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L’arrivée du Messie

En cette période où l’engouement médiatique autour de l’élection du nouveau Pape est tel qu’il tend à nous faire croire que l’église chrétienne est une institution qui n’a pas bougé depuis 2 000 ans, sans tenir compte du fait que sa séparation formelle avec le judaïsme ne date que du quatrième siècle, ni de celui qu’elle s’est avant tout développée dans la partie orientale de l’empire romain et non pas à Rome qui est d’ailleurs resté un patriarcat sans plus de pouvoir que ceux d’Antioche, Jérusalem, Alexandrie et Constantinople jusqu’à sa séparation définitive avec ces derniers par le schisme de 1054 (ce sont donc plutôt eux qui représentent les plus vieilles institutions en activité. Les « experts » qui ont tenu l’antenne pendant des plombes auraient bien eu le temps de l’expliquer, à moins qu’ils n’aient eu peur que cela perturbe le spectateur de base, trop bête pour comprendre ces subtilités, ou que cela ternisse le caractère « historique » de l’événement), il ne me semble pas inutile de revenir sur le contexte qui a favorisé l’émergence de cette nouvelle religion. Au moins trois facteurs ont contribué à son apparition : la domination grecque après les conquêtes d’Alexandre le Grand, l’avènement de l’Empire romain et les dissensions entre les différents courants du judaïsme qui ont conduit à la guerre civile.

La période grecque

Lorsqu’en 332 av-JC, Alexandre le Grand s’en empare, la Judée est une province de l’empire perse achéménide depuis deux siècles. Elle a été fondée par les exilés juifs de retour de Babylone qui la dirigent, avec à sa tête un Grand Prêtre, ancêtre du Pape chrétien, à la différence que la transmission de la fonction est héréditaire, et un gouverneur, chargé du maintien de l’ordre et de la collecte du tribut, souvent juif lui aussi, bien que nommé par l’administration perse. C’est à cette période que le monothéisme a pris son essor dans la région, sans doute sous l’influence de la rencontre des anciens exilés avec les zoroastriens de Babylone (que les musulmans reconnaîtront comme étant des gens du Livre lors de leur conquête, 900 ans plus tard), associé à la mise en forme définitive du Tanakh (acronyme de Torah, Nevi’im et Ketouvim) qui se transmettaient auparavant essentiellement par l’oral (voir L’exil à Babylone et De l’apport génétique du zoroastrisme aux mutations religieuses de l’antiquité). Cette province n’a pas d’importance particulière au sein de l’empire, sauf à partir du moment où elle devient la frontière avec l’Egypte, siège de plusieurs soulèvements qui forcent les Perses à y resserrer leur emprise.

Alexandre continue à pratiquer cette politique de tolérance religieuse, mais nomme un gouverneur grec. A sa mort neuf ans plus tard, l’unité de l’Empire ne tarde pas à voler en éclats et ses généraux s’affrontent dans ce qu’on a appelé la guerre des diadoques. La Syrie se retrouve alors au centre du conflit qui oppose les Séleucides, qui ont pris le contrôle de la Perse, aux Lagides, qui règnent à présent sur l’Egypte. Elle sera l’enjeu de pas moins de six guerres qui s’étaleront sur plus d’un siècle. Il convient donc pour les Grecs des deux bords de ménager le peuple juif pour l’amadouer autant que possible. C’est dans ce contexte que le souverain lagide, Ptolémée II, homme ouvert d’esprit qui avait l’air de s’intéresser sincèrement aux cultures des peuples soumis (ce sera le seul à parler leurs langues, avec Cléopâtre VII), ordonne, vers 270 av-JC, la traduction du Tanakh de l’hébreu en grec par 6 membres différents de chacune des douze tribus d’Israël. Le Grand prêtre Eléazar aurait accepté ce travail à condition que le Pharaon libère les Juifs réduits en esclavage par son père. La légende prétend que les 72 savants, qui travaillaient chacun de leur côté, auraient tous donnés la même version au mot près des livres sacrés grâce à l’inspiration de l’Eternel. En vertu de ce miracle, Flavius Josèphe attribuera à l’ouvrage le nom qui lui est resté, la Septante (soixante-dix), en hommage au nombre arrondi de ses traducteurs. Ptolémée II montre ainsi toute sa considération pour la culture hébraïque, à la grande joie de l’importante colonie juive d’Alexandrie qui peuple deux de ces cinq quartiers. Elle obtient un meilleur statut que les autochtones égyptiens, quant à eux taillables et corvéables à merci.

De ce fait, une partie des Grecs commence à s’ intéresser à cette religion qui s’accordait mieux que le polythéisme aux philosophies de Platon et d’Aristote, leur point commun étant d’avoir adapté chacune à leur culture la sagesse trouvée dans les écrits perses, mais encore d’intégrer plus efficacement les divinités locales dans une culture commune qu’en les identifiant avec des dieux du panthéon grec, en affirmant que toutes ces incarnations n’étaient en fait que les différents visages d’une seule et même entité : le Dieu unique au cent noms qu’il est interdit de prononcer. Certains se mettent alors à suivre les préceptes de la Loi hébraïque, sans toutefois aller jusqu’à la conversion, essentiellement refroidis par la perspective d’avoir à subir la circoncision à l’âge adulte (les femmes n’avaient pas voix au chapitre, pas plus en matière religieuse que sur aucun des autres aspects de la vie sociale), mais ils étaient quand même reconnus par les Juifs sous le nom de « craignant-Dieu » comme plus proches d’eux que les goyim ou gentils. Les premières communautés chrétiennes iront largement puiser dans ce vivier, lorsque la conversion sera rendue plus accessible par la simple immersion dans l’eau qu’est le baptême.

Cela n’empêche toutefois pas les Séleucides d’imposer finalement leur domination sur la Judée en 198 av JC. Ces derniers accordent eux aussi des privilèges au peuple juif qui permettent l’essor économique de la région et convainc d’autres exilés de rentre de Babylone. Antiochos III va jusqu’à exonérer totalement Jérusalem de tribut pendant trois ans entre 193 et 190 av-JC. Cela change cependant lorsqu’il est défait par les Romains à Magnésie en 189 av-JC. Il est alors contraint de signer la paix d’Apamée qui, outre les pertes territoriales en Anatolie, l’oblige à verser une indemnité de guerre s’élevant à la somme astronomique de 12 000 talents d’argent (1 talent = 25,86 kg. Elle alimente en partie les caisses des Scipions qui concentrent pour la première fois tous les pouvoirs à Rome par l’intermédiaire de Scipion l’Africain ; un exemple qui inspirera ceux qui conduiront la République à sa chute. Les Romains refuseront obstinément d’effacer cette ardoise jusqu’à son paiement intégral. Se servir de la dette comme d’un instrument d’affaiblissement et de domination ne date pas d’hier). Pour réunir ces fonds, il entreprend de piller les temples consacrés aux divinités perses, mais il meurt à Elymaïs au cours d’une de ces tentatives. Son successeur et fils, Séleucos IV, qui a hérité de la dette, en vient à convoiter le trésor du temple de Jérusalem où Onias III est soupçonné d’abriter le fortune d’un opposant pro-lagide, Hyrcan le Tobiade, suite à sa dénonciation par Simon le Benjamite qui s’est vu refusé une charge importante par le Grand prêtre parce qu’il n’appartient pas à la lignée d’Aaron, seule habilitée à exercer les plus hautes fonctions.

Séleucos charge son général Héliodore de mener l’enquête et de confisquer l’argent. Mais ce dernier revient les mains vides, empoisonne le roi et tente de monter sur le trône à sa place. Peut être a-t-il détourné l’argent à son profit ou plus probablement a-t-il trouvé un terrain d’entente avec Onias et Hyrcan qui avaient tout intérêt à déstabiliser le régime séleucide, toujours est-il qu’il s’est retrouvé suffisamment riche pour soudoyer une partie de l’armée et s’assurer de sa fidélité. Cependant, Antiochos IV, frère de Séleucos, rentré de Rome après y avoir été gardé en otage avant d’être échangé avec le fils de Séleucos, fait exécuter Héliodore et succède à son aîné en lieu et place de son jeune neveu Démétrios Ier, héritier légitime que les Romains préfèrent garder autant pour le protéger de son oncle que pour faire son éducation et le gagner à leur cause. Antiochos se laisse alors convaincre de remplacer le pro-lagide Onias par son frère Jason, quant à lui pro-séleucide comme feu son père, au poste de Grand prêtre. Jason a tout bonnement acheté la charge. Il demande à Antiochos l’autorisation de transformer Jérusalem en polis grecque et lui promet d’augmenter le tribut versé par la Judée, ainsi qu’une contribution supplémentaire qu’il compte certainement prendre à Hyrcan le Tobiade. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’hellénisation de Jérusalem est plutôt bien accueillie par une partie non négligeable de la population juive qui a tiré profit de l’essor économique impulsé par les grecs, jusqu’à former ce que nous appellerions de nos jours une bourgeoisie ou une classe moyenne qui, grâce à l’acquisition du statut de citoyen, y voit l’opportunité d’accéder aux postes de pouvoir dont elle était exclue faute de pouvoir attester du bon ancêtre.

Ceux là envoient volontiers leurs fils à l’éphébéion pour qu’ils y suivent une des études supérieures et se rendent avec enthousiasme au gymnase, lieu où, nus et huilés comme le veut la règle, se rencontrent les membres de la bonne société pour s’entraîner et suivre des conférences, mais aussi nouer des liens favorables aux affaires, à l’image des clubs anglais, de la franc-maçonnerie, ou encore des think tanks. Tout cela sans qu’ils ne renient pour autant les préceptes essentiels de la Loi mosaïque, ni ne remettent en cause les institutions politiques. Certains vont cependant trop loin. Ils masquent leur circoncision par des artifices et refusent que leurs fils subissent l’ablation rituelle du prépuce. Ils s’attirent ainsi la colère des Juifs traditionalistes qui voient d’un très mauvais œil cette évolution de la société et se servent de ce prétexte pour obtenir le soutien du bas peuple qui grogne, écrasé d’impôts. Ils ne remportent toutefois pas le succès escompté, du moins dans un premier temps. Ce sont les ambitions de Ménélas, parent de Jason, encore plus fervent partisan de l’hellénisation qui vont mettre le feu aux poudres. Il va voir Antiochos en 172 av-JC et se livre à la surenchère. Le roi, qui a non seulement besoin d’argent pour rembourser les Romains, mais aussi pour financer la campagne contre l’Egypte qu’il projette de mener, accepte de le nommer Grand prêtre. Son frère, Lysimaque commet l’irréparable en 170 av-JC, lorsqu’il vole des vaisseaux sacrés au Temple. Des émeutes éclatent. Lysimaque est pris et tué au cours de l’une d’elles, tandis que Ménélas est traîné en justice devant Antiochos qui paie pour le faire libérer au lieu de le punir. A son retour, il fait assassiner Onias, provoquant la guerre civile avec les partisans de Jason. Victime de ces rivalités, le peuple souffre et s’agite de plus en plus. Ménélas est obligé de faire appel aux troupes séleucides pour s’interposer entre les deux factions et Jason est forcé à l’exil. Le désordre ne cesse pourtant pas complètement et va même en s’amplifiant.

Antiochos, jusque là plus préoccupé par sa campagne égyptienne (où il a d’ailleurs remporté la victoire, mais s’est vu contraint par les Romains de renoncer à ses conquêtes une fois arrivé devant Alexandrie), revient pour tenter de mettre un terme aux troubles en Judée en 168 av-JC. Il ne saisi cependant pas très bien les enjeux. Il pense qu’il lui suffira de déposer Ménélas et de rappeler Jason pour ramener le calme, ce qu’il fait. Mais le vent de révolte continue de souffler. On lui explique alors que le différend ne porte pas tant sur la personnalité du Grand prêtre que sur l’interprétation de la Loi des hellénisants. Le roi prend à ce moment une décision radicale : si c’est la Loi qui pose problème, il n’y a qu’à abolir la Loi. Par conséquent, il pille le Temple qu’il consacre à un autre dieu sémitique, Baal (Zeus selon d’autres, mais il serait étonnant qu’Antiochos ait pu être aussi stupide), et détruit les murailles de la ville. Cela reste sans effet, aussi interdit-il toutes les pratiques religieuses juives l’année suivante, l’observation du Shabbat devient par exemple passible de mort. Son polythéisme ne lui permet pas de comprendre à quel point le culte de Yaweh est fondamental pour l’identité de ce peuple, ce qui lui vaut d’apparaître comme une figure de l’antéchrist dans les saintes écritures. Mal lui en prend, car le mouvement de la population jusque là diffus se trouve un chef en la personne de Mattathias, lorsque ce dernier refuse de sacrifier au dieu païen, tue l’officier grec qui voulait l’y obliger, ainsi qu’un Juif qui avait obéi à l’injonction et s’enfuit avec ses fils dans la montagne d’où il organise la rébellion qui commence une guérilla dirigée tout autant contre les séleucides que contre ses coreligionnaires trop hellénisés. C’est le début de la révolte des Maccabées.

La révolte des Maccabées

Elle remporte plusieurs victoires au cours des années 166-165 av-JC qui entraînent le retrait momentané des troupes séleucides à Antioche et lui permettent de s’installer à Jérusalem, bien que la garnison grecque continue d’occuper la citadelle, l’Acra, ainsi que de rendre le Temple au culte de Yaweh (événement célébré par la fête de Hanoucca), mais elle profite surtout de la déliquescence de l’état séleucide qui s’engage à la mort d’Antiochos IV à l’automne 164 av-JC (alors qu’il venait de lancer une tentative de réconciliation au printemps en levant l’interdiction de la religion juive et en promettant l’amnistie aux rebelles qui regagneraient leurs foyers), ce qui provoque l’affrontement de deux de ses généraux qui se disputent la régence, Antiochos V qui a succédé à son père n’étant âgé que de neuf ans, puis de l’intervention diplomatique des Romains, qui se prononcent non seulement en faveur des Juifs, mais libèrent Démétrios Ier, qui revient et assassine son jeune cousin avant de monter sur le trône, et enfin de l’offensive parthe à l’ouest de l’empire Séleucide, pour conduire la Judée vers l’indépendance.

Cela ne va pas sans mal. Les Maccabées remportent de nouvelles victoires, mais ils subissent aussi des défaites et déplorent des pertes. Ainsi, Eléazar frère de Judas, qui a succédé à son père Mattathias, mort de maladie en 166 av-JC, est tué en 162 av-JC. La révolte baisse toutefois d’intensité cette même année, après que Ménélas ait été exécuté et Alcime, certes hellénisé mais beaucoup plus modéré, est désigné par Antiochos V pour lui succéder. Cette nomination est favorablement accueillie par la population, mais Alcime s’illustre rapidement par sa cruauté. Il est chassé du poste de Grand prêtre moins d’un an après y avoir accédé. Il ne renonce cependant pas, mais fait appel à Démétrios, monté sur le trône entre temps, qui lui envoie le gouverneur de Syrie, Bacchidès avec une armée et le rétablit dans sa fonction. Pensant qu’il a stabilisé la situation, Bacchidès quitte la Judée à l’hiver 161-160 av-JC. Mais Alcime continue de régner par la terreur, ce qui pousse les Juifs hellénisants les plus modérés à se rapprocher de Judas. Les deux factions trouvent alors un accord et Simon, un autre des frères Maccabée, bat Alcime qui est forcé de se réfugier en Syrie. Il revient avec une nouvelle armée, menée par Nicanor. Elle subit aussi la défaite, Nicanor est même tué dans la bataille. Bacchidès reprend alors les choses en main et s’impose à la bataille d’Elasa au cours de laquelle Judas trouve la mort ; son frère Jonathan lui succède. Ce dernier est contraint de se réfugier dans le désert, tandis qu’Alcime, qui bénéficie cette fois-ci de la protection d’une importante garnison, est à nouveau maître de Jérusalem. Il meurt quelques mois plus tard, victime d’une paralysie, en 159 av-JC. Personne n’est nommé pour le remplacer.

Jonathan et ses partisans regagnent petit à petit du terrain, tant et si bien que Bacchidès est forcé d’intervenir à nouveau en 157 av-JC. Mais il ne parvient pas à prendre la forteresse de Bethbasi où le rebelles se sont retranchés. Pour sortir de cette impasse, les deux partis s’accordent, officiellement ou tacitement, pour établir une trêve. Les choses ne semblent plus évoluer significativement jusqu’en 152 av-JC, sans doute pour éviter une intervention de Rome, avec qui Jonathan a conclu une alliance. A ce moment, la guerre civile éclate entre Démétrios II et Alexandre Balas, un usurpateur qui revendique le pouvoir avec le soutien du souverain lagide égyptien, Ptolémée VI, qui doit aux Romains d’avoir retrouvé son trône. Jonathan est d’abord sollicité par Démétrios. Pour s’assurer de sa fidélité alors qu’il est obligé de retirer ses troupes de Judée pour faire face à la menace, il permet à Jonathan de recruter une armée et de s’installer à Jérusalem. Mais Alexandre Balas lui fait une offre encore plus avantageuse : il lui accorde le titre de Grand prêtre, ainsi que ceux de gouverneur civil et militaire. Dès lors, on peut considérer que la Judée a acquis son indépendance de fait. Alexandre Balas finit par réussir à tuer Démétrios Ier et à prendre sa place en 150 av-JC. L’Empire séleucide n’a cependant pas résisté à cette période d’anarchie. Il a volé en éclats avec la proclamation d’indépendance de l’Atropatène, de la Médie, de l’Elymaïde et de la Perse qui ne tardent pas à être envahies par les armées parthes du roi Mithridate Ier. Incapable de rétablir l’unité, Alexandre Balas perd le soutien de l’Egypte qui lui préfère à présent Démétrios II, fils de Démétrios Ier. Pour sceller l’alliance, il épouse la fille du pharaon lagide, Cléopâtre Théa, jusque là mariée avec Alexandre Balas.

Jonathan reste quant à lui fidèle à Alexandre Balas, en 147 av-JC, il bat même Apollonios, un lieutenant de Démétrios II, et se voit attribuer le territoire d’Eqrôn en récompense pour le service rendu. Cela n’empêche pas Démétrios II d’éliminer Alexandre Balas et de monter sur le trône en 145 av-JC. Les troubles ne cessent pas pour autant, Diodote Tryphon, continue la lutte au nom d’Antiochos VI, fils d’Alexandre Balas et de Cléopâtre Théa âgé de deux ans. De son côté, Jonathan tente de s’emparer de la citadelle de Jérusalem dont il fait le siège. Dénoncé auprès de Démétrios II, il se rend à Ptolémaïs (Acre) pour négocier avec le nouveau roi. Il se voit confirmé comme Grand prêtre et obtient même une exonération de tribut pour la Judée, ainsi que l’attribution de nouveaux territoires qui doublent presque l’étendue de surface sous son autorité. Il réprime alors l’insurrection des partisans de Tryphon. Il change encore une fois son fusil d’épaule après le départ de Démétrios pour sa guerre contre les Parthes et l’entrée de Tryphon à Antioche où il fait couronner Antiochos VI. Tryphon le confirme dans sa charge, entérine son pouvoir sur les territoires promis par Démétrios et nomme son frère Simon stratège de la côte phénico-philistine. Jonathan prend alors la tête d’une armée séleucide qui soumet Ashkelon et Gaza, puis bat des soutiens de Démétrios en Judée, avant d’en faire autant avec des Arabes zabadéens et de se rendre maître de Damas. Tryphon se méfie cependant de son nouvel allié. Il le convainc de venir le rencontrer à Ptolémaïs où il massacre sa garde et fait Jonathan prisonnier. Simon se fait aussitôt désigner chef de Jérusalem et va attendre Tryphon dans la plaine avec son armée. Ce dernier prétend qu’il a procédé à l’arrestation de Jonathan parce qu’il refusait de payer le tribut, et réclame 100 talents d’argent et les deux fils de Jonathan en échange de sa libération. Il obtient sa rançon, mais manque à sa parole. Il tente ensuite une expédition pour s’emparer de Jérusalem, mais renonce en raison du mauvais temps et de la présence de Simon. Jonathan est exécuté peu après, en 143 av-JC. Par conséquent, Simon revient vers Démétrios à qui il demande l’autonomie de la Judée (ce qui ne veut pas dire l’indépendance, qu’aucun souverain séleucide, réclamant tous le paiement du tribut, ne reconnaîtra jamais). Le roi séleucide la lui accorde, fait retirer ses troupes de la citadelle de Jérusalem, ce qui conduit Simon à se faire proclamer Grand prêtre, stratège et ethnarque à titre héréditaire en 140 av JC. Cela signe le véritable acte de naissance de l’Etat hasmonéen. C’est la dernière fois où les Juifs ont bénéficié d’un territoire à eux, avant la création d’Israël en 1948 (à l’exception notable du cas des Khazars, tribu turque sans aucun lien avec les hébreux, qui se seraient quant à eux convertis au judaïsme de leur propre initiative au courant du huitième siècle de notre ère pour éviter de tomber sous la coupe des chrétiens de l’Empire byzantin d’un côté ou sous celle des musulmans du Califat de Bagdad de l’autre ; leur territoire se trouvant à la frontière entre ses deux grandes puissances de l’époque, dans le Caucase, entre Mer Noire et Caspienne. Leur passage à une religion du Livre, ainsi que leur position stratégique leur assurait la bienveillance relative de ces deux entités, comme ils protégeaient d’une part les chrétiens d’une invasion musulmane par voie de terre et empêchaient d’autre part les Rhus -que nous appelons Vikings- de venir faire des razzias chez les musulmans. Il se pourrait bien que la plupart des Juifs ashkénazes soient les descendants de ce peuple dont on perd la trace au milieu du 13ème siècle).

Le royaume hasmonéen

En 134 av-JC, Simon et deux de ses fils sont assassinés par son gendre, Ptolémée, sans doute à l’instigation d’Antiochos VII (frère de Démetrios II, parvenu sur le trône séleucide après que Cléopâtre Théa, outrée d’avoir appris que Démétrios s’était marié en captivité avec la fille de Mithridate, Rhodogune, l’ait épousé en 138 av-JC). Ptolémée est cependant battu par Jean Hyrcan Ier, qui succède à son père grâce au soutien de l’armée. Antiochos VII parvient quand même à s’emparer de Jérusalem trois ans plus tard, ce qui oblige Hyrcan à se soumettre, à payer le tribut, à fournir des otages, ainsi que des troupes qui participent à la guerre contre les Parthes. Antiochos est tué au cours de cette campagne, en 129 av-JC et Démétrios II, libéré, retrouve sa place pour un temps avant d’être assassiné par Cléopâtre Théa en 125 av-JC, alors qu’il tentait de fuir l’avancée des troupes d’Alexandre Zabinas, un nouvel usurpateur soutenu par le souverain lagide, Ptolémée VIII. Hyrcan profite de cette période de troubles, non seulement pour reprendre son indépendance dès 129 av-JC, mais encore pour pour agrandir son territoire. Il conquiert tout d’abord une partie de la Tansjordanie en 128 av-JC, puis l’Idumée et la Samarie en 125 av-JC. Il se retrouve alors à la tête d’un état où le judaïsme n’est pas la religion de la majorité de la population.

Le Grand prêtre choisit la conversion comme solution. Si les habitants de Transjordanie et de Samarie le font de leur plein gré, ceux-ci pratiquant déjà la circoncision, le shabbat et reconnaissant la Torah (le Pentateuque) comme livre sacré, mais pas le Talmud, ni la suprématie du Temple de Jérusalem, comme ils ont été exclus de sa reconstruction au retour de l’exil à Babylone, ce qui fait qu’ils étaient considérés comme païens par la Judée (le schisme entre le royaume de Juda et celui d’Israël -la Samarie- remonterait au roi Salomon selon la Bible, mais aucune donnée archéologique fiable ne permet de confirmer qu’il ait vraiment existé, ni que le deux royaumes aient réellement formé une entité unique), les Iduméens sont convertis de force, ceux qui refusent d’abandonner le culte de leur dieu national, Qos, sont expulsés du pays et vont s’installer dans la vallée du Nil. Sa politique change donc radicalement de la tolérance religieuse prônée par les Grecs ; le Temple des Iduméens sera détruit en 108 av-JC. Cela provoque un regain de tension dans la société juive qui se divise une nouvelle fois en deux partis antagonistes, les pharisiens, issus de la classe moyenne, plutôt favorables à une séparation des pouvoirs politiques et religieux, et sadducéens, représentants de la classe sacerdotale pour qui ils sont absolument indissociables. Le tout exacerbé par la pression fiscale nécessaire au financement des guerres.

La mort d’Hyrcan, en 104 av-JC, n’arrange pas les choses, au contraire, la maladie du pouvoir qui ronge les dynasties séleucides et lagides gagne les Hasmonéens. Son fils et successeur, Aristobule, prend le titre des rois grecs, basileus, fait exécuter l’un de ses frères, Antigone, et met les autres en prison, ainsi que sa mère qu’il laisse alors mourir de faim. Dès lors, il ne serait pas étonnant qu’une partie de la population, en l’occurrence les esséniens, ait commencé à craindre qu’une punition divine vienne s’abattre sur elle pour ces péchés et prié pour la venue d’un homme providentiel à même de rétablir l’harmonie. Aristobule meurt un an seulement après être entré en fonction (de mort naturelle?), non sans avoir conquis et judaïsé la Galilée. Sa femme, Salomé Alexandra, parvient néanmoins à calmer le jeu. Elle fait libérer les frères d’Hyrcan, puis épouse l’un d’eux, Alexandre Jonathan ou Jannée, qui devient par conséquent chef de l’Etat hasmonéen. Le règne de ce dernier est marqué par la poursuite des conquêtes, mais aussi par la répression féroce du mouvement d’opposition conduit par les pharisiens.

Quand Jannée attaque Ptolémaïs (Acre) avec son armée supplée par des mercenaires, la ville appel à son secours Ptolémée IX, le souverain lagide déposé par sa mère Cléopâtre III après qu’il ait tenté de l’assassiner, alors en exil, qui voit là l’opportunité de se constituer un fief qui lui permettra de retrouver les forces nécessaires pour affronter son frère Ptolémée X qui l’a remplacé sur le trône d’Egypte (le parallèle avec l’action que mènera Jules César une quarantaine d’année plus tard pour évincer son rival Pompée est assez frappant. Il prétendra répondre à la demande des tribus gauloises menacées par l’invasion des hordes germaines pour imposer sa domination sur toute la région et accroître sa puissance avant de se lancer à la conquête du pouvoir à Rome. Les divisions au sein de la société gauloise devaient beaucoup ressembler à celles qui rongeaient le Moyen-Orient. Compte tenu des technologies de l’époque, on peut considérer que la crise économique, politique et morale était aussi mondiale que celle qui nous frappe de nos jours). Cette intervention force Jannée à reculer de plus en plus en Galilée avant d’être battu sur les bords du Jourdain. Il joue alors la carte politique, fait appel à Cléopâtre III, qui contraint son fils indigne à se retirer à Chypre en 102 av-JC. Jannée se tourne ensuite vers la Jordanie où il remporte plusieurs succès avant de subir un gros revers, au cours duquel une grande partie de son armée est exterminée, qui lui fait perdre tout le terrain gagné. Cela ne refroidit pas pour autant ses ardeurs guerrières. Il reprend l’offensive le long de la côte philistine, s’empare de Rafah, descend plus au sud jusqu’à Rhinocolure, puis revient au nord, à Anthédon. Gaza se trouve alors encerclée. Elle tombe en 96 av JC, après un siège d’un an. Irrité par cette résistance obstinée, Jannée massacre une partie de la population.

Cette même année, le mécontentement des pharisiens éclate au grand jour. Ils prennent pour prétexte une bévue du Grand prêtre lors d’un rituel de la fête de Souccot pour contester sa légitimité à la charge sacerdotale suprême. Des émeutes éclatent à Jérusalem. Jannée les réprime sans pitié ; 6 000 personnes y auraient alors perdu la vie. La révolte continue cependant à couver. Il repart cependant sans plus attendre pour la Transjordanie où il compte prendre sa revanche. Il soumet le pays de Galaad et fait raser Amathonte, mais il reperd tout alors qu’il se dirige vers le plateau du Golan, où le roi des Nabatéens, Obodas Ier, parvient à le prendre en embuscade dans une gorge profonde où son armée est totalement anéantie. Il réussit quant à lui à s’en échapper et à retourner à Jérusalem. Ce nouvel échec calme ses ardeurs guerrières pour un temps.

En 88 av-JC, il propose aux pharisiens de négocier pour reconstituer ses forces. Ces derniers refusent catégoriquement la proposition, ils s’allient au contraire avec le séleucide Démétrios III. La coalition bat Jannée aux environs de Sichem, mais peu après, les 6 000 pharisiens quittent l’armée de Démétrios qui rentre aussitôt en Syrie. Ce retrait permet à Jannée de poursuivre les traîtres et de les prendre à Bémésélis. Huit cents d’entre eux sont ramenés enchaînés à Jérusalem, puis crucifiés pendant que leurs femmes et leurs enfants sont égorgés sous leurs yeux, alors que Jannée participe à un banquet en assistant au spectacle. Suite à cette horreur sans nom, huit mille opposants s’enfuient du pays.

En 84 av-JC, Jannée échoue dans sa tentative d’empêcher le passage en Judée de l’armée du successeur de Démétrios, Antiochos XII, qui part en campagne contre Arétas III, roi des Nabatéens tout juste monté sur le trône. Arétas remporte une victoire au cours de laquelle Antiochos est tué, mettant fin à l’empire séleucide. Puis il lance une campagne contre la Judée et bat Jannée près d’Adida. L’installation d’Arétas à Damas sert plutôt Jannée. Elle lui permet de brandir le spectre de l’invasion et de la perte de souveraineté que les divisions internes pourraient favoriser, et de prôner l’union nationale pour faire face à ce danger. Il repart l’année suivante pour sécuriser la frontière, occupe Gerash, puis s’empare de la Décapole et du Golan. Le conflit avec les Nabatéens dure jusqu’à la fin de sa vie en 76 av-JC où il succombe à la maladie lors du siège de Ragaba. Mais juste avant cela, il reconnaît que l’aide des pharisiens lui a été précieuse dans la défense du pays, leur permet d’entrer au Conseil et opère à une séparation de fait des pouvoirs en léguant la royauté à sa femme, Salomé Alexandra, qui ne peut être aussi Grand prêtre en raison de son sexe. Elle nomme Hyrcan II, son fils aîné, à ce poste. Bien que l’historien Flavius Josèphe affirme qu’elle s’est alliée aux pharisiens sur le conseil de Jannée, on peut penser que c’est plutôt elle qui suggérait depuis longtemps à son mari d’appliquer une stratégie d’apaisement entre les deux partis antagonistes, voire qu’elle qu’elle s’est emparée du pouvoir par une sorte du coup d’état en douceur dans ce but, mais aussi pour éviter l’affrontement de ses fils. Elle y parviendra tant bien que mal jusqu’à sa mort.

En effet, une fois les pharisiens entrés dans les bonnes grâces de Salomé, ils ne ne pardonnent pas à leurs adversaires les violences qu’ils ont subi, mais éliminent les leaders sadducéens qu’ils tiennent pour responsables. Ce n’est pas sans rappeler la lutte entre optimates et populares à Rome et son lot de proscriptions. Les pharisiens commencent par les faire exécuter, mais les sadducéens trouvent vite un défenseur en la personne du second fils de Salomé, Aristobule II, qui plaide auprès de sa mère en faveur de leur bannissement plutôt que de leur mise à mort. Il obtient gain de cause et certains ne sont même pas obligés de quitter le pays, mais relégués dans des forteresses loin de Jérusalem. Ils se rassemblent alors autour d’Aristobule qui se constitue ainsi une armée. Salomé fait emprisonner la femme et les fils d’Aristobule pour réfréner ses ambitions, mais lui laisse le commandement de l’armée. Lorsqu’elle meurt en 67 av-JC, la guerre civile devient inévitable. Les partisans d’Hyrcan sont écrasés près de Jéricho ; lui-même et ceux qui lui restent fidèles se retrouvent assiégé dans le Temple de Jérusalem, avec la famille d’Aristobule en otage. Les deux frères parviennent alors à un accord, à Hyrcan le poste de Grand prêtre et à Aristobule, la royauté. Le tout est scellé par le mariage entre la fille d’Hyrcan et le fils d’Aristobule. Un schéma assez similaire unira bientôt Pompée et Jules César.

Le pacte à l’air solide, mais il n’est pas du goût de l’Iduméen Antipater. Ce gouverneur d’Edom parvient à convaincre Hyrcan qu’il n’a pas à partager le pouvoir. Ils s’enfuient ensemble à Pétra où ils demandent l’aide d’Arétas III en échange de concessions territoriales. Leurs forces conjuguées reviennent un peu plus tard en Judée, et c’est au tour d’Aristobule d’être assiégé dans le Temple. Seule l’intervention de Rome par l’intermédiaire de Pompée en 63 av-JC mettra fin au conflit entre les deux frères, mais ce sera aussi le début de la fin de l’indépendance pour le royaume hasmonéen, moins d’un siècle après qu’il l’ait acquise. L’attitude actuelle d’Israël dominée par la hantise de voir un jour le pays disparaître s’explique en partie par ce précédent historique.

La domination romaine

Quand le lieutenant de Pompée, Aemilius Scaurus, arrive à Damas, Hyrcan et Aristobule lui envoient tous deux des ambassadeurs plaider chacun leur cause. Le Romain opte pour Aristobule, à la fois le plus riche, le trésor du Temple étant à sa disposition, et le plus difficile à déloger. La simple menace d’intervention des troupes romaines à Jérusalem suffit à convaincre Antipater et Arétas de lever le siège. En récompense, Pompée, arrivé lui aussi dans la région, reçoit d’Aristobule un cadeau somptueux d’une valeur de 500 talents. Antipater vient alors à sa rencontre pour lui demander un arbitrage plus éclairé. Pompée convoque les deux frères pour qu’ils s’expliquent, mais il ne rend toutefois pas immédiatement son verdict bien qu’il ait déjà sûrement une préférence pour Hyrcan qu’il juge plus faible de caractère. Il prend pour prétexte une expédition contre les Nabatéens pour entrer en Judée et demande à Aristobule de lui livrer toutes ses forteresses. Aristobule s’exécute sur le champ, ce qui ne l’empêche pas d’être fait prisonnier peu après, à Jéricho. Pompée le contraint alors à écrire une lettre aux prêtres de Jérusalem pour qu’ils lui livrent la ville. Ces derniers refusent d’obtempérer tant que leur chef reste otage et se barricadent dans le Temple. Pompée les assiège pendant trois mois avant d’obtenir une victoire qui se solde par un bain de sang. Le lendemain, il commet le sacrilège de pénétrer en personne dans le saint des saints, où seul le Grand prêtre est autoriser à entre une fois par an, et constate qu’il est quasiment vide. Il nomme Hyrcan II Grand prêtre le jour suivant, exile Aristobule et sa famille à Rome, et fait raser les murailles de Jérusalem. Ce n’est toutefois pas à Hyrcan qui n’a plus le droit d’user du titre de roi que revient le pouvoir réel, mais à Antipater, l’Iduméen nouvellement converti au judaïsme, probablement jugé plus fiable, car à l’écart des querelles dogmatiques et dynastiques. La Judée est dès lors soumise au paiement annuel du tribut à Rome. En dehors d’Edom, les autres territoires conquis sont rendus à leurs habitants et intégrés à la province romaine de Syrie. L’indépendance du royaume hasmonéen n’est plus qu’un souvenir.

Les partisans d’Aristobule ne continuent pas moins de contester l’autorité d’Hyrcan et Antipater. Ils se révoltent en 58 av-JC, lorsqu’un fils de leur leader, Jonathan Alexandre II, parvient à s’échapper de Rome et à rejoindre la Judée. Il chasse Hyrcan de Jérusalem et se proclame roi. Cela ne dure pas. Hyrcan fait appel au gouverneur romain de la province de Syrie, Gabinius, qui réprime la révolte, fait prisonnier Alexandre et remet le tandem en place. La répression s’abat une nouvelle fois sur les fidèles d’Aristobule en 54 av-JC, lors du passage de Crassus qui voit en eux de possibles alliés des Parthes qu’il part combattre. Sa mort à la bataille de Carrhes encourage le soulèvement de la population. Il est tout aussi brutalement réprimé par Cassius Longinus, partisan de Pompée et futur assassin de Jules César qui s’alliera à Brutus dans la guerre dite des libérateurs.

Les adversaires d’Hyrcan et Antipater voient l’occasion de revenir aux affaires avec la guerre qui oppose leur protecteur Pompée à Jules César. Aristobule est libéré et deux légions lui sont confiées. Il est empoisonné par les amis de Pompée avant même son départ pour la Syrie, pendant que son fils Jonathan Alexandre II est égorgé à Antioche. A la mort de Pompée, assassiné en Egypte peu après sa défaite à Pharsale en 48 av-JC, Hyrcan et Antipater se retrouvent en position délicate. Aussi n’hésitent-t-ils pas à exhorter les Juifs d’Alexandrie à aider César qui est assiégé dans la ville, tandis qu’Antipater prend lui-même la tête d’une armée qui se rend en Egypte rompre l’encerclement. En récompense pour cette aide, César confirme Hyrcan comme Grand prêtre et le nomme éthnarque des Juifs alors qu’Antipater devient administrateur de Judée, ainsi qu’il autorise la reconstruction des murailles de Jérusalem. Cela lui permet de nommer ses fils, Phasaël et Hérode, stratèges, de Jérusalem pour le premier et de Galilée pour le second. Celui-ci s’attire les foudres de l’élite sacerdotale lorsqu’il fait exécuter Ezéchias, le chef des insurgés galiléens. Hyrcan est alors obligé de convoquer Hérode pour qu’il s’explique, puis de le faire comparaître devant le Sanhédrin, qui tient à la fois lieu d’assemblée législative et de cour suprême, qui l’acquitte sous l’influence des pharisiens et du gouverneur romain de Syrie, Sextus César qui le nomme de surcroît stratège de Coelé-Syrie et de Samarie.

Puis arrive l’assassinat de Jules César aux ides de mars 44 av-JC. Antipater et Hérode se rangent sans hésiter aux côtés de Caecilius Bassus, gouverneur de Syrie lié au parti des césaricides qui exige d’eux 700 talents pour financer la guerre qui se profile. Mais la région gouvernée par Malchius tarde à verser son écot de 100 talents. Cassius et ses troupes en prennent le chemin, mais font demi-tour après qu’Antipater se soit acquitté du tribut exigé. Il paie pour s’assurer de rester en fonction. Malchius qui ambitionne de le remplacer l’empoisonne en 43 av-JC, avant d’être lui-même assassiné à Tyr par Hérode, avec la complicité de Cassius qui l’a nommé intendant de Syrie. Ce dernier et le gros des légions partent combattre Octave et Marc Antoine un peu plus tard ; Hérode se retrouve seul. Les troubles en Judée refont surface. Un fils d’Aristobule, Antigone II Mattathiah, en profite pour tenter de faire son retour, avec l’aide de Marion, le tyran de Tyr, chez qui il est réfugié, sous le regard complaisant de Fabius, le gouverneur romain qui n’a de toute façon pas les moyens de s’y opposer. Ils parviennent à s’emparer d’une partie de la Galilée, mais Hérode parvient toutefois à repousser leur avance en Judée. En signe de gratitude pour cette protection, Hyrcan promet la main de sa petite fille, Myriam (prénom hébreu qui donne Marie en français) ou Mariamne l’Hasmonéenne, à Hérode, ce qui le fera entrer dans la famille royale ; mais avant cela, il doit répudier sa femme, Doris.

Après la victoire d’Octave et Marc Antoine et la mort de Cassius et Brutus à Philippes, des délégations juives viennent se plaindre de la gouvernance d’Hérode et de Phasaël auprès d’Antoine à qui revient la partie orientale du territoire romain. Hérode prend les devants et va lui aussi le voir, avec dans ses bagages une somme si faramineuse que son frère et lui auront désormais le titre de tétrarque. Cette politique de pots de vin pèse évidemment sur les épaules du peuple qui doit payer. En 40 av-JC, les Parthes passent à l’offensive. Ils prennent le contrôle de la Syrie sans avoir à livrer bataille, grâce à la présence à leurs côtés du fils de Titus Labienus (le meilleur lieutenant de César pendant la guerre des Gaules qui a choisi Pompée lors de la guerre civile pour rester dans la légalité), Quintus Labienus, qui a trouvé refuge en Parthie après la défaite de Philippes et a réussi à convaincre la garnison romaine d’épouser sa cause, et offrent leur soutien à Antigone II Mattathiah contre Hyrcan. Les deux partis s’affrontent à Jérusalem. Les Parthes proposent à Hérode et Phasaël de se rendre auprès du satrape Barzapharnès pour négocier la paix. Hérode refuse, mais son frère et Hyrcan acceptent de se déplacer. Ils sont fait prisonniers. Constatant qu’il a été dupé, Phasaël se suicide, tandis qu’Hyrcan est emmené en captivité à Babylone, non sans qu’on lui ait coupé une oreille, mutilation qui l’empêche de revendiquer le poste de Grand prêtre, celui-ci se devant d’être exempt de toute infirmité. Antigone II Mattathiah le remplace à cette charge, ainsi qu’il obtient le droit de porter le titre de roi, mais la restauration de l’indépendance est en fait une illusion, comme il exerce son pouvoir sous la tutelle des Parthes. Hérode parvient quant à lui à sortir de Jérusalem avec 9 000 de ses hommes, échappe à une embuscade, met sa famille, dont Mariamne avec qui il se fiance, en sécurité dans la forteresse de Massada et s’en va quérir de l’aide auprès des Nabatéens à Pétra. Ils ne lui en offrent pas, pas plus qu’aucun roi de la région. Aussi part-il pour Alexandrie, puis pour Rome où il trouve Antoine et Octave, Ceux-là lui font bon accueil, et le Sénat romain le proclame roi de Judée en décembre 40 av-JC, bien qu’il ne soit pas d’ascendance royale.

Le règne d’Hérode

En 39 av-JC, Publius Venditius Bassus est envoyé en Orient. Sa mission principale est d’éliminer Quintus Labienus. Il s’en acquitte, puis bat et tue le roi parthe Pacorus Ier à la bataille de Gindarus. Cela permet à Hérode d’entamer la reconquête. Il débarque au nord, à Ptolémaïs, ville qui a résisté à l’invasion parthe, où l’attendent des troupes, puis, avec l’appui des légions, il descend le long de la côte jusqu’à Joppé avant de libérer l’Idumée, son pays d’origine. Il se dirige ensuite à Massada où il récupère sa famille, puis remonte vers le nord par l’intérieur des terres et prend la Samarie. Il doit cependant renoncer à attaquer Jérusalem, à cause des réticences du général romain Silo. Il se charge alors de la Gallilée où il élimine la résistance à l’hiver 38 av-JC. Il quitte alors ses troupes pour aller se plaindre auprès d’Antoine de l’attitude de ses lieutenants, le commandement revient par conséquent au gouverneur de Syrie, Sosius. En son absence, les Galiléens se révoltent et noient les chefs de son armée dans le lac de Tibériade, tandis que son frère, Joseph, trouve la mort dans une embuscade près de Jéricho. Les deux légions de Sosius lui permettent de reprendre le contrôle de ces territoires. Au printemps de 37 av-JC, il peut enfin s’atteler au siège de Jérusalem. Il donne ses ordres, puis s’absente à nouveau quelques jours, pour épouser Mariamne qui lui donnera un accès légitime au trône après la victoire. La ville tombe début juillet. Antigone II Mattatiah se rend à Sosius qui l’envoie à Antoine à Antioche, malgré les protestations d’Hérode qui voulait l’exécuter sur le champ. Antoine s’en charge contre rémunération. Il fait décapiter Antigone, un mode d’exécution infamant pour un roi, les chefs ennemis capturés par les Romains étant d’ordinaire étranglés lors du triomphe. Ce supplice inédit pour un personnage de haut rang devait ternir la mémoire d’Antigone et redorer le blason d’Hérode qui prend dans la foulée le titre de roi des Juifs. 45 membres de Sanhédrin qui ont soutenu Antigone sont eux aussi exécutés.

Il parvient à faire libérer Hyrcan qui revient à Jérusalem, mais, comme celui-ci ne peut plus exercer la fonction de Grand prêtre, il nomme à ce poste le frère de Mariamne, Aristobule III, âgé de 17 ans seulement. L’apparition du jeune homme lors de la fête des Tabernacles de 36 av-JC provoque la liesse de la foule qui l’acclame comme le nouveau David. Cette popularité pose un double problème à Hérode. Il craint d’une part que l’aristocratie sacerdotale s’en serve pour fomenter une révolte contre lui, ce qui provoquerait immanquablement l’intervention romaine et probablement son éviction devant son incapacité à faire régner l’ordre, mais sa sœur, Salomé, qui déteste les Hasmonéens, le pousse de plus à croire que sa belle-mère, Alexandra, ainsi qu’Hyrcan complotent avec Cléopâtre, la reine lagide d’Egypte qui rêve de s’approprier la Judée, afin d’inciter Marc Antoine à faire d’Aristobule son favori à son détriment. Les deux femmes auraient planifié une entrevue entre le jeune Grand prêtre et le Romain à Alexandrie, ce à quoi Hérode se serait opposé en prétextant un risque d’émeute en cas de départ de son beau-frère de Judée. Il prend donc la décision d’éliminer Aristobule et le fait noyer dans une piscine lors d’une fête au palais de Jéricho (cet épisode combiné à la décapitation d’Antigone Mattathiah pourrait être à l’origine du récit biblique qui raconte qu’une autre Salomé, fille d’Hérodiade, aurait obtenu la tête de Jean le Baptiste, après avoir exécuté une danse lascive devant son roi de père, Hérode fils d’Hérode ; une con-fusion classique des événements dans la transmission orale. La danse fait quant à elle référence au livre d’Esther). Il fait croire à un accident et ordonne des funérailles en grandes pompes où il paraît éploré ; mais personne n’est vraiment dupe. Il nomme Grand prêtre un certain Hananel, originaire de Babylonie ; pas moins de huit Grands prêtre se succéderont durant son règne, de préférence étrangers, égyptiens ou babyloniens. Le crime est cependant dénoncé par Alexandra à Marc Antoine qui convoque Hérode pour une explication. Il sauve une fois de plus sa tête grâce à un pot de vin dont Marc Antoine a fort besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes en 35 av-JC, après son échec de l’hiver 36-37 av-JC. A son retour, Hérode fait emprisonner Alexandra, mais aussi exécuter Joseph, le mari de Salomé qu’elle accuse d’avoir eu une relation coupable avec Mariamne, qui est quant à elle pour l’instant épargnée bien qu’elle se soit insurgée contre le meurtre de son frère et l’emprisonnement de sa mère.

En 31 av-JC, Cléopâtre tente de pousser Hérode à la faute. Elle obtient enfin d’Antoine une partie de son territoire, Jéricho, et encore que les Nabatéens lui paient un tribut. Ceux-ci cessent bientôt de le verser, aussi exige-t-elle du roi de Judée qu’il leur fasse la guerre, ce qu’Hérode fait. Puis vient la défaite d’Antoine contre Octave à Actium. Hérode le rencontre à Rhodes après s’être imposé contre les Nabatéens. Il voit sa royauté confirmée et son territoire s’agrandir, il récupère entre autres Jéricho et la Samarie. La prise du pouvoir par le seul Octave est un événement déterminant dans la création du christianisme. Il deviendra en effet non seulement Princeps Senatus dès 28 av-JC, mais il recevra de plus le cognomen d’Augustus, Auguste, en 27 av-JC, un terme jusque là réservé au domaine religieux, qui servait uniquement à qualifier des dieux ou des temples et non des êtres humains. Avec la construction de temples dédiés à Jules César et à sa personne, surtout en Orient, il instaure le culte de l’Empereur, bien qu’il refuse d’être divinisé de son vivant. L’invention du christianisme et son essor en Asie peuvent donc s’interpréter comme une forme de réaction et de résistance au culte impérial, séduisantes pour les « Grecs », qui font que les Romains verront les premiers chrétiens comme des terroristes potentiels, désireux de renverser le pouvoir.

Ce changement politique à Rome arrange bien Hérode. Non seulement il n’a plus rien à craindre du côté de l’Egypte qui devient le domaine réservé d’Octave après la mort de Cléopâtre, mais il peut aussi être rassuré par la volonté du Romain d’apaiser ses relations avec les Parthes. Ses ennemis n’ont donc plus d’alliés susceptibles de leur apporter de l’aide de l’extérieur. Il n’a par conséquent plus besoin de les ménager et fait mettre à mort Hyrcan. En 29 av-JC, c’est au tour d’un autre membre de la dynastie hasmonéenne d’être exécuté, sa propre femme, Mariamne. Cette fois-ci, Salomé a réussi à persuader son frère que la reine avait pris part à un complot visant à l’empoisonner. Il la fait tuer sous le coup de la colère, mais le meurtre de son épouse bien aimée l’affecte énormément et le conduit au bord de la folie, comme il demande plusieurs fois à la voir, oubliant qu’elle est morte. En 28 av-JC, il fait assassiner Alexandra. Plusieurs de ses proches subissent le même sort, toujours suite aux accusations de Salomé. Lorsqu’Hérode s’oppose à son divorce avec son second mari, Costobar, car il contreviendrait aux traditions juives (la Salomé, fille d’Hérodiade est victime de la même accusation dans la Bible, ce qui confirme la confusion des deux personnages), elle le dénonce pour ce qu’il a laissé échapper des parents éloignés d’Hyrcan lors du siège de Jérusalem de 37 av-JC contrairement aux ordres qu’il avait reçu du roi de verrouiller la ville, et qu’il leur encore trouvé un refuge, en Idumée, qui plus est. Hérode retrouve tous ces gens et les fait périr, ainsi que Costobar. Les assassinats politiques cessent ensuite pendant plusieurs années.

Le retour de Rome où ils ont été éduqués des fils d’Hérode et Mariamne, Alexandre et Aristobule IV, inquiète Salomé. Elle craint surtout qu’ils veuillent se venger d’elle qui a fait tué leur mère une fois qu’il sera au pouvoir, bien qu’Aristobule ait épousé sa fille Bérénice. Aussi décide-t-elle de passer une alliance avec Antipater, le fils qu’Hérode a eu avec Doris. Le roi envisage alors d’exclure les deux héritiers hasmonéens de sa succession, mais il se heurte à l’opposition de l’empereur Auguste qui refuse catégoriquement cette possibilité. Antipater obtient toutefois le droit de figurer dans le testament de son père. Le compromis tient jusqu’en 8 av-JC, quand Salomé affirme qu’Alexandre et Aristobule sont impliqués dans un complot. Leur procès se tient à Beyrouth. Ils sont tous deux condamnés à mort et exécutés. Cet épisode apparaît dans la Bible, mais déformé sous le titre du Massacre des Innocents. Le Livre prétend qu’au lieu des deux fils qu’il a eu de Mariamne-Myriam-Marie, Hérode, averti de la naissance du Messie, aurait fait assassiner tous les enfants mâles du royaume âgés de moins de deux ans. Aucun chroniqueur de l’époque ne fait état d’un tel massacre qui ne serait pourtant pas passé sous silence. Le but de ce mensonge est à l’évidence d’établir un parallèle entre Hérode et Ramsès qui aurait fait la même chose à la naissance de Moïse. Hérode est cependant pris d’une vraie frénésie meurtrière qui montre clairement qu’il a basculé dans la folie à ce moment, comme s’est par exemple le cas de beaucoup de soldats américains chargés des missions search and deastroy au Viêt Nam (je pense particulièrement au témoignage de ce soldat qui ne savait pas quelle serait son attitude à la descente de son hélicoptère, mais qui a tiré sur tout ce qui bouge après qu’il ait abattu dans le dos une femme qui s’enfuyait et qu’il se soit aperçu que la balle avait traversé son corps pour venir tuer le bébé qu’elle tenait dans ses bras). Il fait liquider 300 des officiers de son armée après que leurs familles eurent été lapidées dans l’hippodrome de Jéricho

En 4 av-JC, Antipater est à son tour accusé de comploter, peut être plus a raison, comme Salomé attend la mort de leur frère Phéroras, lui aussi impliqué, pour le dénoncer à Hérode. Antipater subit la peine capitale, cinq jours à peine avant la mort d’Hérode. Salomé fait alors libérer les nombreux opposants des quatre coins de la Judée, dont beaucoup de pharisiens, que son frère avait fait emprisonner, au lieu de les massacrer « pour être sûr que les Juifs pleureraient après sa mort », comme il l’aurait ordonné d’après Flavius Josèphe.

Tous ces meurtres lui ont valu pendant longtemps la réputation d’avoir été un tyran sanguinaire. Plusieurs éléments sont pourtant à mettre à son crédit. Tout d’abord, il a tenté de mettre fin au cycle infernal des guerres civiles, certes par une méthode extrêmement violente, en empêchant que les représentants de la dynastie hasmonéenne puissent servir de prétexte aux luttes de clans, de même qu’il a mis un terme à l’hégémonie de la caste sacerdotale sur la vie religieuse en ayant la mainmise sur le Temple, tout en respectant lui-même scrupuleusement les préceptes du judaïsme bien qu’il fut iduméen, converti de fraîche date et sous la contrainte. Contrairement à ces prédécesseurs, il s’est aussi montré bienveillant avec les Samaritains, qui entretenaient pourtant de mauvaise relations avec leurs voisins judéens depuis près d’un demi millénaire, tout comme il était tolérant avec les païens grecs installés sur son territoire. Il a donc aussi beaucoup fait pour instaurer la paix. D’autre part, il a réussi à préserver l’autonomie de son royaume des convoitises romaines, égyptiennes et parthes, même s’il a pour cela distribué des pots de vin à tour de bras. Mais sa plus grande réussite reste sans doute d’avoir su profiter de la Pax Romana naissante pour mettre en œuvre sa politique de grands travaux. Entre 29 et 9 av-JC, il fait construire théâtres, amphithéâtres et hippodromes dans les grandes villes pour montrer son attachement à la culture romaine, puis il entame la reconstruction du Temple de Jérusalem et de ses murailles, un chantier pharaonique qui ne sera achevé que plusieurs décennies après sa mort, dont il ne reste aujourd’hui qu’un vestige de l’enceinte, le Mur des Lamentations, endroit le plus saint de la religion juive. La forteresse du Temple et les remparts de Jérusalem sont eux aussi restaurés. Il fait aussi construire ou reconstruire plusieurs villes dans tout le pays, ainsi que de nombreuses forteresses destinées à le protéger, dont l’Hérodion, à une douzaine de kilomètres de Jérusalem, où il a son tombeau. Sa réalisation la plus ambitieuse est toutefois le port de Césarée, un exploit qui a demandé d’employer toutes les techniques de construction les plus modernes de l’époque. Grâce à tous ces projets, il donne non seulement du travail à une foule de gens, mais il témoigne encore de sa volonté de doter son royaume d’infrastructures à même d’en faire un acteur économique majeur. Nous dirions de nos jours qu’il a mené une politique de relance de grande ampleur, digne de celle du New Deal entreprise par Roosevelt. Tout cela fait qu’une petite minorité de Judéens aient pu le considérer comme le Messie. Nul doute que cette partie de son action a pu inspirer les fondateurs du christianisme, même si son caractère guerrier et violent allait totalement à l’encontre de leurs convictions et du message qu’ils voulaient faire passer.

A l’annonce de la mort d’Hérode le Grand, son fils Hérode Archélaos est aussitôt acclamé par l’armée et le peuple pour qu’il prenne sa succession, mais celui-ci refuse d’être proclamé souverain avant d’avoir reçu une confirmation d’Auguste, chargé par son père d’exécuter son testament. Il organise de somptueuses funérailles pour le défunt roi, puis fait ses préparatifs pour aller à Rome. Il n’est pas encore parti et la période de deuil est à peine achevée lorsque la violence resurgit à Jérusalem. Selon certains historiens qui pensent que l’étoile de Bethléem n’est autre que la conjonction rare de Jupiter et Saturne, Jésus serait né à peu près à ce moment là…

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Second triumvirat

A la mort de Jules César, une énième crise politique se dessine à Rome. Elle est en partie provoquée par le testament du dictateur qui désigne les trois petits fils de ses sœurs, Lucius Pinarius Scarpus, Quintus Pedius et Caïus Octavius Thurinus, soit Octave, comme ses successeurs; les trois quarts de l’héritage revenant à ce dernier qui est en plus adopté par César dans la dernière clause. Cela contrarie en particulier Marc Antoine qui pensait être désigné pour reprendre les rênes du pouvoir, eu égard à son exemplaire fidélité. Mais à ce moment, le jeune homme d’à peine 19 ans, qui se trouve à Apollonie en Illyrie lors des faits, n’est pas sa principale préoccupation, il doit plutôt se concentrer sur le Sénat qui veut à nouveau imposer son autorité à la tête de la République. Aussi organise t-il des funérailles théâtrales à son mentor pour obtenir le soutien du peuple contre l’assemblée d’où sont issus les « césaricides ».

Le corps de César est tout d’abord déposé dans une chapelle dorée dressée sur le forum. Il est étendu sur un lit d’ivoire recouvert de pourpre et d’or, et, comme dans cette position la foule venue lui rendre hommage, composée de citoyens qui ont chacun hérité de 300 sesterces, ne peut pas contempler la dépouille martyrisée, sa toge ensanglantée ainsi qu’une effigie de cire grandeur nature où les blessures qui lui ont été infligées ne manquent pas d’avoir été représentées sont exposées au public. Puis, le 20 mars 44 av-JC, 5 jours après l’assassinat, il est conduit au Champ de Mars où un bûcher a été dressé, à proximité de la tombe de sa fille bien aimée, Julia. Là, on prononce son éloge funèbre alors que Marc Antoine se tient à ses côtés, aussi fidèlement que de son vivant. Elle commence par la liste des honneurs qui lui ont été décernés, puis le serment des sénateurs de protéger sa vie est relu, et finalement on chante des vers parmi lesquels la citation du Jugement des Armes de Pacuvius : « Fallait-il les sauver pour qu’ils devinssent mes meurtriers ? » revient en leitmotiv pour souligner la clémence dont il avait fait preuve envers ses futurs assassins (cela ne manque pas d’une certaine dose d’ironie de la part de Marc Antoine qui a, ainsi que Lépide, été épargné à la demande de Brutus alors que Cassius prônait leur élimination). La mise en scène galvanise le peuple. Le bois des boutiques alentour est arraché pour alimenter le brasier tandis que les femmes y jettent leurs bijoux et les soldats leurs armes. Les Juifs veillent plusieurs nuits d’affilée sur le tombeau pour honorer la mémoire de celui qui leur a permis de relever les murs de Jérusalem abattus par Pompée. Il ne reste plus à Marc Antoine qu’à inciter la masse à se faire justice elle-même. La colère populaire force alors les sénateurs impliqués dans le complot à quitter la ville. Il joue en fait le même jeu que Pompée à la mort de Publius Clodius Pulcher. Il provoque l’agitation afin de se présenter comme le seul à pouvoir rétablir l’ordre.

A ce moment, Marc Antoine semble avoir pris le contrôle de la situation, surtout qu’il peut compter sur l’appui de Lépide, l’homme qui a proposé de nommer César dictateur en 49 av-JC lorsqu’il était préteur de Rome, et qui dispose à présent de nombreuses troupes en tant que maître de cavalerie (général en chef) du défunt dictateur. Il désire cependant ne pas apparaître comme un nouveau tyran, aussi fait-il approuver par le Sénat sa proposition de retirer de la loi la possibilité d’octroyer la dictature, même temporaire, à qui que ce soit. Cela ne lui permet pourtant pas de trouver un terrain d’entente avec Cicéron qui s’oppose dès lors de plus en plus violemment à sa politique dans ses Philippiques, dont il espère un sursaut républicain équivalent à celui qu’il avait obtenu avec ses Catilinaires.

Pour arriver à ses fins, il compte sur la légitimité de celui qui, suite à la ratification du testament de César par le Sénat, s’appellera désormais Caïus Iulius Caesar Octavianus, ou plus simplement Octavien. Bien qu’il n’ait pas suivi le cursus honorum, ni l’âge requis, Cicéron parvient à le faire nommer propréteur arguant de ce que « la valeur n’attend pas le nombre des années ». Il peut aussi s’appuyer sur Publius Cornelius Dolabella, qui a été son gendre et se trouve à présent consul en remplacement de César. Le moins qu’on puisse dire est que le parcours de Dolabella est plus caractérisé par son désir de faire fortune que par ses convictions politiques. Il se fait connaître en 52 av-Jc par le procès pour corruption qu’il intente à Appius Clodius Pulcher dont il espère certainement qu’il lui permettra d’acquérir une réputation qui le mènera aux plus hauts postes de l’état, mais il le perd. En 49 av-JC, il est criblé de dettes ; aussi rejoint-il le rang des césariens avec l’ambition d’en tirer profit. Il obtient le commandement de la flotte de l’Adriatique, mais il n’est pas à la hauteur et se fait chasser de Dalmatie par les généraux optimates. Il pense néanmoins être récompensé après avoir pris part à la bataille de Pharsale, mais il est déçu. Il se fait alors adopter par Lentulus Vatia grâce auquel il passe à la plèbe pour devenir son tribun en 47 av-JC. L’annulation des dettes, dont la question est pourtant mise en suspes par le Sénat jusqu’au retour de campagne de César, est une des premières mesures qu’il tente d’imposer. Il se heurte à l’opposition des ses collègues Asinius et Trebellius, au point que des émeutes finissent par éclater. Elles sont violemment réprimées par Marc Antoine, alors maître de cavalerie du dictateur absent. Dolabella manque d’être tué au cours de l’une d’elles. César, une fois revenu et avec lui le calme, juge pourtant opportun de ne pas punir le fauteur de trouble, mais il préfère l’emmener avec lui en Afrique, puis en Espagne où Dolabella participe aux batailles de Thapsus et de Munda, au cours de laquelle il est blessé. César lui promet que son dévouement sera récompensé par le consulat, mais le dictateur décide d’occuper le poste seul pour l’année 45 av-JC et lui préfère Marc Antoine pour 44. Dolabella se voit alors offrir l’opportunité de reprendre la charge suprême en tant que consul suffect, dès que César aura quitté Rome pour aller combattre les Parthes ; mais Marc Antoine, qui était aussi augure, s’y oppose le jour de sa nomination, en invoquant de mauvais présages. Ces vexations successives poussent donc Dolabella à se déclarer en faveur des tyrannicides suite au meurtre de César et à reprendre de son propre chef les faisceaux ainsi que les insignes de consul le jour même de l’assassinat. Le Sénat le confirme par la suite à ce poste, tandis qu’il fait preuve du plus grand zèle en détruisant la colonne érigée sur le forum en l’honneur de César et précipiter du haut de la roche tarpéienne ceux venus faire des offrandes à son pied. Sa frénésie anti-César ne dure pourtant pas. Il change à nouveau de camp lorsque Marc Antoine lui ouvre les portes du trésor du défunt dictateur, et lui donne la province de Syrie assortie du commandement de la guerre contre les Parthes. Il part dons prendre possession de sa province, pourtant aux mains de Cassius, traverse la Grèce, la Macédoine, la Thrace et l’Asie où il assouvit sa soif de fortune en se livrant au pillage, mais il bute sur Smyrne lorsque Caïus Trebonius, un « césaricide », lui ferme les portes de la ville tout en lui faisant livrer des vivres. Dolabella tend un piège à ce dernier, l’exécute, puis met la cité à sac. Outré pas ces exactions, le Sénat le déclare alors ennemi public et Cassius marche contre lui. Plusieurs batailles ont lieu jusqu’à ce que Dolabella se retrouve enfermé dans Laodicée, en Cilicie. Il préfère se donner la mort plutôt que d’être pris.

Tout cela n’empêche pas Cicéron de faire voter une loi d’amnistie des « césaricides », qui peuvent par conséquent revenir siéger au Sénat en 43 av-JC, ce qui permet par exemple à Sextus Pompée, seul fils survivant du Grand Pompée, alors réfugié en Sicile, d’être nommé préfet de la flotte et commandant en chef des côtes romaines, et de s’installer à Marseille (il est démis de ses fonctions après seulement 4 mois et retourne en Sicile). Cicéron ne parvient toutefois pas à convaincre les sénateurs de déclarer Marc Antoine ennemi public. Ce dernier ne tolère cependant pas la réhabilitation des assassins, aussi part-il dès le printemps assiéger l’un d’eux, Decimus Brutus qui s’est réfugié à Modène. Cette fois-ci il est allé trop loin. Le Sénat réagit en mandatant Aulus Hirtius (auteur présumé du dernier livre de la Guerre des Gaules, ainsi que de ceux sur la guerre civile, d’Alexandrie, d’Afrique et d’Espagne) et Vibius Pansa, les deux consuls de l’année selon la volonté de César, pour aller le combattre. Octavien les accompagne. Ils parviennent à le battre et à l’obliger à prendre la fuite, mais les deux consuls meurent à quelques jours d’intervalle suite aux blessures qu’ils ont reçu au cours des affrontements (il se pourrait que Cicéron ne soit pas étranger à leur décès), ce qui laisse à Octavien toute la gloire de la victoire alors qu’il n’y a que modestement contribué. Il est même acclamé imperator pas les troupes.

Marc Antoine, poursuivi par Decimus Brutus, se retrouve en mauvaise posture, mais il reçoit le renfort de trois légions amenées par Publius Ventidius Bassus, ce qui inverse le rapport de force. Il peut alors tranquillement rejoindre Lépide en Gaule Transalpine. De son côté, Octavien se voit refuser l’ovation par le Sénat, ainsi que l’un des postes de consul vacants, l’institution s’étant débarrassée d’un tyran soupçonné de vouloir rétablir la monarchie ne pouvant décemment nommer son fils adoptif pour lui succéder alors qu’il ne remplit aucun des critères exigés. Frustré, le jeune homme avide de pouvoir change son fusil d’épaule et cherche à trouver un arrangement avec Marc Antoine par l’intermédiaire de Lépide. Il réussit à obtenir leur soutien, ce qui lui permet d’être élu consul par les comices en août 43 av-JC. Les trois hommes se retrouvent aux environs de Bologne début novembre pour définir les modalités du partage du pouvoir.

Ils forment ainsi le second triumvirat, qui, contrairement au premier resté secret, est légalisé par la lex Titia dès le 13 novembre. Pendant cinq ans, ils auront ainsi le droit de nommer les magistrats en se passant du vote des comices, de disposer des armées comme bon leur semble et de décréter des proscriptions, soit le droit de faire exécuter et de s’approprier les biens de n’importe quel citoyen par simple voie d’affichage, sans aucun procès. Plusieurs centaines de personnes, sénateurs et chevaliers, en seront victimes ; la plus célèbre étant Cicéron, qu’Octavien ne parvient pas à sauver en raison de la haine farouche que lui voue Marc Antoine suite aux Philippiques. Dans ce climat de terreur, le Sénat charge les trois compères de réorganiser la vie publique de Rome avec le titre de triumvirs rei publicae constitundae. Chacun d’eux reçoit aussi le gouvernement de plusieurs provinces, hormis celles d’Asie, d’Illyrie, de Thrace et de Macédoine, aux mains de Brutus et Cassius. A Octavien reviennent l’Afrique, la Sicile et la Sardaigne, avec vingt légions, à Marc Antoine, autant de légions ainsi que les Gaules Chevelue et Cisalpine, tandis qu’en position d’arbitre, Lépide devra se contenter de trois légions, de la Gaule Transalpine et des provinces ibériques ; l’Italie reste quant à elle indivise. L’alliance est renforcée par un mariage, comme au temps du premier triumvirat lorsque Pompée avait épousé Julia, fille de Jules César. Ainsi Octavien s’unit à Clodia Pulchra, fille de l’ambitieuse Fulvia issue d’un premier mariage et actuelle épouse de Marc Antoine, après qu’il ait refusé la main de la nièce de Lépide.

Avec cet accord, les trois hommes forts de Rome concluent avant tout une trêve qui doit leur donner le temps de venir à bout de leurs opposants. Ils remettent simplement leur inévitable affrontement à plus tard pour éviter que leurs adversaires ne profitent de leur querelle pour se renforcer pendant qu’eux risqueraient de s’affaiblir. Peut être espèrent-ils aussi que la guerre qu’ils auront à mener sera fatale à l’un ou l’autre de leurs rivaux, comme celle contre les Parthes a vu la disparition de Crassus, ou qu’ils connaissent des déboires dans la gestion de leurs provinces, tout comme Pompée escomptait que César se casse les dents sur la Gaule. En tous cas, avec ce second triumvirat, le Sénat n’est déjà plus qu’une coquille vide dont le pouvoir est réduit à néant. La République romaine ne s’en remettra jamais. Il ne lui reste plus que quelques année à vivre avant que l’un des triumvirs atteigne l’objectif de César ou Pompée : régner sans partage sur Rome. A cet instant, la plupart des citoyens doit déjà avoir fait le deuil de la démocratie et espérer qu’après quasiment un siècle de troubles politiques et de guerres civiles la stabilité revienne au plus vite.

Trop près du soleil, César finit par se brûler les ailes

Au bout de quinze années de guerre et d’intrigues politiques, Jules César a presque atteint son objectif. Le butin de la guerre des Gaules l’a rendu immensément riche et, à Rome, il ne reste plus personne en mesure de s’opposer à son hégémonie sur les institutions. Seule une poignées de ses adversaires optimates continue le combat, mais leurs forces sont à présent très réduites et isolées aux Baléares. Ils ont cependant l’opportunité de tenter un retour en Espagne. En effet, bien que César ait vaincu et chassé les partisans de Pompée de la péninsule dès la première année de la guerre civile, l’occupation du pays par ses troupes, compliquée depuis l’arrivée des Romains lors des guerres puniques, s’est très vite mal passée.

La responsabilité en reviendrait à un certain Cassius Longinus qui avait été chargé de l’administration de la province d’Hispanie ultérieure (au sud). Il avait pourtant commencé par s’illustrer en soumettant plusieurs villes, mais aussitôt ces victoires militaires acquises, il s’est mis à lever des impôts exorbitants, à la fois pour punir les locaux d’avoir apporté leur soutien à Pompée, qui, comme Sertorius, les avait quant à lui fort bien traités en son temps pour s’assurer de leur fidélité, mais aussi pour son enrichissement personnel et celui de ses hommes. Comme les Gaulois ou les Syriens soumis au même traitement, les Ibères se sont alors soulevés contre lui. Ses agissements inconsidérés finissent même par lui attirer des inimitiés dans son propre camp. Il est alors victime d’une tentative d’assassinat fomentée par des Romains. Cassius Longinus survit malgré tout à ses blessures et les commanditaires sont exécutés. Cela provoque la mutinerie de deux légions qui se revendiquent dans la foulée du parti de Pompée. Les rebelles renoncent cependant à l’étendard des optimates un peu plus tard pour ne pas effrayer les habitants de Cordoue, prêts à rallier leur cause, mais qui craignent d’être pillés. Cassius Longinus s’en charge pour punir la ville de sa trahison, sans qu’il ne s’aventure toutefois à défier les renégats dans une bataille rangée. Il préfère faire appel aux renforts du roi Bogus de Maurétanie et surtout à celui des troupes de Lépide, alors proconsul d’Hispanie citérieure. Il réussit quand même à les chasser de Cordoue et les suit jusqu’à Ulia. Lépide les rejoint à cet endroit, mais il intercède en faveur des rebelles et Trebonius remplace Cassius Longinus qui trouve la mort peu après dans le naufrage du navire chargé de sa fortune volée, alors qu’il tentait de s’enfuir.

L’incertitude quant à la fidélité à César d’une partie des soldats associée à l’hostilité chronique à l’occupation romaine de la population étranglée par les impôts sont donc le terreau idéal pour les optimates survivants qui cherchent à reconstituer leurs forces après leur défaite en Afrique. Lorsque les deux fils de Pompée, Sextus et Gnaeus, ainsi que Titus Labiénus débarquent, beaucoup de villes leur ouvrent grand leurs portes, mais d’autres font le choix de leur résister. Gnaeus se trouve devant l’une d’elles, Ulia, quand César arrive d’Italie avec ses légions, tandis que Sextus s’occupe de l’administration de la province à Cordoue. Le dictateur romain a décidé d’intervenir sans attendre car il n’a fallu que quelques mois aux optimates pour lever une armée forte de treize légions, les deux de vétérans romains qui s’étaient révoltées, une de citoyens romains de la province, une survivante d’Afrique et neuf autres composées d’Espagnols. Il craint par conséquent que ses adversaires ne finissent par occuper toute la péninsule et qu’il faille des années pour les en déloger comme au temps de Sertorius, voire qu’ils ne réussissent à propager le soulèvement jusqu’à la Gaule récemment conquise, mais il veut aussi ôter tout espoir à ses opposants qui, à Rome, n’attendent que de le voir en difficulté pour contester son hégémonie.

La présence de César dans la région en plein hiver surprend les pompéiens. Il n’envoie que quelques cohortes à Ulia tandis qu’il marche lui-même sur Cordoue avec le gros de l’armée, ce qui force Gnaeus à lever le siège et à rejoindre Sextus qui ne dispose pas d’assez de forces pour défendre la capitale de la province contre une attaque massive. Les deux armées se retrouvent alors à camper face à face devant Cordoue dont ils sont séparés par le Guadalquivir, mais sur les conseils avisés de Titus Labiénus, Gnaeus refuse d’affronter l’ennemi dans une bataille en ligne. Les combats font pourtant rage pour obtenir la maîtrise du pont qui mène à la cité construit par les césariens. Les deux chefs ont fait ériger des retranchements qui s’étirent depuis leurs camps respectifs jusque là. L’enjeu est pour les uns d’empêcher les assaillants d’accéder à la ville et pour les autres de couper les défenseurs du ravitaillement qu’elle leur procure. Malgré des affrontements de plus en plus meurtriers, aucun des deux adversaires na parvient à prendre l’avantage sur l’autre, aussi César décide t-il de renoncer au siège et de lever le camp pour se diriger vers la plus forte place de la région, Atégua. Les pompéiens lui emboîtent le pas dès qu’ils s’en aperçoivent. Ils arrivent cependant trop tard pour déloger l’ennemi des positions dont il s’est emparé et ne peuvent empêcher les travaux de siège. Quelques combats ont lieu aux alentours de l’un et l’autre camp ou de postes avancés, mais cette fois-ci, César connaît la tactique de Labiénus qui mêle cavalerie et infanterie légère et il s’est doté d’un très important contingent d’hommes à cheval.Les citoyens romains ayant épousé le parti de Pompée qui sont faits prisonniers sont exécutés sans pitié, contrairement à la clémence dont ils avaient bénéficié lors de la première campagne d’Espagne. Dans ces conditions, L.Munatius, commandant de la garnison d’Atégua, décide de se rendre au tout début du mois de mars.

L’incapacité des pompéiens à défendre cette cité alliée provoque un choc dans toute la province. Plusieurs villes abandonnent le parti des optimates et font allégeance à César. Les troupes sont elles aussi ébranlées par la cruauté du traitement infligé aux combattants faits prisonniers, particulièrement par la décapitation d’un soldat et la crucifixion de trois esclaves pris à espionner dont les dépouilles sont exhibées. S’ensuivent de nombreuses défections. En réaction, les frères Pompée durcissent à leur tour leur politique. Ils font exécuter soixante quatorze habitants d’Ucubi où ils se sont déplacés, car ils sont soupçonnés de favoriser les intérêts de César. Ces crimes commis de part et d’autre témoignent de ce que le conflit dégénère en une lutte à mort qui s’affranchit des lois de la guerre classique.

César se déplace à son tour à Ucubi et les escarmouches concernant de l’occupation du terrain reprennent, mais cette fois-ci, une bataille rangée pour le contrôle d’un point stratégique aux alentours de Soricaria se produit. Elle voit la victoire des césariens. Le doute s’amplifie encore dans les rangs pompéiens qui menacent de se débander. Aussi les chefs décident-ils de déplacer l’armée à Munda où ils attendent l’ennemi en ordre de combat devant leur camp. César s’installe à son tour sur un promontoire non loin de là, puis il fait descendre ses huit légions dans la plaine pour livrer bataille, nous sommes le 17 mars. Selon le récit qu’en fait l’auteur des commentaires sur la Guerre d’Espagne, soucieux de souligner le courage des uns et la couardise des autres, les pompéiens ne viennent pourtant pas à leur rencontre. Aussi les césariens s’avancent-ils jusqu’au pied de la colline occupée par l’ennemi avant de s’arrêter pour ne pas avoir à pâtir du désavantage de combattre en montée. Les troupes optimates, enhardies par ce signe de faiblesse, descendent alors et le combat s’engage. Les pompéiens, qui savent qu’ils n’ont d’autre alternative que de vaincre ou périr, se battent avec l’énergie du désespoir. L’issue de la bataille reste pendant longtemps incertaine, même les généraux césariens sont contraints de se battre, ce qui fera dire à leur chef qu’il ne se battait pas cette fois-ci pour la victoire, mais pour sa vie.

La situation bascule lorsque la dixième légion de César commence à faire reculer les soldats en face d’eux sur l’aile droite. Pour éviter qu’elle ne puisse attaquer le reste des troupes par le flanc ou s’infiltrer par l’arrière, Gnaeus Pompée décide de prélever une légion sur l’aile gauche afin de venir en renfort des ses hommes en difficulté. César lance aussitôt sa cavalerie à l’assaut de ce côté à présent affaibli, ce qui permet à son allié, le roi Bogud de Maurétanie, de faire passer la sienne derrière les formations ennemies. Titus Labiénus se précipite au contact, mais ce mouvement soudain est mal interprété par l’infanterie qui croit qu’il est en train de fuir le champ de bataille. La panique s’installe dans les rangs qui rompent dès lors sous la charge des césariens. 30 000 pompéiens trouvent la mort dans la bataille, dont Titus Labiénus, tandis que César n’a à déplorer la perte de 1 000 hommes uniquement. Le reste des troupes optimates, tout comme Sextus et Gnaeus, prend la fuite ; une grande partie se réfugie à l’abri des remparts de Munda que César assiège dans la foulée. Détail sordide, il fait planter la tête des vaincus sur la palissade qui entoure la ville pour semer l’épouvante parmi les survivants ; une tradition attribuée aux Gaulois par l’auteur.

César laisse à Fabius Maximus le soin de conduire les opération de siège tandis qu’il se rend lui-même à Cordoue qui finit par tomber, non sans résistance de la garnison. Ses 14 000 membres sont par conséquent exécutés en représailles. Les autres villes renégates subissent le même sort lorsqu’elles ne se rendent pas immédiatement. Munda est elle aussi prise après que les pompéiens aient tenté une sortie. Seuls quatorze sont faits prisonniers, le reste est tué. Gnaeus Pompée est quant à lui blessé lors de la bataille de Cartéia, mais il parvient une nouvelle fois à s’enfuir par la mer. Il est cependant contraint d’accoster pour faire de l’eau et les trente galères de sa flotte sont détruites ou prises par Didius. Gnaeus est débusqué alors qu’il se cachait dans une grotte, passé par les armes et sa tête est envoyée à Hispalis où elle est exhibée au peuple. Seul Sextus survit. Il parvient à rejoindre la Sicile accompagné d’une poignée d’hommes.

Les opérations militaires en Espagne sont terminées courant avril ; César revient à Rome en octobre. Il y triomphe pour la cinquième fois, une de plus que Pompée, mais une de trop, cette dernière fois célébrant sa victoire non pas sur des étrangers, mais sur d’autres Romains. Ses opposants optimates ne disposant plus d’aucune force armée susceptible de lui contester le pouvoir, il ne se soucie plus du tout du scrupuleux respect des lois dont il s’était fait le chantre pour justifier son entrée en guerre contre Pompée. Bien que la menace ait disparu, il se fait à nouveau proclamer dictateur, et ce pour dix ans au lieu des six mois prévus par la loi. Il abdique cependant le consulat qu’il exerçait seul cette année là et désigne deux remplaçants à la fonction pour les quelques semaines qui le séparent de la fin de la mandature ; mais il reprend la charge pour l’année suivante, pour la cinquième fois également, avec son fidèle lieutenant Marc Antoine pour collègue. Il nomme personnellement tous les autres magistrats supérieurs, seuls les représentants du peuple, les tribuns de la plèbe, sont encore élus.

Il exclut ses opposants du Sénat sous le prétexte qu’ils ont commis des malversations financières, une accusation dont tous les sénateurs auraient pu faire l’objet, mais il ne va toutefois pas jusqu’à décréter leur proscription (leur condamnation à mort arbitraire qui autorisait tout citoyen à tuer la personne visée, ainsi que la saisie de tous leurs biens dont une partie revenait à l’assassin en récompense du service rendu) comme sous la dictature de Sylla, ce qui avait permis à Marcus Crassus de devenir la première fortune de Rome. Le Sénat voit par contre ses effectifs augmenter à 900 au lieu de 300, ainsi que l’arrivée en son sein de représentants de Gaule Cisalpine et d’Espagne ; ce qui traduit plus la perte du pouvoir de la vénérable institution qu’un souci de justice (la parité accordée aux femmes de nos jours ne traduirait-elle pas aussi l’affaiblissement du pouvoir politique face au pouvoir économique ? J’aurais dû placer un « malheureusement » caractéristique de notre époque dans la phrase, mais la mode de le coller à tout bout de champ me hérisse le poil d’importance, à l’égal des « jamais depuis » ou autre « malgré le fait que ».)

Si le système qu’il instaure a le mérite de soulager les citoyens du fardeau financier lié aux sommes extravagantes prélevées pour alimenter les circuits de corruption électorales, il a néanmoins de gros inconvénients. Les postes importants n’étant plus accessibles qu’avec la bénédiction de César, la flatterie devient le moyen privilégié pour entrer dans les petits papiers du dictateur. Cicéron, qui avait mollement pris le parti de Pompée, a été le premier à user de son art oratoire pour obtenir la réhabilitation de ses amis, dès son retour à Rome après la bataille de Pharsale. Il avait alors qualifié de divine la clémence de César et obtenu gain de cause. Il propose à présent de décerner des honneurs au grand homme. Les sénateurs rivalisent alors d’inventivité, jusqu’à lui accorder des privilèges délirants. Il reçoit le nom de Liberator, son titre d’Imperator devient héréditaire, il peut à titre permanent arborer les insignes du triomphe, couronne de lauriers et robe pourpre, lors des jeux, son siège au Sénat est plaqué d’or, etc… , le cinquième mois de l’année prend en son honneur le nom de Iulius, notre juillet, il obtient même la licence d’avoir des relations avec toutes les femmes qu’il voudra.

Ces excès font peser sur lui le soupçon de rétablir la monarchie que les Romains ont en horreur. D’autres mesures viennent encore renforcer cette impression, il ôte le droit d’intercessio aux tribuns de la plèbe sous son imperium et s’arroge le droit de les nommer pour l’année 42 av-JC, car il compte s’absenter pour faire la guerre aux Parthes. Le 14 février 44 av-JC, se produit l’événement qu va sceller son sort : le Sénat le fait dictateur à vie. Même si, dans une mise en scène à l’occasion des Lupercales qui ont lieu le lendemain, il repousse par deux fois le diadème royal que Marc Antoine lui met sur la tête sous les acclamations de la foule, il est allé trop loin. Il n’y a désormais plus d’espoir de retour à un fonctionnement démocratique des institutions avant sa mort. Cela décide Marcus Junius Brutus à rejoindre les rangs de ceux qui complotent contre César. Il est pour eux le chef idéal car il se prétend descendant de Lucius Junius Brutus, soit celui qui a renversé le dernier roi de Rome, Tarquin le Superbe.

Les conjurés viennent de différents horizons. Il y a tout naturellement des pompéiens qui ont été exclus de la vie publique, mais aussi des césariens qui, tel Cassius, n’ont pas obtenu le poste qu’ils convoitaient ou alors n’ont pas accumulé la fortune qu’ils escomptaient quand leur chef leur avait promis monts et merveilles (ce même schéma pourrait aussi expliquer les raisons des révoltes pendant la guerre des Gaules), et encore, plus surprenant, des militaires qui ont suivi César lors de toutes ses campagnes, mais sont effrayés par sa mégalomanie galopante car ils redoutent que celle qui s’annonce contre les Parthes ne soit celle de trop et qu’elle ne leur coûte la vie comme à Crassus. Lorsque la rumeur d’un attentat dans lequel Brutus serait impliqué parvient aux oreilles de César, il répond : « il attendra bien la fin de cette carcasse ! », il licencie au contraire sa garde personnelle et décrète une amnistie générale. Il ne tient pas compte des mauvais présages des augures qui l’avertissent des risques qu’il courre jusqu’au ides de Mars, ni du cauchemar que fait sa femme la veille de ce jour. Les assassins ont en effet choisi cette date de réunion du Sénat pour passer à l’action. Marc Antoine, qui doit être épargné à la demande de Brutus, est tout d’abord éloigné par de faux solliciteurs, puis les conjurés entourent César et Métellus donne le signal convenu. Chacun lui porte un coup de poignard, pour finir par Brutus qui lui assène le vingt troisième et dernier. Il aurait alors prononcé en grec la fameuse phrase « toi aussi, mon fils » avant de succomber. Sa mort déclenche immédiatement une nouvelle crise politique…

La vague des populares emporte les optimates en Afrique

Une fois l’affaire égyptienne réglée, Cléopâtre remise sur le trône et l’approvisionnement en blé de Rome garanti, condition essentielle pour qui se revendique des populares, donc du bien être du peuple, Jules César décide de s’occuper de la situation en Asie où Pharnace II a profité du désordre provoqué par la guerre civile romaine pour reconquérir une partie des territoires perdus par son père Mithridate VI au cours des trois conflits qui l’ont opposé aux Romains (lien 1 et lien 2). Il s’agit pour le consul de renvoyer l’ascenseur à Mithridate de Pergame, élevé comme un fils par Mithridate VI, et Antipater, gouverneur de Judée pourtant arrivé au pouvoir avec Hyrcan II grâce à Pompée, qui lui ont apporté de l’aide contre Ptolémée XIII, mais avant tout de mettre la main sur les revenus considérables que fournissent cette région du monde. Il en a grand besoin pour payer la solde des légions qui combattent sous ses ordres et s’assurer qu’elles lui resteront fidèles jusqu’à ce que les derniers optimates qui résistent encore en Afrique soient vaincus.

Avec sa sixième légion de vétérans, le Romain commence par se rendre en Syrie, puis en Cilicie et en Cappadoce pour asseoir son autorité sur la région, comme l’atteste par exemple la nomination d’Antipater au titre de procurateur de Judée. Il passe ensuite en Galatie où Déiotaros obtient de garder sa couronne après qu’il soit venu humblement trouver César pour se faire pardonner d’avoir fourni des troupes à Pompée avant de se rallier. Il perd cependant la Sophène et les autres territoires que le Sénat lui avait attribués en récompense de son aide pendant les guerres contre Mithridate VI. L’armée romaine, qui compte à présent quatre légions, entre alors dans le territoire du Pont que Pharnace a reconquis. Ce dernier tente lui aussi une négociation, mais il ne se présente pas en personne; il préfère envoyer des députés ainsi que sa couronne. Malgré ces signes de soumission, César n’est pas dans les mêmes dispositions avec lui qu’avec Déiotaros. Il pose des conditions bien plus strictes à l’obtention de la paix arguant du fait que même si Pharnace n’a pas soutenu Pompée, il a perpétré des crimes odieux contre des citoyens romains, notamment leur émasculation lors de la prise d’Amisos. Les raisons de cette intransigeance sont toutefois certainement plus liées à ce que le consul souhaite tout simplement remplacer Pharnace par Mithridate de Pergame, mais aussi de revenir à Rome couvert de la gloire d’avoir à son tour vaincu un ennemi qui a donné du fil à retordre à la République pendant des décennies avant de s’incliner. Il prend donc prétexte de ce que Pharnace continue la négociation plutôt que d’obtempérer pour passer à l’offensive.

Les deux armées se retrouvent aux environs de Zéla. Pharnace a installé son camp sur une haute colline tandis que César a établi le sien à quelques kilomètres de là, mais il se rapproche à la faveur de la nuit et prend position sur une colline situé juste en face. Au lever du jour, Pharnace s’en aperçoit et fait ranger ses hommes en ordre de bataille devant son camp. Puis, à la grande surprise du général romain qui pensait cette manœuvre uniquement destinée à l’obliger à mobiliser ses soldats pour ralentir les travaux de fortification, l’armée pontique descend dans l’étroit vallon et entreprend de gravir la colline occupée par l’ennemi malgré le gros désavantage que représente une attaque en montée. Cet assaut téméraire tourne vite au fiasco. Les chars à faux ne provoquent pas la panique escomptée, mais subissent durement le tir des archers, puis, une fois le combat des fantassins engagé, l’aile droite de Pharnace se fait repousser en premier avant que ce ne soit le tour du centre et de l’aile gauche. Les soldats du Pont se font mettre en pièce dans leur fuite tandis qu’ils sont poursuivis par les Romains jusque dans leur camp qui ne résiste pas à la vague ennemie. Après quelques heures de combat, la victoire de César est totale, bien que Pharnace soit parvenu à s’échapper. Le consul informe le Sénat de son fulgurant succès par la formule laconique devenue légendaire: « Veni, vidi, vici » (Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu). Par là, il souligne non seulement la brièveté de la campagne entre avril et juillet 47 av JC, mais aussi que son génie militaire est bien supérieur à celui de Lucullus, et surtout à celui de Pompée, qui ont tout deux mis plusieurs années pour s’imposer contre le père de Pharnace, Mithridate VI. Mithridate de Pergame obtient le titre de roi du Pont et du Bosphore, mais il sera tué deux ans plus tard par Asandros en tentant de faire valoir ses droits sur le Bosphore, ce dernier ayant tué Pharnace au retour après sa défaite.

César ne s’attarde pas plus longtemps dans le pays. Il part à cheval dès le lendemain, traverse la Gallo-Grèce, la Bithynie, puis la province romaine d’Asie sans oublier de mettre ses partisans au pouvoir. Aussitôt ces affaires réglées, il s’embarque pour l’Italie. Son retour est urgent car quatre légions de vétérans s’impatientent de percevoir la prime promise après la bataille de Pharsale, ainsi que d’être mises en congés et ont commencé à perpétrer des pillages en Campanie pour se dédommager. La révolte gronde depuis des mois sans qu’aucun émissaire ne soit parvenu à la calmer lorsque César arrive. Il demande à ces troupes quelles sont leurs revendications. Celles-ci, ne désirant pas se voir infliger l’humiliation de passer uniquement pour intéressés financièrement, ne lui parlent que d’obtenir leurs congés. Il s’adresse alors à elles comme à des civils déjà libérés de leurs obligations militaires, leur dit qu’il saura bien se passer d’elles pour la suite du conflit en Afrique en levant de nouvelles légions et qu’elles ne seront payées qu’une fois la guerre terminée, ce qui signifie qu’elles ne pourront prétendre à une retraite aussi élevée que s’ils avaient été vainqueurs. Ces soldats qui le suivent fidèlement depuis près de quinze ans en sont profondément blessés. Ils lui offrent de continuer à le servir jusqu’à la victoire finale. César leur fait la grâce d’accepter, sans laisser paraître qu’il est soulagé de pouvoir compter ces quatre légions expérimentées à ses côtés pour combattre les quatorze que lui opposent les partisans de Pompée, et ce sans avoir à débourser l’argent que lui aurait coûté l’engagement et la formation de nouvelles recrues. Il passe le reste de l’année à Rome où il s’occupe de la politique du pays, mais aussi et surtout de recevoir ses clients pour les amadouer comme il le faisait chaque année au temps de la guerre des Gaules. Il est reconduit à la dictature pour la troisième année consécutive et est parallèlement élu consul pour la troisième fois aux côtés de Lépide. En janvier 46 av JC, il part pour l’Afrique.

Il débarque à Hadrumète (l’actuelle Sousse, en Tunisie) avec une partie de ses troupes, mais la garnison, fidèle à Metellus Scipion, nouveau chef des optimates depuis la mort de Pompée, refuse de se rendre. Aussi décide t-il d’aller à Ruspina (Monastir) dès le lendemain pour ne pas être exposé aux attaques de la cavalerie maure de Juba Ier, roi de Numidie allié des optimates. Malgré le harcèlement de son arrière garde par ces mêmes cavaliers, il parvient à Ruspina sans encombres. Il y est accueilli à bras ouverts, la province d’Afrique croulant sous le poids des impôts levés par Metellus Scipion. Il reçoit encore la soumission de Leptis Minor (Lamta) où il se rend pour déposer une garnison avant de revenir. Il dispose ainsi de plusieurs ports pour assurer son ravitaillement et l’arrivée de ses troupes. Il part ensuite à la recherche du reste de sa flotte qui s’est égaré. Ces navires font leur apparition avant même qu’il ait appareillé. Il ramène les nouveaux arrivants à son camp de Ruspina, et repart aussitôt avec 30 cohortes, en quête de vivres pour nourrir tout ce petit monde. Sur le chemin du retour, on lui signale la présence de l’ennemi à proximité. Il aperçoit en effet bientôt la poussière soulevée par une nombreuse cavalerie. Elle est commandée par Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de César durant la guerre des Gaules, renommé pour son art consommé de l’utilisation de l’arme équestre, à présent du côté des optimates.

Labiénus utilise une tactique inhabituelle. Il forme une longue ligne ininterrompue de cavaliers auxquels se mêlent de l’infanterie légère et des archers; deux corps de cavalerie plus classiques protègent les ailes du dispositif. Ce sont eux qui lancent l’assaut en attaquant la cavalerie de César, très nettement moins nombreuse, qui se trouve rapidement en difficulté. La ligne principale entre en action lorsque les légions se mettent en mouvement pour venir au secours des hommes à cheval. Dans un premier temps, les cavaliers de Labiénus attaquent les rangs des populares pour qu’ils se désorganisent en se lançant à leur poursuite, puis ils reculent pour laisser place à l’infanterie légère et aux archers qui en profitent pour faire pleuvoir les projectiles sur l’ennemi qui s’est découvert. Quand les rangs se reforment, la cavalerie revient à la charge et ainsi de suite. Les soldats de César sont bientôt encerclés par cette masse mouvante et en sont réduits à combattre en rond. Le consul romain ordonne à ses cohortes de rester bien compactes pour ne pas s’exposer. La contre attaque lancée dans cette configuration permet de rompre la ligne ennemie pour créer une brèche par laquelle les légions parviennent à se sortir du guêpier. Les troupes de César rentrent alors à leur camp. Il prétend avoir ensuite poursuivi l’armée des optimates qui tentait d’attaquer son arrière-garde jusqu’à la chasser de la plaine, mais en fait, Labiénus lui a bel et bien infligé une défaite.

La présence des troupes ennemies empêche désormais les césariens de sortir librement de leur camp, d’autant plus que Metellus Scipion arrive avec des renforts quelques jours plus tard. Sans possibilité d’aller chercher du ravitaillement et en l’attente des légions qu’il a appelé à la rescousse, César fait tirer deux ligne de fortifications, l’une de la mer à Ruspina et l’autre du camp à la mer, afin d’assurer son approvisionnement. Il mobilise tous les hommes dont il dispose pour la défense des retranchements, jusqu’au rameurs de ses galères qu’il essaie de former au combat mêlé à la cavalerie, à l’instar de Labiénus. Des escarmouches avec la cavalerie ennemie ont quotidiennement lieu tandis que les vaisseaux de transports subissent en permanence des attaques menées par des chaloupes légères, sans compter les retards dûs aux aléas climatiques hivernaux peu favorables à la navigation. César se trouve une fois de plus dans une situation critique. Ses soldats doivent se contenter du peu de blé fourni par les cités alliées de la région et les chevaux en sont réduits à être nourris d’algues séchées. Fort de son avantage, Metellus Scipion provoque chaque jour les populares en rangeant son armée en ordre de bataille dans la plaine. César refuse obstinément le combat.

De son côté, Labiénus tente sans succès de s’emparer de Leptis Minor, cependant que de nouvelles cités telles qu’Acylla, Cercina ou Thysdra se rallient à César qui leur fournit une garnison par l’intermédiaire ses lieutenants. Début février, le consul voit enfin arriver le renfort de deux de ses légions de vétérans (il profite alors de ce qu’elles sont loin de chez elles pour punir les meneurs de le révolte de Campanie). Il envoie immédiatement les vaisseaux qui les ont amenées à Lilybée (Marsala, en Sicile) pour chercher le reste de ses troupes, puis il déplace son camp et entreprend bientôt une guerre de mouvement où se mêlent de part et d’autre tentatives d’intimidation de toute l’armée rangée en ordre de bataille et raids de cavalerie opportunistes dont l’auteur de « Guerre d’Afrique » se sert pour systématiquement dénigrer Labiénus et établir la supériorité tactique de César sur son ex-lieutenant. Les deux armées se retrouvent tout d’abord devant Uzitta que César ne parvient pas à prendre. Il est ensuite contraint de venir au secours de Leptis qui est attaqué par le mer, puis, les réserves de blé venant à manquer, de quitter Uzitta pour Aggar avant de s’emparer de Zeta où il pensait trouver Metellus Scipion. En avril, les provisions se faisant à nouveau rares, il prend Sarsura, puis revient à Aggar. La bataille décisive se produit finalement après qu’il ait reçu le renfort de nouvelles légions, lorsqu’il tente d’investir Thapsus.

Lorsque Metellus Scipion arrive, il constate que César lui barre le passage entre la mer et un étang qu’il voulait emprunter pour porter secours aux assiégés. Il commence donc par établir deux camps au-dessus de l’étang, mais, comme sa présence n’empêche en rien les césariens de continuer les travaux de siège, il vient camper dans la plaine le surlendemain, directement en face de retranchements qui l’empêchent de rejoindre la ville et range son armée en bataille, signe qu’il est bien décidé à forcer le passage. César fait aussitôt stopper les travaux pour regrouper ses soldats en formation de combat. Les deux armées se trouvent face à face pour la énième fois. Mais ce coup-ci, l’aile droite des césariens se lance à l’attaque, sans en avoir reçu l’ordre. Le reste des troupes leur emboîte le pas et César n’a plus d’autre choix que de se porter à leur tête. La charge se concentre en premier lieu sur les éléphants qui subissent un déluge de flèches et de balles en plomb tirées par les frondeurs. Les pachydermes pris de panique fuient alors en tous sens, provoquant la retraite des cavaliers et semant le chaos dans les rangs de l’infanterie qui ne tarde pas à se replier vers son camp dans le plus grand désordre. Les retranchements encore inachevés ne résistent pas longtemps à la vague des assaillants et la tentative de sortie de la garnison de Thapsus pour venir au secours de leurs camarades est vite repoussée. Les pompéiens tentent alors de se réfugier dans les camps qu’ils occupaient précédemment, mais ne trouvent personne pour les commander. Le gros de l’armée se regroupe en dernier ressort sur une colline où les soldats, cernés, déposent les armes. Malgré cet honorable aveu de défaite ed la part des optimates, ils sont impitoyablement massacrés; contre l’avis de César d’après l’auteur qui se soucie certainement plus de consolider la légendaire réputation de clémence du consul envers l’ennemi que de la réalité des faits, mais plus vraisemblablement pour éviter que les vaincus ne reforment une armée ailleurs, certains ayant déjà combattu en Espagne ou en Grèce.

Suite à cette victoire, les villes encore aux mains tombent les unes après les autres. Metellus Scipion trouve la mort alors qu’il essayait de s’enfuir du pays par la mer, Pétréius est tué par le roi Juba avant qu’il ne se donne lui-même la mort et Caton le jeune se suicide lui aussi à Utique. Seul Titus Labiénus parvient à s’échapper aux Baléares où il rejoint les deux fils de Pompée, Gnaeus et Sextus. César rentre quant à lui à Rome où il célèbre son quadruple triomphe en Gaule, en Grèce, en Egypte et en Afrique aux mois d’août et septembre 46 av JC et offre pour l’occasion des jeux d’une ampleur jamais vue à la population. Il donne aussi 100 sesterces à chaque citoyens, 24 000 à chaque vétéran ainsi que des terres, exonère de loyer ceux qui paient moins de 1000 sesterces par an à Rome et 500 ailleurs en Italie et, bien qu’il limite les distributions de blé gratuit, installe des milliers de citoyens pauvres dans de nouvelles colonies. Il jouit d’un pouvoir absolu dont il se sert pour se faire nommer seul consul pour l’année suivante. Tous les ingrédients pour que la République laisse place à l’Empire sont alors réunis.

César et Cléopâtre

Quelques jours après la mort de Pompée, le 28 septembre 48 av JC, César arrive à son tour en Egypte. En cherchant à trouver refuge dans ce pays, son ennemi l’a conduit dans une région d’une importance stratégique capitale. A cette époque, Rome ne peut en effet pas se passer des importations de blé égyptien pour assurer sa subsistance. Le consul a donc tout intérêt à prendre le contrôle de ce marché, non seulement dans le but de s’assurer la fidélité des clients entre lesquels il distribuera ce juteux commerce, mais aussi pour démontrer au peuple qu’il est au moins aussi soucieux du bien être des citoyens que d’assouvir sa soif de pouvoir. Il ne lui manque qu’un prétexte pour établir sa domination sur le pays. Il le trouve avec les dettes colossales contractées par Ptolémée XII auprès des Romains. Il les a rachetées pour les reprendre à son compte, mais, comme à son habitude, il ne veut pas passer pour l’agresseur pour autant. Il ne s’est par conséquent pas déplacé avec une armée trop envahissante, mais avec seulement 3 200 hommes et 800 chevaux. Les Alexandrins, qui craignent que cet étranger ne porte atteinte à leur souveraineté, se montrent toutefois immédiatement hostiles à sa présence. Pour sa protection, César fait donc aussitôt venir des renforts d’Asie, ce qui portera le nombre de ses soldats à 7 000. Ces émeutes populaires à son encontre ne représentent néanmoins pas un motif suffisant à une intervention armée de grande ampleur.

L’occasion de se mêler de la vie politique égyptienne lui est donnée par les dirigeants égyptiens eux-mêmes. Un peu moins de trois siècles après la conquête du pays par Alexandre le Grand, le divorce entre la population égyptienne et le pouvoir grec est en effet sérieusement entamé. A l’instar de ses voisins et grands rivaux séleucides, définitivement écartés du trône par Pompée en 63 av JC, la dynastie des Lagides est en pleine déliquescence, minée par le relâchement moral, la dégénérescence due aux mariages consanguins et les querelles intestines pour la succession. Les affaires de l’Egypte sont par conséquent mal gérées, la corruption règne et le peuple ne supporte plus d’être réduit à la misère par une administration qui songe plus à s’enrichir qu’à veiller aux intérêts du pays et au bon fonctionnement des institutions. Cette situation a amené les Romains a être mis en position d’arbitre à plusieurs reprises dans les 150 années qui viennent de s’écouler, tout d’abord par la voie diplomatique, pour finir par des interventions militaires.

Le règne du précédent pharaon, Ptolémée XII illustre tout cela. Il est porté sur le trône par la population d’Alexandrie en 80 av JC, après le très court passage (47 jours) de son prédécesseur Ptolémée XI qui était déjà fort impopulaire parce qu’imposé par Sylla, mais qui a fini égorgé par des membres de sa propre armée, révoltée par le fait qu’il ait fait assassiner son épouse et co-régnante, Bérénice III, qui était par ailleurs sa cousine ainsi que sa belle mère. Dans un premier temps, Ptolémée XII n’est donc pas reconnu comme légitime par les Romains dont il craint par conséquent l’intervention. Pour s’en prémunir, il verse d’énormes sommes d’argent à toute la classe politique romaine, dont César. Il finit cependant par s’attirer les foudres de son peuple lorsqu’il les laisse envahir Chypre où règne son frère sans broncher. Il est alors chassé du pouvoir, en 59 av JC, au profit de sa fille, Bérénice IV. Il trouve refuge à Rome, Puis il va en Syrie où il s’achète au prix fort les services des légions du proconsul Gabinius, qui se rend en Egypte contre l’avis du Sénat, mais avec la bénédiction de Pompée, son protecteur. Grâce à cette aide, il retrouve son trône en 55 av JC et fait assassiner sa fille Bérénice. Il meurt 4 ans plus tard. Par testament, il lègue le pouvoir à son fils Ptolémée XIII, alors âgé de dix ans, ainsi qu’à sa fille Cléopâtre VII qui en a 21. Ils sont mariés pour l’occasion.

Vue la jeunesse du pharaon, la politique du pays est en fait menée par ses ministres et conseillers, l’eunuque Pothin, le professeur Théodote de Chios et le général Achillas, mais elle rencontre vite l’opposition de Cléopâtre qui se montre beaucoup moins malléable que son frère et mari. Contrairement aux usages de l’époque, elle a en effet bénéficié de l’enseignement des meilleurs pédagogues alors que l’éducation des filles était généralement négligé dans le monde hellénistique. Elle est entre autres polyglotte, elle parle bien sûr le grec, mais aussi l’araméen, l’éthiopien, le mède, l’arabe, peut être encore l’hébreu et la langue des troglodytes et, fait unique chez les Lagides (à part peut être Ptolémée VIII Physcon, lui aussi détesté de l’élite grecque), l’égyptien. Cela traduit au moins une grande curiosité d’esprit qui lui permet de se faire une opinion toute seule, et au-delà, d’avoir une conception personnelle de la politique à mener en Egypte pour qu’elle retrouve sa splendeur d’antan. Elle représente donc un obstacle aux ambitions de Pothin et de ses acolytes. Ils s’emploient par conséquent à dresser le frère contre la sœur, tant et si bien que Cléopâtre finit par être évincée du pouvoir après que ses relations avec son frère se soient dégradées au point de les mettre en situation de se faire la guerre. Elle se trouve contrainte de se réfugier en Syrie fin 49 av JC. Elle rejoint ensuite Ascalon où elle réussit à rassembler suffisamment de troupes pour tenter de faire son retour. Lorsque Pompée débarque à Péluse, il trouve Ptolémée en train de barrer l’accès du pays à l’armée de sa sœur. Dans ce contexte de discorde, César doit certainement penser qu’il ne lui sera pas très difficile d’annexer purement et simplement le pays, mais c’était sans compter sur la personnalité hors norme de Cléopâtre.

Les relations du Romain avec Ptolémée/Pothin partent d’emblée sur un mauvais pied. Il n’apprécie guère qu’ils aient tué Pompée sans autre forme de procès pour l’amener à prendre leur parti, et encore moins qu’ils l’aient décapité pour lui offrir sa tête en trophée. Leur refus de s’acquitter des dettes de leur prédécesseur n’arrange pas les choses. Pour leur forcer la main sans toutefois passer à la menace et conserver un aspect légal à sa démarche, César convoque alors Ptolémée, mais aussi Cléopâtre, sous prétexte « qu’il appartenait au peuple romain et à lui-même, en qualité de consul, de régler les différends survenus entre les deux rois, et qu’il y était d’autant plus obligé que, sous son consulat précédent, l’alliance avec Ptolémée, leur père, avait été confirmée par une loi et un décret du Sénat. Il déclara donc qu’il jugeait convenable que le roi Ptolémée et Cléopâtre, sa sœur, licenciassent leurs armées et vinssent discuter devant lui leur querelle, au lieu de la décider entre eux par les armes. (César-Guerre civileLivre III § 107) ». Il pense sans doute qu’il n’aura aucun mal à mener Cléopâtre par le bout du nez, qu’elle avait, dit-on, fort long. Elle le rejoint secrètement au palais où elle entre enroulée dans un tapis pour ne pas être reconnue des gardes. Le déballage de ce cadeau là séduit immédiatement César. Ils deviennent bientôt amants.

L’interprétation romanesque de cette histoire est récente. Dans l’antiquité, elle était plutôt destinée à produire l’effet inverse. L’image véhiculée est celle d’une orientale débauchée qui heurte la pudeur romaine (aujourd’hui le cliché est inversé, les orientaux sont vus comme excessivement prudes, tandis que les Romains sont perçus comme des dépravés férus d’orgie. L’accusation de luxure est depuis longtemps employée pour rabaisser l’autre au rang d’animal), d’une femme de caractère séductrice susceptible de porter atteinte à la virilité et la vertu, et d’une reine ambitieuse qui menace la liberté et la République. Les raisons de leur union sont cependant certainement moins le résultat d’un coup de foudre de César ou du vice de Cléopâtre que celui d’avoir Pothin pour ennemi commun, ce qui n’empêche pas qu’ils aient immédiatement pu se reconnaître comme des alter ego et s’apprécier ou au contraire de se méfier l’un de l’autre au point de ne plus vouloir se quitter d’une semelle selon le principe de Machiavel et Don Corleone : « Sois proche de tes amis, et encore plus proche de tes ennemis ». Ils cherchent tout simplement à s’assurer de la solidité de leur alliance par des liens familiaux (selon Plutarque, César ne quitte l’Egypte qu’après la naissance de Césarion, bien que ni la paternité de César ni la date de sa naissance ne sont clairement établis -47 ou 44 av JC-), un procédé on ne peut plus classique.

Pothin subodore à juste titre que la rencontre entre César et Cléopâtre n’augure rien de bon pour lui, mais il décide quand même de se présenter à la convocation du consul romain avec Ptolémée pour ne pas être accusé d’avoir franchi les bornes de la légalité. Il a sans doute estimé que le risque d’être intercepté par les légions césariennes aurait été trop grand s’il avait entrepris de prendre la fuite pour rejoindre son armée. L’entrevue ne permet évidemment pas de trouver un accord sur le partage du pouvoir. César doit être fort contrarié que l’adversaire n’ait pas commis d’erreur, mais il n’a cependant pas abattu sa dernière carte. Il a en effet appris qu’Achillas vient d’arriver à Alexandrie avec les troupes qui étaient à Péluse, aussi ordonne t-il à Ptolémée de députer vers lui quelque personnage de renom chargé de transmettre sa volonté. Discoridès et Sérapion, qui avaient été ambassadeurs à Rome du temps de Ptolémée XII, sont désignés pour s’acquitter de la tâche. En les voyant arriver, sans doute escortés de soldats de César, Achillas a certainement dû croire à une traîtrise de leur part. Ils ne sont pas reçus, mais roués de coups. L’un meurt sur place, l’autre ne survit que par miracle. César tient son prétexte. Il retient Ptolémée et Pothin pour que les Alexandrins croient à une sédition de l’armée. Achillas s’empare de la ville, à l’exception du quartier occupé par César, quelques cohortes placées dans les rues suffisant à empêcher son passage. Le port est l’enjeu principal de la bataille. Le Romain commence par brûler toutes les galères qui s’y trouvent pour éviter que l’ennemi ne puisse l’assiéger par mer, puis il fait une descente sur le légendaire Phare qui commande l’étroite entrée du port, pour permettre à ses propres navires de le quitter sans danger. Son ravitaillement en vivres et en hommes est ainsi assuré même s’il doit se contenter du vieux port, l’étendue du nouveau ne lui permettant pas d’en prendre le contrôle avec les forces dont il dispose. Chacun reste ensuite sur ses positions. Les césariens s’emploient à les fortifier pendant la nuit. Cela n’empêche cependant pas Arsinoé IV, sœur de Cléopâtre âgée de vingt ans, de prendre la fuite. Elle rejoint Achillas et prétend au commandement de l’armée. Cela fait certainement craindre à César que Pothin ne lui fausse à son tour compagnie, aussi prétend-il avoir intercepté des messagers porteurs de lettres incitant Achillas à continuer la lutte et fait exécuter le conseiller de Ptolémée.

Shepherd, William R.: Historical Atlas. New York: Henry Holt and Company, 1923

Plan de l’Alexandrie antique

Toute la flotte romaine de Rhodes, de Syrie et de Cilicie est appelée à Alexandrie, ainsi que des archers Crétois et des cavaliers Nabatéens. Les travaux de fortification continuent des deux côtés, mais le conflit pour le commandement entre Arsinoé et Achillas ne s’arrange pas. Ce dernier est assassiné par Ganymède, l’eunuque conseiller d’Arsinoé qui prend alors la tête de l’armée (on peut dès lors se demander si l’évasion d’Arsinoé n’a pas été organisée par César dans ce but, comme miser sur deux factions rivales pour tirer les marrons du feu semble avoir été une méthode qu’il a déjà utilisé pendant la guerre des Gaules, mais aussi si l’armée, essentiellement composée de Romains arrivés avec la bénédiction de Pompée, obéit vraiment à ses chefs grecs ou si elle n’agit pas par elle-même). Leur tentative d’imposer un embargo maritime ayant échoué, les Alexandrins s’attaquent à l’approvisionnement en eau des Romains. A cette époque, la ville bénéficiait déjà d’un réseau de distribution qui, grâce à des canaux souterrains, amenait l’eau du Nil jusque dans les maisons. Là, elle arrivait dans des réservoirs qui permettaient aux sédiments de se déposer, la rendant potable. Ganymède fait tout d’abord couper la communication entre le Nil et les canaux, puis il y fait déverser de l’eau de mer, de manière à ce que le mélange devienne saumâtre et impropre à la consommation. Lorsqu’ils constatent cela, les soldats romains se voient perdus. Ils demandent à César de se rembarquer au plus vite, mais celui-ci refuse arguant de ce qu’ils ne parviendraient même pas à atteindre les vaisseaux, comme les habitants du quartier, bien qu’ils feignent d’avoir pris son parti, ne manqueraient pas de dénoncer les préparatifs de la fuite, avec la fourberie inhérente aux Alexandrins. Il résout le problème en faisant creuser des puits qui donnent rapidement de l’eau en abondance. Le moral des troupes remonte, d’autant plus que l’arrivée de Grèce de la 37 ème légion est annoncée.

Des vents contraires l’empêchent cependant les navires de transports de parvenir jusqu’à Alexandrie; ils sont bloqués un peu plus à l’ouest. César décide d’aller la chercher avec sa flotte, sans emmener son armée avec lui. Au retour, il rencontre les Alexandrins qui ont été informés de son expédition; ils ont mis à l’eau tout ce qu’ils ont trouvé pour venir l’attaquer alors qu’il ne dispose pas de tous ses hommes. La victoire revient malgré tout aux Romains, surtout grâce à l’habileté des Rhodiens habitués aux combats navals. Cette défaite convainc les Alexandrins que la mer est la clef de la victoire. La reconstitution d’une flotte puissante devient leur priorité. Ils remettent en état tous les vieux navires remisés dans les entrepôts du port. Une nouvelle bataille navale a lieu lorsqu’ils essaient d’en sortir. Elle tourne encore une fois à l’avantage des Romains conduits par le Rhodien Euphranor. Malgré la victoire, César ne souhaite pas avoir à mobiliser en permanence sa flotte pour empêcher les tentatives de sortie de l’ennemi. Aussi décide t-il de tenter de s’emparer de l’île de Pharos, et surtout du Phare qui surplombe le chenal d’entrée du port. Il est lui-même situé sur un rocher relié à l’île par un pont. Bien que les Alexandrins lui opposent une farouche résistance, l’assaut est un succès et les Romains se rendent maîtres du Phare et d’une partie de l’île. Les choses se gâtent le lendemain, lorsque César ordonne d’attaquer l’heptastade, composé d’un pont et d’une digue qui relient l’île au continent. L’opération est un succès dans un premier temps, mais les Alexandrins organisent aussitôt une violente contre-offensive qui sème la panique dans les rangs Romains. Les soldats abandonnent en désordre leur position sur la digue et se ruent en masse dans les galères qui commencent à manœuvre pour s’en éloigner. Plusieurs vaisseaux coulent sous leur poids, comme c’est le cas pour la galère où César s’est lui-même réfugié. Il est contraint de rejoindre un autre navire à la nage. Autre fait marquant, l’incendie de la grande bibliothèque aurait eu lieu au cours de cette bataille.

Loin d’être abattus par cette défaite, les soldats romains ne mettent que plus d’ardeur au combat les jours suivants. Aucun des deux camps ne parvient cependant à prendre un avantage décisif sur l’autre. Pour sortir de l’impasse, César se résout à accéder à une requête de l’ennemi qui demande à ce que Ptolémée lui soit rendu. Le Romain espère sans doute que ce geste saura convaincre les Alexandrins de signer une paix honorable pour tous. Selon le récit qu’il en fait (César, Guerre d’Alexandrie, § 24), le jeune pharaon l’aurait quitté en pleurs, en lui disant qu’il lui était plus doux de rester en sa compagnie que de régner. Les combats ne cessent pas pour autant, ce qui permet à César de se poser en victime de sa bonté et d’en remettre une couche sur la propension des Alexandrins à trahir leur parole (prêter aux autres ses propres méthodes est une technique on ne peut plus classique), mais cela prouve surtout que Ptolémée n’a pas plus d’autorité sur l’armée que sa sœur Arsinoé.

La flotte alexandrine quitte ensuite le port dans le but d’intercepter les convois de ravitaillement ennemis, avec celle des Romains à ses trousses. Euphranor trouve la mort dans la troisième bataille navale qui s’ensuit. Le conflit prend mauvaise tournure pour César qui risque à présent d’être totalement isolé. Son salut va venir de la terre, avec les armées levées par le Judéen Antipater, mais surtout par Mithridate de Pergame qui viennent à son secours. Ce dernier, qui a été élevé comme un fils par le roi du Pont Mithridate VI, a choisi de rester fidèle aux Romains, contrairement à Pharnace II, successeur et fils légitime de Mithridate VI, qui a quant à lui profité de la guerre civile romaine pour tenter de reconquérir les territoires perdus par son père. Ces troupes venues de Syrie et de Cilicie parviennent à franchir la frontière à Péluse qui est prise malgré sa forte garnison. Elles se dirigent ensuite vers Alexandrie, mais elles sont stoppées sur la branche est du delta du Nil (Alexandrie se trouve sur la branche ouest) par des renforts venus de la ville. Au lieu de se contenter d’empêcher Mithridate de faire la jonction avec César, les Alexandrins lancent immédiatement une attaque contre le camp des envahisseurs, mais elle échoue et ils subissent de lourdes pertes. Aussi Ptolémée décide t-il de se rendre sur place en personne en empruntant la voie fluviale, tandis que César fait de même par la mer.

Ils établissent leurs camps à quelques kilomètres l’un de l’autre, séparés par une rivière. Les Alexandrins postent leur cavalerie et de l’infanterie légère sur ses bords pour prévenir toute attaque romaine, mais ils sont pris à revers par la cavalerie germaine qui a trouvé un gué un peu plus loin, permettant aux légions de traverser à leur tour et d’anéantir le détachement ennemi. Le lendemain, César attaque le camp du pharaon. Les fortifications ennemies ont été installées sur un terrain avantageux. Elles devaient être situées dans le lit majeur du Nil, car d’un côté elle sont adossées à un escarpement certainement creusé par les célèbres crues du fleuve, tandis que de l’autre, elles n’en sont séparées que par un étroit corridor qui permet à la fois d’accabler l’assaillant de flèches venues du haut des remparts, mais aussi des navires positionnés le long des rives. Un assaut massif ne peut être porté que par la plaine qui fait face aux retranchements. Les troupes alexandrines se sont évidemment concentrées à cet endroit là. Dans ces conditions, les légions ne parviennent plus à progresser. Pendant que le combat fait rage, César s’aperçoit que les remparts situés sur les hauteurs n’ont quasiment plus de défenseurs. Il y envoie une partie de ses troupes qui réussissent à pénétrer dans le camp. L’intrusion romaine sème la panique dans les rangs alexandrins. Attaqués à la fois de face et de dos, les soldats ne songent plus qu’à la fuite et à rejoindre au plus vite leurs bateaux sur le Nil, avec les mêmes conséquences qu’à Alexandrie pour les Romains. Certaines galères coulent, dont celle du pharaon. Ptolémée XIII périt noyé. Arsinoé IV est quant à elle capturée vivante. Les alexandrins n’ont plus de chef légitime: la guerre est finie.

César rétablit Cléopâtre VII sur le trône, en compagnie de son jeune frère de 12 ans, Ptolémée XIV, qu’elle épouse (elle le fera empoisonner en 44 av JC, après l’assassinat de César, pour régner seule avec son fils Ptolémée XV, dit Césarion). Le Romain et l’Egyptienne partent ensuite en voyage sur le Nil. Il s’agit certainement moins d’une croisière romantique que d’une tournée politique, plus de 80% de la population vivant sur les rives du fleuve nourricier. S’afficher ensemble leur permet de faire passer le message que la situation a changé. César désire sans doute se donner l’image d’un nouvel Alexandre le Grand, qui avait épousé deux princesses perses et sacrifié aux rites religieux égyptiens pour montrer son respect et son désir de s’unir durablement aux nations qu’il avait conquis. Pour ce qui est de Cléopâtre, elle a certainement dans l’idée de montrer à César toutes les réalisations monumentales, synonymes de puissance, dont sont capables les Egyptiens et d’instaurer une relation de confiance avec le peuple avec qui elle peut dialoguer dans sa langue, pour lui faire comprendre qu’elle est la plus à même à éviter une révolte du pays, ou, le cas échéant, à l’inciter à se soulever. A l’été 47 av JC, César part en Syrie pour en chasser Pharnace, mais il n’emmène qu’une seule légion avec lui, laissant les trois autres sur place, tant pour protéger le pouvoir de la nouvelle reine que pour s’assurer qu’il ne lui vienne pas à l’idée de couper l’approvisionnement en blé de Rome. Arsinoé est d’ailleurs envoyée prisonnière dans la capitale, soit disant pour se prémunir contre une sédition dont elle prendrait la tête, mais elle ne sera pas exécutée lors du triomphe de César auquel Cléopâtre sera conviée en 46 av JC, comme de coutume pour les chefs ennemis. Elle sera envoyée en retraite au temple d’Artémis à Ephèse. Certains disent qu’elle a été épargnée eu égard à son jeune âge, mais il est tout aussi probable que César se soit méfié des ambitions de Cléopâtre et qu’il ait voulu garder sa sœur cadette comme solution de rechange, au cas où la reine se serait montrée indocile. S’il avait réellement été aussi amoureux que nous l’imaginons à notre époque, comme l’ont par exemple été Nicolas II d’Alexandra ou Louis XVI de Marie-Antoinette, il n’aurait certainement pas hésité à faire éliminer une de ses rivales potentielles pour qu’elle puisse exercer sereinement le pouvoir (elle s’en chargera elle-même en 41 av JC en convainquant Marc-Antoine de se charger de l’assassinat, au prix du scandale que provoquera le viol du sanctuaire de l’Artémision).

La guerre civile de César et Pompée

Après avoir fait plusieurs propositions, toutes rejetées par le Sénat, en ce qui concerne la réduction du nombre de ses légions et des provinces qu’il gouverne, en vue d’obtenir une prolongation d’un an de son proconsulat et l’autorisation de se présenter à l’élection consulaire de fin d’année in abstentia, afin de conserver son immunité, Jules César a épuisé tous les recours légaux et refuse toujours obstinément de revenir à Rome en simple particulier pour éviter le procès que Caton veut lui intenter. Par conséquent, Pompé et ses alliés optimates l’ont fait déclarer ennemi public malgré la tentative de faire valoir leur droit de véto de ses amis tribuns de la plèbe, Curion et Marc Antoine, qui ont été expulsés du Sénat. César se saisit alors de ce prétexte de non respect de la voix du peuple par les institutions pour pénétrer en armes sur le territoire de Rome en franchissant le Rubicon en janvier 49 av JC, avec l’excuse de n’avoir pas eu d’autre choix en raison de l’acharnement des conservateurs à lui barrer la route.

Une fois sa décision prise, César et la XIII ème légion avancent vite. Plusieurs villes sont prises sans opposer de résistance, avec l’approbation des populations et des notables qui fournissent sans états d’âme les soldats qui auraient dû combattre celui que le Sénat considère comme ennemi public. Pendant ce temps, les légions stationnées en Gaule arrivent elles aussi. L’Etrurie, l’Ombrie et le Picénum sont rapidement sous son contrôle. A Rome, Pompée panique car il pensait que les vétérans de la guerre des Gaules refuseraient de suivre le chef que ses lieutenants lui avaient dit haïr. Il quitte la ville pour rejoindre ses deux légions stationnées à Luceria en Apulie, aussitôt suivi de la plupart des sénateurs qui ne s’estiment en sécurité qu’en deçà de Capoue.

Publius Cornélius Lentulus Spinther et Lucius Domitius Ahénobarbus sont les premiers à tenter de résister. Ils se retranchent dans Corfinium et demandent à Pompée de leur envoyer des renforts au plus vite. Ce dernier leur fait savoir qu’il n’interviendra pas. A cette nouvelle, Domitius Ahénobarbus tente de prendre la fuite, mais il en est empêché par ses hommes au moment même où la population commençait à se soulever contre lui. Corfinium se rend quatre jours plus tard. Conscient qu’il suffirait d’un rien pour que le vent tourne, César tient à démontrer qu’il agit uniquement dans l’intérêt de la République dont les institutions ont été bafouées par une faction qui opprime le peuple. Aussi se montre t-il clément avec Lentulus et Ahénobarbus qu’il laisse libres et va même jusqu’à leur rendre les six millions de sesterces destinées à la solde des troupes avant d’incorporer leurs soldats à ses troupes.

Pompée et les optimates ne voient plus d’autre solution que de prendre la fuite; il se rendent au port de Brundisium d’où, faute de suffisamment de navires, la moitié de l’armée s’embarque pour Dyrrachium, en Grèce. Pompée se trouve encore dans la ville lorsque César arrive, mais la flotte ne met que quelques jours pour revenir et il parvient lui aussi à faire la traversée avec le reste de ses hommes, les travaux entrepris par son ennemi pour fermer le port n’ayant pas été terminés. César, qui ne dispose plus d’aucun bateau, renonce à le poursuivre pour l’instant. Il exige quand même quelques vaisseaux des cités voisines qu’il utilise pour envoyer une légion en Sardaigne et quatre autres en Sicile, avec ordre de passer en Afrique dès qu’elles auront obtenu leur soumission. L’objectif est d’empêcher que Pompée ne puisse réunir de trop grandes forces en Grèce, mais aussi d’assurer l’approvisionnement en blé de l’Italie. Les gouverneurs de ces îles, Cotta et Caton, s’enfuient avant l’arrivée des légions de Valérius et Curion. César se rend quant à lui à Rome où il convoque ce qu’il reste du Sénat. Il tente de le persuader qu’il n’a pas l’intention de procéder à des proscriptions arbitraires comme au temps de Sylla, mais qu’il cherche au contraire à trouver un arrangement avec ses opposants, aussi lui demande t-il d’envoyer une députation en Grèce pour négocier avec Pompée. Sa proposition reste lettre morte.

La tentative de conciliation diplomatique ayant échoué, il ne reste plus d’autre moyen que la guerre. Titus Labiénus, le meilleur général de la guerre des Gaules, choisit d’abandonner son chef pour rejoindre le camp de Pompée. César commence par libérer Aristobule II, ex-roi de Judée détrôné par Pompée et emprisonné à Rome, à qui il confie deux légions et la mission d’aller en Syrie pour empêcher son ennemi de trouver du renfort de ce côté (Aristobule ne pourra pourtant pas la mener à bien car il sera empoisonné par les optimates avant son départ). Il ne se rend néanmoins pas tout de suite en Grèce. Il craint en effet que les légions pompéiennes d’Espagne ne profitent de son absence pour revenir en Italie en passant par les Gaules trans- et cisalpines. Il choisit donc de s’occuper d’elles en priorité début mars 49 av JC. En chemin, il compte solliciter l’appui naval des Marseillais, alliés de longue date de Rome, mais tout aussi redevables à Pompée qu’à lui. La cité phocéenne lui refuse son aide, Domitius Ahénobarbus l’ayant précédé et trouvé les arguments (une partie des 6 millions de sesterces que César lui a rendus?) qui ont su la convaincre de se rester neutre dans le conflit entre les deux hommes d’état romains. Excédé de ce manque de reconnaissance et inquiet de laisser un ennemi dans son dos, César décide de laisser trois légions à Gaïus Trebonius pour faire le siège de la ville, mais aussi de faire construire 12 navires de guerre à Arles pour compléter le dispositif terrestre par un blocus maritime dont il confie le commandement à Decimus Junius Brutus. Ce contretemps ne l’empêche pas d’envoyer Fabius et les trois légions en quartier d’hiver à Narbonne s’emparer du passage dans les Pyrénées, puis, une fois la flotte construite, César reprend lui-même sa route le 3 juin.

Lorsqu’il arrive, Fabius a réussi à passer les cols pyrénéens et à installé son camp non loin de ceux de Lucius Afranius et Marcus Petreius qui disposent en tout de cinq légions. Un autre lieutenant de Pompée, Marcus Terentius Varro est quant à lui stationné dans le sud de la péninsule avec deux autres légions. Hormis quelques escarmouches lors des sorties pour fourrager, aucune bataille n’a eu lieu malgré la rupture d’un pont qui a mis en danger une légion de Fabius avant qu’elle ne soit secourue par les autres. Une fois César sur place, un long combat pour la possession d’une colline s’engage, mais au final, aucune des deux armées n’en tire avantage ni ne subit de grandes pertes. Ce sont encore une fois les intempéries qui viennent perturber l’équilibre entre les belligérants. De violentes inondations emportent deux ponts, ce qui isole les troupes césariennes et les empêche de se ravitailler pendant de nombreux jours avant que les eaux ne se retirent. Les pompéiens voient déjà l’heure de la victoire arriver; ils n’hésitent pas à écrire à Rome que la défaite de César est imminente, ce qui amène Cicéron, resté neutre jusque là, à prendre leur parti. Afranius et Fabius n’ont en effet plus qu’à se poster sur la rive opposée et à accabler de flèches et de traits les troupes qui essaient de reconstruire les ponts pour que la famine se charge d’anéantir l’ennemi. Aussi sont-ils déstabilisés lorsque César parvient à faire traverser la rivière à une partie de ses soldats grâce à des bateaux faits d’osier recouvert de cuir, à la mode gauloise. Ceux-ci, bientôt rejoints par toute une légion, prennent possession d’une hauteur qui leur permet de protéger l’ouvrage qui se trouve alors achevé en deux jours seulement.

Dès qu’il est devenu praticable, la cavalerie césarienne entreprend un raid qui surprend les fourrageurs pompéiens ainsi que deux cohortes d’auxiliaires espagnols, dont l’une est entièrement massacrée. Avec ce revers, la peur de la défaite change de camp, d’autant plus que de nombreuses tribus des environs, farouchement opposées à Pompée car alliées de Sertorius lors de la précédente guerre civile romaine, rejoignent à présent les rangs de César. Par conséquent, Afranius et Petreius décident de se déplacer en Celtibérie où les populations locales sont acquises à leur cause. César fait alors tout ce qu’il peut pour perturber leur marche en harcelant la colonne, puis il réussit à obliger l’armée ennemie à se réfugier sur une colline en barrant une plaine avec ses légions par devant, tandis que la cavalerie se charge de ses arrières. Quatre cohortes d’espagnols sont alors chargées d’occuper une montagne proche dont les chemins offrent une possibilité de sortie, mais elles sont interceptées par la cavalerie qui les anéantit à la vue de tous, sans que les légions pompéiennes n’osent se porter à leur secours. Malgré l’avantage indéniable qu’il a obtenu, César se refuse pourtant à donner l’assaut. Il préfère à son tour empêcher le ravitaillement de l’ennemi et lui couper les routes qui mènent à l’Ebre plutôt que d’engager une bataille entre deux armées formées aux mêmes tactiques de combat en ligne qui s’avèrerait forcément très meurtrier. Il choisit d’installer son camp au plus près de celui d’Afranius et Petreius. Le lendemain, alors que ces deux là sont partis sécuriser l’accès à l’eau, le dialogue s’installe entre les soldats des deux camps. Les pompéiens, reconnaissants d’avoir été épargnés la veille, entament des pourparlers au sujet des conditions de leur reddition. Ils sont interrompus par le retour des deux chefs qui chassent manu militari les soldats de César venus fraterniser jusque dans leurs retranchements. Certains de ceux qui ont été capturés sont égorgés après qu’Afranius et Petreius aient fait prêter à leurs troupes le serment de ne plus négocier à l’avenir, les autres échappent à ce funeste sort grâce à la complicité des simples soldats qui les cachent avant d’organiser leur fuite à la nuit tombée. César, plus soucieux de ménager son avenir politique, se montre quant à lui magnanime. Il renvoie les pompéiens venus discuter dans leur camp, à l’exception de quelques uns qui choisissent de rester avec lui.

Ne pouvant plus aller de l’avant et menacés par la faim, Afranius et Petreius se résolvent à retourner à Lerida où ils ont laissé quelques provisions en partant. César leur emboîte le pas et reprend sa tactique de harcèlement de leurs arrières qui les ralentit considérablement, tant et si bien qu’ils sont obligés d’établir leur camp en plaine, non loin des rives du Sicoris. Les césariens entreprennent de les y enfermer par un fossé et une palissade. Après deux jours, les travaux sont presque terminés. Ils doivent pourtant cesser le troisième, lorsque l’armée pompéienne se range en ordre de bataille devant son camp. César lui fait face avec la sienne; la journée se passe sans qu’aucune des deux ne se décide à lancer l’assaut. Le quatrième jour, Afranius et Petreius tentent de traverser le Sicoris, mais la cavalerie germaine et ses troupes légères les précède et les attendent déjà sur l’autre rive.

Pris au piège dans leur camp, il ne leur reste plus qu’à négocier les termes de leur reddition. Il est convenu que les légions vaincues ne seront pas incorporées à celles du vainqueur, mais qu’elle devront être licenciées, immédiatement pour les soldats demeurant dans la péninsule, une fois qu’elles auront franchi le Var pour les autres. Tandis qu’elles quittent l’Espagne, César part dans le sud, à la rencontre de Marcus Terentius Varro. Ce dernier, lâché par les autorités locales et l’une de ses deux légions, livre celle qu’il lui reste sans condition, ainsi que l’argent qu’il a collecté. La campagne d’Espagne est terminée sans qu’elle n’ait donné lieu à une seule bataille en règle.

César revient à Marseille où le siège dure depuis près de cinq mois; une bonne nouvelle l’y attend: Rome a décidé de confier le pouvoir à un dictateur, et c’est lui que le préteur Lépide a nommé. Pendant son absence, les Marseillais ont échoué par deux fois à briser le blocus naval. La première bataille a eu lieu dès le 27 juin. Elle a opposé 17 navires marseillais aux 12 commandés par Brutus qui, malgré l’inexpérience de ses hommes dans ce type de combat, a réussi à couler 3 galères ennemies et à s’emparer de 6 autres, sans avoir perdu aucune des siennes. La seconde se déroule à peine un mois plus tard, à la faveur de l’arrivée d’une flotte de 17 nouveaux navires envoyés par Pompée pour secourir la ville, dont Lucius Nasidius est le commandant. Ils se joignent aux 17 autres que les Marseillais peuvent aligner, comme ils ont réussi à remplacer les 9 qu’ils avaient perdus. Brutus les rencontre à Tauroentum avec les 18 dont il dispose à présent. L’affrontement tourne une nouvelle fois à l’avantage des césariens qui détruisent ou capturent 10 vaisseaux marseillais et forcent Nasisdius à prendre la fuite. Aussi, lorsque César arrive, les Marseillais ont presque épuisé toutes leurs réserves de nourriture, leurs efforts pour détruire les ouvrages qui minent les remparts se sont avérés vains et ils ont perdu tout espoir de voir des secours arriver de l’extérieur. La ville ne tarde donc pas à se rendre. Ahénobarbus parvient cependant à prendre la fuite par la mer. Mais ce n’est de loin pas la plus mauvaise nouvelle. Après avoir débarqué en Afrique où il a remporté quelques succès, Curion a été battu et tué par les troupes de Sextus Quinctilius Varus allié à celles de Juba Ier de Numidie. D’autre part, Pompée contrôle entièrement le trafic maritime en Adriatique après que la flotte de Gaïus Antonius ait été capturée par Bibulus, ce qui rend un débarquement en Grèce problématique.

En décembre, César est de retour à Rome. En sa qualité de dictateur, il convoque les comices afin qu’elles procèdent aux élections. Il est naturellement élu consul, dix ans après son premier mandat, comme le veut la loi, avec pour collègue Publius Servilius Vatia Isauricus, un fantoche qui lui est totalement dévoué. Il utilise encore les pouvoirs exceptionnels qui lui sont conférés pour relancer le crédit en panne depuis le début de la guerre, en faisant honorer les dettes par la vente des biens des débiteurs au lieu de les annuler comme cela se passait d’ordinaire lors des guerres civiles; et il abroge la lex Pompéia qui avait permis à Pompée d’exclure ses amis de la vie publique pour violation de la brigue et les réhabilite en prenant soin de faire entériner sa décision par le peuple dans le but de dissimuler qu’il gouvernait en fait comme un monarque. Il abdique ensuite sa dictature et rejoint le port Brundisium où il a rassemblé douze légions prêtes à partir pour la Grèce.

Il s’embarque dès le 4 janvier 48 av JC, mais le manque de navires l’oblige à n’emmener avec lui que 15 000 légionnaires et 500 chevaux, soit un peu plus de la moitié des troupes dont il dispose. Cette traversée en plein hiver trompe la vigilance de la flotte pompéienne. César arrive sans encombres à Paleste et renvoie immédiatement ses vaisseaux chercher le reste de ses hommes, mais ils sont tous détruits sur le chemin du retour, Bibulus ayant réagi sitôt qu’il a appris le débarquement de l’ennemi. Aucune autre traversée ne sera possible pendant de longs mois, jusqu’à ce que Bibulus meure de maladie et qu’il laisse le poste de commandant en chef de la flotte pompéienne vacant.

En attendant, César parvient néanmoins à prendre Oricum et Apollonia, deux villes portuaires de l’Epire dont les garnisons ont fui suite au refus de la population de prendre les armes. Il se dirige ensuite vers Dyrrachium (l’actuelle Dürres, en Albanie), mais Pompée, qui arrive de Macédoine, le précède et les deux armées se retrouvent à camper face à face, de part et d’autre de la rivière Apsus. La proximité des deux camps fait que le dialogue s’établit entre les soldats ennemis, comme en Espagne, une entrevue à même lieu entre Publius Vatinius et Titus Labiénus, mais elle est interrompue par des tirs de flèches pompéiennes, et Labiénus, qui a fait le premier le serment de partager le sort de Pompée quel qu’il soit, déclare: « Cessez de parler d’accommodement; car pour nous il ne peut y avoir de paix que quand on nous apportera la tête de César. ».

Rien ne se passe pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que Marc Antoine réussisse enfin la traversée de l’Adriatique avec 4 légions et 800 cavaliers. Il débarque à Lissus, quelques dizaines de kilomètres au nord de Dyrrachium. Une course de vitesse s’engage entre César et Pompée pour le rejoindre le premier. Pompée, qui a l’avantage de ne pas avoir à franchir l’Apsus, arrive en tête, mais César n’a pas plus d’une journée de retard, aussi n’a-t-il pas l’occasion de livrer bataille à Antoine qui s’est d’ailleurs sagement retranché à l’abri d’un camp fortifié en attendant son chef; il craint à présent de se retrouver pris en sandwich entre les deux armées ennemies et se retire vers Asparagium. César le suit, mais il profite aussi de ces renforts pour envoyer des troupes en Thessalie, en Etolie et en Macédoine de manière à assurer son ravitaillement. Il tente ensuite de provoquer l’affrontement en alignant ses légions devant son camp, mais Pompée refuse la bataille et reste dans le sien. César décide alors de revenir à Dyrrachium par un chemin détourné, avec l’espoir que son adversaire ne s’aperçoive pas de la manœuvre avant qu’il ne se soit emparé des réserves de vivres et du matériel de guerre laissés dans la ville. Pompée n’est cependant pas dupe très longtemps, ses espions l’informent rapidement de la direction prise par l’ennemi, marche aussitôt sur la ville par la voie la plus directe, mais les troupes césariennes lui en coupent déjà l’accès lorsqu’il arrive sans qu’elles n’aient toutefois pu pénétrer dans la cité. Il se retrouve donc obligé de se replier sur une hauteur en bord de mer qui forme une crique où les navires de ravitaillement peuvent venir s’abriter. Ce petit succès de César est contrebalancé par les pertes qu’il a subi. En effet, Pompée le Jeune, fils du Grand, a profité du départ de presque toute la garnison pour attaquer Oricum avec sa flotte. Il a pris le contrôle du port, s’est emparé de quatre galères ennemies et a coulé toutes les autres. Il s’est ensuite dirigé vers Lissus où il a brûlé les trente navires de transport qu’Antoine avait laissé avant d’être repoussé par les défenseurs de la ville. Maintenant, c’est César qui risque de souffrir d’un problème d’approvisionnement, d’autant plus que Pompée a pris soin de piller la plupart des réserves de blé de la région en revenant.

S’ensuit une guerre de position assez comparable aux tranchées de 14-18. César essaie d’enfermer Pompée par une ligne de fortifications, tandis que Pompée tente de s’approprier une surface aussi vaste que possible de manière à obliger César à étaler ses troupes au maximum et à l’empêcher de se consacrer au siège de Dyrrachium. A chaque fois qu’ils essaient de construire un nouveau poste, les césariens sont accablés par les frondeurs et les archers pompéiens au point qu’ils doivent parfois renoncer, mais cela n’en vient jamais au corps à corps. Ce type de combat dure plusieurs semaines, tant et si bien que la disette fait son apparition dans le camp de César, tandis que les pompéiens sont eux confrontés à une pénurie d’eau, l’ennemi ayant détourné ou fait barrage à toutes les rivières dont ils bénéficiaient. Aussi est-ce Pompée qui prend l’initiative de lancer la première grande offensive. Il divise ses forces en deux, prend la tête de celles chargées de l’attaque du camp principal de Dyrrachium et envoie l’autre à l’assaut de plusieurs forts afin d’empêcher un regroupement général. L’opération se solde par un échec qui entraîne de lourdes pertes pour l’assaillant, comme de coutume dans ce genre d’offensive, Pompée frôle même le désastre lorsqu’il est mis en fuite. Il se retrouve dans l’incapacité de rejoindre son camp, est obligé de se retrancher sur une colline et ne dois son salut qu’à l’abandon de la poursuite par P. Sylla qui n’a pas l’audace de s’y engager en l’absence de César.

Ce revers ne dissuade pas Pompée d’attaquer à nouveau quelques temps plus tard. Il concentre cette fois ci ses troupes en un seul point, loin du grand camp de Dyrrachium, à un endroit où les travaux de la ligne de fortification ne sont pas encore achevés, laissant une brèche. La neuvième légion de César se retrouve en grandes difficultés et subit de lourdes pertes. attaquée de deux côtés à la fois, elle est rapidement contrainte d’abandonner le fort qu’elle occupait, dans le plus grand désordre. Les premiers renforts ne suffisent pas à empêcher la débandade; il faut que Marc Antoine arrive sur les lieux de la bataille pour que l’avancée des pompéiens dans les lignes de défense soit enfin stoppée. Suite à cette action, Pompée établit son camp non loin de là, au bord de la mer et en occupe un autre plus petit, laissé à l’abandon. C’est là que César choisit de porter une contre attaque lorsqu’il arrive sur place. Il réussit à en chasser la légion qui venait de s’y installer, mais son aile gauche se retrouve séparée de la droite et de la cavalerie qui se sont égarées en suivant un mauvais rempart, juste au moment ou Pompée fait son apparition avec sa cinquième légion qui a promptement abandonné ses travaux de retranchement. Les césariens prennent la fuite, voyant qu’ils ne sont pas en mesure de se ranger correctement en ordre de bataille. C’est au tour de Pompée de manquer l’occasion d’anéantir les troupes ennemies. Il n’ose en effet pas les poursuivre, de peur de tomber dans un guet apens. Après cette défaite, César décide de quitter Dyrrachium la nuit même, en toute discrétion. Il rejoint Ahénobarbus. Pompée va quant à lui rejoindre Métellus Scipion en Thessalie.

Les deux armées se retrouvent face à face aux alentours de Pharsale le 29 juillet 48 av JC. Les césariens ont retrouvé le moral après la prise de Gomphi et Métropolis, ce qui leur a permis d’obtenir la soumission de presque toute la Thessalie et de résoudre leurs problèmes d’approvisionnement. Mais de l’autre côté, les pompéiens se sentent plus fort que jamais, leurs troupes à pied étant au moins deux fois plus nombreuses que celles de l’ennemi, tandis que le rapport de 4 contre 1 pour la cavalerie leur est encore plus favorable. Sûr que cet avantage lui donnera la victoire, Pompée s’est décidé à livrer bataille. Il range tous les jours son armée en ordre de bataille devant son camp situé sur une colline, mais il n’avance cependant pas assez pour que César aille à sa rencontre, celui-ci ne voulant pas en plus souffrir du désavantage d’avoir à combattre en montée.

Cela change le 9 août. Comme les pompéiens s’éloignent plus que de coutume, César se rapproche lui aussi. Il constate alors que Pompée a concentré toute sa cavalerie face à son aile droite, la gauche étant protégée par les rives abruptes d’un cours d’eau. Conscient que l’issue de la bataille dépendra de sa capacité à empêcher la cavalerie adverse de venir l’envelopper, il décide par conséquent de renforcer sa droite avec 6 ou 8 cohortes, prises au centre et à gauche, qu’il place en quatrième ligne. Une fois parvenu à la bonne distance, il lance ses légions à la charge. Par contre, celles de Pompée ne bougent pas. Aussi les troupes césariennes, composées de beaucoup de vétérans habitués à l’art de la guerre, s’arrêtent-elles à mi-chemin pour ne pas arriver au contact à bout de souffle. Elles repartent une fois réorganisées. Aucune des deux armées ne plie sous le choc; comme prévu, tout se joue sur la droite. Dans un premier temps, la cavalerie de César ne peut que reculer face au nombre, elle est sur le point d’être débordée lorsque les cohortes de soutien interviennent. La situation est alors inversée. La cavalerie de Pompée est mise en déroute et poursuivie par celle de César. Ces cohortes supplémentaires taillent en pièce les archers et les frondeurs ennemis laissés sans défense, puis elles attaquent la légion de Pompée sur le flanc et par derrière, semant la panique dans les rangs. Le sort de la bataille est scellé. La troisième ligne de César entre en action et lui donne la victoire. Il n’a perdu que 1 200 hommes, tandis que Pompée en a perdu 6 000. Le reste des soldats a fui vers le camp, mais les césariens les poursuivent et s’en emparent; une bonne partie des survivants se réfugient alors sur une autre colline qui risque bientôt d’être encerclée, puis sur un pan de montagne que César s’emploie à isoler de la rivière, forçant l’ennemi à capituler.

Les 24 000 prisonniers sont traités avec clémence. Parmi leurs chefs, Cicéron et Brutus se rendent à César et obtiennent son pardon, mais Caton, Métellus Scipion, Titus Labiénus, Pompée le jeune et son frère Sextus lui échappent et se dirigent vers la province d’Afrique pour continuer la lutte. Alors que les légions sont ici défaites, la flotte pompéienne remporte d’ailleurs deux victoires à peu près au même moment. La première est obtenue par Lélius qui occupe une petite île à l’entrée du port de Brindisium, bloquant son accès, et la seconde est à mettre au crédit de Caïus Cassius Longinus qui détruit les 35 navires de Pomponius à Messine, avant d’en incendier 5 de plus à Vibo, puis de se retirer.

César décide de s’occuper en priorité de Pompée le Grand qui a lui aussi pris la fuite. Il s’est embarqué pour Amphipolis, en Macédoine, où il essaie de lever des troupes, mais il s’en va lorsqu’il apprend l’arrivée imminente des césariens. Le mauvais temps le contraint de faire escale à Mytilène, puis il met le cap vers la Cilicie et de là il rejoint Chypre, avec l’intention de se rendre en Syrie qu’il pense acquise à sa cause. Mais il déchante quand il est informé qu’Antioche refuse de l’accueillir. Lucius et Publius Lentulus n’ont quant à eux pas trouvé asile à Rhodes. Pompée choisit donc de se rabattre sur l’Egypte où il a naguère aidé Ptolémée XII à retrouver son trône. Arrivé sur la plage de Péluse, il envoie des députés demander l’hospitalité à Ptolémée XIII, encore mineur et sous influence de ses conseillers, Pothin, Achillas et Théodote de Chios, qui se trouve dans la région pour mener la guerre contre sa sœur et épouse, Cléopâtre VII, revenue de Syrie après avoir été chassée du pouvoir qu’elle exerçait conjointement avec son frère, conformément aux vœux de son défunt père Ptolémée XII. La réponse lui est apportée par Achillas et Lucius Septimius, un soldat romain qui a servi sous ses ordres en Syrie avant d’être assigné à la protection de pharaon. Ils invitent Pompée à se rendre auprès du roi, mais Septimius l’assassine aussitôt qu’il est monté dans leur chaloupe. Il est ensuite décapité et le reste de son corps est laissé à pourrir sur la plage. La décision d’éliminer l’ennemi intime de César pour entrer dans ses bonnes grâces est assez incompréhensible venant de la part de grecs qui ne peuvent ignorer le peu de gratitude dont Alexandre le Grand a fait preuve envers les assassins de Darios III, alors même que Pompée a reçu son cognomen en hommage à l’illustre général (douze siècles plus tard, dans une toute autre culture, Gengis Khan, conquérant du plus grand empire que la Terre ait jamais portée, réagira lui aussi très mal quand des petits malins lui livreront son rival Djamuqa avec l’espoir d’obtenir ses faveurs.).

César débarque à Alexandrie quelques jours plus tard. Il est choqué du traitement barbare infligé à son ennemi lorsqu’on lui présente sa tête en guise de cadeau de bienvenue et ordonne qu’il bénéficie de funérailles décentes. Cet outrage l’incite à prendre fait et cause pour Cléopâtre qui n’hésite pas à user de ses charmes pour s’assurer de la protection du Romain…

Le retour du mégalo-romain

A la fin de la guerre des Gaules, Jules César n’a plus qu’une seule idée en tête: reconquérir le pouvoir à Rome. A cette époque, les institutions politiques de la République ont déjà beaucoup souffert des crises qui se succèdent depuis près d’un siècle.

La question agraire et les réformes des Gracques

Les troubles ont commencé en 133 av JC, lorsque Tibérius Sempronius Gracchus a fait voter des lois visant à répondre à la question agraire. Celle-ci se posait en raison des problèmes relatifs à la possession des terres. Ce sujet a toujours été délicat pour la République romaine, mais il a été très accentué par les nombreuses guerres qu’elle a dû mener, notamment par la seconde guerre punique qui a maintenu les petits propriétaires éloignés de leurs exploitations pendant de longues années. A leur retour, certains de ces paysans-soldats, qui s’étaient enrichis rapidement grâce au butin pris à l’ennemi, avaient tout simplement perdu le goût de l’effort qu’il faut faire pour cultiver ses terres, tandis que d’autres ont retrouvé leurs fermes en piteux état, suite au manque de main d’œuvre pour les entretenir qui a entraîné de mauvaises récoltes, sans compter les intempéries, ce qui les a plongés dans l’impossibilité de rembourser leurs dettes. Les grands propriétaires, essentiellement des nobles, souvent sénateurs, ont alors pu racheter leurs terres à vil prix et les ont fait exploiter par des esclaves qu’ils n’avaient pas à rémunérer. Face à cette concurrence déloyale qui tirait les prix vers le bas, encore plus de petits agriculteurs acculés à la faillite se sont retrouvés dans l’obligation de vendre leurs biens aux plus riches. Tout ce petit monde vient grossir la foule des prolétaires (étymologiquement, dont les enfants sont l’unique richesse) des villes qui n’avaient que leurs bras à offrir aux manufactures, qui appartenaient aux mêmes auxquels ils avaient vendu leurs fermes, en échange d’un salaire de misère étant donné le nombre élevé de demandeurs d’emploi. Comme si cela ne suffisait pas, les riches, toujours soucieux d’en avoir une plus grosse que celle de leur voisin, se permettent de plus en plus de faire déborder leurs exploitations sur l’ager publicus (terres à usage collectif, destinées au pâturage du bétail) sans toutefois s’acquitter de la redevance qu’il fallait payer en ce cas (vectigale si elle était payée en nature, stipendium ou tributum lorsqu’elle était versée en espèces), comme s’ils en étaient propriétaires de plein droit.

Les lois que propose Tibérius Gracchus ont pour objectif de rétablir l’équilibre économique entre les aristocrates et la plèbe. Elles limitent la surface d’ager publicus accessible à la possessio à 1 000 jugères (≈ 250 ha) par famille pour les grands propriétaires et se proposent de redistribuer les terres récupérées aux citoyens pauvres à raison de 30 jugères par personne. Son argument s’appuie sur le fait qu’un citoyen fera tout pour défendre sa terre, tandis que des esclaves n’ont aucune raison de se battre pour leurs maîtres, au contraire, comme en témoigne la révolte, la première guerre servile, qui dure depuis plusieurs années en Sicile au moment de la proposition. Pour justes qu’elles soient, ces lois induisent pourtant un nouveau déséquilibre car elles sont entachées d’illégalité. Tout d’abord, l’autre tribun de la plèbe, Octavius, qui, télécommandé par les sénateurs, souhaitait y mettre son véto, est démis de ses fonctions par les comices convoquées par Tibérius alors que seul le Sénat détient cette prérogative (en représailles de cette tentative sénatoriale de lui mettre des bâtons dans les roues, Tibérius supprime l’article qui prévoyait d’indemniser les propriétaires expulsés), puis, une fois votées, un triumvirat est chargé de leur application, mais au lieu d’inclure plusieurs branches de la société parmi ses membres, Tibérius s’y fait élire en compagnie de son frère Caïus et de son beau-père, Appius Claudius Pulcher. Les clients des Gracques en sont par conséquent les seuls bénéficiaires. Tibérius perd le soutien de ses amis libéraux du Sénat dans l’opération, il finit assassiné alors qu’il tentait de faire voter une loi l’autorisant à exercer un second tribunat successif qui aurait initié une dérive vers une conception personnelle du pouvoir contraire à l’esprit de la République. Sa loi agraire n’est plus que mollement appliquée, même si elle n’est pas abrogée (Scipion Emilien mourra mystérieusement le jour avant qu’il n’en fasse la proposition en 129 av JC.).

D’un excès à l’autre, le mouvement de balancier ne va que s’amplifier au fil du temps, comme dans le cas du pont de Tacoma, jusqu’à l’inéluctable éclatement du système politique de la République. Dès lors, la société romaine se divise en deux factions fortement antagonistes: les populares qui cherchent le soutien de la plèbe et les optimates qui s’appuient sur l’aristocratie conservatrice.

La question agraire revient au centre des débats en 124 av JC, avec l’élection au tribunat de la plèbe de Caïus Sempronius Gracchus. Il pousse encore plus loin les mesures prises par son frère Tibérius en portant la surface attribuée aux citoyens pauvres à 200 jugères, il compte les trouver en créant deux nouvelles colonies en Italie, ainsi qu’en leur octroyant un boisseau de blé à prix réduit par mois (les débats sur l’affaiblissement de la « valeur travail » et l’assistanat que provoquent cette proposition ressemblent trait pour trait à ceux qu’on nous sert encore aujourd’hui, plus de 21 siècles plus tard. Nous sommes décidément mal barrés avec des responsables politiques doués d’aussi peu d’imagination.). Mais il tire aussi profit des leçons de l’échec de son aîné et ne compte pas sur le seul soutien de la plèbe, il cherche parallèlement à s’attirer les faveurs d’une autre catégorie de la population qui a des griefs contre le Sénat: l’ordre équestre. Pour cela, il fait voter toute une série de lois qui renforcent le pouvoir des chevaliers. Il n’oublie cependant pas totalement les patriciens qui doivent approuver ses propositions au Sénat; il leur permet d’acquérir les terres qu’ils convoitent autour de Capoue et de Tarente. Cela ne suffit pas. Bien qu’il jouisse d’une grande popularité et qu’il soit réélu tribun de la plèbe en 123 av JC, comme la loi le lui permet depuis 125 av JC, les sénateurs s’emploient à lui couper l’herbe sous le pied en instrumentalisant une nouvelle fois le second tribun, Marcus Livius Drusus, qui propose alors la création de non pas deux, mais douze colonies en Italie, ce qui occulte qu’il propose également de supprimer purement et simplement les vectigales, à la grande satisfaction des grands propriétaires. Caïus est contraint à la surenchère pour reprendre le devant de la scène; il désire maintenant créer une colonie supplémentaire à Carthage dont la terre à pourtant été maudite, mais encore d’attribuer la citoyenneté complète aux habitants du Latium et partielle, sine suffragio, aux autres peuples alliés d’Italie. Là, il va trop loin. Une partie du peuple romain jaloux d’avoir à partager ce privilège ne le suit plus, tout comme il est lâché par le consul Gaius Sextius Calvinius. (Il faudra une guerre, la guerre sociale de 90-88 av JC, pour enfin convaincre le Sénat d’accorder la citoyenneté à tous les Italiens) Ses opposants profitent de ce qu’il est parti superviser l’installation de la colonie de Carthage pour le discréditer auprès du reste de la population et empêcher son élection à un troisième mandat successif. Sitôt sa défaite annoncée, sitôt le démantèlement de la colonie de Carthage est annoncé. Caïus tente de s’y opposer, mais il est débouté. Aussi entreprend-il de faire sécession avec ses partisans, ce qui lui vaut un senatus consultum ultimum qui le déclare ennemi de Rome et lui coûtera la vie, ainsi que celle de nombre de ses amis. La spirale de la violence entre populares et optimates est enclenchée. Elle gagne encore en puissance avec l’affrontement entre Caïus Marius et Sylla.

Les guerres de Marius

Bien qu’il soit un homo novus, c’est à dire issu d’une famille de l’ordre équestre qui n’a jamais compté de magistrat dans ses rangs et non d’une ancienne famille de la nobilitas, ce qui le fait naturellement pencher du côté des populares, les réformes que Caïus Marius entreprend ne sont pas tant guidées par l’idéologie que par un souci pragmatique. Il se fait connaître par ses talents militaires lors de la guerre de Numance en 134-133 av JC, puis il entame son cursus honorum en 121 av JC avec son élection au poste de questeur en Gaule transalpine grâce à la protection de la puissante gens Caecilii Metelli dont sa famille est cliente. Il devient ensuite tribun de la plèbe en 119 av JC et se rapproche des populares, pourtant moribonds, en faisant voter une loi en faveur des pauvres (sur les procédures de vote ou la distribution de blé), ce qui le rend populaire auprès d’eux, mais lui attire parallèlement les foudres des optimates qui empêchent son élection à l’édilité l’année suivante. Il parvient toutefois à se faire élire préteur en 115 av JC malgré le procès pour corruption électorale que lui intentent les optimates; il est innocenté grâce aux chevaliers qui ont obtenu la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. Il est ensuite propréteur en Hispanie avant de revenir à Rome où il épouse Julia Caesaris, future tante de Jules César, de la prestigieuse, mais peu influente à l’époque, gens patricienne des Iulii. En 109 av JC, il retourne sur les champs de bataille de la guerre de Jugurtha où il accompagne son patron, Quintus Caecilius Metellus, alors consul. Il s’illustre encore une fois par son habileté au combat, mais il cultive surtout sa proximité avec ses hommes avec qui il partage les conditions de vie spartiates d’une armée en campagne, n’hésitant pas à accomplir lui-même les corvées les plus ingrates. Il devient dès lors très populaire parmi la troupe qui se charge ses lettres de porter sa renommée jusqu’à Rome où les populares l’exploitent pour ternir l’image de Métellus. Aussi le congé qu’il demande à son patron pour se présenter aux élections consulaires ne lui est accordé que 12 jours avant l’échéance. Il devient néanmoins consul pour l’année 107 av JC et se venge en obtenant le commandement de l’armée qu’il vient de quitter; contre l’avis du Sénat. Les hostilités entre les deux factions rivales sont déclarées.

Cette victoire politique pose malgré tout un problème à Marius: il doit recruter des renforts. Et bien que le nombre de citoyens ait considérablement augmenté depuis la réforme des Gracques, ceux-ci sont réticents à s’engager dans cette guerre africaine. Tout d’abord ils ne souhaitent pas être maintenus éloignés de leurs exploitations pendant de longues années au risque de les voir péricliter, surtout qu’une victoire ne ferait qu’amener encore plus d’esclaves dont ils auraient à subir la concurrence, mais ils sont avant tout beaucoup plus inquiets de voir les Cimbres et les Teutons tenter de les envahir et ravager leurs pays comme ils le font à cette heure dans la province voisine de Gaule Transalpine. Cela fait alors près de sept ans que Rome essaye de mettre fin au périple guerrier de ces tribus venues du nord au prix de plusieurs défaites coûteuses en hommes, sans y parvenir. Ces deux conflits font que le nombre de légions mobilisées n’a plus été aussi élevé depuis 80 ans. Pour faire face au manque de volontaires, Marius entreprend la réforme du mode de conscription des légionnaires. Il modifie la loi en supprimant les conditions de ressource, le cens, qui ne permettaient qu’aux citoyens en mesure de se payer l’équipement militaire de devenir soldat, ce qui donne aux prolétaires la possibilité de s’engager. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, Scipion l’Africain l’avait déjà permis à titre exceptionnel pendant la deuxième guerre punique; il était même allé jusqu’à recruter des esclaves. Le vainqueur d’Hannibal avait alors distribué des terres à ses soldats pour les récompenser de leurs bons et loyaux services, et concentré tous les pouvoirs entre ses mains. A terme, la réforme de Marius aura les mêmes conséquences. Les citoyens-soldats qui avaient pour vocation de défendre leurs terres vont peu à peu laisser place à des militaires de carrière, engagés pour de longues périodes, dont la fortune sera subordonnée aux succès des généraux qu’ils n’hésiteront plus à suivre jusque dans l’illégalité pour réclamer leur dû. D’une part cela va favoriser l’extension du territoire par des expéditions lointaines et permettre la romanisation des provinces conquises grâce à l’installation de colons vétérans, mais d’autre part, le poids considérable de l’armée va perturber le jeu politique et entraîner des guerres civiles à répétition.

Une fois ces dispositions prises, Marius revient donc en Afrique. Il n’obtient cependant pas la victoire aussi vite qu’il l’espère, son mandat doit être prolongé par un proconsulat de deux années supplémentaires, et encore n’est-ce pas lui qui finit par capturer Jugurtha, mais un de ses légats, Lucius Cornelius Sulla ou Sylla, qui se le fait livrer par le roi Bocchus de Maurétanie. Ce dernier deviendra bientôt le principal opposant de Marius. Cela n’empêche toutefois pas Marius d’être auréolé de la gloire du vainqueur, ce qui lui permet d’être élu une seconde fois consul en 104 av JC, au mépris de la loi qui impose un délai de dix ans entre deux mandats. Cette entorse à la règle ne signifie pourtant pas qu’il opère un coup de force. Il apparaît en effet comme l’homme providentiel qui seul est capable de sauver Rome du pillage par les Cimbres et les Teutons après la terrible défaite des légions à la bataille d’Arausio (Orange) en 105 av JC. Elle a coûté la vie à 84 000 soldats, soit près du double des pertes infligées par Hannibal lors de la bataille de Cannes un siècle auparavant. Le désastre est imputable à la querelle entre le proconsul Servilius Caepio, d’une vieille famille patricienne, qui a refusé de coopérer avec le consul Mallius Maximus, un homo novus. Caepio est par conséquent démis de ses fonctions et condamné à l’exil. Dans ces circonstances, le Sénat a jugé préférable de laisser le commandement à Marius plutôt que d’envenimer encore la situation. Il doit alors attendre deux ans avant de rencontrer l’ennemi parti ravager l’Ibérie pendant ce temps. En 102 av JC, il remporte sa première victoire contre les Teutons à la bataille d’Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) avant de mettre un terme définitif à la menace en 101 av JC, à la bataille de Vercellae (Verceil) où il défait les Cimbres qui s’apprêtaient à envahir l’Italie. La gravité de la crise justifie que Marius ait été élu pendant 4 années consécutives au poste de consul sans être pour autant accusé d’exercer un pouvoir dictatorial.

A cette même période, un autre événement vient encore amplifier l’inquiétude des Romains quant à leur survie: la deuxième guerre servile. Elle commence en Campanie en 104 av JC, lorsqu’un chevalier criblé de dettes arme ses esclaves car il refuse d’appliquer une loi qui l’oblige à affranchir les hommes libres capturés par les pirates dans les pays alliés d’Asie pour s’assurer qu’ils ne saisiront pas de ce prétexte pour s’en prendre aux provinces romaines alors que la République ne dispose pas des moyens d’y envoyer un corps expéditionnaire. Ce premier foyer est aussitôt étouffé. C’est en Sicile que la situation devient rapidement incontrôlable. Là aussi, les grands propriétaires de latifundia rechignent à se plier à la loi, de plus les autorités locales ne font rien pour les y obliger. Aussi les esclaves prennent-ils eux-mêmes les choses en main. Ce sont tout d’abord deux cents d’entre eux qui se révoltent contre l’oppression de leurs maîtres avant d’être matés, mais deux mille autres prennent le relais dans la région de Morgantia sans qu’ils puissent être arrêtés. Le mouvement prend alors rapidement de l’ampleur sous l’impulsion de Salvius qui, proclamé roi, entreprend le siège de la ville et s’en empare. Cet exemple est bientôt suivi par Athénion dans la région de Marsala. Les deux groupes s’unissent et sont même rejoints par des paysans pauvres qui souffrent de la concurrence des latifundia. Cette troupe maintenant nombreuse conquiert une grande partie de l’île et fait de Triocala sa capitale alors que Salvius prend le nom de Tryphon avec l’intention d’instaurer un royaume hellénistique sur le territoire qu’il contrôle. Rome, pour qui le blé sicilien est vital, ne peut plus tolérer la situation plus longtemps, aussi le Sénat envoie t-il Lucullus dans l’île à la tête de 17 000 hommes, malgré l’importante mobilisation contre les Cimbres. Ce dernier remporte de justesse une victoire contre les 40 000 esclaves révoltés, sans toutefois parvenir à reprendre Triocala. Son successeur, Caïus Servilius, ne fait pas mieux. Il faut attendre 101 av JC et la victoire contre les Cimbres pour que le consul Manius Aquilius Nepos puisse intervenir avec des troupes aguerries. Il écrase alors la révolte dans le sang tandis que les survivants préfèrent se suicider plutôt que d’offrir aux Romains le spectacle d’être dévorés par les bêtes féroces dans l’arène. Après cela, il n’y aura plus de révolte d’esclaves en Sicile.

A la suite de sa victoire contre les Cimbres, Marius jouit d’un immense prestige; il est mis sur le même plan que Romulus, le fondateur légendaire de Rome. Cela lui permet d’être élu haut la main consul pour une cinquième année d’affilée. Pour la première fois, il n’est plus uniquement un chef de guerre aux compétences incontestables, ses élections précédentes ont toujours eu lieu in abstentia, mais il se retrouve directement confronté aux vicissitudes de la vie politique romaine de l’époque avec lesquelles il n’est pas du tout à l’aise. Paradoxalement, ses plus gros ennuis lui sont causés par ses amis populares, en particulier le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le préteur Caius Servilius Glaucia. L’hégémonie de leur parti les pousse à commettre tous les excès. Le premier vise à être reconduit une fois de plus dans ses fonctions, tandis que le second se présente au consulat, aussi entreprennent-ils tout d’abord de faire voter des lois démagogiques destinées à imposer une baisse des prix du blé et à permettre aux chevaliers de siéger dans de nouveaux jurys pour affaiblir un peu plus le Sénat, mais pour plus de sûreté, ils vont jusqu’à dissuader les électeurs récalcitrants en faisant régner la terreur et à éliminer physiquement leurs concurrents. Ces troubles font craindre au Sénat que la ville ne sombre dans le chaos. Il ordonne par conséquent à Marius de les faire cesses par tous les moyens par l’intermédiaire d’un senatus consultum ultimum. Celui-ci n’ alors plus d’autre alternative que de les éliminer ou d’opérer un coup d’état qui plongerait inéluctablement le pays dans la guerre civile. Coincé, il choisit de rester dans la voie de la légalité et de se ranger aux côtés du Sénat. Saturnius et Glaucia sont tués sans autre forme de procès. Marius y perd une grande partie de ses soutiens parmi les populares et décide de se faire oublier en acceptant une ambassade en Asie, puis en se retirant à Misène.

Guerre sociale et première guerre civile

Il ne voit l’occasion de faire son retour qu’en 91 av JC, lors du déclenchement de la guerre sociale (socius signifie allié en latin). Elle éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Livius Drusus qui proposait que les peuples italiens alliés deviennent citoyens romains de plein droit. Suite à ce meurtre, la plupart des cités du centre et du sud de la péninsule font sécession avec Rome pour s’unir au sein d’une confédération italique dotée d’un Sénat et de sa propre monnaie. Elles s’échangent mutuellement des otages et lèvent une armée forte de 100 000 soldats. L’existence même de la République est à nouveau menacée. Marius s’imagine alors qu’il peut encore une fois en être la sauveur. Rome parvient à mobiliser à son tour une armée équivalente grâce à l’aide de ses provinces et de ses alliés. Marius devient l’un de dix légats chargés de la conduire, ainsi que Sylla. La première année de combat est pourtant difficile, si les confédérés venant du nord de la capitale ont pu être bloqués, ceux du sud ont quant à eux réussi à s’emparer de la Campanie méridionale où ils n’ont dans certains cas pas hésité à massacrer tous les Romains. Ce succès militaire incite les Etrusques et les Ombriens à s’agiter alors qu’ils étaient jusque là restés fidèles à Rome. Pour les dissuader de rejoindre la confédération, le Sénat décide de leur accorder la citoyenneté; ains qu’à tous les peuples restés fidèles, grâce au vote de la lex Julia. La rébellion cesse aussitôt de s’étendre. L’année suivante, 89 av JC, les Romains reprennent l’avantage, ils s’imposent tout d’abord au nord où les Marses, les Péliginiens et les Vestins finissent par capituler, puis au sud où ile reconquièrent la Campanie et remontent la vallée du Vulturne. Le Sénat vote alors la lex Papria qui offre la citoyenneté à tous les peuples italiques, mais à condition qu’ils se présentent à Rome sous 60 jours pour être enregistrés. Seuls une poignée de Samnites continue le combat; la guerre sociale est terminée. Marius n’y a pas particulièrement brillé. Bien qu’il ait remporté quelques victoires contre les Marses, il est soupçonné d’avoir trop cherché le compromis avec les insurgés pour les ramener dans le giron de Rome en préférant mener de longs sièges plutôt que de réprimer férocement l’insurrection. Il doit cela à ses origines provinciales, mais aussi à ses opinions politiques qui l’avaient amené à défendre le droit des italiens d’accéder à la citoyenneté lors de ses mandats. C’est Sylla qui a reconquis la Campanie et mis au pas les Samnites qui apparaît à présent comme l’homme fort de Rome. Il est élu consul pour l’année 88 av JC.

A ce titre, le commandement de l’armée qui doit partir combattre Mithridate VI en Orient devrait lui échoir avec la bénédiction du Sénat. Mais Marius, qui a toujours a cœur de redorer son blason, le revendique aussi et fait organiser un plébiscite de dernière minute pour qu’il lui soit accordé. Aucun des deux partis n’est prêt à laisser l’autre mener cette guerre car la gloire dont son chef serait couvert en cas de victoire n’est pas le seul enjeu, bien que le massacre des citoyens romains lors de la perte des provinces d’Asie ait provoqué l’indignation de la population et que Mithridate représente une menace d’invasion après sa conquête de la Grèce, mais elle promet aussi d’être fort lucrative, contrairement à celle contre les Cimbres ou la guerre sociale. Marius remporte le scrutin qui se déroule dans un climat de terreur entretenu par les sbires des populares. Sylla fait tout d’abord mine de se plier au verdict des urnes, mais ce n’est que pour mieux se rendre en Campanie, auprès de l’armée qu’il avait déjà rassemblée en prévision de son départ pour la Grèce. Sylla commet alors un acte sans précédent, sacrilège par excellence, car sensé avoir coûté la vie à Rémus: il marche sur Rome avec ses troupes. Marius n’a plus d’autre solution que de prendre la fuite. Une fois revenu, Sylla déclare Marius et ses amis ennemis publics; beaucoup sont tués sans toutefois que cela ne sorte du cadre légal. Il entreprend aussi de rétablir l’autorité du Sénat: il fait passer leur nombre de 300 à 600, supprime le droit des chevaliers à siéger dans les jurys, ôte la possibilité de proposer des lois aux tribuns de la plèbe ainsi que celle de se présenter à un second mandat, fait cesser les distributions gratuites de blé et attribue des terres aux 100 000 vétérans de la guerre sociale. Il rencontre pourtant une forme de résistance lorsqu’il tente de démettre de ses fonctions le proconsul Gnaeus Pompéius Strabo, père de Pompée, en attribuant son commandement à l’autre consul, Quintus Pompeius Rufus, un vague cousin du premier, mais les hommes de Strabo refusent de se plier et le tuent. Une fois ces dispositions prises et son mandat achevé, Sylla part pour la guerre contre Mithridate au début de 87 av JC, mais, devenu fort impopulaire, il a dû accepter que Lucius Cornelius Cinna, un de ses opposants, lui succède au poste de consul.

Seconde guerre civile

Cinna est le père de Cornélia Cinna, future épouse de Jules César qui lui donnera son seul enfant légitime, sa fille bien aimée, Julia. Bien qu’il ait juré fidélité à Sylla, Cinna propose de rappeler Marius qui a trouvé refuge en Afrique. Son homologue Gnaeus Octavius et le Sénat s’y opposent catégoriquement, aussi Cinna est-il destitué. Il fuit en Campanie où il n’a pas trop de mal à lever une armée parmi les vétérans italiens, assoiffés de vengeance après les atrocités de la guerre sociale, auxquels il va jusqu’à adjoindre des esclaves. Il reçoit en plus le renfort de Gnaeus Papirius Carbo, fervent marianiste, et de Quintus Sertorius, beaucoup plus réservé quant aux qualités humaines de Marius, mais frustré d’avoir été empêché d’accéder au poste de tribun de la plèbe par les optimates. Marius les rejoint bientôt avec un détachement de cavalerie maure. Ils marchent à leur tour sur Rome. La prise de la ville tourne au carnage, non seulement un grand nombre de sénateurs optimates sont-ils tués et leurs biens confisqués suite à des proscriptions édictées par Marius et Cinna, mais les troupes échappent au contrôle des nouveaux maîtres de Rome et se livrent au pillage et au meurtre de simples citoyens. Il faut alors faire appel à des mercenaires gaulois pour les maîtriser. Seul Sertorius semble avoir fait tout son possible pour éviter que la situation ne dégénère en attaquant un camp de soldats qui participaient aux exactions contre la population.

Cinna et Marius ne s’embarrassent plus du fonctionnement démocratique de la cité. Ils s’autoproclament consuls pour l’année 86 av JC, mais Marius n’exerce son septième mandat que 17 jours car il meurt à la mi-janvier à l’âge de 71 ans. Cinna reste 2 années supplémentaires à ce poste. Il s’attache principalement à préparer le retour de Sylla, mais le recrutement de troupes s’avère difficile car les violences commises à Rome dissuadent les volontaires potentiels de s’engager dans un conflit dont l’extermination de l’adversaire semble devoir être la seule issue. De son côté, Sylla fait tout ce qu’il peut pour mettre le plus rapidement un terme à la guerre contre le royaume du Pont. Il commence par reprendre Athènes, suite à un long siège, puis remporte deux brillantes victoires à Chéronée, en Macédoine, puis à Orchomène, en Béotie, alors que ses troupes sont en très nette infériorité numérique. Cela lui permet d’imposer la paix à Mithridate en 85 av JC, sans que ce dernier ne soit toutefois mis à genoux. Même s’il doit restituer la province d’Asie, se retirer de tous les royaumes qu’il occupe, livrer sa flotte et, ce qui est essentiel pour que Sylla puisse mener une guerre en Italie, s’acquitter de 2 000 talents d’argent (soit une cinquantaine de tonnes, 1 talent = 25,86 kg) pour le préjudice subit, le traité de Dardanos n’est cependant pas si défavorable au roi du Pont qui conserve son territoire intact ainsi que son trône, mais aussi une armée encore très puissante. Deux autres guerres seront nécessaires pour le vaincre définitivement, la seconde permettra à Lucullus d’amasser une immense fortune.

Sylla débarque donc à Brindisium au printemps de 83 av JC avec une troupe de 40 000 hommes. Il trouve sur place le renfort de ceux de Pompée qui s’autoproclame général à seulement 23 ans et lève à ses frais trois légions parmi les vétérans qui ont combattu sous les ordres de son défunt père lors de la guerre sociale et voit Quintus Caecilius Metellus Pius et Marcus Licinius Crassus revenir d’Afrique où il s’étaient réfugiés, victimes des proscriptions de Marius et Cinna. Face à ces hommes, Sertorius préfère partir pour l’Espagne car il ne croit pas que les populares soient en mesure de remporter la victoire avec les piètres généraux qui sont à leur tête; l’incompétence de Carbo, Scipion l’Asiatique et de Norbanus leur a d’entrée de jeu valu une défaite et Cinna finit même par se faire tuer par ses propres soldats qui ne supportent plus la brutalité avec laquelle ils sont traités. Dans ces conditions, les combats, très sanglants, durent moins de deux ans. La reconquête de l’Italie s’achève le 2 novembre 82 av JC, avec la chute de Rome suite à la bataille de la Porte Colline. Caïus Marius le jeune, fils adoptif de Caïus Marius et consul de l’année, fuit à Préneste où il ne tarde pas à être acculé au suicide. Sylla est nommé dictateur en décembre et ouvre la voie qui mènera inéluctablement à l’Empire en prenant le cognomen de Felix, le bienheureux, chéri des dieux, comme il prétend être protégé de Vénus. Il rétablit la toute puissance du Sénat et prononce à son tour de nombreuses proscriptions, dont Jules César est entre autres victime, car il refuse de répudier la femme qu’il a épousé en 84 av JC, Cornélia Cinna, comme Sylla le lui a ordonné. La spoliation des biens des populares permet à Crassus de devenir l’homme le plus riche de Rome. Conformément à la loi, Sylla abdique sa dictature en juin 81 av JC et se présente au consulat pour l’année suivante. Il est élu haut la main. Il mourra en 78 av JC alors qu’il s’est retiré à Cumes.

Il reste malgré tout quelques partisans de Marius en Sicile et en Afrique. Le jeune Pompée est chargé de les éliminer. Il s’acquitte si bien de la tâche qu’il est tout d’abord acclamé imperator par ses hommes, puis qu’à son retour, Sylla alors consul, lui donne le cognomen de Magnus, le Grand, en plus de lui accorder le triomphe. Cela lui attire cependant une forte inimitié de la part de Crassus, qui n’a quant à lui obtenu qu’une ovation alors qu’il estime que son action décisive à la bataille de la Porte Colline aurait dû lui valoir autant d’honneurs qu’à celui qu’il verra désormais comme un rival.

Sertorius et Spartacus

Des forces populares, seul Sertorius installé en Hispanie résiste encore. Le commandement de l’armée envoyée pour l’en déloger échoit une nouvelle fois à Pompée. En 77 av JC, il y rejoint Métellus Pius. Dans un premier temps, les légats de Sylla ont réussi à chasser Sertorius jusqu’en Afrique, plus précisément en Maurétanie. Il y trouve le roi chassé de son trône par Pompée pour l’aide qu’il a fourni à Marius auquel il s’associe. Il défait et tue alors Paccianus qui a été spécialement dépêché contre lui, puis il incorpore les légionnaires vaincus à ses troupes, ce qui lui permet de prendre Tanger. Il remet son hôte au pouvoir sans pour autant exiger des sommes exorbitantes pour son aide; il se contente de la rétribution qui lui est offerte. Cette attitude encourage les Lusitaniens (Portugais) qui souffrent beaucoup de l’occupation romaine à faire appel à ses services. Métellus Pius est chargé de l’empêcher de faire son retour sur le continent européen. Sertorius parvient néanmoins à effectuer la traversée grâce aux pirates ciliciens, puis à débarquer. Il adopte dans un premier temps une tactique de guérilla qui le rend insaisissable, gagne la confiance des tribus locales, qu’il n’hésite pas à secourir lorsqu’elles sont menacées, avant de remporter la victoire sur Métellus à la bataille de Lacobriga. Il bénéficie lui aussi d’une aura divine, car il prétend recevoir les conseils de Diane par l’intermédiaire d’une biche blanche apprivoisée qui le suit partout qu’il a reçu en cadeau.

Après cela, plus rien ne l’arrête. Il repousse les légions de Rome jusqu’à l’Ebre, au nord de la péninsule. Il se distingue alors par la manière qu’il a d’administrer les territoires qu’il contrôle. Il ne s’approprie pas toute la nourriture et préfère loger ses hommes dans l’inconfort des tentes plutôt que d’imposer leur présence dans les maisons des habitants, ne rend donc pas la présence de son armée insupportable pour la population, il ne l’écrase pas plus sous le poids des impôts qu’il réclame, il met au contraire en place un Sénat de 300 membres où siègent essentiellement des Romains, mais aussi les membres les plus influents des tribus ibères; et pour leurs enfants, il crée une école à Osca où les élèves reçoivent une éducation à la romaine plutôt que de les prendre en otage. En résumé, il fait exactement l’inverse de ce qui poussera les Gaulois à se révolter contre Jules César lors de la guerre des Gaules. Il réussit ainsi à fédérer les peuples de la péninsule, ce qui fait qu’il est aujourd’hui reconnu comme l’un des pères fondateurs de la nation portugaise.

Pompée a été nommé pour que cet exemple d’administration des territoires ne risque pas de faire tache d’huile. Mais avant de se rendre en Hispanie, il est chargé de mettre fin à la rébellion qui a éclaté en Etrurie après que Marcus Aemilius Lepidus ait été déclaré ennemi public à cause de l’opposition du Sénat à sa loi qui proposait de restituer à leurs propriétaires les terres données aux vétérans de Sylla. Pompée s’impose sans grandes difficultés, mais il pousse par la même occasion 20 000 des vaincus à rejoindre Sertorius. Et ce ne sont pas les seuls, Marcus Perperna Veiento qui a quant à lui été chassé de Sicile unit aussi ses forces avec celles du général des populares. Dans ces conditions, aucun des deux partis ne progresse pendant deux ans malgré quelques victoires de part et d’autre. Devant ce blocage, Pompée menace de rentrer en Italie si des moyens supplémentaires ne lui sont pas accordés dans les plus brefs délais. Lucius Licinius Lucullus ne se fait pas longtemps prier pour les lui donner car dans le cas contraire, il craint devoir lui céder la fortune qui promise avec le commandement de l’armée qui se prépare une nouvelle fois à affronter Mithridate VI; ce dernier ayant profité de ce que les légions soient occupées ailleurs pour reprendre l’offensive en Asie. Sertorius et le roi du Pont ne tardent d’ailleurs pas à signer un traité d’alliance qui stipule qu’en échange d’une partie des troupes combattant en Espagne, Mithridate s’engageait à fournir 40 navires ainsi que 3 000 talents d’argent et pourrait revendiquer la souveraineté sur la Cappadoce et la Bithynie, mais en aucun cas sur la province romaine d’Asie.

Si l’argent que Métellus et Pompée reçoivent ne leur donne pas la victoire militaire, il leur permet cependant de semer la discorde entre les généraux ennemis. Pour ce faire, Métellus met à prix la tête de Sertorius. Il promet 100 talents d’argent et deux mille plèthres de terre au Romain qui le tuera. Cela éveille particulièrement la convoitise de Perperna dont le principal souci devient alors de s’enrichir, mais la crainte d’être tué par la garde espagnole de son chef le dissuade de passer à l’acte. Il se met à écraser les populations dont il a la charge sous les impôts et à les maltraiter quand elle rechignent à s’en acquitter. Plusieurs cités se soulèvent alors contre lui, ce qui permet à Métellus et Pompée de regagner du terrain. Sertorius ne comprend pas vraiment les raisons de ces soulèvement. Il s’estime trahi par les Ibères et prend une décision irréparable: il fait exécuter une partie des enfants de l’école d’Osca et vend les autres comme esclaves. Dès lors, son sort est scellé. Affaibli par la perte du soutien des locaux, il recule de plus en plus, jusqu’à ce qu’en 72 av JC, Perperna finisse par le tuer dans l’espoir que ce service lui vaudra la reconnaissance de ses ennemis. Il leur livre pourtant une dernière bataille. Il la perd, mais il espère toujours encore entrer dans les bonnes grâces de Pompée lorsqu’il lui donne la correspondance de Sertorius qui contient tous les noms de ses alliés à Rome. Mais Pompée n’est pas encore prêt à déclencher une nouvelle guerre civile, il brûle les lettres sans les lire et fait périr Perperna pour qu’il emporte dans la tombe ses embarrassants secrets.

Cela n’empêche pas le peuple romain de craindre que le général qui a définitivement mis un terme à la menace populares ne soit tenté de s’imposer au pouvoir par la force à son retour. Le Sénat compte l’en empêcher grâce à une habile manœuvre politique. L’Italie est en effet en proie aux troubles provoqués par la révolte des esclaves qui dure à ce moment depuis deux ans. Elle a commencé avec l’évasion de 70 gladiateurs seulement, mais s’est ensuite développée jusqu’à regrouper plus de cent mille personnes. Spartacus n’imaginait certainement pas qu’il se retrouverait à la tête d’une armée capable de faire trembler la République lorsqu’il s’est enfui de Capoue avec ses quelques compagnons d’infortune, les autorités romaines non plus. La troisième guerre servile qui débute à l’été de 73 av JC n’a tout d’abord qu’une dimension locale qui ne concerne que la milice de Capoue, mais, contrairement à l’habitude, la petite troupe de fugitifs ne s’est pas dispersée pour que chacun tente sa chance de son côté et elle est de plus tombée sur une cargaison d’armes destinées à une école de gladiateurs concurrente. Les miliciens sont par conséquent balayés par ces hommes habitués au combat. Ils traversent alors la Campanie où ils sont rejoints par d’autres esclaves fugitifs, mais aussi par quelques hommes libres, employés dans les latifundia. Ce groupe trouve refuge sur les pentes du Vésuve. A présent trop nombreux pour se contenter de voler un peu de nourriture, ils se mettent à attaquer de riches exploitations où ils trouvent de grandes quantités de blé ou de bétail, ainsi que de nouveaux compagnons qu’ils ne manquent pas de libérer au passage. Spartacus veille scrupuleusement à ce que le butin soit équitablement réparti.

La garde régionale na parvient pas plus que la milice à les arrêter; sa défaite fournit au contraire de nouvelles armes aux rebelles. L’affaire remonte alors au Sénat qui charge le préteur Gaïus Claudius Glaber de recruter 3 000 volontaires inexpérimentés pour faire cesser ce trouble à l’ordre public. Il ne prend cependant pas cette bande de va-nu-pieds très au sérieux. Aussi, une fois parvenu à l’entrée de l’unique sentier qui mène au camp des esclaves, néglige t-il d’installer ses troupes à l’abri d’un camp fortifié comme le veut la règle. Il pense qu’ainsi isolés, la faim et la soif viendront vite à bout des rebelles qui n’auront plus d’autre choix que de se rendre. Spartacus ne s’avoue pas pour autant vaincu; il échafaude au contraire un audacieux plan pour surprendre l’adversaire. Il fait tresser des cordes et construire des échelles qui permettent à ses hommes de descendre discrètement la pente la plus abrupte du volcan à la nuit tombée, puis de prendre à revers les Romains qui se font massacrer avant d’avoir réalisé ce qui leur arrive. Avec cette victoire, esclaves en fuite, bergers livrés à eux-mêmes pour subsister et paysans pauvres écrasés par la concurrence des latifundia arrivent par milliers. Le Vésuve ne peut plus les accueillir; surtout que l’hiver approche. Les révoltés se déplacent donc vers le sud où ils rencontrent et défont les troupes de Publius Varinus, nommé en remplacement de Glaber. Ce succès amène toujours plus de déshérités à se joindre à cette troupe hétéroclite. Les razzias sur les latifundia se poursuivent, mais à présent, l’armée des esclaves attaque aussi des villes telles que Nola, Nuceria, Metapontum ou Thurii où Spartacus choisit de s’établir pour passer l’hiver.

Selon la légende relayée par Arthur Koestler, il aurait alors tenté de bâtir une cité idéale, inspirée par les idées d’un Juif, à mi-chemin entre idéologie communiste et foi chrétienne, où tout le monde aurait été traité à égalité sans distinction du milieu de naissance ou d’origine ethnique. Il me semble plutôt que le mouvement n’était absolument pas guidé par quelque grande idée philosophique que ce soit, mais que son seul objectif ait été de retrouver la liberté pour ceux qui la voulaient, sans être pour autant abolitionniste, et qu’il se comportait plus vraisemblablement à la manière des pirates du XVII-XVIII ème siècle qui répartissaient équitablement le butin entre les membres de l’équipage et élisaient leur capitaine en fonction de la manière dont il traitait ses hommes et de sa capacité à choisir des cibles richement dotées, sans pour autant être trop lourdement armées (le parti des pirates qui émerge en Allemagne semble s’inspirer de ce mode de fonctionnement). Malgré ces apparences démocratiques, cela n’empêchait pas les pirates de devoir porter en permanence toute leur fortune sur eux pour éviter de se la faire voler, ceux qui semaient la discorde d’être exclus du groupe et ceux qui se rebellaient contre l’autorité d’être sévèrement punis. Bien qu’imparfait, ce système reste néanmoins un précurseur de celui que nous connaissons aujourd’hui.

Toujours est-il que les esclaves mettent cette période à profit pour forger les armes garantes de leur liberté, mais aussi pour faire du commerce avec les pirates ciliciens (qui eux devaient avoir une organisation plus hiérarchisée proche de celle des Vikings, autres précurseurs de la démocratie moderne) et entrer en contact avec Sertorius. Se pose alors le problème de la suite à donner au mouvement. Il semble que la réponse à ce questionnement ait donné naissance à deux courants distincts. Le premier, mené par Crixus, représente l’option des Gaulois, ou plus généralement des Celtes, qui sont partisans de s’établir sur le territoire italien, plus précisément en Apulie (les Pouilles). Le second, mené par Spartacus, au nom des Thraces, et plus généralement des peuples qui ont adopté le modèle grec depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, préfère tenter de quitter la péninsule, surtout qu’il se trouvent de toutes parts acculés à la mer dans le bas de la botte. Ces derniers sont les plus nombreux, a peu près 70 000 sur 100 000. Au printemps, ils prennent donc la route du nord en longeant la côte est et laissent les autres sur place.

A Rome, suite à la défaite des deux armées prétoriennes, le Sénat a enfin commencé a prendre la menace des esclaves au sérieux et chargé les deux consuls, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, de mettre un terme à la rébellion. L’armée de Lentulus se rend au nord, dans le Picenum, pour barrer la route à Spartacus, tandis que celle de Gellius se dirige au sud, vers l’Apulie. C’est elle qui livre bataille la première contre Crixus, aux environs du Mont Garganus. La légion extermine l’adversaire sans pitié; Crixus est lui aussi tué. Elle repart aussitôt vers le nord pour prendre Spartacus en étau. Celui-ci ne tarde pas à rencontrer Lentulus, mais cette fois-ci, ce sont les esclaves qui remportent la bataille et mettent les légions en déroute. L’armée servile fait alors volte face et revient sur ses pas pour affronter Gellius qu’elle bat à son tour. Les deux consuls vaincus sont relevés de leur commandement et rentrent à Rome, tandis que Spartacus reprend son chemin vers la Gaule Cisalpine après avoir tué tous les prisonniers, brûlé tous les bagages inutiles et abattu les bêtes de somme pour qu’il puisse se déplacer plus rapidement, suivant le précepte qui avait permis à Alexandre le Grand de conquérir la plus grande partie du monde connu. Une fois arrivé près de Mutina (Modène), il remporte une nouvelle victoire contre Caïus Cassius Longinus Varus, proconsul de Gaule Cisalpine.

A ce moment, il prend une décision stupéfiante. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule, à l’ouest, ou l’Illyrie, à l’est, dont les voies lui sont à présent ouvertes, il traverse les Apennins et paraît vouloir marcher directement sur Rome. Quelle mouche a bien pu le piquer pour qu’il renonce subitement à quitter l’Italie? Ni Plutarque, ni Appien ne répondent à cette question. Je me permet donc d’émettre une hypothèse personnelle: il avait pour objectif de venir au secours de Sertorius en Hispanie, mais il vient d’apprendre sa mort et la victoire de Métellus et Pompée. On peut en effet imaginer qu’une alliance avec Sertorius aurait été la meilleure solution pour son avenir et celui de sa troupe. Le contrat entre les deux hommes aurait pu confier à Spartacus la mission de traverser la Gaule Transalpine, puis les Pyrénées pour venir se placer dans le dos des armées de Métellus et Pompée, non pas forcément pour les affronter, mais avant tout pour couper leurs lignes de ravitaillement, ce qui lui aurait par la même occasion permis de nourrir ses gens en évitant le pillage des paysans. En échange de cette aide militaire, Sertorius aurait pu lui promettre d’accorder la citoyenneté à toute son armée ainsi qu’un bout de terre à chacun, comme pour n’importe quel vétéran. Cette option n’étant plus possible, Spartacus n’a plus vraiment d’autre choix que de rester en Italie, car s’il en était sorti, nul doute que les peuples qu’il aurait rencontré auraient avant tout vu sa troupe de 120 000 personnes comme une nuée de sauterelles affamées qu’il faut arrêter plutôt que comme des amis, et à supposer qu’elles aient été accueillies par des tribus étrangères, encore aurait-il fallu qu’elles soient prêtes à faire la guerre à Rome qui aurait inévitablement interprété cette hospitalité comme un casus belli.

Lorsqu’il fait demi-tour, Spartacus ne pense certainement pas qu’il parviendra à prendre la capitale d’assaut, il doit plutôt espérer que son approche poussera les très nombreux esclaves de la ville à se soulever ou peut être même que les populares encourageront les foules de citoyens pauvres qui hantent ses rues à déclencher l’insurrection. Mais rien de tel ne se passe. Il continue donc son chemin pour revenir à son point de départ. L’hiver se passe tandis qu’à Rome les volontaires ne se bousculent pas pour mener une guerre qui leur amènerait au mieux une victoire sans gloire, et au pire, l’humiliation d’avoir été défaits par une bande de peigne culs. Seul Marcus Licinius Crassus est sur les rangs. Six nouvelles légions lui sont octroyées pour mener à bien la tâche, en plus des deux légions consulaires. Au début de l’année 71 av JC, Spartacus se résout à reprendre la route du nord pour quitter définitivement la péninsule. Crassus adopte la même tactique que ses prédécesseurs, attend les esclaves rebelles dans le Picénum, et à leur approche, il envoie Mummius avec deux légions pour les prendre à revers, avec l’ordre formel de n’engager le combat sous aucun prétexte. Mais son lieutenant désobéit et est mis en déroute. Pour punir ces hommes qui, selon lui, ont manqué d’ardeur au combat, Crassus remet en vigueur une ancienne punition: la décimation. Elle consiste à exécuter un soldat sur dix pris au hasard dans les rangs alors que toute l’armée est assemblée. On ne sait pas si ce châtiment cruel n’a concerné qu’une seule cohorte ou l’armée en son entier, mais toujours est-il que cela faisait comprendre aux légionnaires qu’ils avaient plus à craindre de leur chef que de l’ennemi. Le résultat ne se fait pas attendre, l’armée servile est contrainte de reculer, toujours plus au sud. Le revers momentané a pourtant suffi à faire douter le Sénat des capacités militaires de Crassus, il décide donc de lui adjoindre le renfort de Lucullus, propréteur de Macédoine et frère de celui chargé de la guerre contre Mithridate, mais aussi celui de Pompée qui, sur le chemin du retour d’Espagne, reçoit l’ordre d’aller dans le sud, sans s’arrêter à Rome. Crassus n’a plus qu’une hâte: mater le révolte avant l’arrivée du rival qu’il hait de tout son cœur. Ce stratagème permet aux sénateurs de faire en sorte que les monstres ambitieux qu’ils ont créés en leur confiant de puissantes armées se neutralisent mutuellement comme aucun d’eux ne pourra revendiquer l’exclusivité du sauvetage de la République auprès du peuple à qui il suffira de rappeler les mérites de l’autre (ou des autres, si on considère que le Lucullus en campagne en Asie ne manquerait pas d’intervenir au cas où son frère venait à être menacé par Crassus ou Pompée. Cette équation est une forme de prélude au triumvirat qui se mettra en place 10 ans plus tard).

Une fois acculé à la mer, Spartacus abat sa dernière carte: acheter son passage en Sicile au pirates ciliciens. Le contrat est passé, mais le richissime propréteur Caïus Licinius Verres de Sicile, qui a bâti sa fortune grâce aux impôts illégaux qu’il lève, au pillage des œuvres d’art et aux malversations en tous genres, leur fait une meilleure offre. L’armée servile se retrouve par conséquent coincée dans le Rhégium, à la pointe de la botte italienne que Crassus à pris soin de verrouiller par un fossé et un mur s’étirant d’un côté à l’autre de l’isthme. Spartacus tente alors de négocier les termes d’une paix honorable avec le général romain, mais il se heurte à son refus. La situation désespérée et la faim aidant, l’entente entre les esclaves devient plus précaire, aussi un groupe de plusieurs milliers d’entre eux entreprend-il de forcer le blocus. Il y parvient, mais il est aussitôt poursuivi par Crassus qui les rattrape au bord d’un lac de Lucanie. Seule l’arrivée de Spartacus et du reste de l’armée qui suivait de près évite un massacre. Le chef des esclaves prend encore une fois la fuite, mais beaucoup de ses hommes sont las de cette stratégie, aussi de plus en plus de groupes se détachent de la colonne principale pour venir au contact des légions à leur poursuite. Cela donne lieu à des victoires de part et d’autre, ce qui oblige finalement Spartacus à céder à la pression de ses soldats et à livrer bataille à Crassus. L’ancien gladiateur meurt les armes à la main avec presque tous ses compagnons. Les 6 000 prisonniers qui restent finissent pendus par Crassus le long de la voie Appienne, tandis que 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont tués par les légions de Pompée qui revendique immédiatement la paternité de la victoire définitive. Il obtient le triomphe pour la deuxième fois, tandis que Crassus, qui refuse de licencier son armée avant que son rival en ait fait autant, n’est gratifié que de l’ovation. Ils parviennent néanmoins par trouver un terrain d’entente qui les conduit tous deux au consulat de l’année 70 av JC. Comme leur est élection est illégale en regard des critères édictés par Sylla, ils tombent d’accord pour abroger ses lois, mais après cela, ils ne font plus que se quereller.

Conjuration de Catilina et triumvirat

La conjuration de Catilina est une nouvelle crise majeure qui menace les institutions de la République romaine. Elle se déroule en 63 av JC, alors que Pompée est absent de Rome car il a été chargé de remplacer Lucullus (qui s’est totalement retiré de la vie publique à son retour pour jouir de la fortune qu’il a amassé) dans la guerre de Mithridate après avoir très efficacement éliminé la piraterie qui perturbait fortement le commerce en Méditerranée en 67 av JC. Crassus et son protégé, Jules César, sont soupçonnés d’y avoir pris part en sous-main, sans toutefois que la preuve formelle en ait été apportée.

Cette époque est marquée par de nombreux scandales qui touchent directement les plus hautes autorités de l’état accusées de détournement de fonds, d’extorsion ou encore d’avoir acheté les élections. Dans ce contexte de défiance, Catilina a échoué par trois fois à l’élection au consulat. Il pense que le temps de s’imposer par la force est venu et cherche des alliés pour le soutenir. Il prévoit de faire assassiner plusieurs personnalités influentes, d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion, puis d’intervenir avec des troupes recrutées en Etrurie parmi les vétérans de Sylla pour rétablir l’ordre et imposer sa dictature. Il approche même des Gaulois, des Allobroges venus à Rome pour se plaindre du traitement qu’ils reçoivent chez eux. Seulement, le secret est mal gardé, il parvient aux oreilles de Cicéron, directement menacé d’assassinat, qui le dénonce au Sénat dans ces célèbres catilinaires. Par conséquent, les consuls se voient confier les pleins pouvoirs par l’intermédiaire d’un senatus consultum utimum qui leur permet d’éliminer tous ceux qui auraient pris part au complot contre la République. Les Allobroges, qui ont hésité sur le parti à prendre avant d’opter pour la légalité, sont les principaux informateurs des autorités en place. Cinq conspirateurs sont exécutés, tandis que Catilina réussit à rejoindre ses troupes en Etrurie. Il meurt avec ses hommes dans la bataille qui s’engage peu après.

Même si Crassus et Jules César n’étaient vraisemblablement pas impliqués dans la conjuration, ils savent maintenant que la force n’est pas le bon moyen pour accéder au pouvoir. Le retour de Pompée en 61 av JC leur donne l’occasion d’en trouver un autre. Bien qu’il ait cette fois-ci licencier son armée dès son arrivée, le Sénat craint toujours qu’un homme aussi riche et populaire que lui ne soit tenté de faire main basse sur le pouvoir. Aussi son triomphe de orbi universo (sur le monde entier, comme il a été victorieux sur tous les continents) est retardé de six mois, et un peu plus tard, la demande qu’il fait pour que les avantages qu’il a promis aux cités d’orient soient confirmés et celle que des terres soient attribuées à ses vétérans lui sont refusées. Jules César, quant à lui se prononce pour. Il parvient ensuite à le réconcilier avec Crassus. Les trois hommes passent alors un pacte de non agression mutuelle d’une durée de 5 ans, secret car illégal, qui a pour but de porter César au consulat pour l’année 59 av JC, puis de lui octroyer le proconsulat sur l’Illyrie ainsi que sur les Gaules Cisalpine et Transalpine pour 5 années au lieu d’une. Pour sceller définitivement le contrat, César donne sa fille, Julia, en mariage à Pompée.

Le plan se déroule comme prévu. Une fois élu, Bibulus, l’autre consul, et Caton tentent de s’opposer au programme inspiré par les populares que César met en place, mais ils sont chassés du forum et Bibulus se retire chez lui jusqu’à la fin de son mandat, sans que cela ne soulève de contestations chez les optimates aux ordres de Pompée. Jules César exerce donc seul le pouvoir et satisfait les demandes de Pompée. En échange, il obtient son soutien pour l’attribution d’un proconsulat exceptionnel et part faire la guerre en Gaule se sachant protégé à Rome. L’alliance est renouvelée en 56 av JC. Cette fois, ce sont Crassus et Pompée qui devront prendre le consulat l’année suivante, à l’issue duquel le premier obtiendra le proconsulat en Syrie et le second en Hispanie et en Afrique; César verra le sien prolongé de 5 années supplémentaires. Tout marche comme sur des roulettes pour les trois hommes. En 54 av JC, Crassus part pour la Syrie avec l’intention d’enfin se couvrir de gloire en faisant la guerre aux Parthes, tandis que Pompée obtient l’autorisation de rester à Rome pour en garder le contrôle. C’est alors qu’apparaît la première ombre au tableau: Julia meurt en couches ainsi que le bébé et Pompée refuse d’épouser Octavie, petite nièce de César. Les liens du sang entre les deux hommes sont donc rompus. Le triumvirat vole en éclats l’année suivante lorsque Crassus et son fils, Publius qui s’est illustré en Gaule sous les ordres de César, sont tués par les Parthes à la bataille de Carrhes. Pompée épouse alors Cornélia Métella, veuve de Publius Crassus. Désormais, c’est chacun pour soi.

L’escalade

Les hostilités commencent en janvier 52 av JC avec l’assassinat de Clodius Pulcher, l’homme qui tenait Rome d’une main de fer avec ses sbires pour le compte de César. Les troubles se répandent dans la ville qui menace de sombrer dans l’anarchie. Pompée en est directement responsable, il n’intervient pas pour ramener le calme, au contraire, il a lui-même commandité le meurtre et attend que la situation dégénère pour apparaître comme le seul en mesure de sauver la République. L’un des tribuns de la plèbe propose qu’il soit nommé dictateur, mais Caton s’y oppose fermement. Les consuls ne parvenant pas à rétablir l’ordre, Bibulus suggère alors que Pompée les remplace, seul. Contre toute attente, Caton abonde en son sens. Cette mesure, doublement illégale, comme la loi exige non seulement deux hommes à la magistrature suprême, mais aussi un délai de dix ans entre deux mandats, permet de ramener le calme et à Pompée de s’attaquer à ceux qu’il désigne comme les fauteurs de trouble, à savoir ceux accusés d’avoir acheté leur charge, tous bien évidemment soutiens de César alors que cette pratique concernait n’importe quel élu de l’époque. Une fois ces mesures d’urgence adoptées, Pompée fait mine de montrer son attachement à la loi en nommant un second consul, mais ce n’est autre que son propre beau-père, Metellus Scipion.

Face à toutes ces irrégularités, César choisit d’incarner la voie légale et d’attendre scrupuleusement que le délai de dix ans soit écoulé pour se représenter au consulat. Il ne reste cependant pas inactif, fin 52 av JC, il publie le dernier tome de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » pour faire étalage du génie militaire qui lui a permis de remporter la victoire et d’agrandir le territoire de la République, puis en -51, il annonce qu’il va faire bâtir un nouveau forum ainsi qu’un temple dédié à la Vénus Génitrix, dont il prétend descendre, avec le butin, tout cela pour s’assurer du soutien de la plèbe; et sur le plan politique, en -50, il solde les dettes du tribun Curion et finance la restauration de la basilique Aemilia à laquelle le consul Lucius Aemilius Paullus s’était engagé. Pour finir, il fait élire son fidèle lieutenant Marc Antoine tribun de la plèbe pour -49, bien qu’il échoue à placer Servius Sulpicius Galba au consulat.

Le Sénat s’efforce dès lors d’affaiblir sa puissance militaire. Il lui demande tout d’abord de fournir une légion pour préparer la guerre contre les Parthes et fait de même avec Pompée qui choisit naturellement de donner une de celles qu’il a prêté à César au temps du triumvirat. Les officiers de cette légion, dont les hommes se sont pourtant vus attribuer une prime de 250 drachmes avant leur départ, poussent alors Pompée à sous estimer la puissance de son rival en lui laissant croire que les soldats de César en sont venus à haïr leur chef et qu’il ne le suivront pas au cas ou il viendrait à marcher sur Rome. Le Sénat s’enhardit en disant qu’il n’acceptera la candidature de César au consulat qu’à condition qu’il licencie préalablement ses légions. Marc Antoine y met son véto. Curion fait une contre proposition, César consentira a licencier son armée, si Pompée en fait de même avec ses troupes d’Espagne et d’Afrique. Cette fois-ci, ce sont les consuls qui s’y opposent. César tente alors une ultime conciliation: en l’échange de l’acceptation de sa candidature en son absence de Rome, il ne gardera que deux légions et abandonnera ses proconsulats sur les Gaules Transalpine et Chevelue pour ne garder que ceux sur la Gaule Cisalpine et l’Illyrie. Caton s’indigne du fait qu’un simple citoyen puisse avoir l’outrecuidance de dicter ses conditions à la République et le consul Lentulus fait expulser du Sénat les rapporteurs de la proposition, les tribuns de la plèbe, Curion et Marc Antoine, avant de déclarer César ennemi du peuple.

Après s’être montré obéissant et avoir vu toutes les demandes raisonnables qu’il faisait rejetées par le parti des optimates, cet outrage aux représentants du peuple est le dernier argument qui manquait à César pour franchir le pas de l’illégalité. En janvier 49 av JC, il traverse le Rubicon, qui sépare la Gaule Cisalpine du territoire de Rome, avec une légion et résume son devoir de vaincre ou de périr par un « Aléa jacta est » devenu légendaire.