qui jouait un rôle majeur dans l’économie du pays fait faillite, ce qui entraîne la fermeture de Wall Street pendant 10 jours à partir du 20 septembre, suite à la panique que cela provoque. De nombreuses compagnies ferroviaires se retrouvent en grandes difficultés financières et doivent arrêter les travaux d’extension de ligne; 89 d’entre elles sur 364 feront faillite dans les mois suivants, ce qui n’empêchera pas la bulle de se reformer à la faveur de la reprise économique momentanée de 1878. Elle éclatera à son tour en 1884. En Europe, l’industrie connaît aussi des difficultés, mais l’agriculture, qui prend de plein fouet la concurrence des produits étrangers (céréales américaines et canadiennes, viande australienne et néo-zélandaise), est le secteur le plus durement touché, ce qui accélère l’exode rural. Il faudra plus de vingt ans pour sortir de cette crise qui ne prendra fin qu’en 1896. Emile Zola décrit les conditions de vie de cette période qui verra en réaction la naissance du syndicalisme.

La Grande dépression de 1873 ne se traduit pas par une baisse brutale de la production comme celle de 1929, elle continue au contraire d’augmenter, l’industrie allemande rattrape même son retard sur la France, la dépasse et va jusqu’à se hisser au niveau de l’Angleterre, mais elle parvient à peine à compenser la chute des prix agricoles, d’où la stagnation de l’économie qui aura du mal à inspirer à nouveau confiance suite à des affaires telles que le scandale de Panama en 1889 ou celle de la Barings qui passe à deux doigts de la faillit en 1890 car elle détenait trop de dette argentine et uruguayenne pour faire face au défaut de paiement de ces deux pays; elle ne fut sauvée que grâce à l’intervention d’un consortium organisé sous l’égide du gouverneur de la Banque d’Angleterre. Les politiques mises en place pour remédier au problème vont rapidement devenir une source de tensions internationales qui vont attiser les nationalismes pour aboutir à la première guerre mondiale.

Le remède pire que le mal

Pendant plusieurs années, les états n’interviennent pas du tout pour relancer leurs économies, ce qui pousse les entreprises à se concentrer dans le but de préserver leurs profits. En Allemagne les petites se regroupent pour former des cartels, avec la bénédiction des autorités, tandis qu’aux Etats-Unis, les plus grosses rachètent celles qui sont en difficulté pour former des trusts, ce qui leur permet de se retrouver en situation de quasi-monopole et de dicter leurs prix à la fois aux fournisseurs et aux clients, ce qui fausse la concurrence. Les Etats-Unis commencent à lutter contre ce phénomène dès 1887 avec l’Interstate Commerce Act qui concernait les chemins de fer (ces dernières années, les entreprises de télécommunication ont elles aussi été condamnées pour entente illicite, alors que Microsoft a été un temps poursuivi pour abus de position dominante), puis complété par le Sherman Antitrust Act qui définit le principe du droit de la concurrence pour toute l’industrie, mais visait tout particulièrement la Standard Oil qui imposait son diktat sur le secteur pétrolier grâce à son hégémonie dans les domaines du transport et du raffinage. Pour justifier sa loi, le sénateur Sherman disait : « Si nous refusons qu’un roi gouverne notre pays, nous ne pouvons accepter qu’un roi gouverne notre production, nos transports ou la vente de nos produits. ». Cette législation pousse les pétroliers américains à prospecter hors des Etats-Unis pour assurer leurs profits, ce qui aura pour conséquence de redessiner la carte du Moyen-Orient en fonction des intérêts des compagnies des pays vainqueurs de la grande guerre.

1879 marque un tournant dans l’attitude des gouvernements. A cette date, la France a fait le choix de développer ses infrastructures ferroviaires dans le but de soutenir son industrie sidérurgique et de doter le commerce d’un outil de transport plus efficace qui désenclave les régions les plus reculées. Les industriels investissent massivement pour répondre à la demande intérieure, mais ils négligent le contexte international et ne peuvent amortir rapidement les frais engagés, ce qui les amène à manquer de trésorerie. La bulle ainsi crée finit par éclater en 1882. Cette même année 1879 voit parallèlement le gouvernement français charger son ministre Jules Ferry de mettre l’accent sur l’éducation avec la création d’une Ecole normale féminine et d’une agrégation féminine qui formeront des femmes à l’enseignement, pour aboutir à l’obligation de l’instruction des deux sexes, en 1882, par l’intermédiaire de l’école laïque et gratuite. L’objectif est double. D’une part stimuler l’innovation qui pourra mieux se développer grâce à des ouvriers biens formés, mais aussi mettre les petits français au niveau d’instruction des allemands jugés mieux éduqués lors du conflit de 1870 et ainsi préparer la revanche en leur inculquant par la même occasion la notion de patriotisme.

En 1879, l’Allemagne prend une toute autre décision: le relèvement de ses droits de douane sur les produits agricoles et industriels, connu sous le nom de tarif Bismarck. Il rompt ainsi avec la première expérience de mondialisation qui avait vu le libéralisme économique se développer depuis 1860 avec le traité de libre échange entre la France et la Grande-Bretagne, suivi de nombreux autres traités bilatéraux rendus multilatéraux par la clause de la nation la plus favorisée qui stipule qu’un même produit sera taxé de la même manière sans distinction du pays d’où il est exporté. Le gouvernement allemand érige de ce fait une barrière douanière destinée à sauver son agriculture qui n’est plus compétitive face aux produits du nouveau monde, mais aussi à protéger son industrie alors en pleine expansion. Cela altère bien entendu la concurrence avec les produits étrangers, ce qui va finir par irriter la France qui a de plus en plus de mal à exporter vers ce pays, surtout après 1885 quand le tarif Bismarck sera encore augmenté, alors que son propre marché est de plus en plus envahi par les biens manufacturés allemands. En 1892, le tarif Méline dresse à son tour une barrière douanière pour protéger l’industrie française de cette concurrence déloyale, deux ans après que les Etats-Unis aient adopté un dispositif similaire avec le tarif McKinley. Seule la Grande-Bretagne reste fidèle au libre échange. En réaction à cette fermeture des marchés internationaux, les pays européens à cherchent de nouveaux débouchés pour leurs produits; ce qui relance la colonisation. Pour Jules Ferry, « la politique coloniale est fille de la politique industrielle. ».

En 1878, avec le congrès de Berlin, l’Allemagne accède au statut de grande puissance internationale car elle a su démontrer sa volonté que la situation dans les Balkans ne dégénère pas vers un conflit européen généralisé (seule la Russie, qui s’est vu refuser l’accès direct à la Méditerranée, est déçue par son action et voit d’un mauvais œil son rapprochement avec l’Autriche, ce qui la pousse à déclarer caduque l’entente des trois empereurs et à se rapprocher de la France), aussi se sent-elle en droit de défendre ses intérêts, mais les raisons du changement d’orientation de la politique économique de Bismarck sont d’abord à chercher dans sa politique intérieure.

Après avoir longtemps été allié avec les national-libéraux, le chancelier se rapproche du parti centriste ou Zentrum qu’il a pourtant férocement combattu les années précédentes. Le Zentrum est en effet un parti catholique créé en 1870 qui n’a cessé depuis de gagner des électeurs au détriment des national-libéraux et affaibli le pouvoir de Bismarck au Reichstag. L’homme d’Etat Prussien et protestant voit en ce parti une menace pour l’unité allemande; il voue de plus une haine personnelle toute particulière à Ludwig Windthorst, l’un de ses leaders. Il craint de voir l’autorité de l’état remise en cause par ce parti en raison d’un dogme, l’infaillibilité pontificale, défini en 1870 par le premier concile du Vatican, qui décrète que le pape ne peut se tromper lorsqu’il s’exprime ex cathedra (c’est-à-dire en tant que Docteur suprême de l’Église et en engageant sa pleine autorité apostolique), et ce, en matière de foi et de morale. (la décision de Jules Ferry de rendre l’école laïque intervient dans le même contexte. Il souligne ainsi que l’instruction morale est le domaine réservé de l’Etat. Le motif est lui aussi de l’ordre de la politique interne, il cherche à renforcer l’autorité de la troisième république qui souffrait alors d’un manque de crédibilité.). Bismarck contre-attaque en lançant le Kulturkampf (combat culturel), essentiellement dirigé contre les catholiques allemands installés en Pologne prussienne. S’ensuit une série de lois de plus en plus dures: la loi du 11 mars 1871 décrète que les écoles seront désormais sous le contrôle de l’Etat, celle du 10 décembre 1871 prévoit que les prédicateurs qui critiquent l’Etat seront passibles d’une peine de prison, les jésuites sont expulsés d’Allemagne en juillet 1872, en mai 1873, l’Etat décide de contrôler la formation et la nomination du clergé, le mariage civil devient obligatoire en Prusse en 1874 et le 6 février 1875 dans le reste de l’Empire tandis que les congrégations religieuses sont à leur tour exilées et leurs biens confisqués. Les catholiques n’ont alors plus accès à la fonction publique en Prusse et 1 500 prêtres réfractaires sont déchus de la nationalité allemande et expulsés de leurs paroisses. La situation s’apaise avec la mort de Pie IX en 1878, lorsque son successeur Léon XIII consent à négocier directement avec le chancelier après avoir envoyé une lettre au Kaiser Guillaume Ier qui lui garantit qu’il veillerait à ce que les catholiques soient de respectueux et fidèles sujets de sa Majesté en échange de la magnanimité du souverain à leur égard; à la suite de quoi Falk, l’instigateur du Kulturkampf, se voit poussé à la démission en juillet 1879. C’est à ce moment que Bismarck entreprend son rapprochement avec le Zentrum, les national-libéraux ayant demandé un changement de constitution qui renforce le régime parlementaire, ce qui lui est très défavorable. Fort de sa nouvelle alliance avec le Zentrum, il prend alors ces mesures protectionnistes qui lui assurent le soutien des deux partis conservateurs et marque sa rupture avec les national-libéraux majoritairement opposés au projet. Les lois anti-catholiques ne sont plus que mollement appliquées, la Prusse recommence à verser leur traitement aux prêtres en 1882, les évêques peuvent à nouveau nommer les curés ou bon leur semble en 1883 et finalement les prêtres réfractaires ainsi que les congrégations religieuses sont réhabilités (sauf les jésuites), mais le Kulturkampf ne prendra définitivement fin qu’en 1887.

Après l’apaisement des relations de Bismarck avec les catholiques, une nouvelle catégorie de la population est visée par des lois répressives: les socialistes. En effet, le chancelier estime que la crise économique et ses conséquences sociales sont un facteur qui accroît le risque de révolution dans le pays, aussi désire t-il « mener une guerre d’anéantissement au moyen de la loi, qui toucherait les associations, les rassemblements, la presse socialistes ainsi que la liberté de circulation de leurs membres (par le moyen d’expulsion et d’internement). ». Cette politique vaut à Guillaume Ier d’être la cible d’un attentat. Les lois antisocialistes sont pourtant rejetées au Reichstag à une large majorité. Le chancelier le dissout après une seconde tentative d’attentat contre le Kaiser. Dans ce contexte, les conservateurs remportent l’élection et les national-libéraux finissent par consentir à voter ces lois quelque peu modifiées à leur demande; elle resteront en vigueur jusqu’en 1890.

Le volet répressif qui interdit l’agitation socialiste sans toutefois porter atteinte aux droits des parlementaires de ce parti n’est cependant pas le seul aspect du plan qu’a échafaudé Bismarck. Il espère saper le soutien populaire qu’ils ont en prenant lui-même l’initiative d’instaurer une assurance couvrant les accidents des ouvriers. Elle évolue rapidement pour intégrer une assurance maladie, prévoit également le versement d’une pension d’invalidité dans les cas les plus graves et une retraite pour les plus âgés. Tous les partis se liguent contre cette réforme car il est trop évident que le chancelier, qui parle de socialisme d’Etat à son propos, cherche avant tout à affaiblir leurs pouvoirs parlementaires pour renforcer le sien, aussi subit-il un cuisant échec personnel. Les socialistes de leur côté sont plus unis que jamais car la répression dont ils sont l’objet les a soudés et même poussés à adhérer plus fortement aux thèses communistes et internationalistes de Marx, tandis que la droite fait supprimer toute référence au socialisme d’Etat lorsqu’ils votent les projets d’assurance des accidents et la couverture maladie en 1883. L’Etat n’y joue en effet plus aucun rôle, la gestion de l’assurance accident ayant été confiée au soin des entreprises, ce qui bénéficie avant tout à la droite, tandis que la caisse d’assurance maladie est quant à elle contrôlée directement par les travailleurs, ce qui profite essentiellement à la gauche. L’assurance invalidité et la retraite finiront par être mis en place en 1889 alors que Bismarck ne se fait plus beaucoup d’illusions quant à son avenir politique suite à l’accession au trône de Guillaume II, mais entre temps il aura fait une dernière tentative pour s’imposer, en jouant sur le sentiment nationaliste de ses compatriotes.

En 1885, a l’issue de la conférence de Berlin convoquée à son initiative, Bismarck estime que l’Allemagne est devenue incontournable en Europe après qu’il ait réussi à faire en sorte que la France et la Grande-Bretagne s’entendent sur les modalités du partage de l’Afrique. Il démontre une nouvelle fois sa volonté d’apaiser les tensions internationales et se refuse à lancer l’Allemagne dans la course aux conquêtes coloniales malgré la pression des lobbies industriels auxquels il répond: « Votre carte de l’Afrique est effectivement très belle, mais ma carte de l’Afrique est, elle, située en Europe. La France est à gauche, la Russie à droite et nous nous trouvons au milieu. Ça c’est ma carte de l’Afrique. ». En contrepartie, il doit faire la preuve qu’il défend quand même leurs intérêts, c’est pourquoi il relève une nouvelle fois les tarifs douaniers à cette date, mettant un sérieux coup de frein aux importations. Pour flatter encore plus son électorat conservateur, il intensifie sa politique de germanisation de l’est de la Prusse avec l’expulsion des polonais de la région, et promulgue une loi sur sa colonisation en 1886. (Hitler reprendra plus tard cette politique à son compte dans son concept « d’espace vital » et massacrera les polonais à grande échelle) Il réussit enfin à obtenir la majorité absolue au Reichstag en 1887, après une nouvelle dissolution, bien aidé dans sa campagne par une recrudescence du sentiment revanchard en France.

Depuis la défaite de 1870, l’esprit de revanche existait bien en France, mais il n’était pas aussi développé qu’on pourrait le penser (ou qu’on voudrait nous le faire croire), il était avant tout dominé par le sentiment d’amertume qu’avait laissé l’écrasement de la Commune qui entachait la naissance de la Troisième République. Le gouvernement tente bien de raviver la flamme nationaliste après son rapprochement avec la Russie en reprenant la Marseillaise comme hymne national en 1879, puis en organisant un défilé militaire à Longchamp l’année suivante à l’occasion de la première fête nationale du 14 juillet, pour redorer le blason de l’armée française terriblement terni par les massacres qu’elle a commis lors de la semaine sanglante (de nos jours ce sont ses exactions et la torture pendant la guerre d’Algérie que le gouvernement voudrait nous faire oublier en organisant des funérailles télévisées pour nos soldats tombés sur le théâtre des opérations extérieures, parfois décidées sans l’aval du parlement). Le succès de ces manœuvres reste cependant tout relatif, le peuple étant alors plus préoccupé par les questions sociales soulevées par la crise que par le prestige de son armée. Cela change avec la décision allemande de relever ses tarifs douaniers qui ralentissent les exportations et touchent les ouvriers français de plein fouet, et surtout avec la nomination du général Georges Boulanger au poste de ministre de la guerre grâce à l’intervention de Clémenceau en sa faveur. A ce poste, il mêle habilement nationalisme et socialisme. L’une de ses premières décisions consiste à faire accélérer l’adoption et la mise en service du fusil Lebel, qui dépasse en performance le Mauser allemand de l’époque, prémices d’une course aux armements qui s’intensifiera considérablement une dizaine d’années plus tard et contribuera à mettre fin à la crise au milieu des années 1890 (selon les critères des économistes. La « belle époque » qui suit cette période n’était pas si rose que ça pour les classes populaires et concernait avant tout la bourgeoisie si on en croit Picasso. Pendant que Matisse célébrait la douceur des temps avec un dessin tout en rondeur et une atmosphère bucolique dans « le bonheur de vivre » en 1905-1906, Picasso nous agressait avec ses « demoiselles d’Avignon » et ses lignes anguleuses qui décrivaient la dure vie des prostituées de la même époque. De même, le New Deal de Roosevelt n’est pas parvenu à mettre fin à la crise de 1929; il faut attendre l’effort de guerre pour que le chômage disparaisse enfin. Le marché de l’armement ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui aux Etats-Unis; pour la France, il faudra bien remplacer tous les missiles utilisés en Libye…)

Il se rend populaire parmi la troupe en autorisant le port de la barbe et en réduisant le temps de service militaire, mais aussi dans les rangs de la gauche en rendant ce service obligatoire pour les ecclésiastiques, en excluant de l’armée les héritiers du trône de France, allant même jusqu’à les faire expulser du territoire national, mais surtout parce qu’il réussit à pacifier la crise des mines de Decazeville sans faire tirer un seul coup de feu, il suggère même une possible fraternisation entre la troupe et les mineurs en grève (« À l’heure qu’il est, chaque soldat partage avec un mineur sa soupe et sa ration de pain »). Le défilé du 14 juillet 1886 lui donne l’occasion de mesurer sa popularité parmi la foule, aussi se lance t-il dès septembre dans une tournée des provinces françaises où il tient un discours revanchard à l’égard de l’Empire allemand: « Nous pouvons enfin renoncer à la triste politique défensive ; la France doit désormais suivre hautement la politique offensive ». Bien que le gouvernement Freycinet tombe en décembre 1886, son successeur René Goblet est obligé de confirmer Boulanger à son poste malgré la défection des radicaux dont était Clémenceau. Dès lors, le ministre de la guerre se lance dans une série de provocations envers l’Allemagne: il fait construire des baraquements dans la région de Belfort, interdit l’exportation de chevaux ainsi que la représentation de Lohengrin et d’autres choses encore, mais il initie surtout une campagne d’espionnage à grande échelle, sans en informer le gouvernement. (Le manque de confiance entre le gouvernement et l’état major des armées naît à ce moment là; c’est dans ce contexte que se déroulera l’affaire Dreyfus qui fera vaciller la République quelques années plus tard. La France juive de Drumont connaît un grand succès dès sa publication en 1886). L’Allemagne réagit en rappelant 70 000 réservistes dès février 1887.

Trois mois plus tard, le 20 avril, éclate l’affaire Schnaebelé. Ce commissaire de police d’origine alsacienne en poste en Meurthe-et-Moselle, du côté français de la frontière avec les territoires annexés, est soupçonné par les autorités allemandes de se rendre illégalement de leur côté pour se livrer à des activités d’espionnage, aussi lui tendent-elles un piège pour l’arrêter. Il reçoit une convocation de l’un de ses collègues allemand, le commissaire Gautsch, qui l’invite à se rendre chez lui au prétexte d’un poteau frontière vandalisé. Il est appréhendé par des policiers déguisés en ouvriers agricoles, du côté allemand de la frontière alors qu’il fait les cent pas entre les deux pays en attendant son homologue, mais il leur échappe et n’est rattrapé qu’une fois revenu en territoire français, selon deux témoins qui travaillaient dans les champs non loin de là. Schnaebelé se retrouve prisonnier en Allemagne et menacé d’être traduit devant une cour martiale pour avoir franchi illégalement la frontière. René Goblet est mis au courant le jour même et propose d’envoyer un ultimatum aux autorités allemandes lors du conseil des ministres du 23. Boulanger le soutien bien entendu et se déclare prêt à décréter la mobilisation générale. Cependant le président de la République, Jules Grévy, et le ministre des affaires étrangères, Emile Flourens, sont beaucoup moins enthousiastes à l’idée d’un nouveau conflit et ils détectent immédiatement un vice de procédure dans l’action allemande, bien qu’ils suspectent fortement que le commissaire français ait pu se livrer à l’espionnage en d’autres circonstances. En effet, la convocation par Gautsch a été retrouvée sur le bureau de Schnaebelé et elle a valeur de sauf conduit en droit international, peu importe alors de quel côté de la frontière a eu lieu l’interpellation, elle est de toute façon illégale car il disposait de toutes les autorisations nécessaires pour la traverser cette fois-ci. Le gouvernement se contente donc de le faire remarquer aux diplomates allemands et demandent innocemment des explications. Bismarck ne souhaite pas lui non plus un conflit avec la France à ce moment là, pas plus qu’il ne souhaite se mettre la Russie à dos alors qu’il désire remettre au goût du jour l’entente des trois empereurs (ébranlée en 1875 lorsque l’Allemagne a menacé la France d’une guerre préventive suite à la réorganisation de son armée, puis abandonnée en 1878) avec le traité de réassurance qui sera signé l’année suivante. Il se rend parfaitement compte de la bévue grossière de ses services qui pourrait rejeter sur lui la responsabilité d’une guerre, aussi ne s’offusque t-il pas de la demande française et ne répond pas en termes outrageants comme il l’avait fait au temps de la dépêche d’Ems, mais classe l’affaire sans suite par une note qualifiée d’acrimonieuse par la diplomatie allemande et renvoie Schnaebelé dans ses foyers sans lui intenter de procès. (Aujourd’hui ce sont les Chinois qui sont accusés à tout bout de champ d’espionnage, même quand ils n’y sont strictement pour rien comme dans le cas de l’affaire Renault. Cela ne laisse rien augurer de bon.)

Après cette affaire qui a démontré le danger de sa politique à la fois pour le régime et la paix, Boulanger perd tous ses soutiens parmi les républicains, en particulier les radicaux comme Clémenceau, d’autant plus qu’elle a permis de découvrir qu’un véritable réseau d’espionnage, déjà armé par le ministre en prévision d’une guerre imminente, venait d’être démantelé en Alsace-Moselle par les autorités allemandes alors que le gouvernement français ignorait tout de son existence. Cela aurait constitué un casus belli incontestable en droit international si le chancelier avait décidé de porter l’affaire sur la place publique. Le gouvernement Goblet tombe le 17 mai 1887 à cause d’une question budgétaire, ce qui soulage considérablement les parlementaires. Boulanger n’est pas reconduit dans ses fonctions. Il reste pourtant populaire; un parti qui regroupe des mécontents du régime parlementaire de tous bords, radicaux, blanquistes, monarchistes et bonapartistes se crée autour de sa personne. Il est élu député de Paris en juillet 1888, mais renonce au coup d’état auquel il est poussé par ses supporters fin janvier 1889. Poursuivi pour complot contre la sécurité intérieure en avril, il s’exile en Belgique où il se suicide en 1891 après la mort de sa maîtresse. Le passage de Boulanger aura donné naissance à la fois au nationalisme et au socialisme moderne, qui deviennent tous deux incontournables à partir de ce moment.

Si la guerre n’a pas éclaté lors de l’affaire Schnaebelé, c’est grâce à la bonne volonté des dirigeants des deux pays, mais aussi et surtout parce qu’ils n’étaient pas encore prêts, ils ne disposaient ni du matériel ni des alliances qui leur aurait permis d’envisager la victoire. Ils vont par la suite s’employer activement à résoudre ce problème. La France se rapproche encore de la Russie, tout d’abord économiquement avec l’émission du premier emprunt russe en 1888, puis militairement avec l’alliance franco-russe de 1893. Elle se lance alors complètement dans la course aux armements avec entre autres le fameux canon de 75. De son côté, l’Allemagne de Guillaume II abandonne la Realpolitik de Bismarck, après son éviction en 1890, pour se lancer dans la Weltpolitik, beaucoup plus agressive, qui vise à doter le pays d’un empire colonial proportionnel à sa puissance industrielle. La troisième triplice qui l’associe à l’Autriche-Hongrie et à l’Italie est signée en mai 1891, puis en 1897, l’Empire décide de se doter d’une flotte capable de rivaliser avec celle de la Grande-Bretagne avec le plan Tirpitz, ce qui incite cette dernière à moderniser à son tour sa flotte à partir de 1899 avec les dreadnoughts et à se rapprocher de la France pour aboutir à l’entente cordiale de 1904, puis à régler ses différends avec la Russie par la convention anglo-russe de 1907, suite à une tentative de Berlin de se rapprocher de Moscou. L’envoi d’une canonnière allemande à Agadir en 1911 finira de souder la triple entente. Désormais il ne suffit plus que d’une étincelle pour que la situation dégénère. Elle jaillira à Sarajevo le 28 juin 1914 avec l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.

Tout cela se serait passé différemment sans la grande dépression de 1873. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation aussi complexe que celle de cette époque: les innovations de la période précédente (essentiellement l’informatique qui s’est développée avec le lancement de la course à la lune) ne suffisent plus à assurer une croissance suffisante, tandis que les nouvelles technologies ne sont pas encore au point (nanotechnologies telle que les nanotubes de carbone, énergies « vertes », robotiquejusqu’à 70% des emplois pourraient disparaître dans les 30 ans à venir grâce ou à cause des robots, la réindustrialisation de l’Europe n’est donc qu’une douce illusion car elle ne fournira pas pour autant du travail, ce qui nous obligera à remettre en cause notre modèle de partage de la richesse, à inventer une nouvelle forme de civilisation.). La guerre, ou sa préparation, ont toujours été un bon moyen pour accélérer leur développement et relancer l’économie, car son principal inconvénient est qu’elle a besoin de grands espaces vierges pour s’épanouir pleinement. Soit elle réussit à en inventer, soit elle détruit ce qui existe pour le remplacer; la guerre lui permet de faire les deux en même temps. Saurons nous nous en passer cette fois-ci?