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L’arrivée du Messie

En cette période où l’engouement médiatique autour de l’élection du nouveau Pape est tel qu’il tend à nous faire croire que l’église chrétienne est une institution qui n’a pas bougé depuis 2 000 ans, sans tenir compte du fait que sa séparation formelle avec le judaïsme ne date que du quatrième siècle, ni de celui qu’elle s’est avant tout développée dans la partie orientale de l’empire romain et non pas à Rome qui est d’ailleurs resté un patriarcat sans plus de pouvoir que ceux d’Antioche, Jérusalem, Alexandrie et Constantinople jusqu’à sa séparation définitive avec ces derniers par le schisme de 1054 (ce sont donc plutôt eux qui représentent les plus vieilles institutions en activité. Les « experts » qui ont tenu l’antenne pendant des plombes auraient bien eu le temps de l’expliquer, à moins qu’ils n’aient eu peur que cela perturbe le spectateur de base, trop bête pour comprendre ces subtilités, ou que cela ternisse le caractère « historique » de l’événement), il ne me semble pas inutile de revenir sur le contexte qui a favorisé l’émergence de cette nouvelle religion. Au moins trois facteurs ont contribué à son apparition : la domination grecque après les conquêtes d’Alexandre le Grand, l’avènement de l’Empire romain et les dissensions entre les différents courants du judaïsme qui ont conduit à la guerre civile.

La période grecque

Lorsqu’en 332 av-JC, Alexandre le Grand s’en empare, la Judée est une province de l’empire perse achéménide depuis deux siècles. Elle a été fondée par les exilés juifs de retour de Babylone qui la dirigent, avec à sa tête un Grand Prêtre, ancêtre du Pape chrétien, à la différence que la transmission de la fonction est héréditaire, et un gouverneur, chargé du maintien de l’ordre et de la collecte du tribut, souvent juif lui aussi, bien que nommé par l’administration perse. C’est à cette période que le monothéisme a pris son essor dans la région, sans doute sous l’influence de la rencontre des anciens exilés avec les zoroastriens de Babylone (que les musulmans reconnaîtront comme étant des gens du Livre lors de leur conquête, 900 ans plus tard), associé à la mise en forme définitive du Tanakh (acronyme de Torah, Nevi’im et Ketouvim) qui se transmettaient auparavant essentiellement par l’oral (voir L’exil à Babylone et De l’apport génétique du zoroastrisme aux mutations religieuses de l’antiquité). Cette province n’a pas d’importance particulière au sein de l’empire, sauf à partir du moment où elle devient la frontière avec l’Egypte, siège de plusieurs soulèvements qui forcent les Perses à y resserrer leur emprise.

Alexandre continue à pratiquer cette politique de tolérance religieuse, mais nomme un gouverneur grec. A sa mort neuf ans plus tard, l’unité de l’Empire ne tarde pas à voler en éclats et ses généraux s’affrontent dans ce qu’on a appelé la guerre des diadoques. La Syrie se retrouve alors au centre du conflit qui oppose les Séleucides, qui ont pris le contrôle de la Perse, aux Lagides, qui règnent à présent sur l’Egypte. Elle sera l’enjeu de pas moins de six guerres qui s’étaleront sur plus d’un siècle. Il convient donc pour les Grecs des deux bords de ménager le peuple juif pour l’amadouer autant que possible. C’est dans ce contexte que le souverain lagide, Ptolémée II, homme ouvert d’esprit qui avait l’air de s’intéresser sincèrement aux cultures des peuples soumis (ce sera le seul à parler leurs langues, avec Cléopâtre VII), ordonne, vers 270 av-JC, la traduction du Tanakh de l’hébreu en grec par 6 membres différents de chacune des douze tribus d’Israël. Le Grand prêtre Eléazar aurait accepté ce travail à condition que le Pharaon libère les Juifs réduits en esclavage par son père. La légende prétend que les 72 savants, qui travaillaient chacun de leur côté, auraient tous donnés la même version au mot près des livres sacrés grâce à l’inspiration de l’Eternel. En vertu de ce miracle, Flavius Josèphe attribuera à l’ouvrage le nom qui lui est resté, la Septante (soixante-dix), en hommage au nombre arrondi de ses traducteurs. Ptolémée II montre ainsi toute sa considération pour la culture hébraïque, à la grande joie de l’importante colonie juive d’Alexandrie qui peuple deux de ces cinq quartiers. Elle obtient un meilleur statut que les autochtones égyptiens, quant à eux taillables et corvéables à merci.

De ce fait, une partie des Grecs commence à s’ intéresser à cette religion qui s’accordait mieux que le polythéisme aux philosophies de Platon et d’Aristote, leur point commun étant d’avoir adapté chacune à leur culture la sagesse trouvée dans les écrits perses, mais encore d’intégrer plus efficacement les divinités locales dans une culture commune qu’en les identifiant avec des dieux du panthéon grec, en affirmant que toutes ces incarnations n’étaient en fait que les différents visages d’une seule et même entité : le Dieu unique au cent noms qu’il est interdit de prononcer. Certains se mettent alors à suivre les préceptes de la Loi hébraïque, sans toutefois aller jusqu’à la conversion, essentiellement refroidis par la perspective d’avoir à subir la circoncision à l’âge adulte (les femmes n’avaient pas voix au chapitre, pas plus en matière religieuse que sur aucun des autres aspects de la vie sociale), mais ils étaient quand même reconnus par les Juifs sous le nom de « craignant-Dieu » comme plus proches d’eux que les goyim ou gentils. Les premières communautés chrétiennes iront largement puiser dans ce vivier, lorsque la conversion sera rendue plus accessible par la simple immersion dans l’eau qu’est le baptême.

Cela n’empêche toutefois pas les Séleucides d’imposer finalement leur domination sur la Judée en 198 av JC. Ces derniers accordent eux aussi des privilèges au peuple juif qui permettent l’essor économique de la région et convainc d’autres exilés de rentre de Babylone. Antiochos III va jusqu’à exonérer totalement Jérusalem de tribut pendant trois ans entre 193 et 190 av-JC. Cela change cependant lorsqu’il est défait par les Romains à Magnésie en 189 av-JC. Il est alors contraint de signer la paix d’Apamée qui, outre les pertes territoriales en Anatolie, l’oblige à verser une indemnité de guerre s’élevant à la somme astronomique de 12 000 talents d’argent (1 talent = 25,86 kg. Elle alimente en partie les caisses des Scipions qui concentrent pour la première fois tous les pouvoirs à Rome par l’intermédiaire de Scipion l’Africain ; un exemple qui inspirera ceux qui conduiront la République à sa chute. Les Romains refuseront obstinément d’effacer cette ardoise jusqu’à son paiement intégral. Se servir de la dette comme d’un instrument d’affaiblissement et de domination ne date pas d’hier). Pour réunir ces fonds, il entreprend de piller les temples consacrés aux divinités perses, mais il meurt à Elymaïs au cours d’une de ces tentatives. Son successeur et fils, Séleucos IV, qui a hérité de la dette, en vient à convoiter le trésor du temple de Jérusalem où Onias III est soupçonné d’abriter le fortune d’un opposant pro-lagide, Hyrcan le Tobiade, suite à sa dénonciation par Simon le Benjamite qui s’est vu refusé une charge importante par le Grand prêtre parce qu’il n’appartient pas à la lignée d’Aaron, seule habilitée à exercer les plus hautes fonctions.

Séleucos charge son général Héliodore de mener l’enquête et de confisquer l’argent. Mais ce dernier revient les mains vides, empoisonne le roi et tente de monter sur le trône à sa place. Peut être a-t-il détourné l’argent à son profit ou plus probablement a-t-il trouvé un terrain d’entente avec Onias et Hyrcan qui avaient tout intérêt à déstabiliser le régime séleucide, toujours est-il qu’il s’est retrouvé suffisamment riche pour soudoyer une partie de l’armée et s’assurer de sa fidélité. Cependant, Antiochos IV, frère de Séleucos, rentré de Rome après y avoir été gardé en otage avant d’être échangé avec le fils de Séleucos, fait exécuter Héliodore et succède à son aîné en lieu et place de son jeune neveu Démétrios Ier, héritier légitime que les Romains préfèrent garder autant pour le protéger de son oncle que pour faire son éducation et le gagner à leur cause. Antiochos se laisse alors convaincre de remplacer le pro-lagide Onias par son frère Jason, quant à lui pro-séleucide comme feu son père, au poste de Grand prêtre. Jason a tout bonnement acheté la charge. Il demande à Antiochos l’autorisation de transformer Jérusalem en polis grecque et lui promet d’augmenter le tribut versé par la Judée, ainsi qu’une contribution supplémentaire qu’il compte certainement prendre à Hyrcan le Tobiade. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’hellénisation de Jérusalem est plutôt bien accueillie par une partie non négligeable de la population juive qui a tiré profit de l’essor économique impulsé par les grecs, jusqu’à former ce que nous appellerions de nos jours une bourgeoisie ou une classe moyenne qui, grâce à l’acquisition du statut de citoyen, y voit l’opportunité d’accéder aux postes de pouvoir dont elle était exclue faute de pouvoir attester du bon ancêtre.

Ceux là envoient volontiers leurs fils à l’éphébéion pour qu’ils y suivent une des études supérieures et se rendent avec enthousiasme au gymnase, lieu où, nus et huilés comme le veut la règle, se rencontrent les membres de la bonne société pour s’entraîner et suivre des conférences, mais aussi nouer des liens favorables aux affaires, à l’image des clubs anglais, de la franc-maçonnerie, ou encore des think tanks. Tout cela sans qu’ils ne renient pour autant les préceptes essentiels de la Loi mosaïque, ni ne remettent en cause les institutions politiques. Certains vont cependant trop loin. Ils masquent leur circoncision par des artifices et refusent que leurs fils subissent l’ablation rituelle du prépuce. Ils s’attirent ainsi la colère des Juifs traditionalistes qui voient d’un très mauvais œil cette évolution de la société et se servent de ce prétexte pour obtenir le soutien du bas peuple qui grogne, écrasé d’impôts. Ils ne remportent toutefois pas le succès escompté, du moins dans un premier temps. Ce sont les ambitions de Ménélas, parent de Jason, encore plus fervent partisan de l’hellénisation qui vont mettre le feu aux poudres. Il va voir Antiochos en 172 av-JC et se livre à la surenchère. Le roi, qui a non seulement besoin d’argent pour rembourser les Romains, mais aussi pour financer la campagne contre l’Egypte qu’il projette de mener, accepte de le nommer Grand prêtre. Son frère, Lysimaque commet l’irréparable en 170 av-JC, lorsqu’il vole des vaisseaux sacrés au Temple. Des émeutes éclatent. Lysimaque est pris et tué au cours de l’une d’elles, tandis que Ménélas est traîné en justice devant Antiochos qui paie pour le faire libérer au lieu de le punir. A son retour, il fait assassiner Onias, provoquant la guerre civile avec les partisans de Jason. Victime de ces rivalités, le peuple souffre et s’agite de plus en plus. Ménélas est obligé de faire appel aux troupes séleucides pour s’interposer entre les deux factions et Jason est forcé à l’exil. Le désordre ne cesse pourtant pas complètement et va même en s’amplifiant.

Antiochos, jusque là plus préoccupé par sa campagne égyptienne (où il a d’ailleurs remporté la victoire, mais s’est vu contraint par les Romains de renoncer à ses conquêtes une fois arrivé devant Alexandrie), revient pour tenter de mettre un terme aux troubles en Judée en 168 av-JC. Il ne saisi cependant pas très bien les enjeux. Il pense qu’il lui suffira de déposer Ménélas et de rappeler Jason pour ramener le calme, ce qu’il fait. Mais le vent de révolte continue de souffler. On lui explique alors que le différend ne porte pas tant sur la personnalité du Grand prêtre que sur l’interprétation de la Loi des hellénisants. Le roi prend à ce moment une décision radicale : si c’est la Loi qui pose problème, il n’y a qu’à abolir la Loi. Par conséquent, il pille le Temple qu’il consacre à un autre dieu sémitique, Baal (Zeus selon d’autres, mais il serait étonnant qu’Antiochos ait pu être aussi stupide), et détruit les murailles de la ville. Cela reste sans effet, aussi interdit-il toutes les pratiques religieuses juives l’année suivante, l’observation du Shabbat devient par exemple passible de mort. Son polythéisme ne lui permet pas de comprendre à quel point le culte de Yaweh est fondamental pour l’identité de ce peuple, ce qui lui vaut d’apparaître comme une figure de l’antéchrist dans les saintes écritures. Mal lui en prend, car le mouvement de la population jusque là diffus se trouve un chef en la personne de Mattathias, lorsque ce dernier refuse de sacrifier au dieu païen, tue l’officier grec qui voulait l’y obliger, ainsi qu’un Juif qui avait obéi à l’injonction et s’enfuit avec ses fils dans la montagne d’où il organise la rébellion qui commence une guérilla dirigée tout autant contre les séleucides que contre ses coreligionnaires trop hellénisés. C’est le début de la révolte des Maccabées.

La révolte des Maccabées

Elle remporte plusieurs victoires au cours des années 166-165 av-JC qui entraînent le retrait momentané des troupes séleucides à Antioche et lui permettent de s’installer à Jérusalem, bien que la garnison grecque continue d’occuper la citadelle, l’Acra, ainsi que de rendre le Temple au culte de Yaweh (événement célébré par la fête de Hanoucca), mais elle profite surtout de la déliquescence de l’état séleucide qui s’engage à la mort d’Antiochos IV à l’automne 164 av-JC (alors qu’il venait de lancer une tentative de réconciliation au printemps en levant l’interdiction de la religion juive et en promettant l’amnistie aux rebelles qui regagneraient leurs foyers), ce qui provoque l’affrontement de deux de ses généraux qui se disputent la régence, Antiochos V qui a succédé à son père n’étant âgé que de neuf ans, puis de l’intervention diplomatique des Romains, qui se prononcent non seulement en faveur des Juifs, mais libèrent Démétrios Ier, qui revient et assassine son jeune cousin avant de monter sur le trône, et enfin de l’offensive parthe à l’ouest de l’empire Séleucide, pour conduire la Judée vers l’indépendance.

Cela ne va pas sans mal. Les Maccabées remportent de nouvelles victoires, mais ils subissent aussi des défaites et déplorent des pertes. Ainsi, Eléazar frère de Judas, qui a succédé à son père Mattathias, mort de maladie en 166 av-JC, est tué en 162 av-JC. La révolte baisse toutefois d’intensité cette même année, après que Ménélas ait été exécuté et Alcime, certes hellénisé mais beaucoup plus modéré, est désigné par Antiochos V pour lui succéder. Cette nomination est favorablement accueillie par la population, mais Alcime s’illustre rapidement par sa cruauté. Il est chassé du poste de Grand prêtre moins d’un an après y avoir accédé. Il ne renonce cependant pas, mais fait appel à Démétrios, monté sur le trône entre temps, qui lui envoie le gouverneur de Syrie, Bacchidès avec une armée et le rétablit dans sa fonction. Pensant qu’il a stabilisé la situation, Bacchidès quitte la Judée à l’hiver 161-160 av-JC. Mais Alcime continue de régner par la terreur, ce qui pousse les Juifs hellénisants les plus modérés à se rapprocher de Judas. Les deux factions trouvent alors un accord et Simon, un autre des frères Maccabée, bat Alcime qui est forcé de se réfugier en Syrie. Il revient avec une nouvelle armée, menée par Nicanor. Elle subit aussi la défaite, Nicanor est même tué dans la bataille. Bacchidès reprend alors les choses en main et s’impose à la bataille d’Elasa au cours de laquelle Judas trouve la mort ; son frère Jonathan lui succède. Ce dernier est contraint de se réfugier dans le désert, tandis qu’Alcime, qui bénéficie cette fois-ci de la protection d’une importante garnison, est à nouveau maître de Jérusalem. Il meurt quelques mois plus tard, victime d’une paralysie, en 159 av-JC. Personne n’est nommé pour le remplacer.

Jonathan et ses partisans regagnent petit à petit du terrain, tant et si bien que Bacchidès est forcé d’intervenir à nouveau en 157 av-JC. Mais il ne parvient pas à prendre la forteresse de Bethbasi où le rebelles se sont retranchés. Pour sortir de cette impasse, les deux partis s’accordent, officiellement ou tacitement, pour établir une trêve. Les choses ne semblent plus évoluer significativement jusqu’en 152 av-JC, sans doute pour éviter une intervention de Rome, avec qui Jonathan a conclu une alliance. A ce moment, la guerre civile éclate entre Démétrios II et Alexandre Balas, un usurpateur qui revendique le pouvoir avec le soutien du souverain lagide égyptien, Ptolémée VI, qui doit aux Romains d’avoir retrouvé son trône. Jonathan est d’abord sollicité par Démétrios. Pour s’assurer de sa fidélité alors qu’il est obligé de retirer ses troupes de Judée pour faire face à la menace, il permet à Jonathan de recruter une armée et de s’installer à Jérusalem. Mais Alexandre Balas lui fait une offre encore plus avantageuse : il lui accorde le titre de Grand prêtre, ainsi que ceux de gouverneur civil et militaire. Dès lors, on peut considérer que la Judée a acquis son indépendance de fait. Alexandre Balas finit par réussir à tuer Démétrios Ier et à prendre sa place en 150 av-JC. L’Empire séleucide n’a cependant pas résisté à cette période d’anarchie. Il a volé en éclats avec la proclamation d’indépendance de l’Atropatène, de la Médie, de l’Elymaïde et de la Perse qui ne tardent pas à être envahies par les armées parthes du roi Mithridate Ier. Incapable de rétablir l’unité, Alexandre Balas perd le soutien de l’Egypte qui lui préfère à présent Démétrios II, fils de Démétrios Ier. Pour sceller l’alliance, il épouse la fille du pharaon lagide, Cléopâtre Théa, jusque là mariée avec Alexandre Balas.

Jonathan reste quant à lui fidèle à Alexandre Balas, en 147 av-JC, il bat même Apollonios, un lieutenant de Démétrios II, et se voit attribuer le territoire d’Eqrôn en récompense pour le service rendu. Cela n’empêche pas Démétrios II d’éliminer Alexandre Balas et de monter sur le trône en 145 av-JC. Les troubles ne cessent pas pour autant, Diodote Tryphon, continue la lutte au nom d’Antiochos VI, fils d’Alexandre Balas et de Cléopâtre Théa âgé de deux ans. De son côté, Jonathan tente de s’emparer de la citadelle de Jérusalem dont il fait le siège. Dénoncé auprès de Démétrios II, il se rend à Ptolémaïs (Acre) pour négocier avec le nouveau roi. Il se voit confirmé comme Grand prêtre et obtient même une exonération de tribut pour la Judée, ainsi que l’attribution de nouveaux territoires qui doublent presque l’étendue de surface sous son autorité. Il réprime alors l’insurrection des partisans de Tryphon. Il change encore une fois son fusil d’épaule après le départ de Démétrios pour sa guerre contre les Parthes et l’entrée de Tryphon à Antioche où il fait couronner Antiochos VI. Tryphon le confirme dans sa charge, entérine son pouvoir sur les territoires promis par Démétrios et nomme son frère Simon stratège de la côte phénico-philistine. Jonathan prend alors la tête d’une armée séleucide qui soumet Ashkelon et Gaza, puis bat des soutiens de Démétrios en Judée, avant d’en faire autant avec des Arabes zabadéens et de se rendre maître de Damas. Tryphon se méfie cependant de son nouvel allié. Il le convainc de venir le rencontrer à Ptolémaïs où il massacre sa garde et fait Jonathan prisonnier. Simon se fait aussitôt désigner chef de Jérusalem et va attendre Tryphon dans la plaine avec son armée. Ce dernier prétend qu’il a procédé à l’arrestation de Jonathan parce qu’il refusait de payer le tribut, et réclame 100 talents d’argent et les deux fils de Jonathan en échange de sa libération. Il obtient sa rançon, mais manque à sa parole. Il tente ensuite une expédition pour s’emparer de Jérusalem, mais renonce en raison du mauvais temps et de la présence de Simon. Jonathan est exécuté peu après, en 143 av-JC. Par conséquent, Simon revient vers Démétrios à qui il demande l’autonomie de la Judée (ce qui ne veut pas dire l’indépendance, qu’aucun souverain séleucide, réclamant tous le paiement du tribut, ne reconnaîtra jamais). Le roi séleucide la lui accorde, fait retirer ses troupes de la citadelle de Jérusalem, ce qui conduit Simon à se faire proclamer Grand prêtre, stratège et ethnarque à titre héréditaire en 140 av JC. Cela signe le véritable acte de naissance de l’Etat hasmonéen. C’est la dernière fois où les Juifs ont bénéficié d’un territoire à eux, avant la création d’Israël en 1948 (à l’exception notable du cas des Khazars, tribu turque sans aucun lien avec les hébreux, qui se seraient quant à eux convertis au judaïsme de leur propre initiative au courant du huitième siècle de notre ère pour éviter de tomber sous la coupe des chrétiens de l’Empire byzantin d’un côté ou sous celle des musulmans du Califat de Bagdad de l’autre ; leur territoire se trouvant à la frontière entre ses deux grandes puissances de l’époque, dans le Caucase, entre Mer Noire et Caspienne. Leur passage à une religion du Livre, ainsi que leur position stratégique leur assurait la bienveillance relative de ces deux entités, comme ils protégeaient d’une part les chrétiens d’une invasion musulmane par voie de terre et empêchaient d’autre part les Rhus -que nous appelons Vikings- de venir faire des razzias chez les musulmans. Il se pourrait bien que la plupart des Juifs ashkénazes soient les descendants de ce peuple dont on perd la trace au milieu du 13ème siècle).

Le royaume hasmonéen

En 134 av-JC, Simon et deux de ses fils sont assassinés par son gendre, Ptolémée, sans doute à l’instigation d’Antiochos VII (frère de Démetrios II, parvenu sur le trône séleucide après que Cléopâtre Théa, outrée d’avoir appris que Démétrios s’était marié en captivité avec la fille de Mithridate, Rhodogune, l’ait épousé en 138 av-JC). Ptolémée est cependant battu par Jean Hyrcan Ier, qui succède à son père grâce au soutien de l’armée. Antiochos VII parvient quand même à s’emparer de Jérusalem trois ans plus tard, ce qui oblige Hyrcan à se soumettre, à payer le tribut, à fournir des otages, ainsi que des troupes qui participent à la guerre contre les Parthes. Antiochos est tué au cours de cette campagne, en 129 av-JC et Démétrios II, libéré, retrouve sa place pour un temps avant d’être assassiné par Cléopâtre Théa en 125 av-JC, alors qu’il tentait de fuir l’avancée des troupes d’Alexandre Zabinas, un nouvel usurpateur soutenu par le souverain lagide, Ptolémée VIII. Hyrcan profite de cette période de troubles, non seulement pour reprendre son indépendance dès 129 av-JC, mais encore pour pour agrandir son territoire. Il conquiert tout d’abord une partie de la Tansjordanie en 128 av-JC, puis l’Idumée et la Samarie en 125 av-JC. Il se retrouve alors à la tête d’un état où le judaïsme n’est pas la religion de la majorité de la population.

Le Grand prêtre choisit la conversion comme solution. Si les habitants de Transjordanie et de Samarie le font de leur plein gré, ceux-ci pratiquant déjà la circoncision, le shabbat et reconnaissant la Torah (le Pentateuque) comme livre sacré, mais pas le Talmud, ni la suprématie du Temple de Jérusalem, comme ils ont été exclus de sa reconstruction au retour de l’exil à Babylone, ce qui fait qu’ils étaient considérés comme païens par la Judée (le schisme entre le royaume de Juda et celui d’Israël -la Samarie- remonterait au roi Salomon selon la Bible, mais aucune donnée archéologique fiable ne permet de confirmer qu’il ait vraiment existé, ni que le deux royaumes aient réellement formé une entité unique), les Iduméens sont convertis de force, ceux qui refusent d’abandonner le culte de leur dieu national, Qos, sont expulsés du pays et vont s’installer dans la vallée du Nil. Sa politique change donc radicalement de la tolérance religieuse prônée par les Grecs ; le Temple des Iduméens sera détruit en 108 av-JC. Cela provoque un regain de tension dans la société juive qui se divise une nouvelle fois en deux partis antagonistes, les pharisiens, issus de la classe moyenne, plutôt favorables à une séparation des pouvoirs politiques et religieux, et sadducéens, représentants de la classe sacerdotale pour qui ils sont absolument indissociables. Le tout exacerbé par la pression fiscale nécessaire au financement des guerres.

La mort d’Hyrcan, en 104 av-JC, n’arrange pas les choses, au contraire, la maladie du pouvoir qui ronge les dynasties séleucides et lagides gagne les Hasmonéens. Son fils et successeur, Aristobule, prend le titre des rois grecs, basileus, fait exécuter l’un de ses frères, Antigone, et met les autres en prison, ainsi que sa mère qu’il laisse alors mourir de faim. Dès lors, il ne serait pas étonnant qu’une partie de la population, en l’occurrence les esséniens, ait commencé à craindre qu’une punition divine vienne s’abattre sur elle pour ces péchés et prié pour la venue d’un homme providentiel à même de rétablir l’harmonie. Aristobule meurt un an seulement après être entré en fonction (de mort naturelle?), non sans avoir conquis et judaïsé la Galilée. Sa femme, Salomé Alexandra, parvient néanmoins à calmer le jeu. Elle fait libérer les frères d’Hyrcan, puis épouse l’un d’eux, Alexandre Jonathan ou Jannée, qui devient par conséquent chef de l’Etat hasmonéen. Le règne de ce dernier est marqué par la poursuite des conquêtes, mais aussi par la répression féroce du mouvement d’opposition conduit par les pharisiens.

Quand Jannée attaque Ptolémaïs (Acre) avec son armée supplée par des mercenaires, la ville appel à son secours Ptolémée IX, le souverain lagide déposé par sa mère Cléopâtre III après qu’il ait tenté de l’assassiner, alors en exil, qui voit là l’opportunité de se constituer un fief qui lui permettra de retrouver les forces nécessaires pour affronter son frère Ptolémée X qui l’a remplacé sur le trône d’Egypte (le parallèle avec l’action que mènera Jules César une quarantaine d’année plus tard pour évincer son rival Pompée est assez frappant. Il prétendra répondre à la demande des tribus gauloises menacées par l’invasion des hordes germaines pour imposer sa domination sur toute la région et accroître sa puissance avant de se lancer à la conquête du pouvoir à Rome. Les divisions au sein de la société gauloise devaient beaucoup ressembler à celles qui rongeaient le Moyen-Orient. Compte tenu des technologies de l’époque, on peut considérer que la crise économique, politique et morale était aussi mondiale que celle qui nous frappe de nos jours). Cette intervention force Jannée à reculer de plus en plus en Galilée avant d’être battu sur les bords du Jourdain. Il joue alors la carte politique, fait appel à Cléopâtre III, qui contraint son fils indigne à se retirer à Chypre en 102 av-JC. Jannée se tourne ensuite vers la Jordanie où il remporte plusieurs succès avant de subir un gros revers, au cours duquel une grande partie de son armée est exterminée, qui lui fait perdre tout le terrain gagné. Cela ne refroidit pas pour autant ses ardeurs guerrières. Il reprend l’offensive le long de la côte philistine, s’empare de Rafah, descend plus au sud jusqu’à Rhinocolure, puis revient au nord, à Anthédon. Gaza se trouve alors encerclée. Elle tombe en 96 av JC, après un siège d’un an. Irrité par cette résistance obstinée, Jannée massacre une partie de la population.

Cette même année, le mécontentement des pharisiens éclate au grand jour. Ils prennent pour prétexte une bévue du Grand prêtre lors d’un rituel de la fête de Souccot pour contester sa légitimité à la charge sacerdotale suprême. Des émeutes éclatent à Jérusalem. Jannée les réprime sans pitié ; 6 000 personnes y auraient alors perdu la vie. La révolte continue cependant à couver. Il repart cependant sans plus attendre pour la Transjordanie où il compte prendre sa revanche. Il soumet le pays de Galaad et fait raser Amathonte, mais il reperd tout alors qu’il se dirige vers le plateau du Golan, où le roi des Nabatéens, Obodas Ier, parvient à le prendre en embuscade dans une gorge profonde où son armée est totalement anéantie. Il réussit quant à lui à s’en échapper et à retourner à Jérusalem. Ce nouvel échec calme ses ardeurs guerrières pour un temps.

En 88 av-JC, il propose aux pharisiens de négocier pour reconstituer ses forces. Ces derniers refusent catégoriquement la proposition, ils s’allient au contraire avec le séleucide Démétrios III. La coalition bat Jannée aux environs de Sichem, mais peu après, les 6 000 pharisiens quittent l’armée de Démétrios qui rentre aussitôt en Syrie. Ce retrait permet à Jannée de poursuivre les traîtres et de les prendre à Bémésélis. Huit cents d’entre eux sont ramenés enchaînés à Jérusalem, puis crucifiés pendant que leurs femmes et leurs enfants sont égorgés sous leurs yeux, alors que Jannée participe à un banquet en assistant au spectacle. Suite à cette horreur sans nom, huit mille opposants s’enfuient du pays.

En 84 av-JC, Jannée échoue dans sa tentative d’empêcher le passage en Judée de l’armée du successeur de Démétrios, Antiochos XII, qui part en campagne contre Arétas III, roi des Nabatéens tout juste monté sur le trône. Arétas remporte une victoire au cours de laquelle Antiochos est tué, mettant fin à l’empire séleucide. Puis il lance une campagne contre la Judée et bat Jannée près d’Adida. L’installation d’Arétas à Damas sert plutôt Jannée. Elle lui permet de brandir le spectre de l’invasion et de la perte de souveraineté que les divisions internes pourraient favoriser, et de prôner l’union nationale pour faire face à ce danger. Il repart l’année suivante pour sécuriser la frontière, occupe Gerash, puis s’empare de la Décapole et du Golan. Le conflit avec les Nabatéens dure jusqu’à la fin de sa vie en 76 av-JC où il succombe à la maladie lors du siège de Ragaba. Mais juste avant cela, il reconnaît que l’aide des pharisiens lui a été précieuse dans la défense du pays, leur permet d’entrer au Conseil et opère à une séparation de fait des pouvoirs en léguant la royauté à sa femme, Salomé Alexandra, qui ne peut être aussi Grand prêtre en raison de son sexe. Elle nomme Hyrcan II, son fils aîné, à ce poste. Bien que l’historien Flavius Josèphe affirme qu’elle s’est alliée aux pharisiens sur le conseil de Jannée, on peut penser que c’est plutôt elle qui suggérait depuis longtemps à son mari d’appliquer une stratégie d’apaisement entre les deux partis antagonistes, voire qu’elle qu’elle s’est emparée du pouvoir par une sorte du coup d’état en douceur dans ce but, mais aussi pour éviter l’affrontement de ses fils. Elle y parviendra tant bien que mal jusqu’à sa mort.

En effet, une fois les pharisiens entrés dans les bonnes grâces de Salomé, ils ne ne pardonnent pas à leurs adversaires les violences qu’ils ont subi, mais éliminent les leaders sadducéens qu’ils tiennent pour responsables. Ce n’est pas sans rappeler la lutte entre optimates et populares à Rome et son lot de proscriptions. Les pharisiens commencent par les faire exécuter, mais les sadducéens trouvent vite un défenseur en la personne du second fils de Salomé, Aristobule II, qui plaide auprès de sa mère en faveur de leur bannissement plutôt que de leur mise à mort. Il obtient gain de cause et certains ne sont même pas obligés de quitter le pays, mais relégués dans des forteresses loin de Jérusalem. Ils se rassemblent alors autour d’Aristobule qui se constitue ainsi une armée. Salomé fait emprisonner la femme et les fils d’Aristobule pour réfréner ses ambitions, mais lui laisse le commandement de l’armée. Lorsqu’elle meurt en 67 av-JC, la guerre civile devient inévitable. Les partisans d’Hyrcan sont écrasés près de Jéricho ; lui-même et ceux qui lui restent fidèles se retrouvent assiégé dans le Temple de Jérusalem, avec la famille d’Aristobule en otage. Les deux frères parviennent alors à un accord, à Hyrcan le poste de Grand prêtre et à Aristobule, la royauté. Le tout est scellé par le mariage entre la fille d’Hyrcan et le fils d’Aristobule. Un schéma assez similaire unira bientôt Pompée et Jules César.

Le pacte à l’air solide, mais il n’est pas du goût de l’Iduméen Antipater. Ce gouverneur d’Edom parvient à convaincre Hyrcan qu’il n’a pas à partager le pouvoir. Ils s’enfuient ensemble à Pétra où ils demandent l’aide d’Arétas III en échange de concessions territoriales. Leurs forces conjuguées reviennent un peu plus tard en Judée, et c’est au tour d’Aristobule d’être assiégé dans le Temple. Seule l’intervention de Rome par l’intermédiaire de Pompée en 63 av-JC mettra fin au conflit entre les deux frères, mais ce sera aussi le début de la fin de l’indépendance pour le royaume hasmonéen, moins d’un siècle après qu’il l’ait acquise. L’attitude actuelle d’Israël dominée par la hantise de voir un jour le pays disparaître s’explique en partie par ce précédent historique.

La domination romaine

Quand le lieutenant de Pompée, Aemilius Scaurus, arrive à Damas, Hyrcan et Aristobule lui envoient tous deux des ambassadeurs plaider chacun leur cause. Le Romain opte pour Aristobule, à la fois le plus riche, le trésor du Temple étant à sa disposition, et le plus difficile à déloger. La simple menace d’intervention des troupes romaines à Jérusalem suffit à convaincre Antipater et Arétas de lever le siège. En récompense, Pompée, arrivé lui aussi dans la région, reçoit d’Aristobule un cadeau somptueux d’une valeur de 500 talents. Antipater vient alors à sa rencontre pour lui demander un arbitrage plus éclairé. Pompée convoque les deux frères pour qu’ils s’expliquent, mais il ne rend toutefois pas immédiatement son verdict bien qu’il ait déjà sûrement une préférence pour Hyrcan qu’il juge plus faible de caractère. Il prend pour prétexte une expédition contre les Nabatéens pour entrer en Judée et demande à Aristobule de lui livrer toutes ses forteresses. Aristobule s’exécute sur le champ, ce qui ne l’empêche pas d’être fait prisonnier peu après, à Jéricho. Pompée le contraint alors à écrire une lettre aux prêtres de Jérusalem pour qu’ils lui livrent la ville. Ces derniers refusent d’obtempérer tant que leur chef reste otage et se barricadent dans le Temple. Pompée les assiège pendant trois mois avant d’obtenir une victoire qui se solde par un bain de sang. Le lendemain, il commet le sacrilège de pénétrer en personne dans le saint des saints, où seul le Grand prêtre est autoriser à entre une fois par an, et constate qu’il est quasiment vide. Il nomme Hyrcan II Grand prêtre le jour suivant, exile Aristobule et sa famille à Rome, et fait raser les murailles de Jérusalem. Ce n’est toutefois pas à Hyrcan qui n’a plus le droit d’user du titre de roi que revient le pouvoir réel, mais à Antipater, l’Iduméen nouvellement converti au judaïsme, probablement jugé plus fiable, car à l’écart des querelles dogmatiques et dynastiques. La Judée est dès lors soumise au paiement annuel du tribut à Rome. En dehors d’Edom, les autres territoires conquis sont rendus à leurs habitants et intégrés à la province romaine de Syrie. L’indépendance du royaume hasmonéen n’est plus qu’un souvenir.

Les partisans d’Aristobule ne continuent pas moins de contester l’autorité d’Hyrcan et Antipater. Ils se révoltent en 58 av-JC, lorsqu’un fils de leur leader, Jonathan Alexandre II, parvient à s’échapper de Rome et à rejoindre la Judée. Il chasse Hyrcan de Jérusalem et se proclame roi. Cela ne dure pas. Hyrcan fait appel au gouverneur romain de la province de Syrie, Gabinius, qui réprime la révolte, fait prisonnier Alexandre et remet le tandem en place. La répression s’abat une nouvelle fois sur les fidèles d’Aristobule en 54 av-JC, lors du passage de Crassus qui voit en eux de possibles alliés des Parthes qu’il part combattre. Sa mort à la bataille de Carrhes encourage le soulèvement de la population. Il est tout aussi brutalement réprimé par Cassius Longinus, partisan de Pompée et futur assassin de Jules César qui s’alliera à Brutus dans la guerre dite des libérateurs.

Les adversaires d’Hyrcan et Antipater voient l’occasion de revenir aux affaires avec la guerre qui oppose leur protecteur Pompée à Jules César. Aristobule est libéré et deux légions lui sont confiées. Il est empoisonné par les amis de Pompée avant même son départ pour la Syrie, pendant que son fils Jonathan Alexandre II est égorgé à Antioche. A la mort de Pompée, assassiné en Egypte peu après sa défaite à Pharsale en 48 av-JC, Hyrcan et Antipater se retrouvent en position délicate. Aussi n’hésitent-t-ils pas à exhorter les Juifs d’Alexandrie à aider César qui est assiégé dans la ville, tandis qu’Antipater prend lui-même la tête d’une armée qui se rend en Egypte rompre l’encerclement. En récompense pour cette aide, César confirme Hyrcan comme Grand prêtre et le nomme éthnarque des Juifs alors qu’Antipater devient administrateur de Judée, ainsi qu’il autorise la reconstruction des murailles de Jérusalem. Cela lui permet de nommer ses fils, Phasaël et Hérode, stratèges, de Jérusalem pour le premier et de Galilée pour le second. Celui-ci s’attire les foudres de l’élite sacerdotale lorsqu’il fait exécuter Ezéchias, le chef des insurgés galiléens. Hyrcan est alors obligé de convoquer Hérode pour qu’il s’explique, puis de le faire comparaître devant le Sanhédrin, qui tient à la fois lieu d’assemblée législative et de cour suprême, qui l’acquitte sous l’influence des pharisiens et du gouverneur romain de Syrie, Sextus César qui le nomme de surcroît stratège de Coelé-Syrie et de Samarie.

Puis arrive l’assassinat de Jules César aux ides de mars 44 av-JC. Antipater et Hérode se rangent sans hésiter aux côtés de Caecilius Bassus, gouverneur de Syrie lié au parti des césaricides qui exige d’eux 700 talents pour financer la guerre qui se profile. Mais la région gouvernée par Malchius tarde à verser son écot de 100 talents. Cassius et ses troupes en prennent le chemin, mais font demi-tour après qu’Antipater se soit acquitté du tribut exigé. Il paie pour s’assurer de rester en fonction. Malchius qui ambitionne de le remplacer l’empoisonne en 43 av-JC, avant d’être lui-même assassiné à Tyr par Hérode, avec la complicité de Cassius qui l’a nommé intendant de Syrie. Ce dernier et le gros des légions partent combattre Octave et Marc Antoine un peu plus tard ; Hérode se retrouve seul. Les troubles en Judée refont surface. Un fils d’Aristobule, Antigone II Mattathiah, en profite pour tenter de faire son retour, avec l’aide de Marion, le tyran de Tyr, chez qui il est réfugié, sous le regard complaisant de Fabius, le gouverneur romain qui n’a de toute façon pas les moyens de s’y opposer. Ils parviennent à s’emparer d’une partie de la Galilée, mais Hérode parvient toutefois à repousser leur avance en Judée. En signe de gratitude pour cette protection, Hyrcan promet la main de sa petite fille, Myriam (prénom hébreu qui donne Marie en français) ou Mariamne l’Hasmonéenne, à Hérode, ce qui le fera entrer dans la famille royale ; mais avant cela, il doit répudier sa femme, Doris.

Après la victoire d’Octave et Marc Antoine et la mort de Cassius et Brutus à Philippes, des délégations juives viennent se plaindre de la gouvernance d’Hérode et de Phasaël auprès d’Antoine à qui revient la partie orientale du territoire romain. Hérode prend les devants et va lui aussi le voir, avec dans ses bagages une somme si faramineuse que son frère et lui auront désormais le titre de tétrarque. Cette politique de pots de vin pèse évidemment sur les épaules du peuple qui doit payer. En 40 av-JC, les Parthes passent à l’offensive. Ils prennent le contrôle de la Syrie sans avoir à livrer bataille, grâce à la présence à leurs côtés du fils de Titus Labienus (le meilleur lieutenant de César pendant la guerre des Gaules qui a choisi Pompée lors de la guerre civile pour rester dans la légalité), Quintus Labienus, qui a trouvé refuge en Parthie après la défaite de Philippes et a réussi à convaincre la garnison romaine d’épouser sa cause, et offrent leur soutien à Antigone II Mattathiah contre Hyrcan. Les deux partis s’affrontent à Jérusalem. Les Parthes proposent à Hérode et Phasaël de se rendre auprès du satrape Barzapharnès pour négocier la paix. Hérode refuse, mais son frère et Hyrcan acceptent de se déplacer. Ils sont fait prisonniers. Constatant qu’il a été dupé, Phasaël se suicide, tandis qu’Hyrcan est emmené en captivité à Babylone, non sans qu’on lui ait coupé une oreille, mutilation qui l’empêche de revendiquer le poste de Grand prêtre, celui-ci se devant d’être exempt de toute infirmité. Antigone II Mattathiah le remplace à cette charge, ainsi qu’il obtient le droit de porter le titre de roi, mais la restauration de l’indépendance est en fait une illusion, comme il exerce son pouvoir sous la tutelle des Parthes. Hérode parvient quant à lui à sortir de Jérusalem avec 9 000 de ses hommes, échappe à une embuscade, met sa famille, dont Mariamne avec qui il se fiance, en sécurité dans la forteresse de Massada et s’en va quérir de l’aide auprès des Nabatéens à Pétra. Ils ne lui en offrent pas, pas plus qu’aucun roi de la région. Aussi part-il pour Alexandrie, puis pour Rome où il trouve Antoine et Octave, Ceux-là lui font bon accueil, et le Sénat romain le proclame roi de Judée en décembre 40 av-JC, bien qu’il ne soit pas d’ascendance royale.

Le règne d’Hérode

En 39 av-JC, Publius Venditius Bassus est envoyé en Orient. Sa mission principale est d’éliminer Quintus Labienus. Il s’en acquitte, puis bat et tue le roi parthe Pacorus Ier à la bataille de Gindarus. Cela permet à Hérode d’entamer la reconquête. Il débarque au nord, à Ptolémaïs, ville qui a résisté à l’invasion parthe, où l’attendent des troupes, puis, avec l’appui des légions, il descend le long de la côte jusqu’à Joppé avant de libérer l’Idumée, son pays d’origine. Il se dirige ensuite à Massada où il récupère sa famille, puis remonte vers le nord par l’intérieur des terres et prend la Samarie. Il doit cependant renoncer à attaquer Jérusalem, à cause des réticences du général romain Silo. Il se charge alors de la Gallilée où il élimine la résistance à l’hiver 38 av-JC. Il quitte alors ses troupes pour aller se plaindre auprès d’Antoine de l’attitude de ses lieutenants, le commandement revient par conséquent au gouverneur de Syrie, Sosius. En son absence, les Galiléens se révoltent et noient les chefs de son armée dans le lac de Tibériade, tandis que son frère, Joseph, trouve la mort dans une embuscade près de Jéricho. Les deux légions de Sosius lui permettent de reprendre le contrôle de ces territoires. Au printemps de 37 av-JC, il peut enfin s’atteler au siège de Jérusalem. Il donne ses ordres, puis s’absente à nouveau quelques jours, pour épouser Mariamne qui lui donnera un accès légitime au trône après la victoire. La ville tombe début juillet. Antigone II Mattatiah se rend à Sosius qui l’envoie à Antoine à Antioche, malgré les protestations d’Hérode qui voulait l’exécuter sur le champ. Antoine s’en charge contre rémunération. Il fait décapiter Antigone, un mode d’exécution infamant pour un roi, les chefs ennemis capturés par les Romains étant d’ordinaire étranglés lors du triomphe. Ce supplice inédit pour un personnage de haut rang devait ternir la mémoire d’Antigone et redorer le blason d’Hérode qui prend dans la foulée le titre de roi des Juifs. 45 membres de Sanhédrin qui ont soutenu Antigone sont eux aussi exécutés.

Il parvient à faire libérer Hyrcan qui revient à Jérusalem, mais, comme celui-ci ne peut plus exercer la fonction de Grand prêtre, il nomme à ce poste le frère de Mariamne, Aristobule III, âgé de 17 ans seulement. L’apparition du jeune homme lors de la fête des Tabernacles de 36 av-JC provoque la liesse de la foule qui l’acclame comme le nouveau David. Cette popularité pose un double problème à Hérode. Il craint d’une part que l’aristocratie sacerdotale s’en serve pour fomenter une révolte contre lui, ce qui provoquerait immanquablement l’intervention romaine et probablement son éviction devant son incapacité à faire régner l’ordre, mais sa sœur, Salomé, qui déteste les Hasmonéens, le pousse de plus à croire que sa belle-mère, Alexandra, ainsi qu’Hyrcan complotent avec Cléopâtre, la reine lagide d’Egypte qui rêve de s’approprier la Judée, afin d’inciter Marc Antoine à faire d’Aristobule son favori à son détriment. Les deux femmes auraient planifié une entrevue entre le jeune Grand prêtre et le Romain à Alexandrie, ce à quoi Hérode se serait opposé en prétextant un risque d’émeute en cas de départ de son beau-frère de Judée. Il prend donc la décision d’éliminer Aristobule et le fait noyer dans une piscine lors d’une fête au palais de Jéricho (cet épisode combiné à la décapitation d’Antigone Mattathiah pourrait être à l’origine du récit biblique qui raconte qu’une autre Salomé, fille d’Hérodiade, aurait obtenu la tête de Jean le Baptiste, après avoir exécuté une danse lascive devant son roi de père, Hérode fils d’Hérode ; une con-fusion classique des événements dans la transmission orale. La danse fait quant à elle référence au livre d’Esther). Il fait croire à un accident et ordonne des funérailles en grandes pompes où il paraît éploré ; mais personne n’est vraiment dupe. Il nomme Grand prêtre un certain Hananel, originaire de Babylonie ; pas moins de huit Grands prêtre se succéderont durant son règne, de préférence étrangers, égyptiens ou babyloniens. Le crime est cependant dénoncé par Alexandra à Marc Antoine qui convoque Hérode pour une explication. Il sauve une fois de plus sa tête grâce à un pot de vin dont Marc Antoine a fort besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes en 35 av-JC, après son échec de l’hiver 36-37 av-JC. A son retour, Hérode fait emprisonner Alexandra, mais aussi exécuter Joseph, le mari de Salomé qu’elle accuse d’avoir eu une relation coupable avec Mariamne, qui est quant à elle pour l’instant épargnée bien qu’elle se soit insurgée contre le meurtre de son frère et l’emprisonnement de sa mère.

En 31 av-JC, Cléopâtre tente de pousser Hérode à la faute. Elle obtient enfin d’Antoine une partie de son territoire, Jéricho, et encore que les Nabatéens lui paient un tribut. Ceux-ci cessent bientôt de le verser, aussi exige-t-elle du roi de Judée qu’il leur fasse la guerre, ce qu’Hérode fait. Puis vient la défaite d’Antoine contre Octave à Actium. Hérode le rencontre à Rhodes après s’être imposé contre les Nabatéens. Il voit sa royauté confirmée et son territoire s’agrandir, il récupère entre autres Jéricho et la Samarie. La prise du pouvoir par le seul Octave est un événement déterminant dans la création du christianisme. Il deviendra en effet non seulement Princeps Senatus dès 28 av-JC, mais il recevra de plus le cognomen d’Augustus, Auguste, en 27 av-JC, un terme jusque là réservé au domaine religieux, qui servait uniquement à qualifier des dieux ou des temples et non des êtres humains. Avec la construction de temples dédiés à Jules César et à sa personne, surtout en Orient, il instaure le culte de l’Empereur, bien qu’il refuse d’être divinisé de son vivant. L’invention du christianisme et son essor en Asie peuvent donc s’interpréter comme une forme de réaction et de résistance au culte impérial, séduisantes pour les « Grecs », qui font que les Romains verront les premiers chrétiens comme des terroristes potentiels, désireux de renverser le pouvoir.

Ce changement politique à Rome arrange bien Hérode. Non seulement il n’a plus rien à craindre du côté de l’Egypte qui devient le domaine réservé d’Octave après la mort de Cléopâtre, mais il peut aussi être rassuré par la volonté du Romain d’apaiser ses relations avec les Parthes. Ses ennemis n’ont donc plus d’alliés susceptibles de leur apporter de l’aide de l’extérieur. Il n’a par conséquent plus besoin de les ménager et fait mettre à mort Hyrcan. En 29 av-JC, c’est au tour d’un autre membre de la dynastie hasmonéenne d’être exécuté, sa propre femme, Mariamne. Cette fois-ci, Salomé a réussi à persuader son frère que la reine avait pris part à un complot visant à l’empoisonner. Il la fait tuer sous le coup de la colère, mais le meurtre de son épouse bien aimée l’affecte énormément et le conduit au bord de la folie, comme il demande plusieurs fois à la voir, oubliant qu’elle est morte. En 28 av-JC, il fait assassiner Alexandra. Plusieurs de ses proches subissent le même sort, toujours suite aux accusations de Salomé. Lorsqu’Hérode s’oppose à son divorce avec son second mari, Costobar, car il contreviendrait aux traditions juives (la Salomé, fille d’Hérodiade est victime de la même accusation dans la Bible, ce qui confirme la confusion des deux personnages), elle le dénonce pour ce qu’il a laissé échapper des parents éloignés d’Hyrcan lors du siège de Jérusalem de 37 av-JC contrairement aux ordres qu’il avait reçu du roi de verrouiller la ville, et qu’il leur encore trouvé un refuge, en Idumée, qui plus est. Hérode retrouve tous ces gens et les fait périr, ainsi que Costobar. Les assassinats politiques cessent ensuite pendant plusieurs années.

Le retour de Rome où ils ont été éduqués des fils d’Hérode et Mariamne, Alexandre et Aristobule IV, inquiète Salomé. Elle craint surtout qu’ils veuillent se venger d’elle qui a fait tué leur mère une fois qu’il sera au pouvoir, bien qu’Aristobule ait épousé sa fille Bérénice. Aussi décide-t-elle de passer une alliance avec Antipater, le fils qu’Hérode a eu avec Doris. Le roi envisage alors d’exclure les deux héritiers hasmonéens de sa succession, mais il se heurte à l’opposition de l’empereur Auguste qui refuse catégoriquement cette possibilité. Antipater obtient toutefois le droit de figurer dans le testament de son père. Le compromis tient jusqu’en 8 av-JC, quand Salomé affirme qu’Alexandre et Aristobule sont impliqués dans un complot. Leur procès se tient à Beyrouth. Ils sont tous deux condamnés à mort et exécutés. Cet épisode apparaît dans la Bible, mais déformé sous le titre du Massacre des Innocents. Le Livre prétend qu’au lieu des deux fils qu’il a eu de Mariamne-Myriam-Marie, Hérode, averti de la naissance du Messie, aurait fait assassiner tous les enfants mâles du royaume âgés de moins de deux ans. Aucun chroniqueur de l’époque ne fait état d’un tel massacre qui ne serait pourtant pas passé sous silence. Le but de ce mensonge est à l’évidence d’établir un parallèle entre Hérode et Ramsès qui aurait fait la même chose à la naissance de Moïse. Hérode est cependant pris d’une vraie frénésie meurtrière qui montre clairement qu’il a basculé dans la folie à ce moment, comme s’est par exemple le cas de beaucoup de soldats américains chargés des missions search and deastroy au Viêt Nam (je pense particulièrement au témoignage de ce soldat qui ne savait pas quelle serait son attitude à la descente de son hélicoptère, mais qui a tiré sur tout ce qui bouge après qu’il ait abattu dans le dos une femme qui s’enfuyait et qu’il se soit aperçu que la balle avait traversé son corps pour venir tuer le bébé qu’elle tenait dans ses bras). Il fait liquider 300 des officiers de son armée après que leurs familles eurent été lapidées dans l’hippodrome de Jéricho

En 4 av-JC, Antipater est à son tour accusé de comploter, peut être plus a raison, comme Salomé attend la mort de leur frère Phéroras, lui aussi impliqué, pour le dénoncer à Hérode. Antipater subit la peine capitale, cinq jours à peine avant la mort d’Hérode. Salomé fait alors libérer les nombreux opposants des quatre coins de la Judée, dont beaucoup de pharisiens, que son frère avait fait emprisonner, au lieu de les massacrer « pour être sûr que les Juifs pleureraient après sa mort », comme il l’aurait ordonné d’après Flavius Josèphe.

Tous ces meurtres lui ont valu pendant longtemps la réputation d’avoir été un tyran sanguinaire. Plusieurs éléments sont pourtant à mettre à son crédit. Tout d’abord, il a tenté de mettre fin au cycle infernal des guerres civiles, certes par une méthode extrêmement violente, en empêchant que les représentants de la dynastie hasmonéenne puissent servir de prétexte aux luttes de clans, de même qu’il a mis un terme à l’hégémonie de la caste sacerdotale sur la vie religieuse en ayant la mainmise sur le Temple, tout en respectant lui-même scrupuleusement les préceptes du judaïsme bien qu’il fut iduméen, converti de fraîche date et sous la contrainte. Contrairement à ces prédécesseurs, il s’est aussi montré bienveillant avec les Samaritains, qui entretenaient pourtant de mauvaise relations avec leurs voisins judéens depuis près d’un demi millénaire, tout comme il était tolérant avec les païens grecs installés sur son territoire. Il a donc aussi beaucoup fait pour instaurer la paix. D’autre part, il a réussi à préserver l’autonomie de son royaume des convoitises romaines, égyptiennes et parthes, même s’il a pour cela distribué des pots de vin à tour de bras. Mais sa plus grande réussite reste sans doute d’avoir su profiter de la Pax Romana naissante pour mettre en œuvre sa politique de grands travaux. Entre 29 et 9 av-JC, il fait construire théâtres, amphithéâtres et hippodromes dans les grandes villes pour montrer son attachement à la culture romaine, puis il entame la reconstruction du Temple de Jérusalem et de ses murailles, un chantier pharaonique qui ne sera achevé que plusieurs décennies après sa mort, dont il ne reste aujourd’hui qu’un vestige de l’enceinte, le Mur des Lamentations, endroit le plus saint de la religion juive. La forteresse du Temple et les remparts de Jérusalem sont eux aussi restaurés. Il fait aussi construire ou reconstruire plusieurs villes dans tout le pays, ainsi que de nombreuses forteresses destinées à le protéger, dont l’Hérodion, à une douzaine de kilomètres de Jérusalem, où il a son tombeau. Sa réalisation la plus ambitieuse est toutefois le port de Césarée, un exploit qui a demandé d’employer toutes les techniques de construction les plus modernes de l’époque. Grâce à tous ces projets, il donne non seulement du travail à une foule de gens, mais il témoigne encore de sa volonté de doter son royaume d’infrastructures à même d’en faire un acteur économique majeur. Nous dirions de nos jours qu’il a mené une politique de relance de grande ampleur, digne de celle du New Deal entreprise par Roosevelt. Tout cela fait qu’une petite minorité de Judéens aient pu le considérer comme le Messie. Nul doute que cette partie de son action a pu inspirer les fondateurs du christianisme, même si son caractère guerrier et violent allait totalement à l’encontre de leurs convictions et du message qu’ils voulaient faire passer.

A l’annonce de la mort d’Hérode le Grand, son fils Hérode Archélaos est aussitôt acclamé par l’armée et le peuple pour qu’il prenne sa succession, mais celui-ci refuse d’être proclamé souverain avant d’avoir reçu une confirmation d’Auguste, chargé par son père d’exécuter son testament. Il organise de somptueuses funérailles pour le défunt roi, puis fait ses préparatifs pour aller à Rome. Il n’est pas encore parti et la période de deuil est à peine achevée lorsque la violence resurgit à Jérusalem. Selon certains historiens qui pensent que l’étoile de Bethléem n’est autre que la conjonction rare de Jupiter et Saturne, Jésus serait né à peu près à ce moment là…

Adieu République

Contexte

En 32 av-JC, le processus de décomposition de la République romaine initié un siècle plus tôt est sur le point d’aboutir. Cette longue période de troubles a débuté avec l’assassinat de Tiberius Sempronius Gracchus, puis de son frère Caïus, en prélude aux guerres civiles entre Caïus Marius et Sylla, avant celle de Jules César et Pompée le Grand, pour finir par celle entre les assassins de César et les triumvirs, Octavien et Marc Antoine.

Deux facteurs principaux sont à l’origine de la déstabilisation des institutions qui a entraîné ces affrontements sanglants. D’une part l’extension des grandes exploitations agricoles ou latifundia, propriétés de riches aristocrates, souvent sénateurs, où travaille une main d’œuvre gratuite fournie par les esclaves étrangers capturés lors des guerres qui font une concurrence déloyale aux citoyens-paysans romains qui font faillite en masse, faute de pouvoir rembourser leurs dettes, tout comme de payer leurs ouvriers, et viennent grossir une foule de citadins, aussi pauvres que mécontents, prêts à suivre le premier démagogue venu ou à vendre leurs voix au plus offrant. Cela constitue le terrain idéal pour que se développent les revendications de l’autre classe sociale mécontente de son sort, celle des homo novus, anoblis de fraîche date, souvent chevaliers peu fortunés qui aspirent à s’enrichir, mais encore plus à conquérir les plus hauts postes de l’état jusqu’alors trustés par les membres de l’aristocratie de vieille souche.

Ce cocktail détonnant a favorisé l’émergence d’un nouveau type de personnalité, inspiré de la figure de Scipion l’Africain, le vainqueur d’Hannibal lors de la seconde guerre punique devenu à ce titre intouchable, celle du général charismatique, seul capable d’assurer la sécurité et la prospérité de la cité. Il s’illustre tout d’abord dans la défense contre les invasions des barbares venus du nord, avec Caïus Marius qui incorpore à l’armée des citoyens pauvres, les prolétaires (dont les enfants, proles, sont la seule richesse), alors que la conscription était auparavant uniquement réservée aux propriétaires en raison de ce qu’ils étaient directement menacés de perdre leurs biens. Le recrutement de ces pauvres qui ne sont pas pressés de retrouver leurs fermes favorise ensuite une politique expansionniste, car cela permet à des généraux de mener de longues campagnes loin de l’Italie, à l’image de Lucullus et Pompée en Asie, puis de Jules César en Gaule. Ils accumulent ainsi des fortunes, tout en s’attachant des soldats dévoués corps et âmes à leur chef grâce aux terres et aux récompenses qu’ils distribuent généreusement. La conjugaison des pouvoirs financiers et militaires démultiplie alors leurs ambitions politiques, autant qu’elle attise les rivalités. Ils s’allient pourtant par un pacte à trois secret, le premier triumvirat, le temps de réduire les sénateurs qui défendent les institutions de la République à l’impuissance, tout en espérant que les autres commettront des erreurs qui leur permettront de rester seul maître de Rome.

L’équilibre se rompt lorsque Crassus trouve la mort chez les Parthes dans sa quête de gloire et de richesse. Jules César ressort vainqueur de l’affrontement avec Pompée qui s’ensuit. Il n’exerce cependant pas très longtemps le pouvoir absolu qui lui échoit, car il est assassiné au prétexte qu’il voulait rétablir la monarchie. Ceux qui ont fomenté le complot sont à leur tour battus, après qu’Octavien et Antoine aient trouvé un terrain d’entente pour former le second triumvirat avec Lépide, tout aussi hypocrite que le premier bien que légal cette fois-ci. Leur entente chaotique dure le temps qu’ils remplissent les tâches qui leur ont été assignées, à savoir pour Antoine de stabiliser les frontières avec l’empire Parthe, et pour Octavien d’éliminer Sextus Pompée, le dernier à s’opposer à eux. Pour ce faire, il se partagent le territoire, l’occident revient à Octavien et l’orient à Antoine, Lépide n’a que des miettes, les terres prises à Carthage en Afrique. Ce dernier est d’ailleurs évincé du pouvoir par Octavien qui l’accuse de trahison dès sa victoire contre Sextus acquise. Il s’emploie ensuite à dénigrer Antoine qui se comporterait plus en monarque oriental qu’en Romain et qui ambitionnerait d’imposer ce régime à Rome, sous l’influence de sa maîtresse, la vénéneuse reine d’Egypte, Cléopâtre. Aussi, lorsque le second triumvirat arrive à terme en 32 av-JC, aucun des deux ne désire le prolonger encore une fois. Leur affrontement devient inévitable.

Dernière guerre civile

Jusque là, les deux hommes se contentaient de s’adresser des reproches, Antoine blâmant son homologue d’avoir destitué Lépide, de s’être approprié ses territoires, son armée, ainsi que celle de Sextus, sans rien partager,et de l’avoir privé de la moitié des légions levées en Italie auxquelles il avait droit, et Octavien rétorquant à son collègue qu’il s’était attribué l’Egypte sans aucune concertation préalable, qu’il avait mis à mort Sextus alors que lui-même était prétendument tout prêt à lui accorder le pardon et qu’il avait porté préjudice au peuple romain en se saisissant du roi d’Arménie et en l’envoyant en Egypte couvert de chaînes, sans compter l’outrage fait à sa sœur Octavie, sommée de rester en Grèce pour qu’il puisse prendre du bon temps avec sa maîtresse alors qu’elle venait lui apporter des troupes en épouse dévouée. Malgré ces griefs, ils s’abstenaient d’entreprendre des démarches légales pour obtenir la justice. Cela change en 32 av-JC, avec l’arrivée au consulat de Gnaeus Domitius Ahenobarbus et Caïus Sosius, tous deux nommés par Antoine.

Dès sa prise de fonction, Sosius fait l’éloge d’Antoine, tandis qu’il accable Octavien. Seule l’intervention de Nonius Balbus, tribun de la plèbe, l’empêche de prendre un décret pour le destituer. Octavien ne réagit pas immédiatement à l’attaque, au contraire, il s’abstient prudemment de venir au Sénat, quitte même momentanément Rome le temps de réfléchir à la stratégie à adopter pour ne pas apparaître comme l’agresseur, de jauger l’évolution de la situation et d’évaluer le rapport de force qu’il peut établir à l’assemblée. A son retour, il convoque le Sénat où il se présente entouré de sa garde personnelle et de ses amis qui dissimulent des poignards, afin de suggérer qu’il risque à présent d’être victime d’un complot similaire à celui qui a conduit à l’assassinat de Jules César, puis se défend modestement des accusations portées contre lui ainsi qu’il expose calmement les torts qu’il attribue à Sosius et Antoine. Il ajoute qu’il apportera une preuve écrite à ses assertions lors d’une réunion ultérieure dont il fixe la date. Aucun de ses opposants n’ose alors prendre la parole pour le contrer. Tous savent en effet de quoi il parle : du testament d’Antoine. Octavien est au courant de l’existence de ce document depuis un certain temps déjà, mais il a préféré le garder sous le coude en attendant le moment opportun pour l’exploiter, tout en s’arrangeant pour que son contenu fuite largement sous forme de rumeur; ce qui lui permettait de prétendre dans l’intervalle qu’il avait à coeur de protéger Antoine contre un coup de folie qui ne pouvait être que passager. Il va en personne le chercher chez les vestales. A cette nouvelle, bon nombre de sénateurs, ainsi que les deux consuls renoncent à assister à la lecture de cette pièce accablante, ils quittent la ville et prennent la route de la Grèce. Octavien ne fait rien pour s’opposer à leur départ, affirme qu’il n’aurait de toute façon pas entrepris de les retenir contre leur gré et autorise quiconque le désire à rejoindre Antoine.. La rupture entre les deux triumvirs est entérinée par le fait qu’Antoine répudie Octavie. certains, dont Titius et Plancus, entreprennent alors le mouvement inverse et rejoignent Octavien

Le jour dit, Octavien fait la lecture du testament de son rival devant ce qu’il reste de sénateurs, puis devant l’assemblée du peuple. Il révèle qu’Antoine confirme Cléopâtre comme reine d’Egypte et qu’elle exercera le pouvoir en compagnie de son fils aîné, Césarion, qu’il reconnaît comme étant le descendant direct de Jules César ; qu’il lègue les royaumes orientaux sous son autorité, et même certains qui ne le sont pas, à Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philadelphe, les enfants qu’il a eu avec sa maîtresse, et qu’il souhaite que sa sépulture soit érigée à Alexandrie, même au cas où il viendrait à mourir à Rome. Ces révélations scandalisent l’assistance, pour la majorité, non seulement ceux qui étaient jusqu’alors indécis, mais aussi des partisans d’Antoine, parce qu’elles confirment que le triumvir a adopté le comportement d’un monarque oriental et laisse subodorer qu’il envisage de transférer la capitale de Rome à Alexandrie ; et pour les plus fidèles antoniens parce qu’ils trouvent tout aussi illégal qu’injuste d’accuser un vivant pour des dispositions qu’il pourrait encore changer avant sa mort.

Une fois l’opposition partie rejoindre Antoine ou réduite au silence, Octavien a les mains libres. Il évite toutefois de s’en prendre directement à son collègue bien qu’il soit destitué de toutes ses fonctions, mais il préfère déclarer la guerre à Cléopâtre qu’il accuse d’avoir ensorcelé Antoine par quelque breuvage magique, sans douter qu’il n’abandonnera pas sa maîtresse. Octavien pourra ainsi lui reprocher d’avoir entrepris de faire la guerre à sa patrie alors qu’il n’a subi aucun outrage personnel. C’est en effet ce qui se passe. Antoine déclare à ses soldats qu’il fera une guerre à outrance et qu’il abdiquera son commandement pour rendre le pouvoir au peuple et au Sénat deux mois après la victoire seulement. Il hâte autant que possible ses préparatifs, rallie tous les souverains qui lui sont inféodés, à l’exception notable d’Hérode, en même temps qu’il envoie des sommes considérables en Italie pour s’acheter des soutiens. Il est prêt dès la fin de l’été, à la grande surprise d’Octavien qui rencontre quant à lui des difficultés financières pour réunir son armée. Antoine met le cap vers l’Italie, mais se replie sur la Grèce lorsqu’il rencontre les vaisseaux chargés de la surveillance des côtes car il pense, à tort, qu’il est attendu par la flotte ennemie au complet. La mauvaise saison arrivant, il juge plus prudent de prendre ses quartiers d’hiver et disperse les 19 légions dont il dispose entre l’Epire et le Péloponnèse pour qu’elles trouvent plus facilement de quoi s’approvisionner, tandis qu’il stationne le plus gros de sa flotte à Actium. Octavien le provoque en lui écrivant qu’il consent à venir à sa rencontre à condition qu’il s’éloigne de la mer d’une distance équivalent à une journée de cheval ou qu’il l’attend en Italie dans les mêmes dispositions. Antoine décline cette offre hasardeuse. Octavien projette alors d’attaquer Actium par surprise, mais les avaries qu’il subit dans le mauvais temps le forcent à rebrousser chemin. Plus rien ne se passe jusqu’au printemps.

Au retour des beaux jours, les équipages d’Antoine ont beaucoup souffert, victimes de la malaria. Il ne peut donc rien entreprendre. C’est donc Octavien qui prend l’offensive, par l’intermédiaire d’Agrippa qui a repris le commandement de la flotte qu’il avait mené à la victoire contre Sextus Pompée. Il entreprend de couper la ligne de ravitaillement de l’ennemi qui vient d’Egypte. Il commence par se rendre maître de Méthone, ville portuaire du sud du Péloponnèse, puis envahit l’île de Corfou qui lui sert dès lors de base navale. Fort de ces victoires, Octavien débarque ses troupes terrestres en Epire, à l’opposé de la ligne de front et repousse les soldats d’Antoine jusqu’à Actium où leur chef les rejoints. De son côté, Agrippa complète l’encerclement du Péloponnèse en s’emparant des îles de Leucade, d’Ithaque et de Patras où il détruit la flotte de Sosius, puis bloque le passage dans l’isthme de Corinthe. Antoine se retrouve sans aucune ressource. Il rechigne cependant à lancer une attaque terrestre contre Octavien bien qu’il dispose de presque quatre fois plus de fantassins et que l’ennemi l’attende en ordre de bataille, car il craint de voir ses légions fraterniser avec l’ennemi, les deux partis se réclamant de Jules César. Certains de ses alliés orientaux sont d’ailleurs déjà passés dans le camp adverse, de même que Domitius Ahenobarbus. Les soldats sont épuisés par les guerres incessantes et les promesses mirobolantes de leurs chefs qui ne se concrétisent jamais, alors qu’ils constatent que les massacres de leurs concitoyens n’ont fait qu’appeler à de nouveaux massacres. Ils aspirent tous à jouir enfin d’une retraite paisible qui ne sera pas interrompue par un énième conflit. Cette fois-ci, la clef de la victoire n’est pas tant militaire que politique.

Dans ces conditions, Antoine ne songe plus qu’à trouver un moyen de se sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré. La bataille navale lui semble être la meilleure option. Il compte embarquer autant d’hommes que possible, rompre la ligne de navires qui lui imposent le blocus et fuir à toutes voiles vers l’Egypte (en configuration de combat, les mâts étaient d’ordinaire démontés et rangés) ; il pense ainsi distancer les bateaux ennemis, mus uniquement à la force des rames. Le problème est que ses navires, même s’ils sont plus nombreux que ceux de l’adversaire, sont très gros et peu manœuvrables, tandis qu’Agrippa a changé son fusil d’épaule. Alors qu’il avait opté pour le même genre de construction lors de la reconquête de la Sicile pour pallier l’inexpérience de ses équipages, il utilise à présent de petites embarcations aussi rapides qu’agiles, avec à leur bord les marins rompus à l’art du combat naval de la flotte de Sextus Pompée. L’affrontement décisif se déroule le 2 septembre 31 av-JC.

La tactique d’Antoine consiste à faire sortir toute sa flotte, puis à l’immobiliser à la sortie du détroit d’Actium, en gardant les rangs aussi serrés que possible, avec les côtes pour protéger ses flancs, de manière à éviter que l’ennemi vienne s’infiltrer. Cléopâtre et ses soixante navires chargés du trésor nécessaire à la guerre restent quant à eux à l’arrière, à l’abri de ce mur défensif. Antoine conçoit en effet la bataille comme un siège où il espère briser la charge de l’assaillant qui viendra s’écraser sur ses fors éperons et en l’accablant de traits et de pierres lancés depuis les hautes tours dont ses vaisseaux sont pourvus. Agrippa vient à sa rencontre, mais il s’immobilise à son tour lorsqu’il constate que le dispositif ennemi est arrêté, puis il attend. Cela force l’aile gauche d’Antoine à s’avancer. Agrippa recule dans un premier temps son aile droite pour l’obliger à découvrir encore plus ses flancs, puis il s’élance dans un mouvement d’enveloppement. La tactique qu’il emploie s’apparente à ce que nous appellerions de nos jours « hit and run », il éperonne les vaisseaux ennemis sur le côté, parfois à plusieurs contre un, lance ses traits enflammés et ses javelots, puis se retire aussitôt, au lieu de lancer ses équipages à l’abordage, avant de revenir à la charge ou de s’attaquer à un autre navire. Le reste de la flotte d’Antoine entre bientôt dans la bataille pour éviter d’être encerclée.

Cela finit par laisser un passage sans danger vers la haute mer, au sud. Cléopâtre s’y engouffre à fond de train avec sa flotte. La galère d’Antoine quitte alors la mêlée pour la suivre. La reine d’Egypte s’arrête le temps d’être rejointe. Antoine monte à son bord, puis ils prennent la fuite à toutes voiles en direction de l’Afrique, non sans avoir donné l’ordre aux troupes restées à terre de prendre le chemin de l’Asie. La bataille est finie lorsque les généraux d’Antoine se rendent compte de la désertion de leur chef ; ils tentent tout d’abord de s’alléger en se débarrassant du poids des tours pour le suivre, mais ils n’arrivent pas pour autant à s’extirper du piège et se rendent. Ils épargnent ainsi la vie de leurs soldats ; seules 5 à 13 000 victimes sont à déplorer. Les hommes à pieds suivent cet exemple peu de temps après la défaite navale. Octavien les intègre à son armée. Il est désormais le seul maître de tout le monde romain.

Mort de Marc Antoine et Cléopâtre

Il règle ensuite les affaires en Grèce, puis s’assure de la soumission des royaumes d’Asie dont il remplace la plupart des souverains. Il songe alors à régler immédiatement leurs comptes à Cléopâtre et Antoine, mais la grogne gagne une nouvelle fois ses troupes, dont certaines combattent depuis plus de vingt ans et souhaitent regagner leurs foyers, tandis qu’Agrippa l’informe que Mécène a dû déjouer une conspiration fomentée par Lépide le Jeune à Rome où sa présence est par conséquent indispensable. Il juge donc préférable de rentrer en Italie où le Sénat au grand complet vient à sa rencontre à Brindes en signe de déférence, puis il distribue les terres qu’il confisque aux villes ayant pris parti pour Antoine aux vétérans souhaitant leurs congé, ainsi que celles des colonies de Dyrrachium et de Philippes, et leur donne une partie de la récompense promise, remettant le reste à la victoire contre Cléopâtre et à la saisie de son trésor.

De son côté, Antoine se rend en Cyrénaïque où il espère rallier Lucius Pinarius Scarpus à sa cause, mais ce dernier fait égorger les émissaires qu’il lui envoie pour signifier son refus, aussi rentre t-il à Alexandrie où Cléopâtre est rentrée en urgence afin de prévenir tout risque de sédition. Là, il sombre tout d’abord dans un état de profonde dépression, s’isolant dans une retraite maritme qu’il appelle Timonium et refusant toute visite ; puis il tombe dans l’excès inverse, donne de grands festins à tous propos, se livre à la débauche et à la prodigalité, et inscrit Césarion ainsi que le fils qu’il a eu avec Fulvie au rang des éphèbes, espérant que ce regain de confiance amène les alexandrins et ses troupes à résister à l’offensive qui s’annonce avec une énergie du décuplée. Il envoie parallèlement des messagers qui offrent la paix et de l’argent à Octavien, pendant que Cléopâtre lui fait porter la couronne, le sceptre et le trône à l’insu de son amant pour obtenir sa clémence et sauver la tête de Césarion. Octavien ne répond pas à Antoine, mais en ce qui concerne Cléopâtre, il dit en public qu’il avisera de la conduite à tenir au cas où elle viendrait à quitter le trône et à poser les armes, et en particulier, qu’il lui accordera l’impunité et son royaume, si elle faisait assassiner Antoine. Ces propositions restent lettre morte.

Octavien prend donc la route de l’Egypte au printemps 30 av-JC, en passant à pieds par l’Asie. Pinarius Scarpus, qui vient quant à lui de la Cyrénaïque plus proche, le précède à Alexandrie. Antoine engage sans attendre ses 10 000 hommes contre lui. Ils sont balayés par les troupes deux fois plus nombreuses de Scarpus et Antoine se retranche dans Alexandrie, comptant sur sa cavalerie et la flotte pour le défendre. Toutes deux se rendent sans combattre en août, dès qu’Octavien arrive, après qu’il ait pris Péluse, verrou de l’Egypte que Cléopâtre lui a secrètement livrée. A cette nouvelle, elle se retire dans son tombeau ou elle prétend vouloir mettre fin à ses jours de crainte d’être prise vivante par Octavien. Lorsqu’il en est informé, Antoine se laisse tomber sur son épée. Il est amené agonisant à Cléopâtre. Une fois son amant mort, elle est reçue par Octavien, certainement pour négocier son maintien sur le trône ou tout du moins celui de Césarion, en vertu de ce qu’elle a rempli les termes de contrat qui lui était proposé. Octavien lui oppose une fin de non recevoir, mais il la laisse cependant repartir sans se soucier de ce qu’elle pourrait se suicider à son tour, au lieu de s’en saisir en vue de l’exhiber à Rome pendant le triomphe qu’il ne manquera pas de recevoir. En réalité, Octavien doit avoir une peur bleue de cette femme en qui il doit reconnaître sa propre ambition ainsi que sa détermination ; peut être craint-il que par quelque enchantement le peuple romain ne vienne à la prendre en pitié s’il la voyait misérablement enchaînée et qu’il soit dès lors obligé de l’épargner, à l’instar de ce qui s’était passé avec feu sa sœur, Arsinoé, laissant planer le spectre d’une nouvelle insurrection susceptible de mettre le feu aux poudres. Selon la légende, Cléopâtre se serait alors fait livrer deux cobras dans un panier de figue, puis se serait volontairement fait mordre (au sein, c’est plus joli), aussitôt imitée par ses deux plus fidèles servantes. Elle aurait plus vraisemblablement utilisé un banal poison, mais il n’est pas impossible non plus qu’elle n’ait jamais souhaité mourir de sa propre main et qu’Octavien l’ait tout bonnement fait liquider, comme il le fera avec Marcus Antyllus, fils aîné d’Antoine et Fulvie qui aurait pu reprendre le flambeau de son père, ou avec Césarion, dont la filiation supposée lui donne des sueurs froides. Il épargnera les autres enfants de la reine et d’Antoine, Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philopator pour confier leur éducation à Octavie. Cléopâtre Séléné régnera d’ailleurs sur la Maurétanie grâce à son mariage avec Juba II.

Diplomatie

L’Egypte devient une province romaine, mais avec un statut spécial ; elle ne tombe pas sous l’autorité du Sénat de Rome. Elle devient le domaine personnel d’Octavien, un peu comme le Congo belge l’était à l’origine pour Léopold II. L’armée y reste stationnée en permanence, Octavien s’arroge le privilège de nommer, et de révoquer le gouverneur à sa guise, la durée du mandat n’étant pas déterminée, et les sénateurs doivent obtenir son autorisation pour s’y rendre. Il souhaite ainsi éviter de donner trop de pouvoir à un homme seul dans une région indispensable à l’approvisionnement en blé de l’Italie. Une fois le problème de l’administration réglé et l’autorité de Rome reconnus partout dans le pays, il part hiverner dans la province d’Asie.

Sa présence est destinée à dissuader les rois orientaux de lui désobéir, car il compte mettre en œuvre la politique d’apaisement avec les Parthes qu’il a décidé. A ce moment, Tiridate II de Parthie, qui avait brièvement chassé Phraatès IV de son trône avant que ce dernier ne reprenne son bien avec l’aide des Scythes, s’est en effet réfugié en Syrie. Octavien accepte de lui offrir asile, mais il refuse catégoriquement de lui apporter son soutien dans une nouvelle guerre avec le puissant empire voisin. Il doit donc démontrer qu’il est capable d’imposer cette décision aux royaumes clients de Rome qui pourraient vouloir s’engager aux côtés de Tiridate. Aucun d’eux n’ose braver l’interdit. La préférence d’Octavien pour la solution diplomatique sera confirmée quelques années plus tard, lorsqu’il décidera de rendre à Phraatès le fils que Tiridate a enlevé au cours d’une nouvelle expédition pour renverser l’empereur, sans exiger de rançon, ni pour autant livrer Tiridate. En échange, Phraatès lui rendra les insignes prises à Crassus lors de la bataille de Carrhes ainsi que les derniers prisonniers romains, alors que toutes les tentatives de les récupérer par la force entreprises par ses prédécesseurs avaient jusque là échouées. Octavien signe là une grande victoire. Malgré des regains de tension périodiques, la paix entre ces deux grandes puissances durera plus de 80 ans. Le Sénat lui octroie la ius auxilii des tribuns qui permet à tout citoyen mis en cause de faire appel à lui pour sa défense, faisant de lui le « protecteur de la plèbe ».

Retour à Rome et fin de la République

En 29 av-JC, il est consul pour la cinquième fois. Il part pour la Grèce au printemps, puis revient en Italie à l’été. Son retour à Rome est accueilli par des sacrifices et la date de son entrée dans la ville décrété sacré à l’avenir. Les portes du temple de Janus sont fermées en signe de ce que toutes les guerres sont finies. En août, il célèbre trois triomphes successifs, comme s’il n’avait acquis ces victoires que contre des étrangers. Le premier est dédié à sa victoire contre les Panonniens et les Dalmates, le second à celle d’Actium, comme si seuls les Egyptiens avaient combattu, et le troisième et le plus somptueux, à la soumission de l’Egypte, sans aucune allusion à la mort d’Antoine, alors que sa famille a reçu l’interdiction de donner son prénom, Marcus, à aucun de ses membres pour l’avenir. Il consacre ensuite le temple du divin César sur le forum ; comme il a déjà autorisé que d’autres temples dédiés au soi-disant descendant de Venus Genitrix, ainsi qu’à son humble personne, soient érigés dans les royaumes d’orient qu’il appelle grecs (adorer une personne comme un dieu ne pose en principe pas de problèmes particulier à ces peuples, à part peut-être aux Juifs qui ont construit leur identité autour du monothéisme, mais surtout à ceux des Grecs qui ont adhéré à ce principe car ils y ont vu une prolongation de la philosophie de Platon ou d’Aristote. Cela explique certainement que l’annonce de l’arrivée du Messie corresponde à cette période ; personnellement je situerai bien la naissance de celui qui s’en chargera, Saint Jean le Baptiste,  au 2 septembre 31 av-JC, jour de la victoire d’Octavien à Actium, ainsi que celui retenu par décret sénatorial pour dater l’avènement de l’Empire.). Les  » Grecs  » reçoivent aussi l’autorisation d’organiser des jeux sacrés en leurs noms. Il inaugure enfin la Curie Julia, dont la construction a débuté sous Jules César, où le Sénat siégera désormais.

Il est encore une fois consul en 28 av-JC, avec Agrippa. Ils s’attaquent ensemble à une réforme de la composition du Sénat, car ils trouvent que l’autorisation d’y siéger a récemment été accordée à des familles qui ne le méritent pas. Des 45 familles patriciennes alors représentés au Sénat, seule une seule restera à la fin du premier siècle après J-C. Pour les remplacer, ils y font entrer des provinciaux, et bientôt des Gallo-Romains, puis des Hispaniques, des Africains et des Orientaux, qui seront naturellement tout acquis à la cause de ceux à qui ils doivent leur ascension sociale. En fait, ils procèdent à une forme douce de proscription. Cette année là, le Sénat lui confie le titre de Princeps Senatus, qui donne son nom de principat au nouveau régime en cours d’élaboration, et pour nous le mot Prince, qui lui donne le droit de s’exprimer en premier lors des sessions du Sénat, et donc d’orienter fortement l’avis de ceux qui prennent ensuite la parole.

En 27 av-JC, il est toujours consul. Si cette répétition vous agace, Octavien pense qu’il pourrait en être de même avec le peuple. Le 13 janvier, au terme d’un long discours, il fait part de sa décision d’abdiquer la charge, qu’il rend au Sénat et au peuple romain ses pouvoirs et l’État, auquel il a rendu sa liberté et la paix. Cela n’est qu’une mise en scène destinée à montrer son attachement aux valeurs républicaines (le nombre de fois où le mot « républicain » a été employé après les dernières élections présidentielles n’augure vraiment rien de bon). Les sénateurs refusent. Ils lui accordent au contraire les pouvoirs proconsulaires pour dix ans, ce qui signifie par la même occasion qu’il bénéficie d’un imperium, c’est à dire le pouvoir d’utiliser l’armée comme bon lui semble dans les provinces sous son autorité, qui deviennent alors provinces impériales, tandis que les autres, pacifiées et quasiment dépourvues de garnison militaire, restent sous l’autorité du Sénat, et prennent par conséquent le nom de provinces sénatoriales. L’Egypte reste le domaine privé d’Octavien.

Le 16 janvier, il reçoit le titre d’Auguste, adjectif jusqu’alors réservé aux dieux, en vertu de ce qu’il a augmenté l’ager publicus, en même temps que cela lui confère le don de voir l’avenir en tant qu’augure. Lorsque le pouvoir devient absolu, celui qui l’exerce trouve presque toujours sa légitimité dans ce qu’il le détient de droit divin. Par ce règlement constitutionnel, le régime personnel, régime d’exception jusque-là, entre dans sa période organique. Octave, devenu Octavien après son adoption par Jules César et que nous appelleront désormais Auguste, devient le chef de l’état romain. Il prend le pouvoir absolu sur les 28 légions de l’armée, dont il assure le financement, et obtient d’être protégé en permanence par la garde prétorienne qui stationne dorénavant dans l’Urbs, alors qu’aucune troupe n’était auparavant tolérée dans les limites de Rome. Le Sénat conserve cependant de nombreuses prérogatives dans les domaines de l’administration civile, des finances, de la justice et de la monnaie, mais Auguste contrôle en fait les élections des magistrats par l’intermédiaire d’un système de recommandation officielle, la commandatio, à laquelle mieux vaut ne pas s’opposer, bien que la destinatio permette aux chevaliers et sénateurs répartis en centuries de proposer eux aussi leurs candidats. Les comices, assemblées du peuple, ont quant à elles perdu tout pouvoir d’intervention dans la vie politique romaine. L’empereur ne néglige cependant pas de subvenir aux besoins des citoyens pauvres, panem et circenses, du pain et des jeux.

Le petit train-train des consulats successifs se poursuit alors jusqu’en 23 av-JC sans autre changement institutionnel ; Auguste en est à son onzième mandat. C’est alors que la dérive monarchique du Prince provoque une crise. Cette année là, une épidémie de peste ravage l’Italie, ce qui est interprété comme un signe de la colère des dieux, et ses maladies à répétition tiennent souvent l’empereur éloigné du centre du pouvoir. Les troubles gagnent par conséquent Rome, et une conspiration qui vise à assassiner Auguste voit le jour. Elle est vite déjouée, mais elle le décide à abdiquer le consulat (il l’exercera encore deux fois, en 5 et en 2 av-JC). En contrepartie, il reçoit la puissance tribunicienne complète et à vie, qui en fait le représentant du peuple et rend sa personne sacro-sainte, quiconque lui porte atteinte est maudite et mérite la mort (nous connaissons cela sous l’appelation de crime de lèse majesté), en même temps qu’il a le droit de casser les décisions des magistrats qu’il désapprouve et de proposer des lois. Son immunité juridique devient donc totale, et cela sans qu’il n’en ait a priori la possibilité, ne faisant pas lui même partie de la plèbe. Il se voit aussi confié le pouvoir proconsulaire à vie, ainsi qu’un imperium majus, plus grand que l’imperium proconsulaire, c’est à dire qu’il peut également l’exercer sur les provinces sénatoriales. A partir de ce moment, Auguste détient réellement le pouvoir absolu, aussi, pour sauver les apparences républicaines, refuse t-il le consulat perpétuel, la censure ou la dictature du même métal que le Sénat lui propose. Les troubles cessent définitivement. Il ne prendra plus qu’un titre supplémentaire, celui de Pontifex Maximus, plus haut titre de la religion romaine, à la mort de Lépide en 12 av-JC.

Conclusion

Il aura donc fallu plus d’un siècle pour que les institutions trouvent un nouveau point d’équilibre. Ni la défense du territoire contre les invasions, ni les guerres civiles ou serviles, ni les conquêtes n’ont empêché ce changement radical de se produire malgré le profond attachement des Romains à la République et leur haine viscérale de la monarchie. Au contraire, chaque événement a donné une impulsion supplémentaire au déplacement du centre de gravité du pouvoir de l’exercice collégiale vers un seul homme providentiel, un peu comme un système soumis à une impulsion relativement faible, mais régulière, peut entrer en résonance, amplifiant à chaque fois son mouvement, jusqu’à sa destruction totale, comme dans le célèbre exemple du pont de Tacoma. Les gens qui vivaient à cette époque ne se sont certainement pas rendu compte de ce phénomène et ont-ils à chaque fois cru qu’ils arriveraient à rétablir la situation, sans se douter que le retour de balancier prendrait sans cesse plus d’ampleur, jusqu’à mettre à bas leur chère République.

Il faut toutefois relativiser, peut être l’Empire a-t-il empêché que l’unité du territoire vole en éclats, ce qui aurait entraîné de nouvelles guerres régionales avec leur cortège de souffrances, de destructions et de misère, jusqu’à l’émergence d’une coalition plus forte que les autres, pour finalement aboutir à l’établissement d’une autre forme d’empire. Il ne faut pas oublier que, même si la perte de souveraineté du peuple est très regrettable et que le régime impérial est apparu condamné à terme dès sa dérive autocratique sous Tibère, le second empereur, mais surtout sous Caligula, l’Empire d’Auguste a permis à la paix de régner sur son territoire pendant une période d’à peu près deux siècles (les dates diffèrent selon les auteurs) que nous connaissons sous le nom de Pax Romana, et qu’il a permis à des provinces, comme la Gaule, de se développer en faisant cesser le pillage systématique de leurs richesses au profit d’un commerce plus équitable avec la puissance dominante, ainsi que de les doter des infrastructures nécessaires à cette activité, dont les inoubliables voies romaines. L’erreur politique majeure d’Auguste a sans doute été de ne pas prévoir que son système devrait s’effacer pour laisser place à un autre une fois ces deux objectifs atteints.

Il me semble que nous sommes aujourd’hui confrontés au même genre de problème que celui qui s’est posé à cette époque lointaine. Nous n’avons toujours pas trouvé le moyen de remédier aux déséquilibres engendrés par la révolution industrielle (que l’arrivée massive de robots pour remplacer les travailleurs ne va faire qu’aggraver ; voir ce qui se passe en Chine avec Foxconn, le fabricant des produits Apple qui a commandé une armée de robots pour remplacer ses ouvriers devenus trop revendicatifs), il apparaît même que nous sommes sur le point de revenir à la situation qui prévalait à la fin du 19ème siècle, comme si les progrès sociaux acquis au fil des luttes et des boucheries qu’ont été les deux guerres mondiales n’avaient été qu’une parenthèse incongrue à oublier au plus vite. Saurons-nous éviter le massacre cette fois-ci ? Et si oui, serons nous capable d’obtenir la stabilité tout en préservant les droits du peuple à décider de son destin par lui-même ? Réponse, bientôt…

Bientôt l’Empire

A la fin de l’été 36 av-JC, Octavien peut être satisfait. Il vient en effet d’éliminer la menace sur l’approvisionnement de l’Italie en blé que représentait la flotte de Sextus Pompée et de récupérer la souveraineté sur la Sicile, la Corse, la Sardaigne et d’autres petites îles de la Méditerranée pendant que son rival, Marc Antoine essuyait quant à lui une défaite contre les Parthes (voir Le second triumvirat prend du plomb dans l’aile) . Il peut donc passer pour le meilleur défenseur de Rome aux yeux du peuple. Il obtient de ce fait des éloges, des statues, le titre de prince du sénat, un arc de triomphe, l’honneur de faire son entrée à cheval, le droit de porter toujours une couronne de laurier, et, pour l’anniversaire de sa victoire, qui devait être célébrée à perpétuité par une supplication, le privilège d’un banquet dans le temple de Jupiter, au Capitole, avec sa femme et ses enfants, selon Dion Cassius (Histoire Romaine livre XLIX § 15). Il refuse d’ailleurs certains de ces honneurs, abolit des impôts et renonce à percevoir certaines des taxes pour la période antérieure à la guerre afin de montrer sa grandeur d’âme. D’autre part, son ami Agrippa, principal artisan de la victoire, se voit décerner une couronne d’or ornée de proues de navires, « une décoration jamais reçue par quiconque et jamais plus décernée après lui ».

Mais il vient aussi de destituer Lépide de son poste de triumvir sous prétexte d’entente avec l’ennemi, et s’est attribué les territoires que ce dernier administrait en Afrique, ainsi que son armée. Nul doute qu’il ne compte pas s’arrêter là, mais qu’il désire à présent se débarrasser au plus vite du dernier triumvir en travers de sa route vers le pouvoir absolu : Marc Antoine. Dans ce but, Octavien va multiplier les provocation à l’égard de son homologue. Le premier prétexte dont il envisage de se saisir est sans doute relatif à l’accueil qu’Antoine réservera à Sextus qui a pris la fuite, ou qu’Octavien a peut être laissé partir à dessein, après la bataille de Nauloque.

Antoine n’est cependant pas né de la dernière pluie. Il accepte de recevoir Sextus dans ses territoires d’Asie, mais à la condition sine qua non que le général défait dépose préalablement les armes. Sextus, alors réfugié sur l’île de Lesbos, aurait fait mine de bien vouloir se plier à cette exigence, mais il aurait parallèlement tenté de faire alliance avec les Parthes pour s’emparer de l’Asie. Informé de la trahison, Antoine lui envoie sa flotte emmenée par M. Titius. Sitôt au courant de cette réaction hostile, Sextus met voile vers Nicomédie, en Bithynie, où Titius le suit sans délai. S’ensuit une nouvelle tentative de négociation qui échoue, Antoine restant toujours aussi intransigeant quant à la reddition des troupes et de la flotte. Sextus préfère l’incendier et s’enfuir à l’intérieur des terres. Il est rattrapé à Midée, en Phrygie et fait prisonnier. Antoine donne l’ordre de l’exécuter. Il se serait ravisé et aurait envoyé un second courrier ordonnant au contraire de lui laisser la vie sauve dont Titius n’aurait pas tenu compte étant donné qu’il aurait reçu ce second message en premier. Cela semble assez peu vraisemblable, Antoine ayant tout intérêt à ce que Sextus ne révèle pas les tractations et les promesses faites entre eux et à le réduire au silence aussi vite que possible. Antoine a certainement inventé cette histoire abracadabrantesque a posteriori, après avoir appris la réaction d’Octavien qui a fait part de son indignation quant au sort réservé au chef ennemi qu’il était prétendument tout prêt à pardonner à titre personnel.

Octavien retombe ainsi sur ses pattes, il va jusqu’à célébrer la victoire d’Antoine à Rome pour montrer que l’entente avec son collègue est au beau fixe. De nouvelles dissensions ne tardent cependant pas à apparaître. Octavien n’hésite en effet pas à remettre de l’huile sur le feu en refusant de partager avec son homologue les territoires, mais encore plus les troupes de Lépide dont Antoine aurait pourtant besoin pour mener la campagne qu’il projette de mener contre les Parthes, sans qu’il ne l’autorise à en lever en Italie. Antoine ne voit pas plus revenir les 120 navires qu’il a prêtés pour la guerre contre Sextus. Par contre, au printemps 35 av-JC, Octavien lui envoie 2 000 soldats, soit à peine un dixième du contingent promis en échange de la flotte, accompagnés d’Octavie, sa sœur et épouse légitime d’Antoine. Il cherche à l’évidence à provoquer la jalousie de sa maîtresse, Cléopâtre. Antoine ne peut décemment pas prendre le risque de laisser les deux femmes en présence l’une de l’autre à Alexandrie, la reine d’Egypte ayant la fâcheuse tendance à faire assassiner tous ceux qui pourraient s’interposer entre elle et le pouvoir, comme ce fut le cas avec son frère, Ptolémée XIV, et sa sœur, Arsinoé IV. Il ordonne donc à Octavie de rester en Grèce sous prétexte de la protéger des dangers de la guerre qu’il s’apprête à mener. Elle s’exécute docilement tout en laissant les militaires rejoindre seuls son mari. Octavien s’insurge naturellement contre l’outrage infligé à sa sœur et l’influence néfaste de cette reine orientale aux mœurs douteuses sur son beau frère. En contraste et pour souligner la supériorité de la morale romaine, Octavie l’aurait cependant dissuadé d’entreprendre toute action de représailles en son nom. Octavien a trouvé l’angle qui lui permet d’attaquer Antoine, sans toutefois s’en prendre directement à lui.

La manœuvre politique permet en même temps à Octavien de retarder un peu la campagne d’Antoine. Il doit espérer que ce délai permette à Phraatès IV, roi des Parthes, et à Mithridate Ier, roi des Mèdes, de se réconcilier, un différend étant apparu entre eux quant au partage du butin acquis lors de leur victoire de l’année précédente contre les Romains. Leur désaccord est si profond que Mithridate, craignant à présent une invasion de son puissant voisin, a engagé des pourparlers avec Antoine en vue d’une alliance. Octavien souhaitait certainement faire échouer la négociation, mais elle finit néanmoins par aboutir. Leur coalition a pour cible Artavazde II d’Arménie, pourtant ami des Romains, mais dont Antoine désire se venger car il attribue sa défaite de l’hiver 37/36 av-JC au départ prématuré du roi arménien. Il ne se montre pas pour autant hostile lorsqu’il rejoint l’Asie à l’automne 35 av-JC, il offre au contraire de marier le premier fils qu’il a eu de Cléopâtre, Alexandre Hélios, à la fille d’Artavazde pour l’attirer à lui. Inquiet de l’alliance avec le roi mède, ce dernier se doute qu’il y a anguille sous roche, aussi tarde t-il a donner sa réponse. Antoine se déplace alors à Nicopolis, dans le Pont, où il le convoque sous prétexte qu’il a besoin de ses conseils pour mener sa campagne contre les Parthes. Artavazde flairant le piège ne s’y rend pas. Antoine lui envoie à nouveau un émissaire pour réitérer sa demande, pendant qu’il se déplace lui-même jusqu’à la ville arménienne d’Artaxate. Sous le coup de cette menace à peine voilée, Artavazde lui écrit toute son amitié avant de se rendre au camp romain où il est immédiatement saisi. Antoine réclame aussitôt une rançon pour sa libération. Les Arméniens refusent catégoriquement de payer et se donnent un nouveau roi, Artaxias II, fils aîné du souverain captif, qui est vaincu et contraint à l’exil en Parthie. Artavazde est quant à lui couvert de chaînes et envoyé en Egypte, tandis qu’Alexandre Hélios est fiancé à la fille du roi mède.

De retour à Alexandrie, Antoine célèbre son triomphe. A cette occasion, il procède au partage des territoires sous son contrôle, et même de certains qu’il ne contrôle pas. Il déclare Cléopâtre reine d’Egypte, de Chypre et de Cœlésyrie et lui adjoint comme collègue Ptolémée XV, dit Césarion, qu’il reconnaît comme fils naturel de Jules César (alors que cette filiation est très sujette à caution). Il donne l’Arménie, la Médie et le royaume des Parthes à Alexandre Hélios, la Cyrénaïque à sa sœur jumelle, Cléopâtre Séléné II et à son deuxième fils qui vient à peine de naître, Ptolémée Philadelphe, la Phénicie, la Cilicie et la Syrie que convoitait pourtant la reine (cela explique la prise de position ultérieure d’Hérode, qui optera pour Octavien de crainte de perdre son trône en cas de victoire d’Antoine). Antoine répond ainsi au refus d’Octavien de partager les fruits de la guerre contre Sextus et de l’éviction de Lépide. Il commet cependant une grave erreur politique. En effet, Octavien n’apprécie guère que sa légitimité soit remise en cause par un prétendu héritier du sang de Jules César, lui qui n’a été qu’adopté, et le peuple romain voit d’un très mauvais œil cette (toute hypothétique) distribution familiale des territoires qu’Antoine est censé administrer au nom de la République. En fin politicien, Octavien se garde pourtant de toute attaque publique envers son collègue, il feint au contraire de lui offrir une protection contre lui-même en faisant en sorte que les lettres qui annoncent le partage clanique ne soient pas lues officiellement au Sénat, tout en s’arrangeant pour que leur contenu fuite largement auprès des citoyens. Il diffuse aussi l’idée qu’Antoine n’est plus vraiment un Romain, mais qu’il est devenu un monarque oriental, comme en témoigne la tenue vestimentaire qu’il a adopté, et cela sous l’influence maléfique de l’ensorceleuse Cléopâtre à qui il prête l’intention (loin d’être avérée) de mettre la main sur Rome (alors que celle d’Octavien de s’emparer de l’Egypte ne fait aucun doute).

Antoine n’ayant pas cédé à ses provocations, Octavien décide de prendre son mal en patience. Pendant que son homologue s’occupe de l’Arménie et de la Médie, il part en campagne en Illyrie avec ses fidèles lieutenants, Agrippa et Titus Statilius Taurus. Cela lui permet d’éviter l’oisiveté à ses troupes et de les aguerrir au combat, mais aussi d’éloigner d’Italie ceux de ses soldats qu’il avait congédiés sans gratification suite à leur révolte de l’année précédente qu’il a consenti à reprendre à son service, de peur qu’il ne rejoignent son rival ou ne sèment le trouble dans la péninsule. Il regroupe ces éléments dans une légion à part qu’il met au pas avec la plus grande fermeté. Il compte également se forger une aura de grand guerrier après les humiliantes défaites que Sextus Pompée lui a infligées ou sa prestation mitigée à Philippes où Antoine a quant à lui brillé. Par conséquent, Statilius Taurus, mais encore plus Agrippa, réel vainqueur de Sextus à Nauloque, devront s’abstenir de revendiquer d’avoir joué un rôle prépondérant dans cette nouvelle guerre pour laisser tout le bénéfice de la gloire à leur chef.

Il se charge tout d’abord des Iapydes qui rechignent à payer leur tribut, voire lancent des raids dans les régions avoisinantes. La plupart d’entre eux se soumettent sans grand mal, jusqu’à ce que certains se retranchent dans Métule. Là, Octavien aurait été blessé au cours du siège alors qu’il sortait d’une tour de bois pour franchir le mur d’enceinte. L’anecdote, véridique ou non, sert avant tout à souligner la bravoure dont il aurait fait preuve en s’exposant lui-même au danger. La ville est prise après que tous ses habitants se soient suicidés par désespoir, non sans qu’ils ne l’aient totalement détruite au préalable. Octavien marche ensuite contre les Pannoniens, bien qu’il n’ait rien à reprocher à ce peuple. Il désire tout simplement maintenir ses hommes en action et les nourrir aux dépens des autochtones au nom de ce que le faible doit se soumettre au fort. Son avancée fait fuir les habitants de leurs villages, aussi ne commence t-il à ravager le pays qu’à partir du moment où ils tentent de l’empêcher d’atteindre Siscia. La ville est pourtant à son tour assiégée. Elle se défend bravement, mais finit par se rendre lorsqu’elle apprend que les alliés dont elle attendait du secours ont été pris dans une embuscade. Il confie les territoires conquis à Statilius Taurus, puis rentre victorieux à Rome. Il diffère la célébration du triomphe que le Sénat lui a décerné, mais doit revenir en Illyrie l’année suivante, 34 av-JC, pour faire face au soulèvement de ces peuples nouvellement soumis qui croulent sous le poids des contributions exigées, ainsi qu’à celui des Dalmates. Il aurait à nouveau été blessé au cours de ces combats avant de s’imposer. Il réussit ainsi à prendre le contrôle des côtes de l’Adriatique et enrichit sa flotte de liburnes, navires légers livrés par les Dalmates et les Illyriens dont il aura fort besoin par la suite.

En 33 av-JC, la Maurétanie tombe dans son escarcelle suit à la mort du roi Bocchus qu’il ne remplace pas, transformant son royaume en province romaine. Mais cette année là, c’est certainement Agrippa qui joue le plus grand rôle dans l’accroissement du prestige d’Octavien. Il accepte en effet de devenir édile de Rome bien qu’il ait déjà exercé la fonction suprême de consul (un peu comme si l’un de nos présidents devenait maire de Paris après son mandat ; certains qui s’estiment trop importants pour exercer un mandat subalterne devraient peut être en prendre de la graine), et entreprend de grands travaux pour améliorer la qualité de vie des citoyens de base. Sur ses propres deniers, il entreprend la rénovation du réseau de distribution d’eau avec l‘Aqua Appia, l‘Anio Vetus et l‘Aqua Marcia et fait construire l’Aqua Julia, et met en place une équipe de 200 esclaves pour les entretenir ainsi que les réservoirs et les fontaines ; fait curer la Cloaca Maxima, les égoûts, pour qu’ils s’écoulent jusqu’au Tibre ; fait rénover les rues, construire des portiques et aménager des jardins ; et encore construire les premiers termes ouverts au public et gratuits. Tout cela sera légué à la ville de Rome à sa mort. Dans un autre registre, il fait distribuer de l’huile et du sel aux citoyens pauvres en plus du blé, mais s’occupe aussi de leur divertissement en donnant de nombreux jeux, tous plus grandioses les uns que les autres, il instaure à cette occasion les sept dauphins faisant office de compte-tours dans les courses de chars au circus maximus, organise de grandes expositions d’art (certainement par rivalité avec Mécène, l’autre ami-conseiller d’Octavien), et finalement organise une sorte de tombola au théâtre en faisant jeter des tesselles donnant droit à différents lots ou empiler des marchandises au milieu de l’enceinte qu’il permet aux spectateurs de piller. Bref, il met en place le système du panem et circenses (du pain et des jeux) qui a forgé l’image que nous avons encore aujourd’hui de l’Empire. Toutes ces largesses avec le bon peuple permettent que passe une loi qui interdit de poursuivre les membres du sénat pour brigandage, leur permet de voler en toute impunité et asservit le citoyen.

En 32 av-JC, lorsque le seconde triumvirat que plus personne ne veut renouveler arrive à terme, tout est en place pour que la République devienne l’Empire. Il ne reste plus qu’à attendre l’affrontement final entre Antoine et Octavien, car, comme le dit Connor McLeod, il ne peut en rester qu’un…

Le second triumvirat prend du plomb dans l’aile

A l’été 37 av-JC, Octavien et Marc Antoine ont bien du mal à dissimuler leur rivalité (voir Si vis pacem, para bellum) malgré le renouvellement du second triumvirat pour cinq années supplémentaires. Chacun d’eux compte remplir au plus vite la mission qui lui a été assignée afin de s’imposer comme l’homme providentiel seul capable d’assurer la prospérité de Rome (toute ressemblance avec un ex-président défait aux élections serait presque une coïncidence). Pour Octavien, cela consiste à éliminer Sextus Pompée qui affame l’Italie grâce au blocus maritime qu’il exerce avec sa flotte depuis la Sicile, tandis qu’Antoine se doit de juguler la menace que les Parthes font peser sur les territoires asiatiques sous domination romaine.

Octavien ayant besoin de temps pour construire une flotte capable de rivaliser avec celle de Sextus, Antoine est le premier à passer à l’action dès son retour en Syrie à l’automne de cette même année, son lieutenant Sossius ayant jugé préférable de ne rien entreprendre en son absence pour ne pas risquer de l’irriter comme Ventidius avec ses victoires de l’année précédente. Il veut en effet profiter du désordre qui règne dans les hautes sphères de l’empire parthe suite à la récente accession au trône de Phraatès IV qui a profité de la mort au combat du successeur désigné, son frère Pacorus Ier, et assassiné ses frères, son père, Orodès II, ainsi que son fils aîné pour prendre le pouvoir. Cette méthode ultra-violente choque la noblesse du pays, elle aussi victime de la purge. Bon nombre d’aristocrates sont par conséquent entrés en dissidence. L’un de ceux-là, Monaesès, est venu rejoindre les Romains. Antoine peut aussi compter sur le renfort des souverains de la région qu’il a pour la plupart lui-même mis en place, ainsi que sur celui de Cléopâtre, qu’il met à nouveau enceinte lors de leur rencontre à Antioche.

Phraatès s’inquiète bien entendu de ces préparatifs, mais surtout de la popularité grandissante de Monaesès à qui Marc Antoine a confié la conduite de la guerre ainsi que promis le trône en cas de victoire. Il engage donc des négociations avec son compatriote. Ses offres se révèlent suffisamment alléchantes pour que Monaesès rentre pacifiquement au pays. Bien qu’il soit fort contrarié de cette trahison, Marc Antoine ne fait rien pour l’empêcher de s’en aller de crainte qu’une condamnation n’incite certains de ses alliés à faire défection pour passer à un ennemi plus magnanime que lui. Il fait au contraire accompagner Monaesès par des ambassadeurs qui promettent la paix, à condition que Phraatès rende les enseignes prises à Crassus 15 ans auparavant et qu’il libère les prisonniers capturés à la bataille de Carrhes. Ainsi pense t-il pouvoir tromper la vigilance des Parthes tandis qu’il se dirige vers l’Euphrate avec son armée de 100 000 hommes. Mais il trouve la frontière bien défendue, ce qui le force à renoncer provisoirement à l’invasion. Il se retourne alors contre les Mèdes.

L’hiver approchant, il hâte sa marche autant que possible, et pour ce faire, il abandonne en chemin une partie des 300 chariots chargés du matériel de siège, dont un bélier colossal, qui le ralentissent en les laissant sous la protection de Statianus. Il arrive trop tard malgré tout ; le roi est déjà parti rejoindre son allié parthe. Certains historiens antiques, dont Plutarque, lui reprochent d’avoir voulu mener une campagne à la mauvaise saison au lieu d’attendre sagement le retour du printemps et mettent son empressement sur le compte de son envie de retrouver au plus vite sa maîtresse Cléopâtre, censée l’avoir littéralement ensorcelé par ses charmes. Il est quand même plus vraisemblable qu’il ait désiré remporter une victoire avant Octavien dans le but de démontrer sa supériorité en matière militaire. Cela explique certainement son entêtement à vouloir s’emparer de Phraata, résidence de la famille royale mède, en dépit des imposantes défenses de la ville et du manque de matériel adéquat qui l’oblige à pousser à grand peine une levée contre les remparts.

Averti de l’incursion, Phraatès arrive à son tour en Atropatène, mais il préfère laisser Marc Antoine s’épuiser en vain dans sa tentative de siège plutôt que de l’attaquer frontalement. Il charge cependant sa cavalerie de s’occuper du détachement de Statianus qui périt avec 10 000 hommes, le reste, dont le roi Polémon du Pont, est fait prisonnier. Lorsqu’Antoine arrive à son secours, il ne trouve qu’un champ de bataille jonché de cadavres. A la vue du désastre, Artavazde II d’Arménie se retire dans ses terres. Cela ne dissuade toujours pas Antoine de continuer le siège. Il déchante rapidement. A son retour à Phraata, il décide de provoquer le combat avec l’armée parthe, aussi part-il au fourrage avec dix légions et toute sa cavalerie. Il la trouve rangée en bataille après avoir établi son camp au bout d’une journée de marche. Il fait d’abord mine de plier bagage, puis se retourne dès que l’ennemi se trouve à sa portée. Les Parthes ne résistent pas bien longtemps à l’assaut, mais ils prennent la fuite n’ayant perdu que quelques dizaines de soldats dans le choc. Le résultat est décevant pour les Romains, d’autant plus qu’ils sont harcelés par l’ennemi tout au long du chemin de retour à Phraata. Mais c’est là qu’Antoine enregistre son plus grand revers. Les Mèdes ont en effet profité de son absence pour faire une sortie et chassé les soldats chargés de garder la levée. Pour punir ces derniers de leur couardise, Antoine ne leur donne plus que de l’orge au lieu de froment et pratique à leur décimation (exécution d’un soldat sur dix), comme l’avait fait Crassus au temps de la guerre servile contre Spartacus.

Les jours suivants, les Parthes envoient des signes d’apaisement. Les attaques des soldats partis en quête de vivres dans les villages de la région se font moins pressantes, certains vont même à la rencontre des Romains dont ils louent la bravoure tout en blâmant Antoine de les sacrifier par son refus de conclure la paix que propose Phraatès. Le triumvir envoie donc des émissaires s’enquérir des conditions de la cessation des hostilités et réitère sa demande de restitution des enseignes prises à Crassus, ainsi que celle des prisonniers. Phraatès refuse catégoriquement de céder à ces exigences, mais, désirant lui-même que ses soldats puissent passer l’hiver dans leurs foyers pour éviter leur grogne, il promet au Romain qu’il pourra se retirer sans qu’il lui soit fait de mal s’il consent à lever le siège sans attendre. Menacé par la famine, Antoine accepte.

Forts de cet accord, les Romains prennent le chemin du retour confiants, mais un Madre avertit Antoine qu’il ne devrait pas trop se fier à la parole du Parthe, qu’il ferait mieux d’éviter d’emprunter la route des plaines qu’il avait prise à l’aller et qu’il se chargera de le guider par une voie plus courte à travers la montagne, tout en l’assurant qu’il y trouvera de quoi subsister. Le Madre accepte même d’être lié jusqu’à l’arrivée en Arménie en gage de bonne foi. Bien qu’il ne soit pas convaincu du bien fondé de ces assertions, Antoine suit le conseil. Deux jours de marche se passent sans aucune encombre, mais le troisième, la colonne romaine est prise dans une embuscade tendue par les Parthes. Elle n’arrive cependant pas à semer le désordre escompté et est vite repoussée sans faire de gros dégâts. Dorénavant sur ses gardes, Antoine fait protéger son arrière garde et ses flancs par des archers et des frondeurs, tandis que les soldats marchent à présent par précaution en formation de bataillon carré. Le même scénario se répète régulièrement au cours des jours suivants.

Notons ici que ce que nous pourrions prendre pour de la félonie de la part du Parthe n’en est pas vraiment. En effet, dans les mœurs grecques, une victoire acquise par la ruse ou la tromperie en épargnant des vies n’était pas moins, voire plus, prestigieuse que celle obtenue en règle sur le champ de bataille, contrairement à la conception romaine ou à la nôtre qui ne voit de la gloire que dans celles remportées suivant les règles de la chevalerie, comme dans les duels du far west, face à face à midi dans la rue principale (en général, le type se faisait plutôt dégommer de dos par huit autres mecs alors qu’il sortait du saloon complètement bourré par une nuit sans lune, mais c’est moins classe). L’accusation du même ordre portée contre Antoine au déclenchement du conflit peut d’ailleurs s’interpréter comme une preuve de sa conversion à ces pratiques jugées barbares, sous l’influence de la vénéneuse orientale Cléopâtre, bien entendu. Le lecteur antique en déduira qu’Antoine n’était déjà plus un vrai Romain attaché à ses valeurs dès cette époque. -De nos jours, quand Bachar al Assad bombarde sa population avec des avions, des canons longue portée ou canarde tout ce qui bouge depuis un hélicoptère, c’est un dictateur sanguinaire qui passe à côté de son objectif car il incite les familles brisées par sa barbarie à passer à la rébellion, mais quand nos soldats font la même chose en notre nom sur un village afghan parce qu’ils ont essuyé les tirs de trois talibans qui se servent lâchement de civils comme boucliers humains, ce sont des héros qui se battent pour la liberté. Mêmes méthodes, mêmes conséquences, mais valeurs différentes.-

Les pertes subies par les Romains ne sont jamais très importantes lors de ces guets apens, la formation de la tortue les réduisant au minimum, on pourrait même assimiler leur défense à des victoires, mais le pénurie de vivres ou d’eau, les rigueurs de l’hiver dans la montagne et les maladies font tout autant de victimes que ces attaques, surtout parmi ceux qui ont été blessés. Le calvaire dure 27 jours, 20 000 soldats ont alors péri. Bien qu’il attribue son échec au départ d’Artavazde, Antoine juge plus opportun de remettre sa vengeance à plus tard, afin que ses soldats puissent passer l’hiver en Arménie dans les meilleures conditions. Il s’en va ensuite rejoindre Cléopâtre à Alexandrie.

A Rome, en contradiction avec les rapports envoyés par Antoine au Sénat, Octavien se fait un plaisir de faire diffuser les nouvelles de la désastreuse campagne de son rival, bien qu’en public il feigne de croire à son succès et organise des fêtes en conséquence. N’ayant lui-même pas encore vaincu Sextus Pompée, il ne peut dénigrer son collègue outre mesure, mais cela conforte sa position d’attente et d’affirmer qu’il préfère quant à lui ne pas sous estimer l’adversaire et bien préparer son action au lieu de se précipiter. Après les humiliantes défaites qu’il a subies en 38 av-JC, il a en effet choisi de mettre toutes les chances de son côté avant de retourner au combat. Il a tout d’abord nommé au consulat pour 37 av-JC son ami Marcus Vipsanius Agrippa, bien qu’il n’ait ni l’âge requis, ni suivi le cursus honorum obligatoires pour accéder à la fonction, mais qui revient de Gaule tout auréolé de gloire après avoir soumis les Belges ainsi que les Aquitains et avoir été le second Romain après Jules César à franchir le Rhin, et lui a confié la tâche de construire une nouvelle flotte.

Pour pallier son inexpérience en matière de combat naval, Agrippa fait bâtir des navires beaucoup plus gros que ceux de l’ennemi, moins manœuvrables, mais dotés de plus de soldats, de hautes tours pour y mettre archers et frondeurs et de perfectionner les équipements tel le harpax (harpon à bateaux). Il privilégie clairement l’abordage à la traditionnelle technique d’éperonnage. Une fois construites, Agrippa regroupe ces galères produites dans différentes villes disséminées tout au long de la côte italienne sur le lac Lucrin, en Campanie, après avoir fait creuser un canal pour le relier à la mer. La flotte peut ainsi s’entraîner à l’abri des attaques de l’ennemi. Elle en a fort besoin car 20 000 esclaves viennent d’être enrôlés pour faire office de rameurs, alors que ce mode de conscription avait jusque là été vivement reproché à Sextus qui était de ce fait qualifié de pirate ou de brigand enfreignant les lois de la guerre plutôt que de soldat. Dans le même temps, Lucius Caninius Gallus, nommé par Antoine, est forcé d’abdiquer son mandat de consul au profit de Titus Statilius Taurus, fervent partisan d’Octavien qui reçoit le commandement de la flotte prêtée par Antoine. Déçu de ce que ses services ne lui valent pas une promotion, Ménodore (Ménas) retourne en Sicile rejoindre Sextus qu’il avait pourtant trahi l’année précédente (il sera là aussi déçu de ne pas recevoir le commandement de la flotte de feu Ménécrates et reviendra vers Octavien quelques mois plus tard.).

Au printemps 36 av-JC, Agrippa et Octavien sont fin prêts à mener la guerre contre Sextus. Lépide a reçu l’ordre de leur prêter main forte. Ils doivent ainsi attaquer l’ennemi de tous côtés dans la région du détroit de Messine. Agrippa arrive par le nord et s’installe à Lipari, Démocharès, le lieutenant de Sextus, se positionne juste en face à Mylae, tandis que son chef reste stationné à Messine même en attendant de voir comment la situation évolue. Octavien, qui vient de Tarente pour bloquer le détroit par le sud, rencontre quant à lui des problèmes : il est une fois de plus victime d’une tempête qui lui fait perdre une partie de ses navires et le retarde, d’autant plus que Ménécrates profite du désordre généré par les intempéries pour l’attaquer. Pendant ce temps, Agrippa et Démocharès s’observent. Cela donne lieu à quelques accrochages, mais ne leur permet pas pour autant de découvrir quelles sont exactement les forces qui leur sont opposées. Lassé de ce petit jeu dans lequel il n’a rien à gagner, Agrippa décide de passer à l’offensive avec sa flotte au complet. Il ignore cependant que Démocharès est arrivé à la même conclusion au même moment et qu’il a fait appel à Sextus qui arrive à Mylae la nuit précédent le jour choisi.

Lorsque les deux flottes s’aperçoivent le lendemain, la surprise créée par le nombre les fait hésiter, mais le combat s’engage malgré tout. Il reste pendant très longtemps indécis, la solidité des grands vaisseaux de l’un équivalant à la vitesse des navires légers de l’autre. Au bout du compte, Agrippa finit par prendre l’avantage et met Sextus en fuite. Il ne le poursuit cependant pas pour achever définitivement la guerre, soit que la nuit dans un environnement parsemé de hauts fonds et la fatigue de ses équipages l’en aient empêché, soit qu’il ait jugé préférable d’éviter de s’octroyer toute la gloire de la victoire, ce qui aurait fait de l’ombre à Octavien. -Cette attitude de retenue, déjà constatée chez les lieutenants d’Antoine, pourrait aussi bien être en partie cause de nos problèmes actuels. En effet, mieux vaut ne pas se montrer trop compétent lorsqu’on veut être promu dans une entreprise pour éviter que son supérieur hiérarchique ne se sente menacé par la concurrence et ne vous mette des bâtons dans les roues ou vous réoriente vers un placard doré. Pour se sentir bien, un chef doit toujours avoir l’impression d’être indispensable. Il préfère alors au mieux faire progresser des gens bien obéissants sans talents particuliers, et au pire des incompétents qui choisiront eux-mêmes des employés encore plus cons qu’eux pour justifier de leur place. Cela nuit bien évidemment à la bonne marche de l’entreprise, et cela vaut aussi pour les partis politiques. On appelle ça une médiocratie.-

Tandis que cette bataille se déroule sur mer, Octavien profite de l’absence de Sextus pour franchir le détroit et débarquer trois légions à Messine, avec Cornificius à leur tête. Il pense alors être en mesure d’empêcher l’ennemi de revenir à son port d’origine, et encore plus lorsqu’il constate que sa flotte n’est plus au complet. Mais il se trompe lourdement. A navires égaux, comme Octavien est venu avec ceux d’Antoine, les marins beaucoup plus expérimentés de Sextus font des ravages dans la flotte du triumvir, d’autant plus que Sextus a eu l’opportunité de remplacer ses équipages fatigués par des frais. Octavien lui-même s’en tire de justesse avant de trouver refuge sur le continent. Cornificius est piégé, isolé en territoire ennemi et sans vivres. Son seul avantage est de disposer d’une infanterie lourde qui n’a pas à craindre de livrer bataille. Il décide par conséquent de se déplacer en permanence en espérant trouver en chemin de quoi rassasier ses troupes. Il subit cependant les attaques incessantes d’une cavalerie appuyée par des frondeurs et des archers qu’il se trouve incapable de poursuivre avec ses soldats lourdement équipés. L’extermination de ses hommes n’est qu’une question de temps. Il ne doit son salut qu’à Agrippa. Ce dernier a été informé de la position délicate de son collègue dès son retour à Lipari, aussi est-il reparti au plus vite pour la Sicile où il a tout d’abord pris Mylae, désertée par Démocharès, puis Tyndaris. Une fois maître de ces villes, il a pu envoyer du blé et quelques soldats à Cornificius. Sextus, voyant ces renforts arriver, craint alors d’avoir bientôt affaire à toute l’armée d’Agrippa, aussi quitte t-il précipitamment son camp, laissant une partie de ses bagages et ses vivres sur place. Cornificius peut par conséquent rejoindre tranquillement Agrippa sans subir plus de pertes.

Rassuré par ce sauvetage, Octavien revient en Sicile. Il est enfin rejoint par Lépide, qui a subi la tempête pendant la traversée depuis l’Afrique, puis les attaques de Démocharès, a de ce fait été obligé de faire escale à Lilybée (Marsala) où il a été assailli par Gallus, mais qu’Octavien soupçonne d’être de mauvaise volonté. Les deux hommes se retrouvent sur le promontoire de Nauloque où Sextus est venu camper face à eux. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’entendent pas du tout. Bien que la loi en fasse théoriquement des égaux, Octavien n’informe pas du tout son homologue de ses plans ; il s’en sert comme d’un simple lieutenant à ses ordres. Selon Dion Cassius, Lépide est indigné par cette attitude qu’il doit juger comme une dérive monarchique, aussi aurait-il pris contact avec Sextus en vue d’une alliance, les Romains ayant la monarchie en horreur. Mais peut être Octavien a-t-il manipulé Lépide en lui laissant croire qu’il était prêt à négocier avec Sextus, ce dernier n’ayant plus ni blé, ni argent pour continuer la guerre. Ils se seraient alors réparti les rôles selon le schéma good cop/bad cop qui nous est si familier. En effet, alors que la flotte d’Agrippa est venue s’ancrer au large, les légions d’Octavien se présentent quotidiennement en ordre de bataille sans que Sextus, en très nette infériorité, ne se décide au combat. Il finit par s’y résoudre avant que la faim n’ait raison de ses hommes et que ses alliés commencent à déserter.

La bataille se déroule essentiellement sur mer. Elle est tout aussi acharnée et sanglante que la première. Elle tourne à nouveau à l’avantage d’Agrippa, mais cette fois-ci, la flotte de Sextus ne peut prendre la fuite car elle se trouve acculée à la terre où Octavien attend les équipages venus s’échouer. Dans ces conditions, seuls 17 navires pompéiens sur 300 parviennent à s’échapper, le reste est pris ou coulé. A l’exception de certains qui, comme Gallus et sa cavalerie, préfèrent se rendre, le désastre naval convainc les troupes terrestres de se replier sur Messine. Elles sont aussitôt prises en chasse par Lépide. Sextus réussit quant à lui à s’embarquer sur l’un de ses bateaux rescapé avec sa fille et à mettre le cap sur l’Asie. On peut imaginer qu’Octavien n’ait tout bonnement rien fait pour l’empêcher de partir, ce qui lui aurait donné un motif pour accuser Antoine de trahison au cas ou ce dernier aurait accueilli Sextus dans sa juridiction.

De son côté, Lépide s’empare facilement de Messine. La guerre est finie, mais il est bientôt rejoint par un Octavien qui investit la ville sous prétexte de faire cesser les pillages et les destructions. Cette réaction hostile effraye Lépide. Il quitte précipitamment les lieux pour aller se retrancher sur une colline voisine avec quelques uns de ses soldats, avant de revendiquer la Sicile comme l’accord passé avec son collègue le prévoyait. Octavien se rend à son camp, entouré d’une faible garde en signe de paix, mais il refuse tout net de satisfaire les demandes pourtant légitimes de Lépide. Il n’en faut pas plus pour que la situation dégénère. Octavien et ses hommes sont agressés et aussitôt secourus. Octavien peut à présent passer pour la victime de son homologue, aussi fait-il assiéger son camp par toute son armée. Devant cette démonstration de force, les légionnaires abandonnent Lépide l’un après l’autre. Il finit lui-même par se livrer en habits de deuil, suppliant la clémence. Il est dépouillé de tous ses territoires et doit abandonner ses fonctions, à l’exception de celle de Pontifex maximus pour éviter un sacrilège. Il est ensuite envoyé en résidence surveillée en Italie.

Tout est prêt pour qu’Octavien fasse un retour triomphal à Rome, mais ses troupes se révoltent sans attendre. Elles réclament à corps et à cri des récompenses pour le sacrifice qu’elles ont consenti, fortes de la présomption que leur chef aura sous peu besoin de leurs services pour se débarrasser du dernier obstacle qui le sépare du pouvoir absolu : Marc Antoine. N’ayant plus d’ennemi à craindre dans l’immédiat, Octavien ne s’alarme cependant pas du désordre. Il refuse de céder aux revendications de ses soldats malgré la pression, car cela risquerait selon lui d’en entraîner d’autres. Les troupes lui demandent alors leur congé. Feignant de trouver la demande équitable, il commence par l’accorder à ceux de ses plus fidèles qui l’accompagnent depuis son expédition contre Antoine à Modène 7 ans plus tôt, puis, cela ne suffisant pas à calmer les esprits, à tous ceux ayant 10 ans de service au moins. Il déclare ensuite qu’il ne reprendra jamais aucun de ceux-là à son service et qu’il ne tiendra ses promesses de gratification qu’à ceux d’entre eux qui s’en sont montrés les plus dignes, avant d’octroyer 50 drachmes à tous les légionnaires encore mobilisés. Les troubles cessent immédiatement. Il faut reconnaître que, bien que piètre militaire, Octavien était un meneur d’hommes et un politicien hors pair. Il a à présent le champ libre pour se consacrer à son prochain objectif : éliminer du jeu Marc Antoine. Il va pour ce faire procéder à de nombreuses provocations…

Victoires par procuration

A l’hiver de 39 av-JC, Octavien et Marc Antoine sont parvenus à apaiser les tensions apparues entre eux tout de suite après leur victoire contre Cassius et Brutus à Philippes. Elles provenaient essentiellement du déséquilibre dans le partage des ressources financières en faveur d’Antoine, qui, à l’établissement du second triumvirat, avait non seulement reçu les riches provinces d’Asie, mais aussi les très intéressantes Gaules Cisalpine et Chevelue. Ces deux dernières reviennent désormais à Octavien qui contrôle de ce fait tout l’occident à partir de Scodra en Illyrie, tandis que l’orient revient à Antoine. Lépide, troisième homme signataire du pacte, n’a quant à lui que les quelques possessions romaines d’Afrique. Aucun des deux grands rivaux n’est cependant complètement maître de la totalité des territoires qui leur ont été dévolus. Antoine doit récupérer ceux entre qui vont de l’Anatolie à la Syrie, pris par les Parthes à la faveur du conflit avec son collègue, tandis qu’Octavien désire reprendre la Sicile, la Sardaigne et la Corse à Sextus Pompée malgré le tout récent accord qui les lie.

A ce moment, Marc Antoine ne se charge pas lui-même de la reconquête. Il passe l’hiver à Athènes, en compagnie de sa nouvelle épouse, Octavie. Il y adopte les habits, ainsi que les coutumes grecques et abandonne le protocole associé à son rang, aussi pourrait-on croire qu’il se contente de prendre du bon temps, mais cette simplicité a certainement l’objectif plus politique d’amadouer la population en lui montrant qu’il respecte la culture locale et qu’il ne souhaite pas imposer la sienne. Pendant ce temps, ses troupes se chargent de mettre au pas les peuples illyriens qui avaient pris le parti de Cassius et Brutus, en guise d’entraînement à la campagne à venir. Sa présence se justifie encore par un autre motif : il refuse de livrer le Péloponnèse à Sextus Pompée comme convenu car il a besoin de l’argent de la province pour financer la guerre contre les Parthes et qu’il soupçonne Sextus de vouloir le garder au lieu de le lui donner comme le stipule le traité qu’ils ont signé.

Ces préparatifs méticuleux démontrent qu’il craint l’affrontement avec les Parthes et qu’il ne pensait pas que Publius Ventidius Bassus, qu’il a envoyé en Asie pour mener la contre attaque en attendant son arrivée, s’acquitterait aussi bien de sa tâche. La campagne de Ventidius est en effet remarquable. Il commence par battre Quintus Labiénus (fils de Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de Jules César durant la guerre des Gaules passé plus tard dans le camp pompéien jusqu’à sa mort à la bataille de Munda) et Phranipates reconquérant ainsi les provinces romaines d’Asie. Labiénus est tué au cours des combats. Antoine organise de grandes fêtes à Athènes en son honneur à l’occasion de cette victoire. Il doit ensuite faire face au retour en force de l’armée parthe en Syrie. Il la repousse tout d’abord lors de la bataille des monts Taurus, puis les bats définitivement lors de la bataille du mont Gindarus où Pacorus Ier, héritier du trône, trouve la mort, provoquant une crise de succession (Phraatès IV fait assassiner ses trente frères, son fils aîné ainsi que son vieux roi de père, Orodès II pour obtenir la couronne). Il apparaît alors aux yeux des Romains comme celui qui a rétabli leur honneur en vengeant la mort de Crassus à la bataille de Carrhes 15 ans plus tôt.

Venditius aurait alors pu poursuivre l’armée parthe en déroute jusque sur son territoire sur l’autre rive de l’Euphrate, mais il juge plus prudent de s’arrêter à la frontière pour ne pas qu’Antoine prenne ombrage de ses succès. Il doit avoir à l’esprit l’exemple de Quintus Salvidienus Rufus, qui était tout comme lui de basse extraction et ne devait son ascension sociale qu’à ses talents militaires, qui a été exécuté lorsqu’Antoine l’a accusé de vouloir trahir Octavien bien qu’il ait été le principal artisan de la victoire de ce dernier contre Lucius Antonius (Jérôme Kerviel n’aurait-il pas dû en prendre de la graine ?). Venditius a dû en conclure que les triumvirs n’appréciaient guère qu’un de leurs lieutenant puisse remettre leur autorité en cause en se couvrant de trop de gloire. Il se contente donc de mettre au pas les villes qui ont soutenu les Parthes en attendant l’arrivée son chef. Celui-ci finit par le rejoindre à Commagène où Ventidius assiège Antiochus Ier. Antoine, qui souhaite alors prendre sa part de victoire, refuse de ratifier le traité de paix et les mille talents d’argent que son subordonné avait obtenus. Il prend lui-même le commandement du siège, obtient de même la fin des hostilités, mais il doit se contenter de 300 talents d’indemnités. Ventidius est ensuite éloigné du théâtre des opérations car renvoyé à Rome pour qu’il y célèbre son triomphe. Il restera le premier et le seul Romain à avoir triomphé du puissant empire parthe.

Pendant que tout ceci se déroule en orient, Octavien a lui-même pris le commandement de la lutte contre Sextus Pompée en occident. Les attaques de pirates qui n’ont pas cessé lui donnent un prétexte pour passer à l’offensive, après qu’un équipage ait avoué sous la torture que Sextus était leur commanditaire. Il peut ainsi agir en toute légalité en alléguant que Sextus a violé une clause du traité qu’ils ont signé, même si Sextus dépose à son tour au Sénat une plainte à propos du Péloponnèse que Marc Antoine a refusé de lui livrer. Les deux triumvirs auraient d’ailleurs dû se rencontrer à Brindes pour discuter de la conduite à tenir, mais Marc Antoine n’y trouvant pas son homologue dès son arrivée préfère repartir sans attendre, ce qui lui évite de trop se mouiller dans une affaire qui pourrait être jugée douteuse.

Octavien commence par rompre les liens qui l’unissaient à Sextus en divorçant de Scribonia, puis il passe outre le semi-désaveu de son collègue et rival car il compte bien profiter de l’avantage que lui confère la trahison de Menodorus (ou Menas). Ce dernier, ancien esclave du Grand Pompée, s’est en effet laissé convaincre de rendre la Sardaigne et la Corse en échange de son passage du statut d’affranchi à celui de membre de l’ordre équestre et de l’assurance qu’il pourrait continuer a commander sa flotte. Sitôt les îles deux récupérées et les navires de Menodorus incorporés à la flotte de l’amiral Calvisius, Octavien s’attaque à la Sicile, fief de Sextus. Les effectifs sont divisés en deux parties, l’une, dirigée par Calvisius, arrive par le nord du détroit de Messine, et l’autre, sous les ordres d’Octavien lui-même, vient par le sud. Calvisius est le premier à rencontrer l’ennemi en la personne de Menecrates aux environs de Cumes, Sextus étant resté à Messine pour attendre Octavien. Calvisius pense se protéger en se réfugiant dans la baie de Cumes, mais il se trouve au contraire acculé à la terre où ses navires s’échouent sur les rochers sous les assauts répétés de l’adversaire. L’arrivée de Menodorus sur le flanc gauche lui permet de se dégager de ce mauvais pas, mais elle ne change pas l’issue du combat, bien que Menecrates ait péri dans l’affrontement. Au final, Calvisius subit une lourde défaite, ses meilleurs bateaux ont été détruits et beaucoup d’autres sont sévèrement endommagés.

Octavien arrive en vue de Messine avec sa flotte quelque temps plus tard. Il croise Sextus qui n’est accompagné que de quarante navires, mais, malgré les conseils de ses amis, il préfère renoncer à attaquer l’ennemi qui est pourtant en nette infériorité numérique car il juge plus prudent d’attendre le renfort de son amiral. Il rate ainsi l’occasion d’éliminer le leader au nom prestigieux indispensable à la rébellion. Octavien reste dans le détroit jusqu’à ce qu’il apprenne le désastre de Cumes. Il décide alors d’aller retrouver Calvisius, mais il est attaqué en chemin par Sextus qui a quant à lui été rejoint par la flotte de Menecrates, à présent dirigée par Demochares. Au lieu de livrer combat en pleine mer, il applique la même tactique que son lieutenant et se replie le long de la côte en rangs serrés pour faire face à l’assaillant. Il obtient le même résultat : ses navires s’échouent sur les rochers avant d’être incendiés. Calvisius et Menodorus, qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de là, arrivent à la rescousse mettant un ennemi fatigué par la bataille en fuite. La nuit se passe, et le lendemain Octavien ordonne à Calvisius de positionner ses navires en protection des siens afin qu’il puisse réparer ceux qui n’ont pas coulé en sécurité. C’est alors que se produit un nouveau désastre : une forte tempête se lève. Elle précipite les bateaux sur les rochers ou les fait se fracasser les uns contre les autres. Seul Menodorus, parti s’ancrer plus au large, parvient à sauver sa flotte. La campagne de cette année 38 av-JC est un échec sur toute la ligne. Octavien a décidément l’air d’avoir été un piètre chef de guerre. Il doit faire face au mécontentement du peuple qui subit toujours encore la pénurie et rechigne à payer l’impôt pour financer une guerre qu’il juge avoir été déclarée en violation du traité passé avec Sextus.

Un an après avoir subi deux sérieux revers avec l’invasion des Parthes et la perte de son autorité sur la Gaule, Marc Antoine semble à nouveau avoir le vent en poupe. Octavien lui reproche d’ailleurs de ne pas l’avoir aidé lorsqu’il s’est trouvé en difficulté, voire d’avoir comploté avec Lépide pour l’évincer du pouvoir afin de focaliser la colère du peuple sur ses collègues. Il envoie donc Mécène en orient pour négocier avec Antoine l’envoi d’une partie de sa flotte. Octavien pense certainement qu’Antoine refusera, ce qui lui permettrait de se poser en victime, mais son homologue accepte de fournir toute l’aide nécessaire. Rendez-vous est pris entre les deux hommes pour le printemps 37 av-JC.

Antoine prend ses dispositions pour assurer la sécurité des territoires reconquis pendant son absence ; il nomme donc des rois acquis à sa cause selon son bon plaisir, comme par exemple Darius dans le Pont, Amyntas en Pisidie, Polémon en Cilicie, ou encore Hérode en Judée. Il passe ensuite par Athènes où il récupère Octavie, puis se dirige vers Tarente avec les 300 vaisseaux promis. Mais, lorsqu’il arrive, Octavien a changé d’avis. Ce revirement s’explique par ce qu’il a entre temps appris les succès de son ami Marcus Vispanius Agrippa en Gaule. Celui-ci a réussi à faire rentrer dans le rang les Belges et les Aquitains qui contestaient de plus en plus ouvertement l’autorité romaine, mais il s’est aussi offert le luxe d’être le second après Jules César à traverser le Rhin pour aller combattre les tribus germaines, notamment les Suèves. Il revient donc auréolé de gloire, mais encore rapporte t-il de quoi financer la construction d’une nouvelle flotte. Il est donc tout désigné pour mener la lutte contre Sextus. Octavien juge alors préférable de jouer cette carte plutôt que d’avoir à partager le prestige d’une potentielle victoire avec Antoine. Il désigne par conséquent Agrippa comme consul pour l’année 37 av-JC bien qu’il n’ait de loin pas atteint l’âge requis ; il sera de ce fait en charge d’assurer la sécurité de l’Italie. Pour montrer qu’il a bien conscience de la gravité de la situation, Agrippa refuse le triomphe que le Sénat lui a accordé en signe de ce qu’il n’est pas temps de gaspiller de l’argent en fêtes, suivant en cela le conseil, voire l’injonction d’Octavien dont il souhaite conserver l’amitié. Cependant, la construction d’une nouvelle flotte, qu’il veut moderniser, tant par la conception des navires qu’il désire élargir que par leur équipement militaire, en particulier un nouveau harpax (harpon à bateaux), prend du temps. Aussi les deux amis ont-ils décidé d’un commun accord de remettre les opérations contre Sextus à l’année suivante.

L’arrivé d’Antoine vient donc perturber leurs plans. Celui-ci s’offusque naturellement du traitement méprisant qui lui est réservé. Aussi envoie t-il sa femme, Octavie, plaider sa cause auprès de son frère, Octavien, de manière à souligner que de tels agissements, qui portent préjudice à sa propre famille, pourraient être considérés comme une rupture du pacte qu’ils ont conclu et qu’à la fois le peuple et le Sénat seraient alors en position de lui en tenir rigueur. Octavien n’a donc plus d’autre choix que de se rabibocher avec Antoine. Pour la forme, Octavien avance à nouveau les arguments qu’Antoine ne l’a pas secouru lorsqu’il en avait besoin et qu’il a de plus envoyé un émissaire à Lépide pour tenter de l’évincer. Pour le premier, Octavie répond que toutes les explications ont déjà été fournies à Mécène, quant au second, si elle admet que l’entrevue a bien eu lieu, elle affirme qu’elle ne concernait que les modalités du mariage prévu entre sa fille et le fils de Lépide, et qu’Antoine est prêt à lui livrer son émissaire Callias, qu’il lui permet de torturer à sa guise pour s’assurer de la vérité de cette assertion. Suite à cela, les deux triumvirs se rencontrent entre Tarente et Métaponte, dormant alternativement l’un chez l’autre sans aucune protection de leurs gardes personnelles respectives pour bien faire étalage de leur bonne entente retrouvée et de leur confiance mutuelle.

Les négociations entre les deux hommes aboutissent à ce qu’Antoine laissera 120 navires à Octavien en échange de 20 000 soldats d’infanterie dont il a besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes qu’il aurait du mal à lever dans une Italie contrôlée par son rival (aujourd’hui nous qualifierions cet accord de win-win, que j’ai personnellement rebaptisé  » Pine d’huître « , rapport à Ouin-Ouin et son totem : l’huître). Dans la foulée, le triumvirat qui arrivait à échéance est renouvelé pour cinq années supplémentaires, sans consultation du Sénat. Antoine retourne en Syrie, tandis qu’Octavie, qui vient de donner naissance à leur deuxième fille, rentre à Rome avec son frère.

Si vis pacem, para bellum

Une fois la menace que représentaient Cassius et Brutus éliminée après la bataille de Philippes fin 42 av-JC, les triumvirs Marc Antoine et Octavien se retrouvent face à face, mais aucun des deux ne souhaite déclencher l’ultime combat pour le pouvoir dans l’immédiat, de peur de passer pour des tyrans comme Jules César et que Lépide tire alors les marrons du feu. Ils préfèrent passer un marché qui laisse à Marc Antoine les territoires qui s’étendent de l’Illyrie aux riches provinces d’Asie en plus des Gaules Cisalpine et Chevelue, charge à lui de mener la guerre contre le puissant ennemi Parthe, tandis qu’Octavien se voit attribuer la Gaule Transalpine, les provinces ibériques, la Sardaigne, la Sicile, mais avant tout l’Italie, charge à lui d’éliminer Sextus Pompée, dernier représentant des optimates survivant, et surtout d’attribuer aux vétérans des terres qu’il devra prendre à l’aristocratie dans la péninsule ; ne reste que l’Afrique pour Lépide. Chacun des deux espère que l’autre échoue lamentablement et qu’il puisse alors s’imposer comme le dernier recours pour sauver Rome du naufrage (un jeu de dupe du même genre n’aurait-il pas commencé entre les Etats-Unis et l’Europe avec la crise ?).

Tout commence sous les meilleurs auspices pour Marc Antoine dans cette perspective. L’attribution des terres aux très nombreux vétérans provoque en effet bientôt une vague de mécontentement parmi les membres de la noblesse romaine, mais aussi chez beaucoup de citoyens italiens expropriés de force par des soldats qui justifient de leurs actes par la promesse que beaucoup de villes leur reviendraient en échange de leur engagement contre les césaricides. La fronde est orchestrée par Fulvie, la femme de Marc Antoine, et Lucius Antonius Pietas, frère de Marc Antoine et consul de l’année 41 av-JC. Le risque pour Octavien est de voir la grogne se répandre dans les rangs de l’armée et des légions se rebeller contre son autorité alors que son pouvoir repose essentiellement sur la fidélité de ses soldats. Ce scénario ne manque pas de se produire ; beaucoup d’hommes d’Octavien désertent et vont rejoindre Lucius Antonius. Au même moment, Sextus Pompée passe à l’offensive en attaquant les transports de blé en provenance d’Egypte et en ravageant les côtes du Bruttium (Calabre). Rome est alors guettée par la famine. Cela rappelle opportunément que les pouvoirs exceptionnels du triumvirat ont été octroyés à Octavien pour qu’il sauve la patrie de ce danger ; on pourrait même imaginer qu’en fidèle disciple de Jules César, qui a utilisé ce genre de procédé à maintes reprises, il ait passé un accord secret avec un Sextus qui se verrait amnistié en échange de son aide à l’élimination de Marc Antoine.

Octavien quitte par conséquent Rome pour aller lutter contre les troupes de Sextus dans le Bruttium, suivi par Lucius Antonius et les deux fils de Marc Antoine, sur le conseil de Fulvie qui ne veut pas laisser à Octavien toute la gloire d’avoir défendu le pays. Les circonstances offrent alors à Lucius l’opportunité de trouver un motif de grief contre Octavien. Lors d’une expédition de cavalerie des hommes de ce dernier contre ceux de Sextus, il feint (ou pense à juste raison) avoir été pris pour cible par Octavien qu’il accuse de ce fait de déloyauté. Il se rend aussitôt dans les colonies de Marc Antoine pour se recruter une garde personnelle bien qu’Octavien nie farouchement toute mésentente avec son collègue triumvir. Le règlement du différend entre les deux hommes est remis entre les mains des soldats. Ceux-ci décident que la charge de la distribution des terres reviendra dorénavant au consul Lucius Antonius à condition qu’il donne ses deux légions à Octavien pour lutter contre Sextus, qu’il laisse passer les Alpes à celles qu’Octavien a fait venir d’Ibérie et qu’il licencie sa garde personnelle. S’il satisfait aux deux dernières, il refuse de livrer ses soldats au triumvir pour l’instant sous le prétexte qu’il le craint et s’en va pour Préneste. Pendant ce temps, Fulvie prétend elle aussi craindre pour sa vie et celle de ses enfants, mais qu’elle serait plutôt menacée par Lépide.

Sommé de revenir, Lucius refuse à nouveau d’obéir. Octavien le prend comme une déclaration de guerre. Une dernière tentative de conciliation a lieu à Gabii, mais elle échoue, les hommes envoyés en éclaireurs par Octavien ayant été attaqués par ceux de Lucius. Lucius dispose de 17 légions, et surtout de l’appui financier de Marc Antoine qui administre les riches provinces d’Asie et de Gaule, tandis qu’Octavien ne peut aligner qu’une dizaine de légions et se trouve contraint d’emprunter de l’argent aux temples, les territoires lui ayant été attribués étant soit aux mains de l’ennemi pompéien, soit en proie aux révoltes. Octavien laisse Rome à Lépide avec deux légions, puis part rejoindre ses troupes. La ville est prise peu après, sans combat, par un Lucius qui s’attire les faveurs du Sénat en promettant de mettre fin au pouvoir tyrannique des triumvirs. Lépide est contraint de s’enfuir et rejoint Octavien qui tente d’enrôler de force des légionnaires des colonies d’Antoine, tout d’abord à Alba Fuscens, puis à Nursia, sans y parvenir. Il place alors tous ses espoirs dans le retour rapide de Salvidienus qui revient en urgence de Gaule avec les 6 légions qui viennent de passer les Alpes. Mais celui-ci est sous la menace des soldats de Gaius Asinius Pollio et Publius Ventidius Bassus qui se trouvent eux aussi en Gaule Cisalpine et le suivent de près. Il risque d’être pris en étau par Lucius qui vient quant à lui du sud ; Octavien profite de son départ de Rome pour reprendre la ville, avant d’entreprendre le siège de Sentinum, dans le Picénum, pour empêcher que Lucius n’y trouve des renforts et couper la route du nord aux légions que Lucius Munatius Plancus a levées à Spolète.

Pendant ce temps, Agrippa, le meilleur ami d’Octavien, a recruté une armée en Etrurie avec laquelle il entreprend d’assiéger Sutrium. Il détourne ainsi Lucius de son objectif en l’attirant à lui, ce qui permet à Salvidienus d’atteindre Sentinum sans encombre, puis de s’en emparer et de la raser avant de faire capituler Nursia qui craint de subir le même sort. Désormais, c’est Lucius qui se trouve dans le rôle de la souris tandis que Salvidienus et Agrippa reprennent celui du chat. Ils le forcent à se retrancher dans Pérouse. Octavien les rejoints et établit aussitôt de puissantes fortifications autour de la ville, de manière à empêcher toute sortie de l’ennemi ou toute arrivée de renforts de l’extérieur, à l’instar du siège d’Alésia. Salvidienus et Agrippa se chargent quant à eux de maintenir Asinius, Venditius et Munatius à distance, profitant de leur mésentente et de leurs hésitations pour leur infliger de cuisantes défaites. Tous trois abandonnent Lucius à son triste sort. Pérouse finit par tomber en février 40 av-JC, ses habitants sont massacrés sans pitié, mais Lucius et ses soldats sont épargnés par Octavien pour ne pas s’attirer les foudres d’Antoine ; ils sont simplement éloignés de Rome, envoyés en Espagne. Dans la même optique, Fulvie a elle aussi la vie sauve, mais elle est contrainte à l’exil à Sicyone, en Grèce.

Marc Antoine se sent néanmoins obligé de revenir en Italie pour tirer cette affaire au clair. Il débarque à Brindes avec ses troupes en août 40 av-JC. Pendant une grande partie de ces événements, il était en Egypte après avoir fait la connaissance de Cléopâtre. Bien qu’ils se soient certainement déjà fréquentés, soit lorsque les Romains sont intervenus pour remettre Ptolémée XII sur le trône en 55 av-JC, Cléopâtre n’avait alors que quinze ans, soit, et plus probablement, lors des deux séjours de la reine à Rome en 46 et 44 av-JC. Leur rencontre n’a vraiment lieu qu’en 41 av-JC, à Tarse, en Cilicie, où Antoine a convoqué tous les chefs d’état de la région pour juger de leur attitude durant le conflit avec Cassius et Brutus afin de récompenser ou punir, voire destituer, chacun en fonction de sa position et d’imposer un lourd tribut aux villes qui l’ont trahi pour financer la guerre qu’il doit mener contre les Parthes. Ainsi, eu égard à sa fidélité à Rome, Hérode devient-il tétrarque de Judée en compagnie de son frère Phasaël, pour avoir repoussé Antigone II Mattathiah qui tentait d’envahir le pays avec l’appui de Marion, tyran de Tyr, qui s’est quant à lui emparé avec succès de la Galilée avant d’en être chassé manu militari par Antoine. En ce qui la concerne, Cléopâtre a eu un comportement beaucoup plus ambigu.

En 43 av-JC, elle envoie bien les quatre légions stationnées dans son pays à Dolabella pour combattre Cassius en Syrie, mais elle est en même temps bien contente d’être débarrassée de ces troupes qui commettaient des exactions et accaparaient le blé pour l’envoyer à Rome. La famine s’installe d’ailleurs en Egypte cette année là et, les deux suivantes, elle invoque de mauvaises récoltes en raison de crues insuffisantes du Nil pour cesser ses exportations de nourriture à destination de l’un ou l’autre des belligérants romains. Dolabella défait et les quatre légions d’Egypte ayant fait allégeance à Cassius, elle refuse son soutien à ce dernier bien qu’il la menace d’envahir son pays. Des troupes républicaines sont toutefois accueillies à bras ouverts à Chypre par Sérapion, sans doute avec l’assentiment de sa reine. L’Egypte n’échappe à l’invasion que grâce au débarquement de Marc Antoine et Octavien en Grèce qui détourne Cassius et Brutus de cet objectif. Cléopâtre bâtit alors une flotte à destination des triumvirs. Elle en prend personnellement la tête malgré le danger que représente celle de Sextus Pompée, mais elle ne peut effectuer la traversée à cause d’une tempête où elle prétend avoir failli perdre la vie. Une fois la météo devenue plus clémente, la guerre était finie. Tout porte à croire qu’elle a en fait prudemment attendu de connaître le vainqueur pour prendre parti.

Certainement consciente de la crédibilité limitée de ses arguments, Cléopâtre décide de jouer la carte de la séduction pour sauver sa peau. Elle connaît le goût de Marc Antoine pour le luxe et les belles femmes, aussi débarque t-elle à Tarse sur un somptueux navire à la poupe dorée et aux voiles pourpres doté d’un équipage féerique déguisé en Nymphes et autres Néréides, elle même parée de ses plus beaux atours trônant sous un dais tissé d’or. Invité à monter à bord pour participer à un non moins somptueux banquet, Marc Antoine est subjugué par le faste excentrique de la souveraine orientale, ainsi que par sa personne. Ils deviennent amants. Cléopâtre réussit ainsi une nouvelle fois à préserver l’indépendance de l’Egypte, alors que Marc Antoine avait peut être l’intention d’annexer ce pays d’une importance stratégique capitale. Leur alliance est scellée dans le sang. Marc Antoine se fait livrer Sérapion, tandis que Cléopâtre exige que sa sœur Arsinoé IV, seule prétendante au trône survivante, soit éliminée. Elle est assassinée dans l’enceinte même du temple d’Artémis à Ephèse. Le viol du sanctuaire par ses soldats provoque un grand émoi dans la population romaine, ce qui va porter un lourd préjudice à Marc Antoine. Octavien va s’en servir pour ternir l’image de son rival en affirmant qu’il a perdu tout discernement en tombant sous l’emprise de la reine qui aurait réveillé en lui le désir d’établir une monarchie à Rome au détriment de la République.

Cléopâtre rentre à Alexandrie, puis Marc Antoine la rejoint pour passer l’hiver en sa compagnie après avoir en vain tenté de piller Palmyre dont les habitants se sont réfugiés dans l’empire Parthe, juste de l’autre côté de l’Euphrate. Ce long séjour en Egypte est une nouvelle erreur de la part de Marc Antoine. Les partisans d’Octavien, ainsi que les historiens romains qui adoptent systématiquement ce point de vue, diront qu’il s’est alors converti aux mœurs orientales décadentes, avec pour preuve qu’il a adopté la tenue des Grecs, qu’il ne peut par conséquent plus être considéré comme un vrai Romain. Il avait pourtant de bonnes raisons de se rendre en Egypte. Outre d’imiter Jules César, il n’avait peut être pas très confiance en la loyauté de Cléopâtre, aussi a t-il pu juger préférable de la garder à l’œil pour s’assurer de la livraison de blé à Rome, ainsi qu’à son armée en prévision de la campagne à venir. Une fois sur place, il aurait également pu croire bon de mettre à profit son temps pour se cultiver en fréquentant les élites intellectuelles d’Alexandrie, lui le militaire qui passait, peut être à juste titre, pour un rustre, dans le but de donner le change à Cléopâtre qui était, elle, loin d’être une conne ; et d’adopter les coutumes locales pour montrer son respect pour la culture égyptienne, suivant l’exemple d’Alexandre le Grand. Sa relation avec la reine aurait alors été avant tout un choix politique, garantit dans la durée par la naissance d’enfants. Mais l’éloignement de ses troupes lui nuit d’autant plus que les Parthes, encouragés en ce sens par le fils de Titus Labiénus, Quintus Labiénus, qui a trouvé asile à la cour du roi Orodès II, profitent de son absence pour passer à l’offensive, de s’emparer de la Cilicie, du sud des provinces d’Asie et de la Syrie où Antigone Mattatiah est remis sur le trône en Judée tandis qu’Hérode s’enfuit à Rome. A présent, c’est Marc Antoine qui se retrouve dans une position délicate.

Cette attaque le contraint à revenir à Tyr au printemps 40 av-JC. Il se contente d’une contre-offensive limitée avant de se rendre en Italie en août, laissant la plus grande partie de son armée pour défendre les territoires d’orient encore sous son contrôle. Il fait escale en Grèce où il rencontre Fulvia qu’il aurait réprimandé vertement pour ses initiatives, puis croise la flotte d’Ahenobarbus, césaricide lieutenant de Sextus Pompée, lors de sa traversée de l’Adriatique. Contre toute attente, Ahenobarbus n’attaque pas bien qu’il dispose de forces nettement supérieures ; il fait au contraire allégeance à Marc Antoine. Les deux hommes font alors route vers Brindes de concert. Cette attitude est pour le moins étonnante, d’autant plus qu’Octavien qui vient de divorcer de Clodia Pulchra, fille de Fulvie, épouse Scribonia, belle sœur de Sextus et fille de Lucius Scribonius Libo, un autre de ses lieutenants. Il devient par conséquent difficile de dire quel triumvir tire le plus avantage de son alliance avec Sextus. Marc Antoine qui reçoit un renfort de troupes ou Octavien qui peut l’accuser d’avoir pactisé avec l’ennemi ? Sextus semble être celui qui exploite au mieux la situation en jouant sur leur rivalité de manière à s’imposer comme un interlocuteur incontournable, avec l’ambition de remplacer Lépide au sein du triumvirat. Et dire que certains osent aujourd’hui se plaindre de la complexité du monde. Il l’était pourtant au moins autant à l’époque.

A leur arrivée à Brindes, où cinq cohortes d’Octavien sont stationnées, Marc Antoine et Ahenobarbus se voient refuser l’entrée de la ville sous prétexte qu’elle ne peut accueillir un ennemi. Antoine supporte très mal ce rejet. Il entreprend aussitôt des travaux pour encercler la ville et le port, envoie des troupes s’emparer d’autres localités stratégiques tout au long de la côte italienne, dont Sipuntum d’Ausonie, en Apulie, et écrit à Sextus de venir le rejoindre. Ce dernier envoie Menodorus en Sardaigne où les deux légions en garnison, effrayées de l’accord entre Sextus et Antoine, se rendent sans résistance, tandis qu’il assiège lui-même de Thurium et Consentia, dans le Bruttium qu’il ravage avec sa cavalerie. Agrippa, alors préteur de Rome, reçoit l’ordre d’Octavien, qui revient à peine de Gaule après en avoir pris le contrôle, de se porter au secours des habitants de Sipuntum. En chemin, il recrute les vétérans des colonies qu’il traverse, mais ces soldats font demi-tour lorsque ils apprennent qu’ils vont rencontrer les hommes d’Antoine au côté duquel ils ont combattu à Philippes et non pas ceux de Sextus comme ils le pensaient. Octavien, qui se dirige quant à lui vers Brindes, n’est pas victime de la même insubordination de la part des vétérans qu’il engage à le suivre, mais ils ne sont pas pour autant décidés à attaquer Antoine, mais plutôt à forcer les deux triumvirs à négocier. Tous ces vétérans aspirent à présent plus à couler des jours paisibles dans les terres qu’ils ont acquises au péril de leur vie qu’à risquer un nouveau bain de sang à l’issue incertaine.

Octavien tombe malade à ce moment là et doit s’arrêter quelques jours à Canusium, aussi n’a t-il plus l’occasion de rompre l’encerclement de Brindes lorsqu’il y arrive, les travaux de retranchement d’Antoine étant terminés. Il n’a plus d’autre choix que d’établir son camp et d’attendre la suite des événements bien qu’il dispose de forces de loin supérieures en nombre ; Antoine lui fait d’ailleurs croire que son armée de Macédoine est déjà arrivée en faisant débarquer de simples citoyens qu’il a discrètement fait monter à bord de ses navires de nuit. Agrippa, de son côté, a plus de succès. Il reprend Sipuntum tandis que Sextus se voit lui aussi chassé de Thurium et Consentia. Antoine remporte cependant lui aussi un succès lorsqu’il intercepte avec 400 cavaliers seulement les 1 500 conduits par Servilius qui viennent en renfort d’Octavien.

L’option militaire apparaissant de plus en plus hasardeuse ainsi que politiquement préjudiciable, la solution diplomatique est alors privilégiée. Les négociations s’engagent par l’intermédiaire de Lucius Cocceius, ami commun des deux triumvirs, d’Asinius Pollion pour le compte de Marc Antoine et de Mécène pour celui d’Octavien. En signe de bonne volonté, Marc Antoine envoie Ahenobarbus en Bythinie et demande à Sextus de quitter l’Italie. Cela permet d’aboutir à la paix de Brindes qui redéfinit un nouveau partage des territoires entre les deux hommes. Ceux situés à l’est d’une ligne passant par Scodra (actuellement Shkodër, en Albanie) reviennent à Marc Antoine, tandis que ceux à l’ouest seront à Octavien, soit à peu près les mêmes limites qui diviseront l’Empire en deux entités distinctes lorsque celui-ci éclatera quelques 5 siècles plus tard. Octavien en ressort donc grand vainqueur. Il obtient les Gaules, ce qui lui permet de repousser les légions de Marc Antoine loin de l’Italie et de Rome, mais surtout de s’assurer un financement presque équivalent à celui que les provinces d’Asie fournissent à son rival. On peut par conséquent se demander si ce n’était pas là son principal objectif et si ce n’est pas lui qui a déclenché les hostilités avec Lucius Antonius dans ce but, au contraire de ce qu’il prétend.

Le doute est d’autant plus grand qu’en échange des concessions faites par Marc Antoine, Octavien sacrifie Salvidienus, qui se trouve en Gaule au moment de la négociation et doit être consul l’année suivante, alors qu’il est le principal artisan de la victoire contre Lucius. Ses troupes reviennent à Marc Antoine qui l’aurait dénoncé comme étant sur le point de trahir Octavien pour prendre son parti. Salvidienus aurait alors été exécuté pour haute trahison ou se serait donné lui-même la mort. Cela paraît quand même assez étrange qu’il se soit décidé aussi tard, alors que s’il avait eu deux doigts de jugeote, il aurait su dès le départ qu’il pouvait faire pencher la balance en faveur de Marc Antoine en prenant le parti de Lucius et certainement en obtenir la juste récompense. Plus probablement était-il devenu gênant, soit qu’Octavien ait craint que l’aura de la victoire le rende populaire auprès des troupes et que cela réveille ses ambitions, soit qu’il ait été au courant de ce qu’Octavien était en fait le premier agresseur de Lucius lors du raid contre Sextus, compromettant de ce fait l’accord entre les deux triumvirs s’il l’avait dénoncé au Sénat. Agrippa, qui reçoit alors le commandement en chef des armées d’Octavien pourrait aussi avoir voulu sa peau. Ce ne sont là que des hypothèses.

Toujours est-il que l’accord se fait et qu’il est scellé par le mariage entre Marc Antoine et Octavie, sœur d’Octavien dont le mari vient de décéder, Fulvie venant quant à elle de succomber à la maladie en Grèce. Pendant ce temps à Alexandrie, Cléopâtre accouche de jumeaux, un garçon Alexandre Hélios, et une fille Cléopâtre Séléné. Les deux hommes s’octroient de plus le droit de recruter de nouvelles troupes en Italie, en nombre égal. Reste à s’occuper du cas de Sextus Pompée qui, en plus d’occuper la Sicile et la Sardaigne, a pris pied en Corse et maintient le blocus maritime, faisant à nouveau peser la menace de la famine sur Rome. Le problème ne peut cependant pas être réglé sur le champ car l’argent pour construire la flotte nécessaire pour lui faire la guerre manque et le peuple, déjà mécontent de ce que ses impôts aient été dilapidés pour d’obscures raisons de pouvoir personnel au lieu de son bien, se révolte au forum lorsqu’il est question d’augmenter encore sa contribution. La répression qui s’ensuit rend les triumvirs très impopulaires. La négociation doit donc être privilégiée.

Contact est pris avec Libo qui se rend dans l’île de Pithecusa (Ischia) au nord de la baie de Naples. Méfiant, il demande à négocier directement avec Antoine et Octavien qu’il retrouve à Misène. Sextus les rejoint bientôt, après s’être débarrassé de Murcus qui risquait d’être un obstacle. Ils se rencontrent à Putéoles où deux plates-formes ont été construites à proximité du rivage. Bien que Sextus se voit catégoriquement refuser de remplacer Lépide dans le triumvirat, les pourparlers se poursuivent pour parvenir à un accord à l’été 39 av-JC. Il contient les conditions suivantes : «  la guerre devrait cesser sur terre et sur mer ; libre accès partout pour les marchands ; Pompée devait enlever ses garnisons d’Italie et ne plus accepter d’esclaves fugitifs ; il ne devait pas envahir avec sa flotte la côte italienne, mais pouvait garder la Sardaigne, la Sicile, la Corse, et toutes les autres îles alors en sa possession alors qu’Antoine et Octave gardaient la possession des autres régions ; il devait envoyer à Rome le blé que ces îles devaient auparavant fournir comme tribut, et il pouvait avoir en outre le Péloponnèse ; il pourrait donner le consulat en son absence à n’importe quel ami qu’il choisirait, et il serait inscrit comme membre du sacerdoce de premier rang. (Appien, Guerres civiles, livre V)». De plus, les nobles exilés peuvent rentrer chez eux, sauf ceux condamnés pour leur participation au meurtre de Jules César, les proscrits se voient restituer un quart de leurs biens, les esclaves enrôlés par Sextus sont affranchis et ses vétérans libres obtiennent de recevoir les mêmes récompenses que ceux d’Octavien et Antoine.

Le pacte est scellé par la promesse d’un nouveau mariage entre la fille de Sextus et le fils d’Octavie, neveu d’Octavien et beau-fils d’Antoine, qui ne sont alors que des enfants en bas âge. Les trois hommes s’entendent ensuite pour désigner les consuls des quatre années à venir, Sextus devant exercer la charge en 38 av-JC. Tout cela ne sert aux triumvirs qu’à se donner le temps d’apaiser la colère du peuple en faisant cesser la famine, d’attirer les partisans de Sextus à choisir entre l’un des deux pour l’affaiblir et à construire une flotte assez puissante pour enfin s’en débarrasser.

L’accord conclu, Sextus repart en Sicile, Octavien rentre à Rome et Antoine part en Grèce avec Octavie après avoir envoyé Publius Ventidius Bassus et ses meilleures légions en Orient pour reprendre les territoires conquis par les Parthes. L’affrontement final des deux hommes pour la suprématie n’est plus qu’une question de temps.

La guerre des libérateurs

En 42 av-JC, après une brève tentative de réconciliation, la République romaine est en proie à une nouvelle guerre civile. Elle oppose Cassius et Brutus, qui ont participé à l’assassinat de Jules César avant d’être contraints de se réfugier dans les provinces, qui s’étendent de l’Illyrie à la Syrie, que le Sénat leur a attribué, aux triumvirs, Lépide, Octavien et Marc-Antoine, qui, après que les deux derniers se soient livré bataille à Modène, ont réussi à s’entendre au sujet du partage des territoires sous leur contrôle et à museler le Sénat en procédant à la proscription de tous leurs opposants.

Les forces dont ils disposent sont colossales. Cassius et Brutus alignent 19 légions, chiffre qu’il faut toutefois relativiser, l’effectif de deux d’entre elles seulement étant au complet, tandis que les triumvirs peuvent compter sur 43 légions. Pour mémoire, lors de la guerre des Cimbres, quelques 60 années plus tôt, Marius n’avait en tout levé que treize légions, une mobilisation déjà considérable, qui ne s’était plus vue depuis les guerre puniques. Cette évolutioni témoigne du changement radical qu’a subi la société romaine durant l’intervalle. Le contrat social fondateur de la République qui reposait auparavant sur des citoyens paysans qui prenaient occasionnellement les armes pour défendre leurs terres, sans en être éloigné trop longtemps pour ne pas que leurs fermes périclitent faute de main d’œuvre, a été rompu (voir Alea jacta est). La foule d’esclaves de plus en plus nombreuse au fil des victoires et des conquêtes est venu alimenter les latifundia, grandes exploitations de riches propriétaires terriens, qui ont de surcroît peu à peu grignoté l’ager publicus, traditionnellement alloué à la pâture des animaux. Ce travail gratuit faisant une concurrence déloyale aux petits paysans, de plus en plus d’entre eux se sont retrouvés incapables de rembourser leurs dettes ; leurs terres ont alors pu être rachetées pour une bouchée de pain, au grand bénéfice des propriétaires de latifundia. Ces gens, désormais prolétaires (dont les enfants sont l’unique richesse) à la recherche de travail, ont migré vers les villes où ils sont venu grossir les rangs des chômeurs. Tous ces mécontents ont favorisé la montée du populisme, de l’instabilité politique et de l’insécurité. Ce sont eux qui se sont engagés dans l’armée avec l’espoir de s’enrichir grâce au butin récolté lors de longues campagnes à l’étranger. Le pouvoir s’est alors déplacé du Sénat vers des généraux charismatiques dont les victoires assuraient la prospérité et la fidélité de leur soldats. Toutes ces dérives ont mis à mal une République dont les institutions corrompues n’ont pas su empêcher le développement de ce nouveau mode de fonctionnement.

Ces effectifs militaires devenus pléthoriques à ce moment n’ont cependant pas que des avantages. Il faut tout d’abord les payer, une des raisons principales pour lesquelles les triumvirs ont décidé des proscriptions qui leur permettait la saisie de tous les biens des individus visés (les sommes récoltées par ce biais ne se sont pourtant pas révélées suffisantes, aussi ont-ils dû exiger une contribution exceptionnelle, dont un impôt qui visait à taxer les femmes qui en avaient toujours été exemptes, ce qui a fait grand scandale), mais une fois en campagne, leur approvisionnement devient lui aussi problématiques étant données les quantités de nourriture consommées par la troupe. C’est sur ce point faible que Brutus et Cassius comptent pour arriver à la victoire en dépit de leur infériorité numérique. Ils peuvent de plus payer leurs hommes rubis sur l’ongle grâce à l’argent des riches provinces asiatiques.

A l’automne 43 av-JC, après sa victoire contre Dolabella, qui comptait faire fortune en menant la guerre contre les Parthes, mais a plutôt été envoyé au casse pipe par un Marc Antoine excédé de ses multiples revirements, Cassius est rejoint à Smyrne (l’actuelle Izmir) par Brutus et ses troupes illyriennes, thraces et macédoniennes. Ils décident alors de livrer une guerre totale aux triumvirs. Ils choisissent la Macédoine comme lieu de l’affrontement pour la bonne raison que l’ennemi ne pourra tirer que peu de nourriture de ce pays montagneux et qu’il aura dans ces conditions beaucoup de mal à acheminer son ravitaillement par la voie terrestre, Sextus Pompée et sa flotte étant chargée de l’empêcher par mer, alors qu’eux bénéficieront d’un abondant approvisionnement maritime en provenance de l’Asie toute proche.

Campagne de Philippes

Ils se mettent en marche au printemps 42 av-JC avec leurs 19 légions accompagnées de 20 000 cavaliers. Ils franchissent sans encombres les détroits qui séparent l’Asie de l’Europe, mais sont arrêtés en Thrace, dans le défilé des Korpiles, par Decidius et ses quatre légions sur les huit envoyées en avant garde parmi les 28 passées en Grèce dont disposent Octavien et Marc Antoine, Lépide ayant été chargé d’assurer la continuité du pouvoir à Rome et la sécurité des territoires sous leur contrôlé avec les quinze restantes. Les quatre autres légions détachées sont quant à elles sous le commandement de Norbanus qui a été chargé de barrer le passage à l’ennemi un peu plus loin, dans le défilé de Sapéens. Brutus et Cassius ne se démontent cependant pas. Pour faire croire qu’ils n’ont pas besoin de la route terrestre, ils reculent dans un premier temps jusqu’à la mer, puis envoient Tillius et sa flotte jusqu’à Néapolis, dans le dos de Norbanus, avec ordre de longer la côte pour être bien visible depuis les positions de l’ennemi. Le stratagème prend. Norbanus ordonne à Decidius de le rejoindre au défilé des Sapéens. L’armée de Brutus et Cassius peut ainsi continuer à progresser. Lorsqu’elle arrive au dit défilé, le prince thrace Rhaskuporis leur indique un chemin pour contourner l’obstacle érigé par l’ennemi. Il faut pour cela ouvrir une voie dans de difficiles chemins de montagne encombrés par une forêt très dense et marcher quatre jours sans rencontrer aucun point d’eau. Malgré le scepticisme des troupes, l’audacieuse manœuvre se solde pourtant par un succès, ce qui permet à Cassius et Brutus d’arriver à Philippes sans avoir subi aucune perte. Quand Norbanus et Decidius apprennent que leurs adversaires ont réussi a passer derrière leur ligne de défense, ils se replient à Amphipolis pour ne pas être coupés du reste de l’armée. Là, ils sont rejoints par Marc Antoine, Octavien, malade, n’étant pas en état de se déplacer immédiatement.

Pendant ce temps, Brutus et Cassius, dissuadés d’intercepter Norbanus et Decidius par l’arrivée rapide de Marc Antoine, en profitent pour installer leurs camps à Philippes. Brutus établit le sien au nord-est de la ville, sur une colline adossée à la montagne, tandis que Cassius en occupe une autre au sud-ouest, un marais protégeant son flanc gauche. Ils tirent ensuite une ligne de fortification entre les deux positions, de manière à barrer complètement la plaine. Le fleuve Ganga qui passe à son pied leur assure l’approvisionnement en eau potable, tandis qu’à l’arrière, la route vers le port de Néapolis offre une bonne liaison avec leurs dépôts de vivres situés bien à l’abri sur l’île de Thasos. Lorsque Marc Antoine arrive, il n’a plus d’autre choix que de s’installer dans la plaine, dans une position très désavantageuse qui ne lui offre aucune solution de repli sur une quelconque hauteur, sans bois ni autre source d’eau que celle des puits qu’il fait creuser et un long chemin à parcourir en chariot depuis Amphipolis pour son ravitaillement. Il se barricade derrière d’imposantes fortifications. Impressionné par tant d’audace, Cassius complète sa ligne de fortification en l’étendant à l’étroit passage qui sépare la colline qu’il occupe au marais. Seules quelques traditionnelles escarmouches de cavalerie ont lieu. Octavien, pas encore tout à fait rétabli, arrive quelques temps plus tard et s’installe non loin de là dans les mêmes conditions.

Sitôt la défense de leurs camps solidement assurée, les deux triumvirs se préparent à la bataille en présentant leur armée en formation dans la plaine. Celle de Cassius et Brutus leur fait face, mais elle ne quitte pas les pentes des collines pour venir à la rencontre de l’ennemi car ils préfèrent attendre que la disette qui ne manquera pas d’arriver l’affaiblisse suffisamment pour compenser leur infériorité numérique. Le même scénario se reproduit de jour en jour. Marc Antoine, conscient que le temps joue contre lui, est bien décidé à provoquer le combat au plus vite ; aussi échafaude t-il un plan tout aussi audacieux que la position qu’il occupe. Il continue de faire quotidiennement sortir ses hommes en ordre de bataille pour que l’ennemi ne se doute de rien, mais parallèlement, une partie d’entre eux se charge de construire une chaussée à travers le marais pour prendre Cassius par l’arrière. Les travaux s’effectuent nuit et jour, dans le plus grand silence, les roseaux masquant leur progression. L’ouvrage est terminé au bout de dix jours. La nuit suivant son achèvement, Marc Antoine envoie un détachement qui bâtit des redoutes sur la terre ferme et s’y retranche. A l’aube, Cassius réagit immédiatement en faisant construire un chemin similaire, à la différence qu’il est défendu par une palissade, qui vient couper celui de l’ennemi perpendiculairement de manière à ce que les deux parties de l’armée adverse ne puisse plus communiquer librement.

1ère bataille de Philippes

Voyant cela vers midi, Marc Antoine lance un assaut frontal sur les fortifications de Cassius. Les hommes de Brutus chargent aussitôt l’aile gauche de Marc Antoine qui subit de lourdes pertes dans cette attaque de flanc, puis, galvanisés par ce succès, ils se retournent contre l’armée d’Octave qui leur fait face dans la plaine. Celle-ci ne résiste pas mieux au choc. Elle est mise en fuite et poursuivie jusque dans son camp qui est pillé. Par chance pour lui, Octave ne s’y trouve pas. Il prétend dans ses mémoires qu’il l’a quitté suite à un rêve prémonitoire, manière de dire qu’il bénéficiait de la protection des dieux, explication plus valorisante que d’avouer que sa maladie l’empêchait d’assurer le commandement et qu’il avait dû s’absenter pour se soigner (ce qui pourrait aussi expliquer l’empressement de Marc Antoine de passer à l’action, toute la gloire lui revenant en cas de victoire) ou pire encore qu’il avait fui lâchement en constatant le désastre engendré par son incapacité à mener ses hommes au combat.

Cependant que Brutus remporte la victoire, les choses se passent tout différemment pour Cassius. En effet, l’aile droite de Marc Antoine balaye rapidement les quelques soldats placé en avant de la fortification entre la colline et le marais, comblent le fossé et créent une brèche dans la palissade malgré la grêle de flèches qui s’abat sur elle avant de prendre d’assaut le camp, peu défendu en raison de sa forte position, et de le piller tout aussi méthodiquement que l’est celui d’Octave. Lorsqu’elles constatent qu’elles ne peuvent plus se replier à l’abri des remparts du camp, les troupes qui se battent à l’extérieur se débandent et se précipitent vers ceux de Philippes. Cassius en fait autant car il espère pouvoir mieux appréhender la situation globale de la bataille depuis ce poste d’observation qui domine la plaine en son entier. Hélas pour lui, la poussière soulevée par le tumulte l’empêche de voir que Brutus est victorieux. Aussi aurait-il demandé à Pindarus, son porte bouclier, de lui donner la mort, soit qu’il n’ait pas supporté la honte de la défaite bien qu’il ait été informé du succès de Brutus, soit qu’il ait confondu les cavaliers venus lui apporter la bonne nouvelle avec des ennemis et leurs cris de victoire avec la joie de s’être emparés de son ami Titinius, et qu’il se soit retiré sous sa tente pour échapper au funeste spectacle ; Pindarus l’aurait alors tué de son propre chef. Toujours est-il que Cassius, le dernier des Romains, est mort ce jour là. Brutus le fait enterrer en secret pour ne pas que ses soldats se démoralisent à la vue du cadavre. Marc Antoine est vengé de celui qui a fait périr son frère Caïus Antonius en représailles à l’assassinat de Cicéron. Le lendemain chacun est revenu sur les positions qu’il occupait, et, bien qu’ils aient perdu environ 16 000 hommes, deux fois plus que l’ennemi, les triumvirs rangent une nouvelle fois leur armée en ordre de bataille dans la plaine comme si cela ne les avait pas affectés, Brutus en fait de même, puis tout le monde rentre. Le manège reprend les jours suivants.

2nd bataille de Philippes

Brutus reprend sa stratégie d’affaiblissement de l’ennemi par la pénurie, d’autant plus que le même jour où la bataille s’est déroulée, une autre a eu lieu, navale celle-ci. Octave attendait en effet le renfort de deux légions supplémentaires, mais la flotte qui les amenaient a été interceptée par Murcus et Ahenobarbus et leurs 130 navires de guerre. Le convoi est anéanti, la plupart des soldats se rendent et font allégeance à Murcus, le reste périt. La nouvelle parvient bientôt aux triumvirs. Elle finit de les convaincre qu’il faut terminer cette guerre au plus vite, avant que la famine n’ait raison d’eux. Marc Antoine s’empare alors d’une petite colline entre le marais et le camp de feu Cassius que Brutus a négligé de réoccuper car elle se trouve à portée de flèche. Il y installe 4 légions protégées des traits ennemis par des auvents d’osier et de cuir, puis il établit un second camp de 10 légions un peu plus au nord le long du marais et encore un troisième de 2 légions, toujours un peu plus au nord. Le but de la manœuvre est d’arriver à couper la route qui vient de Néapolis pour priver Brutus de tout ravitaillement. Celui-ci fait construire des fortifications vis-à-vis de ces camps et en travers de l’étroit passage, ce qui stoppe la progression de Marc Antoine. Les triumvirs cessent alors de présenter leur armée en bataille afin que les hommes ne s’épuisent pas inutilement, mais ils envoient tout de même de petits groupes qui vont provoquer l’ennemi jusqu’au pied de ses fortifications.

Brutus n’a plus qu’à attendre que la faim fasse son travail, mais ce n’est pas l’avis de ses hommes et de ses officiers qui veulent absolument en découdre, frustrés qu’ils sont que leur victoire lors de la première bataille ne soit pas reconnue. Le 23 octobre, leur chef cède à leurs supplications car il craint qu’à force d’attendre nombre de ses soldats, anciens césariens, ne passent dans le camp adverse. La bataille finale s’engage vers 15 heures, après que, selon la légende, deux aigles se soient affrontés dans l’espace séparant les deux armées, celui du côté de Brutus ayant été défait. S’engage un combat à mort qui ne voit pendant longtemps aucun des deux belligérants prendre l’avantage, puis, après un grand carnage, les soldats de Brutus commencent peu à peu à reculer pour finir par prendre la fuite vers la mer ou la montagne. Octave se charge alors d’empêcher la fuite de ceux restés dans le camp, tandis que Marc Antoine poursuit impitoyablement les groupes de fugitifs qui s’égayent en tous sens, de craint qu’ils ne se rassemblent ultérieurement pour former à nouveau une puissant armée.

Brutus et quatre légions parviennent pourtant à s’échapper et à trouver refuge dans la montagne. Il est cependant pris au piège, toutes les routes étant barrées par les soldats ennemis, aussi décide t-il le lendemain de suivre l’exemple de Cassius. La guerre des libérateurs est ainsi achevée. Les riches provinces d’Asie tombent dans l’escarcelle de Marc Antoine, tandis que de son côté, Octave trouve un arrangement avec Sextus Pompée qui peut garder la Sicile, enfin, pour le moment…