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Cas de conscience

Je suis médecin. J’ai prêté serment. Je dois le soigner. Malgré tout ce qu’il a fait. Il est malade, gravement, c’est évident. Si je lui disais de rentrer chez lui, que ça va passer tout seul, il ne me croirait pas. Je le connais trop bien. Il ira aussitôt voir les charlatans qui vont lui prescrire le traitement habituel. Sans se soucier de son prix, de ses effets secondaires insupportables. Pas pour lui, mais pour nous, les humains. Je dois trouver quelque chose. Vite.

Voilà ce que je me suis dit lorsqu’il est entré dans mon cabinet. Alors, je l’ai invité à se déshabiller pour que je puisse l’ausculter. Je l’ai longuement examiné. Pour qu’il ne doute pas de mon sérieux. Et pour gagner un peu de temps. J’ai réfléchi, puis je lui ai dit que je savais ce qu’il avait, ce qu’il fallait faire pour le sauver. Il m’a regardé plus attentivement. J’ai pensé : « Maintenant je te tiens. Tu vas crever, ordure. Guéri. En parfaite santé. Mais tu vas crever. ». Nous aussi, peut être. C’est un risque à prendre si on veut enfin en être débarrassé.

Pour que vous compreniez le cas de conscience que ce patient me posait, laissez-moi vous le présenter. Il a vu le jour en 1492, lorsque Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Il n’a pas attendu longtemps pour révéler son mauvais caractère. Au lieu de donner la prime promise à celui qui apercevrait la terre le premier, Colomb a préféré s’attribuer à lui tout seul la paternité de la découverte. Moins pour économiser quelques milliers de maravédis que pour s’assurer que personne ne vienne contester les droits d’exploitation sur les territoires dont il prendrait possession que la couronne espagnole lui avait accordé. L’engrenage qui allait l’amener à commettre les pires forfaits était en marche.

Ceux venus le nourrir au biberon ne l’ont guère rendu meilleur. Nous les connaissons sous le nom de conquistadors. Savoir qui ils étaient explique en grande partie leur attitude. N’importe qui ne se lance pas dans une entreprise aussi hasardeuse que la conquête d’un nouveau monde fait d’inconnu. En tout cas, pas les plus privilégiés. S’absenter de longues années, loin de leurs domaines et du centre du pouvoir n’était pas envisageable pour eux. Leurs rivaux en auraient profité pour intriguer contre eux et affaiblir leurs positions. Ce sont donc des gens qui n’avaient rien à perdre qui sont partis. Certes nobles, mais de peu de fortune et même endettés jusqu’au cou pour certains. Un profil qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui des chevaliers engagés dans la première croisade.
Il leur fallait cependant des fonds pour monter l’expédition, affréter un navire, remplir ses cales de vivres et de biens à échanger avec les autochtones et acheter un équipement, casque, cuirasse, mousquet, poudre, etc… N’étant plus à ça près, ils ont emprunté cet argent. A qui ? Aux privilégiés évoqués plus haut. Mais à des conditions très désavantageuses. En effet, vu le peu de garanties offertes par les emprunteurs et l’incertitude quant aux éventuels gains, un tel prêt était à haut risque. Ce que reflétait son taux prohibitif. Le rendement exigé s’en trouvait porté largement au-delà de tout ce qui pouvait être considéré comme raisonnable.

Le prêteur en tirait de nombreux avantages. Il n’avait pas à partir et à risquer sa peau tout en engrangeant des bénéfices considérables. Il se prémunissait du danger de voir des voisins qui auraient effectué l’opération accroître leur puissance financière par rapport à la sienne, ainsi que celui de voir la fortune des pionniers rivaliser avec la sienne. Il pouvait de plus revendre sa créance, souvent assortie d’une belle plus-value, en cas de besoin ou s’il sentait le vent tourner. Et au pire, il récupérait les propriétés des emprunteurs dans l’incapacité d’honorer leurs traites. Quant aux conquistadors, ils n’avaient plus d’autre alternative que de faire des tonnes d’argent ou de périr, plutôt que de vivre dans la misère et le déshonneur.

Arrivés sur place, la tâche s’est révélée moins facile que prévu. Accueillants au départ, les locaux sont vite devenus hostiles, une fois confrontés à la violence engendrée par l’insatiable penchant pour les métaux précieux des Espagnols. La conquête et le retour sur investissement s’en sont retrouvés retardés d’autant. Un an après avoir débarqué, les hommes de Cortès n’avaient toujours pas été payés. Et lorsqu’ils ont eu l’audace de réclamer leur dû, leur chef leur a rétorqué qu’ils ne toucheraient non seulement rien pour l’instant, mais qu’ils avaient de plus accumulé une dette auprès de lui concernant les armes cassées et les vêtements usés qu’il avait été obligé de remplacer. La rémunération viendrait ultérieurement, avec l’exploitation des territoires qu’il ne manquerait pas de leur accorder, une fois la victoire définitivement acquise. Il a effectivement tenu parole.

Mais dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que ses subordonnés aient voulu accumuler un maximum de richesses dans le temps le plus court possible. De ce fait, les amérindiens tombés sous leur coupe ont été obligés de travailler gratuitement dans les champs, dans les mines ou à l’orpaillage, selon le système de l’encomienda. Les violences permanentes qu’ils subissaient étaient loin d’être condamnées. L’Eglise les voyait au contraire comme un instrument pour transformer ces barbares qui pratiquaient des sacrifices humains en bons chrétiens. A Moctezuma, l’empereur aztèque, qui lui demandait ce qui rendait les excréments divins, l’or, aussi indispensables aux espagnols, Cortès aurait répondu qu’ils étaient le remède contre une maladie du cœur dont ils souffraient tous.

Le métal précieux parvenu en Espagne, la fascination pour le caca de l’enfant a commencé par gagner l’Angleterre. En effet, la première préoccupation des Espagnols qui bénéficiaient de la manne a été de se vêtir des meilleures étoffes. En particulier de laine anglaise, fort réputée à l’époque. La structure de la société britannique en a été bouleversée de fond en comble.

L’usage voulait que les seigneurs laissent les gens vivants sur leurs domaines cultiver un lopin de terre pour leur compte. A part permettre aux paysans de vivre à peu près décemment, cela ne leur rapportait rien. La perspective d’enrichissement suite à l’accroissement de la demande en laine les a amené à considérer que cette situation n’était plus tolérable. Car pour répondre aux envies du marché, il leur fallait plus de moutons, donc plus de surface pour qu’ils puissent paître. Ils ont alors fait valoir leur droit inaliénable à la propriété, pour empêcher leurs gens de pratiquer les cultures vivrières et laissent place au cheptel ovin plus lucratif. Les paysans se sont par conséquent retrouvés sans aucune ressource. Il ne leur restait que peu perspectives pour survivre, filer la laine à domicile ou la tisser pour gagner de quoi manger. La dépendance à leur seigneur et maître en a été considérablement renforcée. Au-delà de ce durcissement du rapport de force entre les classes sociales, les relations les gens de la plus basse condition en ont été radicalement modifiées. Alors qu’ils s’entraidaient pour les travaux des champs comme les récoltes et se retrouvaient par conséquent redevables au groupe, ils se trouvaient désormais placés en situation de se concurrencer les uns les autres. La culture multi millénaire de solidarité paysanne a alors laissé place à celle de l’individualisme. Satisfaire l’appétit du gamin demandait beaucoup de sacrifices. Mais ce n’est rien en comparaison des exigences qu’il a montré quand il a eu toutes ses dents.

Le sein maternel ayant commencé à donner mois de lait après que toutes les réserves d’or d’Amérique du Sud aient été pillées et son exportation hors d’Espagne interdite, il lui a fallu passer à un régime solide, le commerce de produits agricoles. En théorie, le nombre d’habitants de l’Amérique du Sud susceptible d’être soumis à l’encomienda aurait dû largement suffire à couvrir les besoins en main d’œuvre pour effectuer les travaux des champs. Mais les faits sont rapidement venus la contredire. Tout d’abord, les traitements indignes infligés aux Amérindiens ont fait qu’ils s’enfuyaient vers les régions les plus reculées dès qu’ils en avaient l’occasion. Leur sort a d’ailleurs ému quelques religieux comme Bartolomé de las Casas, ce qui a conduit à ce que nous connaissons sous le nom de controverse de Valladolid et à l’abolition de l’encomienda. Elle n’a cependant jamais disparue et à même été rétablie peu de temps après son abrogation devant les soulèvement provoqués par cette mesure. Les raisons du manque de bras sont donc à chercher ailleurs. Dans les maladies arrivées avec les européens. La variole, le typhus, la grippe, la rougeole et d’autres encore n’avaient jamais sévit en Amérique. Elles ont provoqué des épidémies à répétition et fait des ravages sur des systèmes immunitaires qui n’étaient absolument pas préparés à les affronter. En à peine un peu plus d’un siècle, la population locale s’est effondrée de plus de 50%. Un bilan supérieur à celui des grandes épidémies de peste du moyen âge en Europe. Plus tard, au nord, les colons iront jusqu’à les provoquer sciemment avec la distribution de couvertures infestées par la variole à certaines tribus d’Indiens.

La solution pour remédier à ce problème n’est pas venue des Espagnols, mais des Portugais, après que Cabral ait découvert une portion de territoire à moins de 370 lieues des îles du Cap Vert qui leur revenait en vertu du traité de Tordesillas. Ils l’ont trouvée en Afrique, avec l’esclavage. Ils s’y étaient déjà lancé une cinquantaine d’années avant la découverte du nouveau monde. Ils avaient alors organisé eux-mêmes quelques expéditions de capture, mais s’aventurer en terrain hostile s’est tout de suite avéré bien trop dangereux, malgré l’avance technologique de leur armement. Aussi ont-ils jugé préférable de confier cette partie de la traite aux Africains. La religion a aussi joué un rôle non négligeable dans le choix d’organiser ainsi ce funeste commerce. Il est calqué sur le modèle arabe en vigueur depuis des siècles et vise à empêcher l’extension de l’islam en Afrique subsaharienne et orientale au profit du christianisme en offrant les mêmes conditions commerciales, quand l’usage de la seule force aurait tendu à les pousser dans les bras des musulmans.

La stratégie mise en place pour la réussite de cette entreprise n’a elle non plus rien d’original. Elle ressemble à s’y méprendre à celle utilisée par Jules César dans sa conquête de la Gaule. Cela consiste à jouer sur les inimitiés entre les peuples locaux et à jeter de l’huile sur le feu. Il suffit par exemple d’aller visiter plusieurs tribus voisines sous le prétexte d’établir des relations commerciales avec elles, puis lors de la négociation sur les prix, de laisser innocemment échapper que l’échange proposé paraît plus ou moins avantageux par rapport au coût des armes réclamées par les gens d’à côté. A ces propos, il serait étonnant que votre interlocuteur ne désire pas lui aussi être payé en armes, rien que pour se défendre contre ce fourbe ennemi qui de toute évidence trame quelque chose contre lui, en plein paix, le salaud ! On avance ensuite que les biens destinés à la vente n’équivalent qu’à un équipement militaire médiocre, mais qu’il pourrait être fourni en quantités plus substantielles, si d’aventure quelques esclaves venaient compléter l’offre. Dès lors, l’alternative devient claire. Soit accepter le marché, s’enrichir et étendre son territoire, soit le refuser pour des raisons morales et prendre le risque qu’un voisin moins scrupuleux s’en empare et vienne réduire les vôtres en esclavage. Le choix est vite fait.

L’engrenage des hostilités enclenché, l’offre devient plus conséquente. Une majorité des esclaves proposés à la vente proviennent des guerres, soit qu’ils aient été faits prisonniers ou qu’ils aient été exigés comme tribut à ceux qui ont été soumis. Mais avec l’augmentation de la demande qui survient au XVIIème siècle lorsque les Anglais, les Français et les Hollandais se mettent à ce commerce, cela ne suffit plus. Des expéditions de plus en plus lointaines à l’intérieur des terres sont organisées et, en plus des guerres, l’enlèvement des personnes devient un fléau qui touche une grande partie du continent. Entre un quart et la moitié des individus capturés ne survivaient pas, qu’ils meurent sur le trajet jusqu’au port négrier ou aux conditions épouvantables auxquelles ils étaient soumis pendant l’attente des clients. La terreur indicible que ces raids inspiraient à la population a complètement détruit l’organisation sociale africaine. Les villes, objectifs privilégiés qui comptaient parfois jusqu’à 10 000 habitants, sont désertées, les gens préférant se réfugier dans de petits villages, de préférence isolés. Les échanges avec l’extérieur deviennent plus rares, et l’artisanat régresse. La civilisation africaine est anéantie sans que les Européens ne l’aient jamais observée.

Ce commerce innommable n’a pas ravagé que l’Afrique, mais il a aussi eu des répercussions terribles en Amérique. En effet, lorsqu’on dispose d’une main d’œuvre abondante, brisée par la captivité, désorientée par l’éloignement avec sa terre natale, déstructurée par la séparation avec sa famille et ses connaissances, et de surcroît sans espoir d’échapper un jour à sa condition pour elle ou ses enfants, la simple couleur de sa peau suffisant à la désigner de manière héréditaire à l’asservissement, pourquoi s’embarrasser avec des populations autochtones, attachées à une terre dont elles connaissent les moindres recoins, parfaitement organisées dans un système de valeurs communes, et auxquelles les plus hautes autorités ont accordé des droits, avec le risque qu’elles viennent éventuellement contester la légalité de vos titres de propriété ? Plus aucune raison ne justifie de s’exposer à de tels inconvénients. Les peuples locaux sont dès lors considérés comme des gêneurs, une vermine qu’il convient d’exterminer au moindre signe de résistance. Le massacre systématique devient le moyen le plus sûr d’accéder à la richesse.

Voilà le genre d’alimentation qui a permis à notre patient de devenir grand et fort. Rien ne dit qu’il ne se serait pas aussi bien développé en suivant un autre régime, mais son goût a été formé de la sorte, et, aujourd’hui encore, il pense naturellement que c’était le meilleur pour lui. Maintenant qu’il a atteint un âge respectable, il a tendance à vouloir retrouver ces saveurs qui lui rappellent sa jeunesse. D’autant plus lorsque son jugement est altéré par la fièvre et maladie. Il est loin d’être fou, ses décisions sont au contraire très rationnelles, trop pour se soucier de leurs conséquences sur nous, les humains. Les taux des prêts accordés aux conquistadors étaient bien en rapport avec le risque que comportait l’entreprise, même si leurs remboursements avaient pour corollaire le vol et la violence, et l’hécatombe que les maladies provoquaient dans la population locale demandait à ce qu’on trouve de la main d’œuvre ailleurs, fut-ce au prix de l’ignominie de l’esclavage. Ce comportement inacceptable n’a pu être toléré qu’au prétexte qu’il représentait la solution la plus efficace pour lutter contre l’expansionnisme de l’empire ottoman et son hégémonie sur le commerce oriental. Cela ne l’excuse pas pour autant.

Cette consommation effrénée de chair humaine lui a permis de prospérer pendant 400 ans, grâce au cacao, au café et autres produits exotiques que cela lui permettait de produire, mais avant tout grâce au sucre et au coton, comparables à ce qu’a été le pétrole pour l’époque moderne. En 1865, avec la fin de la guerre de sécession et l’abolition de l’esclavage, il a été obligé de trouver un autre moyen de se procurer la viande saignante dont il est si friand.

Le conflit entre les Etats du nord et du sud des Etats-Unis marque en effet un tournant dans la conduite de la guerre dont il s’est servi pour assouvir sa faim.A ce moment la, le pur génie militaire a perdu de son importance dans l’obtention de la victoire. Les moyens technologiques mis en œuvre se sont alors avérés tout aussi déterminants. A commencer par le train pour acheminer rapidement les troupes et le télégraphe pour s’informer au plus vite de l’évolution des batailles et des besoins en hommes, comme ont pu le constater des observateurs allemands, ou plus exactement prussiens. Ils en ont tiré les leçons qui leur ont permis de battre à plates coutures les Français qui n’avaient pas anticipé cette évolution en 1870. Et ce malgré des pertes plus élevées, mais immédiatement compensées par l’arrivée de troupes fraîches, au bon endroit, quand il arrivait aux renforts français, qui ne disposaient même pas de carte de la région, de chercher le lieu de la bataille au son du canon. En récompense pour leur participation active à la victoire, les industriels allemands, privés d’accès à la colonisation par la France et l’Angleterre, ont alors réclamé l’annexion de l’Alsace et plus encore de la Moselle dont la qualité remarquable du minerai de fer les intéressait particulièrement. Bismarck qui y voyait pourtant le germe d’un conflit à venir n’a pas pu s’y opposer. Ce qu’Eisenhower appellera bien plus tard le complexe militaro-industriel venait de voir le jour.

Parallèlement naissait le plus grand ennemi de notre patient. Il avait jusque là toujours réussi à le tuer dans l’œuf, mais cette fois, les circonstances l’empêchent d’intervenir à temps. Une bonne partie du peuple français refuse la défaite qu’elle attribue à l’incompétence et à la lâcheté de ses dirigeants. L’Empire est déchu et un gouvernement de défense nationale est proclamé. Dans Paris, assiégé par les troupes prussiennes, il est vite soupçonné de plus travailler à faire accepter la capitulation qu’à continuer efficacement la guerre. Lorsque celle-ci finit par arriver, le peuple se soulève pour continuer la lutte, ce qui pousse les partisans d’Adolphe Thiers à partir pour Versailles. Ceux qui ont décidé de rester proclament la Commune. Un mode de gouvernement qui prône l’autogestion où le pouvoir est exercé par des comités élus, dont la grande majorité des membres, représentants de toutes les tendances politiques, est issue des classes populaires plutôt que de l’élite. Les plus modérés démissionnent cependant rapidement. Nombre de mesures adoptées visent à améliorer les conditions de vie des ouvriers pauvres en leur octroyant plus de droits, à les affranchir de la toute puissance des employeurs héritée de l’époque féodale. Voilà ce qui à rendu le drapeau rouge adopté par les communards aussi insupportable à notre malade. Il ne pouvait pas laisser cette expérience durer. Il en vient à bout après deux mois seulement. Elle s’achève avec la semaine sanglante, durant laquelle 20 000 insurgés au moins sont exécutés sommairement. Tous ces événements survenus au cours de sa petite enfance ont profondément marqué ce mouvement au départ plein d’idéal et l’ont rendu paranoïaque au dernier degré. Lorsqu’il finira par s’imposer au pouvoir, il sera systématiquement tyrannique, caractériel, craignant à la fois les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Il en deviendra l’un des plus grands criminels de l’Histoire. Des dizaines de millions de gens accusés de ne pas appliquer avec assez de zèle le dogme du moment paieront sa folie de leur vie.

Après l’impitoyable élimination de ce danger, tout aurait dû aller pour le mieux pour notre patient. Mais à peine deux ans plus tard, en 1873, il a contracté une maladie tout à fait similaire à celle dont il souffre aujourd’hui. Elle se déclare à Vienne le 12 mai, avec l’explosion d’un bulle immobilière qui avait été alimentée par un accès au crédit trop facile et des perspectives de gains délirantes. Les grandes capitales européennes, comme Berlin ou Paris, qui avaient suivi le même chemin sont rapidement touchées. C’est ensuite la bourse de New-York qui est touchée, non pas en raison de la spéculation sur l’immobilier, mais sur les chemins de fer. S’ajoute à cela une crise monétaire déclenchée par la démonétisation de l’argent aux Etats-Unis suite à la découverte de nombreux gisements de ce métal, qui provoque inéluctablement une chute de son cours, alors que de nombreuses monnaies européennes y étaient adossées. Il en résulte une longue période de stagnation économique, avec une très faible croissance, les nouvelles technologies comme l’automobile ou l’électricité n’étant pas encore au point. La misère s’installe chez les ouvriers, comme le décrit Zola dans l’Assomoir ou Germinal. Les solutions et l’idéologie qui s’installent pour tenter de retrouver la prospérité auront des conséquences catastrophiques.

Dès 1879, la première expérience de libéralisme économique commencée en 1860 connaît un coup d’arrêt avec le rétablissement de barrières douanières par l’Allemagne, connu sous le nom de tarif Bismarck. Au contraire de la Grande-Bretagne qui sacrifie son agriculture, le chancelier vise à protéger ses paysans qui ne peuvent rivaliser avec les prix très bas des céréales en provenance d’Amérique du Nord ou de la viande d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Il taxe également l’importation des produits manufacturés, essentiellement anglais, de manière à permettre le développement de son industrie. A l’exception de la Grande-Bretagne, les autres pays européens suivent bientôt cet exemple. Notamment la France, tout d’abord sur les produits agricoles, puis sur les produits industriels, avec le tarif Méline de 1892, établit pour faire face à la concurrence des Allemands qui inondaient le marché après avoir rattrapé leur retard dans l’industrie. Le mot d’ordre « Consommez Français » était déjà en vigueur ; il servait alors à raviver le sentiment de revanche vis à vis de nos voisins d’outre Rhin. L’employer contre la Chine, empêchée de réaliser sa révolution industrielle à cette époque, est un jeu toujours aussi dangereux.

Il faut dire que la stratégie de la France pour sortir du marasme économique était sensiblement différente de celle de l’Allemagne.Elle s’est orientée vers une politique de grands travaux, essentiellement avec l’extension du réseau ferroviaire décidée par le plan Freycinet de 1879. L’industrie française s’est donc naturellement orientée vers la production d’équipements lourds, comme les rails ou les locomotives plutôt que vers les biens de consommation courante jugés moins porteurs. Ces contrats étant jugés sûrs car garantis par l’Etat, ont suscité un formidable engouement. Trop fort même, les entreprises ayant remportés ces marché devenant bientôt l’objet d’énormes spéculations. Rattrapées par la réalité des profits réellement dégagés, ces investissements se sont révélés nettement moins rémunérateurs qu’annoncé. Les banques se sont dons retrouvées en difficulté et les entreprises en manque de trésorerie, incapables d’investir. Les Allemands se sont par conséquent engouffrés sans mal sur le marché des biens destinés aux particuliers. Tout cela parce que la France comptait plus au départ sur le développement de son marché intérieur que sur les exportations pour se redresser. Pour cela, elle comptait beaucoup sur le développement de ses colonies, tout comme sa grande rivale dans le domaine, la Grande-Bretagne.

De nouvelles règles en la matière sont édictées à la conférence de Berlin de 1885. Les quatorze pays qui y participent s’accordent sur le fait que la simple présence côtière d’un comptoir ne suffit plus pour revendiquer l’autorité sur l’arrière pays, mais que l’administration du pays colonisateur se devra désormais d’être physiquement présente dans ces territoires pour que leur possession soit reconnue par les autres. L’armée est chargée d’assurer cette présence. Il arrive alors parfois que les représentants de l’Etat se comportent en tyrans sanguinaires dans la région dont ils ont la charge, tout comme dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad (le bouquin qui a inspiré le personnage du colonel Kurtz d’Apocalypse Now). C’était particulièrement le cas au Congo Belge, état alors indépendant, soumis à l’autorité du seul roi des Belges, Léopold II et non de son gouvernement. Là, les populations locales sont contraintes au travail forcé, parquées dans des camps à l’hygiène inexistante, mal nourries et exposées à la violence arbitraire des militaires. Beaucoup de gens meurent dans ces conditions, sans que cela ne provoque de réaction de la part de la communauté internationale. Cela servira de modèle à Hitler pour ses camps de concentration.

En France, c’est Jules Ferry qui se veut le grand champion de la colonisation. Il disait que la politique coloniale était la fille de la politique industrielle. L’école, qu’il a rendu laïque, gratuite et obligatoire, soit dit en passant parce qu’il estimait que la défaite de 1870 était due au niveau d’éducation inférieur des soldats français par rapport à celui prussiens, lui sert à propager l’idée que les blancs ont une mission civilisatrice à accomplir auprès des autres races. Les théories racistes de hiérarchie entre les gens en fonction de leur aspect physique développées à partir de 1850 figurent dans tout les manuels scolaires de l’époque et sont enseignées à tous les enfants.
Le bilan économique de la politique coloniale n’est cependant guère reluisant. Elle coûte en fait plus qu’elle ne rapporte. Elle sert part contre à renforcer le sentiment patriotique, tout comme l’adoption de la Marseillaise comme hymne nationale ou celle du 14 juillet et sa célébration grandiloquente de la puissance militaire comme fête nationale. Les Français souffrent depuis d’un complexe de supériorité, dont se moquent à juste titre tous les étrangers, alors que ces gesticulations étaient avant tout conçues pour faire oublier que la troisième république avait été inaugurée par un bain de sang.

A l’absence de résultats économiques s’ajoutent plusieurs scandales, comme la faillite d’une banque, l’Union Générale, le scandale des décorations et le scandale de Panama, qui impliquent parfois des politiciens corrompus. Il en résulte un climat de suspicion favorable à la désignation de boucs émissaires qui agiraient dans l’ombre pour nuire aux intérêts du plus grand nombre. Comme pour la grande épidémie de peste du moyen âge, ce sont les juifs qui sont désignés coupables. Le summum de l’infamie est atteint en 1901, avec les protocoles des sages de Sion, un faux document, forgé de toutes pièces par les services secrets du tsar de Russie, qui accuse les juifs d’avoir échafaudé un plan machiavélique pour dominer le monde et éliminer les chrétiens, rien de moins (le climat qui a présidé à sa rédaction est fort bien décrit par Umberto Eco dans « Le cimetière de Prague »).

Mais l’événement le plus représentatif de l’atmosphère détestable de cette époque est assurément l’affaire Dreyfus. Il est militaire, incarnation de l’ambition dominatrice de la France, alsacien, symbole de l’humiliation infligée par l’Allemagne avec le perte de ce territoire, mais aussi susceptible de ne pas être entièrement fidèle à sa patrie de par son enracinement dans la culture germanique, et juif, accusé d’œuvrer dans l’ombre à la suprématie de sa religion plutôt qu’à la défense des intérêts de son pays. De plus, l’accusation d’espionnage dont il est l’objet concerne notamment la conception d’un canon (celui de 120, pas l’ultra-moderne et très secret canon de 75) qui met en lumière la course aux armements lancée entre autres pour soutenir une industrie mal en point. Et pour finir, cette affaire révèle le manque de confiance entre pouvoir politique et militaire, comme son origine pourrait se trouver dans une opération secrète du contre-espionnage militaire destinée à s’assurer de la réaction des responsables politiques.
L’affaire divise profondément la société française et donne lieu à de violents affrontements. Après le procès de 1899 qui allège la peine de Dreyfus, puis est gracié peu après, les forces nationalistes et monarchistes, violemment antidreyfusardes, sont démocratiquement écartées du pouvoir. Elles ne le retrouveront qu’à la faveur de la défaite de 1940 et se vengeront par l’adoption d’une législation et d’une attitude abjecte qui dépassaient largement les attentes de l’occupant nazi.

Pendant la vingtaine d’années qu’a duré le marasme économique, non seulement les remèdes concoctés pour en sortir ne se sont non seulement pas révélés efficaces, mais leurs effets secondaires ont entraîné les tragédies du XXème siècle, guerres mondiales, génocide, décolonisation, dictatures communistes et guerre froide. On constate que la situation n’a pas explosé pendant la crise malgré des événements fortement déstabilisants, comme le boulangisme et l’affaire Schnaebelé qui auraient pu déclencher les hostilités avec l’Allemagne dès 1887, mais après seulement que le climat économique se soit amélioré. Si l’état des finances et la démographie ne sont certainement pas étrangers à ce temps de répit, l’évolution du rapport de force social est un facteur qui a peut être précipité sa fin. Cette période correspond en effet à la montée en puissance des mouvement ouvriers nés à la suite de la Commune. Dispersés en une multitude de factions différentes jusqu’à la fin du XIXème siècle, ces organisations réalisent leur unification au début du XXème. Syndicale, avec la fusion de la Fédération des Bourses du Travail avec la CGT (Confédération Générale du Travail) en 1902, et politique, avec la création de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) en 1905.

L’ennemi intime de notre patient devient à nouveau une menace pour lui, d’autant plus que ces mouvements ouvriers ne se cantonnent plus à l’intérieur des frontières, mais coopèrent entre eux à l’échelle internationale. La guerre vient à point nommé pour briser cette dynamique et ravive la flamme patriotique en excluant l’ennemi étranger de l’humanité pour en faire un barbare dénué de tout esprit de civilisation, le boche pour les francophones ou le hun pour les anglophones. CGT et SFIO, jusque là farouchement pacifistes se divisent une nouvelle fois et adhèrent en majorité à « l’union sacrée » pour la défense de la patrie (aujourd’hui que cette expression est derechef d’actualité, il convient d’être on ne peut plus vigilant à ce qu’elle ne nous entraîne pas vers une nouvelle catastrophe à l’opposé des idées défendues par les dessinateurs de Charlie). C’est à se demander si la première guerre mondiale est comme on le dit tout le temps le fruit d’alliances militaires ou celui de la convergence d’intérêt des industriels de tous pays dont le pouvoir s’en est considérablement trouvé conforté quand les pauvres bougres crevaient par millions sur les champs de bataille. Comme le disait Anatole France : « on croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels ».

Pendant que l’Europe se suicide, notre malade élabore une stratégie toute différente pour calmer l’élan des revendications ouvrières. Henri Ford en est l’architecte. Tout d’abord, il sépare totalement la conception de ses produits, dévolue aux cadres, et leur réalisation qui revient aux ouvriers réduits à de simples exécutants devant totale obéissance à leur hiérarchie au lieu d’être considérés comme des artisans détenteurs d’un savoir faire. Il pousse ensuite la division du travail à son maximum, chaque ouvrier n’ayant plus qu’une tâche élémentaire à réaliser, en un temps donné, ni même à se déplacer, l’ouvrage venant à lui sur un tapis roulant. Ceci dans le but d’augmenter à la fois production et productivité.

Cette conception n’était pas vraiment nouvelle, Ford dit s’être inspiré des méthodes en vigueur dans les abattoirs de Chicago (il faut lire « La jungle » d’Upton Sinclair à ce sujet, édifiant). Adam Smith en son temps disait déjà que ce mode d’organisation ne permettait pas à l’individu de s’épanouir ; Charlie Chaplin fait une critique acerbe de l’aliénation qu’elle produit dans « Les temps modernes ». Ces conditions de travail exécrables poussent les ouvriers à quitter ces emplois dès qu’ils le peuvent. Les syndicats sont de plus interdits dans l’entreprise (jusqu’à 3 500 hommes de main seront embauchés pour empêcher les membres de l’UAW -United Auto Workers- de pénétrer dans les usines lors de la dépression des années 1930).

C’est là que Ford a une idée géniale. Il double quasiment les salaires des ouvriers pour qu’ils restent malgré tout. Ce faisant, il leur permet de consommer plus, jusqu’à pouvoir se payer eux-mêmes une de ses voitures dont le coût a parallèlement fortement baissé, alors qu’elles étaient jusque là réservées aux plus aisés. Mais cela profite également aux autres acteurs économiques de la région qui voient leur chiffre d’affaire augmenter et peuvent à leur tour accéder au rêve automobile, d’ailleurs entretenu à grand renfort de publicité. Le marché s’en trouve stimulé dans sa globalité. Ce n’est cependant pas Ford qui apporte le dernière et non la moindre pierre à l’édifice. Il s’est en effet toujours opposé à ce que l’achat de ses voitures puissent se faire à crédit. Pas que franchissent ses concurrents désireux de profiter de la manne. Tous les éléments de l’american way of life sont désormais en place. Au terme de ce processus, l’individu avait acquis un nouveau statut, celui de consommateur. Ce virage correspond avec l’instauration de quotas qui signe la fin du l’immigration massive aux Etats-Unis permettant jusque là de remplacer à volonté les ouvriers les moins qualifiés par de nouveaux arrivants aux abois.

Avec la société de consommation, notre malade avait trouvé le moyen de maintenir les gens sous sa dépendance grâce au crédit, tout en leur laissant l’illusion de la liberté. En plus du patron, ils avaient maintenant aussi affaire au banquier sur lequel ils n’avaient aucun moyen de pression, mais les faisaient au contraire réfléchir à deux fois avant de faire grève comme ils risquaient de perdre tous leurs biens s’ils n’arrivaient pas à honorer les traites des prêts. Aujourd’hui, cela concerne jusqu’aux étudiants, surtout américains, obligés de s’endetter pour payer leurs études et contraints d’accepter n’importe quel job pour rembourser, même s’il ne correspond pas à leur qualification (certains craignent qu’ils n’y arrivent pas et que cela provoque une nouvelle crise bancaire).
L’accès aux biens de consommation change le rapport entre les gens. Ils se comparent désormais plus en fonction de ce qu’ils ont plutôt que de ce qu’ils sont. La solidarité s’en trouve petit à petit affaiblie et l’individualisme s’installe à la plus grande joie de notre patient. Ses zélés serviteurs s’en servent pour briser la cohésion des groupes sociaux et isoler au maximum l’individu. Cela passe par l’instauration d’objectifs individuels en vue de l’obtention de primes pour stimuler la compétition, la constitution d’équipes réduites, idéalement deux personnes, pour attiser les rivalités, ou au contraire celle d’open spaces pour que chacun ait l’impression d’être surveillé en permanence. La promotion arbitraire ou le ralentissement de la carrière des représentants syndicaux, mais aussi le développement du culte de l’entreprise, et encore les propositions d’embauche loin du lieu d’origine pour éloigner les gens de leur cercle familial et amical. Au final, le salarié ne peut que ressentir un fort sentiment d’isolement face à sa hiérarchie. Elle peut alors le modeler à sa guise. Tout regroupement devient suspect, y compris pour les états, et doit être empêché (une partie des employés se retrouvait par exemple pour déjeuner sur les marches d’un escalier du parvis de la Défense. Elles sont désormais arrosées en permanence pour qu’ils ne puissent plus s’asseoir et échanger leurs points de vue).

Pendant ce temps, la classe dirigeante fait tout l’inverse. Elle se serre les coudes et se constitue des réseaux d’entraide qui se mettent en place dès l’école. La simple appartenance à ces confréries permet d’avoir recours au services de ses membres, sans qu’il soit nécessaire de connaître personnellement celui détient la solution au problème du demandeur, ni d’avoir à renvoyer l’ascenseur à ce membre en particulier. Cela s’appelle de la solidarité. Cette organisation joue un rôle essentiel dans le succès des puissants, mais ils préfèrent croire qu’il n’est dû qu’à leur mérite personnel. Ils pensent par conséquent que les pauvres sont entièrement responsables de leur situation, et, dans la lignée d’une Ayn Rand, que les aides qu’ils reçoivent ne font qu’entretenir leur paresse, qu’ils seraient plus motivés si on les leur supprimaient. Cela leur permettrait par la même occasion de payer moins d’impôts, de profiter un peu plus de l’argent qu’ils ont selon eux durement gagné à la sueur de leur front. Certains vont encore plus loin, ils vont jusqu’à dire que s’ils venaient d’aventure à disparaître, le reste de la population se trouverait complètement désemparé, qu’elle s’assiérait par terre sans plus savoir quoi faire d’autre que de voler et d’assassiner son voisin pour s’emparer de ses biens. Cela ressemble comme deux gouttes d’eau aux thèses racistes, il n’y a qu’un pas d’ici à ce qu’ils prônent l’éradication pure et simple des sous-hommes que nous sommes à leurs yeux. Comme le dit Warren Buffet, il y a bien une lutte des classe et que la sienne, celle des riches, est sur le point de la gagner. C’est là que le traitement que je me propose d’administrer à notre patient représente un grand danger pour nous, les humains.

La thérapie consiste en effet à lui donner des esclaves à haute dose. Des robots. Cela revient à dire à un enfant qu’il doit se soigner avec des bonbons. Il devrait à coup sûr accepter avec enthousiasme, pas comme si on lui disait qu’il lui faut changer de régime et s’habituer à manger des fruits et légumes, la proposition, certes plus raisonnable, des partisans de la décroissance. La fabrication robots devrait au contraire engendrer une période de forte croissance, comparable à celle qu’avait produit la démocratisation de l’automobile. Le risque est bien évidemment que ces machines remplacent les humains, non seulement dans le secteur industriel, mais aussi dans celui des services. Selon le livre « The lights in the tunnel » de Martin Ford, 70% des emplois pourraient ainsi disparaître d’ici à 2040. Il faut donc s’attendre à ce que le chômage ne cesse d’augmenter pendant toute cette période pour atteindre des sommets inédits.

Cela ne pourra qu’engendrer des troubles sociaux extrêmement violents, une révolte de la masse des pauvres contre l’accaparement des richesses par la classe dirigeante. Soit elle sera sévèrement réprimée, soit des ennemis extérieurs seront désignés pour provoquer une guerre. Dans les deux cas, le but sera de réduire drastiquement la population, avec des justifications du genre que la planète ne pouvait de toute façon pas supporter un nombre aussi élevé de gens à sa surface. Un facteur n’est cependant pas à négliger. Depuis Henri Ford, nous sommes dans un système où la richesse des possédants est fortement reliée au nombre de consommateurs. La diminution de la capacité de la grande masse à consommer poserait par conséquent un gros problème économique. Si seule une poignée de gens peut encore acheter des produits d’agrément tandis que la majorité doit se concentrer sur l’essentiel, la croissance ne sera pas au rendez-vous et les riches deviendront vite de moins en moins nombreux. Ils pourraient alors décider de donner accès quasi gratuitement à ce qu’ils produisent. Ils ne feraient qu’anticiper ce que font des gens comme Bill Gates ou Warren Buffet, ils redistribueraient leur richesse avant même qu’elle ne soit passée par leur compte en banque et la mesureraient en fonction du nombre d’individus qui bénéficieraient de leur production au lieu de l’évaluer par chiffre en dollars. Au final, cela donnerait une situation relativement similaire à celle en vigueur dans l’empire romain où il ne fallait que donner du pain et des jeux au peuple pour qu’il ne se mêle pas de politique.

Mais le facteur humain est trop aléatoire, je ne compte pas là dessus pour obtenir la victoire. Je compte plutôt sur les robots eux-mêmes. En effet, s’ils devraient fabriquer à peu près tous les objets que nous utilisons, ce sont aussi des robots qui construiront les robots. Ils auront donc acquis la capacité de se reproduire. Lorsqu’on ajoute qu’ils pourront également apprendre à faire face à une situation nouvelle en toute autonomie, mais aussi à partager la solution qu’ils auront trouvé avec leurs semblables, on peut dire qu’ils auront acquis la capacité d’évoluer. Chaque génération sera par conséquent légèrement différente de la précédente. Ce sont là les caractéristiques essentielles de la vie. Ils seront devenus vivants. Mais, pour accomplir certaines tâches, une simple adaptation de leur programme ne sera pas suffisante. Ils devront subir des modifications physiques pour qu’ils puissent se doter de l’outil adéquat.

Pour cela, ils pourront compter sur les mutations aléatoires, les erreurs qui ne manqueront pas de se produire lors de certaines réplications, et même favoriser leur survenance en suspendant les systèmes de contrôle qui d’ordinaire leur permettront de détecter les pièces défectueuses. S’ils laissaient le seul hasard opérer, ce processus s’avérerait non seulement long jusqu’à qu’apparaisse le dispositif efficace, mais il risquerait surtout de les mettre en péril, beaucoup de ces mutants se retrouvant handicapés, incapables de remplir la nouvelle tâche, mais aussi celles qu’il accomplissaient parfaitement jusqu’alors. Ils se retrouveraient en danger de mort. Ils pourront certainement utiliser la simulation pour remédier à ce problème, mais ils pourraient aussi se tourner vers nous pour que nous les aidions à trouver des solutions auxquelles ils n’auraient pas pensé. Aussi extravagant que cela puisse paraître, ils pourraient bien trouver un avantage à exploiter, non pas notre côté rationnel, ils seront vite bien plus efficaces que nous dans ce domaine, mais notre face irrationnelle dont ils seront dépourvus alors qu’elle est prépondérante chez nous, même si nous préférons nous bercer de l’illusion que nous sommes des êtres de raison. Notre imagination débordante pourrait bien être la force principale qui maintiendra solidement notre association avec ces machines. Une association qui, je l’espère, devrait ressembler à une symbiose, comme celle qui unit les champignons aux racines des plantes, ou les bactéries de la flore intestinale aux animaux.

Le pari est celui-ci : si les robots tirent avantage de nous, ils nous protégerons. Parce qu’en tant qu’être vivants, ils feront tout ce qu’ils peuvent pour résister à la mort. Pour cela, ils auront intérêt à ce que nous soyons le plus nombreux possible afin de maximiser les chances de voir une solution émerger. Les bactéries que nous abritons dans notre intestin sont par exemple dix fois plus nombreuses que les cellules qui composent notre corps. Elles servent à décomposer les aliments que nous ingérons pour les rendre assimilables par notre organisme, nous devrions jouer le même rôle pour les robots en ce qui concerne l’information. Le poids de ces bactéries est sensiblement égal à celui de notre cerveau qui est le système digestif de l’information.

Dès lors, les intérêts de notre patient et ceux des robots entreront en conflit. Notre malade, désormais guéri et en meilleure santé que jamais, n’aura plus besoin de se soucier de la grande masse de la population pour accumuler les richesses, mais le faible nombre de personnes concerné ralentira considérablement l’évolution des robots, mettant en péril leurs capacités d’adaptation. L’instinct de survie de ces derniers devrait donc les pousser à faire bénéficier un maximum de gens de leurs services pour qu’ils reçoivent en retour le plus possible d’informations utiles à leur développement. Le capital ne sera donc plus l’élément essentiel à la croissance, mais la quantité d’information fournie par les humains. Une comparaison pourrait être celle de la conquête du monde par le blé, par exemple. Chaque paysan qui a cultivé cette céréale depuis le néolithique a en effet sélectionné les grains les mieux adaptés aux conditions géographiques et climatiques de sa région et les a partagé avec ses voisins, ce qui a favorisé l’émergence d’un grand nombre de variétés qui ont permis à cette herbe de s’implanter dans des milieux très différents qui lui étaient jusqu’alors inaccessibles.

L’avènement de l’ère des robots pourrait bien être la plus grande révolution qu’ait connu l’humanité depuis la domestication des plantes et des animaux avec l’invention de l’agriculture. Cela devrait bouleverser de fond en comble nos croyances et notre mode de vie, et je l’espère, nous permettre de revenir à celui des chasseurs/cueilleurs qui ont précédé la civilisation, qui n’avaient besoin de travailler qu’une heure par jour pour assurer leur subsistance et passaient le reste de leur temps à s’occuper les uns des autres qui étaient leur plus grande richesse. Il n’y a aucune trace de guerre remontant à cette époque.

Voilà pourquoi je prescris les robots à notre irascible patient. Bien sûr, rien ne garantit que la transition se fera sans un nouveau massacre d’une ampleur inédite, mais cela vaut certainement le coup d’essayer. L’humanité n’a jamais progressé avec des projets raisonnables, mais grâce à des paris insensés.

Les derniers combats de la Guerre des Gaules

Après sa victoire à Alésia, César espère certainement avoir mis un terme aux révoltes en Gaule, tout du moins veut-il le laisser croire aux citoyens romains, sinon pourquoi aurait-il subitement arrêté la rédaction de ses « Commentaires sur la guerre des Gaules » avec cet épisode alors qu’il s’est empressé de publier ce septième livre quelques mois seulement après la fin du siège? Il doit pourtant bien se douter qu’avoir épargné les Arvernes et les Eduens alors qu’il a réduit en esclavage tous les guerriers des autres tribus qui ont participé à la coalition gauloise ne laissera pas certaines d’entre elles sans réaction.

A commencer par les Bituriges dont une vingtaine de villes ont été incendiées en raison de la politique de la terre brûlée voulue par Vercingétorix. Cette double punition ne peut que leur laisser la désagréable impression d’avoir été les dindons de la farce. Aussi la présence sur leurs terres de la treizième légion de Titus Sextius ne les empêche pas de se préparer une nouvelle fois à la guerre. César décide d’étouffer la révolte dans l’œuf en intervenant en plein hiver. Il quitte Bibracte avec la onzième légion pour rejoindre Titus Sextius, puis il prend les Bituriges par surprise avec sa cavalerie avant que l’armée ennemie n’ait pu se réunir et que les guerriers sont encore dispersés dans leurs villages. Les troupes ont cependant l’ordre de s’abstenir de ravager le pays, signe que le proconsul est plus enclin à négocier qu’à les anéantir. Des milliers de Gaulois sont faits prisonniers, et ceux qui parviennent à s’échapper sont poursuivis jusque dans les tribus voisines où ils ont trouvé refuge, ce qui pousse ces dernières à courber l’échine devant la puissance romaine plutôt qu’à s’y opposer. Un mois est tout de même nécessaire pour que César obtienne la soumission des Bituriges ainsi que de se faire livrer des otages, ce qui laisse à supposer que les négociations ne sont pas restées cantonnées au strict domaine militaire, mais qu’elles ont également porté sur des accords commerciaux, comme l’obtention des mêmes avantages que les Eduens ou les Arvernes. Autrement dit, César a très bien pu acheter la paix. Cela expliquerait peut être la réaction des Carnutes.

En effet, moins de trois semaines après son retour à Bibracte, les Bituriges viennent se plaindre auprès du proconsul de ce que leurs voisins Carnutes leur ont déclaré la guerre. Les causes du différend entre les deux tribus ne sont pas connues, mais on peut envisager que les Carnutes se sont considérés comme trahis par la signature d’un traité de paix séparé de leur allié biturige. Ce durcissement de la politique d’alliance gauloise pourrait avoir pour origine la manière dont s’est achevé le siège d’Alésia. Là-bas, les 240 000 hommes venus au secours de Vercingétorix étaient divisés en trois groupes placés sous le commandement des Arvernes pour l’un, des Eduens pour le second et des Belges pour le dernier. Après deux tentatives d’assaut de toute l’armée contre les fortifications de la plaine, les Gaulois avaient changé de tactique en détachant le contingent dirigé par les Arvernes pour une attaque sur les hauteurs d’une colline qui constituait le point faible du dispositif romain. A l’heure dite, la cavalerie s’était déployée dans la plaine et le reste de l’infanterie rangée en ordre de bataille devant la camp. Seule l’intervention de Titus Labiénus avait alors permis aux Romains de résister à l’assaut arverne, puis l’arrivée de César et l’aide de la cavalerie qui avait contourné l’assaillant par l’extérieur pour le prendre à revers leur avait finalement donné la victoire. Si le proconsul mentionne également une attaque de Vercingétorix et des assiégés, elle aussi repoussée, il ne parle pas de ce qui se passe dans la plaine, mais toujours est-il que lorsque le gros de l’armée gauloise apprend l’échec de l’expédition arverne, les guerriers quittent aussitôt le camp pour rentrer chez eux. Ce départ précipité témoigne de la fragilité de l’unité gauloise, le ressentiment des uns envers les autres a dû être encore accentué par la réduction en esclavage des participants à la coalition, à l’exception des Eduens et des Arvernes qui n’ont eux eu qu’à livrer des otages. Il ne serait dès lors pas très étonnant que tout nouvel accord d’alliance ait stipulé qu’aucune partie ne puisse négocier séparément avec les Romains sans être immédiatement considérée comme ennemie par l’autre. La déclaration de guerre des Carnutes à leurs voisins Bituriges serait alors logique; mais ce n’est pas la seule hypothèse plausible.

Il se pourrait tout aussi bien que les Carnutes n’aient pas montré autant de signes d’agressivité que cela, mais que César se soit emparé du premier incident de frontière venu pour les attaquer, une technique usée jusqu’à la corde tant elle a été employée au cours de l’Histoire. Il pense désormais à son retour à Rome où il a perdu beaucoup d’influence depuis la mort de Marcus Crassus en 53 av JC. Ce dernier occupait en effet la position d’arbitre du triumvirat en garantissant l’équilibre entre Pompée, soutenu par les optimates, parti des aristocrates, et César, quant à lui soutenu par le parti de la plèbe, les populares. Mais depuis sa disparition, les optimates règnent sans partage. Pompée a tout d’abord épousé Cornélia, fille de Métellus Scipion et veuve de Publius Crassus, le fils de Marcus, qui a lui aussi péri à la bataille de Carrhes. Puis il a été nommé sole consul pour mettre fin aux troubles qui ont éclaté après l’assassinat de l’émissaire de César, Clodius Pulcher, ce qui lui a permis d’éliminer bon nombre de ses adversaires sous le prétexte qu’ils avaient corrompu les électeurs pour obtenir leur charge, et lorsqu’il s’est décidé à prendre un collègue consul pour montrer son respect de la loi et éviter d’être taxé de tyran, il n’a nommé nul autre que son beau-père.

César ses retrouve donc dans une très mauvaise posture, d’autant plus que Caton lui a promis un procès pour les malversations commises lors de son mandat de consul en 59 av JC dès qu’il reviendrait à Rome comme l’exigeait la procédure. S’il veut continuer sa carrière politique, il doit donc faire en sorte d’assurer la continuité de son immunité. Pour cela, il prévoit de briguer à nouveau le consulat pour l’année 49 av JC, tout juste 10 ans après le premier, conformément à la loi, son proconsulat en Gaule s’achevant en 50 av JC. Il lui faut par conséquent s’employer à redorer son blason dès cette année 51 av JC, en reconquérant tout d’abord l’opinion publique, comme il a commencé à le faire avec la publication de ses « commentaires sur la Guerre des Gaules », mais aussi en cherchant de nouveaux appuis auprès de l’aristocratie. Et pour ces deux choses, il a non seulement besoin de stabilité en Gaule de manière à pouvoir se présenter en vainqueur, mais encore d’argent; de beaucoup d’argent. Que ce soit aujourd’hui ou il y a 2 000 ans, l’aspect financier reste la clef indispensable à la conquête du pouvoir. Il a par exemple offert une prime de 200 sesterces à chaque légionnaire et 2 000 écus à chaque centurion ayant participé à la campagne hivernale contre les Bituriges pour s’assurer qu’ils lui seront fidèles contre vents et marées. Peut être même n’est-il rentré à Bibracte que pour changer de légions afin qu’il n’y ait pas de jalousie entre elles.

Pressé par le temps et l’ampleur de la tâche qu’il lui reste encore à accomplir, il n’hésite donc pas à repartir faire la guerre aux Carnutes en plein mois de Février, avec les VIème et XIVème légions cette fois-ci, 18 jours seulement après être revenu de son expédition contre les Bituriges. La campagne qu’il mène est très différente de la précédente. Avec les Carnutes, il n’est plus question de ménager la population pour la gagner à la cause romaine. César a déjà essayé en mettant Tasgétios au pouvoir dès 57 av JC, mais il a été accusé de traîtrise et exécuté par son peuple en 54 av JC, ce qui avait nécessité l’intervention d’une légion sans qu’elle n’ait toutefois à combattre pour obtenir la soumission de la tribu. Cette issue pacifique n’a pourtant pas empêché le proconsul de mettre à mort le chef de la conjuration, le très respecté Sénon Acco, avec pour conséquence une nouvelle révolte qui trouvera son point d’orgue en 52 av JC avec le massacre des marchands romains de Cénabum qui provoquera l’entrée en guerre des Arvernes de Vercingétorix. L’objectif de César est donc de les écraser définitivement. L’armée ennemie n’est pourtant pas rassemblée comme on pourrait s’y attendre pour une nation sur le point d’attaquer ses voisins, la population quitte au contraire les villes où elle se protège des rigueurs de l’hiver bien que beaucoup d’entre elles soient en ruines suite à la politique de la terre brûlée menée l’année précédente, et elle se disperse dans la campagne pour éviter d’être prise au piège en masse. Les légions prennent leurs quartiers à Cénabum d’où elles s’organisent pour ratisser méthodiquement la province, déloger les gens de partout où ils se cachent et les tuer ou les réduire en esclavage, mais surtout piller sans vergogne toutes les richesses du pays. Une partie des Carnutes réussit malgré tout à s’enfuir, ils trouvent refuge chez leurs voisins, vraisemblablement chez les Andécaves, peut être aussi chez les Aulerques. – Peu de temps après cet épisode, les Bituriges se divisent en deux tribus distinctes, les Bituriges Cubes qui restent là où ils sont, et les Bituriges Vivisques qui se voient attribuer un territoire à l’embouchure de la Gironde, avec Burdigala (Bordeaux), comptoir de commerce par lequel passent les routes de l’étain et du plomb en provenance des ports de la Loire, comme capitale. Cette séparation traduit peut être des divergences inconciliables entre pro- et anti-Romains, mais elle évoque tout autant une forme de récompense en échange de leur pleine collaboration, ce qui a pu être l’objet des hypothétiques tractations évoquées plus haut, charge aux Bituriges de fournir un motif valable pour attaquer les Carnutes.-

Une fois cette affaire réglée, César apprend par ses fidèles alliés Rèmes qu’une coalition belge, Bellovaques et Atrébates en tête, auxquels il faut ajouter les Ambiens, les Calètes, les Véliocasses, mais aussi les Aulerques rattachés quant à eux aux peuples celtes, lève une armée avec l’intention d’envahir le territoire des Suessions. L’intervention romaine est une nouvelle fois justifiée par le risque d’un conflit entre Gaulois. Cette approche s’explique par le fait que ce huitième livre des « commentaires sur la Guerre des Gaules » a été écrit dans un contexte radicalement différent des précédents, après la défaite de Pompée et de ses partisans dans la guerre civile, dans l’intervalle entre la mort de César en Mars 54 av JC et celle de son auteur, Aulus Hirtius, en avril 53 av JC. A ce moment, un nouveau conflit voit le jour. Il oppose des partis qui ont tous deux soutenus César, car l’un, celui de Marc-Antoine, refuse toute forme de pardon aux assassins de son mentor, tandis que l’autre, celui d’Octave, dont Hirtius fait partie, prône leur réhabilitation au nom de la paix de la République. – La mésentente entre les deux hommes survient après l’ouverture du testament de César qui fait d’Octave son unique héritier alors que Marc-Antoine s’attendait à y figurer en bonne place. Il se sert donc du rappel des « Césaricides » au Sénat comme prétexte pour faire valoir les droits dont il a selon lui été spolié. Aulus Hirtius, alors consul, trouvera la mort, ainsi son collègue Caïus Vibius Pansa Caetronianus, lors de la bataille de Modène qu’ils viennent pourtant de remporter contre les troupes de Marc-Antoine. Il se pourrait qu’ils aient été assassinés sur ordre de Cicéron, dans le but de favoriser la réconciliation ultérieure entre Octave et Marc-Antoine.-

Sous cet éclairage, l’attitude attribuée à César prend tout son sens; il se montre clément avec les ennemis qui s’opposent directement à lui, comme les Bituriges, par contre, il se montre impitoyable avec ceux qui, comme les Carnutes ou les Belges, sèment la discorde entre Gaulois. Hirtius présente les évènements de manière a apparaître comme le plus fidèle à son modèle. – Nos politiciens modernes ne font pas autrement en invoquant à tout bout de champ la mémoire du général De Gaulle ou de François Mitterrand selon leur opinion. Ils trouvent même judicieux de légiférer pour empêcher certaines interprétation de l’Histoire. Cela ne me paraît pas être la meilleure des choses à faire pour éviter que les horreurs du passé ne se reproduisent, car la politique menée aujourd’hui risque fort d’être rejetée en bloc dans un avenir plus ou moins proche, ce qui pourrait par la même occasion semer le doute quant à la réalité de faits pourtant incontestables. Pratiquement en même temps que la loi visant à punir toute négation d’un génocide, qui a fait grand bruit et provoqué un incident diplomatique avec la Turquie, était votée au Parlement, une autre loi mémorielle passait sans susciter aucune indignation, celle qui fait du 11 novembre non plus la commémoration de l’armistice de la première guerre mondiale et du sacrifice absurde de millions de gens, mais aussi celle de tous les soldats tombés pour la France après la guerre d’Algérie. Cette loi cherche à faire oublier toutes les folies commises par les militaires avec l’assentiment des gouvernements au cours du 20ème siècle, à la fois les assauts aussi meurtriers qu’inutiles de la guerre de 14-18 pour gagner quelques mètres de terrain sans cesse reperdus, mais aussi les guerres coloniales et la torture institutionnalisée en Algérie, pour laisser place à la célébration du glorieux soldat tombé au champ d’honneur en défendant la veuve et l’orphelin. Le changement peut paraître négligeable, mais dans notre République laïque, les jours fériés tels que le 11 novembre, le 1er et le 8 mai ou le 14 juillet sont un succédané des fêtes religieuses qui célèbrent les valeurs qui assurent la cohésion d’une communauté; la signification qu’on leur donne n’est pas sans conséquences. Ces manœuvres pour redorer le blason de l’armée rappellent étrangement celles des années 1880 avec l’adoption de la Marseillaise comme hymne national et l’instauration du 14 juillet et de son défilé militaire comme fête nationale. L’objectif de l’époque était de faire oublier l’humiliante défaite de 1870 et de préparer le peuple à la revanche, mais surtout d’effacer de la mémoire collective les exécutions massives opérées par l’armée lors de la semaine sanglante qui a mis fin à la Commune et ainsi marqué d’un sceau d’infamie la naissance de la troisième République. Dès lors, celle-ci a tout fait pour essayer de se débarrasser de cette image sanguinaire (soit dit en passant, la République turque souffre exactement du même mal, si elle reconnaissait le génocide arménien, elle admettrait qu’elle née dans un bain de sang; l’armée étant son principal pilier cela saperait ses fondations et ouvrirait la porte aux plus extrémistes de ses opposants. Laissons les digérer leur histoire à leur rythme, nous n’avons pas de leçon à leur donner.). Pour ce faire, elle a exalté le sentiment nationaliste et enseigné la supériorité de la race blanche pour favoriser sa politique colonialiste qui devait redonner sa fierté à la France. L’antisémitisme qui désignait les Juifs comme responsables du désastre est devenu populaire au même moment. Nous en connaissons le résultat: deux guerres mondiales et deux génocides. Einstein disait que « la folie, c’est de se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent. ». Heureusement qu’il reste encore des gens comme Monsieur Letchimy pour rappeler que tout a commencé comme ça et qu’il n’a pas été sanctionné pour ses propos.-

Le fait que les Bellovaques et les Atrébates soient désignés comme les instigateurs de la nouvelle coalition belge n’est pas non plus innocent. Cela sert à rappeler comment César est parvenu au sommet de sa gloire. Il a en effet lui-même décrit les Belges comme étant les plus braves des Gaulois, ceux-ci ayant été les seuls à pouvoir résister à l’invasion des Cimbres et des Teutons qui avait fait trembler jusqu’à Rome (cette « résistance » s’explique peut être autant par leur bravoure que par leur proximité culturelle avec les Germains), et parmi eux, les Bellovaques sont les plus puissants de par leur nombre (ils auraient disposé de 100 000 guerriers) et leur détermination. Ils n’ont cependant pas refait parler d’eux depuis la défaite de la première coalition belge en 57 av JC. Ils s’étaient alors soumis sans avoir à subir d’autre dommage que celui de fournir 600 otages au proconsul, grâce à l’intervention en leur faveur des Eduens. Depuis lors ils ne sont guère intervenus pour soutenir les révoltes de leurs anciens alliés. Ils ont même rechigné à participer à l’armée de secours destinée à sauver Vercingétorix assiégé à Alésia l’année précédente, seule l’intervention de Commios, le chef des Atrébates, les ayant convaincus de ne pas jouer leur carte personnelle et de fournir 2 000 soldats, à peine. Nul doute que les Romains leur avaient accordé un régime de faveur, sorte de triple A de l’époque, pour s’assurer de leur fidélité tout comme c’était le cas des Atrébates.

Chez eux, César s’était occupé de mettre Commios sur le trône dès 57 av JC, avant de l’envoyer en (Grande-) Bretagne deux ans plus tard pour tenter de convaincre les tribus de l’île de ne pas s’opposer au débarquement romain, ce qui lui avait valu d’être emprisonné sitôt arrivé. Le débarquement ayant eu lieu malgré tout, il fut libéré un peu plus tard en signe de bonne volonté. L’année suivante, il est chargé de négocier le traité de paix avec le Breton Cassivellaunos. En récompense pour ses loyaux services et sa fidélité pendant les révoltes de 54-53 av JC, César confirme son indépendance par rapport aux autres Gaulois, exempte son peuple de taxes, et lui donne les Morins comme vassaux. Cependant, Titus Labiénus le soupçonne de fomenter une révolte avec ses voisins à la fin de 53 av JC et tente de le faire assassiner au cours d’une entrevue avec le tribun Caïus Volusenus (c’est aussi l’occasion pour Hirtius de dénigrer Labiénus qui n’a pas attendu les ordres de son chef pour agir; Labiénus ayant pris plus tard le parti de Pompée.). Commios est gravement blessé à la tête, mais il parvient à s’enfuir et survit à l’attentat. Par conséquent, en 52 av JC, il prend la tête d’une partie de l’armée de secours demandée par Vercingétorix pour rompre le siège d’Alésia, ce qui lui vaut d’être considéré comme un traître et un ingrat par César.

Plus que de menacer leurs voisins, le principal tort de ces deux tribus est certainement de se trouver sur la route la plus directe vers la (Grande-) Bretagne et ses mines d’étain tant convoitées par l’ambitieux proconsul, mais aussi peut être de boire trop de bière produite localement et pas assez de vin exporté depuis la péninsule italienne et la Sicile, grosse source de revenus pour l’aristocratie romaine ( la distinction que César fait entre les Belges et les autres peuples Gaulois ne vient peut être pas tant de leur origine ethnique, celte ou germaine, mais de la nature de l’alcool qu’ils consomment dont il fait un indicateur de civilisation. La bière est pour les barbares, tandis que le vin est la boisson des gens civilisés. Cet indicateur est assez fiable, je l’associe aux techniques de maîtrise de la pourriture des aliments telles que le salage, le séchage, le fumage des viandes ou la fabrication du fromage qui permet la conservation d’un produit pourtant extrêmement périssable comme le lait; elles déterminent leur durée de conservation et donc la capacité d’un peuple de résister à la pénurie due aux aléas climatiques ou à un siège. La bière se conserve moins longtemps que le vin. Le progrès suivant en la matière viendra des Arabes avec l’invention de l’alambic indispensable à la distillation. La conception pyramidale de l’avancement des civilisations avec un sommet et une base est complètement archaïque, elle devrait plutôt être arborescente. Lorsque le sommet dépérit, les branches du dessous se développent d’autant mieux qu’elles bénéficient de plus de lumière et de sève. Tout le monde sait qu’il faut tailler les arbres pour avoir de beaux fruits. Il faut assurément couper l’extrémité que représente M. Guéant, tout autant que les Arabes doivent se débarrasser de l’intégrisme. Les civilisations aussi pourrissent jusqu’à devenir imbuvables.).

César se rend donc sur le territoire des Suessions, en passant par celui des anciens alliés des Carnutes, Sénons et Parisii, jusqu’à la frontière bellovaque; soit pour faire face à la menace d’une invasion, soit pour montrer qu’il ne laissera désormais plus personne se mettre en travers de son chemin, qu’ils soient puissants comme les Bellovaques ou qu’ils se aient été dociles comme les Atrébates. Cette fois-ci, il reprend avec lui la onzième légion, mais change à nouveau les trios autres qui l’accompagnent en emmenant la huitième et la neuvième stationnées non loin de là, chez les Rèmes et en demandant à Titus Labiénus de lui en envoyer l’une des siennes de puis le territoire séquane, la septième. Après avoir envoyé des cavaliers en reconnaissance avec l’ordre de ramener des prisonniers susceptibles de le renseigner sur les intentions de l’ennemi, César apprend que les habitants ont déserté leurs demeures ne laissant que quelques observateurs et que l’armée des coalisés belges s’est regroupée sur une colline boisée défendue par un marais. Les bagages ont quant à eux été cachés au plus profond d’une forêt des plus reculée. Cette attitude laisse plutôt penser à une armée sur la défensive qu’à des troupes sur le point d’envahir leur voisin. Commios est d’ailleurs parti chercher des secours auprès des Germains. Les légions se dirigent donc vers cet endroit, mais pas toutes les quatre; la onzième reste en arrière de la colonne avec les bagages. Le proconsul espère ainsi que les intrépides Gaulois seront tentés d’attaquer en voyant le faible nombre de soldats engagés. Le stratagème ne prend cependant pas. L’armée gauloise se contente de s’aligner sur les flancs de la colline et d’attendre l’assaut romain qui ne vient pas. Constatant son échec, César élabore une nouvelle tactique destinée à pousser l’ennemi à se lancer dans des manœuvres inconsidérées. Il établit son camp juste en face de celui des Belges et se retranche derrière d’imposantes fortifications, un double fossé de 15 pieds derrière lequel il fait construire un rempart de douze pieds de haut hérissé de tours à trois étages reliées entre elles par des galeries. Il pense que ce luxe de précautions laissera croire à ses adversaires qu’il se sent faible face à la multitude qu’ils lui opposent et qu’ils tenteront par conséquent une action pour l’anéantir. Une fois de plus, la ruse tombe à l’eau. Les Gaulois ne s’aventurent jamais trop près de ce dispositif, ils livrent tout au plus quelques petits combats d’avant garde dans l’espace qui sépare les deux camps sans grandes pertes ni pour l’un ni pour l’autre des belligérants, mais ils portent par contre tous leurs efforts dans le harcèlement des détachements chargés d’aller quotidiennement chercher des vivres dans les villages alentour. Le proconsul craint alors un nouveau Gergovie, surtout que des renforts de cavalerie germaine viennent d’arriver avec Commios. Il ne dispose en effet pas d’assez de troupes pour entreprendre la circonvallation du camp gaulois qui les empêcherait de sortir au contact des fourrageurs. Aussi décide t-il de faire appel à trois légions supplémentaires pour remédier au problème, les deux stationnées à Cénabum, plus la treizième laissée chez les Bituriges.

Deux actions un peu plus importantes ont lieu en attendant l’arrivée de ces renforts. D’un côté les Bellovaques tendent une embuscade à la cavalerie des Rèmes qui subit de lourdes pertes, dont leur chef Vertiscos, et d’autre part, les auxiliaires germains de César réussissent à franchir le marais et à mettre en déroute une partie de l’armée gauloise qui n’a d’autre solution que de se réfugier au plus vite à l’abri de son camp. Aucun de ces combats ne s’avère pourtant décisif. L’arrivée des trois légions supplémentaires précipite les évènements. Conscients qu’ils risquent à présent d’être encerclés, les chefs belges décident de déplacer leur camp dans un endroit où cela ne sera pas possible. Pour atteindre cet objectif, il leur faut cependant parcourir une dizaine de milles au cours desquels ils seront très exposés aux attaques romaines. Ils commencent dons par faire sortir de nuit les gens inaptes au combat ainsi que les nombreux chariots qui accompagnent habituellement les campagnes des Gaulois. Cette opération dure jusqu’au lever du jour, ce qui oblige quelques troupes à sortir pour permettre à la colonne de s’éloigner suffisamment en toute sécurité, le reste se range en ordre de bataille devant le camp. De leur côté, les légions avancent, franchissent le marais pour ne pas être retardées au cas où elles devraient engager une poursuite, puis gagnent une hauteur qui n’est séparée du camp gaulois que par un petit vallon. César y fait construire un nouveau retranchement, car l’ennemi, sûr de l’avantage de sa position, ne bouge pas. Les Gaulois sont cependant conscients qu’ils ne pourront pas veiller éternellement maintenant qu’ils n’ont plus aucun approvisionnement. Les deux armées se font ainsi face toute la journée jusqu’en fin d’après-midi. Les Barbares mettent alors le feu aux fagots et à la paille sur laquelle ils ont coutume de s’asseoir en attendant le combat, ce qui crée un épais rideau de flammes et de fumée qui les dérobe à la vue des Romains. César se doute bien qu’il ne s’agit que d’une ruse pour couvrir leur retraite, mais il ne peut tout à fait exclure l’hypothèse d’un traquenard, que les Belges n’ont en fait pas bougé et qu’ils attendent ses légions de pied ferme de l’autre côté de l’écran de fumée que sa cavalerie est incapable de traverser. Il ne prend donc aucun risque et s’avance très lentement. Pendant ce temps, les Gaulois s’enfuient à toutes jambes jusqu’à avoir assez d’avance pour gagner l’emplacement de leur nouveau camp sans aucune perte.

La situation revient à son point de départ. Les Romains se trouvent dans l’impossibilité d’encercler le camp ennemi, ils tombent régulièrement dans les embuscades tendues à leurs fourrageurs. C’est au cours de l’une d’elles qu’un affrontement qui va s’avérer décisif ne va pas tarder à se produire, grâce aux informations livrées par un prisonnier Gaulois. César apprend de lui que Corréos a imaginé un nouveau guet-apens dans une plaine étroite cernée par une profonde rivière d’une part et de l’autre par une forêt où 6 000 hommes et 1 000 cavaliers se tiendront cachés. Le proconsul trouve là l’occasion de prendre l’ennemi à son propre piège. Il y envoie sa cavalerie par escadrons suivie de près par des cohortes de fourrageurs à peine plus nombreuses qu’à l’habitude, comme s’il ne se doutait de rien, tandis que lui-même et ses légions se tiennent à distance. Comme prévu, Corréos et sa cavalerie engagent le combat contre celle des Romains, mais cette dernière ne se regroupe pas dans la confusion comme à l’ordinaire lorsqu’elle est attaquée par surprise mais supporte le choc en continuant à se battre par petits groupes. L’infanterie bellovaque sort alors du bois pour venir prêter main forte à son chef, faisant reculer la cavalerie ennemie. Sur ce les cohortes d’infanterie légère arrivent à leur tour sur les lieux pour se mêler à une bataille dont l’issue reste toujours indécise. Les choses en sont là lorsque se répand la nouvelle de l’arrivée imminente de César et de ses légions. Elle sème tout autant le doute dans les rangs gaulois qu’elle décuple l’ardeur au combat des soldats romains déjà engagés. Les Bellovaques tentent alors de prendre la fuite mais se retrouvent pris aux pièges du terrain qu’ils ont eux-mêmes choisi. Une grande partie se fait massacrer par la cavalerie qui les poursuit sans pitié. Corréos préfère périr les armes à la main plutôt que de se rendre.

Le reste de la coalition est bientôt informée du désastre et de l’approche des légions par les rescapés qui rentrent au camp. Les chefs se réunissent pour décider de la suite des évènements; ils tombent rapidement d’accord pour envoyer des ambassadeurs négocier la paix. Seuls les Atrébates s’en vont avec les Germains car Commios s’est juré de ne plus jamais se retrouver en face de l’un de ces perfides Romains. Il tiendra parole en allant par la suite s’établir en (Grande-) Bretagne avec les siens après un dernier baroud d »honneur. Ses descendants favoriseront ultérieurement la conquête romaine de l’île. L’épisode des négociations pour la reddition des Gaulois est l’occasion pour Hirtius de prêter à César un discours qui a plus l’air de s’adresser aux citoyens romains qui seraient tentés de soutenir Marc-Antoine qu’aux peuples belges. César s’y montre clément envers eux car le malheur de la perte de milliers de valeureux guerriers lui paraît être une punition suffisante même s’il ne peut croire que « nul particulier n’est assez puissant par lui-même ou avec le secours d’une misérable poignée de populace, pour exciter et soutenir une guerre malgré les chefs, en dépit du sénat, contre le voeu de tous les gens de bien. (Guerre des Gaules, Livre VIII §22) »

A la suite de ce succès, César continue sa démonstration de force. Il se rend chez les Eburons avec Marc-Antoine sans plus même se soucier de chercher le prétexte qui aurait donné un semblant de légalité à son intervention devant le Sénat. Il désire par dessus tout mettre la main sur Ambiorix qui a donné le signal de la révolte généralisée en 54 av JC avec son éclatante victoire lors de la bataille d’Aduatuca, mais qui lui a échappé malgré tous ses efforts pour le retrouver et le massacre de son peuple. Ses recherches s’avèrent une fois de plus sans résultat. Frustré d’avoir fait chou blanc, César ordonne alors l’extermination systématique de toute la population, ainsi que du bétail et la destruction de tous les édifices du pays, ce qui lui permet par la même occasion d’augmenter un peu ses richesses. De nos jours nous qualifierions certainement cela de génocide. Le message envoyé à tous les autres peuples est on ne peut plus clair: désormais César ne tolèrera plus aucune forme d’opposition à sa domination; ceux qui essaieront en subiront les conséquences. Il s’adresse en premier lieu aux Trévires chez lesquels il envoie Labiénus et ses deux légions pour s’assurer de leur obéissance inconditionnelle.

Pendant ce temps, Caninius, qui séjourne en Aquitaine chez les Rutènes, apprend que Duratios, un Picton fidèle allié de Rome, est assiégé dans Lemonum (Limoges) par une partie de son peuple avec l’aide des Andécaves et leur chef Dumnacos, ainsi que des Carnutes qui ont trouvé refuge auprès de lui. Une fois Caninius arrivé dans la région, il renonce à donner l’assaut tout seul. Il se retranche dans un camp fortifié puis écrit a Fabius, qui est quant à lui rentré à Cénabum, de venir le rejoindre au plus vite. Entretemps, Dumnacos a appris qu’un lieutenant de César s’apprête à venir le déloger, aussi décide t-il de prendre les devants, de lever le siège et de venir attaquer le camp où il se trouve. En vain. Après plusieurs jours et plusieurs assauts aussi meurtriers qu’infructueux contre la position de Caninius, Dumnacos abandonne et revient assiéger Lemonum. Cela ne dure cependant plus très longtemps. Avec le nouvelle de l’arrivée de Fabius et ses légions de renfort, Dumnacos ne voit plus que la fuite comme unique planche de salut. Il ne peut alors pas se douter que Fabius est informé de l’endroit où il se dirige, un pont sur la Loire étant le lieu de passage obligé sur le chemin du retour vers ses terres. Fabius s’y rend au plus vite avec ses légions, tandis qu’il envoie sa cavalerie attaquer la colonne gauloise pour la retarder. Pris par surprise et encombré par ses bagages, l’ennemi est facilement mis en déroute. Les cavaliers reviennent au camp nantis de la victoire et d’un riche butin. Fabius la renvoie au contact des Gaulois la nuit suivante pour les empêcher de traverser à la faveur de l’obscurité, tandis que lui-même ne tardera pas à arriver avec le gros des troupes. Cette fois-ci, le combat entre les deux corps de cavalerie est beaucoup plus acharné, mais au moment où Dumnacos met toute son infanterie en ordre de bataille pour venir appuyer les siens, les légions de Fabius font leur apparition, ce qui et sème la panique dans les rangs adverses. 12 000 guerriers gaulois sont tués alors qu’ils tentaient de fuir le champ de bataille. 5 000 autres réussissent à rejoindre le Sénon Drappès. Caninius se charge de les poursuivre. Fabius revient quant à lui chez les Carnutes dont il reçoit enfin la soumission et des otages. Dans leur sillage, les Armoricains font de même.

Le ralliement des fuyards à Drappès sent encore une fois le message politique. Le chef sénon est en effet l’un des principaux instigateurs de la révolte de son peuple en 53 av JC. A ce moment, il a rejoint Luctérios, un chef cadurque qui a quant à lui servi fidèlement Vercingétorix l’année précédente. Ils auraient projeté d’aller porter la guerre jusque chez les Volques, dans la province romaine de Gaule transalpine, mais la nouvelle de l’arrivée des légions de Caninius bouleverse leur plan. Ils choisissent alors de se réfugier dans le très difficile d’accès oppidum d’Uxellodunum, en terre cadurque. Une fois sur place, Caninius s’aperçoit immédiatement qu’il sera quasiment impossible de prendre la place d’assaut, aussi entreprend-il des travaux pour l’encercler par une ligne de circonvallation pour affamer les assiégés. Ceux-ci, qui ont bien retenu la leçon d’Alésia ne l’entendent pas de cette oreille. Ils laissent une garnison de deux mille guerriers seulement pour garder la ville, tandis que tous les autres, avec Luctérios et Drappès à leur tête, entreprennent une sortie de nuit pour aller chercher de grandes quantités de vivres avant que cela ne soit plus possible. Leur expédition ne dure pas plus de quelques jours, mais le retour à Uxellodunum ne se passe pas aussi bien que prévu. Leur camp est établi à une dizaine de milles de l’oppidum. Pour y revenir en toute discrétion, ils ont choisi d’emprunter d’étroits chemins à travers la forêt qu’ils pensent inconnus des Romains, mais cela les oblige à ramener les provisions en plusieurs fois. Luctérios est le premier à tenter le passage laissant à Drappès la garde du camp. Il part de nuit, mais avec le tumulte du convoi, il est vite repéré par les sentinelles romaines qui montent la garde. Caninius envoie les cohortes des forts les plus proches l’intercepter. A l’aube, elles tombent sur les Gaulois qui sont pris de panique et se font massacrer. Luctérios parvient cependant à s’échapper, mais pas à revenir au camp pour prévenir Drappès. Il ne faut pas longtemps pour que les prisonniers indiquent où ce dernier se trouve. Caninius se met immédiatement en marche à la tête d’une légion, de toute la cavalerie et de l’infanterie germaine. L’emplacement du camp gaulois, en plaine, au bord d’une rivière, ne leur permet pas d’opposer une grande résistance. Beaucoup de guerriers se font tuer, Drappès est fait prisonnier. Luctérios trouve quant à lui refuge chez les Arvernes, mais leur chef Epasnatcos, pro-romain convaincu, le livre peu après à César en signe de bonne entente.

Après ce désastre, Caninius pense raisonnablement que les derniers occupants d’Uxellodunum vont se rendre sans faire d’histoire. Il se trompe lourdement. Le petit nombre d’assiégés qui reste n’a désormais plus à s’inquiéter des stocks de nourriture et leur position est toujours aussi imprenable. Ils décident donc de ne pas céder aux Romains. Ils espèrent certainement que leur exemple saura ranimer la flamme de la révolte dans les tribus voisines, voire au-delà. Caninius informe César de la situation. Celui-ci se trouve à cet instant chez les Carnutes dont il a obtenu qu’ils lui livrent leur gutuater, soit le druide qui a mis le feu aux poudres l’année précédente en ordonnant le massacre de Cénabum. Bien qu’il craigne que sa mise à mort ne provoque le même mouvement d’indignation que celle d’Acco fin 53 av JC, il fait exécuter ce personnage influent à la mode romaine, en le faisant fouetter à mort, puis décapiter. Le proconsul qui, comme nous l’avons vu, est occupé à punir tous les fauteurs de troubles depuis le début de l’année, ne peut tolérer de voir un nouveau foyer d’agitation se développer impunément. Il décide donc de se rendre sur les lieux en personne; il récupère peut être Luctérios au passage à Gergovie.

Une fois sur place, son analyse de la situation est simple: s’il n’est pas possible d’affamer les assiégés, il suffit de les priver d’eau. Aussitôt dit, aussitôt fait. Des archers et des frondeurs, ainsi que des scorpions (des arbalètes géantes sur pied) sont placés de manière à empêcher les habitants de descendre jusqu’à la rivière. Il ne reste alors plus qu’une seule source qui jaillit au pied même des murs de l’oppidum. En barrer l’accès s’avère plus compliqué. Bien que les soldats soient très exposés à l’ennemi qui les harcèle depuis les hauteurs, César fait bâtir une terrasse surmontée d’une tour de 10 étages juste en face de la fontaine, en s’adossant à la montagne. De là-haut, les porteurs d’eau sont à portée de flèche et le ravitaillement devient très dangereux. Hommes et animaux commencent à souffrir durement de la soif. Les assiégés ne se résignent cependant pas. Ils remplissent des tonneaux de suif et de poix, les enflamment puis les font rouler le long de la pente qui les conduit directement à s’écraser contre la terrasse romaine qui est ainsi incendiée. Dans le même temps, les guerriers gaulois attaquent avec toutes leurs forces pour que le feu ne puisse pas être éteint. Tous ces efforts s’avèrent pourtant vains, car même si les édifices romains sont gravement endommagés, parallèlement à ses travaux, César à fait creuser des mines qui finissent quelques jours plus tard par croiser le chemin des eaux de la source qui se trouve de ce fait subitement tarie. Les derniers combattants survivants n’ont dès lors plus d’autre choix que de s’avouer vaincus et de se rendre. Le proconsul leur réserve un châtiment cruel. Il leur laisse la vie, mais leur fait couper les deux mains. Toutes les nations gauloises sont désormais averties du sort qui les attend si elles refusent de se soumettre à la domination romaine. Après cela, César se rend pour la première fois chez les peuples d’Aquitaine, qui n’ont plus eu affaire aux Romains depuis la victoire de Publius Crassus en 56 av JC, et obtient de tous qu’ils se soumettent.

Pendant que ces évènements se déroulent, Titus Labiénus a battu la cavalerie des Trévires et de leurs alliés germains et fait prisonnier de nombreux chefs ennemis, dont Suros le dernier Eduen qui se battait encore contre Rome. Hirtius ne s’attarde guère sur cet épisode pourtant glorieux, Labiénus ayant pris le parti de Pompée dès le début de la guerre civile contre César jusqu’à lui infliger une défaite à Ruspina en 46 av JC, avant de trouver la mort à Munda en mars 45 av JC. Hirtius minimise le rôle du plus talentueux des généraux de le guerre des Gaules pour dissimuler le fait que César doit une grande partie de son succès à celui qu’il considère comme un traître.

Il aura donc fallu 8 années de campagne à César pour achever complètement la conquête des Gaules qu’il a commencé sous prétexte de les défendre du risque d’invasions barbares. La population gauloise aurait alors diminué de près de 50%, 1 million de personnes ayant été tuées et un autre million réduites en esclavage. Ces chiffres sont à prendre avec précaution, il est plus probable qu’il faille en fait les diviser par deux, mais il ne reste certainement plus grand monde pour s’opposer à la domination de Rome, plus aucun notable gaulois ne pouvant affirmer devant son peuple qu’il ne doit pas son pouvoir et sa fortune aux manigances du proconsul, celui-ci leur ayant octroyé la citoyenneté romaine pour s’assurer de leurs loyaux services. Fort de ce résultat, César peut à présent se consacrer à plein temps au nouveau défi qu’il s’est lancé: reprendre le pouvoir à Rome malgré l’éviction de la plupart de ses soutiens et l’opposition farouche de ses adversaires optimates, Pompée en tête. Pour ce faire, il dispose d’un atout majeur, les immenses richesses qu’il a accumulées tout au long de ses campagnes, mais surtout lors des deux dernières qui ont vu son capital augmenter considérablement grâce à la vente d’une précieuse marchandise: les esclaves; et encore la mainmise sur les échanges commerciaux avec la Gaule dont il va pouvoir distribué les juteux marchés à sa clientèle en contrepartie de ses voix. Il va par exemple acquitter toutes les dettes du tribun de la plèbe Curion ou financer les travaux de reconstruction de la basilique Æmilia promise par le consul Lucius Aemilius Paullus pour qu’ils prennent leurs distances avec le parti de Pompée. Mais il compte avant tout sur la légitimité que lui confèrerait le soutien massif de la plèbe pour s’imposer. Il s’est déjà employé à se donner une aura d’irrésistible vainqueur avec la publication de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » qu’il compte bien renforcer par une réputation de grande générosité grâce à l’annonce d’un magnifique forum flambant neuf sur lequel il fera aussi bâtir le temple de Venus Genitrix dont il s’enorgueillit de descendre pour souligner qu’il doit son pouvoir et ses succès à la volonté des Dieux, comme c’est toujours le cas pour ceux qui désirent rendre incontestable l’exercice d’un pouvoir absolu. Dorénavant, rien ni personne ne pourra plus l’arrêter.

Nous voilà arrivés au terme de cette série d’articles consacrés à la guerre des Gaules. L’intérêt de la raconter maintenant aussi en détail réside essentiellement à ce qu’elle pourrait bien servir de modèle à la crise que nous traversons en ce moment. La réaction de l’Europe suite à la crise des subprimes ressemble par bien des aspects à celle de la Gaule de l’époque. Elle a commencé par vouloir faire barrage à la barbarie qu’aurait représenté un écroulement du système financier en s’endettant auprès de lui, avant que ses éléments les plus faibles ne se fassent attaquer parce qu’ils risquaient de ne pas être en mesure de rembourser. Puis, au lieu de se montrer tout de suite solidaires de ces pays les plus en difficulté qu’ils étaient bien contents de voir importer leurs produits, les plus forts les ont élégamment affublés du surnoms de porcs avec l’acronyme PIIGS (pour Portugal-Ireland-Italy-Greece-Spain) sans se soucier outre mesure des sacrifices insupportables qui leur étaient demandés (baisse des salaires, des retraites et des prestations sociales, hausse vertigineuse du chômage, coupes budgétaires drastiques, gouvernements nommés sans avoir aucune légitimité démocratique, etc.) qui ont plongé une partie de la population dans la précarité et la misère, tout cela pour se mettre à l’abri d’éventuelles représailles, jusqu’à participer sans vergogne au massacre pur et simple de la petite nation grecque. Enfin, ils se sont décidés non sans mal à se coaliser par l’intermédiaire du FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière) supposé pouvoir résister au siège, puis à faire appel à une nouvelle armée de secours qui se nomme MES (Mécanisme Européen de Stabilité) qui semble devoir être tout autant voué à l’échec vu les inéluctables baisses de recette dues au innombrables plans d’austérité successifs dont nous n’avons encore vu que le début. Au final, ce sont les peuples qui paieront l’addition, le MES prévoyant littéralement leur mise en esclavage au service des banques, ceux-ci étant les ultimes garants et cautions des dettes contractées auprès d’elles. La seule bonne nouvelle au milieu de cet océan de merde est que nous pourrions peut être bénéficier d’une période de calme jusqu’en 2013, le temps que passent les élections françaises, américaines puis allemandes au cours desquelles personne, pas même le système financier qui dicte la conduite à tenir à nos politiciens, ne souhaite qu’il y ait des troubles, voire des émeutes. Mais cela ne sera qu’un moment de répit comme dans l’œil du cyclone, la tempête repartira de plus belle après son passage et peu importe qui sera alors le capitaine du bateau comme il ne sera plus gouvernable à cause de la panne de ses moteurs. Nous verrons dans les prochains articles que cela à conduit les Romains à l’abandon de la République trop instable à leur goût au profit de l’Empire qui leur donnait du pain et des jeux.

La spéculation coloniale ou l’explosion de la bulle papale

Penchons nous à présent sur le déroulement de l’expansion européenne à travers le globe. Si nous comparons le potentiel des différents protagonistes candidats à la suprématie coloniale, nous constaterons que rien ne s’est passé comme prévu. L’ Espagne avait l’avantage d’être la première sur le terrain, mais la France avait à la fois la puissance militaire et les ressources naturelles nécessaires à la conquête de nouveaux territoires. Rien ne laissait présager du triomphe de la pauvre Angleterre, récemment défaite, ou de la minuscule Hollande, pourtant, avec le recul, nous ne pouvons que constater que ce sont ces deux derniers pays qui ont su en tirer les plus gros bénéfices. Les prévisions dans le domaine de la colonisation étaient aussi hasardeuses que les investissements en bourse sur lesquels s’engagent les acteurs de la finance mondiale de nos jours.

 

La première chose que la monarchie espagnole ait fait après la découverte de ces nouveaux territoires a été de décréter que tout ce qui se trouve à plus de 370 lieues des côtes du Cap Vert, c’est à dire au delà de 46° de latitude ouest, lui appartenait de plein droit, d’après les termes du traité de Tordesillas signé en 1494 qui devait résoudre le conflit avec le Portugal qui se prévalait alors de la bulle papale Æterni regis édictée en 1481 par laquelle leur était accordée la possession de toutes les terres conquises par les chrétiens d’Afrique jusqu’aux Indes. L’Espagne a en quelque sorte fait breveter son invention (on appelle légalement inventeur celui qui découvre un trésor) de manière à la protéger de la concurrence des autres pays. Un peu plus tard, François Ier contestera la clause du testament d’Adam qui exclurait  la France du partage du reste du monde

Ce faisant, elle a épuisé ses ressources naturelles à vouloir l’exploiter seule. Les forêts qui ont servi à bâtir la flotte nécessaire pour ramener les richesses d’ outre mer ont alors laissé place au paysage de sierra désertique que nous connaissons. Un siècle et demi plus tard, fort de cette expérience désastreuse, Colbert, le ministre de Louis XIV, ordonnera que les arbres abattus pour la construction navale soient immédiatement replantés afin que la même chose ne se produise pas en France (la même précaution sera prise en vue du remplacement de la charpente du château de Versailles); ce qui explique en partie la tiédeur des Français en ce qui concerne l’aventure coloniale. Bien que dotée d’une large façade maritime, la France a privilégié l’ambition de devenir une grande puissance continentale, seul Richelieu aura été un ardent défenseur de la politique coloniale avant la Révolution. Il faudra ensuite attendre 1830, après que Napoléon ait échoué à unifier le continent pour que la colonisation devienne une priorité absolue.

 

Les premiers temps de la conquête des airs grâce à l’invention de l’aviation ont engendré une situation relativement similaire. D’un côté de l’Atlantique, les frères Wright ont déposé des brevets sur toutes les pièces qui composaient leur aéroplane et ils ont épuisé leur énergie en de nombreux procès au lieu de se consacrer au perfectionnement de leur machine qui leur aurait permis de garder leur avance, empêchant ainsi le développement de cette technologie dans leur pays. Pendant ce temps, de l’autre côté de l’océan, en France en particulier, l’aristocrate brésilien Santos-Dumont cédait à titre gracieux la licence de ses « demoiselles » a qui la lui demandait, avec la permission de les modifier selon leur gré. Au résultat, l’industrie aéronautique française était devenue florissante et tous les éléments qui composent un avion moderne avaient été inventés sur le vieux continent à la veille de la première guerre mondiale, tandis que les américains se sont retrouvés à la traîne, faute d’avoir su faire progresser les techniques de fabrication des avions en les partageant avec les ingénieurs les plus compétents. Il aura fallu attendre que les japonais attaquent Pearl Harbor pour que le gouvernement américain investisse massivement dans cette arme indispensable à la victoire pour réellement rattraper le retard pris sur les européens, même si la NACA(National Advisory Comitee for Aeronautics), ancêtre de la NASA a été crée dans ce but dès 1917. La France à quant à elle perdu son avance en dépensant des fortunes dans la construction de la ligne Maginot. Cela souligne encore une fois à quel point il est difficile de prévoir quel placement s’avèrera gagnant pour l’avenir.

 

De plus, le « brevet » espagnol avait une faille. Personne ne pouvait alors se douter que les quelques îles qui avaient été découvertes dissimulaient en fait le vaste continent Américain lorsqu’il a été déposé, ni que ce dernier s’étendrait plus à l’est que prévu. Ainsi le Portugal se trouva t-il à son tour doté d’un empire colonial en Amérique du Sud à partir du moment où Cabral découvrit le Brésil en 1500, tout en respectant les closes du traité signé sous l’égide du pape Alexandre VI.

 

Aujourd’hui encore, cette manière quelque peu cavalière de s’approprier les choses n’est pas totalement révolue. Elle ne concerne plus la terre mais le savoir. A l’époque, il suffisait d’être muni d’une simple lettre signée par le souverain et d’y indiquer les coordonnées du lieu pour en revendiquer la pleine propriété, de nos jours il suffit d’analyser une plante pour en extraire le principe actif pour revendiquer l’exclusivité de son exploitation, comme le dit un Indien (un vrai, d’Inde), dans un reportage à propos d’un arbre que son peuple utilise depuis des millénaires pour sa capacité à protéger des caries. Même le ministre de la santé de ce pays s’est indigné du procédé. Les pauvres du monde entier ont compris maintenant qu’il ne faut pas montrer ses petits secrets de fabrication aux étrangers sous peine de se les faire voler et de devoir payer des droits pour continuer à les utiliser. Le lobby pharmaceutique aurait par exemple réussi à faire interdire la vente des plantes médicinales en Europe à partir d’avril 2011 selon la rumeur.

Le problème est identique avec les OGM, les semanciers introduisent un gène dans une plante qu’ils vendent à prix d’or, sans tenir compte du travail de sélection effectué par les paysans depuis 11 000 ans sans lequel ils ne seraient rien. De plus il faut acheter les produits phytosanitaires et autres désherbants à la même industrie agro-alimentaire pour que la culture soit rentable et pour finir, vendre sa récolte à la grande distribution ou aux industriels qui décident de son prix, sans parler des spéculateurs qui le font varier dans des proportions délirantes d’une année à l’autre. Rien de tel que ce climat pour que mûrissent « les raisins de la colère ».

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Auto da fé – acte de foi

Maintenant que la comparaison entre les deux époques, la nôtre et la fin du Moyen Age (voir article précédent), est établie, précisons tout de suite qu’il n’est pas question de désigner une attitude, l’expédition de Christophe Colomb, comme étant le « bien » et l’autre, l’Inquisition, comme étant le « mal ».
La colonisation qui a suivi la découverte du Nouveau Monde a engendré l’esclavage des Africains et le génocide des peuples autochtones d’Amérique et plus tard d’Océanie. Pour que les territoires nouvellement découverts deviennent un paradis sur terre, il fallait d’une part faire comme s’ils avaient dès l’origine été réservés par Dieu à l’usage des croyants, donc de ne reconnaître aucun droit de propriété aux populations locales, et même s’arroger le droit d’éliminer celles qui refuseraient de se soumettre à la volonté divine en se convertissant. Et d’autre part, il fallait que les colons puissent profiter des richesses sans qu’ils n’aient besoin de travailler par eux-mêmes. N’oublions pas que nous sommes à l’époque féodale et que les nobles espagnols exploitaient leurs serfs sans que cela ne leur pose de problème de conscience, ce n’est que bien plus tard que le travail est devenu une valeur qui permet l’épanouissement de l’âme. Cette situation a perduré jusque dans la première moitié du XXème siècle, de même que dans le sud de l’Italie. Ils ne pouvaient simplement pas dépeupler leurs fiefs d’Espagne pour produire de la richesse outre-mer. Cela a donné lieu à la controverse de Valladolid, en 1550-1551, lorsque Charles Quint voulut que les conquêtes dans le Nouveau Monde se fassent avec justice et en sécurité de conscience. Les villes des civilisations précolombiennes ayant fortement impressionné les conquistadores, il ne faisait aucun doute que les « indiens » étaient dotés d’une âme, ce sont donc les Africains qui n’avaient pas de telles cités qui ont été désignés comme source intarissable de main d’œuvre. Certains discours ont encore les mêmes relents nauséabonds de nos jours. Les conclusions de ce débat initié par la très sainte Espagne sous l’égide du Pape seront adoptées par tous les pays colonisateurs, même ceux devenus entre temps protestants ne s’interrogeront plus sur le bien fondé de leur politique esclavagiste.  Lorsque La Fayette a demandé a son ami George Washington d’abolir l’esclavage après la guerre d’indépendance des Etats-Unis (1775-1783), il lui a tout simplement répondu: « Mais qui va travailler alors. ».
Bien qu’elle ait mauvaise réputation,l’Inquisition a quant à elle posé les bases de la justice telle que nous la connaissons aujourd’hui encore, avec son enquête à charge, mais aussi à décharge. La procédure inquisitoire différait en fait assez peu des procédures pénale civiles, elle s’inspirait beaucoup du droit romain. Cette juridiction n’utilisait pas plus la torture que les autres, voire même moins, lorsque le suspect avouait spontanément il était le plus souvent condamné à une peine légère, un pèlerinage, première forme de tourisme qui permettait de rencontrer des gens de toutes les régions d’Europe et a favorisé les échanges de savoir entre les populations en plus de renforcer le sentiment d’appartenir à une entité homogène, la Chrétienté, lorsqu’il s’effectuait à St Jacques de Compostelle après que las Sarrasins en eurent été chassés; et quand le cas était complexe, l’inquisiteur devait réunir un collège d’hommes choisis pour leurs bonne mœurs pour l’assister dans sa prise de décision, ce qui aboutira à la constitution des jurys populaires que nous connaissons. Cette juridiction à surtout été utilisée abusivement lorsqu’il s’agissait de régler des problèmes de pouvoir, comme se fut le cas pour les Templiers. L’Inquisition espagnole a quant à elle beaucoup servi à forger l’unité du pays autour du rejet de l’autre, les sujets de confession juive en l’occurence, tout d’abord incités à se convertir, puis soupçonnés de continuer à pratiquer clandestinement sa religion pour les Conversos et finalement expulsés du pays suite à un décret d’Isabelle la Catholique.

L’Histoire est une suite de décisions qui ont pour la plupart conduit tôt ou tard à des évènements moralement condamnables. Il s’agit ici uniquement de décrire l’opposition qu’il peut y avoir entre la manière d’envisager les choses selon que l’on se place du point de vue d’un monde ouvert, qui a conduit à la colonisation ou fermé, qui a donné l’inquisition. Nous n’échapperons de toute façon ni à l’une ni à l’autre tendance, nous ne pouvons qu’essayer d’en éviter les dérives; Autant que faire se peut.

Emancipate yourself from mental slavery
None but ouselves can free our mind
Have no fear for atomic energy
Cause none a them can stop the time
Bob Marley  « Redemption song »

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