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Les débuts de l’ère chrétienne : l’année des quatre empereurs

En 68, le pouvoir de Néron est à bout de souffle. Ses frasque exaspèrent tout le monde, il passe plus de temps à s’amuser qu’à gouverner, il revient par exemple d’un voyage uniquement artistique en Grèce, le peuple lui reproche de s’être approprié une grande partie de Rome pour construire sa domus aurea après le grand incendie de 63, ainsi que les dépenses somptuaires qui en découlent, les provinces sont écrasées d’impôts après les augmentations qu’il a décrétées et son image pâtit des nombreux meurtres qu’il a commis dans sa famille. Il a de plus organisé une répression féroce après la conjuration de Pison de 65 en se basant plus sur la délation que sur des faits avérés, faisant entre autres pour victime Gnaeus Domitius Corbulo, le très populaire général vainqueur des Parthes.

Le coup d’envoi de la fronde est lancé par Gaius Julius Vindex, un Gaulois gouverneur de Gaule Lyonnaise qui a eu accès à cette fonction grâce à son père qui était sénateur romain. En mars 68, il convoque les délégués des cités des trois provinces impériales gauloises pour les appeler à se soulever contre l’empereur pour le renverser. Eduens et Séquanes adhèrent au projet, mais les Lingons et les Trévires refusent de s’engager à ses côtés. Il prend ensuite contact avec ses homologues des provinces d’Europe occidentale pour leur faire part de son projet. Tous le dénoncent à Néron, sauf Servius Sulpicius Galba, gouverneur d’Hispanie Tarraconaise. Le déclenchement de la guerre civile est initié par le gouverneur de Germanie supérieure, Lucius Verginius Rufus, qui marche quant à lui contre Vindex. Fin mai, début juin, les deux armées se rencontrent aux alentours de Vesontio (Besançon), capitale des Séquanes. Vindex et les Gaulois sont battus à plate couture. Vindex se suicide. Néron ordonne l’assassinat du traître Galba, ce qui laisse présager d’une nouvelle vague d’exécutions sommaires sur simple suspicion. Cela provoque la réaction de Lucius Clodius Macer, gouverneur d’Afrique, qui suspend les livraisons de blé Nord-Africain à Rome, ainsi que d’Othon, gouverneur de Lusitanie qui rejoint Galba, mais encore de Nymphidius Sabinus, préfet du prétoire qui convainc la garde prétorienne d’apporter son soutien à Galba en échange de la promesse d’une récompense en espèces sonnantes et trébuchantes. Néron s’enfuit dans sa résidence de Phaon où il se suicide le 9 juin après avoir appris qu’il avait été démis par le Sénat et condamné à mort pour parricide. Il est par la suite condamné à la damnatio memoriae qui visait à effacer toute trace du passage sur terre de la personne visée, ce qui a paradoxalement contribué à la conservation d’une partie de la domus aurea, enterrée lors du réaménagement de l’immense domaine impérial au profit du peuple.

Néron mort, Galba se proclame aussitôt empereur et part pour Rome avec son armée. Il n’y arrive qu’en octobre. Durant ce long délai, la ville éternelle est plongée dans le chaos. Des bandes d’anciens partisans de Néron pillent et volent tout ce qu’elles peuvent faisant régner la terreur. Nymphidius Sabinus profite de cette atmosphère d’insécurité pour tenter de prendre le pouvoir. Il prétend être un fils illégitime de Caligula pour se donner une certaine légitimité. Les prétoriens, qui attendent leur récompense de Galba, le lâchent et le tuent en juillet 68. L’autorité de Galba est partout reconnue, mais il devient vite impopulaire une fois à Rome. Cela commence dès son arrivée, lorsqu’il fait exécuter tous les partisans de Néron qui refusent de reprendre leur statut d’esclave. Or nombre d’entre eux sont d’anciens marins respectés de l’armée qui en éprouve un certain dégoût. Il finit de sa la mettre à dos par son refus de payer la prime promise à la garde prétorienne et aux soldats ayant contribué à son accession au pouvoir. Par conséquent, le premier janvier 69, les deux légions de Germanie supérieure qui avaient battu Vindex refusent de lui jurer fidélité. Elles sont rejointes le 2 par celles de Germanie inférieur. Elles acclament ensemble empereur leur chef, Vitellius. En réponse, le vieux Galba adopte et désigne comme son héritier Lucius Calpurnius Piso Frugi Licinianus, petit fils du Pison qui avait organisé la conspiration contre Néron. Non seulement le peuple y voit-il un signe de faiblesse, mais il s’attire de plus la colère d’Othon qui pensait être appelé à lui succéder. Ce dernier achète la garde prétorienne qui assassine Galba en plein forum le 15 janvier 69. Lucius Pison est lui aussi tué. Othon se rend immédiatement au Sénat pour être reconnu empereur.

Vitellius et ses légions marchent sur l’Italie pour le contester au début du printemps. Vitellius a aussi le soutien des soldats de Belgique, de Bretagne, d’Espagne et de Rhétie, tandis qu’Othon a celui de ceux d’Orient, d’Afrique et du Danube. L’armée du Danube, la plus proche, n’est pas encore arrivée lorsqu’Othon doit partir affronter les troupes de Vitellius qui viennent de franchir les Alpes début mars. Othon remporte tout d’abord deux petites victoires dans le nord de l’Italie, mais il est sévèrement battu le 14 avril à la bataille de Bedriacum, près de Crémone. Il se suicide deux jours plus tard pour éviter l’extension de la guerre civile. Le Sénat reconnaît Vitellius empereur le 19, mais il se rend lui aussi très vite impopulaire, ses troupes se livrant au pillage durant sa descente sur Rome.

Le 1er juillet, les troupes d’Orient acclament Vespasien empereur à Alexandrie. Les légions du Danube, soit de Mésie, Pannonie et de Dalmatie lui prêtent serment dans la foulée. Marcus Antonius Primus, légat de Pannonie, prend l’initiative de marcher sur l’Italie, sans l’aval de Vespasien qui lui avait donné pour consigne de s’arrêter à la frontière, à Aquilée. Il occupe plusieurs villes du nord-est de l’Italie, ainsi que le col du Brenner que doivent emprunter les légions de Germanie dont Vitellius attend le secours. Cinq autres légions de l’armée du Danube le rejoignent l’une après l’autre à Vérone. Seul capable de faire cesser la contestation des chefs dans deux d’entre elles, il prend naturellement le commandement général. En face de lui, se trouvent huit légions commandées par Alienus Caecina, l’un des deux vainqueurs d’Othon. Ce dernier à ordre d’attaquer, mais il hésite malgré son avantage, parlemente, pour finir par rallier Vespasien. Ses soldats refusent de trahir Vitellius, le destituent et l’emprisonnent, puis se replient sur Crémone. Antonius les suit. Il tombe en route sur l’avant garde des fidèles à Vitellius le 24 octobre qui ne peut soutenir le choc et se retire vers Crémone, puis rencontre le gros des troupes dans la poursuite. Une bataille aussi indécise qu’acharnée s’engage. Elle dure toute la nuit. La décision se fait à l’aube, lorsque le Legio III Gallica se tourne vers le levant pour saluer la renaissance du soleil selon la coutume qu’elle a adopté lors de son service en orient. Les vitelliens interprètent mal ce geste. Ils croient à l’arrivée de renforts, se démoralisent et sont repoussés jusque dans leur camp qui est bientôt pris. Antonius s’avance ensuite vers Crémone qu’il livre au pillage de ses troupes pendant quatre jours, bien que la cité se soit rendue. Il prend alors le temps pour que ses hommes se reposent et organiser la défense du territoire qu’il contrôle.

A Rome, Vitellius tente de dissimuler l’ampleur de la défaite des troupes de Caecina. Il compte encore sur le second vainqueur d’Othon, Fabius Valens, stationné en Italie centrale. Valens profite du répit dont il croit pouvoir bénéficier à l’approche de l’hiver pour aller en Gaule où il espère pouvoir trouver du renfort. Il s’embarque avec un petit détachement, arrive à Monaco où il apprend que les flottes d’Adriatique et de Méditerranée sont passées du côté de Vespasien. Il essaie de contourner cette dernière qui demeure à Fréjus, mais s’échoue sur les îles d’Hyères où il est fait prisonnier. Cette capture pousse les légions d’Espagne et de Gaule dans les bras de Vespasien. Vitellius ne peut plus cacher qu’il a subi un désastre, les troubles resurgissent dans la ville éternelle. Il entame des négociations qui portent sur les conditions de son abdication avec Titus Flavius Sabinus, préfet de Rome et frère aîné de Vespasien qu’il a étrangement cru bon de laisser en poste. Pendant se temps et malgré le froid, Antonius franchit les Appenins pour pénétrer en Ombrie. Il souhaite s’arroger tout le mérite de la victoire en précédant Mucien, qui arrive avec les légions d’Orient et le mandat de Vespasien pour pendre la tête des opérations. Antonius fait exécuter Valens pour exhiber sa tête aux vitelliens qui perdent dès lors tout espoir et se rendent sans combattre. A la mi-décembre, alors que les négociations qui lui octroyaient une retraite dorée en Campanie étaient sur le point d’aboutir, Vitellius renonce subitement à l’abdication sous la pression de la garde prétorienne et de la population qui craignaient peut être qu’Antonius leur fasse subir le même sort qu’à Crémone. S’ensuivent des affrontements entre les prétoriens et la garde de Flavius Sabinus qui se réfugie dans la forteresse du Capitole où il est assiégé. Apprenant la dégradation de la situation, Antonius se précipite vers la capitale, mais les vitelliens le prennent de vitesse et donnent l’assaut. Sabinus est capturé, puis mis en pièces par la foule avant d’être exposé aux Gémonies, malgré la volonté de Vitellius de l’épargner. Le Capitole et le temple de Jupiter sont en flammes losqu’Antonius arrive, sans qu’on puisse dire qui est à l’origine de l’incendie. Il balaye les prétoriens qui tentent de résister, puis pourchasse impitoyablement tous ceux qui sont soupçonnés d’avoir été partisans de Vitellius, qui est lui-même capturé et exécuté sommairement le 20 ou 25 décembre. La guerre civile est terminée. Le lendemain, le Sénat proclame Vespasien empereur. Son fils Domitien, qui reçoit le titre de princeps iuventus, le représente en attendant son retour. Mucien arrive à son tour ; il évince Antonius du pouvoir.

Peut être encore plus qu’une fête du solstice d’hiver, faut-il voir là l’origine réelle des célébrations autour de cette date, qui marque le rétablissement de la période de stabilité politique connue sous le nom de Pax Romana. En tout cas, cette année des quatre empereurs n’est pas étrangère au déclin du culte de l’empereur et à l’introduction du mithraïsme au sein des armées romaines. Il sert bien sûr à ressouder les légions qui ont servi différents prétendants au trône, mais il est encore renforcé par la décision de Vespasien de faire du jour de son acclamation à Alexandrie le dies imperii (jour de l’empereur) qui met au premier plan la légitimité conférée par les militaires et relègue au second l’investiture par le Sénat. Il se rapproche ainsi du peuple et s’éloigne de l’aristocratie, lui-même étant d’origine plébéienne. Une religion propre à l’armée souligne son pouvoir de choisir son maître. Vespasien a d’ailleurs du mal à se glisser dans la peau de l’élu des dieux conféré par le titre d’Auguste ; il se consacrera plus aux dieux d’Alexandrie au début de son règne, avant d’accepter de l’incarner pleinement, mais sans y croire pour autant, à sa mort il dira ironiquement : « Malheur, je crois que je deviens dieu ! » (d’après Suétone).

Les débuts de l’ère chrétienne : la destruction du Temple

Pendant que ces événements se déroulent en Italie (l’année des quatre empereurs), Vespasien ne reste pas inactif en Judée. Après l’interruption des opérations de l’été 68, il repart en campagne au printemps 69. Ce répit n’a pas profité aux insurgés dont les diverses factions s’affrontent toujours dans une guerre civile au cœur même de Jérusalem. Il progresse donc sans grandes difficultés en Judée qu’il reconquiert quasi intégralement. Il s’abstient toutefois de s’attaquer aux forteresses les mieux défendues ou à Jérusalem qui pourraient lui donner plus de fil à retordre et prendrait du temps, ce qui lui nuirait en cette période où cherche des appuis pour accéder au pouvoir suprême. Il est acclamé empereur par les troupes d’Egypte le premier juillet à l’initiative de Tiberius Alexander. L’armée de Judée leur emboîte le pas, et il reçoit même un peu plus tard la proposition du roi parthe Vologèse de lui prêter 40 000 archers, en signe de ce qu’il ne tentera rien contre les intérêts romains malgré l’incertitude de la situation à Rome. Vespasien part alors pour Alexandrie, ville stratégique s’il en est, l’approvisionnement en blé de l’Italie dépendant fortement des exportations égyptiennes. Il laisse le commandement de la Judée à son fils Titus. La victoire ayant été acquise à Rome fin décembre, Titus reçoit l’ordre de s’attaquer à Jérusalem l’année suivante.

Le siège de la ville sainte commence peu avant la Pâque de 70. L’arrivée des Romains sous les remparts ne suffit pas à réconcilier, même momentanément, les trois factions nationalistes juives qui occupent différentes parties de la cité. Eléazar ben Simon tient le Temple et son esplanade protégée par de hauts murs, Jean de Gischala contrôle le Mont du Temple, tandis que Simon Bargiora est cantonné à la ville basse. Titus et ses quatre légions prennent quant à eux positions sur les monts Scopus et des Oliviers.

A l’occasion de la Pâque, Eléazar ben Simon permet à ses coreligionnaires de venir la célébrer au Temple. Jean de Gischala en profite pour y introduire ses hommes qui éliminent ce rival. Titus s’attaque quant à lui au nord de Jérusalem, au premier mur, qu’il parvient à franchir grâce à ses tours mobiles, puis il s’empare cinq jours plus tard du second mur. Nous sommes le 25 mai. Il a déjà subi de lourdes pertes et en subit encore, coincé qu’il est au pied de la forteresse Antonia qui fait partie intégrante des défenses du Temple. Il revoit sa stratégie, cesse de se lancer dans des assauts meurtriers et fait construire une muraille de sept kilomètres qui isole complètement les assiégés empêchant tout ravitaillement. Une terrible famine s’installe. Cela dure presque deux mois pendant lesquels Flavius Josèphe, qui est passé dans le camp romain après sa défaite en Galilée, ne réussit pas à convaincre ses compatriotes d’abandonner la lutte.

Le 20 juillet, Titus reprend l’offensive. Il réussit à ouvrir une brèche dans le mur du Temple, mais il tombe immédiatement sur un second rempart édifié à la hâte par les défenseurs. Il parvient néanmoins à s’emparer de la Forteresse Antonia quelque temps après. Flavius Josèphe tente une fois de plus de négocier la reddition. Jean de Gischala refuse, alors que certains notables préfèrent prendre cette porte de sortie. Titus, surplombant le mur d’enceinte du Temple depuis l’Antonia, fait construire une rampe qui mène à l’esplanade, mais Jean lui oppose une résistance désespérée mettant le feu aux galeries qui passent sous le rempart pour freiner la progression romaine. Les travaux durent jusque fin août. L’assaut sur le Temple est lancé le 29, le sanctuaire est incendié. Jean parvient toutefois à rejoindre Simon Bargiora. Les deux hommes n’acceptent à nouveau pas de se rendre ; ils exigent de pouvoir fuir au désert. Ils sont capturés lors de l’assaut final du 25 septembre où les troupes romaines opèrent un massacre. Jean de Gischala mourra en prison un peu plus tard, tandis que Simon Bargiora sera exécuté lors du triomphe de Titus, comme le voulait la tradition. Jérusalem est rasée, ainsi que le Temple dont il ne reste aujourd’hui plus qu’une partie du mur d’enceinte occidental connue sous le nom de Mur des Lamentations. Titus rentre à Rome, passant par Césarée et Alexandrie. La guerre n’est pourtant pas tout à fait finie, Lucillius Bassus vient à bout des forteresses de l’Hérodion et de Machéronte, mais il faut trois ans encore pour que tombe Massada sont est réfugiés Eléazar ben Yaïr et ses sicaires qui préfèrent tous se donner la mort, femmes et enfants compris, plutôt que de se rendre.

La destruction du Temple bouleverse complètement la pratique du judaïsme. Les sadducéens, prêtres aristocrates qui ne reconnaissent que la Loi écrite, le Tanakh, disparaissent, car le sanctuaire dont ils avaient la responsabilité depuis son origine n’est plus, mais aussi parce qu’ils ont été décimés pendant la guerre civile en raison de leurs liens trop étroits avec les Romains. Les zélotes subissent le même sort, tués à la guerre ou prisonniers destinés aux jeux du cirque ou encore réduits en esclavage. On perd aussi la trace des esséniens dont les survivants ont pu se disperser parmi la diaspora. Seuls les pharisiens, issus de la « bourgeoisie », attachés non seulement au Tanakh, mais aussi à la loi orale, parviennent à se réorganiser. Ils reconstituent le Sanhédrin à Yavné. Ce conseil entreprend de mettre par écrit les préceptes de la loi orale qui aboutira trois siècles plus tard à la Mishna, complétée au VIème siècle par la Gémara pour former le Talmud. De plus, le culte n’est plus l’apanage des prêtres ou cohanim (descendants supposés d’Aaron), mais il est confié à des sages spécialistes des lois écrites et orales, les rabbins. Tout cela forme le judaïsme rabbinique qui est encore la norme de nos jours, bien que divisé en trois courants distincts.

La vague des populares emporte les optimates en Afrique

Une fois l’affaire égyptienne réglée, Cléopâtre remise sur le trône et l’approvisionnement en blé de Rome garanti, condition essentielle pour qui se revendique des populares, donc du bien être du peuple, Jules César décide de s’occuper de la situation en Asie où Pharnace II a profité du désordre provoqué par la guerre civile romaine pour reconquérir une partie des territoires perdus par son père Mithridate VI au cours des trois conflits qui l’ont opposé aux Romains (lien 1 et lien 2). Il s’agit pour le consul de renvoyer l’ascenseur à Mithridate de Pergame, élevé comme un fils par Mithridate VI, et Antipater, gouverneur de Judée pourtant arrivé au pouvoir avec Hyrcan II grâce à Pompée, qui lui ont apporté de l’aide contre Ptolémée XIII, mais avant tout de mettre la main sur les revenus considérables que fournissent cette région du monde. Il en a grand besoin pour payer la solde des légions qui combattent sous ses ordres et s’assurer qu’elles lui resteront fidèles jusqu’à ce que les derniers optimates qui résistent encore en Afrique soient vaincus.

Avec sa sixième légion de vétérans, le Romain commence par se rendre en Syrie, puis en Cilicie et en Cappadoce pour asseoir son autorité sur la région, comme l’atteste par exemple la nomination d’Antipater au titre de procurateur de Judée. Il passe ensuite en Galatie où Déiotaros obtient de garder sa couronne après qu’il soit venu humblement trouver César pour se faire pardonner d’avoir fourni des troupes à Pompée avant de se rallier. Il perd cependant la Sophène et les autres territoires que le Sénat lui avait attribués en récompense de son aide pendant les guerres contre Mithridate VI. L’armée romaine, qui compte à présent quatre légions, entre alors dans le territoire du Pont que Pharnace a reconquis. Ce dernier tente lui aussi une négociation, mais il ne se présente pas en personne; il préfère envoyer des députés ainsi que sa couronne. Malgré ces signes de soumission, César n’est pas dans les mêmes dispositions avec lui qu’avec Déiotaros. Il pose des conditions bien plus strictes à l’obtention de la paix arguant du fait que même si Pharnace n’a pas soutenu Pompée, il a perpétré des crimes odieux contre des citoyens romains, notamment leur émasculation lors de la prise d’Amisos. Les raisons de cette intransigeance sont toutefois certainement plus liées à ce que le consul souhaite tout simplement remplacer Pharnace par Mithridate de Pergame, mais aussi de revenir à Rome couvert de la gloire d’avoir à son tour vaincu un ennemi qui a donné du fil à retordre à la République pendant des décennies avant de s’incliner. Il prend donc prétexte de ce que Pharnace continue la négociation plutôt que d’obtempérer pour passer à l’offensive.

Les deux armées se retrouvent aux environs de Zéla. Pharnace a installé son camp sur une haute colline tandis que César a établi le sien à quelques kilomètres de là, mais il se rapproche à la faveur de la nuit et prend position sur une colline situé juste en face. Au lever du jour, Pharnace s’en aperçoit et fait ranger ses hommes en ordre de bataille devant son camp. Puis, à la grande surprise du général romain qui pensait cette manœuvre uniquement destinée à l’obliger à mobiliser ses soldats pour ralentir les travaux de fortification, l’armée pontique descend dans l’étroit vallon et entreprend de gravir la colline occupée par l’ennemi malgré le gros désavantage que représente une attaque en montée. Cet assaut téméraire tourne vite au fiasco. Les chars à faux ne provoquent pas la panique escomptée, mais subissent durement le tir des archers, puis, une fois le combat des fantassins engagé, l’aile droite de Pharnace se fait repousser en premier avant que ce ne soit le tour du centre et de l’aile gauche. Les soldats du Pont se font mettre en pièce dans leur fuite tandis qu’ils sont poursuivis par les Romains jusque dans leur camp qui ne résiste pas à la vague ennemie. Après quelques heures de combat, la victoire de César est totale, bien que Pharnace soit parvenu à s’échapper. Le consul informe le Sénat de son fulgurant succès par la formule laconique devenue légendaire: « Veni, vidi, vici » (Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu). Par là, il souligne non seulement la brièveté de la campagne entre avril et juillet 47 av JC, mais aussi que son génie militaire est bien supérieur à celui de Lucullus, et surtout à celui de Pompée, qui ont tout deux mis plusieurs années pour s’imposer contre le père de Pharnace, Mithridate VI. Mithridate de Pergame obtient le titre de roi du Pont et du Bosphore, mais il sera tué deux ans plus tard par Asandros en tentant de faire valoir ses droits sur le Bosphore, ce dernier ayant tué Pharnace au retour après sa défaite.

César ne s’attarde pas plus longtemps dans le pays. Il part à cheval dès le lendemain, traverse la Gallo-Grèce, la Bithynie, puis la province romaine d’Asie sans oublier de mettre ses partisans au pouvoir. Aussitôt ces affaires réglées, il s’embarque pour l’Italie. Son retour est urgent car quatre légions de vétérans s’impatientent de percevoir la prime promise après la bataille de Pharsale, ainsi que d’être mises en congés et ont commencé à perpétrer des pillages en Campanie pour se dédommager. La révolte gronde depuis des mois sans qu’aucun émissaire ne soit parvenu à la calmer lorsque César arrive. Il demande à ces troupes quelles sont leurs revendications. Celles-ci, ne désirant pas se voir infliger l’humiliation de passer uniquement pour intéressés financièrement, ne lui parlent que d’obtenir leurs congés. Il s’adresse alors à elles comme à des civils déjà libérés de leurs obligations militaires, leur dit qu’il saura bien se passer d’elles pour la suite du conflit en Afrique en levant de nouvelles légions et qu’elles ne seront payées qu’une fois la guerre terminée, ce qui signifie qu’elles ne pourront prétendre à une retraite aussi élevée que s’ils avaient été vainqueurs. Ces soldats qui le suivent fidèlement depuis près de quinze ans en sont profondément blessés. Ils lui offrent de continuer à le servir jusqu’à la victoire finale. César leur fait la grâce d’accepter, sans laisser paraître qu’il est soulagé de pouvoir compter ces quatre légions expérimentées à ses côtés pour combattre les quatorze que lui opposent les partisans de Pompée, et ce sans avoir à débourser l’argent que lui aurait coûté l’engagement et la formation de nouvelles recrues. Il passe le reste de l’année à Rome où il s’occupe de la politique du pays, mais aussi et surtout de recevoir ses clients pour les amadouer comme il le faisait chaque année au temps de la guerre des Gaules. Il est reconduit à la dictature pour la troisième année consécutive et est parallèlement élu consul pour la troisième fois aux côtés de Lépide. En janvier 46 av JC, il part pour l’Afrique.

Il débarque à Hadrumète (l’actuelle Sousse, en Tunisie) avec une partie de ses troupes, mais la garnison, fidèle à Metellus Scipion, nouveau chef des optimates depuis la mort de Pompée, refuse de se rendre. Aussi décide t-il d’aller à Ruspina (Monastir) dès le lendemain pour ne pas être exposé aux attaques de la cavalerie maure de Juba Ier, roi de Numidie allié des optimates. Malgré le harcèlement de son arrière garde par ces mêmes cavaliers, il parvient à Ruspina sans encombres. Il y est accueilli à bras ouverts, la province d’Afrique croulant sous le poids des impôts levés par Metellus Scipion. Il reçoit encore la soumission de Leptis Minor (Lamta) où il se rend pour déposer une garnison avant de revenir. Il dispose ainsi de plusieurs ports pour assurer son ravitaillement et l’arrivée de ses troupes. Il part ensuite à la recherche du reste de sa flotte qui s’est égaré. Ces navires font leur apparition avant même qu’il ait appareillé. Il ramène les nouveaux arrivants à son camp de Ruspina, et repart aussitôt avec 30 cohortes, en quête de vivres pour nourrir tout ce petit monde. Sur le chemin du retour, on lui signale la présence de l’ennemi à proximité. Il aperçoit en effet bientôt la poussière soulevée par une nombreuse cavalerie. Elle est commandée par Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de César durant la guerre des Gaules, renommé pour son art consommé de l’utilisation de l’arme équestre, à présent du côté des optimates.

Labiénus utilise une tactique inhabituelle. Il forme une longue ligne ininterrompue de cavaliers auxquels se mêlent de l’infanterie légère et des archers; deux corps de cavalerie plus classiques protègent les ailes du dispositif. Ce sont eux qui lancent l’assaut en attaquant la cavalerie de César, très nettement moins nombreuse, qui se trouve rapidement en difficulté. La ligne principale entre en action lorsque les légions se mettent en mouvement pour venir au secours des hommes à cheval. Dans un premier temps, les cavaliers de Labiénus attaquent les rangs des populares pour qu’ils se désorganisent en se lançant à leur poursuite, puis ils reculent pour laisser place à l’infanterie légère et aux archers qui en profitent pour faire pleuvoir les projectiles sur l’ennemi qui s’est découvert. Quand les rangs se reforment, la cavalerie revient à la charge et ainsi de suite. Les soldats de César sont bientôt encerclés par cette masse mouvante et en sont réduits à combattre en rond. Le consul romain ordonne à ses cohortes de rester bien compactes pour ne pas s’exposer. La contre attaque lancée dans cette configuration permet de rompre la ligne ennemie pour créer une brèche par laquelle les légions parviennent à se sortir du guêpier. Les troupes de César rentrent alors à leur camp. Il prétend avoir ensuite poursuivi l’armée des optimates qui tentait d’attaquer son arrière-garde jusqu’à la chasser de la plaine, mais en fait, Labiénus lui a bel et bien infligé une défaite.

La présence des troupes ennemies empêche désormais les césariens de sortir librement de leur camp, d’autant plus que Metellus Scipion arrive avec des renforts quelques jours plus tard. Sans possibilité d’aller chercher du ravitaillement et en l’attente des légions qu’il a appelé à la rescousse, César fait tirer deux ligne de fortifications, l’une de la mer à Ruspina et l’autre du camp à la mer, afin d’assurer son approvisionnement. Il mobilise tous les hommes dont il dispose pour la défense des retranchements, jusqu’au rameurs de ses galères qu’il essaie de former au combat mêlé à la cavalerie, à l’instar de Labiénus. Des escarmouches avec la cavalerie ennemie ont quotidiennement lieu tandis que les vaisseaux de transports subissent en permanence des attaques menées par des chaloupes légères, sans compter les retards dûs aux aléas climatiques hivernaux peu favorables à la navigation. César se trouve une fois de plus dans une situation critique. Ses soldats doivent se contenter du peu de blé fourni par les cités alliées de la région et les chevaux en sont réduits à être nourris d’algues séchées. Fort de son avantage, Metellus Scipion provoque chaque jour les populares en rangeant son armée en ordre de bataille dans la plaine. César refuse obstinément le combat.

De son côté, Labiénus tente sans succès de s’emparer de Leptis Minor, cependant que de nouvelles cités telles qu’Acylla, Cercina ou Thysdra se rallient à César qui leur fournit une garnison par l’intermédiaire ses lieutenants. Début février, le consul voit enfin arriver le renfort de deux de ses légions de vétérans (il profite alors de ce qu’elles sont loin de chez elles pour punir les meneurs de le révolte de Campanie). Il envoie immédiatement les vaisseaux qui les ont amenées à Lilybée (Marsala, en Sicile) pour chercher le reste de ses troupes, puis il déplace son camp et entreprend bientôt une guerre de mouvement où se mêlent de part et d’autre tentatives d’intimidation de toute l’armée rangée en ordre de bataille et raids de cavalerie opportunistes dont l’auteur de « Guerre d’Afrique » se sert pour systématiquement dénigrer Labiénus et établir la supériorité tactique de César sur son ex-lieutenant. Les deux armées se retrouvent tout d’abord devant Uzitta que César ne parvient pas à prendre. Il est ensuite contraint de venir au secours de Leptis qui est attaqué par le mer, puis, les réserves de blé venant à manquer, de quitter Uzitta pour Aggar avant de s’emparer de Zeta où il pensait trouver Metellus Scipion. En avril, les provisions se faisant à nouveau rares, il prend Sarsura, puis revient à Aggar. La bataille décisive se produit finalement après qu’il ait reçu le renfort de nouvelles légions, lorsqu’il tente d’investir Thapsus.

Lorsque Metellus Scipion arrive, il constate que César lui barre le passage entre la mer et un étang qu’il voulait emprunter pour porter secours aux assiégés. Il commence donc par établir deux camps au-dessus de l’étang, mais, comme sa présence n’empêche en rien les césariens de continuer les travaux de siège, il vient camper dans la plaine le surlendemain, directement en face de retranchements qui l’empêchent de rejoindre la ville et range son armée en bataille, signe qu’il est bien décidé à forcer le passage. César fait aussitôt stopper les travaux pour regrouper ses soldats en formation de combat. Les deux armées se trouvent face à face pour la énième fois. Mais ce coup-ci, l’aile droite des césariens se lance à l’attaque, sans en avoir reçu l’ordre. Le reste des troupes leur emboîte le pas et César n’a plus d’autre choix que de se porter à leur tête. La charge se concentre en premier lieu sur les éléphants qui subissent un déluge de flèches et de balles en plomb tirées par les frondeurs. Les pachydermes pris de panique fuient alors en tous sens, provoquant la retraite des cavaliers et semant le chaos dans les rangs de l’infanterie qui ne tarde pas à se replier vers son camp dans le plus grand désordre. Les retranchements encore inachevés ne résistent pas longtemps à la vague des assaillants et la tentative de sortie de la garnison de Thapsus pour venir au secours de leurs camarades est vite repoussée. Les pompéiens tentent alors de se réfugier dans les camps qu’ils occupaient précédemment, mais ne trouvent personne pour les commander. Le gros de l’armée se regroupe en dernier ressort sur une colline où les soldats, cernés, déposent les armes. Malgré cet honorable aveu de défaite ed la part des optimates, ils sont impitoyablement massacrés; contre l’avis de César d’après l’auteur qui se soucie certainement plus de consolider la légendaire réputation de clémence du consul envers l’ennemi que de la réalité des faits, mais plus vraisemblablement pour éviter que les vaincus ne reforment une armée ailleurs, certains ayant déjà combattu en Espagne ou en Grèce.

Suite à cette victoire, les villes encore aux mains tombent les unes après les autres. Metellus Scipion trouve la mort alors qu’il essayait de s’enfuir du pays par la mer, Pétréius est tué par le roi Juba avant qu’il ne se donne lui-même la mort et Caton le jeune se suicide lui aussi à Utique. Seul Titus Labiénus parvient à s’échapper aux Baléares où il rejoint les deux fils de Pompée, Gnaeus et Sextus. César rentre quant à lui à Rome où il célèbre son quadruple triomphe en Gaule, en Grèce, en Egypte et en Afrique aux mois d’août et septembre 46 av JC et offre pour l’occasion des jeux d’une ampleur jamais vue à la population. Il donne aussi 100 sesterces à chaque citoyens, 24 000 à chaque vétéran ainsi que des terres, exonère de loyer ceux qui paient moins de 1000 sesterces par an à Rome et 500 ailleurs en Italie et, bien qu’il limite les distributions de blé gratuit, installe des milliers de citoyens pauvres dans de nouvelles colonies. Il jouit d’un pouvoir absolu dont il se sert pour se faire nommer seul consul pour l’année suivante. Tous les ingrédients pour que la République laisse place à l’Empire sont alors réunis.

Le retour du mégalo-romain

A la fin de la guerre des Gaules, Jules César n’a plus qu’une seule idée en tête: reconquérir le pouvoir à Rome. A cette époque, les institutions politiques de la République ont déjà beaucoup souffert des crises qui se succèdent depuis près d’un siècle.

La question agraire et les réformes des Gracques

Les troubles ont commencé en 133 av JC, lorsque Tibérius Sempronius Gracchus a fait voter des lois visant à répondre à la question agraire. Celle-ci se posait en raison des problèmes relatifs à la possession des terres. Ce sujet a toujours été délicat pour la République romaine, mais il a été très accentué par les nombreuses guerres qu’elle a dû mener, notamment par la seconde guerre punique qui a maintenu les petits propriétaires éloignés de leurs exploitations pendant de longues années. A leur retour, certains de ces paysans-soldats, qui s’étaient enrichis rapidement grâce au butin pris à l’ennemi, avaient tout simplement perdu le goût de l’effort qu’il faut faire pour cultiver ses terres, tandis que d’autres ont retrouvé leurs fermes en piteux état, suite au manque de main d’œuvre pour les entretenir qui a entraîné de mauvaises récoltes, sans compter les intempéries, ce qui les a plongés dans l’impossibilité de rembourser leurs dettes. Les grands propriétaires, essentiellement des nobles, souvent sénateurs, ont alors pu racheter leurs terres à vil prix et les ont fait exploiter par des esclaves qu’ils n’avaient pas à rémunérer. Face à cette concurrence déloyale qui tirait les prix vers le bas, encore plus de petits agriculteurs acculés à la faillite se sont retrouvés dans l’obligation de vendre leurs biens aux plus riches. Tout ce petit monde vient grossir la foule des prolétaires (étymologiquement, dont les enfants sont l’unique richesse) des villes qui n’avaient que leurs bras à offrir aux manufactures, qui appartenaient aux mêmes auxquels ils avaient vendu leurs fermes, en échange d’un salaire de misère étant donné le nombre élevé de demandeurs d’emploi. Comme si cela ne suffisait pas, les riches, toujours soucieux d’en avoir une plus grosse que celle de leur voisin, se permettent de plus en plus de faire déborder leurs exploitations sur l’ager publicus (terres à usage collectif, destinées au pâturage du bétail) sans toutefois s’acquitter de la redevance qu’il fallait payer en ce cas (vectigale si elle était payée en nature, stipendium ou tributum lorsqu’elle était versée en espèces), comme s’ils en étaient propriétaires de plein droit.

Les lois que propose Tibérius Gracchus ont pour objectif de rétablir l’équilibre économique entre les aristocrates et la plèbe. Elles limitent la surface d’ager publicus accessible à la possessio à 1 000 jugères (≈ 250 ha) par famille pour les grands propriétaires et se proposent de redistribuer les terres récupérées aux citoyens pauvres à raison de 30 jugères par personne. Son argument s’appuie sur le fait qu’un citoyen fera tout pour défendre sa terre, tandis que des esclaves n’ont aucune raison de se battre pour leurs maîtres, au contraire, comme en témoigne la révolte, la première guerre servile, qui dure depuis plusieurs années en Sicile au moment de la proposition. Pour justes qu’elles soient, ces lois induisent pourtant un nouveau déséquilibre car elles sont entachées d’illégalité. Tout d’abord, l’autre tribun de la plèbe, Octavius, qui, télécommandé par les sénateurs, souhaitait y mettre son véto, est démis de ses fonctions par les comices convoquées par Tibérius alors que seul le Sénat détient cette prérogative (en représailles de cette tentative sénatoriale de lui mettre des bâtons dans les roues, Tibérius supprime l’article qui prévoyait d’indemniser les propriétaires expulsés), puis, une fois votées, un triumvirat est chargé de leur application, mais au lieu d’inclure plusieurs branches de la société parmi ses membres, Tibérius s’y fait élire en compagnie de son frère Caïus et de son beau-père, Appius Claudius Pulcher. Les clients des Gracques en sont par conséquent les seuls bénéficiaires. Tibérius perd le soutien de ses amis libéraux du Sénat dans l’opération, il finit assassiné alors qu’il tentait de faire voter une loi l’autorisant à exercer un second tribunat successif qui aurait initié une dérive vers une conception personnelle du pouvoir contraire à l’esprit de la République. Sa loi agraire n’est plus que mollement appliquée, même si elle n’est pas abrogée (Scipion Emilien mourra mystérieusement le jour avant qu’il n’en fasse la proposition en 129 av JC.).

D’un excès à l’autre, le mouvement de balancier ne va que s’amplifier au fil du temps, comme dans le cas du pont de Tacoma, jusqu’à l’inéluctable éclatement du système politique de la République. Dès lors, la société romaine se divise en deux factions fortement antagonistes: les populares qui cherchent le soutien de la plèbe et les optimates qui s’appuient sur l’aristocratie conservatrice.

La question agraire revient au centre des débats en 124 av JC, avec l’élection au tribunat de la plèbe de Caïus Sempronius Gracchus. Il pousse encore plus loin les mesures prises par son frère Tibérius en portant la surface attribuée aux citoyens pauvres à 200 jugères, il compte les trouver en créant deux nouvelles colonies en Italie, ainsi qu’en leur octroyant un boisseau de blé à prix réduit par mois (les débats sur l’affaiblissement de la « valeur travail » et l’assistanat que provoquent cette proposition ressemblent trait pour trait à ceux qu’on nous sert encore aujourd’hui, plus de 21 siècles plus tard. Nous sommes décidément mal barrés avec des responsables politiques doués d’aussi peu d’imagination.). Mais il tire aussi profit des leçons de l’échec de son aîné et ne compte pas sur le seul soutien de la plèbe, il cherche parallèlement à s’attirer les faveurs d’une autre catégorie de la population qui a des griefs contre le Sénat: l’ordre équestre. Pour cela, il fait voter toute une série de lois qui renforcent le pouvoir des chevaliers. Il n’oublie cependant pas totalement les patriciens qui doivent approuver ses propositions au Sénat; il leur permet d’acquérir les terres qu’ils convoitent autour de Capoue et de Tarente. Cela ne suffit pas. Bien qu’il jouisse d’une grande popularité et qu’il soit réélu tribun de la plèbe en 123 av JC, comme la loi le lui permet depuis 125 av JC, les sénateurs s’emploient à lui couper l’herbe sous le pied en instrumentalisant une nouvelle fois le second tribun, Marcus Livius Drusus, qui propose alors la création de non pas deux, mais douze colonies en Italie, ce qui occulte qu’il propose également de supprimer purement et simplement les vectigales, à la grande satisfaction des grands propriétaires. Caïus est contraint à la surenchère pour reprendre le devant de la scène; il désire maintenant créer une colonie supplémentaire à Carthage dont la terre à pourtant été maudite, mais encore d’attribuer la citoyenneté complète aux habitants du Latium et partielle, sine suffragio, aux autres peuples alliés d’Italie. Là, il va trop loin. Une partie du peuple romain jaloux d’avoir à partager ce privilège ne le suit plus, tout comme il est lâché par le consul Gaius Sextius Calvinius. (Il faudra une guerre, la guerre sociale de 90-88 av JC, pour enfin convaincre le Sénat d’accorder la citoyenneté à tous les Italiens) Ses opposants profitent de ce qu’il est parti superviser l’installation de la colonie de Carthage pour le discréditer auprès du reste de la population et empêcher son élection à un troisième mandat successif. Sitôt sa défaite annoncée, sitôt le démantèlement de la colonie de Carthage est annoncé. Caïus tente de s’y opposer, mais il est débouté. Aussi entreprend-il de faire sécession avec ses partisans, ce qui lui vaut un senatus consultum ultimum qui le déclare ennemi de Rome et lui coûtera la vie, ainsi que celle de nombre de ses amis. La spirale de la violence entre populares et optimates est enclenchée. Elle gagne encore en puissance avec l’affrontement entre Caïus Marius et Sylla.

Les guerres de Marius

Bien qu’il soit un homo novus, c’est à dire issu d’une famille de l’ordre équestre qui n’a jamais compté de magistrat dans ses rangs et non d’une ancienne famille de la nobilitas, ce qui le fait naturellement pencher du côté des populares, les réformes que Caïus Marius entreprend ne sont pas tant guidées par l’idéologie que par un souci pragmatique. Il se fait connaître par ses talents militaires lors de la guerre de Numance en 134-133 av JC, puis il entame son cursus honorum en 121 av JC avec son élection au poste de questeur en Gaule transalpine grâce à la protection de la puissante gens Caecilii Metelli dont sa famille est cliente. Il devient ensuite tribun de la plèbe en 119 av JC et se rapproche des populares, pourtant moribonds, en faisant voter une loi en faveur des pauvres (sur les procédures de vote ou la distribution de blé), ce qui le rend populaire auprès d’eux, mais lui attire parallèlement les foudres des optimates qui empêchent son élection à l’édilité l’année suivante. Il parvient toutefois à se faire élire préteur en 115 av JC malgré le procès pour corruption électorale que lui intentent les optimates; il est innocenté grâce aux chevaliers qui ont obtenu la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. Il est ensuite propréteur en Hispanie avant de revenir à Rome où il épouse Julia Caesaris, future tante de Jules César, de la prestigieuse, mais peu influente à l’époque, gens patricienne des Iulii. En 109 av JC, il retourne sur les champs de bataille de la guerre de Jugurtha où il accompagne son patron, Quintus Caecilius Metellus, alors consul. Il s’illustre encore une fois par son habileté au combat, mais il cultive surtout sa proximité avec ses hommes avec qui il partage les conditions de vie spartiates d’une armée en campagne, n’hésitant pas à accomplir lui-même les corvées les plus ingrates. Il devient dès lors très populaire parmi la troupe qui se charge ses lettres de porter sa renommée jusqu’à Rome où les populares l’exploitent pour ternir l’image de Métellus. Aussi le congé qu’il demande à son patron pour se présenter aux élections consulaires ne lui est accordé que 12 jours avant l’échéance. Il devient néanmoins consul pour l’année 107 av JC et se venge en obtenant le commandement de l’armée qu’il vient de quitter; contre l’avis du Sénat. Les hostilités entre les deux factions rivales sont déclarées.

Cette victoire politique pose malgré tout un problème à Marius: il doit recruter des renforts. Et bien que le nombre de citoyens ait considérablement augmenté depuis la réforme des Gracques, ceux-ci sont réticents à s’engager dans cette guerre africaine. Tout d’abord ils ne souhaitent pas être maintenus éloignés de leurs exploitations pendant de longues années au risque de les voir péricliter, surtout qu’une victoire ne ferait qu’amener encore plus d’esclaves dont ils auraient à subir la concurrence, mais ils sont avant tout beaucoup plus inquiets de voir les Cimbres et les Teutons tenter de les envahir et ravager leurs pays comme ils le font à cette heure dans la province voisine de Gaule Transalpine. Cela fait alors près de sept ans que Rome essaye de mettre fin au périple guerrier de ces tribus venues du nord au prix de plusieurs défaites coûteuses en hommes, sans y parvenir. Ces deux conflits font que le nombre de légions mobilisées n’a plus été aussi élevé depuis 80 ans. Pour faire face au manque de volontaires, Marius entreprend la réforme du mode de conscription des légionnaires. Il modifie la loi en supprimant les conditions de ressource, le cens, qui ne permettaient qu’aux citoyens en mesure de se payer l’équipement militaire de devenir soldat, ce qui donne aux prolétaires la possibilité de s’engager. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, Scipion l’Africain l’avait déjà permis à titre exceptionnel pendant la deuxième guerre punique; il était même allé jusqu’à recruter des esclaves. Le vainqueur d’Hannibal avait alors distribué des terres à ses soldats pour les récompenser de leurs bons et loyaux services, et concentré tous les pouvoirs entre ses mains. A terme, la réforme de Marius aura les mêmes conséquences. Les citoyens-soldats qui avaient pour vocation de défendre leurs terres vont peu à peu laisser place à des militaires de carrière, engagés pour de longues périodes, dont la fortune sera subordonnée aux succès des généraux qu’ils n’hésiteront plus à suivre jusque dans l’illégalité pour réclamer leur dû. D’une part cela va favoriser l’extension du territoire par des expéditions lointaines et permettre la romanisation des provinces conquises grâce à l’installation de colons vétérans, mais d’autre part, le poids considérable de l’armée va perturber le jeu politique et entraîner des guerres civiles à répétition.

Une fois ces dispositions prises, Marius revient donc en Afrique. Il n’obtient cependant pas la victoire aussi vite qu’il l’espère, son mandat doit être prolongé par un proconsulat de deux années supplémentaires, et encore n’est-ce pas lui qui finit par capturer Jugurtha, mais un de ses légats, Lucius Cornelius Sulla ou Sylla, qui se le fait livrer par le roi Bocchus de Maurétanie. Ce dernier deviendra bientôt le principal opposant de Marius. Cela n’empêche toutefois pas Marius d’être auréolé de la gloire du vainqueur, ce qui lui permet d’être élu une seconde fois consul en 104 av JC, au mépris de la loi qui impose un délai de dix ans entre deux mandats. Cette entorse à la règle ne signifie pourtant pas qu’il opère un coup de force. Il apparaît en effet comme l’homme providentiel qui seul est capable de sauver Rome du pillage par les Cimbres et les Teutons après la terrible défaite des légions à la bataille d’Arausio (Orange) en 105 av JC. Elle a coûté la vie à 84 000 soldats, soit près du double des pertes infligées par Hannibal lors de la bataille de Cannes un siècle auparavant. Le désastre est imputable à la querelle entre le proconsul Servilius Caepio, d’une vieille famille patricienne, qui a refusé de coopérer avec le consul Mallius Maximus, un homo novus. Caepio est par conséquent démis de ses fonctions et condamné à l’exil. Dans ces circonstances, le Sénat a jugé préférable de laisser le commandement à Marius plutôt que d’envenimer encore la situation. Il doit alors attendre deux ans avant de rencontrer l’ennemi parti ravager l’Ibérie pendant ce temps. En 102 av JC, il remporte sa première victoire contre les Teutons à la bataille d’Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) avant de mettre un terme définitif à la menace en 101 av JC, à la bataille de Vercellae (Verceil) où il défait les Cimbres qui s’apprêtaient à envahir l’Italie. La gravité de la crise justifie que Marius ait été élu pendant 4 années consécutives au poste de consul sans être pour autant accusé d’exercer un pouvoir dictatorial.

A cette même période, un autre événement vient encore amplifier l’inquiétude des Romains quant à leur survie: la deuxième guerre servile. Elle commence en Campanie en 104 av JC, lorsqu’un chevalier criblé de dettes arme ses esclaves car il refuse d’appliquer une loi qui l’oblige à affranchir les hommes libres capturés par les pirates dans les pays alliés d’Asie pour s’assurer qu’ils ne saisiront pas de ce prétexte pour s’en prendre aux provinces romaines alors que la République ne dispose pas des moyens d’y envoyer un corps expéditionnaire. Ce premier foyer est aussitôt étouffé. C’est en Sicile que la situation devient rapidement incontrôlable. Là aussi, les grands propriétaires de latifundia rechignent à se plier à la loi, de plus les autorités locales ne font rien pour les y obliger. Aussi les esclaves prennent-ils eux-mêmes les choses en main. Ce sont tout d’abord deux cents d’entre eux qui se révoltent contre l’oppression de leurs maîtres avant d’être matés, mais deux mille autres prennent le relais dans la région de Morgantia sans qu’ils puissent être arrêtés. Le mouvement prend alors rapidement de l’ampleur sous l’impulsion de Salvius qui, proclamé roi, entreprend le siège de la ville et s’en empare. Cet exemple est bientôt suivi par Athénion dans la région de Marsala. Les deux groupes s’unissent et sont même rejoints par des paysans pauvres qui souffrent de la concurrence des latifundia. Cette troupe maintenant nombreuse conquiert une grande partie de l’île et fait de Triocala sa capitale alors que Salvius prend le nom de Tryphon avec l’intention d’instaurer un royaume hellénistique sur le territoire qu’il contrôle. Rome, pour qui le blé sicilien est vital, ne peut plus tolérer la situation plus longtemps, aussi le Sénat envoie t-il Lucullus dans l’île à la tête de 17 000 hommes, malgré l’importante mobilisation contre les Cimbres. Ce dernier remporte de justesse une victoire contre les 40 000 esclaves révoltés, sans toutefois parvenir à reprendre Triocala. Son successeur, Caïus Servilius, ne fait pas mieux. Il faut attendre 101 av JC et la victoire contre les Cimbres pour que le consul Manius Aquilius Nepos puisse intervenir avec des troupes aguerries. Il écrase alors la révolte dans le sang tandis que les survivants préfèrent se suicider plutôt que d’offrir aux Romains le spectacle d’être dévorés par les bêtes féroces dans l’arène. Après cela, il n’y aura plus de révolte d’esclaves en Sicile.

A la suite de sa victoire contre les Cimbres, Marius jouit d’un immense prestige; il est mis sur le même plan que Romulus, le fondateur légendaire de Rome. Cela lui permet d’être élu haut la main consul pour une cinquième année d’affilée. Pour la première fois, il n’est plus uniquement un chef de guerre aux compétences incontestables, ses élections précédentes ont toujours eu lieu in abstentia, mais il se retrouve directement confronté aux vicissitudes de la vie politique romaine de l’époque avec lesquelles il n’est pas du tout à l’aise. Paradoxalement, ses plus gros ennuis lui sont causés par ses amis populares, en particulier le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le préteur Caius Servilius Glaucia. L’hégémonie de leur parti les pousse à commettre tous les excès. Le premier vise à être reconduit une fois de plus dans ses fonctions, tandis que le second se présente au consulat, aussi entreprennent-ils tout d’abord de faire voter des lois démagogiques destinées à imposer une baisse des prix du blé et à permettre aux chevaliers de siéger dans de nouveaux jurys pour affaiblir un peu plus le Sénat, mais pour plus de sûreté, ils vont jusqu’à dissuader les électeurs récalcitrants en faisant régner la terreur et à éliminer physiquement leurs concurrents. Ces troubles font craindre au Sénat que la ville ne sombre dans le chaos. Il ordonne par conséquent à Marius de les faire cesses par tous les moyens par l’intermédiaire d’un senatus consultum ultimum. Celui-ci n’ alors plus d’autre alternative que de les éliminer ou d’opérer un coup d’état qui plongerait inéluctablement le pays dans la guerre civile. Coincé, il choisit de rester dans la voie de la légalité et de se ranger aux côtés du Sénat. Saturnius et Glaucia sont tués sans autre forme de procès. Marius y perd une grande partie de ses soutiens parmi les populares et décide de se faire oublier en acceptant une ambassade en Asie, puis en se retirant à Misène.

Guerre sociale et première guerre civile

Il ne voit l’occasion de faire son retour qu’en 91 av JC, lors du déclenchement de la guerre sociale (socius signifie allié en latin). Elle éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Livius Drusus qui proposait que les peuples italiens alliés deviennent citoyens romains de plein droit. Suite à ce meurtre, la plupart des cités du centre et du sud de la péninsule font sécession avec Rome pour s’unir au sein d’une confédération italique dotée d’un Sénat et de sa propre monnaie. Elles s’échangent mutuellement des otages et lèvent une armée forte de 100 000 soldats. L’existence même de la République est à nouveau menacée. Marius s’imagine alors qu’il peut encore une fois en être la sauveur. Rome parvient à mobiliser à son tour une armée équivalente grâce à l’aide de ses provinces et de ses alliés. Marius devient l’un de dix légats chargés de la conduire, ainsi que Sylla. La première année de combat est pourtant difficile, si les confédérés venant du nord de la capitale ont pu être bloqués, ceux du sud ont quant à eux réussi à s’emparer de la Campanie méridionale où ils n’ont dans certains cas pas hésité à massacrer tous les Romains. Ce succès militaire incite les Etrusques et les Ombriens à s’agiter alors qu’ils étaient jusque là restés fidèles à Rome. Pour les dissuader de rejoindre la confédération, le Sénat décide de leur accorder la citoyenneté; ains qu’à tous les peuples restés fidèles, grâce au vote de la lex Julia. La rébellion cesse aussitôt de s’étendre. L’année suivante, 89 av JC, les Romains reprennent l’avantage, ils s’imposent tout d’abord au nord où les Marses, les Péliginiens et les Vestins finissent par capituler, puis au sud où ile reconquièrent la Campanie et remontent la vallée du Vulturne. Le Sénat vote alors la lex Papria qui offre la citoyenneté à tous les peuples italiques, mais à condition qu’ils se présentent à Rome sous 60 jours pour être enregistrés. Seuls une poignée de Samnites continue le combat; la guerre sociale est terminée. Marius n’y a pas particulièrement brillé. Bien qu’il ait remporté quelques victoires contre les Marses, il est soupçonné d’avoir trop cherché le compromis avec les insurgés pour les ramener dans le giron de Rome en préférant mener de longs sièges plutôt que de réprimer férocement l’insurrection. Il doit cela à ses origines provinciales, mais aussi à ses opinions politiques qui l’avaient amené à défendre le droit des italiens d’accéder à la citoyenneté lors de ses mandats. C’est Sylla qui a reconquis la Campanie et mis au pas les Samnites qui apparaît à présent comme l’homme fort de Rome. Il est élu consul pour l’année 88 av JC.

A ce titre, le commandement de l’armée qui doit partir combattre Mithridate VI en Orient devrait lui échoir avec la bénédiction du Sénat. Mais Marius, qui a toujours a cœur de redorer son blason, le revendique aussi et fait organiser un plébiscite de dernière minute pour qu’il lui soit accordé. Aucun des deux partis n’est prêt à laisser l’autre mener cette guerre car la gloire dont son chef serait couvert en cas de victoire n’est pas le seul enjeu, bien que le massacre des citoyens romains lors de la perte des provinces d’Asie ait provoqué l’indignation de la population et que Mithridate représente une menace d’invasion après sa conquête de la Grèce, mais elle promet aussi d’être fort lucrative, contrairement à celle contre les Cimbres ou la guerre sociale. Marius remporte le scrutin qui se déroule dans un climat de terreur entretenu par les sbires des populares. Sylla fait tout d’abord mine de se plier au verdict des urnes, mais ce n’est que pour mieux se rendre en Campanie, auprès de l’armée qu’il avait déjà rassemblée en prévision de son départ pour la Grèce. Sylla commet alors un acte sans précédent, sacrilège par excellence, car sensé avoir coûté la vie à Rémus: il marche sur Rome avec ses troupes. Marius n’a plus d’autre solution que de prendre la fuite. Une fois revenu, Sylla déclare Marius et ses amis ennemis publics; beaucoup sont tués sans toutefois que cela ne sorte du cadre légal. Il entreprend aussi de rétablir l’autorité du Sénat: il fait passer leur nombre de 300 à 600, supprime le droit des chevaliers à siéger dans les jurys, ôte la possibilité de proposer des lois aux tribuns de la plèbe ainsi que celle de se présenter à un second mandat, fait cesser les distributions gratuites de blé et attribue des terres aux 100 000 vétérans de la guerre sociale. Il rencontre pourtant une forme de résistance lorsqu’il tente de démettre de ses fonctions le proconsul Gnaeus Pompéius Strabo, père de Pompée, en attribuant son commandement à l’autre consul, Quintus Pompeius Rufus, un vague cousin du premier, mais les hommes de Strabo refusent de se plier et le tuent. Une fois ces dispositions prises et son mandat achevé, Sylla part pour la guerre contre Mithridate au début de 87 av JC, mais, devenu fort impopulaire, il a dû accepter que Lucius Cornelius Cinna, un de ses opposants, lui succède au poste de consul.

Seconde guerre civile

Cinna est le père de Cornélia Cinna, future épouse de Jules César qui lui donnera son seul enfant légitime, sa fille bien aimée, Julia. Bien qu’il ait juré fidélité à Sylla, Cinna propose de rappeler Marius qui a trouvé refuge en Afrique. Son homologue Gnaeus Octavius et le Sénat s’y opposent catégoriquement, aussi Cinna est-il destitué. Il fuit en Campanie où il n’a pas trop de mal à lever une armée parmi les vétérans italiens, assoiffés de vengeance après les atrocités de la guerre sociale, auxquels il va jusqu’à adjoindre des esclaves. Il reçoit en plus le renfort de Gnaeus Papirius Carbo, fervent marianiste, et de Quintus Sertorius, beaucoup plus réservé quant aux qualités humaines de Marius, mais frustré d’avoir été empêché d’accéder au poste de tribun de la plèbe par les optimates. Marius les rejoint bientôt avec un détachement de cavalerie maure. Ils marchent à leur tour sur Rome. La prise de la ville tourne au carnage, non seulement un grand nombre de sénateurs optimates sont-ils tués et leurs biens confisqués suite à des proscriptions édictées par Marius et Cinna, mais les troupes échappent au contrôle des nouveaux maîtres de Rome et se livrent au pillage et au meurtre de simples citoyens. Il faut alors faire appel à des mercenaires gaulois pour les maîtriser. Seul Sertorius semble avoir fait tout son possible pour éviter que la situation ne dégénère en attaquant un camp de soldats qui participaient aux exactions contre la population.

Cinna et Marius ne s’embarrassent plus du fonctionnement démocratique de la cité. Ils s’autoproclament consuls pour l’année 86 av JC, mais Marius n’exerce son septième mandat que 17 jours car il meurt à la mi-janvier à l’âge de 71 ans. Cinna reste 2 années supplémentaires à ce poste. Il s’attache principalement à préparer le retour de Sylla, mais le recrutement de troupes s’avère difficile car les violences commises à Rome dissuadent les volontaires potentiels de s’engager dans un conflit dont l’extermination de l’adversaire semble devoir être la seule issue. De son côté, Sylla fait tout ce qu’il peut pour mettre le plus rapidement un terme à la guerre contre le royaume du Pont. Il commence par reprendre Athènes, suite à un long siège, puis remporte deux brillantes victoires à Chéronée, en Macédoine, puis à Orchomène, en Béotie, alors que ses troupes sont en très nette infériorité numérique. Cela lui permet d’imposer la paix à Mithridate en 85 av JC, sans que ce dernier ne soit toutefois mis à genoux. Même s’il doit restituer la province d’Asie, se retirer de tous les royaumes qu’il occupe, livrer sa flotte et, ce qui est essentiel pour que Sylla puisse mener une guerre en Italie, s’acquitter de 2 000 talents d’argent (soit une cinquantaine de tonnes, 1 talent = 25,86 kg) pour le préjudice subit, le traité de Dardanos n’est cependant pas si défavorable au roi du Pont qui conserve son territoire intact ainsi que son trône, mais aussi une armée encore très puissante. Deux autres guerres seront nécessaires pour le vaincre définitivement, la seconde permettra à Lucullus d’amasser une immense fortune.

Sylla débarque donc à Brindisium au printemps de 83 av JC avec une troupe de 40 000 hommes. Il trouve sur place le renfort de ceux de Pompée qui s’autoproclame général à seulement 23 ans et lève à ses frais trois légions parmi les vétérans qui ont combattu sous les ordres de son défunt père lors de la guerre sociale et voit Quintus Caecilius Metellus Pius et Marcus Licinius Crassus revenir d’Afrique où il s’étaient réfugiés, victimes des proscriptions de Marius et Cinna. Face à ces hommes, Sertorius préfère partir pour l’Espagne car il ne croit pas que les populares soient en mesure de remporter la victoire avec les piètres généraux qui sont à leur tête; l’incompétence de Carbo, Scipion l’Asiatique et de Norbanus leur a d’entrée de jeu valu une défaite et Cinna finit même par se faire tuer par ses propres soldats qui ne supportent plus la brutalité avec laquelle ils sont traités. Dans ces conditions, les combats, très sanglants, durent moins de deux ans. La reconquête de l’Italie s’achève le 2 novembre 82 av JC, avec la chute de Rome suite à la bataille de la Porte Colline. Caïus Marius le jeune, fils adoptif de Caïus Marius et consul de l’année, fuit à Préneste où il ne tarde pas à être acculé au suicide. Sylla est nommé dictateur en décembre et ouvre la voie qui mènera inéluctablement à l’Empire en prenant le cognomen de Felix, le bienheureux, chéri des dieux, comme il prétend être protégé de Vénus. Il rétablit la toute puissance du Sénat et prononce à son tour de nombreuses proscriptions, dont Jules César est entre autres victime, car il refuse de répudier la femme qu’il a épousé en 84 av JC, Cornélia Cinna, comme Sylla le lui a ordonné. La spoliation des biens des populares permet à Crassus de devenir l’homme le plus riche de Rome. Conformément à la loi, Sylla abdique sa dictature en juin 81 av JC et se présente au consulat pour l’année suivante. Il est élu haut la main. Il mourra en 78 av JC alors qu’il s’est retiré à Cumes.

Il reste malgré tout quelques partisans de Marius en Sicile et en Afrique. Le jeune Pompée est chargé de les éliminer. Il s’acquitte si bien de la tâche qu’il est tout d’abord acclamé imperator par ses hommes, puis qu’à son retour, Sylla alors consul, lui donne le cognomen de Magnus, le Grand, en plus de lui accorder le triomphe. Cela lui attire cependant une forte inimitié de la part de Crassus, qui n’a quant à lui obtenu qu’une ovation alors qu’il estime que son action décisive à la bataille de la Porte Colline aurait dû lui valoir autant d’honneurs qu’à celui qu’il verra désormais comme un rival.

Sertorius et Spartacus

Des forces populares, seul Sertorius installé en Hispanie résiste encore. Le commandement de l’armée envoyée pour l’en déloger échoit une nouvelle fois à Pompée. En 77 av JC, il y rejoint Métellus Pius. Dans un premier temps, les légats de Sylla ont réussi à chasser Sertorius jusqu’en Afrique, plus précisément en Maurétanie. Il y trouve le roi chassé de son trône par Pompée pour l’aide qu’il a fourni à Marius auquel il s’associe. Il défait et tue alors Paccianus qui a été spécialement dépêché contre lui, puis il incorpore les légionnaires vaincus à ses troupes, ce qui lui permet de prendre Tanger. Il remet son hôte au pouvoir sans pour autant exiger des sommes exorbitantes pour son aide; il se contente de la rétribution qui lui est offerte. Cette attitude encourage les Lusitaniens (Portugais) qui souffrent beaucoup de l’occupation romaine à faire appel à ses services. Métellus Pius est chargé de l’empêcher de faire son retour sur le continent européen. Sertorius parvient néanmoins à effectuer la traversée grâce aux pirates ciliciens, puis à débarquer. Il adopte dans un premier temps une tactique de guérilla qui le rend insaisissable, gagne la confiance des tribus locales, qu’il n’hésite pas à secourir lorsqu’elles sont menacées, avant de remporter la victoire sur Métellus à la bataille de Lacobriga. Il bénéficie lui aussi d’une aura divine, car il prétend recevoir les conseils de Diane par l’intermédiaire d’une biche blanche apprivoisée qui le suit partout qu’il a reçu en cadeau.

Après cela, plus rien ne l’arrête. Il repousse les légions de Rome jusqu’à l’Ebre, au nord de la péninsule. Il se distingue alors par la manière qu’il a d’administrer les territoires qu’il contrôle. Il ne s’approprie pas toute la nourriture et préfère loger ses hommes dans l’inconfort des tentes plutôt que d’imposer leur présence dans les maisons des habitants, ne rend donc pas la présence de son armée insupportable pour la population, il ne l’écrase pas plus sous le poids des impôts qu’il réclame, il met au contraire en place un Sénat de 300 membres où siègent essentiellement des Romains, mais aussi les membres les plus influents des tribus ibères; et pour leurs enfants, il crée une école à Osca où les élèves reçoivent une éducation à la romaine plutôt que de les prendre en otage. En résumé, il fait exactement l’inverse de ce qui poussera les Gaulois à se révolter contre Jules César lors de la guerre des Gaules. Il réussit ainsi à fédérer les peuples de la péninsule, ce qui fait qu’il est aujourd’hui reconnu comme l’un des pères fondateurs de la nation portugaise.

Pompée a été nommé pour que cet exemple d’administration des territoires ne risque pas de faire tache d’huile. Mais avant de se rendre en Hispanie, il est chargé de mettre fin à la rébellion qui a éclaté en Etrurie après que Marcus Aemilius Lepidus ait été déclaré ennemi public à cause de l’opposition du Sénat à sa loi qui proposait de restituer à leurs propriétaires les terres données aux vétérans de Sylla. Pompée s’impose sans grandes difficultés, mais il pousse par la même occasion 20 000 des vaincus à rejoindre Sertorius. Et ce ne sont pas les seuls, Marcus Perperna Veiento qui a quant à lui été chassé de Sicile unit aussi ses forces avec celles du général des populares. Dans ces conditions, aucun des deux partis ne progresse pendant deux ans malgré quelques victoires de part et d’autre. Devant ce blocage, Pompée menace de rentrer en Italie si des moyens supplémentaires ne lui sont pas accordés dans les plus brefs délais. Lucius Licinius Lucullus ne se fait pas longtemps prier pour les lui donner car dans le cas contraire, il craint devoir lui céder la fortune qui promise avec le commandement de l’armée qui se prépare une nouvelle fois à affronter Mithridate VI; ce dernier ayant profité de ce que les légions soient occupées ailleurs pour reprendre l’offensive en Asie. Sertorius et le roi du Pont ne tardent d’ailleurs pas à signer un traité d’alliance qui stipule qu’en échange d’une partie des troupes combattant en Espagne, Mithridate s’engageait à fournir 40 navires ainsi que 3 000 talents d’argent et pourrait revendiquer la souveraineté sur la Cappadoce et la Bithynie, mais en aucun cas sur la province romaine d’Asie.

Si l’argent que Métellus et Pompée reçoivent ne leur donne pas la victoire militaire, il leur permet cependant de semer la discorde entre les généraux ennemis. Pour ce faire, Métellus met à prix la tête de Sertorius. Il promet 100 talents d’argent et deux mille plèthres de terre au Romain qui le tuera. Cela éveille particulièrement la convoitise de Perperna dont le principal souci devient alors de s’enrichir, mais la crainte d’être tué par la garde espagnole de son chef le dissuade de passer à l’acte. Il se met à écraser les populations dont il a la charge sous les impôts et à les maltraiter quand elle rechignent à s’en acquitter. Plusieurs cités se soulèvent alors contre lui, ce qui permet à Métellus et Pompée de regagner du terrain. Sertorius ne comprend pas vraiment les raisons de ces soulèvement. Il s’estime trahi par les Ibères et prend une décision irréparable: il fait exécuter une partie des enfants de l’école d’Osca et vend les autres comme esclaves. Dès lors, son sort est scellé. Affaibli par la perte du soutien des locaux, il recule de plus en plus, jusqu’à ce qu’en 72 av JC, Perperna finisse par le tuer dans l’espoir que ce service lui vaudra la reconnaissance de ses ennemis. Il leur livre pourtant une dernière bataille. Il la perd, mais il espère toujours encore entrer dans les bonnes grâces de Pompée lorsqu’il lui donne la correspondance de Sertorius qui contient tous les noms de ses alliés à Rome. Mais Pompée n’est pas encore prêt à déclencher une nouvelle guerre civile, il brûle les lettres sans les lire et fait périr Perperna pour qu’il emporte dans la tombe ses embarrassants secrets.

Cela n’empêche pas le peuple romain de craindre que le général qui a définitivement mis un terme à la menace populares ne soit tenté de s’imposer au pouvoir par la force à son retour. Le Sénat compte l’en empêcher grâce à une habile manœuvre politique. L’Italie est en effet en proie aux troubles provoqués par la révolte des esclaves qui dure à ce moment depuis deux ans. Elle a commencé avec l’évasion de 70 gladiateurs seulement, mais s’est ensuite développée jusqu’à regrouper plus de cent mille personnes. Spartacus n’imaginait certainement pas qu’il se retrouverait à la tête d’une armée capable de faire trembler la République lorsqu’il s’est enfui de Capoue avec ses quelques compagnons d’infortune, les autorités romaines non plus. La troisième guerre servile qui débute à l’été de 73 av JC n’a tout d’abord qu’une dimension locale qui ne concerne que la milice de Capoue, mais, contrairement à l’habitude, la petite troupe de fugitifs ne s’est pas dispersée pour que chacun tente sa chance de son côté et elle est de plus tombée sur une cargaison d’armes destinées à une école de gladiateurs concurrente. Les miliciens sont par conséquent balayés par ces hommes habitués au combat. Ils traversent alors la Campanie où ils sont rejoints par d’autres esclaves fugitifs, mais aussi par quelques hommes libres, employés dans les latifundia. Ce groupe trouve refuge sur les pentes du Vésuve. A présent trop nombreux pour se contenter de voler un peu de nourriture, ils se mettent à attaquer de riches exploitations où ils trouvent de grandes quantités de blé ou de bétail, ainsi que de nouveaux compagnons qu’ils ne manquent pas de libérer au passage. Spartacus veille scrupuleusement à ce que le butin soit équitablement réparti.

La garde régionale na parvient pas plus que la milice à les arrêter; sa défaite fournit au contraire de nouvelles armes aux rebelles. L’affaire remonte alors au Sénat qui charge le préteur Gaïus Claudius Glaber de recruter 3 000 volontaires inexpérimentés pour faire cesser ce trouble à l’ordre public. Il ne prend cependant pas cette bande de va-nu-pieds très au sérieux. Aussi, une fois parvenu à l’entrée de l’unique sentier qui mène au camp des esclaves, néglige t-il d’installer ses troupes à l’abri d’un camp fortifié comme le veut la règle. Il pense qu’ainsi isolés, la faim et la soif viendront vite à bout des rebelles qui n’auront plus d’autre choix que de se rendre. Spartacus ne s’avoue pas pour autant vaincu; il échafaude au contraire un audacieux plan pour surprendre l’adversaire. Il fait tresser des cordes et construire des échelles qui permettent à ses hommes de descendre discrètement la pente la plus abrupte du volcan à la nuit tombée, puis de prendre à revers les Romains qui se font massacrer avant d’avoir réalisé ce qui leur arrive. Avec cette victoire, esclaves en fuite, bergers livrés à eux-mêmes pour subsister et paysans pauvres écrasés par la concurrence des latifundia arrivent par milliers. Le Vésuve ne peut plus les accueillir; surtout que l’hiver approche. Les révoltés se déplacent donc vers le sud où ils rencontrent et défont les troupes de Publius Varinus, nommé en remplacement de Glaber. Ce succès amène toujours plus de déshérités à se joindre à cette troupe hétéroclite. Les razzias sur les latifundia se poursuivent, mais à présent, l’armée des esclaves attaque aussi des villes telles que Nola, Nuceria, Metapontum ou Thurii où Spartacus choisit de s’établir pour passer l’hiver.

Selon la légende relayée par Arthur Koestler, il aurait alors tenté de bâtir une cité idéale, inspirée par les idées d’un Juif, à mi-chemin entre idéologie communiste et foi chrétienne, où tout le monde aurait été traité à égalité sans distinction du milieu de naissance ou d’origine ethnique. Il me semble plutôt que le mouvement n’était absolument pas guidé par quelque grande idée philosophique que ce soit, mais que son seul objectif ait été de retrouver la liberté pour ceux qui la voulaient, sans être pour autant abolitionniste, et qu’il se comportait plus vraisemblablement à la manière des pirates du XVII-XVIII ème siècle qui répartissaient équitablement le butin entre les membres de l’équipage et élisaient leur capitaine en fonction de la manière dont il traitait ses hommes et de sa capacité à choisir des cibles richement dotées, sans pour autant être trop lourdement armées (le parti des pirates qui émerge en Allemagne semble s’inspirer de ce mode de fonctionnement). Malgré ces apparences démocratiques, cela n’empêchait pas les pirates de devoir porter en permanence toute leur fortune sur eux pour éviter de se la faire voler, ceux qui semaient la discorde d’être exclus du groupe et ceux qui se rebellaient contre l’autorité d’être sévèrement punis. Bien qu’imparfait, ce système reste néanmoins un précurseur de celui que nous connaissons aujourd’hui.

Toujours est-il que les esclaves mettent cette période à profit pour forger les armes garantes de leur liberté, mais aussi pour faire du commerce avec les pirates ciliciens (qui eux devaient avoir une organisation plus hiérarchisée proche de celle des Vikings, autres précurseurs de la démocratie moderne) et entrer en contact avec Sertorius. Se pose alors le problème de la suite à donner au mouvement. Il semble que la réponse à ce questionnement ait donné naissance à deux courants distincts. Le premier, mené par Crixus, représente l’option des Gaulois, ou plus généralement des Celtes, qui sont partisans de s’établir sur le territoire italien, plus précisément en Apulie (les Pouilles). Le second, mené par Spartacus, au nom des Thraces, et plus généralement des peuples qui ont adopté le modèle grec depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, préfère tenter de quitter la péninsule, surtout qu’il se trouvent de toutes parts acculés à la mer dans le bas de la botte. Ces derniers sont les plus nombreux, a peu près 70 000 sur 100 000. Au printemps, ils prennent donc la route du nord en longeant la côte est et laissent les autres sur place.

A Rome, suite à la défaite des deux armées prétoriennes, le Sénat a enfin commencé a prendre la menace des esclaves au sérieux et chargé les deux consuls, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, de mettre un terme à la rébellion. L’armée de Lentulus se rend au nord, dans le Picenum, pour barrer la route à Spartacus, tandis que celle de Gellius se dirige au sud, vers l’Apulie. C’est elle qui livre bataille la première contre Crixus, aux environs du Mont Garganus. La légion extermine l’adversaire sans pitié; Crixus est lui aussi tué. Elle repart aussitôt vers le nord pour prendre Spartacus en étau. Celui-ci ne tarde pas à rencontrer Lentulus, mais cette fois-ci, ce sont les esclaves qui remportent la bataille et mettent les légions en déroute. L’armée servile fait alors volte face et revient sur ses pas pour affronter Gellius qu’elle bat à son tour. Les deux consuls vaincus sont relevés de leur commandement et rentrent à Rome, tandis que Spartacus reprend son chemin vers la Gaule Cisalpine après avoir tué tous les prisonniers, brûlé tous les bagages inutiles et abattu les bêtes de somme pour qu’il puisse se déplacer plus rapidement, suivant le précepte qui avait permis à Alexandre le Grand de conquérir la plus grande partie du monde connu. Une fois arrivé près de Mutina (Modène), il remporte une nouvelle victoire contre Caïus Cassius Longinus Varus, proconsul de Gaule Cisalpine.

A ce moment, il prend une décision stupéfiante. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule, à l’ouest, ou l’Illyrie, à l’est, dont les voies lui sont à présent ouvertes, il traverse les Apennins et paraît vouloir marcher directement sur Rome. Quelle mouche a bien pu le piquer pour qu’il renonce subitement à quitter l’Italie? Ni Plutarque, ni Appien ne répondent à cette question. Je me permet donc d’émettre une hypothèse personnelle: il avait pour objectif de venir au secours de Sertorius en Hispanie, mais il vient d’apprendre sa mort et la victoire de Métellus et Pompée. On peut en effet imaginer qu’une alliance avec Sertorius aurait été la meilleure solution pour son avenir et celui de sa troupe. Le contrat entre les deux hommes aurait pu confier à Spartacus la mission de traverser la Gaule Transalpine, puis les Pyrénées pour venir se placer dans le dos des armées de Métellus et Pompée, non pas forcément pour les affronter, mais avant tout pour couper leurs lignes de ravitaillement, ce qui lui aurait par la même occasion permis de nourrir ses gens en évitant le pillage des paysans. En échange de cette aide militaire, Sertorius aurait pu lui promettre d’accorder la citoyenneté à toute son armée ainsi qu’un bout de terre à chacun, comme pour n’importe quel vétéran. Cette option n’étant plus possible, Spartacus n’a plus vraiment d’autre choix que de rester en Italie, car s’il en était sorti, nul doute que les peuples qu’il aurait rencontré auraient avant tout vu sa troupe de 120 000 personnes comme une nuée de sauterelles affamées qu’il faut arrêter plutôt que comme des amis, et à supposer qu’elles aient été accueillies par des tribus étrangères, encore aurait-il fallu qu’elles soient prêtes à faire la guerre à Rome qui aurait inévitablement interprété cette hospitalité comme un casus belli.

Lorsqu’il fait demi-tour, Spartacus ne pense certainement pas qu’il parviendra à prendre la capitale d’assaut, il doit plutôt espérer que son approche poussera les très nombreux esclaves de la ville à se soulever ou peut être même que les populares encourageront les foules de citoyens pauvres qui hantent ses rues à déclencher l’insurrection. Mais rien de tel ne se passe. Il continue donc son chemin pour revenir à son point de départ. L’hiver se passe tandis qu’à Rome les volontaires ne se bousculent pas pour mener une guerre qui leur amènerait au mieux une victoire sans gloire, et au pire, l’humiliation d’avoir été défaits par une bande de peigne culs. Seul Marcus Licinius Crassus est sur les rangs. Six nouvelles légions lui sont octroyées pour mener à bien la tâche, en plus des deux légions consulaires. Au début de l’année 71 av JC, Spartacus se résout à reprendre la route du nord pour quitter définitivement la péninsule. Crassus adopte la même tactique que ses prédécesseurs, attend les esclaves rebelles dans le Picénum, et à leur approche, il envoie Mummius avec deux légions pour les prendre à revers, avec l’ordre formel de n’engager le combat sous aucun prétexte. Mais son lieutenant désobéit et est mis en déroute. Pour punir ces hommes qui, selon lui, ont manqué d’ardeur au combat, Crassus remet en vigueur une ancienne punition: la décimation. Elle consiste à exécuter un soldat sur dix pris au hasard dans les rangs alors que toute l’armée est assemblée. On ne sait pas si ce châtiment cruel n’a concerné qu’une seule cohorte ou l’armée en son entier, mais toujours est-il que cela faisait comprendre aux légionnaires qu’ils avaient plus à craindre de leur chef que de l’ennemi. Le résultat ne se fait pas attendre, l’armée servile est contrainte de reculer, toujours plus au sud. Le revers momentané a pourtant suffi à faire douter le Sénat des capacités militaires de Crassus, il décide donc de lui adjoindre le renfort de Lucullus, propréteur de Macédoine et frère de celui chargé de la guerre contre Mithridate, mais aussi celui de Pompée qui, sur le chemin du retour d’Espagne, reçoit l’ordre d’aller dans le sud, sans s’arrêter à Rome. Crassus n’a plus qu’une hâte: mater le révolte avant l’arrivée du rival qu’il hait de tout son cœur. Ce stratagème permet aux sénateurs de faire en sorte que les monstres ambitieux qu’ils ont créés en leur confiant de puissantes armées se neutralisent mutuellement comme aucun d’eux ne pourra revendiquer l’exclusivité du sauvetage de la République auprès du peuple à qui il suffira de rappeler les mérites de l’autre (ou des autres, si on considère que le Lucullus en campagne en Asie ne manquerait pas d’intervenir au cas où son frère venait à être menacé par Crassus ou Pompée. Cette équation est une forme de prélude au triumvirat qui se mettra en place 10 ans plus tard).

Une fois acculé à la mer, Spartacus abat sa dernière carte: acheter son passage en Sicile au pirates ciliciens. Le contrat est passé, mais le richissime propréteur Caïus Licinius Verres de Sicile, qui a bâti sa fortune grâce aux impôts illégaux qu’il lève, au pillage des œuvres d’art et aux malversations en tous genres, leur fait une meilleure offre. L’armée servile se retrouve par conséquent coincée dans le Rhégium, à la pointe de la botte italienne que Crassus à pris soin de verrouiller par un fossé et un mur s’étirant d’un côté à l’autre de l’isthme. Spartacus tente alors de négocier les termes d’une paix honorable avec le général romain, mais il se heurte à son refus. La situation désespérée et la faim aidant, l’entente entre les esclaves devient plus précaire, aussi un groupe de plusieurs milliers d’entre eux entreprend-il de forcer le blocus. Il y parvient, mais il est aussitôt poursuivi par Crassus qui les rattrape au bord d’un lac de Lucanie. Seule l’arrivée de Spartacus et du reste de l’armée qui suivait de près évite un massacre. Le chef des esclaves prend encore une fois la fuite, mais beaucoup de ses hommes sont las de cette stratégie, aussi de plus en plus de groupes se détachent de la colonne principale pour venir au contact des légions à leur poursuite. Cela donne lieu à des victoires de part et d’autre, ce qui oblige finalement Spartacus à céder à la pression de ses soldats et à livrer bataille à Crassus. L’ancien gladiateur meurt les armes à la main avec presque tous ses compagnons. Les 6 000 prisonniers qui restent finissent pendus par Crassus le long de la voie Appienne, tandis que 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont tués par les légions de Pompée qui revendique immédiatement la paternité de la victoire définitive. Il obtient le triomphe pour la deuxième fois, tandis que Crassus, qui refuse de licencier son armée avant que son rival en ait fait autant, n’est gratifié que de l’ovation. Ils parviennent néanmoins par trouver un terrain d’entente qui les conduit tous deux au consulat de l’année 70 av JC. Comme leur est élection est illégale en regard des critères édictés par Sylla, ils tombent d’accord pour abroger ses lois, mais après cela, ils ne font plus que se quereller.

Conjuration de Catilina et triumvirat

La conjuration de Catilina est une nouvelle crise majeure qui menace les institutions de la République romaine. Elle se déroule en 63 av JC, alors que Pompée est absent de Rome car il a été chargé de remplacer Lucullus (qui s’est totalement retiré de la vie publique à son retour pour jouir de la fortune qu’il a amassé) dans la guerre de Mithridate après avoir très efficacement éliminé la piraterie qui perturbait fortement le commerce en Méditerranée en 67 av JC. Crassus et son protégé, Jules César, sont soupçonnés d’y avoir pris part en sous-main, sans toutefois que la preuve formelle en ait été apportée.

Cette époque est marquée par de nombreux scandales qui touchent directement les plus hautes autorités de l’état accusées de détournement de fonds, d’extorsion ou encore d’avoir acheté les élections. Dans ce contexte de défiance, Catilina a échoué par trois fois à l’élection au consulat. Il pense que le temps de s’imposer par la force est venu et cherche des alliés pour le soutenir. Il prévoit de faire assassiner plusieurs personnalités influentes, d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion, puis d’intervenir avec des troupes recrutées en Etrurie parmi les vétérans de Sylla pour rétablir l’ordre et imposer sa dictature. Il approche même des Gaulois, des Allobroges venus à Rome pour se plaindre du traitement qu’ils reçoivent chez eux. Seulement, le secret est mal gardé, il parvient aux oreilles de Cicéron, directement menacé d’assassinat, qui le dénonce au Sénat dans ces célèbres catilinaires. Par conséquent, les consuls se voient confier les pleins pouvoirs par l’intermédiaire d’un senatus consultum utimum qui leur permet d’éliminer tous ceux qui auraient pris part au complot contre la République. Les Allobroges, qui ont hésité sur le parti à prendre avant d’opter pour la légalité, sont les principaux informateurs des autorités en place. Cinq conspirateurs sont exécutés, tandis que Catilina réussit à rejoindre ses troupes en Etrurie. Il meurt avec ses hommes dans la bataille qui s’engage peu après.

Même si Crassus et Jules César n’étaient vraisemblablement pas impliqués dans la conjuration, ils savent maintenant que la force n’est pas le bon moyen pour accéder au pouvoir. Le retour de Pompée en 61 av JC leur donne l’occasion d’en trouver un autre. Bien qu’il ait cette fois-ci licencier son armée dès son arrivée, le Sénat craint toujours qu’un homme aussi riche et populaire que lui ne soit tenté de faire main basse sur le pouvoir. Aussi son triomphe de orbi universo (sur le monde entier, comme il a été victorieux sur tous les continents) est retardé de six mois, et un peu plus tard, la demande qu’il fait pour que les avantages qu’il a promis aux cités d’orient soient confirmés et celle que des terres soient attribuées à ses vétérans lui sont refusées. Jules César, quant à lui se prononce pour. Il parvient ensuite à le réconcilier avec Crassus. Les trois hommes passent alors un pacte de non agression mutuelle d’une durée de 5 ans, secret car illégal, qui a pour but de porter César au consulat pour l’année 59 av JC, puis de lui octroyer le proconsulat sur l’Illyrie ainsi que sur les Gaules Cisalpine et Transalpine pour 5 années au lieu d’une. Pour sceller définitivement le contrat, César donne sa fille, Julia, en mariage à Pompée.

Le plan se déroule comme prévu. Une fois élu, Bibulus, l’autre consul, et Caton tentent de s’opposer au programme inspiré par les populares que César met en place, mais ils sont chassés du forum et Bibulus se retire chez lui jusqu’à la fin de son mandat, sans que cela ne soulève de contestations chez les optimates aux ordres de Pompée. Jules César exerce donc seul le pouvoir et satisfait les demandes de Pompée. En échange, il obtient son soutien pour l’attribution d’un proconsulat exceptionnel et part faire la guerre en Gaule se sachant protégé à Rome. L’alliance est renouvelée en 56 av JC. Cette fois, ce sont Crassus et Pompée qui devront prendre le consulat l’année suivante, à l’issue duquel le premier obtiendra le proconsulat en Syrie et le second en Hispanie et en Afrique; César verra le sien prolongé de 5 années supplémentaires. Tout marche comme sur des roulettes pour les trois hommes. En 54 av JC, Crassus part pour la Syrie avec l’intention d’enfin se couvrir de gloire en faisant la guerre aux Parthes, tandis que Pompée obtient l’autorisation de rester à Rome pour en garder le contrôle. C’est alors qu’apparaît la première ombre au tableau: Julia meurt en couches ainsi que le bébé et Pompée refuse d’épouser Octavie, petite nièce de César. Les liens du sang entre les deux hommes sont donc rompus. Le triumvirat vole en éclats l’année suivante lorsque Crassus et son fils, Publius qui s’est illustré en Gaule sous les ordres de César, sont tués par les Parthes à la bataille de Carrhes. Pompée épouse alors Cornélia Métella, veuve de Publius Crassus. Désormais, c’est chacun pour soi.

L’escalade

Les hostilités commencent en janvier 52 av JC avec l’assassinat de Clodius Pulcher, l’homme qui tenait Rome d’une main de fer avec ses sbires pour le compte de César. Les troubles se répandent dans la ville qui menace de sombrer dans l’anarchie. Pompée en est directement responsable, il n’intervient pas pour ramener le calme, au contraire, il a lui-même commandité le meurtre et attend que la situation dégénère pour apparaître comme le seul en mesure de sauver la République. L’un des tribuns de la plèbe propose qu’il soit nommé dictateur, mais Caton s’y oppose fermement. Les consuls ne parvenant pas à rétablir l’ordre, Bibulus suggère alors que Pompée les remplace, seul. Contre toute attente, Caton abonde en son sens. Cette mesure, doublement illégale, comme la loi exige non seulement deux hommes à la magistrature suprême, mais aussi un délai de dix ans entre deux mandats, permet de ramener le calme et à Pompée de s’attaquer à ceux qu’il désigne comme les fauteurs de trouble, à savoir ceux accusés d’avoir acheté leur charge, tous bien évidemment soutiens de César alors que cette pratique concernait n’importe quel élu de l’époque. Une fois ces mesures d’urgence adoptées, Pompée fait mine de montrer son attachement à la loi en nommant un second consul, mais ce n’est autre que son propre beau-père, Metellus Scipion.

Face à toutes ces irrégularités, César choisit d’incarner la voie légale et d’attendre scrupuleusement que le délai de dix ans soit écoulé pour se représenter au consulat. Il ne reste cependant pas inactif, fin 52 av JC, il publie le dernier tome de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » pour faire étalage du génie militaire qui lui a permis de remporter la victoire et d’agrandir le territoire de la République, puis en -51, il annonce qu’il va faire bâtir un nouveau forum ainsi qu’un temple dédié à la Vénus Génitrix, dont il prétend descendre, avec le butin, tout cela pour s’assurer du soutien de la plèbe; et sur le plan politique, en -50, il solde les dettes du tribun Curion et finance la restauration de la basilique Aemilia à laquelle le consul Lucius Aemilius Paullus s’était engagé. Pour finir, il fait élire son fidèle lieutenant Marc Antoine tribun de la plèbe pour -49, bien qu’il échoue à placer Servius Sulpicius Galba au consulat.

Le Sénat s’efforce dès lors d’affaiblir sa puissance militaire. Il lui demande tout d’abord de fournir une légion pour préparer la guerre contre les Parthes et fait de même avec Pompée qui choisit naturellement de donner une de celles qu’il a prêté à César au temps du triumvirat. Les officiers de cette légion, dont les hommes se sont pourtant vus attribuer une prime de 250 drachmes avant leur départ, poussent alors Pompée à sous estimer la puissance de son rival en lui laissant croire que les soldats de César en sont venus à haïr leur chef et qu’il ne le suivront pas au cas ou il viendrait à marcher sur Rome. Le Sénat s’enhardit en disant qu’il n’acceptera la candidature de César au consulat qu’à condition qu’il licencie préalablement ses légions. Marc Antoine y met son véto. Curion fait une contre proposition, César consentira a licencier son armée, si Pompée en fait de même avec ses troupes d’Espagne et d’Afrique. Cette fois-ci, ce sont les consuls qui s’y opposent. César tente alors une ultime conciliation: en l’échange de l’acceptation de sa candidature en son absence de Rome, il ne gardera que deux légions et abandonnera ses proconsulats sur les Gaules Transalpine et Chevelue pour ne garder que ceux sur la Gaule Cisalpine et l’Illyrie. Caton s’indigne du fait qu’un simple citoyen puisse avoir l’outrecuidance de dicter ses conditions à la République et le consul Lentulus fait expulser du Sénat les rapporteurs de la proposition, les tribuns de la plèbe, Curion et Marc Antoine, avant de déclarer César ennemi du peuple.

Après s’être montré obéissant et avoir vu toutes les demandes raisonnables qu’il faisait rejetées par le parti des optimates, cet outrage aux représentants du peuple est le dernier argument qui manquait à César pour franchir le pas de l’illégalité. En janvier 49 av JC, il traverse le Rubicon, qui sépare la Gaule Cisalpine du territoire de Rome, avec une légion et résume son devoir de vaincre ou de périr par un « Aléa jacta est » devenu légendaire.

Sur la voie qui mène au triumvirat

Les victoires de Lucullus en Asie qui ont coûté la vie aux meilleurs soldats ennemis font que la tâche de Pompée ne s’avère pas très compliquée. Mithridate se réfugie tout d’abord dans la montagne où il se retrouve assiégé. En manque d’eau, il parvient à s’échapper du piège, mais il est vite rattrapé. Il s’enfuit avec une partie de sa cavalerie tandis que ses troupes se font massacrer. Il tente de rejoindre l’Arménie, mais Tigrane lui refuse l’asile, aussi doit-il gagner la Colchide gouvernée par son fils, Macharès, qui soutient pourtant les romains. Pompée doit alors traverser l’Arménie pour l’atteindre. Il entre dans le pays accompagné de Tigrane le jeune, le fils de Tigrane qui a lui aussi trahi son père. Ce dernier a d’abord cherché à s’allier avec les Parthes, pour ce faire, il a épousé la fille du roi Phraatès III qui lui a fourni une armée en échange. Mais son père l’ayant aisément repoussé, il s’est réfugié auprès du général romain. Le roi d’Arménie, fortement affaibli par ses défaites contre Lucullus, n’offre pas de résistance à leur avancée. Au contraire, il leur ouvre les portes de sa capitale et se rend dans le camp romain pour déposer sa couronne aux pieds de Pompée qui lui rend aussitôt. Il obtient le droit de conserver son royaume à la condition de verser 6 000 talents d’argent en réparation du préjudice subi. Si le vieux Tigrane se satisfait de la proposition, ce n’est pas le cas du jeune qui a pourtant obtenu le royaume de Sophène, il proteste en affirmant que d’autres Romains sauraient mieux le traiter. Cela lui vaut d’être fait prisonnier, puis envoyé à Rome. Phraatès le réclame en tant que son beau père, mais il n’obtient qu’une fin de non recevoir, un nouveau motif de grief entre les deux super puissances de la région.

Pompée a donc les mains libres pour se lancer à la poursuite de Mithridate mais il se heurte à la résistance des Ibères et des Albaniens, deux royaumes situés à l’est de la Colchide qui n’ont rien à voir avec l’Espagne ou l’Albanie, qu’il bat. Pendant ce temps, Mithridate s’enfuit plus avant vers le royaume du Bosphore, l’actuelle Crimée. Arrivé à Panticapée, le roi du Pont assiège son fils Macharès qui se suicide par peur des représailles. Pompée décide alors de rebrousser chemin pour ne pas risquer d’être coupé de ses bases arrières à présent très éloignées (Plutarque va jusqu’à invoquer l’implication des redoutables Amazones et l’abondance des serpents venimeux pour justifier cette décision). Lassé par la poursuite, il change de tactique. S’il ne peut venir à bout de son ennemi sur le champ de bataille, il l’asphyxiera en le privant de ses ressources; il ordonne le blocus maritime de la Crimée et attend que Mithridate tombe tout seul comme un fruit trop mûr. Il lui faudra patienter près de deux ans pour arriver à ses fins. A ce moment, les cités de Crimée n’en pourront plus de payer un impôt exorbitant pour entretenir l’armée en plus de voir leurs commerces ruinés par l’impossibilité d’exporter les marchandises et Pharnace, un autre fils de Mithridate, se sera révolté contre son père et l’aura fait assassiné (ou l’aura poussé au suicide, mais comme il était obsédé par la possibilité de se faire empoisonner, il avait pris la précaution de s’immuniser contre les poisons, de se mithridatiser, et sera obligé de se faire poignarder par l’un de ses soldats). En récompense, Pharnace pourra conserver le royaume du Bosphore, jusqu’à ce qu’il tente de récupérer tous les territoires de son père à la faveur d’une nouvelle guerre civile à Rome.

Une fois revenu en Petite-Arménie, Pompée ne veut cependant pas rester inactif. Pour faire mieux que Lucullus, il décide de transformer la Syrie en province Romaine en évinçant Antiochos XIII, puis il est amené à intervenir en Judée dans le conflit qui oppose les deux frères Aristobule II et Hyrcan II. La guerre civile a éclaté suite à la mort de leur mère Salomé Alexandra, elle oppose les pharisiens, traditionalistes, soutenus par Hyrcan, aux sadducéens, partisans du métissage avec la culture grecque, représentés par Aristobule. Dans un premier temps, Hyrcan hérite du trône, mais Aristobule et son armée s’emparent de Jérusalem et l’assiègent dans le Temple. Les deux frères parviennent à un arrangement: Aristobule sera roi tandis qu’Hyrcan occupera la fonction de Grand-Prêtre. Cependant cela ne convient pas à Antipater l’Iduméen qui pousse Hyrcan à récupérer son bien. Les deux hommes s’enfuient de Jérusalem à Pétra où ils font alliance avec le roi Nabatéen, l’Arabe Arétas III. C’est alors au tour d’Aristobule d’être assiégé dans le Temple, mais il réussit à se faire libérer en s’adjugeant les services de Scaurus, un lieutenant de Pompée qui arrive sur ces entrefaites et s’empresse de reprendre le siège. Au bout de trois mois, Pompée parvient à pénétrer dans le Temple et fait Aristobule prisonnier. Il est envoyé à Rome en otage avec ses fils. Hyrcan redevient Grand-Prêtre et obtient le titre d’ethnarque bien que l’exercice réel du pouvoir revienne en fait à Antipater. L’indépendance de la Judée prend ainsi fin et avec elle, la dynastie Hasmonéenne s’éteint. Tout ceci démontre bien que les Romains n’ont pas mieux compris que leurs prédécesseurs Grecs, Séleucides ou Lagides, les enjeux fondamentaux pour lesquels se déchire le peuple Juif.

Cette région va leur causer de nombreux problèmes comme a tous les empires qui s’y sont succédés, elle à déjà démontré à maintes reprises qu’elle ne soumet pas facilement, en refusant par exemple de payer l’impôt à l’envahisseur. D’une part elle éveille la convoitise des Parthes qui s’en empareraient volontiers pour avoir un accès direct à la mer Méditerranée, et d’autre part la culture locale profondément ancrée dans le mode de pensée de ses habitants va s’avérer impossible à éradiquer et va même finir par supplanter le polythéisme ancestral et contribuer à la chute de la civilisation romaine. En effet, le culte de la personnalité qui va aller jusqu’à faire de l’empereur une incarnation divine à laquelle il convient de vouer un culte va se heurter de plein fouet au monothéisme juif. Lorsque le Temple sera détruit en 70 de notre ère, cela ne fera qu’inciter à l’écriture des évangiles (un seul des 4, celui de Marc, aurait été écrit antérieurement) qui faciliteront l’expansion du monothéisme par l’intermédiaire du christianisme. L’adoption de cette religion par Constantin Ier au IV ème siècle forcera à accueillir les barbares convertis victimes de persécution chez eux, avec leurs armes, ce qui coupera littéralement l’Empire en deux pour aboutir à sa scission, puis à la chute de sa partie occidentale.

Mais en 63 av JC, Pompée ne peut pas se douter des conséquences futures de sa campagne asiatique, il rentre à Rome où il s’attend à triompher pour la troisième fois. Cependant, le contexte ne lui est pas très favorable, un événement récent a ravivé les craintes de dérives monarchiques du pouvoir: la conjuration de Catilina. A cette date, Lucius Sergius Catilina, un noble issu d’une très ancienne famille patricienne, a échoué pour la troisième fois à l’élection au poste de consul au profit de Marcus Tullius Cicero dit Cicéron, qui est quant à lui un homo novus, c’est à dire originaire d’une famille plébéienne récemment élevée au rang équestre qui ne compte donc pas de vénérables ancêtres parmi ses membres. Catilina voit d’un très mauvais œil ce changement dans les traditions politiques de la République. Il s’était déjà engagé aux côtés de Sylla quelques années auparavant et s’était illustré par des exécutions qui lui ont permis d’acquérir une fortune bientôt dilapidée. Grâce à ses honorables amitiés, il a toutefois échappé aux purges anti-syllaniennes de l’année 70 av JC, sous les mandats consulaires de Crassus et Pompée. Il a alors poursuivi le cursus honorum jusqu’à pouvoir envisager d’accéder à la fonction suprême en 66 av JC, mais accusé de malversation par ses administrés lors de sa préture dans la province d’Afrique, il n’a pu déposer sa candidature; il sera acquitté en 64 av JC avec l’aide des optimates et la corruption. Cet impair le convainc de participer à une première conjuration qui visait à assassiner les consuls élus pour 65 av JC aux calendes de Janvier (le 1er) pour donner la dictature à Crassus avec Jules César pour maître de cavalerie, et rendre le consulat à ses complices, Publius Autronius Paetus et Publius Cornelius Sulla, le neveu de Sylla, dont l’élection a été invalidée parce qu’il a acheté des électeurs. Mais, fort mal préparé, le coup d’état est un échec total. Reporté au 5 février car éventé, il porte maintenant sur l’élimination de la plupart des sénateurs, mais Crassus ne se présente pas ce jour là et César renonce à donner le signal convenu; Catilina s’en charge, sans résultat. Les conspirateurs restent pourtant impunis.

Catilina persiste donc à vouloir conquérir le pouvoir, de préférence de manière légale. Il ne parvient pas à se faire élire en 65 av JC, pas plus qu’en 64, ni en 63, après une campagne d’une rare violence où Cicéron a fait retarder le vote autant qu’il l’a pu. Cette fois-ci le scrutin est entaché des soupçons d’irrégularités qui pèsent sur l’élection de Lucius Licinius Murena, un lieutenant de Pompée. Cicéron le soutient en prononçant un discours qui permet à Murena d’être confirmé dans sa fonction en raison de l’instabilité que provoquerait la vacance du pouvoir. En réaction, Catilina projette à nouveau d’éliminer les consuls pour imposer sa politique. Il a cette fois-ci pris soin de chercher des appuis en province et cherche alors à faire rassembler des troupes par ses complices, essentiellement en Etrurie parmi les vétérans de Sylla, pour qu’elles puissent intervenir à Rome lorsqu’il aura mis son plan à exécution. Mais encore une fois il y des fuites, même les plus hautes autorités ont été informées du complot par l’intermédiaire de Fulvia, la maîtresse d’un conjuré. En conséquence, le Sénat vote un senatus consultum ultimum qui donne les pleins pouvoirs aux consuls pour débarrasser la République de la menace qui pèse sur elle. Après avoir décrété l’état d’urgence dans l’espoir que la mobilisation de quelques légions dissuadera les conjurés de passer à l’action, Cicéron prononce sa première Catilinaire au Sénat: « Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? ». Catilina tente maladroitement de se défendre, mais il doit quitter l’assemblée sous les quolibets des sénateurs qu’il menace de représailles; il fuit Rome le soir même pour rejoindre Manilus en Etrurie. Le lendemain, dans sa seconde Catilinaire destinée au peuple assemblé sur le forum, le consul tente de se justifier du fait qu’il a laissé Catilina quitter librement la ville. Les conjurés essayent quant à eux de rallier le plus de monde possible à leur cause, entre autres des Allobroges, des Gaulois venus se plaindre à la capitale du traitement qu’ils reçoivent dans leur région. Ils préfèrent rester fidèles au pouvoir en place et Cicéron se sert d’eux pour obtenir des informations sur le déroulement prévu du coup d’état ainsi qu’une lettre précisant les engagements des conjurés signée de leurs propres mains. Dans sa troisième Catilinaire, il peut alors révéler au peuple les noms des personnalités qui doivent être assassinées ainsi que l’intention des conspirateurs d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion et s’emparer des institutions. La plèbe se rassemble alors autour du pouvoir en place et les conjurés sont arrêtés. Malgré cela, 5 d’entre eux continuent d’appeler au soulèvement. Ils comparaissent devant le Sénat, puis sont immédiatement exécutés bien que César ait longuement plaidé pour leur exil par souci de légalité. Cicéron, dans sa quatrième et dernière Catilinaire, l’annonce aussitôt à la population qui l’acclame, mais il paiera le prix de son empressement à punir les coupables, quand, en 58 av JC, sa vantardise permanente d’avoir sauvé la République aura fini par lasser et qu’il sera momentanément condamné à l’exil pour sa conception expéditive de la justice. Pour l’instant, il lui reste encore à s’occuper du sort de l’instigateur de la conjuration, il envoie pour ce faire des troupes en Etrurie. Catilina repousse autant que possible la confrontation dans l’espoir de voir arriver des renforts, mais, comme ils ne viennent pas, il se résout à livrer bataille et meurt honorablement au combat.

Dans ce contexte, le retour de Pompée d’Orient est perçu comme une nouvelle menace. Pour rassurer le Sénat, il démobilise son armée aussitôt qu’il arrive comme l’exige la loi, mais son triomphe de orbi universo (« sur le monde entier », il a obtenu le premier pour ses victoires en Afrique, le second pour celles en Europe et maintenant pour celles en Asie) est quand même retardé de six mois afin qu’il ne puisse pas participer aux élections consulaires, comme il lui est interdit de pénétrer dans Rome avant la cérémonie. De plus, les sénateurs refusent d’attribuer des terres à ses soldats en Italie; celles octroyées au vétérans de Sylla, prises sur l’ager publicus, étant largement perçues comme illégales et beaucoup d’entre eux cherchant à les vendre, faute de pouvoir en tirer des revenus suffisants, mais sans trouver d’acquéreur. Jules César soutient pourtant singulièrement ce mode de récompense. Il compte utiliser le mécontentement de Pompée pour se rapprocher de lui et ainsi assouvir son ambition d’accéder au pouvoir bien qu’ils soient totalement opposés, César étant du côté des populares tandis que Pompée se place de celui des optimates. En 60 av JC, a son retour d’Hispanie où il a été propréteur, César doit triompher après avoir soumis les populations de Bétique, mais il désire aussi se présenter aux élections consulaires. Il demande une dérogation qui lui permettrait d’entrer dans Rome sans attendre pour déposer sa candidature à temps, mais Caton fait traîner les négociations. Aussi doit-il choisir entre le triomphe et les élections. Il opte pour l’élection dont il entreprend de s’assurer la victoire. Il a déjà été élu pontifex maximus (« celui qui fait des ponts », titre le plus élevé de la religion romaine) grâce au financement de sa campagne par Crassus en 63 av JC, il s’attache alors à le réconcilier avec Pompée qu’il déteste plus que tout. Il leur propose de passer un accord secret qui stipule qu’aucun d’entre eux trois n’entreprendra d’action qui pourrait nuire à l’un des deux autres. Le premier triumvirat était né. Le pacte est officiellement scellé par le mariage de Pompée avec Julia, la fille de César. Ces appuis lui permettent de devenir consul pour l’année 59 av JC. La République ne s’en relèvera pas. Plutarque écrit: On disait un jour, devant Caton, que les différends survenus depuis entre César et Pompée avaient causé la ruine de la république : « Vous vous trompez, dit-il, de l’imputer aux derniers événements ; ce n’est ni leur discorde, ni leur inimitié, c’est leur amitié et leur union, qui ont été pour Rome le premier malheur et le plus funeste. » (Vie des hommes illustres/Pompée [392])

Avec les crises à répétition que nous subissons depuis le premier choc pétrolier, nous risquons fort de nous retrouver dans une situation similaire, lassés que nous sommes par l’incapacité des politiques de tous bords à remédier durablement au problème. Il semble que nous soyons maintenant déterminés à résister à la tentation des extrêmes après les funestes expériences fascistes et communistes du XX ème siècle, mais aussi que nos dirigeants aient une fâcheuse tendance à réagir à contretemps, Jacques Chirac nous ayant doté d’un gouvernement exclusivement de droite alors qu’il avait été élu avec l’apport des voix de gauche, tandis que Nicolas Sarkozy pratiquait l’ouverture à gauche alors qu’il bénéficiait du soutien des électeurs du Front National. Le Parti Socialiste n’est pas en reste alors qu’il va nous proposer un candidat tout acquis à la cause libérale à l’heure où nous sommes inquiets pour nos acquis sociaux. Il ne nous manquerait plus en 2012 que l’élection d’un candidat centriste soutenu par un parti incapable de fournir à lui seul un gouvernement digne de ce nom, qui perdrait inéluctablement les élections législatives, pour finir de nous convaincre que nous serions mieux dirigés par un régime autoritaire quitte à nous asseoir définitivement sur nos principes démocratiques. Il ne reste plus qu’à espérer que l’Europe se trouvera rapidement un leader de la trempe de Roosevelt, Churchill ou De Gaulle qui saura mettre tout le monde d’accord sur la marche à suivre pour redresser la barre.

De Caïus Marius en Sylla

Après l’élimination des Gracques, la situation ne s’améliore pas pour les romains, bien au contraire. Au nord, ils doivent affronter les peuples germaniques qui, poussés par la famine, ont entrepris d’envahir le territoire de leurs alliés Taurisques vers 115 av JC. Cela aura pour résultat la guerre des Cimbres. Et au sud, ils doivent porter assistance au roi numide Adherbal menacé par les ambitions de son frère adoptif Jugurtha qui ne compte pas partager le pouvoir. Le royaume numide étant un fidèle allié depuis la deuxième guerre punique, Adherbal est venu demander du secours à Rome après l’assassinat de son autre frère Hiempsal qui devait lui aussi hériter d’une partie du territoire qui s’étend sur le nord de l’Algérie, le Maroc et la Tunisie actuels. C’est au cours de ces deux conflits que s’est illustré Caïus Marius, un général issu de la plèbe, comme l’indique son nom sans cognomen, surnom réservé l’aristocratie, mais sa famille appartient quand même à l’ordre équestre. De plus, même s’il est citoyen à part entière, il n’est pas Romain car né à Arpinium, une petite ville du pays volsque. Il a fait ses armes comme tribun militaire sous le commandement de Scipion Emilien au cours de la guerre de Numance en 133-134 av JC. Son ambition n’avait alors pas échappé à l’illustre général resté célèbre pour avoir détruit Carthage. Marius s’est servi de la popularité acquise auprès de ses troupes en se montrant proche d’elles pour accéder au poste de consul à pas moins de sept reprises; il a redonné vie au mouvement des populares moribond depuis le senatus consultum ultimum décrété contre Caïus Sempronius Gracchus.

Marius obtient son élection au poste de questeur en 121 av JC grâce au patronat de la puissante gens des Caecilii Metelli dont sa famille était cliente. Après avoir franchi cette première étape du cursus honorum, il devient tribun de la plèbe en 119 av JC, mais son engagement pour de nouvelles réformes en faveurs des citoyens les plus pauvres lui attire les foudres du consul Aurelius Cotta et lui coûte le soutien des Metelli, aussi n’est-il pas réélu pour l’année suivante. En revanche il acquiert une bonne réputation auprès des populares qui le soutiennent pour l’élection au poste de préteur pour l’année 115 av JC. Elu en dernière position, les optimates lui intentent un procès pour corruption électorale qu’il gagne aisément grâce à l’appui des chevaliers de l’ordre équestre qui ont la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. En tant que propréteur en 114 av JC, il part combattre en Lusitanie, la péninsule ibérique n’étant toujours pas soumise à Rome, puis il s’engage dans la guerre contre Jugurtha aux côtés de Quintus Caecilus Metellus, consul en 109 av JC. C’est à ce moment là que sa popularité prend réellement son essor. D’une part il sort victorieux lors de plusieurs batailles, et d’autre part il sait se montrer proche de ses hommes tout en faisant règner la discipline, n’hésitant pas à participer lui-même aux corvées pour donner l’exemple. A Rome, les populares (qui considèrent la Numidie comme propriété du peuple romain au contraire des optimates qui s’attachent à son indépendance) font l’éloge de son action pour stigmatiser l’attitude de la nobilitas qu’incarne Quintus Metellus, soi disant méprisante en comparaison. Marius décide alors de briguer le mandat de consul pour l’année 107 av JC, mais il n’obtient son congé pour faire campagne que quelques jours avant l’élection. Il est alors le premier citoyen non issu de la nobilitas à parvenir à ce niveau de responsabilité. Il obtient aussi sa vengeance contre son patron en se faisant élire par les tribuns au proconsulat en Afrique pour 106 et 105 av JC. Metellus, qui avait déjà pratiquement gagné la guerre, perd donc son commandement de l’armée expéditionnaire, mais Marius n’arrive pas pour autant à s’attribuer tous les lauriers de la victoire, son questeur Lucius Cornelius Sylla, qui a le soutien des optimates, étant seul parvenu à obtenir la capture de Jugurtha. Par conséquent, il dût partager la victoire avec Quintus Metellus qui obtint son surnom de Numidicus et les deux triomphèrent. (cependant Jugurtha fut contraint de défiler devant le char de Marius avant d’être exécuté). Marius considéra dès lors Sylla comme son ennemi héréditaire.

A nouveau élu consul pour l’année 104 av JC (ainsi qu’en 103,102,101 et 100 av JC contre toutes les traditions), il obtient le commandement de l’armée engagée contre les Cimbres et les Teutons qui ont infligé plusieurs défaites cinglantes aux Romains au cours de leur périple à travers l’Europe faisant ressurgir le spectre de l’invasion barbare du IV ème siècle qui avait vu la mise à sac de Rome par les Gaulois. Pour faire face à cette menace, Marius entreprend de réformer l’armée en profondeur, à commencer par les critères de conscription. Il décide que la carrière militaire ne sera dorénavant plus réservée aux seuls propriétaires ayant les moyens de s’acheter leur armement mais qu’elle sera ouverte à tous les citoyens désireux d’y entrer et que l’état pourvoira en conséquence à leur équipement. L’opportunité offerte aux citoyens pauvres, les prolétaires (ceux qui ne possèdent que leurs enfants), de s’extraire de la misère en devenant soldat déplace un peu plus l’équilibre du pouvoir en faveur des militaires au détriment des civils. Cela lui permet de recruter aisément de nouvelles troupes, puis, après un temps de formation raisonnable, de remporter enfin des victoires décisives, à Aix-en-Provence en 102 av JC contre les Teutons et à Verceil en 101 contre les Cimbres, alors que les légions avaient essuyé plusieurs défaites au cours de la décennie précédente. Les troupes ennemies sont massacrées, la bataille fait 80 000 morts à Aix et 140 000 à Verceil, alors que les pertes romaines sont très limitées, un millier d’hommes dans les deux cas. Le reste, environ 80 000 personnes, est fait prisonnier puis réduit en esclavage. Marius peut cette fois-ci triompher seul, comparé à un nouveau Romulus, il s’impose comme leader incontestable de la politique romaine.

Cependant, il a été absent de Rome pendant de longues années (il a été réélu in absentia pour 103, 102 et 101 av JC) et il ne s’est d’une part pas occupé lui-même de la situation en Sicile alors qu’en 104 éclatait la deuxième guerre servile, qui, au contraire de la première, ne concernait plus exclusivement les esclaves mais aussi de nombreux petits propriétaires excédés par l’hégémonie des latifundias; le consul Manius Aquilius Nepos s’est employé à la réprimer dans le sang, faisant plus de 20 000 morts. Mais le plus grand tort lui a été porté à Rome par certains de ses amis populares. Ils se sont pendant ce temps illustrés par la violence en faisant assassiner tous les candidats des optimates au consulat et au tribunat qui auraient pu faire de l’ombre à leurs poulains. Le Sénat qui ne peut tolérer de tels procédés en fait alors appel à l’autorité de Marius par l’intermédiaire d’un nouveau senatus consultum ultimum pour qu’il fasse cesser la situation. Il se retrouve alors dans l’obligation de mener la répression contre ses propres alliés et de faire exécuter sommairement les principaux responsables des meurtres, le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le proconsul Caïus Servilius Glaucia ainsi que leurs partisans. Il perd de ce fait nombre de ses appuis et se voit contraint d’abandonner le premier plan de la scène politique; il accepte une ambassade en orient pour l’année 98 av JC, puis il se retire à Misène.

Marius voit l’occasion de faire son retour fin 91 av JC, lorsque la guerre sociale éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Marcus Livius Drusus qui avait repris le flambeau de Caïus Gracchus en proposant au Sénat l’attribution de la citoyenneté aux peuples italiques alliés de Rome (socius signifie allié en latin). Les provinces du centre et du sud se regroupent pour former la confédération italique, tandis que celles du nord attendent de voir quelle tournure prendront les évènements pour se décider. Les cités concernées par l’alliance se livrent des otages pour parer à d’éventuelles trahisons, se dotent d’une capitale, Corfinium rebaptisée Italica pour l’occasion, adoptent des institutions politiques en tout points identiques à celles de Rome, se dotent de leur propre monnaie et mettent sur pied une armée forte de 100 000 hommes. Les romains en mobilisent autant pour faire face aux troupes sécessionnistes qui marchent sur la Cité éternelle par les vallées du Tibre, au nord, et celle du Vulturne, au sud. Marius et son ennemi intime Sylla sont tous deux élus parmi les 10 légats chargés chacun d’une armée en plus des deux sous le commandement des consuls. Les légions romaines parviennent à contenir les assaillants au nord, mais ils forcent le passage au sud et envahissent la Campanie méridionale où ils massacrent sans discernement tous les citoyens romains, femmes comprises. Constatant l’avantage pris par les Italiens, les Etrusques et les Ombriens, restés jusque là fidèles au pouvoir central, commencent à montrer des velléités de rejoindre la confédération. Aussi le Sénat décide-t-il d’accorder la citoyenneté romaine à toutes les villes qui ne se sont pas soulevées contre Rome par l’intermédiaire de la lex Iulia. L’agitation cesse aussitôt. Fort de ce succès, le Sénat vote en 89 av JC la lex Plautia Papria qui étend le droit de cité aux habitants des villes au sud du Pô, à conditions que les citoyens viennent dans les deux mois se faire recenser à Rome. Le stratagème politique mis en place pour diviser les alliés(qui était aussi l’arme privilégiée des grecs ou des chinois par rapport à la bataille) fonctionne à merveille, beaucoup font alors défection. Il ne restait plus qu’à faire rentrer dans le rang les derniers récalcitrants qui refusaient encore de déposer les armes. Sylla en tire le plus grand bénéfice, il reprend la Campanie avec son armée du sud et mène la campagne contre les Samnites au cours de laquelle l’initiateur de l’insurrection et consul des confédérés, le marse Quintus Pompaedius Silo, est finalement tué. Marius quant à lui n’a pas spécialement brillé, il a remporté quelques victoires contre les marses mais il a plus joué la carte de la réconciliation avec les armées rebelles pour ne pas se couper totalement de ses soutiens populares qui militaient depuis longtemps pour l’attribution de la citoyenneté romaine aux peuples italiques.

Marius n’a pas pour autant dit son dernier mot, pour s’opposer à l’ascension de son rival. Grâce à ses fidèles clients populares, il se fait attribuer par plébiscite (sans le soutien du Sénat) le commandement de l’armée chargée de conduire la guerre contre Mithridate, le roi du Pont (Pont-Euxin est l’ancien nom de la mer Noire) qui a profité du désordre à Rome pour prendre à nouveau le contrôle de la Bithynie et de la Cappadoce avec l’aide de son allié arménien Tigrane II. Ce commandement aurait dû échoir à Sylla, consul pour l’année 88 av JC, de plus qu’il avait déjà réussi, grâce à la négociation, à chasser Mithridate des territoires qu’il convoitait en 92 av JC. Mais la situation s’est envenimée avec l’arrivée de Manius Aquilius Nepos, celui là même qui s’était illustré dans la féroce répression de la guerre servile en Sicile, mandaté cette fois-ci par le Sénat pour mettre un terme au conflit. Dans un premier temps, Mithridate accepte de se retirer, mais Nepos qui est venu pour s’enrichir lui demande alors de prendre à sa charge les frais de l’expédition romaine. Mithridate refuse catégoriquement, Nepos se retourne vers les deux rois que Rome a remis sur le trône pour qu’ils accèdent à sa requête par le pillage territoire du Pont. Ariobarzane de Cappadoce n’en fait rien, mais Nicomède de Bithynie s’exécute. En réponse, Mithridate envahit derechef la Cappadoce, mais il envoie parallèlement une ambassade à Rome pour arguer du respect des traités passés et il propose de prêter main forte aux romains dans la guerre sociale s’ils acceptent de retirer leur soutien à l’agresseur bithynien. Nepos ne tient pas compte de cette démarche diplomatique et n’attend pas la réponse pour remettre en place Ariobarzane par la force. La guerre devient inévitable. Mithridate et son allié arménien Tigrane passent à l’offensive et infligent une sévère défaite aux troupes romaines. La province romaine d’Asie est laissée sans défense, Nepos se fait capturer puis exécuter pour s’être montré trop cupide, sort que subissent également les 80 000 romains et italiens de la région afin de se prémunir de tout risque d’espionnage ou de guérilla qui risquerait de priver l’armée de son ravitaillement. Mithridate, lui même d’origine grecque, poursuit alors sa campagne vers l’ouest et finit par se rendre maître de toute la Grèce continentale sans trop de mal, ses généraux sont même parfois accueillis en libérateurs du joug romain. Rome ne peut rester sans réaction face à cet ennemi qui lui rappelle le périple européen d’Hannibal lors de la deuxième guerre punique; Marius et Sylla voient là l’occasion d’acquérir la même aura que la victoire avait conféré à Scipion l’Africain et lui avait permis d’être le premier homme à concentrer autant de pouvoirs entre ses seules mains, d’où le conflit qui les oppose pour prendre la tête du corps expéditionnaire.

Sylla fait mine d’accepter la décision des représentants de la plèbe mais il rejoint en fait ses troupes massées en Campanie et , avec le soutien des Caecilii Metelli qui n’ont pas pardonné à Marius sa trahison en Numidie, prend l’initiative, aussi illégale qu’inédite depuis que Romulus en a tracé les frontières, de marcher en armes sur Rome. Les soldats qui ne veulent pas voir les terres de leurs futures conquêtes asiatiques attribuées à d’autres suivent leur chef sans états d’âme. Il élimine un grand nombre de partisans des populares et fait voter un senatus consulte qui les mettrai désormais hors la loi. Marius réussit malgré tout à s’enfuir sur l’île d’Ischia puis à passer en Afrique où il recrute une cavalerie maure en prévision de son retour. Au début de 87 av JC, Sylla part pour l’Asie avec ses armées, ce qui met fin à la première guerre civile contre Marius.

Les populares profitent immédiatement de son absence pour tenter d’imposer le retour de Marius par l’intermédiaire du consul Lucius Cornelius Cinna appuyé dans sa démarche par l’ordre équestre qui craint d’être lésé par Sylla. Le Sénat et le consul Gnaeus Octavius refusent catégoriquement. Ils destituent Cinna qui se réfugie en Campanie et mobilise toutes les troupes qu’il peut rassembler, jusqu’à des esclaves. Il est rejoint par Marius et sa cavalerie qui a rallié à sa cause Gnaeus Papirius Carbo, dont le père soutenait déjà les Gracques, et Sertorius, un général qui a été empêché de devenir tribun de la plèbe par Sylla. Ils marchent à leur tour sur Rome et reprennent d’autorité les rênes du pouvoir. Ils s’affranchissent totalement des règles de la démocratie en procédant à l’élimination de leurs adversaires par des proscriptions, condamnations arbitraires proclamées par des affiches équivalentes au « wanted dead or alive » des westerns, elles aussi assorties d’une prime. Leurs troupes composées d’esclaves et de vétérans italiques de la guerre sociale assoiffés de vengeance mettent la ville à feu et à sang, tant et si bien qu’il faut engager des Gaulois pour rétablir l’ordre. Marius s’auto-proclame consul pour l’année 86 av JC en compagnie de Cinna. Marius alors âgé de 70 ans meurt 17 jours seulement après son entrée en fonction. Il laisse Cinna et Carbo seuls maîtres de Rome. Ils entreprennent de lever une armée en prévision du retour de Sylla mais la tâche se révèle complexe en raison de la popularité du général vainqueur de la guerre sociale et de la réticence de beaucoup de citoyens à s’engager dans une nouvelle guerre civile. De plus, Carbo se montre très mauvais diplomate en exigeant des villes italiques qu’elles livrent des otages pour s’assurer de leur fidélité et les méthodes brutales de Cinna finissent par lui coûter la vie; il est assassiné par ses propres troupes au cours d’une émeute en 84 av JC. Carbo se maintient seul au pouvoir bien que le Sénat l’ait sommé d’organiser des élections, mais il invoque les leges Aelia Fufia qui lui permettent de passer outre en cas de mauvais augures. Il n’est pas réélu pour l’année 83 av JC mais revient au pouvoir en 82 avec Caïus Marius le Jeune, fils de Marius et de Julia Caesaris, la tante de Jules César, qui n’a ni suivi le cursus honorum ni l’âge légal pour prétendre à la charge de consul.

Sylla, qui avait été décrété ennemi public par Cinna, revient avec l’indispensable victoire de sa campagne contre Mithridate au printemps de 83 av JC. Il n’a cependant pas écrasé le roi du Pont de manière à pouvoir dicter ses conditions, mais, avec la paix de Dardanos, il a dû se contenter d’un retour au statu quo ante qui renvoie Mithridate dans ses terres, pressé qu’il était de s’occuper de la situation en Italie. (la tournure que prennent les opérations en Libye laisse penser que Nicolas Sarkozy devra lui aussi se contenter d’une victoire en demi teinte s’il veut bénéficier de son intervention avant les élections de 2012) Sylla débarque à Brindisium avec ses 40 000 hommes, il y reçoit le soutien d’un autre proscrit qui avait dû fuir le pays, Quintus Caecilius Metellus Pius, fils de Numidicus, ainsi que de Pompée qui a levé à ses propres frais trois légions parmi les vétérans qui ont servi sous les ordres de son père,Gnaeus Pompéius Strabo, lors de la guerre sociale et qui y ont trouvé fortune bien que leur chef en ait été le plus grand bénéficiaire après la vente de tous les biens des habitants qu’il avait chassé d’Asculum après en avoir fait le siège. Pompée n’est alors qu’un jeune général qui s’est auto-attribué ce grade suite à l’assassinat par la troupe du commandant qui devait succéder à son père après avoir été destitué par Sylla; Strabo étant mort de la peste peu après, son fils s’est chargé de prendre sa succession comme par héritage. Son aptitude au commandement en fera rapidement l’homme de confiance de Sylla. Un dernier général de talent, Crassus, lui aussi proscrit par Cinna et forcé de fuir en Andalousie, vient bientôt leur prêter main forte après être passé par l’Afrique.

En face, les généraux des populares ne font pas le poids, seul Sertorius disposait du génie militaire nécessaire mais il a préféré se retirer en Hispanie plutôt que de subir une inéluctable défaite en Italie. Sylla et ses acolytes reprennent donc rapidement du terrain. Ils se rendent maître de Rome à la fin de 82 av JC, il ne leur reste plus qu’à venir à bout des dernières poches de résistance en Etrurie et dans la Samnium, mais aussi en Sicile et en Afrique où Pompée s’illustre tant et si bien que le jeune homme finit par se faire acclamer imperator par ses troupes et qu’il reçoit de Sylla le cognomen de Magnus en référence à Alexandre le Grand, mais cela lui vaut aussi l’inimitié de Crassus qui ne s’estime pas  récompensé à sa juste valeur. Sylla quant à lui prend le surnom de Felix qui le place sous la protection directe des dieux, une dérive de plus en faveur de l’établissement d’un pouvoir absolu (elle s’incarne aujourd’hui dans la défense de la Nature). Il se fait d’ailleurs nommer dictateur perpétuel en décembre 82 av JC, grâce à la lex Valeria, de manière à pouvoir rétablir l’ordre patricien sur Rome. Il abdique pourtant cette fonction après six mois (durée légale de la dictature avant la lex Valeria) pour se faire élire consul pour l’année 80. Il se retirera de la vie politique en 79 et mourra en 78 av JC.

Son passage hégémonique à la tête des institutions est lui aussi marqué par les proscriptions et les violences à l’égard de ses adversaires. Crassus, par exemple, devient à ce moment l’homme le plus riche de Rome. Sylla a profité de cette période pour abolir la majorité des lois instaurées par les Gracques, mais il n’ a en rien résolu les problèmes qui ont mené à la confrontation entre optimates et populares. Les sénateurs retrouvent leur hégémonie sur les tribunaux au détriment des chevaliers, le droit des tribuns de la plèbe de proposer des lois et de se présenter pour un deuxième mandat est supprimé, et la distribution de blé aux citoyens les plus pauvres est arrêtée (pour cette dernière mesure, les arguments des optimates il y a plus de 2 000 ans sont exactement les mêmes que ceux employés aujourd’hui pour imposer des heures de travail aux bénéficiaires du RSA. Il n’y a aucune raison pour que cela n’entraîne pas les mêmes conséquences. Michel Rocard, qui est un homme responsable, a lui-même suggéré que la politique menée par ce gouvernement pourrait bien finir par nous mener à la guerre civile.). Le dictateur distribue cependant les terres confisquées aux proscrits à 100 000 vétérans et abolit la censure qui désignait jusqu’alors les citoyens en obligation d’accomplir leur service militaire (la distribution de primes aux salarié des entreprises qui réalisent des bénéfices ou le don d’une partie de leur fortune proposé par des milliardaires comme Bill Gates ou Warren Buffet relèvent un peu du même principe). De là, les engagés volontaires sont d’autant plus liés à leur chef que leur récompense dépend de ses conquêtes. L’expansionnisme devient dès lors la condition sine qua non de l’ascension politique. L’un des proscrits saura particulièrement bien mettre à profit ce mécanisme lorsqu’il sera réhabilité. Il s’appelle Jules César…