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Les débuts de l’ère chrétienne : Ponce Pilate

Après ce long détour (le melting pot du Levant), revenons en Judée, avec la nomination de Ponce Pilate à la préfecture en 26. Il succède à Valerius Gratus qui, pour mettre un terme à la contestation permanente depuis la prise de tutelle par Rome, démet Anân qui avait été nommé à cette occasion de ses fonctions de Grand Prêtre dès son arrivée pour le remplacer par un homme issu d’une autre famille influente, Ishmael ben Phabi, qui n’occupe le poste qu’un an, tout comme ses successeurs, Eléazar ben (fils de) Anân et Simon ben Camith, avant de trouver un terrain d’entente avec Joseph Caïphe, gendre d’Anân, qu’il nomme en 18. Ce dernier est encore en fonction lorsque Pilate arrive et le restera jusqu’à ce que le Romain soit limogé dix ans plus tard. Dire lequel de ce duo qui exerce le pouvoir provoque le plus de mécontentement dans la population n’est pas toujours évident.

Prenons deux exemples. Tout d’abord, celui de l’introduction à Jérusalem des enseignes qui comportent le portrait de l’empereur, Tibère fils adoptif d’Auguste qui a été divinisé, malgré l’interdiction faite dans cette ville de représenter des êtres humains. Si Pilate la connaît, comme en atteste le fait qu’il agisse de nuit, il ne comprend peut être pas à quel point religion et loi sont indissociables pour les juifs, tout comme nous n’avons pas l’air de le comprendre en ce qui concerne l’islam que nous accusons systématiquement de prôner l’intégrisme, comme si la loi n’était pas sujette à interprétation (elle diverge pourtant sans conteste entre les deux pays islamiques que sont l’Indonésie, qui a la plus importante population musulmane du monde, et l’Arabie Saoudite. Cet aveuglement provient à n’en pas douter de ce que nous pratiquons nous-mêmes de plus en plus ce joyeux mélange entre loi et morale pour aboutir forme d’intégrisme laïc. Au départ, seuls les représentants de l’Etat étaient tenus de s’abstenir d’afficher des signes religieux pour démontrer la neutralité des institutions et garantir l’égalité de traitement entre tous, aujourd’hui elle s’étend à tous les citoyens auxquels on refuse l’accès aux services publics s’ils n’ont pas la bonne tenue. N’est-ce pas paradoxal ? Pourquoi ne pas étendre l’interdiction aux marques ou aux couleurs ? Orange, trop bouddhiste, blanc, trop royaliste, noir, trop anarchiste, bleu, trop à droite, rouge, rose, trop à gauche, vert, trop vert, jaune, trop moche. Faudra t-il bientôt que nous nous habillions tous en violet et que nous sortions avec un béret sur la tête et une baguette sous le bras pour être considérés comme de bons citoyens ? Mieux vaut en rire, mais que cela n’empêche pas de se demander comment en sommes nous arrivés à ce que tout le monde devienne suspect).

Son intention devait pourtant être de donner de la visibilité au pouvoir romain, certes afin de montrer au peuple qu’il devait s’y soumettre, mais aussi peut être pour lui donner le sentiment d’appartenir à une entité plus grande à même de garantir sa sécurité face aux menaces extérieurs (nous avons le même genre de problème avec l’Europe dont le pouvoir n’est incarné par personne au niveau local). Toujours est-il que la population prend très mal ce sacrilège. Une importante délégation, dont les quatre fils d’Hérode selon Philon d’Alexandrie, prend immédiatement le chemin de Césarée où Pilate réside, pour lui demander qu’il retire les portraits de la ville sainte. Le procurateur refuse tout net, mais les Juifs ne partent pas pour autant. Ils organisent ce que nous appellerions un « sit-in » autour de la maison de Pilate. Cela dure cinq jours entiers, avant qu’il ne se décide à les convoquer au stade pour qu’il leur parle. Là, il affirme à nouveau l’irrévocabilité de sa décision, fait encercler la foule par ses troupes et menace de faire égorger les contestataires. En réponse, ceux-ci se jettent à terre et offrent leurs cous aux épées des soldats. Pilate finit par céder devant leur détermination, les enseignes reviennent à Césarée. Il n’agit donc pas comme le dictateur sanguinaire voulant imposer sa doctrine dont nous avons l’image, mais plutôt en politicien pragmatique. Pour cet incident, nul doute que la faute lui revient entièrement. Il aura dû en retenir qu’il valait mieux pour lui ne pas se mêler de ce qui touche à la religion. Son refus ultérieur de trancher en faveur de Jésus bien qu’il le pense innocent symbolise parfaitement qu’il préfère se tenir en retrait de ces affaires.

Le second incident se produit avec la construction ou de la complétion d’un aqueduc qui dessert Jérusalem. Dans ce cas, il est à peu près certain que Pilate a reçu l’aval des autorités locales pour réaliser l’ouvrage. Suivant la politique de Tibère, il désirait certainement montrer le souci des Romains pour le bien être des populations au lieu de laisser l’impression qu’il n’étaient là que pour s’enrichir sur leur dos en les écrasant d’impôts. Malgré cela, une foule hostile s’assemble à l’occasion du passage du préfet dans la ville alors que les travaux sont déjà avancés. Les motifs de son mécontentement ne sont pas clairement définis. Ils concernent soit son financement, qui s’est fait – au moins en partie – sur les fonds du Temple, ou alors ils pourraient être en relation avec des motifs religieux, comme peut être son itinéraire qui aurait empiété sur un lieu sacré, ou tout autre chose que nous ignorons. Quoi qu’il en soit, Pilate devait s’attendre à être mal reçu, vu qu’il prend la précaution de dissimuler des soldats en civil parmi la population hiérosolymitaine. Sur un signe de leur chef, ils sortent leurs gourdins et la répression s’abat, occasionnant de nombreux blessés, ainsi que des morts. S’il est possible que la colère des gens ait été uniquement dirigée contre les Romains, on ne peut toutefois pas exclure qu’elle ait été orchestrée par des opposants à Anân qui espéraient que le désordre provoquerait son limogeage et qu’ils pourraient alors le remplacer. Il est également possible que cela soit une manœuvre des partisans d’Hérode Agrippa, le petit fils d’Hérode le Grand, qui auraient voulu démontrer à l’empereur que seul un Juif serait en mesure de comprendre son peuple et de faire régner l’ordre dans la région.

En 36, Pilate s’attire une nouvelle fois les foudres de la population locale. Ce sont cette fois les Samaritains qui ont à se plaindre de son attitude. Certains d’entre eux s’étant laissés convaincre que des vases sacrés enterrés par Moïse se trouvaient sur le mont Garizim (l’équivalent du Temple de Jérusalem pour les Samaritains) s’étaient dirigés vers la montagne, en armes. Y voyant un signe de révolte, Pilate leur avait envoyé la troupe. Les Samaritains n’ayant pas pu fuir ou n’ayant pas été tués dans la bataille finirent prisonniers avant que leurs chefs soient exécutés pour l’exemple. Mis au courant des faits, le gouverneur de Syrie, Lucius Vitellius, décide d’envoyer Pilate à Rome pour qu’il s’en explique avec l’empereur en personne. Tibère meurt avant qu’il n’arrive ; on perd alors la trace de Pilate. Il ne doit pourtant pas autant son éviction à sa façon de gouverner qu’aux événements survenus depuis 34 qui ont incité Rome à revoir sa politique dans la région, sinon il n’aurait pas tenu 10 ans à son poste.

Les débuts de l’ère chrétienne : sous Tibère, conflit avec les Parthes en Arménie, rivalité entre Hérode Antipas et Hérode Agrippa

Pour commencer (l’explication du limogeage de Ponce Pilate), il y a la crise de succession au trône d’Arménie qui se produit en 34 à la mort du très pro-romain Artaxias III. Le roi parthe, Artaban III fait alors monter son fils aîné Arsace sur le trône, auquel les Romains opposent Mithridate, frère du roi d’Ibérie. Les grandes familles arméniennes se divisent entre ces deux partis. L’année suivante, Tibère nomme Lucius Vitellius proconsul de Syrie afin qu’il évite que la situation dégénère en conflit entre les deux empires rivaux. Il fait assassiner Arsace par les partisans de Rome, puis envahir l’Arménie par les troupes du roi d’Ibérie Pharsman Ier. En réponse, Artaban envoie une armée avec à sa tête un autre de ses fils, Orodès, pour reprendre la couronne. Ce dernier succombe à ses blessures après la bataille qu’il perd contre les Ibériens. Dans le même temps, Vitellius lance ses légions au-delà de l’Euphrate où elles ravagent le territoire parthe sans trouver de résistance. Il laisse croire qu’il a pour objectif d’envahir toute la Mésopotamie. Artaban se retrouve en grande difficulté. Il doit abandonner l’Arménie, car en plus de ses revers militaires, il doit faire face à la rébellion d’une partie de sa noblesse emmenée par Tiridate qui a obtenu les faveurs de Rome. C’est là que se trouve le lien avec la Judée et l’inflexion de la politique orientale de Rome. En effet, si les Romains intriguent pour déstabiliser le pouvoir parthe en soutenant un rival du roi, nul doute que les Parthes font de même dans la région en incitant les nationalistes à semer le trouble dans les territoires sous autorité romaine, comme la Cappadoce, la Commagène ou la Cilicie, et bien sûr la Judée. Les Hiérosolymitains et les Samaritains ont pu être les victimes de cette politique souterraine.

Cela explique largement l’attitude qu’adopte Tibère lorsqu’il hérite des territoires de Philippe le tétrarque, qui meurt sans enfants en 34. Dans ce contexte, il se doit de ménager la chèvre et le chou. C’est à dire qu’il ne peut ni intégrer complètement la tétrarchie de Philippe à la province romaine de Syrie (les impôts collectés doivent être dépensés au niveau local), comme la logique mise en place par Auguste le laissait prévoir, ni la donner à Hérode Antipas qui avait de toute évidence l’ambition de reconstituer le royaume de son père, Hérode le Grand. Dans le premier cas, il risquerait de mécontenter le peuple et provoquer un soulèvement et dans le second, d’autres nations pourraient être tentées de reprendre leur indépendance. Antipas essaie pourtant de mettre tous les atouts de son côté car il craint de voir l’héritage revenir à Hérode Agrippa, fils de son (demi-)frère Aristobule IV et descendant direct de la lignée hasmonéenne, qui a grandi à Rome. Après avoir organisé de grandioses funérailles pour Philippe, il décide d’aller en personne plaider sa cause auprès de l’empereur. Mais avant de quitter la Judée, il passe chez un autre de ses (demi-)frères, Hérode Boëthos, dans le but de convaincre la femme de ce dernier, Hérodiade, sœur d’Agrippa, de l’épouser à son retour de la capitale impériale. Leur arrangement doit rester secret jusque là.

Malgré ce lobbying intensif, Tibère n’accède pas à sa requête. Antipas ne se décourage pas pour autant. Il répudie sa femme Phasaelis, fille du roi des Nabatéens, Arétas IV, puis épouse Hérodiade. Il commet là un double erreur. La première est religieuse, comme la Loi interdit qu’une femme prenne l’initiative de se séparer de son mari (ce qui était par contre autorisé par le droit romain), ainsi qu’à un homme d’épouser la femme de son frère (la notion de demi-frère n’a aucun sens dans un système patriarcal). Cela lui est reproché publiquement par un certain Jean le Baptiste, qu’il fait emprisonner bien qu’il ait apprécié les conseils de cet homme juste et sage. Selon la légende, Jean le Baptiste aurait été décapité après que Salomé, la fille d’Hérodiade, eût exécuté une danse lascive devant son beau-père qui, sous le charme, lui aurait alors accordé tout ce qu’elle aurait demandé, c’est à dire la tête de Jean. La raison réelle de cette exécution est certainement plus politique. Le populaire Jean voulait en effet substituer le baptême aux sacrifices pour effacer les péchés. Il contestait de ce fait le pouvoir attribué aux prêtres du Temple. Antipas, ne pouvant pas risquer de se mettre à dos la classe sacerdotale dans sa stratégie de conquête du pouvoir, marque ainsi sa rupture avec la doctrine baptiste.

La seconde erreur est de se faire d’Arétas un ennemi qui n’attend qu’un prétexte pour laver l’humiliation qu’il a subi. Sa vengeance arrivera un peu plus tard. En attendant, Antipas ou plutôt Hériodiade s’occupe du cas de son frère Agrippa. Ce dernier est à ce moment retiré à Malatha en Idumée, en disgrâce à Rome, criblé de dettes contractées pour assurer son train de vie fastueux, au point de vouloir en finir avec la vie. Il ne doit son salut qu’à sa femme, Cypros, qui demande à Hérodiade d’intercéder en sa faveur auprès d’Antipas. Elle obtient qu’Agrippa puisse venir s’installer à Tibériade où il exercera la fonction d’agoranome (inspecteur des marchés) dont il tirera un petit revenu. Ce poste subalterne dans une modeste cité pique l’orgueil d’Agrippa au vif. Il se dispute bientôt avec Antipas lors d’un banquet, part pour la Syrie où il devient conseiller du gouverneur Lucius Pomponius Flaccus. Il ne tarde pas à être accusé par son frère Aristobule le Mineur d’avoir touché un pot de vin de Damas dans un conflit frontalier qui oppose la ville à Sidon. Il part en toute hâte pour Anthédon où il parvient de justesse à échapper à une arrestation ordonnée par le gouverneur de Yabné qui lui réclame les sommes qu’il doit au trésor impérial et s’embarque pour Alexandrie, non sans avoir emprunté 20 000 drachmes supplémentaires pour le voyage. Là bas, il fait part à l’alabarque Alexandre Lysimaque (frère du célèbre Philon d’Alexandrie) de son projet de retourner en Italie auprès de Tibère avec l’intention de revendiquer les territoires de feu Philippe le Tétrarque. Subodorant que le manque de relations d’Antipas à Rome ne lui permettrait pas d’atteindre cet objectif, Lysimaque consent à le financer, mais il préfère toutefois prêter les 200 000 drachmes nécessaires à Cypros pour plus de sûreté, et encore, pas toute la somme à la fois.

Cela permet à Agrippa de rejoindre Tibère à Capri où il s’est retiré après l’assassinat de son fils Drusus. L’empereur avait alors soupçonné la femme de son aîné, Germanicus, décédé en 19, et ses amis, dont Agrippa, d’avoir commandité le meurtre. Les persécutions contre eux qui s’ensuivirent avaient contraint le petit fils d’Hérode le Grand à se faire oublier dans son pays. Mais en 36, les sentiments de Tibère se sont radoucis, celui-ci ayant appris en 31 que le complot avait été fomenté par la propre femme de Drusus, Livilla, avec la complicité de Séjan. Agrippa reçoit donc bon accueil et se voit même confié la charge tâche de veiller sur deux des trois héritiers présomptifs au trône, Gemellus et Caligula (Antiochos de Commagène tente lui aussi de gagner l’amitié de ce dernier dans l’espoir de retrouver son royaume). Tout marche comme sur des roulettes pour Agrippa, jusqu’à ce que le gouverneur de Yabné écrive à l’empereur pour l’informer des arriérés de son protégé. Agrippa ne doit d’éviter une nouvelle disgrâce qu’à une autre femme, Antonia la Jeune (qui ne l’était plus à ce moment), qui lui avance les 300 000 drachmes qu’il doit. Il ne va cependant pas tarder à commettre un impair de plus.

Pendant ce temps, Antipas ne ménage pas non plus ses efforts pour affirmer sa légitimité à la succession de Philippe. Il est invité, comme tous les autres rois de la région, à participer à la conférence de paix avec Artaban III qui a réussi à se débarrasser de Tiridate. Il ressort de cette rencontre, qui se déroule sur un pont de l’Euphrate, qu’Artaban reconnaît la souveraineté de Mithridate et qu’il abandonne ses prétentions sur l’Arménie, ainsi que sa suzeraineté sur l’Adiabène. Antipas écrit aussitôt à Tibère pour l’informer de ce succès dont il espère retirer les lauriers. Lucius Vitellius prend ombrage de ce qu’il ait été devancé avant de s’apercevoir que le courrier ne lui avait en rien nuit. Arétas profite sans doute du moment où les légions romaines sont encore mobilisées dans l’optique d’une éventuelle intervention contre les Parthes pour passer à l’offensive.

Le roi nabatéen provoque le conflit avec Antipas au sujet de Gamala, une place forte située sur le plateau du Golan, à la frontière entre Galilée et Gaulanitide. Les deux armées s’y affrontent. La bataille se solde par une victoire éclatante des troupes arabes qui ternit considérablement l’image d’Antipas. Une partie de la population assimile se défaite à une punition divine que le Tout Puissant lui aurait infligé en raison de son mariage avec Hérodiade et de la mise à mort du saint homme qui le prévenait des conséquences funestes de son erreur. Tibère apprécie fort peu l’attitude d’Arétas. Il ordonne à Vitellius d’organiser les représailles et de lui ramener Arétas mort ou vif. La campagne est prévue pour le printemps 37. L’éviction de Ponce Pilate et de Caïphe n’est certainement pas étrangère à ces préparatifs. Pour se rendre en Nabatée, Vitellius doit en effet traverser la Judée ; il ne peut donc pas risquer d’être mis en difficulté par une population qui pourrait marquer son insatisfaction en perturbant sa ligne d’approvisionnement. D’après Flavius Josèphe, Vitellius aurait déjà commencé à envoyer des signes d’apaisement aux judéens dès la pâque 36 avec la restitution en sa présence des habits de cérémonie du Grand Pontife aux prêtres du Temple au lieu de les faire garder par les Romains à la forteresse Antonia (on peut imaginer qu’il se trompe peut être de date et que cela aurait plutôt eu lieu lors d’une fête de fin d’année comme Yom Kippour ou Hanoucca). Cela n’empêche pas qu’une délégation juive vienne le trouver lorsqu’il arrive en Judée avec ses troupes au printemps 37. Elle lui demande de ne pas traverser la terre sainte muni de ses enseignes sacrilèges à l’effigie de l’empereur. Non seulement Vitellius accepte-t-il de détourner l’armée et de la faire passer par la plaine, mais il se rend de plus en personne à Jérusalem en compagnie d’Antipas pour sacrifier au Temple à l’occasion de la Pâque. Le renvoi de Pilate à Rome et le remplacement de Caïphe ont pu avoir lieu à ce moment là, ou lors de sa visite de l’année précédente. L’annonce de la mort de Tibère (survenue le 16 mars 37) lui serait parvenu seulement quatre jours après son arrivée, toujours selon Flavius Josèphe. Il fait alors jurer fidélité au nouvel empereur, Caligula, au peuple de Jérusalem. Antipas a pu croire que tous ces événements seraient favorables à son dessein. Vitellius estime cependant qu’il vaut mieux pour lui rentrer en Syrie, la mort de Tibère ayant rendu caduque son mandat pour faire la guerre à Arétas.

Naissance du dernier empire européen (1ère partie)

Dans la deuxième partie du 19ème siècle, la situation politique de l’Europe est aussi complexe que celle que dont nous avons hérité en ce début de 21ème siècle au niveau mondial. Elle est le fruit de la Révolution française qui a bouleversé l’équilibre des pouvoirs en liguant toutes les monarchies européennes contre la république, puis des guerres napoléoniennes menées en réaction à partir de 1802. L’une des principales conséquences de ces conflits aura été l’éclatement du Saint-Empire Romain Germanique qui occupait la position centrale du continent. Cela a abouti à sa partition entre, d’une part, l’Empire d’Autriche qui garde une certaine unité, et d’autre part, la Confédération du Rhin qui regroupe une multitude de petits Etats  autour d’une alliance militaire sans réelle cohérence politique.

La Prusse, restée extérieure à la confédération aura alors à cœur d’unifier cette entité disparate sous son autorité. Elle a déjà obtenu le rattachement de la Prusse Orientale, de la Posnanie, de la moitié nord de la Saxe et d’une grande partie de le Rhénanie et de la Westphalie au congrès de Vienne en 1815,  quand les grandes puissances victorieuses de Napoléon se sont partagé l’Empire. Elle a par la suite mis en place le Zollverein, une union douanière avec le Wurtenberg, la Thuringe et la Saxe en 1834, puis le pays de Bade et Nassau en 1835, Francfort en 1836 et finalement le Brunswick et le Luxembourg en 1842. Ces états adoptent une monnaie commune, le thaler prussien, et imposent des droits de douanes élevés aux produits étrangers, anglais en particulier, de manière à développer leur propre industrie sans avoir à subir la concurrence.

 

Otto von Bismarck a été le principal artisan de ce projet de constitution d’un nouvel empire. Il a bien sûr dû entreprendre des guerres contre ses voisins mais aussi ménager les grandes puissances impériales de manière pragmatique. Pour ce faire, il a élaboré la realpolitik qui subordonne la politique étrangère à l’intérêt national. Vu sa position centrale, Bismarck craignait plus que tout une alliance entre la France et la Russie qui le prendrait en étau et l’obligerait à mener une guerre sur deux fronts. Il s’est inspiré des œuvres de Machiavel pour éviter ce problème. Il rejoint en cela la vision pragmatique de la politique de la Grèce  antique ou  de la  Chine Impériale, en rupture avec l’esprit chevaleresque qui présidait en Europe depuis le Moyen-âge.

La première guerre qu’il entreprend est celle des Duchés en 1864. Elle vise à ramener dans le giron allemand les duchés du Schleswig, d’Holstein et du Lauenburg qui ont été annexés par le Danemark quelques mois plus tôt. Pour l’occasion, la Prusse s’allie avec l’Empire d’Autriche au nom de la défense de l’espace de l’ancien Saint-Empire Romain Germanique et de ses valeurs. La victoire leur est vite acquise, mais la gestion commune des duchés va servir de prétexte aux prussiens pour se retourner contre l’Autriche à laquelle ils vont déclarer la guerre en 1866.

La Prusse peut se le permettre car elle n’a plus à craindre l’intervention de la Russie qui a rompu son alliance avec l’Autriche suite à la guerre de Crimée de 1853-1856. Guerre au cours de laquelle les Habsboug ont rejoint la Grande-Bretagne et la France pour défendre l’Empire Ottoman et surtout empêcher la Russie d’avoir accès à la mer Noire, et par delà à la Méditerranée; dans l’intérêt des anglais qui tiennent à garder le contrôle de la route des Indes. Les français interviennent dans ce conflit pour rompre l’isolement dont ils sont victime depuis 1815;  les autrichiens parce qu’ils voient d’un mauvais œil l’expansionnisme russe à leur frontière et son influence sur les Balkans, bien qu’ils se soient déclarés neutres dans un premier temps. Cette attitude équivoque poussera le Tsar à réagir promptement lorsque l’Autriche-Hongrie entreprendra des représailles contre son allié serbe suite à l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand en 1914. La guerre de Crimée a d’ailleurs été le premier conflit moderne impliquant le train et le télégraphe, prélude à ce que sera la première guerre mondiale. La Prusse qui n’a pas participé au conflit en Crimée ira quant à elle étudier le déroulement de la guerre de sécession de 1861-1865 pour se préparer à mener une guerre qui intègre au mieux les avancées technologiques de son époque.

Dans cette situation extrêmement compliquée, la grande force de Bismarck aura été de comprendre immédiatement que l’Autriche s’était considérablement affaiblie en s’attaquant à la Russie qui était jusqu’alors son alliée. Dès lors, il a joué en permanence avec les antagonismes de ses puissants voisins. Seuls les britanniques tentèrent d’imposer la paix entre la Prusse et l’Autriche en essayant de regrouper autour d’eux les pays européens, mais la France refusa de participer à cette initiative. D’une part parce qu’elle s’était engagée contre l’Autriche aux côtés des italiens qui voulaient leur indépendance, conformément au principe de nationalité ardemment défendu par Napoléon III qui veut qu’à un peuple corresponde un Etat; nous en subissons encore les conséquences à l’heure actuelle. Il obtient la Savoie et le Comté de Nice en récompense pour son aide. Et d’autre part parce que Bismarck avait convaincu l’empereur de son soutien au sujet de l’annexion de la Belgique, indépendante depuis 1830, et du Luxembourg, qui appartenait encore aux Pays-bas, en échange de sa non intervention dans la crise austo-prussienne, lorsqu’ils se sont rencontrés à Biarritz le 3 septembre 1865. L’Autriche quant à elle confie à la France le soin de remettre la Vénétie au vainqueur quel qu’il soit. Ceci dans le but de s’assurer de la neutralité de l’Italie, mais ce pays finit par s’allier à la Prusse malgré tout.

Le Roi Guillaume III des Pays-Bas finira par accepter de céder le Luxembourg  à la France pour 5 millions de florins lors de tractations secrètes, mais il subordonne la transaction à l’accord de la Prusse. L’affaire est alors révélée à l’opinion publique européenne, ce qui provoque l’indignation des peuples allemands qui considèrent le duché comme partie intégrante de l’espace germanique. Bismarck fait alors volte face. Ce camouflet infligé à Napoléon III provoque la colère de l’opinion publique française, la mobilisation des troupes est alors décrétée ainsi qu’en Prusse. Cette crise sera résolue par la voie diplomatique à l’occasion de la conférence de Londres de mai 1867: la France renonce à ses prétentions, le duché reste à la Hollande, en contrepartie il restera neutre en cas de conflit. Les relations franco-prussiennes s’en trouvent fortement dégradées, cet épisode laisse présager de la guerre de 1870.