Archive

Posts Tagged ‘guerre des Gaules’

Les derniers combats de la Guerre des Gaules

Après sa victoire à Alésia, César espère certainement avoir mis un terme aux révoltes en Gaule, tout du moins veut-il le laisser croire aux citoyens romains, sinon pourquoi aurait-il subitement arrêté la rédaction de ses « Commentaires sur la guerre des Gaules » avec cet épisode alors qu’il s’est empressé de publier ce septième livre quelques mois seulement après la fin du siège? Il doit pourtant bien se douter qu’avoir épargné les Arvernes et les Eduens alors qu’il a réduit en esclavage tous les guerriers des autres tribus qui ont participé à la coalition gauloise ne laissera pas certaines d’entre elles sans réaction.

A commencer par les Bituriges dont une vingtaine de villes ont été incendiées en raison de la politique de la terre brûlée voulue par Vercingétorix. Cette double punition ne peut que leur laisser la désagréable impression d’avoir été les dindons de la farce. Aussi la présence sur leurs terres de la treizième légion de Titus Sextius ne les empêche pas de se préparer une nouvelle fois à la guerre. César décide d’étouffer la révolte dans l’œuf en intervenant en plein hiver. Il quitte Bibracte avec la onzième légion pour rejoindre Titus Sextius, puis il prend les Bituriges par surprise avec sa cavalerie avant que l’armée ennemie n’ait pu se réunir et que les guerriers sont encore dispersés dans leurs villages. Les troupes ont cependant l’ordre de s’abstenir de ravager le pays, signe que le proconsul est plus enclin à négocier qu’à les anéantir. Des milliers de Gaulois sont faits prisonniers, et ceux qui parviennent à s’échapper sont poursuivis jusque dans les tribus voisines où ils ont trouvé refuge, ce qui pousse ces dernières à courber l’échine devant la puissance romaine plutôt qu’à s’y opposer. Un mois est tout de même nécessaire pour que César obtienne la soumission des Bituriges ainsi que de se faire livrer des otages, ce qui laisse à supposer que les négociations ne sont pas restées cantonnées au strict domaine militaire, mais qu’elles ont également porté sur des accords commerciaux, comme l’obtention des mêmes avantages que les Eduens ou les Arvernes. Autrement dit, César a très bien pu acheter la paix. Cela expliquerait peut être la réaction des Carnutes.

En effet, moins de trois semaines après son retour à Bibracte, les Bituriges viennent se plaindre auprès du proconsul de ce que leurs voisins Carnutes leur ont déclaré la guerre. Les causes du différend entre les deux tribus ne sont pas connues, mais on peut envisager que les Carnutes se sont considérés comme trahis par la signature d’un traité de paix séparé de leur allié biturige. Ce durcissement de la politique d’alliance gauloise pourrait avoir pour origine la manière dont s’est achevé le siège d’Alésia. Là-bas, les 240 000 hommes venus au secours de Vercingétorix étaient divisés en trois groupes placés sous le commandement des Arvernes pour l’un, des Eduens pour le second et des Belges pour le dernier. Après deux tentatives d’assaut de toute l’armée contre les fortifications de la plaine, les Gaulois avaient changé de tactique en détachant le contingent dirigé par les Arvernes pour une attaque sur les hauteurs d’une colline qui constituait le point faible du dispositif romain. A l’heure dite, la cavalerie s’était déployée dans la plaine et le reste de l’infanterie rangée en ordre de bataille devant la camp. Seule l’intervention de Titus Labiénus avait alors permis aux Romains de résister à l’assaut arverne, puis l’arrivée de César et l’aide de la cavalerie qui avait contourné l’assaillant par l’extérieur pour le prendre à revers leur avait finalement donné la victoire. Si le proconsul mentionne également une attaque de Vercingétorix et des assiégés, elle aussi repoussée, il ne parle pas de ce qui se passe dans la plaine, mais toujours est-il que lorsque le gros de l’armée gauloise apprend l’échec de l’expédition arverne, les guerriers quittent aussitôt le camp pour rentrer chez eux. Ce départ précipité témoigne de la fragilité de l’unité gauloise, le ressentiment des uns envers les autres a dû être encore accentué par la réduction en esclavage des participants à la coalition, à l’exception des Eduens et des Arvernes qui n’ont eux eu qu’à livrer des otages. Il ne serait dès lors pas très étonnant que tout nouvel accord d’alliance ait stipulé qu’aucune partie ne puisse négocier séparément avec les Romains sans être immédiatement considérée comme ennemie par l’autre. La déclaration de guerre des Carnutes à leurs voisins Bituriges serait alors logique; mais ce n’est pas la seule hypothèse plausible.

Il se pourrait tout aussi bien que les Carnutes n’aient pas montré autant de signes d’agressivité que cela, mais que César se soit emparé du premier incident de frontière venu pour les attaquer, une technique usée jusqu’à la corde tant elle a été employée au cours de l’Histoire. Il pense désormais à son retour à Rome où il a perdu beaucoup d’influence depuis la mort de Marcus Crassus en 53 av JC. Ce dernier occupait en effet la position d’arbitre du triumvirat en garantissant l’équilibre entre Pompée, soutenu par les optimates, parti des aristocrates, et César, quant à lui soutenu par le parti de la plèbe, les populares. Mais depuis sa disparition, les optimates règnent sans partage. Pompée a tout d’abord épousé Cornélia, fille de Métellus Scipion et veuve de Publius Crassus, le fils de Marcus, qui a lui aussi péri à la bataille de Carrhes. Puis il a été nommé sole consul pour mettre fin aux troubles qui ont éclaté après l’assassinat de l’émissaire de César, Clodius Pulcher, ce qui lui a permis d’éliminer bon nombre de ses adversaires sous le prétexte qu’ils avaient corrompu les électeurs pour obtenir leur charge, et lorsqu’il s’est décidé à prendre un collègue consul pour montrer son respect de la loi et éviter d’être taxé de tyran, il n’a nommé nul autre que son beau-père.

César ses retrouve donc dans une très mauvaise posture, d’autant plus que Caton lui a promis un procès pour les malversations commises lors de son mandat de consul en 59 av JC dès qu’il reviendrait à Rome comme l’exigeait la procédure. S’il veut continuer sa carrière politique, il doit donc faire en sorte d’assurer la continuité de son immunité. Pour cela, il prévoit de briguer à nouveau le consulat pour l’année 49 av JC, tout juste 10 ans après le premier, conformément à la loi, son proconsulat en Gaule s’achevant en 50 av JC. Il lui faut par conséquent s’employer à redorer son blason dès cette année 51 av JC, en reconquérant tout d’abord l’opinion publique, comme il a commencé à le faire avec la publication de ses « commentaires sur la Guerre des Gaules », mais aussi en cherchant de nouveaux appuis auprès de l’aristocratie. Et pour ces deux choses, il a non seulement besoin de stabilité en Gaule de manière à pouvoir se présenter en vainqueur, mais encore d’argent; de beaucoup d’argent. Que ce soit aujourd’hui ou il y a 2 000 ans, l’aspect financier reste la clef indispensable à la conquête du pouvoir. Il a par exemple offert une prime de 200 sesterces à chaque légionnaire et 2 000 écus à chaque centurion ayant participé à la campagne hivernale contre les Bituriges pour s’assurer qu’ils lui seront fidèles contre vents et marées. Peut être même n’est-il rentré à Bibracte que pour changer de légions afin qu’il n’y ait pas de jalousie entre elles.

Pressé par le temps et l’ampleur de la tâche qu’il lui reste encore à accomplir, il n’hésite donc pas à repartir faire la guerre aux Carnutes en plein mois de Février, avec les VIème et XIVème légions cette fois-ci, 18 jours seulement après être revenu de son expédition contre les Bituriges. La campagne qu’il mène est très différente de la précédente. Avec les Carnutes, il n’est plus question de ménager la population pour la gagner à la cause romaine. César a déjà essayé en mettant Tasgétios au pouvoir dès 57 av JC, mais il a été accusé de traîtrise et exécuté par son peuple en 54 av JC, ce qui avait nécessité l’intervention d’une légion sans qu’elle n’ait toutefois à combattre pour obtenir la soumission de la tribu. Cette issue pacifique n’a pourtant pas empêché le proconsul de mettre à mort le chef de la conjuration, le très respecté Sénon Acco, avec pour conséquence une nouvelle révolte qui trouvera son point d’orgue en 52 av JC avec le massacre des marchands romains de Cénabum qui provoquera l’entrée en guerre des Arvernes de Vercingétorix. L’objectif de César est donc de les écraser définitivement. L’armée ennemie n’est pourtant pas rassemblée comme on pourrait s’y attendre pour une nation sur le point d’attaquer ses voisins, la population quitte au contraire les villes où elle se protège des rigueurs de l’hiver bien que beaucoup d’entre elles soient en ruines suite à la politique de la terre brûlée menée l’année précédente, et elle se disperse dans la campagne pour éviter d’être prise au piège en masse. Les légions prennent leurs quartiers à Cénabum d’où elles s’organisent pour ratisser méthodiquement la province, déloger les gens de partout où ils se cachent et les tuer ou les réduire en esclavage, mais surtout piller sans vergogne toutes les richesses du pays. Une partie des Carnutes réussit malgré tout à s’enfuir, ils trouvent refuge chez leurs voisins, vraisemblablement chez les Andécaves, peut être aussi chez les Aulerques. – Peu de temps après cet épisode, les Bituriges se divisent en deux tribus distinctes, les Bituriges Cubes qui restent là où ils sont, et les Bituriges Vivisques qui se voient attribuer un territoire à l’embouchure de la Gironde, avec Burdigala (Bordeaux), comptoir de commerce par lequel passent les routes de l’étain et du plomb en provenance des ports de la Loire, comme capitale. Cette séparation traduit peut être des divergences inconciliables entre pro- et anti-Romains, mais elle évoque tout autant une forme de récompense en échange de leur pleine collaboration, ce qui a pu être l’objet des hypothétiques tractations évoquées plus haut, charge aux Bituriges de fournir un motif valable pour attaquer les Carnutes.-

Une fois cette affaire réglée, César apprend par ses fidèles alliés Rèmes qu’une coalition belge, Bellovaques et Atrébates en tête, auxquels il faut ajouter les Ambiens, les Calètes, les Véliocasses, mais aussi les Aulerques rattachés quant à eux aux peuples celtes, lève une armée avec l’intention d’envahir le territoire des Suessions. L’intervention romaine est une nouvelle fois justifiée par le risque d’un conflit entre Gaulois. Cette approche s’explique par le fait que ce huitième livre des « commentaires sur la Guerre des Gaules » a été écrit dans un contexte radicalement différent des précédents, après la défaite de Pompée et de ses partisans dans la guerre civile, dans l’intervalle entre la mort de César en Mars 54 av JC et celle de son auteur, Aulus Hirtius, en avril 53 av JC. A ce moment, un nouveau conflit voit le jour. Il oppose des partis qui ont tous deux soutenus César, car l’un, celui de Marc-Antoine, refuse toute forme de pardon aux assassins de son mentor, tandis que l’autre, celui d’Octave, dont Hirtius fait partie, prône leur réhabilitation au nom de la paix de la République. – La mésentente entre les deux hommes survient après l’ouverture du testament de César qui fait d’Octave son unique héritier alors que Marc-Antoine s’attendait à y figurer en bonne place. Il se sert donc du rappel des « Césaricides » au Sénat comme prétexte pour faire valoir les droits dont il a selon lui été spolié. Aulus Hirtius, alors consul, trouvera la mort, ainsi son collègue Caïus Vibius Pansa Caetronianus, lors de la bataille de Modène qu’ils viennent pourtant de remporter contre les troupes de Marc-Antoine. Il se pourrait qu’ils aient été assassinés sur ordre de Cicéron, dans le but de favoriser la réconciliation ultérieure entre Octave et Marc-Antoine.-

Sous cet éclairage, l’attitude attribuée à César prend tout son sens; il se montre clément avec les ennemis qui s’opposent directement à lui, comme les Bituriges, par contre, il se montre impitoyable avec ceux qui, comme les Carnutes ou les Belges, sèment la discorde entre Gaulois. Hirtius présente les évènements de manière a apparaître comme le plus fidèle à son modèle. – Nos politiciens modernes ne font pas autrement en invoquant à tout bout de champ la mémoire du général De Gaulle ou de François Mitterrand selon leur opinion. Ils trouvent même judicieux de légiférer pour empêcher certaines interprétation de l’Histoire. Cela ne me paraît pas être la meilleure des choses à faire pour éviter que les horreurs du passé ne se reproduisent, car la politique menée aujourd’hui risque fort d’être rejetée en bloc dans un avenir plus ou moins proche, ce qui pourrait par la même occasion semer le doute quant à la réalité de faits pourtant incontestables. Pratiquement en même temps que la loi visant à punir toute négation d’un génocide, qui a fait grand bruit et provoqué un incident diplomatique avec la Turquie, était votée au Parlement, une autre loi mémorielle passait sans susciter aucune indignation, celle qui fait du 11 novembre non plus la commémoration de l’armistice de la première guerre mondiale et du sacrifice absurde de millions de gens, mais aussi celle de tous les soldats tombés pour la France après la guerre d’Algérie. Cette loi cherche à faire oublier toutes les folies commises par les militaires avec l’assentiment des gouvernements au cours du 20ème siècle, à la fois les assauts aussi meurtriers qu’inutiles de la guerre de 14-18 pour gagner quelques mètres de terrain sans cesse reperdus, mais aussi les guerres coloniales et la torture institutionnalisée en Algérie, pour laisser place à la célébration du glorieux soldat tombé au champ d’honneur en défendant la veuve et l’orphelin. Le changement peut paraître négligeable, mais dans notre République laïque, les jours fériés tels que le 11 novembre, le 1er et le 8 mai ou le 14 juillet sont un succédané des fêtes religieuses qui célèbrent les valeurs qui assurent la cohésion d’une communauté; la signification qu’on leur donne n’est pas sans conséquences. Ces manœuvres pour redorer le blason de l’armée rappellent étrangement celles des années 1880 avec l’adoption de la Marseillaise comme hymne national et l’instauration du 14 juillet et de son défilé militaire comme fête nationale. L’objectif de l’époque était de faire oublier l’humiliante défaite de 1870 et de préparer le peuple à la revanche, mais surtout d’effacer de la mémoire collective les exécutions massives opérées par l’armée lors de la semaine sanglante qui a mis fin à la Commune et ainsi marqué d’un sceau d’infamie la naissance de la troisième République. Dès lors, celle-ci a tout fait pour essayer de se débarrasser de cette image sanguinaire (soit dit en passant, la République turque souffre exactement du même mal, si elle reconnaissait le génocide arménien, elle admettrait qu’elle née dans un bain de sang; l’armée étant son principal pilier cela saperait ses fondations et ouvrirait la porte aux plus extrémistes de ses opposants. Laissons les digérer leur histoire à leur rythme, nous n’avons pas de leçon à leur donner.). Pour ce faire, elle a exalté le sentiment nationaliste et enseigné la supériorité de la race blanche pour favoriser sa politique colonialiste qui devait redonner sa fierté à la France. L’antisémitisme qui désignait les Juifs comme responsables du désastre est devenu populaire au même moment. Nous en connaissons le résultat: deux guerres mondiales et deux génocides. Einstein disait que « la folie, c’est de se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent. ». Heureusement qu’il reste encore des gens comme Monsieur Letchimy pour rappeler que tout a commencé comme ça et qu’il n’a pas été sanctionné pour ses propos.-

Le fait que les Bellovaques et les Atrébates soient désignés comme les instigateurs de la nouvelle coalition belge n’est pas non plus innocent. Cela sert à rappeler comment César est parvenu au sommet de sa gloire. Il a en effet lui-même décrit les Belges comme étant les plus braves des Gaulois, ceux-ci ayant été les seuls à pouvoir résister à l’invasion des Cimbres et des Teutons qui avait fait trembler jusqu’à Rome (cette « résistance » s’explique peut être autant par leur bravoure que par leur proximité culturelle avec les Germains), et parmi eux, les Bellovaques sont les plus puissants de par leur nombre (ils auraient disposé de 100 000 guerriers) et leur détermination. Ils n’ont cependant pas refait parler d’eux depuis la défaite de la première coalition belge en 57 av JC. Ils s’étaient alors soumis sans avoir à subir d’autre dommage que celui de fournir 600 otages au proconsul, grâce à l’intervention en leur faveur des Eduens. Depuis lors ils ne sont guère intervenus pour soutenir les révoltes de leurs anciens alliés. Ils ont même rechigné à participer à l’armée de secours destinée à sauver Vercingétorix assiégé à Alésia l’année précédente, seule l’intervention de Commios, le chef des Atrébates, les ayant convaincus de ne pas jouer leur carte personnelle et de fournir 2 000 soldats, à peine. Nul doute que les Romains leur avaient accordé un régime de faveur, sorte de triple A de l’époque, pour s’assurer de leur fidélité tout comme c’était le cas des Atrébates.

Chez eux, César s’était occupé de mettre Commios sur le trône dès 57 av JC, avant de l’envoyer en (Grande-) Bretagne deux ans plus tard pour tenter de convaincre les tribus de l’île de ne pas s’opposer au débarquement romain, ce qui lui avait valu d’être emprisonné sitôt arrivé. Le débarquement ayant eu lieu malgré tout, il fut libéré un peu plus tard en signe de bonne volonté. L’année suivante, il est chargé de négocier le traité de paix avec le Breton Cassivellaunos. En récompense pour ses loyaux services et sa fidélité pendant les révoltes de 54-53 av JC, César confirme son indépendance par rapport aux autres Gaulois, exempte son peuple de taxes, et lui donne les Morins comme vassaux. Cependant, Titus Labiénus le soupçonne de fomenter une révolte avec ses voisins à la fin de 53 av JC et tente de le faire assassiner au cours d’une entrevue avec le tribun Caïus Volusenus (c’est aussi l’occasion pour Hirtius de dénigrer Labiénus qui n’a pas attendu les ordres de son chef pour agir; Labiénus ayant pris plus tard le parti de Pompée.). Commios est gravement blessé à la tête, mais il parvient à s’enfuir et survit à l’attentat. Par conséquent, en 52 av JC, il prend la tête d’une partie de l’armée de secours demandée par Vercingétorix pour rompre le siège d’Alésia, ce qui lui vaut d’être considéré comme un traître et un ingrat par César.

Plus que de menacer leurs voisins, le principal tort de ces deux tribus est certainement de se trouver sur la route la plus directe vers la (Grande-) Bretagne et ses mines d’étain tant convoitées par l’ambitieux proconsul, mais aussi peut être de boire trop de bière produite localement et pas assez de vin exporté depuis la péninsule italienne et la Sicile, grosse source de revenus pour l’aristocratie romaine ( la distinction que César fait entre les Belges et les autres peuples Gaulois ne vient peut être pas tant de leur origine ethnique, celte ou germaine, mais de la nature de l’alcool qu’ils consomment dont il fait un indicateur de civilisation. La bière est pour les barbares, tandis que le vin est la boisson des gens civilisés. Cet indicateur est assez fiable, je l’associe aux techniques de maîtrise de la pourriture des aliments telles que le salage, le séchage, le fumage des viandes ou la fabrication du fromage qui permet la conservation d’un produit pourtant extrêmement périssable comme le lait; elles déterminent leur durée de conservation et donc la capacité d’un peuple de résister à la pénurie due aux aléas climatiques ou à un siège. La bière se conserve moins longtemps que le vin. Le progrès suivant en la matière viendra des Arabes avec l’invention de l’alambic indispensable à la distillation. La conception pyramidale de l’avancement des civilisations avec un sommet et une base est complètement archaïque, elle devrait plutôt être arborescente. Lorsque le sommet dépérit, les branches du dessous se développent d’autant mieux qu’elles bénéficient de plus de lumière et de sève. Tout le monde sait qu’il faut tailler les arbres pour avoir de beaux fruits. Il faut assurément couper l’extrémité que représente M. Guéant, tout autant que les Arabes doivent se débarrasser de l’intégrisme. Les civilisations aussi pourrissent jusqu’à devenir imbuvables.).

César se rend donc sur le territoire des Suessions, en passant par celui des anciens alliés des Carnutes, Sénons et Parisii, jusqu’à la frontière bellovaque; soit pour faire face à la menace d’une invasion, soit pour montrer qu’il ne laissera désormais plus personne se mettre en travers de son chemin, qu’ils soient puissants comme les Bellovaques ou qu’ils se aient été dociles comme les Atrébates. Cette fois-ci, il reprend avec lui la onzième légion, mais change à nouveau les trios autres qui l’accompagnent en emmenant la huitième et la neuvième stationnées non loin de là, chez les Rèmes et en demandant à Titus Labiénus de lui en envoyer l’une des siennes de puis le territoire séquane, la septième. Après avoir envoyé des cavaliers en reconnaissance avec l’ordre de ramener des prisonniers susceptibles de le renseigner sur les intentions de l’ennemi, César apprend que les habitants ont déserté leurs demeures ne laissant que quelques observateurs et que l’armée des coalisés belges s’est regroupée sur une colline boisée défendue par un marais. Les bagages ont quant à eux été cachés au plus profond d’une forêt des plus reculée. Cette attitude laisse plutôt penser à une armée sur la défensive qu’à des troupes sur le point d’envahir leur voisin. Commios est d’ailleurs parti chercher des secours auprès des Germains. Les légions se dirigent donc vers cet endroit, mais pas toutes les quatre; la onzième reste en arrière de la colonne avec les bagages. Le proconsul espère ainsi que les intrépides Gaulois seront tentés d’attaquer en voyant le faible nombre de soldats engagés. Le stratagème ne prend cependant pas. L’armée gauloise se contente de s’aligner sur les flancs de la colline et d’attendre l’assaut romain qui ne vient pas. Constatant son échec, César élabore une nouvelle tactique destinée à pousser l’ennemi à se lancer dans des manœuvres inconsidérées. Il établit son camp juste en face de celui des Belges et se retranche derrière d’imposantes fortifications, un double fossé de 15 pieds derrière lequel il fait construire un rempart de douze pieds de haut hérissé de tours à trois étages reliées entre elles par des galeries. Il pense que ce luxe de précautions laissera croire à ses adversaires qu’il se sent faible face à la multitude qu’ils lui opposent et qu’ils tenteront par conséquent une action pour l’anéantir. Une fois de plus, la ruse tombe à l’eau. Les Gaulois ne s’aventurent jamais trop près de ce dispositif, ils livrent tout au plus quelques petits combats d’avant garde dans l’espace qui sépare les deux camps sans grandes pertes ni pour l’un ni pour l’autre des belligérants, mais ils portent par contre tous leurs efforts dans le harcèlement des détachements chargés d’aller quotidiennement chercher des vivres dans les villages alentour. Le proconsul craint alors un nouveau Gergovie, surtout que des renforts de cavalerie germaine viennent d’arriver avec Commios. Il ne dispose en effet pas d’assez de troupes pour entreprendre la circonvallation du camp gaulois qui les empêcherait de sortir au contact des fourrageurs. Aussi décide t-il de faire appel à trois légions supplémentaires pour remédier au problème, les deux stationnées à Cénabum, plus la treizième laissée chez les Bituriges.

Deux actions un peu plus importantes ont lieu en attendant l’arrivée de ces renforts. D’un côté les Bellovaques tendent une embuscade à la cavalerie des Rèmes qui subit de lourdes pertes, dont leur chef Vertiscos, et d’autre part, les auxiliaires germains de César réussissent à franchir le marais et à mettre en déroute une partie de l’armée gauloise qui n’a d’autre solution que de se réfugier au plus vite à l’abri de son camp. Aucun de ces combats ne s’avère pourtant décisif. L’arrivée des trois légions supplémentaires précipite les évènements. Conscients qu’ils risquent à présent d’être encerclés, les chefs belges décident de déplacer leur camp dans un endroit où cela ne sera pas possible. Pour atteindre cet objectif, il leur faut cependant parcourir une dizaine de milles au cours desquels ils seront très exposés aux attaques romaines. Ils commencent dons par faire sortir de nuit les gens inaptes au combat ainsi que les nombreux chariots qui accompagnent habituellement les campagnes des Gaulois. Cette opération dure jusqu’au lever du jour, ce qui oblige quelques troupes à sortir pour permettre à la colonne de s’éloigner suffisamment en toute sécurité, le reste se range en ordre de bataille devant le camp. De leur côté, les légions avancent, franchissent le marais pour ne pas être retardées au cas où elles devraient engager une poursuite, puis gagnent une hauteur qui n’est séparée du camp gaulois que par un petit vallon. César y fait construire un nouveau retranchement, car l’ennemi, sûr de l’avantage de sa position, ne bouge pas. Les Gaulois sont cependant conscients qu’ils ne pourront pas veiller éternellement maintenant qu’ils n’ont plus aucun approvisionnement. Les deux armées se font ainsi face toute la journée jusqu’en fin d’après-midi. Les Barbares mettent alors le feu aux fagots et à la paille sur laquelle ils ont coutume de s’asseoir en attendant le combat, ce qui crée un épais rideau de flammes et de fumée qui les dérobe à la vue des Romains. César se doute bien qu’il ne s’agit que d’une ruse pour couvrir leur retraite, mais il ne peut tout à fait exclure l’hypothèse d’un traquenard, que les Belges n’ont en fait pas bougé et qu’ils attendent ses légions de pied ferme de l’autre côté de l’écran de fumée que sa cavalerie est incapable de traverser. Il ne prend donc aucun risque et s’avance très lentement. Pendant ce temps, les Gaulois s’enfuient à toutes jambes jusqu’à avoir assez d’avance pour gagner l’emplacement de leur nouveau camp sans aucune perte.

La situation revient à son point de départ. Les Romains se trouvent dans l’impossibilité d’encercler le camp ennemi, ils tombent régulièrement dans les embuscades tendues à leurs fourrageurs. C’est au cours de l’une d’elles qu’un affrontement qui va s’avérer décisif ne va pas tarder à se produire, grâce aux informations livrées par un prisonnier Gaulois. César apprend de lui que Corréos a imaginé un nouveau guet-apens dans une plaine étroite cernée par une profonde rivière d’une part et de l’autre par une forêt où 6 000 hommes et 1 000 cavaliers se tiendront cachés. Le proconsul trouve là l’occasion de prendre l’ennemi à son propre piège. Il y envoie sa cavalerie par escadrons suivie de près par des cohortes de fourrageurs à peine plus nombreuses qu’à l’habitude, comme s’il ne se doutait de rien, tandis que lui-même et ses légions se tiennent à distance. Comme prévu, Corréos et sa cavalerie engagent le combat contre celle des Romains, mais cette dernière ne se regroupe pas dans la confusion comme à l’ordinaire lorsqu’elle est attaquée par surprise mais supporte le choc en continuant à se battre par petits groupes. L’infanterie bellovaque sort alors du bois pour venir prêter main forte à son chef, faisant reculer la cavalerie ennemie. Sur ce les cohortes d’infanterie légère arrivent à leur tour sur les lieux pour se mêler à une bataille dont l’issue reste toujours indécise. Les choses en sont là lorsque se répand la nouvelle de l’arrivée imminente de César et de ses légions. Elle sème tout autant le doute dans les rangs gaulois qu’elle décuple l’ardeur au combat des soldats romains déjà engagés. Les Bellovaques tentent alors de prendre la fuite mais se retrouvent pris aux pièges du terrain qu’ils ont eux-mêmes choisi. Une grande partie se fait massacrer par la cavalerie qui les poursuit sans pitié. Corréos préfère périr les armes à la main plutôt que de se rendre.

Le reste de la coalition est bientôt informée du désastre et de l’approche des légions par les rescapés qui rentrent au camp. Les chefs se réunissent pour décider de la suite des évènements; ils tombent rapidement d’accord pour envoyer des ambassadeurs négocier la paix. Seuls les Atrébates s’en vont avec les Germains car Commios s’est juré de ne plus jamais se retrouver en face de l’un de ces perfides Romains. Il tiendra parole en allant par la suite s’établir en (Grande-) Bretagne avec les siens après un dernier baroud d »honneur. Ses descendants favoriseront ultérieurement la conquête romaine de l’île. L’épisode des négociations pour la reddition des Gaulois est l’occasion pour Hirtius de prêter à César un discours qui a plus l’air de s’adresser aux citoyens romains qui seraient tentés de soutenir Marc-Antoine qu’aux peuples belges. César s’y montre clément envers eux car le malheur de la perte de milliers de valeureux guerriers lui paraît être une punition suffisante même s’il ne peut croire que « nul particulier n’est assez puissant par lui-même ou avec le secours d’une misérable poignée de populace, pour exciter et soutenir une guerre malgré les chefs, en dépit du sénat, contre le voeu de tous les gens de bien. (Guerre des Gaules, Livre VIII §22) »

A la suite de ce succès, César continue sa démonstration de force. Il se rend chez les Eburons avec Marc-Antoine sans plus même se soucier de chercher le prétexte qui aurait donné un semblant de légalité à son intervention devant le Sénat. Il désire par dessus tout mettre la main sur Ambiorix qui a donné le signal de la révolte généralisée en 54 av JC avec son éclatante victoire lors de la bataille d’Aduatuca, mais qui lui a échappé malgré tous ses efforts pour le retrouver et le massacre de son peuple. Ses recherches s’avèrent une fois de plus sans résultat. Frustré d’avoir fait chou blanc, César ordonne alors l’extermination systématique de toute la population, ainsi que du bétail et la destruction de tous les édifices du pays, ce qui lui permet par la même occasion d’augmenter un peu ses richesses. De nos jours nous qualifierions certainement cela de génocide. Le message envoyé à tous les autres peuples est on ne peut plus clair: désormais César ne tolèrera plus aucune forme d’opposition à sa domination; ceux qui essaieront en subiront les conséquences. Il s’adresse en premier lieu aux Trévires chez lesquels il envoie Labiénus et ses deux légions pour s’assurer de leur obéissance inconditionnelle.

Pendant ce temps, Caninius, qui séjourne en Aquitaine chez les Rutènes, apprend que Duratios, un Picton fidèle allié de Rome, est assiégé dans Lemonum (Limoges) par une partie de son peuple avec l’aide des Andécaves et leur chef Dumnacos, ainsi que des Carnutes qui ont trouvé refuge auprès de lui. Une fois Caninius arrivé dans la région, il renonce à donner l’assaut tout seul. Il se retranche dans un camp fortifié puis écrit a Fabius, qui est quant à lui rentré à Cénabum, de venir le rejoindre au plus vite. Entretemps, Dumnacos a appris qu’un lieutenant de César s’apprête à venir le déloger, aussi décide t-il de prendre les devants, de lever le siège et de venir attaquer le camp où il se trouve. En vain. Après plusieurs jours et plusieurs assauts aussi meurtriers qu’infructueux contre la position de Caninius, Dumnacos abandonne et revient assiéger Lemonum. Cela ne dure cependant plus très longtemps. Avec le nouvelle de l’arrivée de Fabius et ses légions de renfort, Dumnacos ne voit plus que la fuite comme unique planche de salut. Il ne peut alors pas se douter que Fabius est informé de l’endroit où il se dirige, un pont sur la Loire étant le lieu de passage obligé sur le chemin du retour vers ses terres. Fabius s’y rend au plus vite avec ses légions, tandis qu’il envoie sa cavalerie attaquer la colonne gauloise pour la retarder. Pris par surprise et encombré par ses bagages, l’ennemi est facilement mis en déroute. Les cavaliers reviennent au camp nantis de la victoire et d’un riche butin. Fabius la renvoie au contact des Gaulois la nuit suivante pour les empêcher de traverser à la faveur de l’obscurité, tandis que lui-même ne tardera pas à arriver avec le gros des troupes. Cette fois-ci, le combat entre les deux corps de cavalerie est beaucoup plus acharné, mais au moment où Dumnacos met toute son infanterie en ordre de bataille pour venir appuyer les siens, les légions de Fabius font leur apparition, ce qui et sème la panique dans les rangs adverses. 12 000 guerriers gaulois sont tués alors qu’ils tentaient de fuir le champ de bataille. 5 000 autres réussissent à rejoindre le Sénon Drappès. Caninius se charge de les poursuivre. Fabius revient quant à lui chez les Carnutes dont il reçoit enfin la soumission et des otages. Dans leur sillage, les Armoricains font de même.

Le ralliement des fuyards à Drappès sent encore une fois le message politique. Le chef sénon est en effet l’un des principaux instigateurs de la révolte de son peuple en 53 av JC. A ce moment, il a rejoint Luctérios, un chef cadurque qui a quant à lui servi fidèlement Vercingétorix l’année précédente. Ils auraient projeté d’aller porter la guerre jusque chez les Volques, dans la province romaine de Gaule transalpine, mais la nouvelle de l’arrivée des légions de Caninius bouleverse leur plan. Ils choisissent alors de se réfugier dans le très difficile d’accès oppidum d’Uxellodunum, en terre cadurque. Une fois sur place, Caninius s’aperçoit immédiatement qu’il sera quasiment impossible de prendre la place d’assaut, aussi entreprend-il des travaux pour l’encercler par une ligne de circonvallation pour affamer les assiégés. Ceux-ci, qui ont bien retenu la leçon d’Alésia ne l’entendent pas de cette oreille. Ils laissent une garnison de deux mille guerriers seulement pour garder la ville, tandis que tous les autres, avec Luctérios et Drappès à leur tête, entreprennent une sortie de nuit pour aller chercher de grandes quantités de vivres avant que cela ne soit plus possible. Leur expédition ne dure pas plus de quelques jours, mais le retour à Uxellodunum ne se passe pas aussi bien que prévu. Leur camp est établi à une dizaine de milles de l’oppidum. Pour y revenir en toute discrétion, ils ont choisi d’emprunter d’étroits chemins à travers la forêt qu’ils pensent inconnus des Romains, mais cela les oblige à ramener les provisions en plusieurs fois. Luctérios est le premier à tenter le passage laissant à Drappès la garde du camp. Il part de nuit, mais avec le tumulte du convoi, il est vite repéré par les sentinelles romaines qui montent la garde. Caninius envoie les cohortes des forts les plus proches l’intercepter. A l’aube, elles tombent sur les Gaulois qui sont pris de panique et se font massacrer. Luctérios parvient cependant à s’échapper, mais pas à revenir au camp pour prévenir Drappès. Il ne faut pas longtemps pour que les prisonniers indiquent où ce dernier se trouve. Caninius se met immédiatement en marche à la tête d’une légion, de toute la cavalerie et de l’infanterie germaine. L’emplacement du camp gaulois, en plaine, au bord d’une rivière, ne leur permet pas d’opposer une grande résistance. Beaucoup de guerriers se font tuer, Drappès est fait prisonnier. Luctérios trouve quant à lui refuge chez les Arvernes, mais leur chef Epasnatcos, pro-romain convaincu, le livre peu après à César en signe de bonne entente.

Après ce désastre, Caninius pense raisonnablement que les derniers occupants d’Uxellodunum vont se rendre sans faire d’histoire. Il se trompe lourdement. Le petit nombre d’assiégés qui reste n’a désormais plus à s’inquiéter des stocks de nourriture et leur position est toujours aussi imprenable. Ils décident donc de ne pas céder aux Romains. Ils espèrent certainement que leur exemple saura ranimer la flamme de la révolte dans les tribus voisines, voire au-delà. Caninius informe César de la situation. Celui-ci se trouve à cet instant chez les Carnutes dont il a obtenu qu’ils lui livrent leur gutuater, soit le druide qui a mis le feu aux poudres l’année précédente en ordonnant le massacre de Cénabum. Bien qu’il craigne que sa mise à mort ne provoque le même mouvement d’indignation que celle d’Acco fin 53 av JC, il fait exécuter ce personnage influent à la mode romaine, en le faisant fouetter à mort, puis décapiter. Le proconsul qui, comme nous l’avons vu, est occupé à punir tous les fauteurs de troubles depuis le début de l’année, ne peut tolérer de voir un nouveau foyer d’agitation se développer impunément. Il décide donc de se rendre sur les lieux en personne; il récupère peut être Luctérios au passage à Gergovie.

Une fois sur place, son analyse de la situation est simple: s’il n’est pas possible d’affamer les assiégés, il suffit de les priver d’eau. Aussitôt dit, aussitôt fait. Des archers et des frondeurs, ainsi que des scorpions (des arbalètes géantes sur pied) sont placés de manière à empêcher les habitants de descendre jusqu’à la rivière. Il ne reste alors plus qu’une seule source qui jaillit au pied même des murs de l’oppidum. En barrer l’accès s’avère plus compliqué. Bien que les soldats soient très exposés à l’ennemi qui les harcèle depuis les hauteurs, César fait bâtir une terrasse surmontée d’une tour de 10 étages juste en face de la fontaine, en s’adossant à la montagne. De là-haut, les porteurs d’eau sont à portée de flèche et le ravitaillement devient très dangereux. Hommes et animaux commencent à souffrir durement de la soif. Les assiégés ne se résignent cependant pas. Ils remplissent des tonneaux de suif et de poix, les enflamment puis les font rouler le long de la pente qui les conduit directement à s’écraser contre la terrasse romaine qui est ainsi incendiée. Dans le même temps, les guerriers gaulois attaquent avec toutes leurs forces pour que le feu ne puisse pas être éteint. Tous ces efforts s’avèrent pourtant vains, car même si les édifices romains sont gravement endommagés, parallèlement à ses travaux, César à fait creuser des mines qui finissent quelques jours plus tard par croiser le chemin des eaux de la source qui se trouve de ce fait subitement tarie. Les derniers combattants survivants n’ont dès lors plus d’autre choix que de s’avouer vaincus et de se rendre. Le proconsul leur réserve un châtiment cruel. Il leur laisse la vie, mais leur fait couper les deux mains. Toutes les nations gauloises sont désormais averties du sort qui les attend si elles refusent de se soumettre à la domination romaine. Après cela, César se rend pour la première fois chez les peuples d’Aquitaine, qui n’ont plus eu affaire aux Romains depuis la victoire de Publius Crassus en 56 av JC, et obtient de tous qu’ils se soumettent.

Pendant que ces évènements se déroulent, Titus Labiénus a battu la cavalerie des Trévires et de leurs alliés germains et fait prisonnier de nombreux chefs ennemis, dont Suros le dernier Eduen qui se battait encore contre Rome. Hirtius ne s’attarde guère sur cet épisode pourtant glorieux, Labiénus ayant pris le parti de Pompée dès le début de la guerre civile contre César jusqu’à lui infliger une défaite à Ruspina en 46 av JC, avant de trouver la mort à Munda en mars 45 av JC. Hirtius minimise le rôle du plus talentueux des généraux de le guerre des Gaules pour dissimuler le fait que César doit une grande partie de son succès à celui qu’il considère comme un traître.

Il aura donc fallu 8 années de campagne à César pour achever complètement la conquête des Gaules qu’il a commencé sous prétexte de les défendre du risque d’invasions barbares. La population gauloise aurait alors diminué de près de 50%, 1 million de personnes ayant été tuées et un autre million réduites en esclavage. Ces chiffres sont à prendre avec précaution, il est plus probable qu’il faille en fait les diviser par deux, mais il ne reste certainement plus grand monde pour s’opposer à la domination de Rome, plus aucun notable gaulois ne pouvant affirmer devant son peuple qu’il ne doit pas son pouvoir et sa fortune aux manigances du proconsul, celui-ci leur ayant octroyé la citoyenneté romaine pour s’assurer de leurs loyaux services. Fort de ce résultat, César peut à présent se consacrer à plein temps au nouveau défi qu’il s’est lancé: reprendre le pouvoir à Rome malgré l’éviction de la plupart de ses soutiens et l’opposition farouche de ses adversaires optimates, Pompée en tête. Pour ce faire, il dispose d’un atout majeur, les immenses richesses qu’il a accumulées tout au long de ses campagnes, mais surtout lors des deux dernières qui ont vu son capital augmenter considérablement grâce à la vente d’une précieuse marchandise: les esclaves; et encore la mainmise sur les échanges commerciaux avec la Gaule dont il va pouvoir distribué les juteux marchés à sa clientèle en contrepartie de ses voix. Il va par exemple acquitter toutes les dettes du tribun de la plèbe Curion ou financer les travaux de reconstruction de la basilique Æmilia promise par le consul Lucius Aemilius Paullus pour qu’ils prennent leurs distances avec le parti de Pompée. Mais il compte avant tout sur la légitimité que lui confèrerait le soutien massif de la plèbe pour s’imposer. Il s’est déjà employé à se donner une aura d’irrésistible vainqueur avec la publication de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » qu’il compte bien renforcer par une réputation de grande générosité grâce à l’annonce d’un magnifique forum flambant neuf sur lequel il fera aussi bâtir le temple de Venus Genitrix dont il s’enorgueillit de descendre pour souligner qu’il doit son pouvoir et ses succès à la volonté des Dieux, comme c’est toujours le cas pour ceux qui désirent rendre incontestable l’exercice d’un pouvoir absolu. Dorénavant, rien ni personne ne pourra plus l’arrêter.

Nous voilà arrivés au terme de cette série d’articles consacrés à la guerre des Gaules. L’intérêt de la raconter maintenant aussi en détail réside essentiellement à ce qu’elle pourrait bien servir de modèle à la crise que nous traversons en ce moment. La réaction de l’Europe suite à la crise des subprimes ressemble par bien des aspects à celle de la Gaule de l’époque. Elle a commencé par vouloir faire barrage à la barbarie qu’aurait représenté un écroulement du système financier en s’endettant auprès de lui, avant que ses éléments les plus faibles ne se fassent attaquer parce qu’ils risquaient de ne pas être en mesure de rembourser. Puis, au lieu de se montrer tout de suite solidaires de ces pays les plus en difficulté qu’ils étaient bien contents de voir importer leurs produits, les plus forts les ont élégamment affublés du surnoms de porcs avec l’acronyme PIIGS (pour Portugal-Ireland-Italy-Greece-Spain) sans se soucier outre mesure des sacrifices insupportables qui leur étaient demandés (baisse des salaires, des retraites et des prestations sociales, hausse vertigineuse du chômage, coupes budgétaires drastiques, gouvernements nommés sans avoir aucune légitimité démocratique, etc.) qui ont plongé une partie de la population dans la précarité et la misère, tout cela pour se mettre à l’abri d’éventuelles représailles, jusqu’à participer sans vergogne au massacre pur et simple de la petite nation grecque. Enfin, ils se sont décidés non sans mal à se coaliser par l’intermédiaire du FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière) supposé pouvoir résister au siège, puis à faire appel à une nouvelle armée de secours qui se nomme MES (Mécanisme Européen de Stabilité) qui semble devoir être tout autant voué à l’échec vu les inéluctables baisses de recette dues au innombrables plans d’austérité successifs dont nous n’avons encore vu que le début. Au final, ce sont les peuples qui paieront l’addition, le MES prévoyant littéralement leur mise en esclavage au service des banques, ceux-ci étant les ultimes garants et cautions des dettes contractées auprès d’elles. La seule bonne nouvelle au milieu de cet océan de merde est que nous pourrions peut être bénéficier d’une période de calme jusqu’en 2013, le temps que passent les élections françaises, américaines puis allemandes au cours desquelles personne, pas même le système financier qui dicte la conduite à tenir à nos politiciens, ne souhaite qu’il y ait des troubles, voire des émeutes. Mais cela ne sera qu’un moment de répit comme dans l’œil du cyclone, la tempête repartira de plus belle après son passage et peu importe qui sera alors le capitaine du bateau comme il ne sera plus gouvernable à cause de la panne de ses moteurs. Nous verrons dans les prochains articles que cela à conduit les Romains à l’abandon de la République trop instable à leur goût au profit de l’Empire qui leur donnait du pain et des jeux.

De Gergovie à Alésia (2)

En cette année 52 av JC, Titus Labiénus et ses quatre légions connaissent presque d’aussi grandes difficultés avec les Parisii et les Sénons que César à Gergovie. L’objectif initial du lieutenant du proconsul était de prendre Lutèce, capitale des Parisii qui se trouve sur une île au milieu de la Seine, sans qu’on sache exactement laquelle. Il lui faut donc pour cela traverser le fleuve, mais des marais rendent l’accès aux rives difficile, d’autant plus que les Gaulois accourus de tous les pays voisins, sous le commandement expert du vieil Aulerque Camulogène, y ont établi leur camp fortifié. Titus Labiénus entreprend tout d’abord la construction d’une passerelle posée sur des fagots de bois et de la terre pour éviter que son armée ne s’enlise, mais les travaux, plus complexes qu’il ne le pensait, prennent trop de temps.. Aussi décide t-il de revenir discrètement sur ses pas pour s’emparer de Metlosédum (Melun), faiblement défendue, les guerriers étant partis au secours de Lutèce. La ville tombe sans opposer de résistance, ce qui lui permet de rétablir un pont et de traverser la Seine à cet endroit. Quand Camulogène en est informé, il abandonne Lutèce, l’incendie et fait détruire tous les ponts, puis il établit son camp à sur la rive opposée, en face de celui des Romains. C’est à ce moment qu’une nouvelle vient bouleverser la donne: celle de la défection des Eduens. La rumeur court même que les légions de César subissent la famine (ce qui doit être plus ou moins vrai), et qu’elles se dirigent à présent vers la Gaule Transalpine (ce qui paraît par contre devoir être faux. Il se peut que la boue qui recouvrait les chemins cévenols en cette période de fonte des neiges ait incité le proconsul a renoncer à cette option, mais il prétend ne jamais l’avoir envisagée, préoccupé qu’il était par le sort de son fidèle lieutenant au nord).

Du coup, les Bellovaques commencent à mobiliser des troupes, bien qu’ils n’aient reçu aucun secours des Gaulois lorsqu’ils participaient à la coalition belge et qu’ils préféraient donc jusque là ne pas se mêler de leurs histoires. Labiénus craint alors que ces derniers ne l’attaquent par derrière, aussi ne songe t-il plus qu’à rejoindre Agedincum sans subir trop de dégâts, mais il lui faut pour cela retraverser le fleuve. Dans ce but, il met au point un stratagème destiné à diviser les forces gauloises. Il confie la cinquantaine de bateaux dont il s’est servi pour prendre Melosédum à autant de chevaliers; ils ont pour consigne de s’éloigner aussi discrètement que possible de 4 000 pas en aval puis d’attendre là d’être rejoints par Labiénus. Il laisse ensuite la garde du camp à 5 cohortes, tandis qu’il envoie au beau milieu de la nuit et à grand bruit l’autre moitié de cette légion vers l’amont. Lui même et les trois légions restantes quittent alors le camp en catimini afin de récupérer les embarcations qui les attendent. Une fois sur le lieu du rendez-vous, un orage permet de surprendre les éclaireurs gaulois postés sur l’autre rive; le reste de l’armée et la cavalerie peuvent alors traverser en toute tranquillité. L’opération dure jusqu’à midi. Pendant ce temps, Camulogène a été averti de tous ces mouvements désordonnés, aussi croit-il l’ennemi en proie à la panique et qu’il tente de fuir en passant le fleuve en trois points. Il laisse par conséquent une partie de ses troupes à la garde du camp, en en voie une autre vers Metlosédum, en amont, tandis qu’il se rend en aval, là où se trouve Labiénus, avec le restant de ses hommes. La bataille s’engage entre ces deux corps d’armée. Sur l’aile droite, la septième légion met les Gaulois en déroute dès le premier choc, mais sur la gauche, où Camulogène dirige les opérations en personne, la douzième rencontre une résistance acharnée. Elle ne parvient à prendre le dessus qu’avec l’arrivée en renfort de la septième; le vénérable chef aulerque finit par périr les armes à la main ainsi que tous ses soldats. La garnison du camp gaulois, prévenue de l’importance des forces romaines engagées de ce côté, arrive à son tour sur le champ de bataille, mais trop tard pour en changer l’issue. La défaite des Gaulois permet à Labiénus de regagner Agedincum sans autre encombre. César, qui a quant à lui réussi à traverser un gué de la Loire, ne tarde pas à le rejoindre.

Entretemps, Litaviccos a été fort bien reçu a Bibracte où il a dès lors été convenu de faire alliance avec Vercingétorix, ce qui a incité Eporédorix et Viridomaros à s’emparer de Noviodunum (Nevers) où se trouvaient tous les otages de Gaule détenus par César, ainsi que ses vivres, beaucoup de son argent et de nombreux chevaux achetés pour mener cette guerre. Ils brûlent ensuite la ville pour montrer qu’ils adhèrent à présent pleinement aux préceptes du chef arverne et pour tenter de se faire pardonner leur collaboration avec les Romains. Pour les Eduens, le changement d’alliance reste néanmoins une opération délicate. Ils tiraient en effet le plus grand bénéfice de la coopération avec les Romains qui leur avaient accordé le quasi monopole de l’importation des marchandises produites chez eux, ce qui leur avait permis d’étendre considérablement leur influence au détriment des Arvernes, mais ils risquent à présent de tout perdre. Ils invitent donc Vercingétorix à Bibracte pour discuter du partage du pouvoir et de la direction de la suite des opérations. Celui-ci demande alors à ce que l’assemblée des Gaules soit convoquée pour en décider. L’arverne ressort grand vainqueur du vote. Il obtient le commandement unique de l’armée gauloise; les Eduens deviennent de fait ses vassaux. Vercingétorix a atteint l’objectif politique qu’il s’était fixé: rétablir l’hégémonie de son peuple sur les autres tribus gauloises; seuls les Lingons et les Rèmes sont encore fidèles à Rome. Il ne lui reste plus qu’à se débarrasser des Romains pour que la victoire soit totale.

Toutes les nations lui livrent des otages, mais il n’exige pas de nouvelles troupes, hormis de la cavalerie. Il compte poursuivre sa stratégie de la terre brûlée pour affamer l’ennemi tout en évitant une bataille en ligne. Il lui faut encore empêcher que des secours puissent venir de Gaule Cisalpine ou Transalpine; aussi envoie t-il dix mille fantassins et huit cents cavaliers éduens et ségusiaves porter la guerre chez les Allobroges qu’il espère convaincre de se joindre à lui, leur conflit avec Rome. Plus au sud, les Gabales assistés de quelques Arvernes sont chargés de dévaster le territoire des Helviens, tandis que les Cadurques et les Rutènes doivent en faire autant chez les Volques Arécomiques. De ce côté, tout se passe bien, même si les Helviens préfèrent prendre l’initiative de l’attaque plutôt que d’attendre l’invasion, ils sont battus et leur chef Caburus est tué. Par contre , les Allobroges résistent. Les nombreux postes qu’ils ont installés le long du Rhône empêchent la coalition de le franchir. Ils n’ont en effet aucune raison de s’impliquer dans ce conflit vu qu’ils n’ont reçu aucune aide de la part des Arvernes ou des Eduens lors de leur révolte contre Rome dix ans auparavant. Ce n’est toutefois qu’un demi-échec, le passage des 22 cohortes romaines susceptibles de venir au secours de César se trouvant bloqué. Le proconsul va donc en chercher ailleurs, chez les Germains où il embauche des mercenaires, surtout de la cavalerie qui lui fait défaut face aux 15 000 gaulois à cheval.

Ces renforts permettent à l’armée romaine de lever le camp. Suivie par les Gaulois, elle se dirige vers le territoire séquane en passant par le pays lingon, dans le but de rejoindre la Gaule Cisalpine pour la protéger d’une éventuelle invasion. Vercingétorix comprend le dessein du proconsul, mais il n’a pas l’intention de le laisser s’enfuir car il sait qu’en ce cas il reviendra plus tard et surtout plus nombreux. Il décide donc de passer à l’attaque. Sûr de la supériorité de sa cavalerie, il la divise en trois corps. Il en envoie un sur chaque aile romaine et le dernier au centre, tandis que l’infanterie reste en arrière. Il pense qu’il pourra ainsi immobiliser les légions qui se porteront au secours de leur cavalerie, ou alors qu’elles abandonneront leurs bagages et seront privées de ressources si elles sont gagnées par la panique. La bataille ne déroule pourtant pas comme prévu. César peut aussi se permettre de diviser ses forces de cavalerie en trois, et si elles sont mises en difficultés au centre et à gauche, les légions interviennent pour interrompre la poursuite gauloise, mais c’est sur la droite, là où se trouvent les Germains que la victoire se décide. Ils parviennent à prendre la colline qu’occupe la cavalerie gauloise, puis ils la poursuivent jusqu’à une rivière où Vercingétorix avait posté une partie de l’infanterie; elle est mise en déroute. Le reste de la cavalerie gauloise s’enfuit, craignant de se retrouver enveloppée. De nombreux soldats périssent, tandis que trois dignitaires éduens, Cotos, Cavarillos et Eporédorix sont faits prisonniers. Après cette défaite, Vercingétorix lève immédiatement le camp : c’est au tour des Gaulois d’être poursuivis par les Romains. Ils se réfugient sur les hauteurs de l’oppidum d’Alésia, non sans avoir encore perdu 3 000 hommes à l’arrière garde. Le siège débute.

Vercingétorix a installé son camp, protégé par une muraille et un fossé, au pied de l’oppidum d’Alésia. Les Gaulois occupent à nouveau ce genre de forteresse depuis l’invasion du pays par les Cimbres et les Teutons quelques décennies plus tôt. Il est situé sur une colline et très bien fortifié, donc difficilement prenable d’assaut, mais contrairement à Gergovie, il n’est pas accolé au reste du massif mais isolé. Cela permet aux Romains d’entreprendre la circonvallation du site, c’est à dire de l’entourer complètement d’un fossé et d’une palissade, dans le but d’empêcher le ravitaillement de parvenir à l’ennemi et de le priver de toute possibilité d’emmener les chevaux au pré. Pour éviter d’être prise au piège, la cavalerie gauloise lance une nouvelle offensive contre son homologue romaine avant que les travaux ne soient achevés. Cela se solde encore une fois par un échec, grâce aux mercenaires germains. Vercingétorix en tire la conséquence : il profite de la brèche encore ouverte dans le dispositif romain pour renvoyer toute cette noblesse à cheval dans ses foyers, avec consigne de revenir aussi vite que possible accompagnée de tout ce qu’il reste d’hommes aptes au combat, afin d’assiéger l’assiégeant. Il dispose d’assez de vivres pour tenir un mois avec ses 80 000 soldats.

Informé de ces dispositions, César entreprend de nouveaux travaux, cette fois-ci une contrevallation de 14 000 pas, c’est à dire la même chose que pour la circonvallation, mais dirigé vers l’extérieur au lieu de l’intérieur. L’ouvrage est impressionnant par sa dimension, mais aussi par sa conception. Un premier fossé de 6 m de large et autant de profondeur, tiré entre les deux cours d’eau qui passent de part et d’autre de la colline, barre la plaine qui en commande l’accès de manière à empêcher que les troupes assiégés, qui tentent régulièrement des sorties, ne puissent arriver en masse au pied des remparts situés à 120 m de là et à maintenir les soldats qui travaillent à son érection hors de portée des archers ennemis. La palissade se trouve elle-même dressée sur un remblai de 3,5 m de haut hérissé de pieux à la jonction entre la partie en terre et la partie en bois. Une tour de défense s’élève tous les 24 m tout au long du rempart. La terre nécessaire au remblai provient des deux fossés de 4,5 m de largeur et de profondeur, dont l’un rempli d’eau, qui doivent maintenir l’assaillant à distance. Avant d’arriver là, il fallait encore franchir un no man’s land composé de trois sortes de pièges différents, soit de nombreux petits trous garnis de pointe en fer, puis huit rangs d’autres trous disposés en quinconce, coniques, de 90 cm de profondeur garnis d’un pieu durci au feu dissimulé sous des broussailles, et pour finir, une tranchée de 6 m de large et 1,5 m de profondeur pleine de troncs et de grosses branches taillés en pointe dignes de barbelés. L’ouvrage est gardé par des soldats repartis dans 23 forts tout au long du circuit. Les pires craintes de Vercingétorix en ce qui concerne l’art romain du siège se trouvent donc confirmées. Les Gaulois en sont réduits à attendre passivement l’armée de secours.

Ces renforts se font attendre plus que prévu. Il faut en effet 6 semaines au lieu de 4 pour rassembler les 240 000 guerriers et 8 000 cavaliers venus de toute la Gaule. On peut s’interroger sur les raisons de ce retard, alors que le facteur temps est déterminant pour la réussite de l’opération, les assiégés s’affaiblissant un peu plus à chaque jour qui passe au-delà du délai imparti, César ayant même refusé que les civils quittent l’oppidum pour accélérer le processus. Bien sûr, les raisons peuvent être uniquement techniques, rassembler autant d’hommes n’est pas une mince affaire et assurer leur ravitaillement est encore plus difficile, mais cela traduit peut être aussi des dissensions politiques entre les diverses factions gauloises comme la répartition du commandement de l’armée de secours pourrait l’indiquer. Si Vercingétorix avait obtenu d’être reconnu comme chef unique de la coalition, le pouvoir est cette fois-ci partagé en trois. Ce qui évoque inéluctablement une forme de triumvirat. Il se peut que César se serve de cet épisode pour mettre en garde ses concitoyens romains contre les dangers de ce système de gouvernement plutôt qu’il ne décrit fidèlement la réalité historique, mais il semble quand même que cela reflète assez bien à la situation gauloise. Une partie des troupes se retrouvent sous les ordres des Arvernes représentés par Vercassivellaunos, un cousin de Vercingétorix; ils contribuent eux-mêmes avec leurs clients à hauteur de 35 000 hommes. Une autre partie revient aux Eduens menés par Eporédorix et Viridomaros qui fournissent le même contingent, et la dernière est attribuée aux Belges, par l’intermédiaire de l’Atrébate Commios. Les autres tribus doivent se répartir en fonction des affinités qu’elles ont avec l’une de ces trois factions. En dehors des Rèmes et des Lingons, toujours fidèles à Rome, et des Trévires, au prises avec les Germains, seuls les Bellovaques revendiquent leur indépendance et refusent dans un premier temps de s’impliquer dans le conflit, mais Commios finit par les convaincre de lui donner 2 000 soldats au lieu des 10 000 initialement prévus. La répartition a dû se faire dans un souci d’équilibre numérique, pour éviter qu’un clan puisse prétendre avoir eu un rôle plus important que les autres, aussi ce ne sont pas tous les hommes disponibles qui sont envoyés, comme Vercingétorix l’avait demandé. Chaque tribu participe à la coalition selon un quota qui correspond à sa taille, mais aussi au poids politique qui lui est accordé, sinon le facteur démographique aurait certainement joué en faveur des Arvernes dont le territoire était très peuplé. Cela a dû être l’objet d’âpres négociations qui peuvent à elles seules expliquer le retard pris, d’autant plus qu’il subsiste toujours des partisans des Romains, artisans et commerçants qui s’enrichissent grâce au échanges avec eux, à la fois chez les Arvernes et les Eduens. Tous doivent être préoccupé par ce qui pourrait advenir en cas de victoire. Il y a fort à parier qu’en ce cas ils seraient tentés de régler leurs comptes, tout d’abord avec les Rèmes et les Lingons, puis entre eux, toutes les alliances étant possibles. Bien que cela soit peu probable, les Arvernes et les Eduens pourraient se retourner ensemble contre les Belges (fortement influencés par la culture germanique) et les Armoricains (eux aussi indépendants car tournés vers le commerce maritime) déjà affaiblis par les Romains avant de se disputer l’hégémonie, mais plus vraisemblablement, l’un des deux gros pourrait être tenté de faire alliance avec les plus petits, les Arvernes arguant que ce sont les Eduens qui ont fait appel à Rome qui sont à la source de tous leurs malheurs, et les Eduens avançant qu’ils ont fait tout ce qu’il pouvaient pour modérer les ardeurs de César en participant à la conquête tandis que les Arvernes restaient complètement passifs. Autrement ces deux tribus auraient risqué de tomber dans la guerre civile, alors autant désigner l’autre comme nouvel ennemi. Bref, la Gaule aurait eu toutes les raisons de sombrer dans le chaos pour une assez longue période, ce qui aurait favorisé les tentatives d’invasion germaines, voire le retour des légions romaines. Paradoxalement, une défaite serait par contre susceptible d’amener plus de stabilité, l’arbitrage revenant aux Romains. Ces considérations ont aussi pu convaincre les Gaulois de ne pas trop se hâter pour rejoindre Vercingétorix.

Tout cela n’empêche pas l’armée de secours de passer à l’offensive dès l’installation du camp terminée, le lendemain de son arrivée. La cavalerie gauloise se déploie alors dans la plaine de son côté des fortifications romaines, tandis que du leur, les assiégés sortent et s’emploient à combler le fossé qui les maintient à 400 pas du rempart. La bataille entre les deux corps de cavalerie s’engage vers midi et dure jusqu’à la tombée de la nuit sans qu’aucun des deux camps ne prennent l’avantage, jusqu’à l’intervention décisive des Germains qui repoussent les cavaliers Gaulois et massacrent les quelques archers et soldats qui les soutenaient. Voyant cela, Vercingétorix rentre à Alésia sans avoir eu l’occasion de combattre. Le jour suivant, les secours changent de tactique, les soldats passent la journée à confectionner des claies, des échelles et des grappins pour monter à l’assaut des remparts. Ils attendent le beau milieu de la nuit pour sortir discrètement du camp et lancer l’attaque. Au cri des assaillants, Vercingétorix ordonne une nouvelle sortie. Une grêle de flèches s’abat sur les défenseurs romains qui répliquent avec leurs frondes et les scorpions qui leur permettent de lancer des traits à une cadence élevée. L’obscurité aidant, de nombreux soldats sont blessés de part et d’autre; les Romains ne tiennent que grâce à l’aide des troupes qui accourent des forts plus éloignés de l’attaque. Les nombreux pièges disposés en avant des fortifications empêchent ce pendant les Gaulois d’arriver en masse au pied des remparts, soit qu’ils y tombent, soit qu’ils se trouvent ralentis à une distance où les traits les percent à tous les coups. Aussi n’arrivent-ils pas à créer de brèche dans la palissade avant le lever du soleil. Ils craignent alors d’être enveloppés par les légions qui commencent à sortir des camps situés sur les hauteurs et se retirent. Du côté des assiégés, Vercingétorix et ses hommes ont perdu beaucoup trop de temps pour combler le fossé qui barre la plaine, ils ne parviennent pas à le franchir et à rejoindre le pied du rempart pour obliger les Romains à se battre sur deux fronts avant le retrait de leurs alliés de l’extérieur; ils rentrent derechef sans avoir affronté l’ennemi.

Ces deux attaque en plaine ayant été infructueuses, les Gaulois échafaudent un nouveau plan. Cette fois-ci, il s’agira d’attaquer directement une partie du camp sous la responsabilité de deux légions commandées par C. Antistius Réginus et C. Caninius Rébilus. A cet endroit, les retranchements ont été construits à mi-côte d’une colline qui n’a pu être complètement incluse dans les fortifications, ils peuvent donc être approchés en surplomb. Cette mission échoit à Vercasivellaunos accompagné de 60 000 soldats d’élite. Ils quittent secrètement le camp gaulois à la nuit tombée pour aller prendre position à l’abri des regards romains, derrière la crête de la colline. Arrivés là avant l’aube, ils se reposent en attendant l’assaut qui ne doit être donné qu’à midi. A l’heure dite, ils sortent de leur cachette et s’élancent à l’assaut du camp romain. Dans le même temps, la cavalerie revient à la charge dans la plaine tandis que le reste de l’armée gauloise sort du camp et se range en ordre de bataille. Vercingétorix et les assiégés sortent à leur tour de l’oppidum pour se ruer sur les retranchements ennemis. Les Romains ne savent plus où donner de la tête; la situation devient particulièrement critique sur les hauteurs où Réginus et Rébilus sont dépassés, Vercasivellaunos et ses hommes ayant réussi à combler les pièges pour atteindre le pied du rempart. De sa colline située à l’opposé du lieu du combat, Titus Labiénus voit que la situation tourne à l’avantage des Gaulois. Il décide donc de se porter au secours de ses collègues en difficulté avec six cohortes. César nous dit que c’est lui qui ordonne ce mouvement décisif à son lieutenant, mais il cherche probablement à minimiser le rôle de son subalterne pour s’arroger tous les lauriers de la victoire; Labiénus ayant à plusieurs reprises démontré qu’il était un plus fin stratège que son chef, il n’avait certainement pas besoin d’attendre un ordre pour en prendre l’initiative.

Pendant ce temps, les assiégés renoncent à se rendre maître des fortifications de la plaine trop étendues. Ils regroupent tous leurs moyens « sur les hauteurs » (César ne précise pas l’endroit exact), où ils parviennent à faire une brèche dans la palissade et à s’y engouffrer. Le proconsul y envoie le jeune Brutus avec six cohortes, puis Fabius avec sept autres avant de s’y rendre lui-même avec des troupes fraîches. Une fois les Gaulois repoussés hors de l’enceinte, César se dirige à son tour sur la zone attaquée par Vercasivellaunos où Labiénus tient grâce aux 39 nouvelles cohortes qu’il a rassemblées. Il arrive accompagné d’une partie de la cavalerie tandis que l’autre fait le tour par l’extérieur pour prendre l’ennemi à revers. Le nombre permet aux Romains de reprendre l’avantage. Les Gaulois subissent de lourdes pertes. Sédullus, chef des Lémovices, est tué, tandis que Vercasivellaunos est fait prisonnier. Vercingétorix constate le désastre et se retire dans l’oppidum. Lorsque la nouvelle parvient au camp de l’armée de secours, les guerriers plient bagage et décident de rentrer chez eux. Les derniers espoirs des assiégés s’envolent avec eux. La cavalerie part à la poursuite des fuyards pendant la nuit; elle tue ou fait prisonnier une grande partie de leur arrière garde.

Le lendemain, Vercingétorix dépose les armes aux pieds de César pour éviter un massacre, puis il est couvert de chaînes pour être emmené à Rome où il servira de trophée après avoir été traîné à la suite de l’armée de son vainqueur tout au long de sa campagne contre les partisans Pompée, soit six longues années. Les autres guerriers prisonniers sont réduits en esclavage puis distribués aux légionnaires à raison d’un par tête, à l’exception des Eduens, entraînés dans la coalition presque malgré eux, mais aussi des Arvernes qui en sont pourtant à l’origine. La clémence à géométrie variable du proconsul reflète parfaitement la situation politique gauloise. Il épargne également les deux tribus les plus puissantes, à la tête desquelles il place ses partisans après avoir reçu leur soumission, car il compte tirer profit du commerce qu’il fera avec elles une fois qu’il aura attribué les marchés à ses clients, tandis qu’il dépouille les autres de leurs forces vives pour s’enrichir sur le champ tout en soignant sa popularité auprès de ses troupes. Tout cela lui sert à consolider son pouvoir à Rome où Pompée s’emploie à tenter de l’évincer. Cette année là, il décide de passer l’hiver à Bibracte où il s’efforce de stabiliser enfin la Gaule plutôt que de rentrer en Italie comme il en a l’habitude.

De Gergovie à Alésia (1)

Au printemps de l’année 52 av JC, une large coalition gauloise s’est formée autour des Arvernes. Elle regroupe presque toutes les tribus, à l’exception notable des Trévires qui redoutent une invasion des Germains, des Lingons et des Rèmes, fidèles à Rome, mais surtout des Eduens, principaux alliés de Jules César depuis le début de son incursion en Gaule. Les hostilités ont commencé dès Janvier avec le massacre des marchands romains de Cénabum (Orléans) par les Carnutes qui a incité Vercingétorix à prendre le pouvoir chez les Arvernes, puis à fédérer un grand nombre de peuples contre l’occupation romaine. Ils n’arrivent cependant pas à empêcher César de rassembler son armée à Agedincum (Sens), bien qu’il se trouve lui-même en Italie lorsque la révolte éclate et que ses légions stationnent dans diverses régions du nord de la Gaule. Le proconsul fait alors rapidement tomber Vellaunodunum, chez les Sénons, suit Cénabum, où la population est exterminée par vengeance, puis il entre en territoire Biturige, allié des Eduens, où il s’empare de Novidunum (Nevers). A ce moment, Vercingétorix décide de pratiquer la politique de la terre brûlée pour affamer les soldats ennemis et de détruire les villes qui pourraient être les prochaines cibles des Romains, mais Avaricum (Bourges), capitale des Bituriges, est épargnée à leur demande. Elle est à son tour assiégée et finit par céder après une longue résistance de ses habitants qui se voient alors eux aussi massacrés jusqu’au dernier. L’autorité de Vercingétorix, qui avait prôné son évacuation et sa destruction pour épargner des vies, n’en est que renforcée; il convainc de nouvelles tribus de rallier sa cause. Pendant ce temps, César est appelé à arbitrer le conflit qui oppose deux chefs qui se disputent le pouvoir chez ses amis Eduens avant de retourner à l’offensive vers Gergovie, capitale des Arvernes, avec six légions, tandis qu’il charge Titus Labiénus et quatre autres légions de s’occuper du cas des Sénons et des Parisii qui risqueraient de couper son ravitaillement s’il les laissait dans son dos.

Pour atteindre son objectif, César doit franchir l’Allier. Les deux armées avancent donc parallèlement, chacune de son côté de la rivière dont les Gaulois ont pris la précaution de détruire tous les ponts. Pour remédier au problème, le proconsul a recours à la ruse. Il dissimule deux légions sous le couvert de la forêt tandis que le reste des troupes continue sa progression; il est naturellement suivi par l’ennemi qui ne s’est aperçu de rien. Il attend que tout ce petit monde se soit suffisamment éloigné, puis fait sortir ses hommes qui s’empressent de rétablir la jonction avec l’autre rive en se servant des pilotis d’un ouvrage dont seul le tablier a été démonté. Les soldats n’ont plus qu’à traverser pour établir une ligne de défense, avant que le gros de l’armée ne soit rappelé et franchisse à son tour la rivière en toute tranquillité. Quand il s’aperçoit qu’il est trop tard pour empêcher le déferlement des troupes romaines sur ses terres, Vercingétorix décide de rejoindre au plus vite l’oppidum de Gergovie, car il ne veut absolument pas se risquer à un combat en ligne en rase campagne, domaine de prédilection des légions.

César ne tarde pas à arriver sur les lieux. Il ne peut que constater que la configuration du terrain lui est très défavorable, l’oppidum étant situé en haut d’une montagne de 700 m aux versants escarpés en plus d’être bien fortifié et défendu par le camp gaulois qui s’étend devant ses remparts. Il établit lui-même son camp sur une colline séparée du massif principal et s’occupe tout d’abord à sécuriser son approvisionnement. Il s’empare ensuite d’un poste avancé gaulois, peu défendu selon ses propres dires, situé sur une colline au pied de l’oppidum. Il y établit un camp secondaire, relié au camp principal par un double fossé de manière à ce que les soldats puissent circuler dans la tranchée entre les deux sans être exposés à l’ennemi. Ainsi, il espère priver les assiégés d’une grande partie de leur eau et les empêcher de mener leurs chevaux au pré. Des escarmouches ont quotidiennement lieu entre les deux corps de cavalerie.

Pendant ce temps, les 10 000 fantassins éduens exigés par César se sont mis en marche avec Litaviccos à leur tête. Ils se trouvent devant un choix pour le moins délicat. Conformément à leur titre de « peuple ami de Rome », ils ont jusque là toujours apporté leur soutien à l’action de César, même si des dissensions sont apparues dès le début de son intervention et qu’il y ont mis plus ou moins de zèle, surtout sous l’influence de Dumnorix qui avait encouragé les siens à ne pas livrer les vivres promis lors de la guerre contre les Helvètes, puis avait déserté les rangs romains avec toute sa cavalerie lors de la seconde expédition en (Grande-)Bretagne avant d’être rattrapé et tué. A cette époque, aucune autre tribu n’avait suivi le mouvement qu’il tentait d’initier, pas même les Arvernes, alors que Vercingétorix était certainement le chef de leur corps expéditionnaire. Dumnorix, qui avait la mainmise sur le commerce, a dû être le premier à sentir, après la conquête de la Gaule Belgique et de la côte Atlantique, que les Gaulois ne seraient pas les principaux bénéficiaires de l’extension du marché, mais qu’elle servait avant tout à enrichir César pour qu’il puisse assouvir ses ambitions politiques à Rome, et qu’ils y perdraient finalement leur indépendance. Deux ans plus tard, ce sentiment a petit à petit fini par s’imposer à la grande majorité des peuples, y compris parmi les alliés et les clients des Eduens, comme les Parisii, les Sénons et les les puissants Bituriges qui participent dorénavant activement à la coalition menée par les Arvernes, leurs principaux rivaux. Maintenant que l’équilibre des forces semble s’être inversé, ils risquent donc d’être isolés, de perdre leur hégémonie en Gaule et de voir leurs pairs se retourner contre eux en cas de victoire contre les Romains. Litaviccos et Convictolitavis, qui a pourtant reçu le pouvoir des mains de César, ont par conséquent décidé de changer de camp pour rejoindre celui de Vercingétorix. Le proconsul donne quant à lui une explication toute différente à ce revirement. Il prétend que les notables éduens se sont laissés séduire par les discours de l’émissaire arverne qui leur a promis la victoire s’ils se joignaient à la coalition, mais surtout qu’ils ont été achetés et qu’ils sont avant tout motivés par l’appât du gain, ce qui doit plutôt ressembler à la méthode qu’il a lui-même employé pour les convaincre de le suivre. Les soldats auraient quant à eux été dupés par Litaviccos qui aurait affirmé que tous les cavaliers que César avait exigé d’emmener avec lui à Gergovie avaient été tués par les Romains.

Toujours est-il qu’il apprend que la colonne éduenne a prévu de rejoindre le camp gaulois au lieu du sien alors qu’elle n’est pas encore arrivée. D’après lui, il aurait été informé de la trahison par Eporédorix, un aristocrate éduen. A cette nouvelle, César décide de les intercepter sur le champ avec quatre légions et toute la cavalerie pour les empêcher de passer à l’ennemi. Il aurait alors suffi qu’Eporédorix et Viridomaros se montrent aux leurs qui les croyaient morts pour qu’ils déposent les armes et implorent la pardon de César. Litaviccos et ses clients s’enfuient pour rejoindre Vercingétorix. Si la chose pouvait se régler aussi facilement, il aurait mieux fait de s’abstenir de déplacer 5 fois plus de soldats que ne comptaient les rangs éduens, mais il veut avant tout souligner qu’il sait se montrer clément envers ses ennemis (qu’il aurait très bien pu tuer sans enfreindre les lois de la guerre comme il le dit dans le courrier adressé aux Eduens), alors qu’il accuse leur population d’avoir pillé et massacré les citoyens romains qui se trouvaient sur leur territoire dès qu’ils ont appris la trahison de Litaviccos. Il se montre tout aussi magnanime avec ces civils qu’il pardonne également après qu’ils se soient ravisés en apprenant que leurs troupes sont à nouveau dans le camp de César. Nul doute que le message qu’il désire faire passer est essentiellement destiné à rassurer les citoyens de Rome qui pourraient craindre qu’il ne soit tenté de régner par la terreur comme au temps de Caïus Marius s’il revenait au pouvoir; son livre ayant été publié bien avant qu’il ne franchisse le Rubicon avec son armée. Dans la suite du texte (Guerre des Gaules Livre VII §43), il prétend s’être attendu dès ce moment à un nouveau soulèvement des Eduens à la moindre occasion et qu’il cherche par conséquent un moyen de se retirer de Gergovie pour rejoindre Labiénus et ne pas être assailli de toutes parts, sans avoir pour autant l’air de fuir. La suite des évènements montre plutôt qu’à cet instant il croit encore dur comme fer qu’il peut rapidement remporter la victoire, mais a posteriori, il préfère dissimuler le fait qu’il a subi un grave échec militaire et commis une erreur qui aurait pu lui être fatale en se séparant de son meilleur lieutenant et en divisant ses forces.

En effet, à Gergovie, les Gaulois profitent de l’absence des deux tiers des légions pour attaquer en masse le camp romain. Beaucoup de défenseurs sont blessés par la grêle de flèches et de traits qui s’abat sur eux. Ils ne peuvent de plus pas être relevés de leur poste en haut des remparts étant donnée la taille imposante du camp et leur faible nombre, tandis que les ennemis voyaient sans cesse leurs troupes renouvelées. Seules leurs machines de guerre telles que les catapultes ou les balistes leur ont permis de tenir la position, mais Caïus Fabius craint que les Gaulois ne reviennent à l’assaut le lendemain et que ses hommes déjà fort éprouvés ne soient pas en mesure de réitérer l’exploit même s’il a pris la précaution d’ajouter es parapets aux remparts et de condamner toutes les portes sauf deux. Il dépêche donc d’urgence un courrier à César pour l’informer de la situation; celui-ci décampe en pleine nuit pour venir au secours de son lieutenant en péril et arrive avant l’aube. Les Gaulois renoncent à l’attaque.

Une fois de retour, le proconsul échafaude un plan pour s’emparer de l’oppidum. Son objectif ne semble pourtant pas très clair. Lors d’une visite du petit camp, il s’aperçoit que les Gaulois n’occupent plus une colline qui en était couverte les jours précédents. Vercingétorix considère que cet endroit est d’une importance vitale, si jamais les Romains venaient à s’en emparer, il ne pourrait plus descendre dans la plaine pour fourrager. Il l’a donc fait fortifier, et maintenant que les travaux sont terminés, ses troupes n’ont plus besoin d’y être présentes en si grand nombre pour la défendre. César y voit une opportunité. Il va faire croire à l’ennemi qu’il va attaquer là pour l’attirer, tandis qu’il enverra ses légions dans leur dos, directement sur l’oppidum. Pour faire diversion, des escadrons sortent pendant la nuit sans aucune discrétion, des muletiers déguisés en cavaliers s’éloignent dans la campagne, puis une légion entière se dirige vers ladite colline avant de se dissimuler dans un bois. Tous ces mouvements mettent la puce à l’oreille des Gaulois qui reviennent occuper en masse la position stratégique. Pendant ce temps, deux légions passent discrètement par petits groupes du grand au petit camp en profitant du couvert du fossé. Une fois les troupes réunies, le succès de l’attaque repose essentiellement sur la vitesse. La huitième légion atteint assez rapidement le camp gaulois malgré la raideur de la pente et l’étroitesse de sentier, puis elle y pénètre et en ravage une partie. César dit alors avoir atteint son objectif et fait sonner la retraite, mais que la topographie du terrain a empêché la huitième légion de l’entendre, aussi poursuit-elle l’assaut jusque sous les remparts de la ville. Mais à ce moment, l’effet de surprise est passé et les Gaulois reviennent, cavalerie en tête. Les Romains sont submergés, ils ne peuvent plus que reculer, mais au lieu de se replier en bon ordre, la panique les gagne lorsqu’ils voient surgir la cavalerie éduenne sur leur flanc droit qui est complètement découvert. Ils confondent alors leur allié avec l’ennemi et subissent de nombreuses pertes, César en avoue 700, mais il doit minimiser. Les rangs ne se reforment qu’une fois qu’ils sont revenus dans la plaine, après avoir effectué la jonction avec les dixième et treizième légions. Tous se retournent alors pour faire face aux troupes gauloises qui dévalent la colline. Vercingétorix ordonne d’arrêter la poursuite, le terrain plat étant à son désavantage. Les Gaulois regagnent donc leur camp. L’attaque romaine se solde par un échec, soit que les légions n’ont pas progressé assez vite pour prendre la ville, ou qu’elles n’ont pas réussi à bloquer le passage de la colline vers la ville pour isoler les troupes gauloises, ou encore que les Gaulois ne sont pas tombés dans le piège tendu par César en remontant immédiatement la colline au lieu de s’aventurer plus loin dans la plaine. Le proconsul n’assume cependant pas son erreur tactique, mais il en rejette la faute sur ses hommes qui se sont selon lui laissés aveugler par la perspective du butin.

Les deux jours suivants, Romains et Gaulois se retrouvent face à face dans la plaine sans que cela ne donne lieu à autre chose que quelques escarmouches entre les deux corps de cavalerie. Le troisième jour, César estime qu’il en a fait assez pour sauver la face et décide de lever le camp pour rejoindre le territoire éduen. Il apprend alors que Litaviccos l’a précédé pour soulever son peuple. Eporédorix et Viridomaros quittent par conséquent la colonne romaine avec toute la cavalerie éduenne: l’alliance avec les Eduens est définitivement morte. César s’en va rejoindre Labiénus à Agedincum (Sens) où sont restés les bagages gardés par les deux légions levées en début d’année.

Face à la crise, la Gaule se rassemble autour d’un chef

Au début de l’année 52 av JC, juste après la révolte des Carnutes et le massacre de Cénabum, Vercingétorix réussit, non sans mal, à pendre le pouvoir chez les Arvernes. Il déploie ensuite tous ses talents politiques pour rallier d’autres tribus à sa cause. Il réussit non seulement à convaincre les Lémovices et les Cadurques, traditionnels alliés des Arvernes, de le rejoindre, mais aussi les Pictons, peuple de la côte Atlantique qui avait pourtant fourni des navires à César dans sa guerre contre les Vénètes (ils n’ont peut être pas été très satisfaits de la part de marché du commerce maritime qu’ils ont obtenu en échange), ainsi que leurs voisins du nord, Andes et Turones, mais encore les Aulerques qui lui amènent le soutien de tous les peuples armoricains, et finalement les Carnutes, les Sénons et les Parisii, qui se sont déjà soulevés l’année précédente, mais font partie de la confédération éduenne pour les deux derniers. Tout cela doit être le fruit de longues négociations qui ne remontent certainement pas seulement à l’automne précédent, mais sont susceptibles d’avoir commencé deux ans auparavant lorsque César à contraint toute l’aristocratie gauloise à le suivre en (Grande-) Bretagne. Il ne s’arrête cependant pas là, il se rend lui-même chez les puissants Bituriges, alliés des Eduens et donc de Rome, qu’il persuade de rejoindre la coalition; tandis qu’il envoie le Cadurque Lucterius chez les Rutènes qui entrent à leur tour dans le combat avec leurs alliés Nitiobroges et Gabales. Ce dernier ralliement revêt une importance toute particulière, leur territoire étant situé à la frontière avec la province romaine de Gaule transalpine qu’ils menacent directement. César ne peut faire autrement que de se rendre immédiatement dans la région pour la protéger, bien qu’il redoute que les tribus gauloises qui lui sont fidèles ne se retournent contre lui s’il n’intervient pas rapidement.

Le proconsul réagit selon le plan de Vercingétorix qui consiste en effet à l’obliger à rester en Gaule transalpine pour l’empêcher de faire la jonction avec le reste de son armée qui hiverne au nord. La suite des évènements ne se déroule pourtant pas aussi bien que prévu. César comprend tout de suite ce que le chef gaulois a derrière la tête, aussi décide t-il de contrattaquer sur le champ plutôt que d’attendre le printemps. Il entreprend de se rendre directement sur le territoire arverne, ce qui surprendra son adversaire car il faut pour cela traverser les Cévennes, réputées infranchissables en hiver. Il y parvient malgré l’épaisse couche de neige qui recouvre les chemins. Il envoie alors la cavalerie dévaster la région qui se trouve autour de son camp, mais il ne reste lui-même que deux jours sur place, puis s’en retourne sous prétexte de chercher des renforts en laissant Brutus seul, avec pour consigne de continuer à ravager le pays autant qu’il le peut. La nouvelle que les Romains sont sur ses terres parvient très vite à Vercingétorix qui quitte aussitôt le territoire des Bituriges pour aller secourir les siens avec toute son armée. Pendant ce temps, César arrive à Vienne où l’attend un nouveau corps de cavalerie. Il ne s’y arrête pas, pas plus qu’il ne revient chez les Arvernes, il se dirige au contraire plein nord. Il traverse alors le territoire de ses amis éduens à marche forcée, pour rejoindre les deux légions qui ont pris leurs quartiers d’hiver chez les Lingons, eux aussi toujours fidèles à Rome, avant que les Gaulois ne réalisent qu’ils se sont fait berner. La diversion du proconsul a fonctionné à merveille, non seulement a-t-il réussi à retrouver une partie de son armée, mais les troupes gauloises se trouvent à présent trop loin pour intercepter les six légions stationnées chez les Sénons. Elles le rejoignent donc sans encombres à Agedincum (Sens) où Titus Labiénus arrive lui aussi depuis le territoire trévire avec les deux siennes. L’armée romaine est à présent au complet.

Vercingétorix ne peut que constater que son plan a échoué. Il fait demi-tour, revient chez les Bituriges pour repartir aussitôt chez leurs voisins Boïens, installés depuis peu sur le territoire des Eduens dont ils sont les vassaux par la volonté de César, suite à leur défaite aux côté des Helvètes. Le chef gaulois doit donc penser qu’il ne devrait pas être trop difficile de les convaincre de rejoindre la coalition anti-romains, mais cela non plus ne se passe pas comme prévu. Lorsqu’il arrive à Gorgobina, leur capitale, il trouve porte close. Peut être les Boïens savent-ils gré au proconsul de les avoir traité avec clémence et craignent-ils sa colère au cas ou ils se retourneraient contre lui, ou encore ont-ils l’impression d’avoir été trahis par les Gaulois lors de leur tentative de migration, toujours est-il qu’ils ne veulent pas trop s’impliquer dans cette affaire dont ils n’ont pas grand chose à attendre. Par conséquent, l’armée gauloise entreprend de faire le siège de la ville pour les faire plier. César ne peut rester sans réaction face au signe de fidélité que lui envoie ce peuple; il craint en effet que tous ses alliés gaulois ne passent à l’ennemi si d’aventure il abandonnait celui-ci à son triste sort. Il décide donc de venir à leur secours malgré les difficultés que risque de rencontrer son approvisionnement en cette saison où les chemins sont encore difficilement praticables. Il quitte Agedincum avec dix légions en laissant là tous les bagages sous la protection des deux restantes. Il ne marche pourtant pas directement sur Gogobina, mais se dirige sur le territoire des Sénons où il entreprend le siège de Vellaunodunum pour ne pas laisser derrière lui des ennemis susceptibles de le priver de ravitaillement. Entourée par 60 000 soldats romains, la ville ne met que trois jours pour littéralement rendre les armes. Elle doit en plus livrer 600 otages et tous ses chevaux. César ne reste pas plus longtemps. Son arrivée surprend ainsi les habitants de Cénabum (Orléans), ville des Carnutes. Ils tentent de fuir discrètement pendant la nuit en traversant un pont sur la Loire, mais le proconsul qui avait prévu cette éventualité ordonne aussitôt aux deux légion qui se tenaient prêtes de passer à l’assaut. Elles prennent la ville sans aucune difficulté, puis se vengent du massacre des marchands romains perpétré quelques semaines plus tôt en la pillant puis en la brûlant, mais aussi en exterminant méthodiquement toute sa population. A présent c’est au tour de Vercingétorix d’intervenir rapidement s’il ne veut pas voir ses alliés déserter ses rangs. César continue sur sa lancée, il franchit la Loire, entre en territoire Biturige et met le cap sur Noviodunum (Nevers) qui lui est livrée sans résistance. Cependant l’arrivée de la cavalerie gauloise change la donne. La ville reprend les armes tandis que la bataille s’engage à l’extérieur. Les Romains sont tout d’abord mis en grandes difficultés, mais le renfort d’environ 600 cavaliers fait finalement pencher la balance en leur faveur. Les Gaulois doivent se replier avant que l’infanterie soit arrivée, ce qui oblige Noviodunum à se rendre définitivement. Le rouleau compresseur romain reprend sa route vers Avaricum (Bourges).

Ces déconvenues ne découragent pourtant pas Vercingétorix. Il préfère néanmoins ne pas se risquer à affronter l’armée romaine dans une bataille en ligne, en tout cas pas avant qu’elle ne soit suffisamment affaiblie pour qu’il ait une chance de l’emporter. Aussi convainc t-il ses alliés de pratiquer la politique de la terre brûlée, d’emporter toutes les récoltes pour affamer l’ennemi et de détruire ensuite les villes pour qu’il n’ait pas de place forte où s’abriter. De petits groupes pourront par ailleurs se charger de harceler la cavalerie lorsqu’elle devra s’éloigner de la troupe pour fourrager. Toutes les cités à la portée des Romains sont donc incendiées le même jour, dont vingt rien que chez les Bituriges, mais leur capitale, Avaricum est épargnée en raison de sa position jugée imprenable, une colline entourée d’une rivière et de marais. Elle se retrouve assiégée. Il ne faut pas longtemps pour que les légions commencent à souffrir de la faim, leurs alliés Eduens ne leur fournissant des vivres qu’au compte goutte quand les convois ne sont pas interceptés. Les soldats s’affairent malgré tout à construire les machines destinées à prendre les remparts d’assaut, mais leurs efforts sont contrariés par les habitants de la ville qui incendient les tours de siège, harcèlent les travailleurs et creusent des mines pour atteindre la terrasse.

A ce moment (La Guerre des Gaules Livre VII §17 à 21), le récit de César prend une tournure étrange, qui n’a pas grand intérêt à priori, à moins qu’il ne tienne en fait un double langage destiné à ses contemporains et qu’il ne parle de la situation politique de Rome et de Pompée (j’utilise moi-même assez souvent ce procédé qui consiste à raconter une histoire qui n’a pas de lien évident avec le sujet qui m’intéresse vraiment. Cela donne rarement un résultat immédiat, mais ce n’est pas forcément l’objectif recherché. Le but est de creuser un sillon, de tracer un schéma mental qui sera revisité plus tard, pendant le sommeil. Les rêves se chargent alors tout seuls de remettre les choses à leur place. J’ai donc assez rapidement la puce à l’oreille quand quelqu’un d’autre l’emploie. Il y a presque un an, je m’intéressais à Bismarck pour tenter de comprendre où la crise que nous traversons pourrait nous amener. Je ne serais pas spécialement étonné que bientôt le triumvirat serve prochainement de modèle pour nous en parler avec le risque de voir se généraliser les gouvernements techniques ou d’union nationale comme en Italie ou en Grèce.) . Il commence par dire qu’il est prêt à lever le siège en raison de la famine qui règne, mais que ce sont ses propres soldats qui l’en dissuadent car « il valait mieux endurer toutes les extrémités que de ne point venger les citoyens romains égorgés à Cénabum par la perfidie des Gaulois.(La guerre des Gaules-Livre VII §17) », ce qui peut aussi bien se lire: « que de ne point venger les citoyens romains égorgés à Rome par la perfidie des sbires de Pompée » en plus de faire apparaître le proconsul comme protecteur plus soucieux de ses hommes que de ses propres intérêts. Il cherche aussi à se distinguer de Crassus qui a été tué d’un manière particulièrement cruelle par les Parthes à la bataille des Carrhes, en lui faisant avaler de l’or en fusion pour le punir de sa cupidité. La mort du plus fortuné des triumvirs et de son fils Publius, qui s’est brillament illustré lors des premières campagnes de la guerre des Gaules, privent César d’un soutien financier essentiel, ce qui l’oblige à remplir ses caisses au plus vite. Ce facteur n’est peut être pas étranger à l’accélération du conflit avec les Gaulois. Qui sait si les assassinats des marchands de Cénabum n’a pas été commandité par César lui-même et si Vercingétorix n’a pas été son complice dans le but d’établir sa domination sur les Eduens et leurs alliés. C’est fort improbable, mais le massacre de Cénabum et l’insurrection des Arvernes sont les deux arguments qui manquaient au proconsul pour justifier auprès du Sénat sa prise du pouvoir absolu sur toute la Gaule.

Ensuite, César apprend par des prisonniers que Vercingétorix a rapproché son camp d’Avaricum après avoir épuisé les ressources de la région où il se trouvait précédemment, mais qu’il est lui-même absent, car il est parti avec la cavalerie et l’infanterie légère pour tendre une embuscade à l’endroit où il pense que les Romains iront fourrager le lendemain. Il ordonne aussitôt aux légions de se mettre en marche pour aller surprendre l’armée gauloise. Ce choix est assez surprenant. Pourquoi lancer une attaque contre le gros des troupes plutôt que de tenter une action contre le corps expéditionnaire que commande Vercingétorix? Il fait exactement l’inverse de ce qui avait permis à Titus Labiénus de remporter la victoire sur les Trévires un peu plus d’un an auparavant. Celui-ci avait alors envoyé sa cavalerie appuyée d’un petit groupe de soldats à pieds dans le seul but de tuer leur chef Indutiomaros; sa mort avait dissuadé le reste des troupes de poursuivre l’attaque. On dirait que le proconsul ne tient pas tant que ça à faire cesser rapidement les hostilités, mais peut être ne sait-il tout simplement pas où se trouve Vercingétorix. Les éclaireurs gaulois constatent tout de suite le mouvement des légions, aussi leur armée a-t-elle le temps de cacher ses bagages et de se mettre en ordre de bataille sur les hauteurs d’une colline dont l’accès est rendu difficile par le marais qui l’entoure. Les soldats romains se préparent eux aussi au combat, mais César renonce à engager la bataille en voyant la topographie des lieux, il «  leur (aux soldats) représente « par combien de sacrifices, par la mort de combien de braves, il faudrait acheter la victoire ; il serait le plus coupable des hommes si, disposés comme ils le sont à tout braver pour sa gloire, leur vie ne lui était pas plus chère que la sienne. » (Guerre des Gaules, Livre VII §19) ». Il revient donc à Avaricum pour terminer les préparatifs de l’assaut. Son déplacement n’a servi à rien.

Transposons maintenant cet épisode à Rome. Dans ce cas, César nous dit tout d’abord qu’il savait dès le départ que l’assassinat de Clodius Pulcher n’était qu’un piège que lui tendait Pompée pour qu’il revienne dans la capitale afin qu’il puisse être poursuivi pour les malversations commises lors de son consulat. Aussi n’est-il pas tombé dedans, bien que Pompée n’ait rien fait pour faire cesser les troubles. Il explique ensuite qu’il a renoncé à intervenir avec les légions qu’il venait de lever car cela aurait inévitablement provoqué une nouvelle guerre civile meurtrière et qu’il ne souhaitait pas prendre le pouvoir dans ces conditions, mais qu’il a préféré s’occuper d’achever la conquête de la Gaule qu’il avait préparé de longue date. Cela n’a-t-il pas plus de sens?

Au chapitre suivant, Vercingétorix revient au camp, mais il est immédiatement accusé de trahison. Il est accusé d’avoir trop rapproché le campement de celui des Romains, de s’être éloigné inconsidérément sans laisser à personne le commandement et finalement d’avoir communiqué la position de l’armée à l’ennemi pour négocier le partage du pouvoir avec César. Il se défend habilement de toutes ces accusations, il a fait lever le camp car le fourrage était épuisé, a fait établir le nouveau dans un endroit imprenable où la présence de la cavalerie était inutile tandis qu’elle servait leurs intérêts là où il l’avait menée, et il n’a laissé le commandement à personne de peur que le nouveau chef n’engage une action pour plaire aux soldats fatigués de parcourir le pays en tous sens sans jamais rencontrer l’ennemi, alors que la victoire peut s’obtenir sans verser une goutte de sang, César, accablé par la famine, étant sur le point de lever le siège selon le témoignage de prisonniers romains « instruits d’avance de ce qu’ils doivent répondre ». Quant à l’arrivée des légions, elle ne peut être que le fruit du hasard, mais s’il devait y avoir eu trahison, le petit groupe qui en aurait été responsable n’avait pas dû passer inaperçu du haut de la colline lorsqu’il avait fui lâchement le champ de bataille. Lui-même « ne désirait pas obtenir de César par une trahison une autorité qu’il pouvait obtenir par une victoire qui n’était plus douteuse à ses yeux ni à ceux des Gaulois ; mais il est prêt à s’en démettre, s’ils s’imaginent plutôt lui faire honneur que lui devoir leur salut (La guerre des Gaule-Livre VII §20)». Cette dernière partie ne serait-elle pas purement et simplement un aveu de la part de César qu’il a effectivement passé un pacte avec Vercingétorix dans le but de prendre ensemble le contrôle de la Gaule? Des rumeurs qui vont dans ce sens doivent en tout cas courir à cette époque. De nos jours encore, présenter comme invraisemblables des faits embarrassants qui ne sont pourtant que pure vérité est une des techniques favorites de nos dirigeants pour couper l’herbe sous le pied de leurs détracteurs. C’est vieux comme le monde.

Le doute est d’autant plus renforcé par le chapitre suivant qui voit le chef gaulois confirmé dans ses fonctions par acclamation de la foule, ce qui ne peut que rappeler la manière dont Pompée a obtenu de se voir confier seul les rênes du pouvoir à Rome, lui qui avait effectivement conclu un pacte du même genre avec César. Les reproches que les Gaulois font à Vercingétorix pourraient tout aussi bien s’appliquer à ce que Pompée a manigancé à Rome pour se débarrasser de son rival cantonné en Gaule. Il s’est en effet rapproché des ennemis de César, les optimates, puis il laisse le chaos s’installer sans intervenir ni désigner personne pour s’occuper de rétablir l’ordre jusqu’à ce qu’il trouve un arrangement avec Caton et Bibulus, les plus féroces opposants de César, qui finissent par demander sa nomination en tant que sole consul, à la grande satisfaction du peuple qui acclame cette décision. Le proconsul en profite au passage pour dire à ceux de son parti qui seraient tentés de le trahir qu’il saura s’en souvenir. Pour finir, les Gaulois choisissent d’envoyer 10 000 hommes en renfort dans Avaricum pour ne pas laisser la gloire aux seuls Bituriges en cas de victoire, soit à peu près le même nombre d’hommes que comptent les deux légions que Pompée a prêté à César. L’amalgame qu’il fait entre ses deux ennemis paraît on ne peut plus évident, aussi Pompée est-il averti du sort qui lui sera réservé s’il s’obstine à persévérer dans la voie sur laquelle il s’est engagé.

Le siège d’Avaricum se poursuit, mais les tentatives d’assaut sont à chaque fois repoussées. Les Gaulois s’aventurent même à lancer une contrattaque, sans plus de résultat. Vercingétorix aurait alors donné l’ordre de quitter la ville, mais les femmes auraient réussi dissuader les guerriers de les abandonner. Avaricum finit tout de même par tomber à la faveur d’une attaque menée sous une pluie battante qui surprend les assiégés dont l’attention s’est momentanément relâchée. L’opération tourne au carnage, ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards ne sont épargnés. Seules 800 personnes, sur les 40 000 âmes que comptait la cité, parviennent à échapper au bain de sang pour rejoindre le camp de Vercingétorix qui dès lors sera toujours fortifié. Le chef gaulois exhorte ses troupes à ne pas se laisser abattre par cette abominable défaite due à l’entêtement des Bituriges à ne pas vouloir évacuer leur capitale lorsqu’il était encore temps, comme il l’avait personnellement recommandé, ainsi qu’à l’art romain du siège et non à la supériorité des légions au combat. Il s’engage par ailleurs à gagner à sa cause les peuples qui hésitaient jusque là à le suivre, mais qui ne pourront rester insensibles plus longtemps à l’ignoble barbarie de l’envahisseur. Il y parviendra en effet. Pendant ce temps, les légions se requinquent grâce aux vivres dont ils se sont emparés et se reposent en prévision de la suite de la campagne. Elle est toutefois retardée malgré l’arrivée du printemps, car les Eduens viennent demander à César de trancher dans un conflit politique qui divise leur peuple.

Même s’il doit certainement être authentique, trop de témoins étant susceptibles d’attester de la vérité au cas où ce ne serait que pure invention, ce passage donne une nouvelle occasion au proconsul de discréditer son adversaire, Pompée. En effet, contrairement aux institutions éduennes qui n’admettent à leur tête qu’un seul vergobret, élu pour un an par un conseil dirigé par les druides, deux chefs, Convictolitavis et Cotos, se partageaient alors le pouvoir, ce qui faisait peser la menace d’une guerre civile sur le pays (A Rome, c’est exactement l’inverse, Pompée est seul consul alors qu’il en faudrait deux). César, craignant que le parti qui se croirait le plus faible finisse par appeler Vercingétorix à son secours, décide par conséquent de se rendre sur leur territoire, le vergobret ne pouvant quant à lui le quitter pendant la durée de son mandat sans se mettre hors la loi, dans le but qu’il ne puisse pas conduire de guerre extérieure et se comporter comme un roi(le jeu de miroir continue, César de son côté ne peut pas se rendre à Rome tant qu’il n’a pas licencié son armée et qu’il n’est pas redevenu simple citoyen. Il insiste d’ailleurs lourdement sur le fait qu’il respecte scrupuleusement les lois là où Pompée s’en affranchit, dix ans ne s’étant pas écoulés entre ses deux mandats de consul). Toujours dans un souci de légalité, il désigne Convictolitavis comme seul représentant de son peuple, celui-ci ayant été élu dans les règles, tandis que Cotos a été investi en dehors du lieu prévu à cet effet, de plus par son propre frère, ce qui était strictement interdit, deux personnes de la même famille ne pouvant siéger au sénat en même temps (la même interdiction n’était pas en vigueur à Rome, mais lorsque Pompée choisit de nommer un deuxième consul pour contrebalancer son pouvoir et marquer son attachement aux institutions, il ne prend nul autre que Metellus Scipion, son propre beau-père: il se comporte comme un roi). Une fois cette affaire réglée, César demande aux Eduens de lui fournir toute leur cavalerie et 10 000 hommes de troupe au plus vite, puis il revient à la tête de son armée, confie quatre légions à Titus Labiénus qu’il charge d’aller chez les Sénons et les Parisii, tandis que lui-même, accompagné de six autres légions, prend le chemin de Gergovie…

Le temps des révoltes

Au printemps de 54 av JC, César commence par aller en Illyrie où il trouve rapidement un accord avec les Pirustes qui mettaient à sac la région frontalière, puis il rejoint son armée qui a hiverné en Gaule belgique où il découvre les 600 navires de sa flotte. Il ne s’embarque cependant pas immédiatement pour la (Grande-) Bretagne car les Trévires ne viennent plus aux assemblées qu’il convoque. Deux hommes de cette tribu, Cingétorix et Indutiomaros sont en effet en désaccord sur la conduite à tenir envers les Romains et se disputent le pouvoir. Le proconsul les soupçonne d’inciter les Germains à franchir le Rhin pour leur venir en aide; il se met en marche vers leur territoire avec 4 légions (environ 24 000 soldats) et 800 cavaliers pour faire cesser les troubles. Cingétorix vient immédiatement à sa rencontre pour lui confirmer sa loyauté, mais Indutiomaros prend le maquis avec ses partisans et va se cacher dans la forêt ardennaise. Ce dernier se ravise bientôt devant la puissance déployée contre lui par l’armée romaine car il craint de s’attirer l’animosité de son peuple. Il prétend alors par l’intermédiaire de ses ambassadeur de n’avoir suivi les rebelles que pour les dissuader de se livrer à d’imprudentes actions contre leur ami romain. César, qui n’est pas dupe de la manœuvre mais ne souhaite pas non plus voir son armée occupée tout l’été à régler le problème, accepte la soumission d’Indutiomaros, mais en gage de bonne foi, il lui demande de livrer 200 otages, parmi lesquels toute sa famille. Ceci fait, Cingétorix est intronisé comme seul chef des Trévires eu égard à son exemplaire loyauté. Nul besoin de préciser que le ressentiment d’Indutiomaros s’en trouve d’autant renforcé.

Le proconsul subodore alors que la révolte pourrait bien s’étendre à d’autres régions de la Gaule pendant son absence, aussi décide t-il d’emmener avec lui 4 000 cavaliers gaulois, soit la presque totalité de la noblesse du pays qui lui servira ainsi d’otage. Il commet là une erreur qui va finir par lui coûter fort cher. Il ne peut non seulement plus se poser en protecteur des tribus gauloises, mais il permet de surcroît à leurs chef de se concerter en vue de l’action à mener contre lui. – Avec la crise que nous traversons actuellement, nos dirigeants s’exposent au même genre de risque. Le peuple a de plus en plus l’impression d’être pris en otage plutôt que d’être protégé et l’exemple du « printemps arabe » risque de le contaminer. Les réseaux sociaux inquiétaient déjà avec les apéros géants alors que les gens n’aspiraient qu’à se regrouper pour faire la fête, il n’est dès lors pas étonnant que tous les regroupements non autorisés soient partout sévèrement réprimés.- Mais pour l’instant, Dumnorix, un chef Eduen déjà connu pour avoir déserté le champ de bataille lors de la guerre contre les Helvètes, est le seul a s’opposer à César. Pour rester en Gaule, il prétend tantôt qu’il craint la mer, tantôt que ses dieux voient l’expédition d’un mauvais œil et qu’il préfère se plier à leur volonté. Pour couronner le tout, il fait peur aux autres tribus en soutenant que les romains n’avaient d’autre but que de massacrer la noblesse outre Manche car ils craignaient trop de le faire sous les yeux du peuple gaulois. Aussi s’enfuit-il avec les siens à l’heure de s’embarquer. César, furieux de devoir encore repousser la traversée, ordonne de le ramener ou de le tuer au moindre signe de résistance. Une fois rattrapé, Dumnorix déclare qu’il fait partie d’une nation libre de ses choix et porte la main à son épée, il est par conséquent exécuté sur le champ et la cavalerie éduenne finit par se soumettre.

Après ce dernier contretemps, César et ses 5 légions peuvent enfin effectuer la traversée de la Manche. Le débarquement se passe cette fois-ci sans encombres, les troupes bretonnes s’étant retirées vers une place fortifiée plus loin dans les terres à la vue de l’imposante flotte romaine. Le contact entre les deux armées a lieu peu après sur une rivière. La cavalerie romaine prend assez aisément le dessus sur les chars bretons qui se retirent rapidement sous le couvert des bois où se trouvent leurs retranchements. L’infanterie formée en tortue se charge avec succès de les déloger, mais la poursuite de l’ennemi est remise au lendemain, le reste de la journée devant être consacré à l’édification du camp. Pendant la nuit, une tempête vient à nouveau endommager la flotte, aussi les poursuivant sont-ils rappelés aussitôt partis car le proconsul estime qu’il est plus urgent de mettre ses navires à l’abri des aléas climatiques. L’armée revient au camp fortifié après une dizaine de jours passés à ramener la flotte à terre, là, elle retrouve les Bretons unifiés sous les ordres de Cassivellaunos. César décide de marcher sur son territoire pour le faire plier plutôt que de diviser ses forces en poursuivant l’ennemi dans différentes directions.

La colonne en mouvement est alors régulièrement attaquée. La tactique employée par les Bretons a de quoi déstabiliser le rouleau compresseur romain. Ils ne chargent en effet jamais en masse, mais envoient leurs chars par petits groupes qui frappent puis se retirent aussitôt que l’adversaire se ressaisi pour se mettre en ordre de combat. Des troupes fraîches viennent alors remplacer les guerriers fatigués et on recommence. Les pertes les plus importantes sont infligées à la cavalerie qui se lance à la poursuite des chars qui font volte face une fois qu’elle se trouve assez éloignée de son infanterie, les Bretons sautant à bas de leurs engins pour lui livrer un combat à pieds. Ils attaquent aussi une fois alors que les Romains sont occupés à construire leur camp pour la nuit. Ils se précipitent sur les deux cohortes qui leur sont opposées, mais au lieu d’aller au choc frontal, ils s’engouffrent dans l’espace laissé entre les deux formations, tuent autant qu’ils peuvent et s’en vont aussi vite qu’ils sont venus n’ayant perdu que très peu d’hommes. Ils se font cependant mettre en pièces à une autre occasion lors d’une embuscade qui vise les légions en train de fourrager, toute la cavalerie étant réunie et soutenue par l’infanterie.

Le tournant décisif de la campagne arrive un peu plus tard, lorsque les légions se présentent devant le seul gué traversable sur la Tamise, porte du territoire de Cassivellaunos. Le chef breton est bien décidé à stopper la progression romaine à cet endroit; il a fait planter des pieux sur les bords du fleuve et posté toute son armée sur la rive. Malgré tout, ce dispositif ne résiste pas bien longtemps à l’assaut et il doit battre en retraite. Convaincu du fait qu’il n’est pas possible de remporter la victoire dans une bataille en ligne, il revoie alors l’infanterie dans ses foyers et reprend sa tactique de « hit and run » avec les chars qui vise empêcher la cavalerie de mener tranquillement ses montures au pré tout en cachant le bétail et les habitants munis de toutes leurs provisions dans le but d’affamer les soldats ennemis qui ravagent à présent le pays. Cette solution ne s’avère pas beaucoup plus payante car la coalition commence à se fissurer. Les Trinovantes ,qui ont un contentieux avec Cassivellaunos depuis que ce dernier a tué leur chef et obligé son fils Mandubracios à s’exiler en Gaule pour ne pas subir le même sort, sont les premiers à venir trouver César. Ils lui offrent leur soumission et lui demandent de rapatrier Mandubracios et de le protéger. Le proconsul accepte en échange de la fourniture de vivres et de 40 otages seulement. Voyant la mansuétude avec laquelle ils sont traités, cinq autres tribus suivent leur exemple et révèlent l’endroit ou Cassivellaunos s’est retranché. La place ne résiste pas longtemps mais le chef breton parvient encore une fois à s’enfuir. Il tente une dernière action en demandant aux tribus de la côte d’attaquer le camp où les bateaux romains sont abrités, mais elle échoue à son tour et il finit par se rendre. Un tribut est fixé, puis César retourne en Gaule avec ses légions accompagnées de nombreux prisonniers. Il ne reviendra plus jamais en Bretagne. Au final, s’il n’a pas réussi à conquérir de nouveaux territoires, il jouit du prestige d’avoir été le premier Romain à s’aventurer dans ces contrées légendaires dont les tribus deviennent clients de Rome qui s’enrichit ainsi grâce au commerce du cuivre.

Une fois revenues en Gaule, les légions prennent leurs quartiers d’hiver, mais contrairement aux années précédentes, l’armée ne reste pas groupée à cause de mauvaises récoltes dues à la sécheresse, aussi sont-elles réparties dans 6 différentes provinces de Gaule belgique pour ne pas être un trop lourd fardeau pour leurs hôtes. Lorsqu’elles sont installées, César retourne à son habitude en Italie, très affecté par une nouvelle qu’il a reçu quelques temps auparavant: sa fille Julia, épouse de Pompée, est morte en couches et le bébé ne lui a pas survécu bien longtemps.

Un premier incident se produit alors plus au sud, chez les Carnutes où Tsagétios, chef mis en place par le proconsul, est assassiné. Lucius Munatius Plancus est envoyé sur place avec sa légion pour rétablir l’autorité de Rome. Les hostilités commencent réellement chez les Eburons où Quintus Titurius Sabinus et Lucius Aurunculeius Cotta sont stationnés avec une légion et 5 cohortes. Ils reçoivent tout d’abord les vivres promis, mais au bout de quinze jours les guerriers gaulois attaquent leur camp. Ils sont repoussés. Ambiorix, un chef éburon, invite alors les Romains à des pourparlers. Il prétend que son peuple a donné l’assaut contre son gré sous l’influence du Trévire Indutiomaros qui a planifié un soulèvement général en Gaule, chaque légion devant être attaquée le même jour dans sa région pour empêcher l’armée romaine de se réunir. Il affirme également que les Germains sont en chemin pour prêter main forte à la coalition gauloise, mais qu’il ne soutien pas personnellement l’initiative et qu’il laissera la légion libre de traverser son territoire si elle veut rejoindre les autres. Les Romains hésitent longuement sur la conduite à tenir. Ils décident finalement de rejoindre Titus Labiénus qui se trouve chez les Rèmes. Mais c’est un piège, Ambiorix leur tend une embuscade dans une vallée étroite qu’ils sont forcés d’emprunter. Attaqués de tout côtés, la légion et les 5 cohortes se font massacrer au terme d’une bataille qui dure toute la journée. Quintus Sabinus et Lucius Cotta n’y survivent pas, seule une poignée de soldats parvient jusqu’au camp de Labiénus.

Cette victoire encourage les Nerviens a passer à l’action contre Quintus Cicero. Ils sont aidés par les Atuatuques et une demi douzaine de tribus moins importantes. Ils échouent eux aussi à prendre le camp romain. Ils entreprennent alors d’assiéger la place, la ruse d’Ambiorix n’ayant pas pris cette fois-ci. Les attaques incessantes affaiblissent la septième légion de jour en jour et Quintus Cicero désespère de plus en plus de voir arriver les secours ses courriers étant tous interceptés et exécutés devant ses yeux. Seul un esclave gaulois réussit à passer le barrage; il prévient César en Italie. Le proconsul ordonne à Titus Labiénus de se rendre sur place aussi vite que possible. Ce dernier se trouve cependant dans l’impossibilité de répondre à cet ordre car il est à présent lui-même encerclé par les Trévires d’Indutiomaros. César, averti et informé du massacre de Sabinus et Cotta, se met aussitôt en marche avec deux légion. A l’annonce de l’arrivée des renforts, les Nerviens lèvent le siège pour aller à leur rencontre, ce qui soulage Quintus Cicero. A cette nouvelle, César arrête sa progression pour attendre l’ennemi dans un camp qu’il a le temps de fortifier. Les Nerviens s’y cassent les dents, suite à quoi la jonction avec la légion en danger peut avoir lieu. Indutiomaros craignant de voir trois légions fondre sur lui lève à son tour le siège du camp de Labiénus, les Armoricains se retirent eux aussi laissant tranquille la treizième légion de Lucius Roscius. César peut alors prendre ses quartiers d’hiver à Samarobriva. Les Trévires, qui ont tenté de rallier à nouveau les Germains, reviennent alors à la charge contre Labiénus avec entre autres le renfort des Nerviens, des Carnutes, des Atuatuques et des Sénons. Le lieutenant de César met au point un plan ingénieux pour les arrêter. Il renonce à affronter la coalition dans une bataille en ligne et préfère envoyer un commando composé de sa cavalerie et de quelques cohortes qui a pour seul but de tuer le chef Indutiomaros avant que l’infanterie gauloise n’entre en action. La mission est un succès, Labiénus peut parader en brandissant la tête de son ennemi, ce qui met les Gaulois en fuite. Le reste de l’année se passe dans le calme. Les Trévires n’ont pas pour autant abandonné la partie, ils s’emploient toujours à convaincre les peuples germains de les rejoindre et voient la coalition se renforcer avec le ralliement des Eburons d’Ambiorix.

Au début de l’année suivante, César, bien décidé à punir sévèrement les rebelles, lève une légion pour remplacer celle qui a été massacrée tandis que Pompée lui en prête deux supplémentaires. Il démontre ainsi qu’il peut aisément rassembler plus d’hommes qu’il n’en perd. Les Nerviens sont les premiers à faire les frais de la vengeance romaine. Ils sont défaits et leur territoire est ravagé avant même la fin de l’hiver de manière à ce qu’ils ne puissent pas rejoindre leurs alliés au printemps. Il convoque ensuite l’assemblée de la Gaule et constate que les Trévires, les Carnutes et les Sénons ne s’y présentent pas. Aussi déplace t-il le lieu de la réunion à Lutèce, chez les Parisii. Il fond directement sur le territoire de leurs voisins Sénons qui n’ont pas le temps de rassembler leur armée. Ils envoient immédiatement des députés qui offrent leur soumission et obtiennent la clémence du proconsul qui n’exige que cent otages en gage de bonne foi grâce à l’intercession des Eduens. Les Carnutes suivent aussitôt l’exemple; le médiation des Rèmes leur garantit le même traitement.

Une fois cette partie de la Gaule sécurisée, César peut se tourner vers l’est pour s’occuper du cas des Trévires, tout en prenant soin d’emmener avec lui des cavaliers de toutes les nations gauloises soumises pour dissuader leurs peuples de se soulever à nouveau. Il envoie les bagages suivis de peu par deux légions à Labiénus, tandis qu’il se dirige vers le territoire des Ménapiens où il craint de voir les Trévires se réfugier. Ils subissent le même sort que les Nerviens et finissent par se soumettre. Pendant ce temps, Labiénus et son unique légion voient les Trévires se rapprocher en vue d’une attaque. Mais ils se ravisent à l’annonce de l’arrivée imminente des deux légions de renfort et décident d’attendre les Germains qui sont eux mêmes en chemin. Ce revirement, qui traduit une certaine appréhension de la puissance romaine, encourage Labiénus à établir son camp juste en face de celui de l’ennemi alors que seule une rivière les sépare. Aucune des deux armées ne peut raisonnablement s’engager à la traverser compte tenu du désavantage que cela représente, aussi Labiénus met-il au point un stratagème pour pousser l’ennemi à la faute. Il laisse croire aux Trévires qu’il s’inquiète de l’arrivée des Germains le jour suivant et ordonne à ses soldats de s’apprêter au départ le plus bruyamment possible pour donner l’impression d’une fuite précipitée. Il quitte en effet le camp au petit matin avec armes et bagages bientôt poursuivi par les Trévires qui ne veulent pas laisser une si belle occasion, mais à peine ont-ils traversé que la légion dépose les objets qui les encombre pour revenir en ordre de bataille. Les ennemis pris par surprise ne résistent pas au choc et s’enfuient poursuivis par la cavalerie romaine qui fait beaucoup de prisonniers en tue un grand nombre. A cette nouvelle, les Germains rebroussent chemin, ce qui oblige les Trévires à se soumettre peu de jours plus tard. Cingétorix, rival de feu Indutiomaros et resté fidèle à César, redevient leur chef.

Ce problème résolu par son lieutenant, le proconsul décide de franchir une nouvelle fois le Rhin, dans l’intention de punir les Germains d’avoir soutenu l’insurrection gauloise, mais aussi pour empêcher les Eburons de trouver refuge hors de sa juridiction. Le pont est reconstruit tout aussi rapidement que 2 ans auparavant puis il se rend chez les Ubiens, seuls alliés de Rome dans la région. Ils jurent qu’ils n’ont pas trahi leur serment et livrent des otages. De leur côté, les Suèves mobilisent leurs troupes qu’ils réunissent dans une vaste forêt aux confins de leur territoire de manière à ne pas laisser aux romains l’avantage d’une bataille en ligne dans la plaine, domaine de la légion par excellence. César ne se risque pas à les affronter dans ces conditions et se retire sur l’autre rive du fleuve. Il ne fait cependant pas démonter complètement le pont, mais en fait retirer 200 pieds seulement du côté ubien pour qu’il puisse intervenir rapidement au cas où les Germains viendraient porter assistance aux Eburons, son prochain objectif. Il compte les prendre par surprise en approchant sous le couvert de l’immense forêt ardennaise précédé de sa cavalerie qui doit la traverser aussi rapidement que discrètement dans l’objectif de capturer ou de tuer leur chef Ambiorix. La tactique réussit à merveille, comme elle réussira à Hitler 2 000 ans plus tard, l’armée éburonne n’ayant pas le temps de se réunir, mais Ambiorix parvient malgré tout à s’échapper du piège. L’avantage initial se transforme à présent en handicap. Les Eburons choisissent en effet de déserter leurs villages et de se réfugier à l’abri des bois et des marais au lieu de rassembler leur armée, certains quittent même le pays. Les Sègnes et les Condruses, des peuples voisins, viennent offrir leur soumission. Le proconsul leur promet qu’ils ne seront pas considérés comme ennemis à condition qu’ils lui livrent les Eburons qui se seraient réfugiés chez eux.

César prend alors une décision radicale pour mettre fin à la révolte: l’extermination pure et simple des Eburons. Mais il ne s’en charge pas lui-même car il lui faudrait trop disperser ses troupes pour les faire combattre dans des lieux difficiles d’accès, ce qui les exposerait à d’importantes pertes, aussi invite t-il les autres peuples gaulois à venir piller le pays. Il dépose ses bagages à Aduatuca et les laisse sous la garde d’une légion commandée par Quintus Cicero, tandis qu’il sépare le reste de son armée en trois. Labiénus est envoyé à la frontière avec les Ménapiens avec trois légions, Gaïus Trebonius disposant du même nombre d’hommes à celle des Atuatuques avec ordre de ravager le pays et lui-même se dirige vers l’Escaut à l’est avec les trois dernières, car il a entendu dire qu’Ambiorix se cacherait dans les parages. Une fois le pays bouclé, le carnage peut commencer. Les Sugambres, peuple germanique dont le territoire a été ravagé par César 2 ans plus tôt car ils avaient accueilli des fuyards Usipètes et Tenctères, rassemblent 2 000 cavaliers et passent le Rhin pour venir participer à la curée. Mais ils n’en restent pas là, lorsqu’ils apprennent que les bagages et les richesses qu’ils contiennent ont été laissés à la garde d’une seule légion et qu’en plus de nombreux soldats se sont absentés pour s’approvisionner en nourriture, nous dit César, mais aussi certainement pour prendre leur part du butin, ils décident d’attaquer le camp d’Aduatuca. La garde aux portes résiste à grand peine à l’assaut tandis que les légionnaires à l’extérieur reviennent précipitamment. Deux cohortes périssent, mais trois autres réussissent à réintégrer le fort qui résiste finalement. Les Sugambres rentrent chez eux avant que César n’arrive le lendemain, sans avoir trouvé Ambiorix qui a réussi à passer à travers les mailles du filet. Une fois le pays complètement dévasté, le proconsul convoque derechef l’assemblée de la Gaule à Durocortorum, c’est à dire Reims.

Là, il instruit le procès des Carnutes et des Sénons et condamne l’instigateur de leur révolte, Acco, à mort, puis l’exécute à la romaine. Cette dernière exaction ne produit pas l’effet escompté. A l’issue de la réunion, les chefs gaulois décident de tenir leur propre assemblée au plus profond de la forêt, les Carnutes y décrètent le début de la révolte générale en Gaule. Elle verra émerger un nouveau chef: Vercingétorix. Mais pour l’instant, les légions prennent leurs quartiers d’hiver, deux sont chez les Lingons, deux chez les Trévires et les six restantes restent chez les Sénons.

L’avenir s’obscurcit de plus en plus pour César en cette fin d’année 53 av JC. Non seulement n’a t-il plus aucun liens de sang avec Pompée, celui-ci ayant décliné l’offre d’épouser sa nièce, Octavie, après la mort de sa fille, Julia, et de son enfant, mais Crassus et son fils Publius, valeureux lieutenant du proconsul, ont été tués par les Parthes à la bataille des Carrhes. Le pacte entre les deux hommes n’a plus de raison d’être et celui qui aurait fait pencher la balance en faveur de l’un ou l’autre a disparu. De plus, Publius Clodius Pulcher, qui tenait jusque là Rome avec la bénédiction de César, grâce à la violence de ses hommes de main, a été assassiné par les clients de son adversaire, Milon, plongeant la ville dans l’anarchie. Un tribun de la plèbe propose alors d’élire Pompée dictateur pour faire cesser les troubles, mais Caton s’y oppose farouchement avant de consentir à ce que le Grand général puisse exercer seul la fonction de consul. A cet instant, le temps du triumvirat est définitivement révolu…

César en terre inconnue

En 55 av JC,la guerre des Gaules se poursuit, mais les objectifs de Jules César semblent radicalement différents de ceux des 3 années précédentes. S’il pouvait jusque là faire croire qu’il s’employait uniquement à protéger Rome du risque d’une nouvelle tentative d’invasion par les barbares tout en conquérant de nouveaux territoires à même de limiter la dépendance de son pays aux importations de blé égyptien, il devient alors évident qu’il œuvre au mois autant pour accroitre son prestige personnel ainsi que sa fortune tout comme l’avait fait Pompée en Asie quelques années auparavant.

La campagne commence par une intervention contre les Usipètes et les Tenctères, des peuples germaniques chassés de leur territoire par les Suèves qui cherchent à s’installer ailleurs depuis 3 ans. Ils se sont par conséquent mis en marche contre les Ménapes au printemps et ont réussi à s’emparer d’une petite partie de leur territoire en les repoussant sur la rive gauche du Rhin. César et ses légions viennent alors à leur rencontre sous le prétexte que Rome est garant de la sécurité des Gaulois alors même qu’il a échoué à soumettre les Ménapes à son autorité l’année précédente. L’affrontement n’a cependant pas lieu, les Germains préfèrent en effet négocier leur installation sur de nouvelles terres, là où il plaira au proconsul, à la manière de ce qu’avaient tenté les Helvètes en 58 av JC. Cette fois-ci, les deux parties parviennent à un accord: Usipètes et Tenctères pourront s’établir chez les Ubiens, peuple « ami de Rome » où ils seront utiles pour s’opposer à l’avancée des Suèves. Mais à peine sont-ils parvenus à s’entendre que 800 cavaliers germains lancent de leur propre initiative une attaque contre les quelques 5 000 cavaliers romains. Aussitôt les Germains envoient une délégation au camp de César dans le but de s’expliquer et de désamorcer la situation, mais elle est immédiatement prise en otage tandis que les légions se mettent en ordre de combat. S’ensuit l’extermination pure et simple de toute la population des Usipètes et des Tenctères, femmes, enfants et vieillards compris. Outre les prisonniers qui sont alors libérés, seule leur cavalerie, occupée ailleurs à dévaster le pays, survit au massacre; elle rejoint les Sugambres établis sur la rive droite du Rhin. A Rome, Caton s’indigne de cet « acte exécrable envers des députés » et propose de livrer César aux Germains. Le message est avant tout destiné à semer le doute parmi les sénateurs alliés de l’ambitieux proconsul quant à sa loyauté envers eux. Jean-Louis Borloo, Bernard Kouchner, Rama Yade et compagnie auraient été bien avisés de se souvenir des avertissements du sénateur romain avant de s’engager auprès de notre ambitieux président.

Cela n’empêche pas César d’intimer l’ordre aux Sugambres de lui remettre la cavalerie ennemie réfugiée chez eux. Ceux-ci, offusqués par cette atteinte à leur souveraineté, refusent tout net de s’exécuter. Ils pensent être à l’abri comme les traités stipulent que l’autorité romaine s’arrête au Rhin. Cependant le proconsul va trouver le moyen de les contourner sans les enfreindre. Pour passer de l’autre côté du fleuve sans violer les accords passés, il fait en sorte que les Ubiens sollicitent son aide pour faire face à la menace Suève, leur territoire étant fortuitement séparé des légions romaines par celui des Sugambres. Il peut alors agir en toute légalité. L’opération ayant pour but d’impressionner les peuples germaniques, mais aussi ses concitoyens romains, il décide de réaliser un authentique exploit technique. Au lieu de traverser le Rhin sur des bateaux, il fait construire un pont malgré la largeur et la puissance du courant du fleuve. La préparation des matériaux prend plus de temps que la construction en elle même qui ne prend que dix jours seulement. La démonstration de la supériorité technologique romaine porte ses fruits, de nombreuses tribus germaniques envoient des ambassadeurs à la rencontre du proconsul pour leur offrir leur soumission; il exige des otages en gage de leur bonne foi. Les Sugambres ont quant à eux préféré la fuite devant l’avancée des légions plutôt que de risquer l’annihilation. Leurs villes abandonnées et leurs récoltes sont systématiquement brûlées en représailles de leur insoumission. César poursuit ensuite sa route jusqu’en territoire ubien où il est informé que les Suèves ont réuni leur armée pour l’attendre au beau milieu de leurs terres. Contre toute attente il se déclare alors satisfait des résultats de son expédition et rebrousse chemin sans livrer combat, retraverse le Rhin après seulement 18 jours passés à l’est et fait démanteler le pont. Il ne donne pas d’autre explication à ce revirement dans sa « Guerre des Gaules », mais peut être n’avait-il pas tellement confiance en la parole donnée par les peuples germaniques qui l’entouraient, lui même n’ayant pas accordé beaucoup d’importance à la sienne, et a t-il craint de se retrouver encerclé par l’ennemi et de voir ses lignes d’approvisionnement coupées tandis que son armée ne se trouvait pas au complet, une importante garnison ayant été laissée en arrière pour garder le pont. Aussi aura t-il jugé préférable de se contenter du prestige que lui conférait son audacieux raid en territoire hostile plutôt que de risquer d’essuyer un revers que ses adversaires politiques n’auraient pas manqué d’exploiter à Rome.

Après s’être soucié de son aura personnelle, il songe à s’occuper de ses finances et bien que la saison soit déjà très avancée, nous sommes alors en août, il entreprend de traverser la Manche pour se rendre en (Grande-)Bretagne dans le but de nouer des liens commerciaux avec les tribus qui commerçaient jusque là avec les Belges ou les Vénètes. Il justifie sa décision par le fait que les Bretons ont, selon lui, constamment apporté leur soutien aux Gaulois. Il regroupe sa flotte à Portus Itius (Boulogne), sur le territoire des Morins dont il finit par recevoir la soumission à la suite de celle de quelques tribus bretonnes qui, informées de son projet par des marchands gaulois, lui promettent des otages. L’île étant alors totalement inconnue des Romains, Caïus Volusenus est envoyé en reconnaissance pour rassembler le maximum d’informations sur la topographie des côtes et la localisation des diverses tribus en vue de déterminer un lieu de débarquement. Cette mission n’apporte cependant pas grand chose, elle ne dure que 5 jours car Volsenus n’ose s’aventurer à l’intérieur terre. Aussi les députés bretons, accompagnés de Commios, roi des Atrebates, sont-ils chargés de rendre visite au plus grand nombre de tribus possible pour leur annoncer l’arrivée de l’armée romaine. César pense certainement que le récit de ses exploits militaires suffira à dissuader ces peuples inconnus de s’opposer à sa puissance, mais il se trompe. Lorsqu’il arrive en vue de l’île, il ne peut que constater que l’armée bretonne s’est rassemblée sur les hauteurs des falaises de Douvres, empêchant toute tentative de débarquement de ses deux légions. Il se met donc en quête d’un endroit plus propice, suivi par l’ennemi. Une fois trouvé, le combat s’engage alors que les légionnaires chargés de tout leur attirail sont encore dans l’eau sans pouvoir se mettre en ordre de bataille. Ils ne parviennent par conséquent pas à prendre pied sur la terre ferme, aussi les navires de transport se retirent-ils pour laisser place aux galères qui s’approchent au plus près de la côte de manière ce que l’ennemi se trouve à portée des arcs et des frondes et à pouvoir mettre en œuvre leurs machines de guerre. Suite à cette manœuvre un détachement parvient enfin sur la plage, bientôt suivi du gros des troupes qui met l’assaillant en déroute après une lutte acharnée. La victoire des Romains n’est cependant pas écrasante, leur cavalerie n’ayant toujours pas encore pu effectuer la traversée, ils ne peuvent poursuivre les guerriers bretons qui réussissent en grande majorité à s’enfuir. Ceux-ci sont toutefois suffisamment impressionnés pour demander la paix en promettant des otages.

César peut donc établir sereinement son camp, mais il n’est pas pour autant au bout de ses peines. L’arrivée de l’hiver le met en grande difficulté. En effet, les conditions météo lui sont très défavorables, une tempête empêche tout d’abord sa cavalerie de le rejoindre, mais pire encore, elle détruit une partie de ses navires à l’ancre. Le corps expéditionnaire romain se retrouve dans l’impossibilité de retourner en Gaule où il devait passer la mauvaise saison et il ne dispose pas d’assez de provisions pour subvenir à ses besoins bien longtemps. Les soldats sont par conséquent obligés de se consacrer entièrement à la réparation de la flotte. Cette situation redonne confiance aux Bretons qui réunissent à nouveau leur armée dans le but d’exploiter l’état de faiblesse de l’ennemi. Ils se postent en embuscade autour de l’un des rares champs de la région qui n’a pas encore été récolté puis attendent que les légionnaires se présentent, ce qui ne manque pas d’arriver. La septième légion occupée à couper les blés est avant tout surprise par la tactique employée par les Bretons. Les guerriers embarqués sur des chars fondent sur les rangs romains en protection tout en décochant leurs flèches. Cette manœuvre a pour but de semer le désordre. Ils s’engouffrent dans les brèches ainsi crées puis sautent de leurs machines pour venir au corps à corps tandis que les chars s’extraient de la mêlée pour se mettre en position de se récupérer rapidement les fantassins au cas où ils seraient mis en difficulté. C’est ainsi qu’ils réunissent dans les combats l’agilité du cavalier à la fermeté du fantassin, selon les propres mots de César dans ses « commentaires sur la guerre des Gaules », livre IV § 33. Cependant la poussière soulevée par l’affrontement alerte les guetteurs romains du camp, ce qui permet au proconsul de rendre immédiatement sur les lieux avec le reste de ses troupes. A la vue des renforts bien organisés qui arrivent, les Bretons rompent l’engagement évitant à la septième d’être totalement anéantie. César ne connaissant pas la région renonce à les poursuivre. Ils reviennent à la charge quelques jours plus tard. Bien décidés à en finir avec l’occupation étrangère, ils attaquent directement le camp romain. Les légions qui s’attendaient à l’offensive sortent à leur approche pour leur livrer une bataille en ligne et les mettent aisément en déroute. Le jour même, des ambassadeurs bretons viennent demander à nouveau la paix. César accepte au prix du doublement du nombre des otages.

Il rentre en Gaule sans plus tarder, trop heureux que son expédition mal préparée n’ait pas tourné au désastre. Seuls deux navires n’arrivent pas à bon port et se retrouvent isolés à quelques encablures du reste des troupes. Sitôt débarqués, les 300 légionnaires esseulés sont violemment pris a parti par les Morins qui s’étaient pourtant soumis quelques mois auparavant. Les Romains résistent héroïquement jusqu’à l’arrivée de leur cavalerie qui met l’ennemi en déroute. Titus Labienus est chargé de mater la révolte des Morins dont il obtient la soumission, tandis que Lucius Cotta et Quintus Sabinus, qui n’ont pas participé à l’expédition bretonne, apportent celle des Ménapiens après qu’ils aient méthodiquement ravagé leur territoire. Les Bretons quant à eux n’envoient pas les otages promis, à l’exception de deux tribus. Aussi César ordonne t-il de mettre l’hiver à profit pour construire une nouvelle flotte de manière à revenir en force sur l’île insoumise dès le printemps suivant.

Malgré ces succès mitigés, le Sénat décrète 20 jours d’action de grâce en l’honneur du proconsul pour s’être rendu là où nul Romain ne s’était aventuré avant lui. Sa popularité auprès du peuple ainsi que de ses soldats s’en trouve grandie, mais il passe à côté de ce qui était peut être son objectif principal, à savoir normaliser ses relations avec les peuples gaulois en leur leur faisant la démonstration qu’il était là pour les protéger des envahisseurs et non pour les asservir. Les 5 années supplémentaires de proconsulat qu’il a obtenues ne s’annoncent pas sous les meilleurs auspices, d’autant plus qu’après leur consulat, Crassus, qui ne s’est plus illustré depuis sa victoire contre Spartacus 20 ans auparavant, s’en va exercer son mandat en Syrie où il compte bien se couvrir à nouveau de gloire et d’argent en faisant la guerre aux Parthes tandis que Pompée choisit de laisser à ses légats le soin d’administrer l’Hispanie et l’Afrique pour rester seul au cœur du pouvoir alors que Lucius Domitius Ahenobarbus, l’un des principaux opposants au triumvirat, a finalement réussi à se faire élire consul.

Jules César chez les Belges

Pour sa deuxième année de campagne en Gaule, César, averti par Titus Labienus de la coalition des tribus belges, revient à Vesontio (Besançon) accompagné de deux légions supplémentaires. De là, il rejoint la terre des Rèmes, restés fidèles à Rome, et établit son camp sur l’Aisne, non loin de Bibrax tandis qu’il envoie les Eduens dévaster le territoire ennemi. Les 300 000 guerriers de l’armée belge viennent aussitôt à sa rencontre mais s’arrêtent à Bibrax dont ils entreprennent le siège. César charge un détachement, essentiellement composé d’archers et de frondeurs, de les harceler, de sorte que les Belges lèvent le siège et viennent installer leur camp en face de celui des Romains. Ils sont uniquement séparés par des marais traversés par un petit cours d’eau qui se jette dans l’Aisne à l’extrémité gauche du dispositif romain. Le proconsul ne souhaite pas prendre le risque d’engager un combat en ligne contre des troupes 5 fois plus nombreuses que les siennes, mais à tirer parti de la position avantageuse qu’il occupe. D’une part, les marais rendent difficile toute tentative d’attaque frontale, et d’autre part, les légions romaines sont adossées à une colline qu’il faudrait contourner pour les prendre à revers, mais cet accès est commandé par une vallée où César a pris soin de construire un fort qui en interdit le passage. Une fois tous les travaux terminés, le proconsul passe à la provocation. Il fait aligner ses légions en bordure du marais; en réponse, les Belges en font autant de l’autre côté. Il envoie ensuite sa cavalerie au contact de l’ennemi, mais elle n’engage pas réellement le combat et réintègre bientôt le camp romain suivie par toutes ses troupes. Piqués au vif, les Belges entreprennent de passer à l’offensive. Ils attendent la nuit pour tenter de faire traverser l’Aisne à une partie de leur armée dans le but d’attaquer le fort à l’aube puis d’encercler les Romains et de leur couper leur ligne d’approvisionnement. Mais César a prévu le coup, ils sont attendus par la cavalerie, les frondeurs et les archers qui leur font subir de lourdes pertes et les empêchent de prendre pied sur la rive. Se voyant dans l’impasse, les tribus belges décident d’un commun accord de se retirer dans leurs terres, d’autant plus qu’elles craignent à présent d’être prises au piège, les Eduens arrivant dans leur dos. Elles lèvent le camp en pleine nuit, aussi César croit-il à une ruse de leur part et attend-il le matin pour envoyer ses légions à leur poursuite. Elles rattrapent rapidement les fuyards qui ne sont pas en état de se défendre et se font par conséquent mettre en pièce tout au long de la journée sans infliger de pertes aux Romains.

Dès le lendemain, l’armée romaine se met à son tour en marche vers le territoire voisin des Suessions, dans le but de s’emparer de leur capitale, Noviodunum, avant le retour de leurs guerriers. L’oppidum ne tombe cependant pas immédiatement et retrouve sa garnison, mais impressionné par la rapidité de la réaction romaine et de par l’efficacité de la construction des machines de siège, le chef Galba rend les armes sans combattre et donne ses deux fils en otage en gage de sa soumission. Son peuple est ainsi épargné grâce à l’intercession des Rèmes. Le même scénario se reproduit avec les Bellovaques, sauvés par les Eduens, puis avec les Ambiens. Les Nerviens sont quant à eux biens décidés à en découdre et forment une coalition avec les Aterbates et Viromanduens, ils attendent les Romains sur les bords de la rivière Sabis. Les positions sont relativement similaires à celles occupées lors de la première confrontation, les deux camps sont face à face séparés par une rivière, mais cette fois-ci les Belges ne laissent pas le temps aux Romains de s’installer; ils attaquent immédiatement. Les légions ont à peine le temps de former une ligne de défense avant le choc et sont mises en grande difficultés sans toutefois céder à la pression ennemie. Les Aterbates et les Viromanduens sont même assez aisément repoussés de l’autre côté de la rivière, vers leur camp qui finit par tomber aux mains des Romains. Pendant ce temps, sur la rive opposée, le gros de l’armée Belge composée par les Nerviens, met les deux légions qu’elle affronte en déroute et s’empare elle aussi du camp ennemi. Mais aussitôt, deux autres légions, restées jusque là en arrière pour protéger les bagages, arrivent sur les lieux du combat et une supplémentaire retraverse la rivière pour prendre les assaillants à revers. Les Belges se retrouvent encerclés; ils préfèrent mourir les armes à la main plutôt que de se rendre. Tous les peuples de le Gaule belgique sont alors soumis à Rome, à l’exception des Atuatuques qui étaient en chemin pour venir en aide aux Nerviens mais sont retournés chez eux en apprenant la défaite de leurs alliés. César se rend immédiatement sur leurs terres et entreprend le siège de la ville où ils se sont réfugiés. Il ne faut pas longtemps pour qu’ils fassent mine de capituler devant les impressionnants préparatifs romains, mais ils profitent alors de la nuit pour lancer une attaque qui se solde par échec cuisant. Cette traîtrise vaut aux 53 000 Atuatuques survivants d’être réduits en esclavage. Ainsi s’achève la campagne contre les Belges.

L’année n’est pas pour autant terminée, la conquête se poursuit vers l’ouest. Publius Crassus, un fils du triumvir, soumet sans combattre les Parisi, les Senones, les Carnutes, les Turons et les Andes avec une seule légion et arrive jusqu’à Nantes, isolant ainsi l’Armorique et la Normandie du reste de la Gaule. Il obtient ainsi pacifiquement la soumission de ces deux régions. Servilius Galba, chargé quant à lui d’ouvrir une voie dans les Alpes à la frontière de l’Helvétie, rencontre plus de difficultés. Il doit affronter à plusieurs reprises les Nantuates, qu’il bat sans trop de difficultés avant de signer un traité de paix avec eux, puis poursuit sa progression en pays Véragre où il prend ses quartiers d’hiver dans la ville d’Octodure, située au pied du col du Grand Saint-Bernard, dans une vallée désertée par ses habitants. Mais ces derniers ne sont pas loin, ils sont allés chercher l’aide de leurs voisins Sédunes et occupent les hauteurs qui dominent le cantonnement romain qu’ils ne tardent pas à cribler de flèches. Ils descendent ensuite, puis parviennent à combler le fossé de protection, ce qui provoque la sortie de la légion romaine qui repousse ainsi l’ennemi. Malgré cette victoire, Servilius Galba préfère abandonner sa position de peur de voie les Gaulois revenir à l’attaque; il hiverne alors chez les Allobroges, alliés de Rome.

Pour honorer ses conquêtes, le Sénat, presque intégralement acquis à la cause du proconsul, vote 15 jours de célébrations religieuses à Rome, un fait alors inédit. César a d’ores et déjà atteint son objectif: égaler le prestige militaire de Pompée. Mais il est toujours obligé de rester dans les frontières des provinces qu’il gouverne, aussi ne peut-il pas encore se passer de l’appui de son encombrant allié. Il le reçoit à Lucqes en avril 56 av JC, accompagné de Crassus et de tous les sénateurs qui les soutiennent. Les triumvirs renouvellent leur pacte d’entraide mutuelle pour 5 années supplémentaires, ils planifient de faire élire Crassus et Pompée aux postes de consuls pour l’année suivante, puis définissent les territoires qui leur seront attribués en tant que proconsuls au terme de leur mandat. Crassus obtient les provinces asiatiques et Pompée l’Hispanie et l’Afrique. César verra quant à lui son proconsulat en Gaule prolongé de 5 ans. Sur ce, il doit quitter précipitamment la Gaule Cisalpine pour s’occuper de la situation en Bretagne où Publius Crassus est confronté à la rébellion des peuples armoricains qui se sont coalisés sous l’impulsion des Vénètes. Cette tribu qui domine le commerce maritime dans la région, en particulier avec l’Angleterre, craint de voir son activité péricliter avec l’arrivée de la concurrence romaine. Aussi a-t-elle décidé de ne pas fournir le ravitaillement demandé par l’envahisseur et retenu les délégués romains venus le lui demander. En échange de leur libération, les Vénètes réclament que leurs otages leur soient rendus. Les autres tribus armoricaines ont alors suivi leur exemple. Une fois de plus, la provocation romaine, qui consistait en l’espèce à l’isolement de la Bretagne du reste du monde gaulois, a porté ses fruits; César peut ainsi justifier l’occupation militaire de tous les territoires soumis en arguant qu’il souhaite éviter la propagation de la révolte aux autres régions côtières. D’une part il fait donc construire une flotte pour affronter les Vénètes et la confie à Decimus Junius Brutus Albinus, mais il envoie aussi Quintus Titurius Sabinus au nord, chez les Unelles pour s’assurer le contrôle de la côte normande et Publius Crassus au sud, pour faire de même en Aquitaine.

Le combat naval avec les Vénètes s’engage dans le Morbihan, à la sortie de la baie de Quiberon. Les Romains sont désavantagés par la taille de leurs embarcations qui ne leur permet pas d’atteindre avec leurs projectiles les voiliers gaulois, nettement plus grands, mais ils ont l’avantage d’être mus à la rame, aussi la situation se retourne t-elle lorsque le vent tombe, privant les vaisseaux ennemis de toute manœuvrabilité. Une fois immobilisée, la flotte Vénète est détruite. Ce peuple rebelle finit réduit en esclavage après que ses chefs aient été exécutés, ce qui permet aux Romains de reprendre leur juteuse activité commerciale. Pendant ce temps, en Normandie, Quintus Titurius Sabinus refuse de sortir de son camp pour se livrer à un combat en ligne car il fait croire aux Unelles et à leurs alliés que César a perdu la bataille et que les Romains sont par conséquent perdus. Aussi les Gaulois galvanisés par cette bonne nouvelle se jettent-ils pèle-mêle sur les remparts du retranchement romain où ils se font laminer. Publius Crassus de son côté a traversé sans encombre le territoire des Pictons et des Santons qui ont montré leur fidélité à Rome en fournissant des navires de combat à César. Il se heurte ensuite à la résistance des Sotiates qui l’attaquent sans succès alors qu’il est en marche puis capitulent lors du siège de leur capitale. Le reste des peuples aquitains tente alors de se coaliser, ils font même appel aux tribus d’Hispanie citérieure, mais Publius Crassus réussit à prendre leur camp avant que leur armée ne se trouve complet. A la suite de cette défaite, la plupart des Aquitains se soumettent à Rome qui contrôle ainsi la presque totalité des côtes depuis les Pyrénées jusqu’à la Manche. César lui même connaît le seul revers à la fin de cette année de campagne triomphale lorsqu’il part à la conquête des côtes de la mer du nord contrôlée par les Ménapes et les Morins. Ils ne se cherchent pas l’affrontement direct, mais ils se cachent dans la forêt et les marais d’où ils lancent quelques attaques sporadiques sans grands effets. Aussi le proconsul se retire t-il du pays après avoir brûlé villes et provisions pour passer la mauvaise saison dans des contrées moins hostiles.

Ces succès n’empêchent pas les adversaires de César d’être toujours aussi virulents à son encontre. Caton et Cicéron soutiennent la candidature de Lucius Domitius Ahenobarbus au consulat pour l’année 55 av JC avec la destitution du proconsul au programme. Caton et son poulain sont alors empêchés de faire campagne après leur agression en plein forum par les hommes de Crassus et Pompée qui emportent l’élection conformément à leur plan. A ce moment, le pacte passé par le triumvirat semble plus solide que jamais. Il ne faudra cependant plus très longtemps pour qu’il vole en éclats…