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Adieu République

Contexte

En 32 av-JC, le processus de décomposition de la République romaine initié un siècle plus tôt est sur le point d’aboutir. Cette longue période de troubles a débuté avec l’assassinat de Tiberius Sempronius Gracchus, puis de son frère Caïus, en prélude aux guerres civiles entre Caïus Marius et Sylla, avant celle de Jules César et Pompée le Grand, pour finir par celle entre les assassins de César et les triumvirs, Octavien et Marc Antoine.

Deux facteurs principaux sont à l’origine de la déstabilisation des institutions qui a entraîné ces affrontements sanglants. D’une part l’extension des grandes exploitations agricoles ou latifundia, propriétés de riches aristocrates, souvent sénateurs, où travaille une main d’œuvre gratuite fournie par les esclaves étrangers capturés lors des guerres qui font une concurrence déloyale aux citoyens-paysans romains qui font faillite en masse, faute de pouvoir rembourser leurs dettes, tout comme de payer leurs ouvriers, et viennent grossir une foule de citadins, aussi pauvres que mécontents, prêts à suivre le premier démagogue venu ou à vendre leurs voix au plus offrant. Cela constitue le terrain idéal pour que se développent les revendications de l’autre classe sociale mécontente de son sort, celle des homo novus, anoblis de fraîche date, souvent chevaliers peu fortunés qui aspirent à s’enrichir, mais encore plus à conquérir les plus hauts postes de l’état jusqu’alors trustés par les membres de l’aristocratie de vieille souche.

Ce cocktail détonnant a favorisé l’émergence d’un nouveau type de personnalité, inspiré de la figure de Scipion l’Africain, le vainqueur d’Hannibal lors de la seconde guerre punique devenu à ce titre intouchable, celle du général charismatique, seul capable d’assurer la sécurité et la prospérité de la cité. Il s’illustre tout d’abord dans la défense contre les invasions des barbares venus du nord, avec Caïus Marius qui incorpore à l’armée des citoyens pauvres, les prolétaires (dont les enfants, proles, sont la seule richesse), alors que la conscription était auparavant uniquement réservée aux propriétaires en raison de ce qu’ils étaient directement menacés de perdre leurs biens. Le recrutement de ces pauvres qui ne sont pas pressés de retrouver leurs fermes favorise ensuite une politique expansionniste, car cela permet à des généraux de mener de longues campagnes loin de l’Italie, à l’image de Lucullus et Pompée en Asie, puis de Jules César en Gaule. Ils accumulent ainsi des fortunes, tout en s’attachant des soldats dévoués corps et âmes à leur chef grâce aux terres et aux récompenses qu’ils distribuent généreusement. La conjugaison des pouvoirs financiers et militaires démultiplie alors leurs ambitions politiques, autant qu’elle attise les rivalités. Ils s’allient pourtant par un pacte à trois secret, le premier triumvirat, le temps de réduire les sénateurs qui défendent les institutions de la République à l’impuissance, tout en espérant que les autres commettront des erreurs qui leur permettront de rester seul maître de Rome.

L’équilibre se rompt lorsque Crassus trouve la mort chez les Parthes dans sa quête de gloire et de richesse. Jules César ressort vainqueur de l’affrontement avec Pompée qui s’ensuit. Il n’exerce cependant pas très longtemps le pouvoir absolu qui lui échoit, car il est assassiné au prétexte qu’il voulait rétablir la monarchie. Ceux qui ont fomenté le complot sont à leur tour battus, après qu’Octavien et Antoine aient trouvé un terrain d’entente pour former le second triumvirat avec Lépide, tout aussi hypocrite que le premier bien que légal cette fois-ci. Leur entente chaotique dure le temps qu’ils remplissent les tâches qui leur ont été assignées, à savoir pour Antoine de stabiliser les frontières avec l’empire Parthe, et pour Octavien d’éliminer Sextus Pompée, le dernier à s’opposer à eux. Pour ce faire, il se partagent le territoire, l’occident revient à Octavien et l’orient à Antoine, Lépide n’a que des miettes, les terres prises à Carthage en Afrique. Ce dernier est d’ailleurs évincé du pouvoir par Octavien qui l’accuse de trahison dès sa victoire contre Sextus acquise. Il s’emploie ensuite à dénigrer Antoine qui se comporterait plus en monarque oriental qu’en Romain et qui ambitionnerait d’imposer ce régime à Rome, sous l’influence de sa maîtresse, la vénéneuse reine d’Egypte, Cléopâtre. Aussi, lorsque le second triumvirat arrive à terme en 32 av-JC, aucun des deux ne désire le prolonger encore une fois. Leur affrontement devient inévitable.

Dernière guerre civile

Jusque là, les deux hommes se contentaient de s’adresser des reproches, Antoine blâmant son homologue d’avoir destitué Lépide, de s’être approprié ses territoires, son armée, ainsi que celle de Sextus, sans rien partager,et de l’avoir privé de la moitié des légions levées en Italie auxquelles il avait droit, et Octavien rétorquant à son collègue qu’il s’était attribué l’Egypte sans aucune concertation préalable, qu’il avait mis à mort Sextus alors que lui-même était prétendument tout prêt à lui accorder le pardon et qu’il avait porté préjudice au peuple romain en se saisissant du roi d’Arménie et en l’envoyant en Egypte couvert de chaînes, sans compter l’outrage fait à sa sœur Octavie, sommée de rester en Grèce pour qu’il puisse prendre du bon temps avec sa maîtresse alors qu’elle venait lui apporter des troupes en épouse dévouée. Malgré ces griefs, ils s’abstenaient d’entreprendre des démarches légales pour obtenir la justice. Cela change en 32 av-JC, avec l’arrivée au consulat de Gnaeus Domitius Ahenobarbus et Caïus Sosius, tous deux nommés par Antoine.

Dès sa prise de fonction, Sosius fait l’éloge d’Antoine, tandis qu’il accable Octavien. Seule l’intervention de Nonius Balbus, tribun de la plèbe, l’empêche de prendre un décret pour le destituer. Octavien ne réagit pas immédiatement à l’attaque, au contraire, il s’abstient prudemment de venir au Sénat, quitte même momentanément Rome le temps de réfléchir à la stratégie à adopter pour ne pas apparaître comme l’agresseur, de jauger l’évolution de la situation et d’évaluer le rapport de force qu’il peut établir à l’assemblée. A son retour, il convoque le Sénat où il se présente entouré de sa garde personnelle et de ses amis qui dissimulent des poignards, afin de suggérer qu’il risque à présent d’être victime d’un complot similaire à celui qui a conduit à l’assassinat de Jules César, puis se défend modestement des accusations portées contre lui ainsi qu’il expose calmement les torts qu’il attribue à Sosius et Antoine. Il ajoute qu’il apportera une preuve écrite à ses assertions lors d’une réunion ultérieure dont il fixe la date. Aucun de ses opposants n’ose alors prendre la parole pour le contrer. Tous savent en effet de quoi il parle : du testament d’Antoine. Octavien est au courant de l’existence de ce document depuis un certain temps déjà, mais il a préféré le garder sous le coude en attendant le moment opportun pour l’exploiter, tout en s’arrangeant pour que son contenu fuite largement sous forme de rumeur; ce qui lui permettait de prétendre dans l’intervalle qu’il avait à coeur de protéger Antoine contre un coup de folie qui ne pouvait être que passager. Il va en personne le chercher chez les vestales. A cette nouvelle, bon nombre de sénateurs, ainsi que les deux consuls renoncent à assister à la lecture de cette pièce accablante, ils quittent la ville et prennent la route de la Grèce. Octavien ne fait rien pour s’opposer à leur départ, affirme qu’il n’aurait de toute façon pas entrepris de les retenir contre leur gré et autorise quiconque le désire à rejoindre Antoine.. La rupture entre les deux triumvirs est entérinée par le fait qu’Antoine répudie Octavie. certains, dont Titius et Plancus, entreprennent alors le mouvement inverse et rejoignent Octavien

Le jour dit, Octavien fait la lecture du testament de son rival devant ce qu’il reste de sénateurs, puis devant l’assemblée du peuple. Il révèle qu’Antoine confirme Cléopâtre comme reine d’Egypte et qu’elle exercera le pouvoir en compagnie de son fils aîné, Césarion, qu’il reconnaît comme étant le descendant direct de Jules César ; qu’il lègue les royaumes orientaux sous son autorité, et même certains qui ne le sont pas, à Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philadelphe, les enfants qu’il a eu avec sa maîtresse, et qu’il souhaite que sa sépulture soit érigée à Alexandrie, même au cas où il viendrait à mourir à Rome. Ces révélations scandalisent l’assistance, pour la majorité, non seulement ceux qui étaient jusqu’alors indécis, mais aussi des partisans d’Antoine, parce qu’elles confirment que le triumvir a adopté le comportement d’un monarque oriental et laisse subodorer qu’il envisage de transférer la capitale de Rome à Alexandrie ; et pour les plus fidèles antoniens parce qu’ils trouvent tout aussi illégal qu’injuste d’accuser un vivant pour des dispositions qu’il pourrait encore changer avant sa mort.

Une fois l’opposition partie rejoindre Antoine ou réduite au silence, Octavien a les mains libres. Il évite toutefois de s’en prendre directement à son collègue bien qu’il soit destitué de toutes ses fonctions, mais il préfère déclarer la guerre à Cléopâtre qu’il accuse d’avoir ensorcelé Antoine par quelque breuvage magique, sans douter qu’il n’abandonnera pas sa maîtresse. Octavien pourra ainsi lui reprocher d’avoir entrepris de faire la guerre à sa patrie alors qu’il n’a subi aucun outrage personnel. C’est en effet ce qui se passe. Antoine déclare à ses soldats qu’il fera une guerre à outrance et qu’il abdiquera son commandement pour rendre le pouvoir au peuple et au Sénat deux mois après la victoire seulement. Il hâte autant que possible ses préparatifs, rallie tous les souverains qui lui sont inféodés, à l’exception notable d’Hérode, en même temps qu’il envoie des sommes considérables en Italie pour s’acheter des soutiens. Il est prêt dès la fin de l’été, à la grande surprise d’Octavien qui rencontre quant à lui des difficultés financières pour réunir son armée. Antoine met le cap vers l’Italie, mais se replie sur la Grèce lorsqu’il rencontre les vaisseaux chargés de la surveillance des côtes car il pense, à tort, qu’il est attendu par la flotte ennemie au complet. La mauvaise saison arrivant, il juge plus prudent de prendre ses quartiers d’hiver et disperse les 19 légions dont il dispose entre l’Epire et le Péloponnèse pour qu’elles trouvent plus facilement de quoi s’approvisionner, tandis qu’il stationne le plus gros de sa flotte à Actium. Octavien le provoque en lui écrivant qu’il consent à venir à sa rencontre à condition qu’il s’éloigne de la mer d’une distance équivalent à une journée de cheval ou qu’il l’attend en Italie dans les mêmes dispositions. Antoine décline cette offre hasardeuse. Octavien projette alors d’attaquer Actium par surprise, mais les avaries qu’il subit dans le mauvais temps le forcent à rebrousser chemin. Plus rien ne se passe jusqu’au printemps.

Au retour des beaux jours, les équipages d’Antoine ont beaucoup souffert, victimes de la malaria. Il ne peut donc rien entreprendre. C’est donc Octavien qui prend l’offensive, par l’intermédiaire d’Agrippa qui a repris le commandement de la flotte qu’il avait mené à la victoire contre Sextus Pompée. Il entreprend de couper la ligne de ravitaillement de l’ennemi qui vient d’Egypte. Il commence par se rendre maître de Méthone, ville portuaire du sud du Péloponnèse, puis envahit l’île de Corfou qui lui sert dès lors de base navale. Fort de ces victoires, Octavien débarque ses troupes terrestres en Epire, à l’opposé de la ligne de front et repousse les soldats d’Antoine jusqu’à Actium où leur chef les rejoints. De son côté, Agrippa complète l’encerclement du Péloponnèse en s’emparant des îles de Leucade, d’Ithaque et de Patras où il détruit la flotte de Sosius, puis bloque le passage dans l’isthme de Corinthe. Antoine se retrouve sans aucune ressource. Il rechigne cependant à lancer une attaque terrestre contre Octavien bien qu’il dispose de presque quatre fois plus de fantassins et que l’ennemi l’attende en ordre de bataille, car il craint de voir ses légions fraterniser avec l’ennemi, les deux partis se réclamant de Jules César. Certains de ses alliés orientaux sont d’ailleurs déjà passés dans le camp adverse, de même que Domitius Ahenobarbus. Les soldats sont épuisés par les guerres incessantes et les promesses mirobolantes de leurs chefs qui ne se concrétisent jamais, alors qu’ils constatent que les massacres de leurs concitoyens n’ont fait qu’appeler à de nouveaux massacres. Ils aspirent tous à jouir enfin d’une retraite paisible qui ne sera pas interrompue par un énième conflit. Cette fois-ci, la clef de la victoire n’est pas tant militaire que politique.

Dans ces conditions, Antoine ne songe plus qu’à trouver un moyen de se sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré. La bataille navale lui semble être la meilleure option. Il compte embarquer autant d’hommes que possible, rompre la ligne de navires qui lui imposent le blocus et fuir à toutes voiles vers l’Egypte (en configuration de combat, les mâts étaient d’ordinaire démontés et rangés) ; il pense ainsi distancer les bateaux ennemis, mus uniquement à la force des rames. Le problème est que ses navires, même s’ils sont plus nombreux que ceux de l’adversaire, sont très gros et peu manœuvrables, tandis qu’Agrippa a changé son fusil d’épaule. Alors qu’il avait opté pour le même genre de construction lors de la reconquête de la Sicile pour pallier l’inexpérience de ses équipages, il utilise à présent de petites embarcations aussi rapides qu’agiles, avec à leur bord les marins rompus à l’art du combat naval de la flotte de Sextus Pompée. L’affrontement décisif se déroule le 2 septembre 31 av-JC.

La tactique d’Antoine consiste à faire sortir toute sa flotte, puis à l’immobiliser à la sortie du détroit d’Actium, en gardant les rangs aussi serrés que possible, avec les côtes pour protéger ses flancs, de manière à éviter que l’ennemi vienne s’infiltrer. Cléopâtre et ses soixante navires chargés du trésor nécessaire à la guerre restent quant à eux à l’arrière, à l’abri de ce mur défensif. Antoine conçoit en effet la bataille comme un siège où il espère briser la charge de l’assaillant qui viendra s’écraser sur ses fors éperons et en l’accablant de traits et de pierres lancés depuis les hautes tours dont ses vaisseaux sont pourvus. Agrippa vient à sa rencontre, mais il s’immobilise à son tour lorsqu’il constate que le dispositif ennemi est arrêté, puis il attend. Cela force l’aile gauche d’Antoine à s’avancer. Agrippa recule dans un premier temps son aile droite pour l’obliger à découvrir encore plus ses flancs, puis il s’élance dans un mouvement d’enveloppement. La tactique qu’il emploie s’apparente à ce que nous appellerions de nos jours « hit and run », il éperonne les vaisseaux ennemis sur le côté, parfois à plusieurs contre un, lance ses traits enflammés et ses javelots, puis se retire aussitôt, au lieu de lancer ses équipages à l’abordage, avant de revenir à la charge ou de s’attaquer à un autre navire. Le reste de la flotte d’Antoine entre bientôt dans la bataille pour éviter d’être encerclée.

Cela finit par laisser un passage sans danger vers la haute mer, au sud. Cléopâtre s’y engouffre à fond de train avec sa flotte. La galère d’Antoine quitte alors la mêlée pour la suivre. La reine d’Egypte s’arrête le temps d’être rejointe. Antoine monte à son bord, puis ils prennent la fuite à toutes voiles en direction de l’Afrique, non sans avoir donné l’ordre aux troupes restées à terre de prendre le chemin de l’Asie. La bataille est finie lorsque les généraux d’Antoine se rendent compte de la désertion de leur chef ; ils tentent tout d’abord de s’alléger en se débarrassant du poids des tours pour le suivre, mais ils n’arrivent pas pour autant à s’extirper du piège et se rendent. Ils épargnent ainsi la vie de leurs soldats ; seules 5 à 13 000 victimes sont à déplorer. Les hommes à pieds suivent cet exemple peu de temps après la défaite navale. Octavien les intègre à son armée. Il est désormais le seul maître de tout le monde romain.

Mort de Marc Antoine et Cléopâtre

Il règle ensuite les affaires en Grèce, puis s’assure de la soumission des royaumes d’Asie dont il remplace la plupart des souverains. Il songe alors à régler immédiatement leurs comptes à Cléopâtre et Antoine, mais la grogne gagne une nouvelle fois ses troupes, dont certaines combattent depuis plus de vingt ans et souhaitent regagner leurs foyers, tandis qu’Agrippa l’informe que Mécène a dû déjouer une conspiration fomentée par Lépide le Jeune à Rome où sa présence est par conséquent indispensable. Il juge donc préférable de rentrer en Italie où le Sénat au grand complet vient à sa rencontre à Brindes en signe de déférence, puis il distribue les terres qu’il confisque aux villes ayant pris parti pour Antoine aux vétérans souhaitant leurs congé, ainsi que celles des colonies de Dyrrachium et de Philippes, et leur donne une partie de la récompense promise, remettant le reste à la victoire contre Cléopâtre et à la saisie de son trésor.

De son côté, Antoine se rend en Cyrénaïque où il espère rallier Lucius Pinarius Scarpus à sa cause, mais ce dernier fait égorger les émissaires qu’il lui envoie pour signifier son refus, aussi rentre t-il à Alexandrie où Cléopâtre est rentrée en urgence afin de prévenir tout risque de sédition. Là, il sombre tout d’abord dans un état de profonde dépression, s’isolant dans une retraite maritme qu’il appelle Timonium et refusant toute visite ; puis il tombe dans l’excès inverse, donne de grands festins à tous propos, se livre à la débauche et à la prodigalité, et inscrit Césarion ainsi que le fils qu’il a eu avec Fulvie au rang des éphèbes, espérant que ce regain de confiance amène les alexandrins et ses troupes à résister à l’offensive qui s’annonce avec une énergie du décuplée. Il envoie parallèlement des messagers qui offrent la paix et de l’argent à Octavien, pendant que Cléopâtre lui fait porter la couronne, le sceptre et le trône à l’insu de son amant pour obtenir sa clémence et sauver la tête de Césarion. Octavien ne répond pas à Antoine, mais en ce qui concerne Cléopâtre, il dit en public qu’il avisera de la conduite à tenir au cas où elle viendrait à quitter le trône et à poser les armes, et en particulier, qu’il lui accordera l’impunité et son royaume, si elle faisait assassiner Antoine. Ces propositions restent lettre morte.

Octavien prend donc la route de l’Egypte au printemps 30 av-JC, en passant à pieds par l’Asie. Pinarius Scarpus, qui vient quant à lui de la Cyrénaïque plus proche, le précède à Alexandrie. Antoine engage sans attendre ses 10 000 hommes contre lui. Ils sont balayés par les troupes deux fois plus nombreuses de Scarpus et Antoine se retranche dans Alexandrie, comptant sur sa cavalerie et la flotte pour le défendre. Toutes deux se rendent sans combattre en août, dès qu’Octavien arrive, après qu’il ait pris Péluse, verrou de l’Egypte que Cléopâtre lui a secrètement livrée. A cette nouvelle, elle se retire dans son tombeau ou elle prétend vouloir mettre fin à ses jours de crainte d’être prise vivante par Octavien. Lorsqu’il en est informé, Antoine se laisse tomber sur son épée. Il est amené agonisant à Cléopâtre. Une fois son amant mort, elle est reçue par Octavien, certainement pour négocier son maintien sur le trône ou tout du moins celui de Césarion, en vertu de ce qu’elle a rempli les termes de contrat qui lui était proposé. Octavien lui oppose une fin de non recevoir, mais il la laisse cependant repartir sans se soucier de ce qu’elle pourrait se suicider à son tour, au lieu de s’en saisir en vue de l’exhiber à Rome pendant le triomphe qu’il ne manquera pas de recevoir. En réalité, Octavien doit avoir une peur bleue de cette femme en qui il doit reconnaître sa propre ambition ainsi que sa détermination ; peut être craint-il que par quelque enchantement le peuple romain ne vienne à la prendre en pitié s’il la voyait misérablement enchaînée et qu’il soit dès lors obligé de l’épargner, à l’instar de ce qui s’était passé avec feu sa sœur, Arsinoé, laissant planer le spectre d’une nouvelle insurrection susceptible de mettre le feu aux poudres. Selon la légende, Cléopâtre se serait alors fait livrer deux cobras dans un panier de figue, puis se serait volontairement fait mordre (au sein, c’est plus joli), aussitôt imitée par ses deux plus fidèles servantes. Elle aurait plus vraisemblablement utilisé un banal poison, mais il n’est pas impossible non plus qu’elle n’ait jamais souhaité mourir de sa propre main et qu’Octavien l’ait tout bonnement fait liquider, comme il le fera avec Marcus Antyllus, fils aîné d’Antoine et Fulvie qui aurait pu reprendre le flambeau de son père, ou avec Césarion, dont la filiation supposée lui donne des sueurs froides. Il épargnera les autres enfants de la reine et d’Antoine, Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philopator pour confier leur éducation à Octavie. Cléopâtre Séléné régnera d’ailleurs sur la Maurétanie grâce à son mariage avec Juba II.

Diplomatie

L’Egypte devient une province romaine, mais avec un statut spécial ; elle ne tombe pas sous l’autorité du Sénat de Rome. Elle devient le domaine personnel d’Octavien, un peu comme le Congo belge l’était à l’origine pour Léopold II. L’armée y reste stationnée en permanence, Octavien s’arroge le privilège de nommer, et de révoquer le gouverneur à sa guise, la durée du mandat n’étant pas déterminée, et les sénateurs doivent obtenir son autorisation pour s’y rendre. Il souhaite ainsi éviter de donner trop de pouvoir à un homme seul dans une région indispensable à l’approvisionnement en blé de l’Italie. Une fois le problème de l’administration réglé et l’autorité de Rome reconnus partout dans le pays, il part hiverner dans la province d’Asie.

Sa présence est destinée à dissuader les rois orientaux de lui désobéir, car il compte mettre en œuvre la politique d’apaisement avec les Parthes qu’il a décidé. A ce moment, Tiridate II de Parthie, qui avait brièvement chassé Phraatès IV de son trône avant que ce dernier ne reprenne son bien avec l’aide des Scythes, s’est en effet réfugié en Syrie. Octavien accepte de lui offrir asile, mais il refuse catégoriquement de lui apporter son soutien dans une nouvelle guerre avec le puissant empire voisin. Il doit donc démontrer qu’il est capable d’imposer cette décision aux royaumes clients de Rome qui pourraient vouloir s’engager aux côtés de Tiridate. Aucun d’eux n’ose braver l’interdit. La préférence d’Octavien pour la solution diplomatique sera confirmée quelques années plus tard, lorsqu’il décidera de rendre à Phraatès le fils que Tiridate a enlevé au cours d’une nouvelle expédition pour renverser l’empereur, sans exiger de rançon, ni pour autant livrer Tiridate. En échange, Phraatès lui rendra les insignes prises à Crassus lors de la bataille de Carrhes ainsi que les derniers prisonniers romains, alors que toutes les tentatives de les récupérer par la force entreprises par ses prédécesseurs avaient jusque là échouées. Octavien signe là une grande victoire. Malgré des regains de tension périodiques, la paix entre ces deux grandes puissances durera plus de 80 ans. Le Sénat lui octroie la ius auxilii des tribuns qui permet à tout citoyen mis en cause de faire appel à lui pour sa défense, faisant de lui le « protecteur de la plèbe ».

Retour à Rome et fin de la République

En 29 av-JC, il est consul pour la cinquième fois. Il part pour la Grèce au printemps, puis revient en Italie à l’été. Son retour à Rome est accueilli par des sacrifices et la date de son entrée dans la ville décrété sacré à l’avenir. Les portes du temple de Janus sont fermées en signe de ce que toutes les guerres sont finies. En août, il célèbre trois triomphes successifs, comme s’il n’avait acquis ces victoires que contre des étrangers. Le premier est dédié à sa victoire contre les Panonniens et les Dalmates, le second à celle d’Actium, comme si seuls les Egyptiens avaient combattu, et le troisième et le plus somptueux, à la soumission de l’Egypte, sans aucune allusion à la mort d’Antoine, alors que sa famille a reçu l’interdiction de donner son prénom, Marcus, à aucun de ses membres pour l’avenir. Il consacre ensuite le temple du divin César sur le forum ; comme il a déjà autorisé que d’autres temples dédiés au soi-disant descendant de Venus Genitrix, ainsi qu’à son humble personne, soient érigés dans les royaumes d’orient qu’il appelle grecs (adorer une personne comme un dieu ne pose en principe pas de problèmes particulier à ces peuples, à part peut-être aux Juifs qui ont construit leur identité autour du monothéisme, mais surtout à ceux des Grecs qui ont adhéré à ce principe car ils y ont vu une prolongation de la philosophie de Platon ou d’Aristote. Cela explique certainement que l’annonce de l’arrivée du Messie corresponde à cette période ; personnellement je situerai bien la naissance de celui qui s’en chargera, Saint Jean le Baptiste,  au 2 septembre 31 av-JC, jour de la victoire d’Octavien à Actium, ainsi que celui retenu par décret sénatorial pour dater l’avènement de l’Empire.). Les  » Grecs  » reçoivent aussi l’autorisation d’organiser des jeux sacrés en leurs noms. Il inaugure enfin la Curie Julia, dont la construction a débuté sous Jules César, où le Sénat siégera désormais.

Il est encore une fois consul en 28 av-JC, avec Agrippa. Ils s’attaquent ensemble à une réforme de la composition du Sénat, car ils trouvent que l’autorisation d’y siéger a récemment été accordée à des familles qui ne le méritent pas. Des 45 familles patriciennes alors représentés au Sénat, seule une seule restera à la fin du premier siècle après J-C. Pour les remplacer, ils y font entrer des provinciaux, et bientôt des Gallo-Romains, puis des Hispaniques, des Africains et des Orientaux, qui seront naturellement tout acquis à la cause de ceux à qui ils doivent leur ascension sociale. En fait, ils procèdent à une forme douce de proscription. Cette année là, le Sénat lui confie le titre de Princeps Senatus, qui donne son nom de principat au nouveau régime en cours d’élaboration, et pour nous le mot Prince, qui lui donne le droit de s’exprimer en premier lors des sessions du Sénat, et donc d’orienter fortement l’avis de ceux qui prennent ensuite la parole.

En 27 av-JC, il est toujours consul. Si cette répétition vous agace, Octavien pense qu’il pourrait en être de même avec le peuple. Le 13 janvier, au terme d’un long discours, il fait part de sa décision d’abdiquer la charge, qu’il rend au Sénat et au peuple romain ses pouvoirs et l’État, auquel il a rendu sa liberté et la paix. Cela n’est qu’une mise en scène destinée à montrer son attachement aux valeurs républicaines (le nombre de fois où le mot « républicain » a été employé après les dernières élections présidentielles n’augure vraiment rien de bon). Les sénateurs refusent. Ils lui accordent au contraire les pouvoirs proconsulaires pour dix ans, ce qui signifie par la même occasion qu’il bénéficie d’un imperium, c’est à dire le pouvoir d’utiliser l’armée comme bon lui semble dans les provinces sous son autorité, qui deviennent alors provinces impériales, tandis que les autres, pacifiées et quasiment dépourvues de garnison militaire, restent sous l’autorité du Sénat, et prennent par conséquent le nom de provinces sénatoriales. L’Egypte reste le domaine privé d’Octavien.

Le 16 janvier, il reçoit le titre d’Auguste, adjectif jusqu’alors réservé aux dieux, en vertu de ce qu’il a augmenté l’ager publicus, en même temps que cela lui confère le don de voir l’avenir en tant qu’augure. Lorsque le pouvoir devient absolu, celui qui l’exerce trouve presque toujours sa légitimité dans ce qu’il le détient de droit divin. Par ce règlement constitutionnel, le régime personnel, régime d’exception jusque-là, entre dans sa période organique. Octave, devenu Octavien après son adoption par Jules César et que nous appelleront désormais Auguste, devient le chef de l’état romain. Il prend le pouvoir absolu sur les 28 légions de l’armée, dont il assure le financement, et obtient d’être protégé en permanence par la garde prétorienne qui stationne dorénavant dans l’Urbs, alors qu’aucune troupe n’était auparavant tolérée dans les limites de Rome. Le Sénat conserve cependant de nombreuses prérogatives dans les domaines de l’administration civile, des finances, de la justice et de la monnaie, mais Auguste contrôle en fait les élections des magistrats par l’intermédiaire d’un système de recommandation officielle, la commandatio, à laquelle mieux vaut ne pas s’opposer, bien que la destinatio permette aux chevaliers et sénateurs répartis en centuries de proposer eux aussi leurs candidats. Les comices, assemblées du peuple, ont quant à elles perdu tout pouvoir d’intervention dans la vie politique romaine. L’empereur ne néglige cependant pas de subvenir aux besoins des citoyens pauvres, panem et circenses, du pain et des jeux.

Le petit train-train des consulats successifs se poursuit alors jusqu’en 23 av-JC sans autre changement institutionnel ; Auguste en est à son onzième mandat. C’est alors que la dérive monarchique du Prince provoque une crise. Cette année là, une épidémie de peste ravage l’Italie, ce qui est interprété comme un signe de la colère des dieux, et ses maladies à répétition tiennent souvent l’empereur éloigné du centre du pouvoir. Les troubles gagnent par conséquent Rome, et une conspiration qui vise à assassiner Auguste voit le jour. Elle est vite déjouée, mais elle le décide à abdiquer le consulat (il l’exercera encore deux fois, en 5 et en 2 av-JC). En contrepartie, il reçoit la puissance tribunicienne complète et à vie, qui en fait le représentant du peuple et rend sa personne sacro-sainte, quiconque lui porte atteinte est maudite et mérite la mort (nous connaissons cela sous l’appelation de crime de lèse majesté), en même temps qu’il a le droit de casser les décisions des magistrats qu’il désapprouve et de proposer des lois. Son immunité juridique devient donc totale, et cela sans qu’il n’en ait a priori la possibilité, ne faisant pas lui même partie de la plèbe. Il se voit aussi confié le pouvoir proconsulaire à vie, ainsi qu’un imperium majus, plus grand que l’imperium proconsulaire, c’est à dire qu’il peut également l’exercer sur les provinces sénatoriales. A partir de ce moment, Auguste détient réellement le pouvoir absolu, aussi, pour sauver les apparences républicaines, refuse t-il le consulat perpétuel, la censure ou la dictature du même métal que le Sénat lui propose. Les troubles cessent définitivement. Il ne prendra plus qu’un titre supplémentaire, celui de Pontifex Maximus, plus haut titre de la religion romaine, à la mort de Lépide en 12 av-JC.

Conclusion

Il aura donc fallu plus d’un siècle pour que les institutions trouvent un nouveau point d’équilibre. Ni la défense du territoire contre les invasions, ni les guerres civiles ou serviles, ni les conquêtes n’ont empêché ce changement radical de se produire malgré le profond attachement des Romains à la République et leur haine viscérale de la monarchie. Au contraire, chaque événement a donné une impulsion supplémentaire au déplacement du centre de gravité du pouvoir de l’exercice collégiale vers un seul homme providentiel, un peu comme un système soumis à une impulsion relativement faible, mais régulière, peut entrer en résonance, amplifiant à chaque fois son mouvement, jusqu’à sa destruction totale, comme dans le célèbre exemple du pont de Tacoma. Les gens qui vivaient à cette époque ne se sont certainement pas rendu compte de ce phénomène et ont-ils à chaque fois cru qu’ils arriveraient à rétablir la situation, sans se douter que le retour de balancier prendrait sans cesse plus d’ampleur, jusqu’à mettre à bas leur chère République.

Il faut toutefois relativiser, peut être l’Empire a-t-il empêché que l’unité du territoire vole en éclats, ce qui aurait entraîné de nouvelles guerres régionales avec leur cortège de souffrances, de destructions et de misère, jusqu’à l’émergence d’une coalition plus forte que les autres, pour finalement aboutir à l’établissement d’une autre forme d’empire. Il ne faut pas oublier que, même si la perte de souveraineté du peuple est très regrettable et que le régime impérial est apparu condamné à terme dès sa dérive autocratique sous Tibère, le second empereur, mais surtout sous Caligula, l’Empire d’Auguste a permis à la paix de régner sur son territoire pendant une période d’à peu près deux siècles (les dates diffèrent selon les auteurs) que nous connaissons sous le nom de Pax Romana, et qu’il a permis à des provinces, comme la Gaule, de se développer en faisant cesser le pillage systématique de leurs richesses au profit d’un commerce plus équitable avec la puissance dominante, ainsi que de les doter des infrastructures nécessaires à cette activité, dont les inoubliables voies romaines. L’erreur politique majeure d’Auguste a sans doute été de ne pas prévoir que son système devrait s’effacer pour laisser place à un autre une fois ces deux objectifs atteints.

Il me semble que nous sommes aujourd’hui confrontés au même genre de problème que celui qui s’est posé à cette époque lointaine. Nous n’avons toujours pas trouvé le moyen de remédier aux déséquilibres engendrés par la révolution industrielle (que l’arrivée massive de robots pour remplacer les travailleurs ne va faire qu’aggraver ; voir ce qui se passe en Chine avec Foxconn, le fabricant des produits Apple qui a commandé une armée de robots pour remplacer ses ouvriers devenus trop revendicatifs), il apparaît même que nous sommes sur le point de revenir à la situation qui prévalait à la fin du 19ème siècle, comme si les progrès sociaux acquis au fil des luttes et des boucheries qu’ont été les deux guerres mondiales n’avaient été qu’une parenthèse incongrue à oublier au plus vite. Saurons-nous éviter le massacre cette fois-ci ? Et si oui, serons nous capable d’obtenir la stabilité tout en préservant les droits du peuple à décider de son destin par lui-même ? Réponse, bientôt…

La guerre des libérateurs

En 42 av-JC, après une brève tentative de réconciliation, la République romaine est en proie à une nouvelle guerre civile. Elle oppose Cassius et Brutus, qui ont participé à l’assassinat de Jules César avant d’être contraints de se réfugier dans les provinces, qui s’étendent de l’Illyrie à la Syrie, que le Sénat leur a attribué, aux triumvirs, Lépide, Octavien et Marc-Antoine, qui, après que les deux derniers se soient livré bataille à Modène, ont réussi à s’entendre au sujet du partage des territoires sous leur contrôle et à museler le Sénat en procédant à la proscription de tous leurs opposants.

Les forces dont ils disposent sont colossales. Cassius et Brutus alignent 19 légions, chiffre qu’il faut toutefois relativiser, l’effectif de deux d’entre elles seulement étant au complet, tandis que les triumvirs peuvent compter sur 43 légions. Pour mémoire, lors de la guerre des Cimbres, quelques 60 années plus tôt, Marius n’avait en tout levé que treize légions, une mobilisation déjà considérable, qui ne s’était plus vue depuis les guerre puniques. Cette évolutioni témoigne du changement radical qu’a subi la société romaine durant l’intervalle. Le contrat social fondateur de la République qui reposait auparavant sur des citoyens paysans qui prenaient occasionnellement les armes pour défendre leurs terres, sans en être éloigné trop longtemps pour ne pas que leurs fermes périclitent faute de main d’œuvre, a été rompu (voir Alea jacta est). La foule d’esclaves de plus en plus nombreuse au fil des victoires et des conquêtes est venu alimenter les latifundia, grandes exploitations de riches propriétaires terriens, qui ont de surcroît peu à peu grignoté l’ager publicus, traditionnellement alloué à la pâture des animaux. Ce travail gratuit faisant une concurrence déloyale aux petits paysans, de plus en plus d’entre eux se sont retrouvés incapables de rembourser leurs dettes ; leurs terres ont alors pu être rachetées pour une bouchée de pain, au grand bénéfice des propriétaires de latifundia. Ces gens, désormais prolétaires (dont les enfants sont l’unique richesse) à la recherche de travail, ont migré vers les villes où ils sont venu grossir les rangs des chômeurs. Tous ces mécontents ont favorisé la montée du populisme, de l’instabilité politique et de l’insécurité. Ce sont eux qui se sont engagés dans l’armée avec l’espoir de s’enrichir grâce au butin récolté lors de longues campagnes à l’étranger. Le pouvoir s’est alors déplacé du Sénat vers des généraux charismatiques dont les victoires assuraient la prospérité et la fidélité de leur soldats. Toutes ces dérives ont mis à mal une République dont les institutions corrompues n’ont pas su empêcher le développement de ce nouveau mode de fonctionnement.

Ces effectifs militaires devenus pléthoriques à ce moment n’ont cependant pas que des avantages. Il faut tout d’abord les payer, une des raisons principales pour lesquelles les triumvirs ont décidé des proscriptions qui leur permettait la saisie de tous les biens des individus visés (les sommes récoltées par ce biais ne se sont pourtant pas révélées suffisantes, aussi ont-ils dû exiger une contribution exceptionnelle, dont un impôt qui visait à taxer les femmes qui en avaient toujours été exemptes, ce qui a fait grand scandale), mais une fois en campagne, leur approvisionnement devient lui aussi problématiques étant données les quantités de nourriture consommées par la troupe. C’est sur ce point faible que Brutus et Cassius comptent pour arriver à la victoire en dépit de leur infériorité numérique. Ils peuvent de plus payer leurs hommes rubis sur l’ongle grâce à l’argent des riches provinces asiatiques.

A l’automne 43 av-JC, après sa victoire contre Dolabella, qui comptait faire fortune en menant la guerre contre les Parthes, mais a plutôt été envoyé au casse pipe par un Marc Antoine excédé de ses multiples revirements, Cassius est rejoint à Smyrne (l’actuelle Izmir) par Brutus et ses troupes illyriennes, thraces et macédoniennes. Ils décident alors de livrer une guerre totale aux triumvirs. Ils choisissent la Macédoine comme lieu de l’affrontement pour la bonne raison que l’ennemi ne pourra tirer que peu de nourriture de ce pays montagneux et qu’il aura dans ces conditions beaucoup de mal à acheminer son ravitaillement par la voie terrestre, Sextus Pompée et sa flotte étant chargée de l’empêcher par mer, alors qu’eux bénéficieront d’un abondant approvisionnement maritime en provenance de l’Asie toute proche.

Campagne de Philippes

Ils se mettent en marche au printemps 42 av-JC avec leurs 19 légions accompagnées de 20 000 cavaliers. Ils franchissent sans encombres les détroits qui séparent l’Asie de l’Europe, mais sont arrêtés en Thrace, dans le défilé des Korpiles, par Decidius et ses quatre légions sur les huit envoyées en avant garde parmi les 28 passées en Grèce dont disposent Octavien et Marc Antoine, Lépide ayant été chargé d’assurer la continuité du pouvoir à Rome et la sécurité des territoires sous leur contrôlé avec les quinze restantes. Les quatre autres légions détachées sont quant à elles sous le commandement de Norbanus qui a été chargé de barrer le passage à l’ennemi un peu plus loin, dans le défilé de Sapéens. Brutus et Cassius ne se démontent cependant pas. Pour faire croire qu’ils n’ont pas besoin de la route terrestre, ils reculent dans un premier temps jusqu’à la mer, puis envoient Tillius et sa flotte jusqu’à Néapolis, dans le dos de Norbanus, avec ordre de longer la côte pour être bien visible depuis les positions de l’ennemi. Le stratagème prend. Norbanus ordonne à Decidius de le rejoindre au défilé des Sapéens. L’armée de Brutus et Cassius peut ainsi continuer à progresser. Lorsqu’elle arrive au dit défilé, le prince thrace Rhaskuporis leur indique un chemin pour contourner l’obstacle érigé par l’ennemi. Il faut pour cela ouvrir une voie dans de difficiles chemins de montagne encombrés par une forêt très dense et marcher quatre jours sans rencontrer aucun point d’eau. Malgré le scepticisme des troupes, l’audacieuse manœuvre se solde pourtant par un succès, ce qui permet à Cassius et Brutus d’arriver à Philippes sans avoir subi aucune perte. Quand Norbanus et Decidius apprennent que leurs adversaires ont réussi a passer derrière leur ligne de défense, ils se replient à Amphipolis pour ne pas être coupés du reste de l’armée. Là, ils sont rejoints par Marc Antoine, Octavien, malade, n’étant pas en état de se déplacer immédiatement.

Pendant ce temps, Brutus et Cassius, dissuadés d’intercepter Norbanus et Decidius par l’arrivée rapide de Marc Antoine, en profitent pour installer leurs camps à Philippes. Brutus établit le sien au nord-est de la ville, sur une colline adossée à la montagne, tandis que Cassius en occupe une autre au sud-ouest, un marais protégeant son flanc gauche. Ils tirent ensuite une ligne de fortification entre les deux positions, de manière à barrer complètement la plaine. Le fleuve Ganga qui passe à son pied leur assure l’approvisionnement en eau potable, tandis qu’à l’arrière, la route vers le port de Néapolis offre une bonne liaison avec leurs dépôts de vivres situés bien à l’abri sur l’île de Thasos. Lorsque Marc Antoine arrive, il n’a plus d’autre choix que de s’installer dans la plaine, dans une position très désavantageuse qui ne lui offre aucune solution de repli sur une quelconque hauteur, sans bois ni autre source d’eau que celle des puits qu’il fait creuser et un long chemin à parcourir en chariot depuis Amphipolis pour son ravitaillement. Il se barricade derrière d’imposantes fortifications. Impressionné par tant d’audace, Cassius complète sa ligne de fortification en l’étendant à l’étroit passage qui sépare la colline qu’il occupe au marais. Seules quelques traditionnelles escarmouches de cavalerie ont lieu. Octavien, pas encore tout à fait rétabli, arrive quelques temps plus tard et s’installe non loin de là dans les mêmes conditions.

Sitôt la défense de leurs camps solidement assurée, les deux triumvirs se préparent à la bataille en présentant leur armée en formation dans la plaine. Celle de Cassius et Brutus leur fait face, mais elle ne quitte pas les pentes des collines pour venir à la rencontre de l’ennemi car ils préfèrent attendre que la disette qui ne manquera pas d’arriver l’affaiblisse suffisamment pour compenser leur infériorité numérique. Le même scénario se reproduit de jour en jour. Marc Antoine, conscient que le temps joue contre lui, est bien décidé à provoquer le combat au plus vite ; aussi échafaude t-il un plan tout aussi audacieux que la position qu’il occupe. Il continue de faire quotidiennement sortir ses hommes en ordre de bataille pour que l’ennemi ne se doute de rien, mais parallèlement, une partie d’entre eux se charge de construire une chaussée à travers le marais pour prendre Cassius par l’arrière. Les travaux s’effectuent nuit et jour, dans le plus grand silence, les roseaux masquant leur progression. L’ouvrage est terminé au bout de dix jours. La nuit suivant son achèvement, Marc Antoine envoie un détachement qui bâtit des redoutes sur la terre ferme et s’y retranche. A l’aube, Cassius réagit immédiatement en faisant construire un chemin similaire, à la différence qu’il est défendu par une palissade, qui vient couper celui de l’ennemi perpendiculairement de manière à ce que les deux parties de l’armée adverse ne puisse plus communiquer librement.

1ère bataille de Philippes

Voyant cela vers midi, Marc Antoine lance un assaut frontal sur les fortifications de Cassius. Les hommes de Brutus chargent aussitôt l’aile gauche de Marc Antoine qui subit de lourdes pertes dans cette attaque de flanc, puis, galvanisés par ce succès, ils se retournent contre l’armée d’Octave qui leur fait face dans la plaine. Celle-ci ne résiste pas mieux au choc. Elle est mise en fuite et poursuivie jusque dans son camp qui est pillé. Par chance pour lui, Octave ne s’y trouve pas. Il prétend dans ses mémoires qu’il l’a quitté suite à un rêve prémonitoire, manière de dire qu’il bénéficiait de la protection des dieux, explication plus valorisante que d’avouer que sa maladie l’empêchait d’assurer le commandement et qu’il avait dû s’absenter pour se soigner (ce qui pourrait aussi expliquer l’empressement de Marc Antoine de passer à l’action, toute la gloire lui revenant en cas de victoire) ou pire encore qu’il avait fui lâchement en constatant le désastre engendré par son incapacité à mener ses hommes au combat.

Cependant que Brutus remporte la victoire, les choses se passent tout différemment pour Cassius. En effet, l’aile droite de Marc Antoine balaye rapidement les quelques soldats placé en avant de la fortification entre la colline et le marais, comblent le fossé et créent une brèche dans la palissade malgré la grêle de flèches qui s’abat sur elle avant de prendre d’assaut le camp, peu défendu en raison de sa forte position, et de le piller tout aussi méthodiquement que l’est celui d’Octave. Lorsqu’elles constatent qu’elles ne peuvent plus se replier à l’abri des remparts du camp, les troupes qui se battent à l’extérieur se débandent et se précipitent vers ceux de Philippes. Cassius en fait autant car il espère pouvoir mieux appréhender la situation globale de la bataille depuis ce poste d’observation qui domine la plaine en son entier. Hélas pour lui, la poussière soulevée par le tumulte l’empêche de voir que Brutus est victorieux. Aussi aurait-il demandé à Pindarus, son porte bouclier, de lui donner la mort, soit qu’il n’ait pas supporté la honte de la défaite bien qu’il ait été informé du succès de Brutus, soit qu’il ait confondu les cavaliers venus lui apporter la bonne nouvelle avec des ennemis et leurs cris de victoire avec la joie de s’être emparés de son ami Titinius, et qu’il se soit retiré sous sa tente pour échapper au funeste spectacle ; Pindarus l’aurait alors tué de son propre chef. Toujours est-il que Cassius, le dernier des Romains, est mort ce jour là. Brutus le fait enterrer en secret pour ne pas que ses soldats se démoralisent à la vue du cadavre. Marc Antoine est vengé de celui qui a fait périr son frère Caïus Antonius en représailles à l’assassinat de Cicéron. Le lendemain chacun est revenu sur les positions qu’il occupait, et, bien qu’ils aient perdu environ 16 000 hommes, deux fois plus que l’ennemi, les triumvirs rangent une nouvelle fois leur armée en ordre de bataille dans la plaine comme si cela ne les avait pas affectés, Brutus en fait de même, puis tout le monde rentre. Le manège reprend les jours suivants.

2nd bataille de Philippes

Brutus reprend sa stratégie d’affaiblissement de l’ennemi par la pénurie, d’autant plus que le même jour où la bataille s’est déroulée, une autre a eu lieu, navale celle-ci. Octave attendait en effet le renfort de deux légions supplémentaires, mais la flotte qui les amenaient a été interceptée par Murcus et Ahenobarbus et leurs 130 navires de guerre. Le convoi est anéanti, la plupart des soldats se rendent et font allégeance à Murcus, le reste périt. La nouvelle parvient bientôt aux triumvirs. Elle finit de les convaincre qu’il faut terminer cette guerre au plus vite, avant que la famine n’ait raison d’eux. Marc Antoine s’empare alors d’une petite colline entre le marais et le camp de feu Cassius que Brutus a négligé de réoccuper car elle se trouve à portée de flèche. Il y installe 4 légions protégées des traits ennemis par des auvents d’osier et de cuir, puis il établit un second camp de 10 légions un peu plus au nord le long du marais et encore un troisième de 2 légions, toujours un peu plus au nord. Le but de la manœuvre est d’arriver à couper la route qui vient de Néapolis pour priver Brutus de tout ravitaillement. Celui-ci fait construire des fortifications vis-à-vis de ces camps et en travers de l’étroit passage, ce qui stoppe la progression de Marc Antoine. Les triumvirs cessent alors de présenter leur armée en bataille afin que les hommes ne s’épuisent pas inutilement, mais ils envoient tout de même de petits groupes qui vont provoquer l’ennemi jusqu’au pied de ses fortifications.

Brutus n’a plus qu’à attendre que la faim fasse son travail, mais ce n’est pas l’avis de ses hommes et de ses officiers qui veulent absolument en découdre, frustrés qu’ils sont que leur victoire lors de la première bataille ne soit pas reconnue. Le 23 octobre, leur chef cède à leurs supplications car il craint qu’à force d’attendre nombre de ses soldats, anciens césariens, ne passent dans le camp adverse. La bataille finale s’engage vers 15 heures, après que, selon la légende, deux aigles se soient affrontés dans l’espace séparant les deux armées, celui du côté de Brutus ayant été défait. S’engage un combat à mort qui ne voit pendant longtemps aucun des deux belligérants prendre l’avantage, puis, après un grand carnage, les soldats de Brutus commencent peu à peu à reculer pour finir par prendre la fuite vers la mer ou la montagne. Octave se charge alors d’empêcher la fuite de ceux restés dans le camp, tandis que Marc Antoine poursuit impitoyablement les groupes de fugitifs qui s’égayent en tous sens, de craint qu’ils ne se rassemblent ultérieurement pour former à nouveau une puissant armée.

Brutus et quatre légions parviennent pourtant à s’échapper et à trouver refuge dans la montagne. Il est cependant pris au piège, toutes les routes étant barrées par les soldats ennemis, aussi décide t-il le lendemain de suivre l’exemple de Cassius. La guerre des libérateurs est ainsi achevée. Les riches provinces d’Asie tombent dans l’escarcelle de Marc Antoine, tandis que de son côté, Octave trouve un arrangement avec Sextus Pompée qui peut garder la Sicile, enfin, pour le moment…

Second triumvirat

A la mort de Jules César, une énième crise politique se dessine à Rome. Elle est en partie provoquée par le testament du dictateur qui désigne les trois petits fils de ses sœurs, Lucius Pinarius Scarpus, Quintus Pedius et Caïus Octavius Thurinus, soit Octave, comme ses successeurs; les trois quarts de l’héritage revenant à ce dernier qui est en plus adopté par César dans la dernière clause. Cela contrarie en particulier Marc Antoine qui pensait être désigné pour reprendre les rênes du pouvoir, eu égard à son exemplaire fidélité. Mais à ce moment, le jeune homme d’à peine 19 ans, qui se trouve à Apollonie en Illyrie lors des faits, n’est pas sa principale préoccupation, il doit plutôt se concentrer sur le Sénat qui veut à nouveau imposer son autorité à la tête de la République. Aussi organise t-il des funérailles théâtrales à son mentor pour obtenir le soutien du peuple contre l’assemblée d’où sont issus les « césaricides ».

Le corps de César est tout d’abord déposé dans une chapelle dorée dressée sur le forum. Il est étendu sur un lit d’ivoire recouvert de pourpre et d’or, et, comme dans cette position la foule venue lui rendre hommage, composée de citoyens qui ont chacun hérité de 300 sesterces, ne peut pas contempler la dépouille martyrisée, sa toge ensanglantée ainsi qu’une effigie de cire grandeur nature où les blessures qui lui ont été infligées ne manquent pas d’avoir été représentées sont exposées au public. Puis, le 20 mars 44 av-JC, 5 jours après l’assassinat, il est conduit au Champ de Mars où un bûcher a été dressé, à proximité de la tombe de sa fille bien aimée, Julia. Là, on prononce son éloge funèbre alors que Marc Antoine se tient à ses côtés, aussi fidèlement que de son vivant. Elle commence par la liste des honneurs qui lui ont été décernés, puis le serment des sénateurs de protéger sa vie est relu, et finalement on chante des vers parmi lesquels la citation du Jugement des Armes de Pacuvius : « Fallait-il les sauver pour qu’ils devinssent mes meurtriers ? » revient en leitmotiv pour souligner la clémence dont il avait fait preuve envers ses futurs assassins (cela ne manque pas d’une certaine dose d’ironie de la part de Marc Antoine qui a, ainsi que Lépide, été épargné à la demande de Brutus alors que Cassius prônait leur élimination). La mise en scène galvanise le peuple. Le bois des boutiques alentour est arraché pour alimenter le brasier tandis que les femmes y jettent leurs bijoux et les soldats leurs armes. Les Juifs veillent plusieurs nuits d’affilée sur le tombeau pour honorer la mémoire de celui qui leur a permis de relever les murs de Jérusalem abattus par Pompée. Il ne reste plus à Marc Antoine qu’à inciter la masse à se faire justice elle-même. La colère populaire force alors les sénateurs impliqués dans le complot à quitter la ville. Il joue en fait le même jeu que Pompée à la mort de Publius Clodius Pulcher. Il provoque l’agitation afin de se présenter comme le seul à pouvoir rétablir l’ordre.

A ce moment, Marc Antoine semble avoir pris le contrôle de la situation, surtout qu’il peut compter sur l’appui de Lépide, l’homme qui a proposé de nommer César dictateur en 49 av-JC lorsqu’il était préteur de Rome, et qui dispose à présent de nombreuses troupes en tant que maître de cavalerie (général en chef) du défunt dictateur. Il désire cependant ne pas apparaître comme un nouveau tyran, aussi fait-il approuver par le Sénat sa proposition de retirer de la loi la possibilité d’octroyer la dictature, même temporaire, à qui que ce soit. Cela ne lui permet pourtant pas de trouver un terrain d’entente avec Cicéron qui s’oppose dès lors de plus en plus violemment à sa politique dans ses Philippiques, dont il espère un sursaut républicain équivalent à celui qu’il avait obtenu avec ses Catilinaires.

Pour arriver à ses fins, il compte sur la légitimité de celui qui, suite à la ratification du testament de César par le Sénat, s’appellera désormais Caïus Iulius Caesar Octavianus, ou plus simplement Octavien. Bien qu’il n’ait pas suivi le cursus honorum, ni l’âge requis, Cicéron parvient à le faire nommer propréteur arguant de ce que « la valeur n’attend pas le nombre des années ». Il peut aussi s’appuyer sur Publius Cornelius Dolabella, qui a été son gendre et se trouve à présent consul en remplacement de César. Le moins qu’on puisse dire est que le parcours de Dolabella est plus caractérisé par son désir de faire fortune que par ses convictions politiques. Il se fait connaître en 52 av-Jc par le procès pour corruption qu’il intente à Appius Clodius Pulcher dont il espère certainement qu’il lui permettra d’acquérir une réputation qui le mènera aux plus hauts postes de l’état, mais il le perd. En 49 av-JC, il est criblé de dettes ; aussi rejoint-il le rang des césariens avec l’ambition d’en tirer profit. Il obtient le commandement de la flotte de l’Adriatique, mais il n’est pas à la hauteur et se fait chasser de Dalmatie par les généraux optimates. Il pense néanmoins être récompensé après avoir pris part à la bataille de Pharsale, mais il est déçu. Il se fait alors adopter par Lentulus Vatia grâce auquel il passe à la plèbe pour devenir son tribun en 47 av-JC. L’annulation des dettes, dont la question est pourtant mise en suspes par le Sénat jusqu’au retour de campagne de César, est une des premières mesures qu’il tente d’imposer. Il se heurte à l’opposition des ses collègues Asinius et Trebellius, au point que des émeutes finissent par éclater. Elles sont violemment réprimées par Marc Antoine, alors maître de cavalerie du dictateur absent. Dolabella manque d’être tué au cours de l’une d’elles. César, une fois revenu et avec lui le calme, juge pourtant opportun de ne pas punir le fauteur de trouble, mais il préfère l’emmener avec lui en Afrique, puis en Espagne où Dolabella participe aux batailles de Thapsus et de Munda, au cours de laquelle il est blessé. César lui promet que son dévouement sera récompensé par le consulat, mais le dictateur décide d’occuper le poste seul pour l’année 45 av-JC et lui préfère Marc Antoine pour 44. Dolabella se voit alors offrir l’opportunité de reprendre la charge suprême en tant que consul suffect, dès que César aura quitté Rome pour aller combattre les Parthes ; mais Marc Antoine, qui était aussi augure, s’y oppose le jour de sa nomination, en invoquant de mauvais présages. Ces vexations successives poussent donc Dolabella à se déclarer en faveur des tyrannicides suite au meurtre de César et à reprendre de son propre chef les faisceaux ainsi que les insignes de consul le jour même de l’assassinat. Le Sénat le confirme par la suite à ce poste, tandis qu’il fait preuve du plus grand zèle en détruisant la colonne érigée sur le forum en l’honneur de César et précipiter du haut de la roche tarpéienne ceux venus faire des offrandes à son pied. Sa frénésie anti-César ne dure pourtant pas. Il change à nouveau de camp lorsque Marc Antoine lui ouvre les portes du trésor du défunt dictateur, et lui donne la province de Syrie assortie du commandement de la guerre contre les Parthes. Il part dons prendre possession de sa province, pourtant aux mains de Cassius, traverse la Grèce, la Macédoine, la Thrace et l’Asie où il assouvit sa soif de fortune en se livrant au pillage, mais il bute sur Smyrne lorsque Caïus Trebonius, un « césaricide », lui ferme les portes de la ville tout en lui faisant livrer des vivres. Dolabella tend un piège à ce dernier, l’exécute, puis met la cité à sac. Outré pas ces exactions, le Sénat le déclare alors ennemi public et Cassius marche contre lui. Plusieurs batailles ont lieu jusqu’à ce que Dolabella se retrouve enfermé dans Laodicée, en Cilicie. Il préfère se donner la mort plutôt que d’être pris.

Tout cela n’empêche pas Cicéron de faire voter une loi d’amnistie des « césaricides », qui peuvent par conséquent revenir siéger au Sénat en 43 av-JC, ce qui permet par exemple à Sextus Pompée, seul fils survivant du Grand Pompée, alors réfugié en Sicile, d’être nommé préfet de la flotte et commandant en chef des côtes romaines, et de s’installer à Marseille (il est démis de ses fonctions après seulement 4 mois et retourne en Sicile). Cicéron ne parvient toutefois pas à convaincre les sénateurs de déclarer Marc Antoine ennemi public. Ce dernier ne tolère cependant pas la réhabilitation des assassins, aussi part-il dès le printemps assiéger l’un d’eux, Decimus Brutus qui s’est réfugié à Modène. Cette fois-ci il est allé trop loin. Le Sénat réagit en mandatant Aulus Hirtius (auteur présumé du dernier livre de la Guerre des Gaules, ainsi que de ceux sur la guerre civile, d’Alexandrie, d’Afrique et d’Espagne) et Vibius Pansa, les deux consuls de l’année selon la volonté de César, pour aller le combattre. Octavien les accompagne. Ils parviennent à le battre et à l’obliger à prendre la fuite, mais les deux consuls meurent à quelques jours d’intervalle suite aux blessures qu’ils ont reçu au cours des affrontements (il se pourrait que Cicéron ne soit pas étranger à leur décès), ce qui laisse à Octavien toute la gloire de la victoire alors qu’il n’y a que modestement contribué. Il est même acclamé imperator pas les troupes.

Marc Antoine, poursuivi par Decimus Brutus, se retrouve en mauvaise posture, mais il reçoit le renfort de trois légions amenées par Publius Ventidius Bassus, ce qui inverse le rapport de force. Il peut alors tranquillement rejoindre Lépide en Gaule Transalpine. De son côté, Octavien se voit refuser l’ovation par le Sénat, ainsi que l’un des postes de consul vacants, l’institution s’étant débarrassée d’un tyran soupçonné de vouloir rétablir la monarchie ne pouvant décemment nommer son fils adoptif pour lui succéder alors qu’il ne remplit aucun des critères exigés. Frustré, le jeune homme avide de pouvoir change son fusil d’épaule et cherche à trouver un arrangement avec Marc Antoine par l’intermédiaire de Lépide. Il réussit à obtenir leur soutien, ce qui lui permet d’être élu consul par les comices en août 43 av-JC. Les trois hommes se retrouvent aux environs de Bologne début novembre pour définir les modalités du partage du pouvoir.

Ils forment ainsi le second triumvirat, qui, contrairement au premier resté secret, est légalisé par la lex Titia dès le 13 novembre. Pendant cinq ans, ils auront ainsi le droit de nommer les magistrats en se passant du vote des comices, de disposer des armées comme bon leur semble et de décréter des proscriptions, soit le droit de faire exécuter et de s’approprier les biens de n’importe quel citoyen par simple voie d’affichage, sans aucun procès. Plusieurs centaines de personnes, sénateurs et chevaliers, en seront victimes ; la plus célèbre étant Cicéron, qu’Octavien ne parvient pas à sauver en raison de la haine farouche que lui voue Marc Antoine suite aux Philippiques. Dans ce climat de terreur, le Sénat charge les trois compères de réorganiser la vie publique de Rome avec le titre de triumvirs rei publicae constitundae. Chacun d’eux reçoit aussi le gouvernement de plusieurs provinces, hormis celles d’Asie, d’Illyrie, de Thrace et de Macédoine, aux mains de Brutus et Cassius. A Octavien reviennent l’Afrique, la Sicile et la Sardaigne, avec vingt légions, à Marc Antoine, autant de légions ainsi que les Gaules Chevelue et Cisalpine, tandis qu’en position d’arbitre, Lépide devra se contenter de trois légions, de la Gaule Transalpine et des provinces ibériques ; l’Italie reste quant à elle indivise. L’alliance est renforcée par un mariage, comme au temps du premier triumvirat lorsque Pompée avait épousé Julia, fille de Jules César. Ainsi Octavien s’unit à Clodia Pulchra, fille de l’ambitieuse Fulvia issue d’un premier mariage et actuelle épouse de Marc Antoine, après qu’il ait refusé la main de la nièce de Lépide.

Avec cet accord, les trois hommes forts de Rome concluent avant tout une trêve qui doit leur donner le temps de venir à bout de leurs opposants. Ils remettent simplement leur inévitable affrontement à plus tard pour éviter que leurs adversaires ne profitent de leur querelle pour se renforcer pendant qu’eux risqueraient de s’affaiblir. Peut être espèrent-ils aussi que la guerre qu’ils auront à mener sera fatale à l’un ou l’autre de leurs rivaux, comme celle contre les Parthes a vu la disparition de Crassus, ou qu’ils connaissent des déboires dans la gestion de leurs provinces, tout comme Pompée escomptait que César se casse les dents sur la Gaule. En tous cas, avec ce second triumvirat, le Sénat n’est déjà plus qu’une coquille vide dont le pouvoir est réduit à néant. La République romaine ne s’en remettra jamais. Il ne lui reste plus que quelques année à vivre avant que l’un des triumvirs atteigne l’objectif de César ou Pompée : régner sans partage sur Rome. A cet instant, la plupart des citoyens doit déjà avoir fait le deuil de la démocratie et espérer qu’après quasiment un siècle de troubles politiques et de guerres civiles la stabilité revienne au plus vite.

La vague des populares emporte les optimates en Afrique

Une fois l’affaire égyptienne réglée, Cléopâtre remise sur le trône et l’approvisionnement en blé de Rome garanti, condition essentielle pour qui se revendique des populares, donc du bien être du peuple, Jules César décide de s’occuper de la situation en Asie où Pharnace II a profité du désordre provoqué par la guerre civile romaine pour reconquérir une partie des territoires perdus par son père Mithridate VI au cours des trois conflits qui l’ont opposé aux Romains (lien 1 et lien 2). Il s’agit pour le consul de renvoyer l’ascenseur à Mithridate de Pergame, élevé comme un fils par Mithridate VI, et Antipater, gouverneur de Judée pourtant arrivé au pouvoir avec Hyrcan II grâce à Pompée, qui lui ont apporté de l’aide contre Ptolémée XIII, mais avant tout de mettre la main sur les revenus considérables que fournissent cette région du monde. Il en a grand besoin pour payer la solde des légions qui combattent sous ses ordres et s’assurer qu’elles lui resteront fidèles jusqu’à ce que les derniers optimates qui résistent encore en Afrique soient vaincus.

Avec sa sixième légion de vétérans, le Romain commence par se rendre en Syrie, puis en Cilicie et en Cappadoce pour asseoir son autorité sur la région, comme l’atteste par exemple la nomination d’Antipater au titre de procurateur de Judée. Il passe ensuite en Galatie où Déiotaros obtient de garder sa couronne après qu’il soit venu humblement trouver César pour se faire pardonner d’avoir fourni des troupes à Pompée avant de se rallier. Il perd cependant la Sophène et les autres territoires que le Sénat lui avait attribués en récompense de son aide pendant les guerres contre Mithridate VI. L’armée romaine, qui compte à présent quatre légions, entre alors dans le territoire du Pont que Pharnace a reconquis. Ce dernier tente lui aussi une négociation, mais il ne se présente pas en personne; il préfère envoyer des députés ainsi que sa couronne. Malgré ces signes de soumission, César n’est pas dans les mêmes dispositions avec lui qu’avec Déiotaros. Il pose des conditions bien plus strictes à l’obtention de la paix arguant du fait que même si Pharnace n’a pas soutenu Pompée, il a perpétré des crimes odieux contre des citoyens romains, notamment leur émasculation lors de la prise d’Amisos. Les raisons de cette intransigeance sont toutefois certainement plus liées à ce que le consul souhaite tout simplement remplacer Pharnace par Mithridate de Pergame, mais aussi de revenir à Rome couvert de la gloire d’avoir à son tour vaincu un ennemi qui a donné du fil à retordre à la République pendant des décennies avant de s’incliner. Il prend donc prétexte de ce que Pharnace continue la négociation plutôt que d’obtempérer pour passer à l’offensive.

Les deux armées se retrouvent aux environs de Zéla. Pharnace a installé son camp sur une haute colline tandis que César a établi le sien à quelques kilomètres de là, mais il se rapproche à la faveur de la nuit et prend position sur une colline situé juste en face. Au lever du jour, Pharnace s’en aperçoit et fait ranger ses hommes en ordre de bataille devant son camp. Puis, à la grande surprise du général romain qui pensait cette manœuvre uniquement destinée à l’obliger à mobiliser ses soldats pour ralentir les travaux de fortification, l’armée pontique descend dans l’étroit vallon et entreprend de gravir la colline occupée par l’ennemi malgré le gros désavantage que représente une attaque en montée. Cet assaut téméraire tourne vite au fiasco. Les chars à faux ne provoquent pas la panique escomptée, mais subissent durement le tir des archers, puis, une fois le combat des fantassins engagé, l’aile droite de Pharnace se fait repousser en premier avant que ce ne soit le tour du centre et de l’aile gauche. Les soldats du Pont se font mettre en pièce dans leur fuite tandis qu’ils sont poursuivis par les Romains jusque dans leur camp qui ne résiste pas à la vague ennemie. Après quelques heures de combat, la victoire de César est totale, bien que Pharnace soit parvenu à s’échapper. Le consul informe le Sénat de son fulgurant succès par la formule laconique devenue légendaire: « Veni, vidi, vici » (Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu). Par là, il souligne non seulement la brièveté de la campagne entre avril et juillet 47 av JC, mais aussi que son génie militaire est bien supérieur à celui de Lucullus, et surtout à celui de Pompée, qui ont tout deux mis plusieurs années pour s’imposer contre le père de Pharnace, Mithridate VI. Mithridate de Pergame obtient le titre de roi du Pont et du Bosphore, mais il sera tué deux ans plus tard par Asandros en tentant de faire valoir ses droits sur le Bosphore, ce dernier ayant tué Pharnace au retour après sa défaite.

César ne s’attarde pas plus longtemps dans le pays. Il part à cheval dès le lendemain, traverse la Gallo-Grèce, la Bithynie, puis la province romaine d’Asie sans oublier de mettre ses partisans au pouvoir. Aussitôt ces affaires réglées, il s’embarque pour l’Italie. Son retour est urgent car quatre légions de vétérans s’impatientent de percevoir la prime promise après la bataille de Pharsale, ainsi que d’être mises en congés et ont commencé à perpétrer des pillages en Campanie pour se dédommager. La révolte gronde depuis des mois sans qu’aucun émissaire ne soit parvenu à la calmer lorsque César arrive. Il demande à ces troupes quelles sont leurs revendications. Celles-ci, ne désirant pas se voir infliger l’humiliation de passer uniquement pour intéressés financièrement, ne lui parlent que d’obtenir leurs congés. Il s’adresse alors à elles comme à des civils déjà libérés de leurs obligations militaires, leur dit qu’il saura bien se passer d’elles pour la suite du conflit en Afrique en levant de nouvelles légions et qu’elles ne seront payées qu’une fois la guerre terminée, ce qui signifie qu’elles ne pourront prétendre à une retraite aussi élevée que s’ils avaient été vainqueurs. Ces soldats qui le suivent fidèlement depuis près de quinze ans en sont profondément blessés. Ils lui offrent de continuer à le servir jusqu’à la victoire finale. César leur fait la grâce d’accepter, sans laisser paraître qu’il est soulagé de pouvoir compter ces quatre légions expérimentées à ses côtés pour combattre les quatorze que lui opposent les partisans de Pompée, et ce sans avoir à débourser l’argent que lui aurait coûté l’engagement et la formation de nouvelles recrues. Il passe le reste de l’année à Rome où il s’occupe de la politique du pays, mais aussi et surtout de recevoir ses clients pour les amadouer comme il le faisait chaque année au temps de la guerre des Gaules. Il est reconduit à la dictature pour la troisième année consécutive et est parallèlement élu consul pour la troisième fois aux côtés de Lépide. En janvier 46 av JC, il part pour l’Afrique.

Il débarque à Hadrumète (l’actuelle Sousse, en Tunisie) avec une partie de ses troupes, mais la garnison, fidèle à Metellus Scipion, nouveau chef des optimates depuis la mort de Pompée, refuse de se rendre. Aussi décide t-il d’aller à Ruspina (Monastir) dès le lendemain pour ne pas être exposé aux attaques de la cavalerie maure de Juba Ier, roi de Numidie allié des optimates. Malgré le harcèlement de son arrière garde par ces mêmes cavaliers, il parvient à Ruspina sans encombres. Il y est accueilli à bras ouverts, la province d’Afrique croulant sous le poids des impôts levés par Metellus Scipion. Il reçoit encore la soumission de Leptis Minor (Lamta) où il se rend pour déposer une garnison avant de revenir. Il dispose ainsi de plusieurs ports pour assurer son ravitaillement et l’arrivée de ses troupes. Il part ensuite à la recherche du reste de sa flotte qui s’est égaré. Ces navires font leur apparition avant même qu’il ait appareillé. Il ramène les nouveaux arrivants à son camp de Ruspina, et repart aussitôt avec 30 cohortes, en quête de vivres pour nourrir tout ce petit monde. Sur le chemin du retour, on lui signale la présence de l’ennemi à proximité. Il aperçoit en effet bientôt la poussière soulevée par une nombreuse cavalerie. Elle est commandée par Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de César durant la guerre des Gaules, renommé pour son art consommé de l’utilisation de l’arme équestre, à présent du côté des optimates.

Labiénus utilise une tactique inhabituelle. Il forme une longue ligne ininterrompue de cavaliers auxquels se mêlent de l’infanterie légère et des archers; deux corps de cavalerie plus classiques protègent les ailes du dispositif. Ce sont eux qui lancent l’assaut en attaquant la cavalerie de César, très nettement moins nombreuse, qui se trouve rapidement en difficulté. La ligne principale entre en action lorsque les légions se mettent en mouvement pour venir au secours des hommes à cheval. Dans un premier temps, les cavaliers de Labiénus attaquent les rangs des populares pour qu’ils se désorganisent en se lançant à leur poursuite, puis ils reculent pour laisser place à l’infanterie légère et aux archers qui en profitent pour faire pleuvoir les projectiles sur l’ennemi qui s’est découvert. Quand les rangs se reforment, la cavalerie revient à la charge et ainsi de suite. Les soldats de César sont bientôt encerclés par cette masse mouvante et en sont réduits à combattre en rond. Le consul romain ordonne à ses cohortes de rester bien compactes pour ne pas s’exposer. La contre attaque lancée dans cette configuration permet de rompre la ligne ennemie pour créer une brèche par laquelle les légions parviennent à se sortir du guêpier. Les troupes de César rentrent alors à leur camp. Il prétend avoir ensuite poursuivi l’armée des optimates qui tentait d’attaquer son arrière-garde jusqu’à la chasser de la plaine, mais en fait, Labiénus lui a bel et bien infligé une défaite.

La présence des troupes ennemies empêche désormais les césariens de sortir librement de leur camp, d’autant plus que Metellus Scipion arrive avec des renforts quelques jours plus tard. Sans possibilité d’aller chercher du ravitaillement et en l’attente des légions qu’il a appelé à la rescousse, César fait tirer deux ligne de fortifications, l’une de la mer à Ruspina et l’autre du camp à la mer, afin d’assurer son approvisionnement. Il mobilise tous les hommes dont il dispose pour la défense des retranchements, jusqu’au rameurs de ses galères qu’il essaie de former au combat mêlé à la cavalerie, à l’instar de Labiénus. Des escarmouches avec la cavalerie ennemie ont quotidiennement lieu tandis que les vaisseaux de transports subissent en permanence des attaques menées par des chaloupes légères, sans compter les retards dûs aux aléas climatiques hivernaux peu favorables à la navigation. César se trouve une fois de plus dans une situation critique. Ses soldats doivent se contenter du peu de blé fourni par les cités alliées de la région et les chevaux en sont réduits à être nourris d’algues séchées. Fort de son avantage, Metellus Scipion provoque chaque jour les populares en rangeant son armée en ordre de bataille dans la plaine. César refuse obstinément le combat.

De son côté, Labiénus tente sans succès de s’emparer de Leptis Minor, cependant que de nouvelles cités telles qu’Acylla, Cercina ou Thysdra se rallient à César qui leur fournit une garnison par l’intermédiaire ses lieutenants. Début février, le consul voit enfin arriver le renfort de deux de ses légions de vétérans (il profite alors de ce qu’elles sont loin de chez elles pour punir les meneurs de le révolte de Campanie). Il envoie immédiatement les vaisseaux qui les ont amenées à Lilybée (Marsala, en Sicile) pour chercher le reste de ses troupes, puis il déplace son camp et entreprend bientôt une guerre de mouvement où se mêlent de part et d’autre tentatives d’intimidation de toute l’armée rangée en ordre de bataille et raids de cavalerie opportunistes dont l’auteur de « Guerre d’Afrique » se sert pour systématiquement dénigrer Labiénus et établir la supériorité tactique de César sur son ex-lieutenant. Les deux armées se retrouvent tout d’abord devant Uzitta que César ne parvient pas à prendre. Il est ensuite contraint de venir au secours de Leptis qui est attaqué par le mer, puis, les réserves de blé venant à manquer, de quitter Uzitta pour Aggar avant de s’emparer de Zeta où il pensait trouver Metellus Scipion. En avril, les provisions se faisant à nouveau rares, il prend Sarsura, puis revient à Aggar. La bataille décisive se produit finalement après qu’il ait reçu le renfort de nouvelles légions, lorsqu’il tente d’investir Thapsus.

Lorsque Metellus Scipion arrive, il constate que César lui barre le passage entre la mer et un étang qu’il voulait emprunter pour porter secours aux assiégés. Il commence donc par établir deux camps au-dessus de l’étang, mais, comme sa présence n’empêche en rien les césariens de continuer les travaux de siège, il vient camper dans la plaine le surlendemain, directement en face de retranchements qui l’empêchent de rejoindre la ville et range son armée en bataille, signe qu’il est bien décidé à forcer le passage. César fait aussitôt stopper les travaux pour regrouper ses soldats en formation de combat. Les deux armées se trouvent face à face pour la énième fois. Mais ce coup-ci, l’aile droite des césariens se lance à l’attaque, sans en avoir reçu l’ordre. Le reste des troupes leur emboîte le pas et César n’a plus d’autre choix que de se porter à leur tête. La charge se concentre en premier lieu sur les éléphants qui subissent un déluge de flèches et de balles en plomb tirées par les frondeurs. Les pachydermes pris de panique fuient alors en tous sens, provoquant la retraite des cavaliers et semant le chaos dans les rangs de l’infanterie qui ne tarde pas à se replier vers son camp dans le plus grand désordre. Les retranchements encore inachevés ne résistent pas longtemps à la vague des assaillants et la tentative de sortie de la garnison de Thapsus pour venir au secours de leurs camarades est vite repoussée. Les pompéiens tentent alors de se réfugier dans les camps qu’ils occupaient précédemment, mais ne trouvent personne pour les commander. Le gros de l’armée se regroupe en dernier ressort sur une colline où les soldats, cernés, déposent les armes. Malgré cet honorable aveu de défaite ed la part des optimates, ils sont impitoyablement massacrés; contre l’avis de César d’après l’auteur qui se soucie certainement plus de consolider la légendaire réputation de clémence du consul envers l’ennemi que de la réalité des faits, mais plus vraisemblablement pour éviter que les vaincus ne reforment une armée ailleurs, certains ayant déjà combattu en Espagne ou en Grèce.

Suite à cette victoire, les villes encore aux mains tombent les unes après les autres. Metellus Scipion trouve la mort alors qu’il essayait de s’enfuir du pays par la mer, Pétréius est tué par le roi Juba avant qu’il ne se donne lui-même la mort et Caton le jeune se suicide lui aussi à Utique. Seul Titus Labiénus parvient à s’échapper aux Baléares où il rejoint les deux fils de Pompée, Gnaeus et Sextus. César rentre quant à lui à Rome où il célèbre son quadruple triomphe en Gaule, en Grèce, en Egypte et en Afrique aux mois d’août et septembre 46 av JC et offre pour l’occasion des jeux d’une ampleur jamais vue à la population. Il donne aussi 100 sesterces à chaque citoyens, 24 000 à chaque vétéran ainsi que des terres, exonère de loyer ceux qui paient moins de 1000 sesterces par an à Rome et 500 ailleurs en Italie et, bien qu’il limite les distributions de blé gratuit, installe des milliers de citoyens pauvres dans de nouvelles colonies. Il jouit d’un pouvoir absolu dont il se sert pour se faire nommer seul consul pour l’année suivante. Tous les ingrédients pour que la République laisse place à l’Empire sont alors réunis.

Le retour du mégalo-romain

A la fin de la guerre des Gaules, Jules César n’a plus qu’une seule idée en tête: reconquérir le pouvoir à Rome. A cette époque, les institutions politiques de la République ont déjà beaucoup souffert des crises qui se succèdent depuis près d’un siècle.

La question agraire et les réformes des Gracques

Les troubles ont commencé en 133 av JC, lorsque Tibérius Sempronius Gracchus a fait voter des lois visant à répondre à la question agraire. Celle-ci se posait en raison des problèmes relatifs à la possession des terres. Ce sujet a toujours été délicat pour la République romaine, mais il a été très accentué par les nombreuses guerres qu’elle a dû mener, notamment par la seconde guerre punique qui a maintenu les petits propriétaires éloignés de leurs exploitations pendant de longues années. A leur retour, certains de ces paysans-soldats, qui s’étaient enrichis rapidement grâce au butin pris à l’ennemi, avaient tout simplement perdu le goût de l’effort qu’il faut faire pour cultiver ses terres, tandis que d’autres ont retrouvé leurs fermes en piteux état, suite au manque de main d’œuvre pour les entretenir qui a entraîné de mauvaises récoltes, sans compter les intempéries, ce qui les a plongés dans l’impossibilité de rembourser leurs dettes. Les grands propriétaires, essentiellement des nobles, souvent sénateurs, ont alors pu racheter leurs terres à vil prix et les ont fait exploiter par des esclaves qu’ils n’avaient pas à rémunérer. Face à cette concurrence déloyale qui tirait les prix vers le bas, encore plus de petits agriculteurs acculés à la faillite se sont retrouvés dans l’obligation de vendre leurs biens aux plus riches. Tout ce petit monde vient grossir la foule des prolétaires (étymologiquement, dont les enfants sont l’unique richesse) des villes qui n’avaient que leurs bras à offrir aux manufactures, qui appartenaient aux mêmes auxquels ils avaient vendu leurs fermes, en échange d’un salaire de misère étant donné le nombre élevé de demandeurs d’emploi. Comme si cela ne suffisait pas, les riches, toujours soucieux d’en avoir une plus grosse que celle de leur voisin, se permettent de plus en plus de faire déborder leurs exploitations sur l’ager publicus (terres à usage collectif, destinées au pâturage du bétail) sans toutefois s’acquitter de la redevance qu’il fallait payer en ce cas (vectigale si elle était payée en nature, stipendium ou tributum lorsqu’elle était versée en espèces), comme s’ils en étaient propriétaires de plein droit.

Les lois que propose Tibérius Gracchus ont pour objectif de rétablir l’équilibre économique entre les aristocrates et la plèbe. Elles limitent la surface d’ager publicus accessible à la possessio à 1 000 jugères (≈ 250 ha) par famille pour les grands propriétaires et se proposent de redistribuer les terres récupérées aux citoyens pauvres à raison de 30 jugères par personne. Son argument s’appuie sur le fait qu’un citoyen fera tout pour défendre sa terre, tandis que des esclaves n’ont aucune raison de se battre pour leurs maîtres, au contraire, comme en témoigne la révolte, la première guerre servile, qui dure depuis plusieurs années en Sicile au moment de la proposition. Pour justes qu’elles soient, ces lois induisent pourtant un nouveau déséquilibre car elles sont entachées d’illégalité. Tout d’abord, l’autre tribun de la plèbe, Octavius, qui, télécommandé par les sénateurs, souhaitait y mettre son véto, est démis de ses fonctions par les comices convoquées par Tibérius alors que seul le Sénat détient cette prérogative (en représailles de cette tentative sénatoriale de lui mettre des bâtons dans les roues, Tibérius supprime l’article qui prévoyait d’indemniser les propriétaires expulsés), puis, une fois votées, un triumvirat est chargé de leur application, mais au lieu d’inclure plusieurs branches de la société parmi ses membres, Tibérius s’y fait élire en compagnie de son frère Caïus et de son beau-père, Appius Claudius Pulcher. Les clients des Gracques en sont par conséquent les seuls bénéficiaires. Tibérius perd le soutien de ses amis libéraux du Sénat dans l’opération, il finit assassiné alors qu’il tentait de faire voter une loi l’autorisant à exercer un second tribunat successif qui aurait initié une dérive vers une conception personnelle du pouvoir contraire à l’esprit de la République. Sa loi agraire n’est plus que mollement appliquée, même si elle n’est pas abrogée (Scipion Emilien mourra mystérieusement le jour avant qu’il n’en fasse la proposition en 129 av JC.).

D’un excès à l’autre, le mouvement de balancier ne va que s’amplifier au fil du temps, comme dans le cas du pont de Tacoma, jusqu’à l’inéluctable éclatement du système politique de la République. Dès lors, la société romaine se divise en deux factions fortement antagonistes: les populares qui cherchent le soutien de la plèbe et les optimates qui s’appuient sur l’aristocratie conservatrice.

La question agraire revient au centre des débats en 124 av JC, avec l’élection au tribunat de la plèbe de Caïus Sempronius Gracchus. Il pousse encore plus loin les mesures prises par son frère Tibérius en portant la surface attribuée aux citoyens pauvres à 200 jugères, il compte les trouver en créant deux nouvelles colonies en Italie, ainsi qu’en leur octroyant un boisseau de blé à prix réduit par mois (les débats sur l’affaiblissement de la « valeur travail » et l’assistanat que provoquent cette proposition ressemblent trait pour trait à ceux qu’on nous sert encore aujourd’hui, plus de 21 siècles plus tard. Nous sommes décidément mal barrés avec des responsables politiques doués d’aussi peu d’imagination.). Mais il tire aussi profit des leçons de l’échec de son aîné et ne compte pas sur le seul soutien de la plèbe, il cherche parallèlement à s’attirer les faveurs d’une autre catégorie de la population qui a des griefs contre le Sénat: l’ordre équestre. Pour cela, il fait voter toute une série de lois qui renforcent le pouvoir des chevaliers. Il n’oublie cependant pas totalement les patriciens qui doivent approuver ses propositions au Sénat; il leur permet d’acquérir les terres qu’ils convoitent autour de Capoue et de Tarente. Cela ne suffit pas. Bien qu’il jouisse d’une grande popularité et qu’il soit réélu tribun de la plèbe en 123 av JC, comme la loi le lui permet depuis 125 av JC, les sénateurs s’emploient à lui couper l’herbe sous le pied en instrumentalisant une nouvelle fois le second tribun, Marcus Livius Drusus, qui propose alors la création de non pas deux, mais douze colonies en Italie, ce qui occulte qu’il propose également de supprimer purement et simplement les vectigales, à la grande satisfaction des grands propriétaires. Caïus est contraint à la surenchère pour reprendre le devant de la scène; il désire maintenant créer une colonie supplémentaire à Carthage dont la terre à pourtant été maudite, mais encore d’attribuer la citoyenneté complète aux habitants du Latium et partielle, sine suffragio, aux autres peuples alliés d’Italie. Là, il va trop loin. Une partie du peuple romain jaloux d’avoir à partager ce privilège ne le suit plus, tout comme il est lâché par le consul Gaius Sextius Calvinius. (Il faudra une guerre, la guerre sociale de 90-88 av JC, pour enfin convaincre le Sénat d’accorder la citoyenneté à tous les Italiens) Ses opposants profitent de ce qu’il est parti superviser l’installation de la colonie de Carthage pour le discréditer auprès du reste de la population et empêcher son élection à un troisième mandat successif. Sitôt sa défaite annoncée, sitôt le démantèlement de la colonie de Carthage est annoncé. Caïus tente de s’y opposer, mais il est débouté. Aussi entreprend-il de faire sécession avec ses partisans, ce qui lui vaut un senatus consultum ultimum qui le déclare ennemi de Rome et lui coûtera la vie, ainsi que celle de nombre de ses amis. La spirale de la violence entre populares et optimates est enclenchée. Elle gagne encore en puissance avec l’affrontement entre Caïus Marius et Sylla.

Les guerres de Marius

Bien qu’il soit un homo novus, c’est à dire issu d’une famille de l’ordre équestre qui n’a jamais compté de magistrat dans ses rangs et non d’une ancienne famille de la nobilitas, ce qui le fait naturellement pencher du côté des populares, les réformes que Caïus Marius entreprend ne sont pas tant guidées par l’idéologie que par un souci pragmatique. Il se fait connaître par ses talents militaires lors de la guerre de Numance en 134-133 av JC, puis il entame son cursus honorum en 121 av JC avec son élection au poste de questeur en Gaule transalpine grâce à la protection de la puissante gens Caecilii Metelli dont sa famille est cliente. Il devient ensuite tribun de la plèbe en 119 av JC et se rapproche des populares, pourtant moribonds, en faisant voter une loi en faveur des pauvres (sur les procédures de vote ou la distribution de blé), ce qui le rend populaire auprès d’eux, mais lui attire parallèlement les foudres des optimates qui empêchent son élection à l’édilité l’année suivante. Il parvient toutefois à se faire élire préteur en 115 av JC malgré le procès pour corruption électorale que lui intentent les optimates; il est innocenté grâce aux chevaliers qui ont obtenu la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. Il est ensuite propréteur en Hispanie avant de revenir à Rome où il épouse Julia Caesaris, future tante de Jules César, de la prestigieuse, mais peu influente à l’époque, gens patricienne des Iulii. En 109 av JC, il retourne sur les champs de bataille de la guerre de Jugurtha où il accompagne son patron, Quintus Caecilius Metellus, alors consul. Il s’illustre encore une fois par son habileté au combat, mais il cultive surtout sa proximité avec ses hommes avec qui il partage les conditions de vie spartiates d’une armée en campagne, n’hésitant pas à accomplir lui-même les corvées les plus ingrates. Il devient dès lors très populaire parmi la troupe qui se charge ses lettres de porter sa renommée jusqu’à Rome où les populares l’exploitent pour ternir l’image de Métellus. Aussi le congé qu’il demande à son patron pour se présenter aux élections consulaires ne lui est accordé que 12 jours avant l’échéance. Il devient néanmoins consul pour l’année 107 av JC et se venge en obtenant le commandement de l’armée qu’il vient de quitter; contre l’avis du Sénat. Les hostilités entre les deux factions rivales sont déclarées.

Cette victoire politique pose malgré tout un problème à Marius: il doit recruter des renforts. Et bien que le nombre de citoyens ait considérablement augmenté depuis la réforme des Gracques, ceux-ci sont réticents à s’engager dans cette guerre africaine. Tout d’abord ils ne souhaitent pas être maintenus éloignés de leurs exploitations pendant de longues années au risque de les voir péricliter, surtout qu’une victoire ne ferait qu’amener encore plus d’esclaves dont ils auraient à subir la concurrence, mais ils sont avant tout beaucoup plus inquiets de voir les Cimbres et les Teutons tenter de les envahir et ravager leurs pays comme ils le font à cette heure dans la province voisine de Gaule Transalpine. Cela fait alors près de sept ans que Rome essaye de mettre fin au périple guerrier de ces tribus venues du nord au prix de plusieurs défaites coûteuses en hommes, sans y parvenir. Ces deux conflits font que le nombre de légions mobilisées n’a plus été aussi élevé depuis 80 ans. Pour faire face au manque de volontaires, Marius entreprend la réforme du mode de conscription des légionnaires. Il modifie la loi en supprimant les conditions de ressource, le cens, qui ne permettaient qu’aux citoyens en mesure de se payer l’équipement militaire de devenir soldat, ce qui donne aux prolétaires la possibilité de s’engager. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, Scipion l’Africain l’avait déjà permis à titre exceptionnel pendant la deuxième guerre punique; il était même allé jusqu’à recruter des esclaves. Le vainqueur d’Hannibal avait alors distribué des terres à ses soldats pour les récompenser de leurs bons et loyaux services, et concentré tous les pouvoirs entre ses mains. A terme, la réforme de Marius aura les mêmes conséquences. Les citoyens-soldats qui avaient pour vocation de défendre leurs terres vont peu à peu laisser place à des militaires de carrière, engagés pour de longues périodes, dont la fortune sera subordonnée aux succès des généraux qu’ils n’hésiteront plus à suivre jusque dans l’illégalité pour réclamer leur dû. D’une part cela va favoriser l’extension du territoire par des expéditions lointaines et permettre la romanisation des provinces conquises grâce à l’installation de colons vétérans, mais d’autre part, le poids considérable de l’armée va perturber le jeu politique et entraîner des guerres civiles à répétition.

Une fois ces dispositions prises, Marius revient donc en Afrique. Il n’obtient cependant pas la victoire aussi vite qu’il l’espère, son mandat doit être prolongé par un proconsulat de deux années supplémentaires, et encore n’est-ce pas lui qui finit par capturer Jugurtha, mais un de ses légats, Lucius Cornelius Sulla ou Sylla, qui se le fait livrer par le roi Bocchus de Maurétanie. Ce dernier deviendra bientôt le principal opposant de Marius. Cela n’empêche toutefois pas Marius d’être auréolé de la gloire du vainqueur, ce qui lui permet d’être élu une seconde fois consul en 104 av JC, au mépris de la loi qui impose un délai de dix ans entre deux mandats. Cette entorse à la règle ne signifie pourtant pas qu’il opère un coup de force. Il apparaît en effet comme l’homme providentiel qui seul est capable de sauver Rome du pillage par les Cimbres et les Teutons après la terrible défaite des légions à la bataille d’Arausio (Orange) en 105 av JC. Elle a coûté la vie à 84 000 soldats, soit près du double des pertes infligées par Hannibal lors de la bataille de Cannes un siècle auparavant. Le désastre est imputable à la querelle entre le proconsul Servilius Caepio, d’une vieille famille patricienne, qui a refusé de coopérer avec le consul Mallius Maximus, un homo novus. Caepio est par conséquent démis de ses fonctions et condamné à l’exil. Dans ces circonstances, le Sénat a jugé préférable de laisser le commandement à Marius plutôt que d’envenimer encore la situation. Il doit alors attendre deux ans avant de rencontrer l’ennemi parti ravager l’Ibérie pendant ce temps. En 102 av JC, il remporte sa première victoire contre les Teutons à la bataille d’Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) avant de mettre un terme définitif à la menace en 101 av JC, à la bataille de Vercellae (Verceil) où il défait les Cimbres qui s’apprêtaient à envahir l’Italie. La gravité de la crise justifie que Marius ait été élu pendant 4 années consécutives au poste de consul sans être pour autant accusé d’exercer un pouvoir dictatorial.

A cette même période, un autre événement vient encore amplifier l’inquiétude des Romains quant à leur survie: la deuxième guerre servile. Elle commence en Campanie en 104 av JC, lorsqu’un chevalier criblé de dettes arme ses esclaves car il refuse d’appliquer une loi qui l’oblige à affranchir les hommes libres capturés par les pirates dans les pays alliés d’Asie pour s’assurer qu’ils ne saisiront pas de ce prétexte pour s’en prendre aux provinces romaines alors que la République ne dispose pas des moyens d’y envoyer un corps expéditionnaire. Ce premier foyer est aussitôt étouffé. C’est en Sicile que la situation devient rapidement incontrôlable. Là aussi, les grands propriétaires de latifundia rechignent à se plier à la loi, de plus les autorités locales ne font rien pour les y obliger. Aussi les esclaves prennent-ils eux-mêmes les choses en main. Ce sont tout d’abord deux cents d’entre eux qui se révoltent contre l’oppression de leurs maîtres avant d’être matés, mais deux mille autres prennent le relais dans la région de Morgantia sans qu’ils puissent être arrêtés. Le mouvement prend alors rapidement de l’ampleur sous l’impulsion de Salvius qui, proclamé roi, entreprend le siège de la ville et s’en empare. Cet exemple est bientôt suivi par Athénion dans la région de Marsala. Les deux groupes s’unissent et sont même rejoints par des paysans pauvres qui souffrent de la concurrence des latifundia. Cette troupe maintenant nombreuse conquiert une grande partie de l’île et fait de Triocala sa capitale alors que Salvius prend le nom de Tryphon avec l’intention d’instaurer un royaume hellénistique sur le territoire qu’il contrôle. Rome, pour qui le blé sicilien est vital, ne peut plus tolérer la situation plus longtemps, aussi le Sénat envoie t-il Lucullus dans l’île à la tête de 17 000 hommes, malgré l’importante mobilisation contre les Cimbres. Ce dernier remporte de justesse une victoire contre les 40 000 esclaves révoltés, sans toutefois parvenir à reprendre Triocala. Son successeur, Caïus Servilius, ne fait pas mieux. Il faut attendre 101 av JC et la victoire contre les Cimbres pour que le consul Manius Aquilius Nepos puisse intervenir avec des troupes aguerries. Il écrase alors la révolte dans le sang tandis que les survivants préfèrent se suicider plutôt que d’offrir aux Romains le spectacle d’être dévorés par les bêtes féroces dans l’arène. Après cela, il n’y aura plus de révolte d’esclaves en Sicile.

A la suite de sa victoire contre les Cimbres, Marius jouit d’un immense prestige; il est mis sur le même plan que Romulus, le fondateur légendaire de Rome. Cela lui permet d’être élu haut la main consul pour une cinquième année d’affilée. Pour la première fois, il n’est plus uniquement un chef de guerre aux compétences incontestables, ses élections précédentes ont toujours eu lieu in abstentia, mais il se retrouve directement confronté aux vicissitudes de la vie politique romaine de l’époque avec lesquelles il n’est pas du tout à l’aise. Paradoxalement, ses plus gros ennuis lui sont causés par ses amis populares, en particulier le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le préteur Caius Servilius Glaucia. L’hégémonie de leur parti les pousse à commettre tous les excès. Le premier vise à être reconduit une fois de plus dans ses fonctions, tandis que le second se présente au consulat, aussi entreprennent-ils tout d’abord de faire voter des lois démagogiques destinées à imposer une baisse des prix du blé et à permettre aux chevaliers de siéger dans de nouveaux jurys pour affaiblir un peu plus le Sénat, mais pour plus de sûreté, ils vont jusqu’à dissuader les électeurs récalcitrants en faisant régner la terreur et à éliminer physiquement leurs concurrents. Ces troubles font craindre au Sénat que la ville ne sombre dans le chaos. Il ordonne par conséquent à Marius de les faire cesses par tous les moyens par l’intermédiaire d’un senatus consultum ultimum. Celui-ci n’ alors plus d’autre alternative que de les éliminer ou d’opérer un coup d’état qui plongerait inéluctablement le pays dans la guerre civile. Coincé, il choisit de rester dans la voie de la légalité et de se ranger aux côtés du Sénat. Saturnius et Glaucia sont tués sans autre forme de procès. Marius y perd une grande partie de ses soutiens parmi les populares et décide de se faire oublier en acceptant une ambassade en Asie, puis en se retirant à Misène.

Guerre sociale et première guerre civile

Il ne voit l’occasion de faire son retour qu’en 91 av JC, lors du déclenchement de la guerre sociale (socius signifie allié en latin). Elle éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Livius Drusus qui proposait que les peuples italiens alliés deviennent citoyens romains de plein droit. Suite à ce meurtre, la plupart des cités du centre et du sud de la péninsule font sécession avec Rome pour s’unir au sein d’une confédération italique dotée d’un Sénat et de sa propre monnaie. Elles s’échangent mutuellement des otages et lèvent une armée forte de 100 000 soldats. L’existence même de la République est à nouveau menacée. Marius s’imagine alors qu’il peut encore une fois en être la sauveur. Rome parvient à mobiliser à son tour une armée équivalente grâce à l’aide de ses provinces et de ses alliés. Marius devient l’un de dix légats chargés de la conduire, ainsi que Sylla. La première année de combat est pourtant difficile, si les confédérés venant du nord de la capitale ont pu être bloqués, ceux du sud ont quant à eux réussi à s’emparer de la Campanie méridionale où ils n’ont dans certains cas pas hésité à massacrer tous les Romains. Ce succès militaire incite les Etrusques et les Ombriens à s’agiter alors qu’ils étaient jusque là restés fidèles à Rome. Pour les dissuader de rejoindre la confédération, le Sénat décide de leur accorder la citoyenneté; ains qu’à tous les peuples restés fidèles, grâce au vote de la lex Julia. La rébellion cesse aussitôt de s’étendre. L’année suivante, 89 av JC, les Romains reprennent l’avantage, ils s’imposent tout d’abord au nord où les Marses, les Péliginiens et les Vestins finissent par capituler, puis au sud où ile reconquièrent la Campanie et remontent la vallée du Vulturne. Le Sénat vote alors la lex Papria qui offre la citoyenneté à tous les peuples italiques, mais à condition qu’ils se présentent à Rome sous 60 jours pour être enregistrés. Seuls une poignée de Samnites continue le combat; la guerre sociale est terminée. Marius n’y a pas particulièrement brillé. Bien qu’il ait remporté quelques victoires contre les Marses, il est soupçonné d’avoir trop cherché le compromis avec les insurgés pour les ramener dans le giron de Rome en préférant mener de longs sièges plutôt que de réprimer férocement l’insurrection. Il doit cela à ses origines provinciales, mais aussi à ses opinions politiques qui l’avaient amené à défendre le droit des italiens d’accéder à la citoyenneté lors de ses mandats. C’est Sylla qui a reconquis la Campanie et mis au pas les Samnites qui apparaît à présent comme l’homme fort de Rome. Il est élu consul pour l’année 88 av JC.

A ce titre, le commandement de l’armée qui doit partir combattre Mithridate VI en Orient devrait lui échoir avec la bénédiction du Sénat. Mais Marius, qui a toujours a cœur de redorer son blason, le revendique aussi et fait organiser un plébiscite de dernière minute pour qu’il lui soit accordé. Aucun des deux partis n’est prêt à laisser l’autre mener cette guerre car la gloire dont son chef serait couvert en cas de victoire n’est pas le seul enjeu, bien que le massacre des citoyens romains lors de la perte des provinces d’Asie ait provoqué l’indignation de la population et que Mithridate représente une menace d’invasion après sa conquête de la Grèce, mais elle promet aussi d’être fort lucrative, contrairement à celle contre les Cimbres ou la guerre sociale. Marius remporte le scrutin qui se déroule dans un climat de terreur entretenu par les sbires des populares. Sylla fait tout d’abord mine de se plier au verdict des urnes, mais ce n’est que pour mieux se rendre en Campanie, auprès de l’armée qu’il avait déjà rassemblée en prévision de son départ pour la Grèce. Sylla commet alors un acte sans précédent, sacrilège par excellence, car sensé avoir coûté la vie à Rémus: il marche sur Rome avec ses troupes. Marius n’a plus d’autre solution que de prendre la fuite. Une fois revenu, Sylla déclare Marius et ses amis ennemis publics; beaucoup sont tués sans toutefois que cela ne sorte du cadre légal. Il entreprend aussi de rétablir l’autorité du Sénat: il fait passer leur nombre de 300 à 600, supprime le droit des chevaliers à siéger dans les jurys, ôte la possibilité de proposer des lois aux tribuns de la plèbe ainsi que celle de se présenter à un second mandat, fait cesser les distributions gratuites de blé et attribue des terres aux 100 000 vétérans de la guerre sociale. Il rencontre pourtant une forme de résistance lorsqu’il tente de démettre de ses fonctions le proconsul Gnaeus Pompéius Strabo, père de Pompée, en attribuant son commandement à l’autre consul, Quintus Pompeius Rufus, un vague cousin du premier, mais les hommes de Strabo refusent de se plier et le tuent. Une fois ces dispositions prises et son mandat achevé, Sylla part pour la guerre contre Mithridate au début de 87 av JC, mais, devenu fort impopulaire, il a dû accepter que Lucius Cornelius Cinna, un de ses opposants, lui succède au poste de consul.

Seconde guerre civile

Cinna est le père de Cornélia Cinna, future épouse de Jules César qui lui donnera son seul enfant légitime, sa fille bien aimée, Julia. Bien qu’il ait juré fidélité à Sylla, Cinna propose de rappeler Marius qui a trouvé refuge en Afrique. Son homologue Gnaeus Octavius et le Sénat s’y opposent catégoriquement, aussi Cinna est-il destitué. Il fuit en Campanie où il n’a pas trop de mal à lever une armée parmi les vétérans italiens, assoiffés de vengeance après les atrocités de la guerre sociale, auxquels il va jusqu’à adjoindre des esclaves. Il reçoit en plus le renfort de Gnaeus Papirius Carbo, fervent marianiste, et de Quintus Sertorius, beaucoup plus réservé quant aux qualités humaines de Marius, mais frustré d’avoir été empêché d’accéder au poste de tribun de la plèbe par les optimates. Marius les rejoint bientôt avec un détachement de cavalerie maure. Ils marchent à leur tour sur Rome. La prise de la ville tourne au carnage, non seulement un grand nombre de sénateurs optimates sont-ils tués et leurs biens confisqués suite à des proscriptions édictées par Marius et Cinna, mais les troupes échappent au contrôle des nouveaux maîtres de Rome et se livrent au pillage et au meurtre de simples citoyens. Il faut alors faire appel à des mercenaires gaulois pour les maîtriser. Seul Sertorius semble avoir fait tout son possible pour éviter que la situation ne dégénère en attaquant un camp de soldats qui participaient aux exactions contre la population.

Cinna et Marius ne s’embarrassent plus du fonctionnement démocratique de la cité. Ils s’autoproclament consuls pour l’année 86 av JC, mais Marius n’exerce son septième mandat que 17 jours car il meurt à la mi-janvier à l’âge de 71 ans. Cinna reste 2 années supplémentaires à ce poste. Il s’attache principalement à préparer le retour de Sylla, mais le recrutement de troupes s’avère difficile car les violences commises à Rome dissuadent les volontaires potentiels de s’engager dans un conflit dont l’extermination de l’adversaire semble devoir être la seule issue. De son côté, Sylla fait tout ce qu’il peut pour mettre le plus rapidement un terme à la guerre contre le royaume du Pont. Il commence par reprendre Athènes, suite à un long siège, puis remporte deux brillantes victoires à Chéronée, en Macédoine, puis à Orchomène, en Béotie, alors que ses troupes sont en très nette infériorité numérique. Cela lui permet d’imposer la paix à Mithridate en 85 av JC, sans que ce dernier ne soit toutefois mis à genoux. Même s’il doit restituer la province d’Asie, se retirer de tous les royaumes qu’il occupe, livrer sa flotte et, ce qui est essentiel pour que Sylla puisse mener une guerre en Italie, s’acquitter de 2 000 talents d’argent (soit une cinquantaine de tonnes, 1 talent = 25,86 kg) pour le préjudice subit, le traité de Dardanos n’est cependant pas si défavorable au roi du Pont qui conserve son territoire intact ainsi que son trône, mais aussi une armée encore très puissante. Deux autres guerres seront nécessaires pour le vaincre définitivement, la seconde permettra à Lucullus d’amasser une immense fortune.

Sylla débarque donc à Brindisium au printemps de 83 av JC avec une troupe de 40 000 hommes. Il trouve sur place le renfort de ceux de Pompée qui s’autoproclame général à seulement 23 ans et lève à ses frais trois légions parmi les vétérans qui ont combattu sous les ordres de son défunt père lors de la guerre sociale et voit Quintus Caecilius Metellus Pius et Marcus Licinius Crassus revenir d’Afrique où il s’étaient réfugiés, victimes des proscriptions de Marius et Cinna. Face à ces hommes, Sertorius préfère partir pour l’Espagne car il ne croit pas que les populares soient en mesure de remporter la victoire avec les piètres généraux qui sont à leur tête; l’incompétence de Carbo, Scipion l’Asiatique et de Norbanus leur a d’entrée de jeu valu une défaite et Cinna finit même par se faire tuer par ses propres soldats qui ne supportent plus la brutalité avec laquelle ils sont traités. Dans ces conditions, les combats, très sanglants, durent moins de deux ans. La reconquête de l’Italie s’achève le 2 novembre 82 av JC, avec la chute de Rome suite à la bataille de la Porte Colline. Caïus Marius le jeune, fils adoptif de Caïus Marius et consul de l’année, fuit à Préneste où il ne tarde pas à être acculé au suicide. Sylla est nommé dictateur en décembre et ouvre la voie qui mènera inéluctablement à l’Empire en prenant le cognomen de Felix, le bienheureux, chéri des dieux, comme il prétend être protégé de Vénus. Il rétablit la toute puissance du Sénat et prononce à son tour de nombreuses proscriptions, dont Jules César est entre autres victime, car il refuse de répudier la femme qu’il a épousé en 84 av JC, Cornélia Cinna, comme Sylla le lui a ordonné. La spoliation des biens des populares permet à Crassus de devenir l’homme le plus riche de Rome. Conformément à la loi, Sylla abdique sa dictature en juin 81 av JC et se présente au consulat pour l’année suivante. Il est élu haut la main. Il mourra en 78 av JC alors qu’il s’est retiré à Cumes.

Il reste malgré tout quelques partisans de Marius en Sicile et en Afrique. Le jeune Pompée est chargé de les éliminer. Il s’acquitte si bien de la tâche qu’il est tout d’abord acclamé imperator par ses hommes, puis qu’à son retour, Sylla alors consul, lui donne le cognomen de Magnus, le Grand, en plus de lui accorder le triomphe. Cela lui attire cependant une forte inimitié de la part de Crassus, qui n’a quant à lui obtenu qu’une ovation alors qu’il estime que son action décisive à la bataille de la Porte Colline aurait dû lui valoir autant d’honneurs qu’à celui qu’il verra désormais comme un rival.

Sertorius et Spartacus

Des forces populares, seul Sertorius installé en Hispanie résiste encore. Le commandement de l’armée envoyée pour l’en déloger échoit une nouvelle fois à Pompée. En 77 av JC, il y rejoint Métellus Pius. Dans un premier temps, les légats de Sylla ont réussi à chasser Sertorius jusqu’en Afrique, plus précisément en Maurétanie. Il y trouve le roi chassé de son trône par Pompée pour l’aide qu’il a fourni à Marius auquel il s’associe. Il défait et tue alors Paccianus qui a été spécialement dépêché contre lui, puis il incorpore les légionnaires vaincus à ses troupes, ce qui lui permet de prendre Tanger. Il remet son hôte au pouvoir sans pour autant exiger des sommes exorbitantes pour son aide; il se contente de la rétribution qui lui est offerte. Cette attitude encourage les Lusitaniens (Portugais) qui souffrent beaucoup de l’occupation romaine à faire appel à ses services. Métellus Pius est chargé de l’empêcher de faire son retour sur le continent européen. Sertorius parvient néanmoins à effectuer la traversée grâce aux pirates ciliciens, puis à débarquer. Il adopte dans un premier temps une tactique de guérilla qui le rend insaisissable, gagne la confiance des tribus locales, qu’il n’hésite pas à secourir lorsqu’elles sont menacées, avant de remporter la victoire sur Métellus à la bataille de Lacobriga. Il bénéficie lui aussi d’une aura divine, car il prétend recevoir les conseils de Diane par l’intermédiaire d’une biche blanche apprivoisée qui le suit partout qu’il a reçu en cadeau.

Après cela, plus rien ne l’arrête. Il repousse les légions de Rome jusqu’à l’Ebre, au nord de la péninsule. Il se distingue alors par la manière qu’il a d’administrer les territoires qu’il contrôle. Il ne s’approprie pas toute la nourriture et préfère loger ses hommes dans l’inconfort des tentes plutôt que d’imposer leur présence dans les maisons des habitants, ne rend donc pas la présence de son armée insupportable pour la population, il ne l’écrase pas plus sous le poids des impôts qu’il réclame, il met au contraire en place un Sénat de 300 membres où siègent essentiellement des Romains, mais aussi les membres les plus influents des tribus ibères; et pour leurs enfants, il crée une école à Osca où les élèves reçoivent une éducation à la romaine plutôt que de les prendre en otage. En résumé, il fait exactement l’inverse de ce qui poussera les Gaulois à se révolter contre Jules César lors de la guerre des Gaules. Il réussit ainsi à fédérer les peuples de la péninsule, ce qui fait qu’il est aujourd’hui reconnu comme l’un des pères fondateurs de la nation portugaise.

Pompée a été nommé pour que cet exemple d’administration des territoires ne risque pas de faire tache d’huile. Mais avant de se rendre en Hispanie, il est chargé de mettre fin à la rébellion qui a éclaté en Etrurie après que Marcus Aemilius Lepidus ait été déclaré ennemi public à cause de l’opposition du Sénat à sa loi qui proposait de restituer à leurs propriétaires les terres données aux vétérans de Sylla. Pompée s’impose sans grandes difficultés, mais il pousse par la même occasion 20 000 des vaincus à rejoindre Sertorius. Et ce ne sont pas les seuls, Marcus Perperna Veiento qui a quant à lui été chassé de Sicile unit aussi ses forces avec celles du général des populares. Dans ces conditions, aucun des deux partis ne progresse pendant deux ans malgré quelques victoires de part et d’autre. Devant ce blocage, Pompée menace de rentrer en Italie si des moyens supplémentaires ne lui sont pas accordés dans les plus brefs délais. Lucius Licinius Lucullus ne se fait pas longtemps prier pour les lui donner car dans le cas contraire, il craint devoir lui céder la fortune qui promise avec le commandement de l’armée qui se prépare une nouvelle fois à affronter Mithridate VI; ce dernier ayant profité de ce que les légions soient occupées ailleurs pour reprendre l’offensive en Asie. Sertorius et le roi du Pont ne tardent d’ailleurs pas à signer un traité d’alliance qui stipule qu’en échange d’une partie des troupes combattant en Espagne, Mithridate s’engageait à fournir 40 navires ainsi que 3 000 talents d’argent et pourrait revendiquer la souveraineté sur la Cappadoce et la Bithynie, mais en aucun cas sur la province romaine d’Asie.

Si l’argent que Métellus et Pompée reçoivent ne leur donne pas la victoire militaire, il leur permet cependant de semer la discorde entre les généraux ennemis. Pour ce faire, Métellus met à prix la tête de Sertorius. Il promet 100 talents d’argent et deux mille plèthres de terre au Romain qui le tuera. Cela éveille particulièrement la convoitise de Perperna dont le principal souci devient alors de s’enrichir, mais la crainte d’être tué par la garde espagnole de son chef le dissuade de passer à l’acte. Il se met à écraser les populations dont il a la charge sous les impôts et à les maltraiter quand elle rechignent à s’en acquitter. Plusieurs cités se soulèvent alors contre lui, ce qui permet à Métellus et Pompée de regagner du terrain. Sertorius ne comprend pas vraiment les raisons de ces soulèvement. Il s’estime trahi par les Ibères et prend une décision irréparable: il fait exécuter une partie des enfants de l’école d’Osca et vend les autres comme esclaves. Dès lors, son sort est scellé. Affaibli par la perte du soutien des locaux, il recule de plus en plus, jusqu’à ce qu’en 72 av JC, Perperna finisse par le tuer dans l’espoir que ce service lui vaudra la reconnaissance de ses ennemis. Il leur livre pourtant une dernière bataille. Il la perd, mais il espère toujours encore entrer dans les bonnes grâces de Pompée lorsqu’il lui donne la correspondance de Sertorius qui contient tous les noms de ses alliés à Rome. Mais Pompée n’est pas encore prêt à déclencher une nouvelle guerre civile, il brûle les lettres sans les lire et fait périr Perperna pour qu’il emporte dans la tombe ses embarrassants secrets.

Cela n’empêche pas le peuple romain de craindre que le général qui a définitivement mis un terme à la menace populares ne soit tenté de s’imposer au pouvoir par la force à son retour. Le Sénat compte l’en empêcher grâce à une habile manœuvre politique. L’Italie est en effet en proie aux troubles provoqués par la révolte des esclaves qui dure à ce moment depuis deux ans. Elle a commencé avec l’évasion de 70 gladiateurs seulement, mais s’est ensuite développée jusqu’à regrouper plus de cent mille personnes. Spartacus n’imaginait certainement pas qu’il se retrouverait à la tête d’une armée capable de faire trembler la République lorsqu’il s’est enfui de Capoue avec ses quelques compagnons d’infortune, les autorités romaines non plus. La troisième guerre servile qui débute à l’été de 73 av JC n’a tout d’abord qu’une dimension locale qui ne concerne que la milice de Capoue, mais, contrairement à l’habitude, la petite troupe de fugitifs ne s’est pas dispersée pour que chacun tente sa chance de son côté et elle est de plus tombée sur une cargaison d’armes destinées à une école de gladiateurs concurrente. Les miliciens sont par conséquent balayés par ces hommes habitués au combat. Ils traversent alors la Campanie où ils sont rejoints par d’autres esclaves fugitifs, mais aussi par quelques hommes libres, employés dans les latifundia. Ce groupe trouve refuge sur les pentes du Vésuve. A présent trop nombreux pour se contenter de voler un peu de nourriture, ils se mettent à attaquer de riches exploitations où ils trouvent de grandes quantités de blé ou de bétail, ainsi que de nouveaux compagnons qu’ils ne manquent pas de libérer au passage. Spartacus veille scrupuleusement à ce que le butin soit équitablement réparti.

La garde régionale na parvient pas plus que la milice à les arrêter; sa défaite fournit au contraire de nouvelles armes aux rebelles. L’affaire remonte alors au Sénat qui charge le préteur Gaïus Claudius Glaber de recruter 3 000 volontaires inexpérimentés pour faire cesser ce trouble à l’ordre public. Il ne prend cependant pas cette bande de va-nu-pieds très au sérieux. Aussi, une fois parvenu à l’entrée de l’unique sentier qui mène au camp des esclaves, néglige t-il d’installer ses troupes à l’abri d’un camp fortifié comme le veut la règle. Il pense qu’ainsi isolés, la faim et la soif viendront vite à bout des rebelles qui n’auront plus d’autre choix que de se rendre. Spartacus ne s’avoue pas pour autant vaincu; il échafaude au contraire un audacieux plan pour surprendre l’adversaire. Il fait tresser des cordes et construire des échelles qui permettent à ses hommes de descendre discrètement la pente la plus abrupte du volcan à la nuit tombée, puis de prendre à revers les Romains qui se font massacrer avant d’avoir réalisé ce qui leur arrive. Avec cette victoire, esclaves en fuite, bergers livrés à eux-mêmes pour subsister et paysans pauvres écrasés par la concurrence des latifundia arrivent par milliers. Le Vésuve ne peut plus les accueillir; surtout que l’hiver approche. Les révoltés se déplacent donc vers le sud où ils rencontrent et défont les troupes de Publius Varinus, nommé en remplacement de Glaber. Ce succès amène toujours plus de déshérités à se joindre à cette troupe hétéroclite. Les razzias sur les latifundia se poursuivent, mais à présent, l’armée des esclaves attaque aussi des villes telles que Nola, Nuceria, Metapontum ou Thurii où Spartacus choisit de s’établir pour passer l’hiver.

Selon la légende relayée par Arthur Koestler, il aurait alors tenté de bâtir une cité idéale, inspirée par les idées d’un Juif, à mi-chemin entre idéologie communiste et foi chrétienne, où tout le monde aurait été traité à égalité sans distinction du milieu de naissance ou d’origine ethnique. Il me semble plutôt que le mouvement n’était absolument pas guidé par quelque grande idée philosophique que ce soit, mais que son seul objectif ait été de retrouver la liberté pour ceux qui la voulaient, sans être pour autant abolitionniste, et qu’il se comportait plus vraisemblablement à la manière des pirates du XVII-XVIII ème siècle qui répartissaient équitablement le butin entre les membres de l’équipage et élisaient leur capitaine en fonction de la manière dont il traitait ses hommes et de sa capacité à choisir des cibles richement dotées, sans pour autant être trop lourdement armées (le parti des pirates qui émerge en Allemagne semble s’inspirer de ce mode de fonctionnement). Malgré ces apparences démocratiques, cela n’empêchait pas les pirates de devoir porter en permanence toute leur fortune sur eux pour éviter de se la faire voler, ceux qui semaient la discorde d’être exclus du groupe et ceux qui se rebellaient contre l’autorité d’être sévèrement punis. Bien qu’imparfait, ce système reste néanmoins un précurseur de celui que nous connaissons aujourd’hui.

Toujours est-il que les esclaves mettent cette période à profit pour forger les armes garantes de leur liberté, mais aussi pour faire du commerce avec les pirates ciliciens (qui eux devaient avoir une organisation plus hiérarchisée proche de celle des Vikings, autres précurseurs de la démocratie moderne) et entrer en contact avec Sertorius. Se pose alors le problème de la suite à donner au mouvement. Il semble que la réponse à ce questionnement ait donné naissance à deux courants distincts. Le premier, mené par Crixus, représente l’option des Gaulois, ou plus généralement des Celtes, qui sont partisans de s’établir sur le territoire italien, plus précisément en Apulie (les Pouilles). Le second, mené par Spartacus, au nom des Thraces, et plus généralement des peuples qui ont adopté le modèle grec depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, préfère tenter de quitter la péninsule, surtout qu’il se trouvent de toutes parts acculés à la mer dans le bas de la botte. Ces derniers sont les plus nombreux, a peu près 70 000 sur 100 000. Au printemps, ils prennent donc la route du nord en longeant la côte est et laissent les autres sur place.

A Rome, suite à la défaite des deux armées prétoriennes, le Sénat a enfin commencé a prendre la menace des esclaves au sérieux et chargé les deux consuls, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, de mettre un terme à la rébellion. L’armée de Lentulus se rend au nord, dans le Picenum, pour barrer la route à Spartacus, tandis que celle de Gellius se dirige au sud, vers l’Apulie. C’est elle qui livre bataille la première contre Crixus, aux environs du Mont Garganus. La légion extermine l’adversaire sans pitié; Crixus est lui aussi tué. Elle repart aussitôt vers le nord pour prendre Spartacus en étau. Celui-ci ne tarde pas à rencontrer Lentulus, mais cette fois-ci, ce sont les esclaves qui remportent la bataille et mettent les légions en déroute. L’armée servile fait alors volte face et revient sur ses pas pour affronter Gellius qu’elle bat à son tour. Les deux consuls vaincus sont relevés de leur commandement et rentrent à Rome, tandis que Spartacus reprend son chemin vers la Gaule Cisalpine après avoir tué tous les prisonniers, brûlé tous les bagages inutiles et abattu les bêtes de somme pour qu’il puisse se déplacer plus rapidement, suivant le précepte qui avait permis à Alexandre le Grand de conquérir la plus grande partie du monde connu. Une fois arrivé près de Mutina (Modène), il remporte une nouvelle victoire contre Caïus Cassius Longinus Varus, proconsul de Gaule Cisalpine.

A ce moment, il prend une décision stupéfiante. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule, à l’ouest, ou l’Illyrie, à l’est, dont les voies lui sont à présent ouvertes, il traverse les Apennins et paraît vouloir marcher directement sur Rome. Quelle mouche a bien pu le piquer pour qu’il renonce subitement à quitter l’Italie? Ni Plutarque, ni Appien ne répondent à cette question. Je me permet donc d’émettre une hypothèse personnelle: il avait pour objectif de venir au secours de Sertorius en Hispanie, mais il vient d’apprendre sa mort et la victoire de Métellus et Pompée. On peut en effet imaginer qu’une alliance avec Sertorius aurait été la meilleure solution pour son avenir et celui de sa troupe. Le contrat entre les deux hommes aurait pu confier à Spartacus la mission de traverser la Gaule Transalpine, puis les Pyrénées pour venir se placer dans le dos des armées de Métellus et Pompée, non pas forcément pour les affronter, mais avant tout pour couper leurs lignes de ravitaillement, ce qui lui aurait par la même occasion permis de nourrir ses gens en évitant le pillage des paysans. En échange de cette aide militaire, Sertorius aurait pu lui promettre d’accorder la citoyenneté à toute son armée ainsi qu’un bout de terre à chacun, comme pour n’importe quel vétéran. Cette option n’étant plus possible, Spartacus n’a plus vraiment d’autre choix que de rester en Italie, car s’il en était sorti, nul doute que les peuples qu’il aurait rencontré auraient avant tout vu sa troupe de 120 000 personnes comme une nuée de sauterelles affamées qu’il faut arrêter plutôt que comme des amis, et à supposer qu’elles aient été accueillies par des tribus étrangères, encore aurait-il fallu qu’elles soient prêtes à faire la guerre à Rome qui aurait inévitablement interprété cette hospitalité comme un casus belli.

Lorsqu’il fait demi-tour, Spartacus ne pense certainement pas qu’il parviendra à prendre la capitale d’assaut, il doit plutôt espérer que son approche poussera les très nombreux esclaves de la ville à se soulever ou peut être même que les populares encourageront les foules de citoyens pauvres qui hantent ses rues à déclencher l’insurrection. Mais rien de tel ne se passe. Il continue donc son chemin pour revenir à son point de départ. L’hiver se passe tandis qu’à Rome les volontaires ne se bousculent pas pour mener une guerre qui leur amènerait au mieux une victoire sans gloire, et au pire, l’humiliation d’avoir été défaits par une bande de peigne culs. Seul Marcus Licinius Crassus est sur les rangs. Six nouvelles légions lui sont octroyées pour mener à bien la tâche, en plus des deux légions consulaires. Au début de l’année 71 av JC, Spartacus se résout à reprendre la route du nord pour quitter définitivement la péninsule. Crassus adopte la même tactique que ses prédécesseurs, attend les esclaves rebelles dans le Picénum, et à leur approche, il envoie Mummius avec deux légions pour les prendre à revers, avec l’ordre formel de n’engager le combat sous aucun prétexte. Mais son lieutenant désobéit et est mis en déroute. Pour punir ces hommes qui, selon lui, ont manqué d’ardeur au combat, Crassus remet en vigueur une ancienne punition: la décimation. Elle consiste à exécuter un soldat sur dix pris au hasard dans les rangs alors que toute l’armée est assemblée. On ne sait pas si ce châtiment cruel n’a concerné qu’une seule cohorte ou l’armée en son entier, mais toujours est-il que cela faisait comprendre aux légionnaires qu’ils avaient plus à craindre de leur chef que de l’ennemi. Le résultat ne se fait pas attendre, l’armée servile est contrainte de reculer, toujours plus au sud. Le revers momentané a pourtant suffi à faire douter le Sénat des capacités militaires de Crassus, il décide donc de lui adjoindre le renfort de Lucullus, propréteur de Macédoine et frère de celui chargé de la guerre contre Mithridate, mais aussi celui de Pompée qui, sur le chemin du retour d’Espagne, reçoit l’ordre d’aller dans le sud, sans s’arrêter à Rome. Crassus n’a plus qu’une hâte: mater le révolte avant l’arrivée du rival qu’il hait de tout son cœur. Ce stratagème permet aux sénateurs de faire en sorte que les monstres ambitieux qu’ils ont créés en leur confiant de puissantes armées se neutralisent mutuellement comme aucun d’eux ne pourra revendiquer l’exclusivité du sauvetage de la République auprès du peuple à qui il suffira de rappeler les mérites de l’autre (ou des autres, si on considère que le Lucullus en campagne en Asie ne manquerait pas d’intervenir au cas où son frère venait à être menacé par Crassus ou Pompée. Cette équation est une forme de prélude au triumvirat qui se mettra en place 10 ans plus tard).

Une fois acculé à la mer, Spartacus abat sa dernière carte: acheter son passage en Sicile au pirates ciliciens. Le contrat est passé, mais le richissime propréteur Caïus Licinius Verres de Sicile, qui a bâti sa fortune grâce aux impôts illégaux qu’il lève, au pillage des œuvres d’art et aux malversations en tous genres, leur fait une meilleure offre. L’armée servile se retrouve par conséquent coincée dans le Rhégium, à la pointe de la botte italienne que Crassus à pris soin de verrouiller par un fossé et un mur s’étirant d’un côté à l’autre de l’isthme. Spartacus tente alors de négocier les termes d’une paix honorable avec le général romain, mais il se heurte à son refus. La situation désespérée et la faim aidant, l’entente entre les esclaves devient plus précaire, aussi un groupe de plusieurs milliers d’entre eux entreprend-il de forcer le blocus. Il y parvient, mais il est aussitôt poursuivi par Crassus qui les rattrape au bord d’un lac de Lucanie. Seule l’arrivée de Spartacus et du reste de l’armée qui suivait de près évite un massacre. Le chef des esclaves prend encore une fois la fuite, mais beaucoup de ses hommes sont las de cette stratégie, aussi de plus en plus de groupes se détachent de la colonne principale pour venir au contact des légions à leur poursuite. Cela donne lieu à des victoires de part et d’autre, ce qui oblige finalement Spartacus à céder à la pression de ses soldats et à livrer bataille à Crassus. L’ancien gladiateur meurt les armes à la main avec presque tous ses compagnons. Les 6 000 prisonniers qui restent finissent pendus par Crassus le long de la voie Appienne, tandis que 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont tués par les légions de Pompée qui revendique immédiatement la paternité de la victoire définitive. Il obtient le triomphe pour la deuxième fois, tandis que Crassus, qui refuse de licencier son armée avant que son rival en ait fait autant, n’est gratifié que de l’ovation. Ils parviennent néanmoins par trouver un terrain d’entente qui les conduit tous deux au consulat de l’année 70 av JC. Comme leur est élection est illégale en regard des critères édictés par Sylla, ils tombent d’accord pour abroger ses lois, mais après cela, ils ne font plus que se quereller.

Conjuration de Catilina et triumvirat

La conjuration de Catilina est une nouvelle crise majeure qui menace les institutions de la République romaine. Elle se déroule en 63 av JC, alors que Pompée est absent de Rome car il a été chargé de remplacer Lucullus (qui s’est totalement retiré de la vie publique à son retour pour jouir de la fortune qu’il a amassé) dans la guerre de Mithridate après avoir très efficacement éliminé la piraterie qui perturbait fortement le commerce en Méditerranée en 67 av JC. Crassus et son protégé, Jules César, sont soupçonnés d’y avoir pris part en sous-main, sans toutefois que la preuve formelle en ait été apportée.

Cette époque est marquée par de nombreux scandales qui touchent directement les plus hautes autorités de l’état accusées de détournement de fonds, d’extorsion ou encore d’avoir acheté les élections. Dans ce contexte de défiance, Catilina a échoué par trois fois à l’élection au consulat. Il pense que le temps de s’imposer par la force est venu et cherche des alliés pour le soutenir. Il prévoit de faire assassiner plusieurs personnalités influentes, d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion, puis d’intervenir avec des troupes recrutées en Etrurie parmi les vétérans de Sylla pour rétablir l’ordre et imposer sa dictature. Il approche même des Gaulois, des Allobroges venus à Rome pour se plaindre du traitement qu’ils reçoivent chez eux. Seulement, le secret est mal gardé, il parvient aux oreilles de Cicéron, directement menacé d’assassinat, qui le dénonce au Sénat dans ces célèbres catilinaires. Par conséquent, les consuls se voient confier les pleins pouvoirs par l’intermédiaire d’un senatus consultum utimum qui leur permet d’éliminer tous ceux qui auraient pris part au complot contre la République. Les Allobroges, qui ont hésité sur le parti à prendre avant d’opter pour la légalité, sont les principaux informateurs des autorités en place. Cinq conspirateurs sont exécutés, tandis que Catilina réussit à rejoindre ses troupes en Etrurie. Il meurt avec ses hommes dans la bataille qui s’engage peu après.

Même si Crassus et Jules César n’étaient vraisemblablement pas impliqués dans la conjuration, ils savent maintenant que la force n’est pas le bon moyen pour accéder au pouvoir. Le retour de Pompée en 61 av JC leur donne l’occasion d’en trouver un autre. Bien qu’il ait cette fois-ci licencier son armée dès son arrivée, le Sénat craint toujours qu’un homme aussi riche et populaire que lui ne soit tenté de faire main basse sur le pouvoir. Aussi son triomphe de orbi universo (sur le monde entier, comme il a été victorieux sur tous les continents) est retardé de six mois, et un peu plus tard, la demande qu’il fait pour que les avantages qu’il a promis aux cités d’orient soient confirmés et celle que des terres soient attribuées à ses vétérans lui sont refusées. Jules César, quant à lui se prononce pour. Il parvient ensuite à le réconcilier avec Crassus. Les trois hommes passent alors un pacte de non agression mutuelle d’une durée de 5 ans, secret car illégal, qui a pour but de porter César au consulat pour l’année 59 av JC, puis de lui octroyer le proconsulat sur l’Illyrie ainsi que sur les Gaules Cisalpine et Transalpine pour 5 années au lieu d’une. Pour sceller définitivement le contrat, César donne sa fille, Julia, en mariage à Pompée.

Le plan se déroule comme prévu. Une fois élu, Bibulus, l’autre consul, et Caton tentent de s’opposer au programme inspiré par les populares que César met en place, mais ils sont chassés du forum et Bibulus se retire chez lui jusqu’à la fin de son mandat, sans que cela ne soulève de contestations chez les optimates aux ordres de Pompée. Jules César exerce donc seul le pouvoir et satisfait les demandes de Pompée. En échange, il obtient son soutien pour l’attribution d’un proconsulat exceptionnel et part faire la guerre en Gaule se sachant protégé à Rome. L’alliance est renouvelée en 56 av JC. Cette fois, ce sont Crassus et Pompée qui devront prendre le consulat l’année suivante, à l’issue duquel le premier obtiendra le proconsulat en Syrie et le second en Hispanie et en Afrique; César verra le sien prolongé de 5 années supplémentaires. Tout marche comme sur des roulettes pour les trois hommes. En 54 av JC, Crassus part pour la Syrie avec l’intention d’enfin se couvrir de gloire en faisant la guerre aux Parthes, tandis que Pompée obtient l’autorisation de rester à Rome pour en garder le contrôle. C’est alors qu’apparaît la première ombre au tableau: Julia meurt en couches ainsi que le bébé et Pompée refuse d’épouser Octavie, petite nièce de César. Les liens du sang entre les deux hommes sont donc rompus. Le triumvirat vole en éclats l’année suivante lorsque Crassus et son fils, Publius qui s’est illustré en Gaule sous les ordres de César, sont tués par les Parthes à la bataille de Carrhes. Pompée épouse alors Cornélia Métella, veuve de Publius Crassus. Désormais, c’est chacun pour soi.

L’escalade

Les hostilités commencent en janvier 52 av JC avec l’assassinat de Clodius Pulcher, l’homme qui tenait Rome d’une main de fer avec ses sbires pour le compte de César. Les troubles se répandent dans la ville qui menace de sombrer dans l’anarchie. Pompée en est directement responsable, il n’intervient pas pour ramener le calme, au contraire, il a lui-même commandité le meurtre et attend que la situation dégénère pour apparaître comme le seul en mesure de sauver la République. L’un des tribuns de la plèbe propose qu’il soit nommé dictateur, mais Caton s’y oppose fermement. Les consuls ne parvenant pas à rétablir l’ordre, Bibulus suggère alors que Pompée les remplace, seul. Contre toute attente, Caton abonde en son sens. Cette mesure, doublement illégale, comme la loi exige non seulement deux hommes à la magistrature suprême, mais aussi un délai de dix ans entre deux mandats, permet de ramener le calme et à Pompée de s’attaquer à ceux qu’il désigne comme les fauteurs de trouble, à savoir ceux accusés d’avoir acheté leur charge, tous bien évidemment soutiens de César alors que cette pratique concernait n’importe quel élu de l’époque. Une fois ces mesures d’urgence adoptées, Pompée fait mine de montrer son attachement à la loi en nommant un second consul, mais ce n’est autre que son propre beau-père, Metellus Scipion.

Face à toutes ces irrégularités, César choisit d’incarner la voie légale et d’attendre scrupuleusement que le délai de dix ans soit écoulé pour se représenter au consulat. Il ne reste cependant pas inactif, fin 52 av JC, il publie le dernier tome de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » pour faire étalage du génie militaire qui lui a permis de remporter la victoire et d’agrandir le territoire de la République, puis en -51, il annonce qu’il va faire bâtir un nouveau forum ainsi qu’un temple dédié à la Vénus Génitrix, dont il prétend descendre, avec le butin, tout cela pour s’assurer du soutien de la plèbe; et sur le plan politique, en -50, il solde les dettes du tribun Curion et finance la restauration de la basilique Aemilia à laquelle le consul Lucius Aemilius Paullus s’était engagé. Pour finir, il fait élire son fidèle lieutenant Marc Antoine tribun de la plèbe pour -49, bien qu’il échoue à placer Servius Sulpicius Galba au consulat.

Le Sénat s’efforce dès lors d’affaiblir sa puissance militaire. Il lui demande tout d’abord de fournir une légion pour préparer la guerre contre les Parthes et fait de même avec Pompée qui choisit naturellement de donner une de celles qu’il a prêté à César au temps du triumvirat. Les officiers de cette légion, dont les hommes se sont pourtant vus attribuer une prime de 250 drachmes avant leur départ, poussent alors Pompée à sous estimer la puissance de son rival en lui laissant croire que les soldats de César en sont venus à haïr leur chef et qu’il ne le suivront pas au cas ou il viendrait à marcher sur Rome. Le Sénat s’enhardit en disant qu’il n’acceptera la candidature de César au consulat qu’à condition qu’il licencie préalablement ses légions. Marc Antoine y met son véto. Curion fait une contre proposition, César consentira a licencier son armée, si Pompée en fait de même avec ses troupes d’Espagne et d’Afrique. Cette fois-ci, ce sont les consuls qui s’y opposent. César tente alors une ultime conciliation: en l’échange de l’acceptation de sa candidature en son absence de Rome, il ne gardera que deux légions et abandonnera ses proconsulats sur les Gaules Transalpine et Chevelue pour ne garder que ceux sur la Gaule Cisalpine et l’Illyrie. Caton s’indigne du fait qu’un simple citoyen puisse avoir l’outrecuidance de dicter ses conditions à la République et le consul Lentulus fait expulser du Sénat les rapporteurs de la proposition, les tribuns de la plèbe, Curion et Marc Antoine, avant de déclarer César ennemi du peuple.

Après s’être montré obéissant et avoir vu toutes les demandes raisonnables qu’il faisait rejetées par le parti des optimates, cet outrage aux représentants du peuple est le dernier argument qui manquait à César pour franchir le pas de l’illégalité. En janvier 49 av JC, il traverse le Rubicon, qui sépare la Gaule Cisalpine du territoire de Rome, avec une légion et résume son devoir de vaincre ou de périr par un « Aléa jacta est » devenu légendaire.