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Planetary Ressources: le projet qui n’aurait pas pu voir le jour en France

Il y a à peine un mois, toutes les élites intellectuelles de notre pays se moquaient à qui mieux mieux de Jacques Cheminade et de son projet de colonisation de Mars. Or que n’a-t-on on pas appris hier? « De riches investisseurs visionnaires, dont le P-DG de Google, Larry Page, et le cinéaste James Cameron, ont dévoilé mardi une société pour exploiter les métaux précieux dont regorgent des astéroïdes croisant près de la Terre, faisant de l’espace le nouvel eldorado » (L’espace, nouvel eldorado ? Le Point.fr 25/04/2012). Le 27 mars, Hervé Gattegno, du même Point disait : « …Et puis la perle du projet Cheminade, c’est la colonisation de Mars et de la Lune – il précise qu’il faudra deux générations, ce qui prouve qu’il a quand même les pieds sur terre (si j’ose dire)… » (Je ne soutiens pas particulièrement M. Cheminade, mais la haine de l’establishment à son encontre ne peut que me le rendre sympathique, même si je n’ai pas pour autant voté pour lui. Il a démocratiquement obtenu ses 500 signatures comme le veut la loi, il méritait donc d’être traité avec autant d’égards que n’importe quel autre candidat.)

Pourquoi un français qui propose d’aller chercher des ressources dans l’espace est-il un dangereux illuminé alors qu’un américain se trouve quant à lui qualifié de riche investisseur visionnaire? Et si cela traduisait tout simplement la différence qu’il peut y avoir entre un vieux pays frileux qui a peur de l’avenir et un jeune pays dynamique qui a confiance en sa capacité à se bâtir une destinée grandiose. Au résultat, le vieux finit par mourir malgré toutes les précautions qu’il a prises, et le jeune va au devant de grandes désillusions car il n’a pas atteint l’objectif qu’il s’était fixé comme prévu, mais il a tout de même contribué à faire progresser l’humanité. Christophe Colomb n’a pas trouvé un eldorado regorgeant de métaux et de pierres précieuses, mais grâce à lui nous avons les patates, les tomates, les haricots et le maïs qui sont autant de richesses inestimables. Le projet de colonisation de Mars ou l’exploitation des astéroïdes pourraient bien nous amener des progrès du même ordre.

Les milliers de milliards en minéraux et métaux rares promis par Planetary Ressources resteront encore pour longtemps hors de notre portée, mais les technologies qu’il faut développer pour aller les chercher pourraient bien devenir assez rapidement rentables. Le premier défi qu’ils veulent relever est celui de l’énergie, dans le but de remplacer le pétrole qui deviendra inéluctablement de plus en plus rare et plus cher, à cause de la hausse de la demande en provenance des nouveaux pays industrialisés d’une part et du coût de son extraction d’autre part. Pour cela, ils comptent se servir de l’eau qui se trouve en abondance dans les astéroïdes et dissocier l’oxygène et l’hydrogène qui composent sa molécule. Ce procédé demande lui-même beaucoup d’énergie électrique. Comme je serais assez étonné qu’ils osent envisager de mettre une centrale nucléaire en orbite à l’heure actuelle, vu les risques d’accident au décollage, je suppose qu’ils envisagent plutôt de développer une centrale solaire spatiale, tout comme le font les japonais de la JAXA en association avec 16 entreprises de l’archipel dont Mitsubishi Heavy Industries (lien). Une autre solution serait de faire faire le travail à des bactéries (lien), mais elles ont besoin de matière organique pour l’effectuer et surtout d’eau liquide pour vivre. Il faudrait donc à nouveau de l’énergie pour faire fondre la glace et la maintenir à température vue la température qui règne dans l’espace, et par conséquent, toujours la même centrale électrique. La production d’hydrogène par des bactéries reste cependant une technologie prometteuse sur Terre, de même que celle d’électricité qui a de plus l’avantage de dépolluer l’eau (lien).

Le second défi qu’ils devront relever est celui de faire travailler des robots en parfaite autonomie. Il n’est en effet pas envisageable d’enfermer des être humains pendant des années dans l’espace confinés d’une station orbitale, surtout qu’ils seraient confrontés à l’extrême hostilité du milieu et condamnés au moindre accident; il n’y a qu’à comparer au travail sur une plateforme pétrolière qui est déjà l’un des pires métiers du monde selon une étude récente. De plus, la grande ceinture d’astéroïde qu’ils comptent exploiter est située en Mars et Jupiter, ce qui signifie que l’information met plusieurs minutes pour parvenir sur Terre et autant pour revenir. Il est donc hors de question que les robots puissent être télécommandés comme le sont les drones actuels. Les obstacles à l’exploitation minière d’astéroïdes sont pour le moment totalement insurmontables, en gravité zéro, le premier coup de marteau piqueur propulserait immédiatement l’outil dans le vide interstellaire au lieu d’entamer la surface rocheuse en vertu du principe d’action/réaction, sans compter que les morceaux éventuellement arrachés se mettraient immédiatement à flotter dans toutes les directions au lieu de retomber sagement sur le sol. Mais encore une fois, ce n’est peut être pas l’objectif principal. En effet, dans son livre « The lights in the tunnel », Martin Ford, nous prédit que 70% des emplois actuels, et pas seulement dans le domaine de l’industrie, mais aussi dans celui des services, pourraient bien disparaître d’ici à peine 30 ans au profit des robots (si cela devait s’avérer vrai, nous devrons changer de modèle de civilisation, revoir notre mode de partage de la richesse basé sur le travail car il aura alors disparu. Un événement comparable s’est produit dans la Rome antique avec l’arrivée massive d’esclaves suite à ses nombreuses conquêtes. Cela a fini par provoquer la chute de la République qui s’appuyait sur le travail et la défense du territoire par les citoyens pour laisser place à l’Empire et son célèbre adage « panem et circenses », du pain et des jeux, au détriment de la liberté du peuple). J’ai lu par ailleurs que la décennie 2010-2020 devrait être celle de une explosion de l’équipement des particuliers en robots domestiques comparable à celle de l’automobile en son temps. Pour le moment ils se contentent de tondre le gazon, de passer l’aspirateur ou de changer automatiquement la litière du chat, mais il existe déjà des prototypes capables de repasser, et pas plus tard que la semaine dernière, on a pu voir que la Corée du Sud faisait un essai avec un robot gardien de prison (chouette perspective) et ce n’est qu’un début, bientôt les robots seront capables de communiquer entre eux et de réaliser des tâches bien plus compliquées (voir ce lien et celui-ci). Le jackpot reviendra donc à ceux qui les construiront. Nos amis américains veulent certainement faire la démonstration qu’ils sont déterminés à en prendre leur part contre vents et marées.

Pourquoi cette annonce intervient-elle maintenant, dans un contexte de crise qui ne paraît pas du tout propice à des projets aussi extravagants? Précisément parce que les Etats-Unis sont eux aussi confrontés à un problème de dette qui risque de les priver de crédit. Or qu’est-ce que le crédit? C’est la capacité de faire croire au préteur qu’on aura les moyens de le rembourser, c’est à dire de produire pour au moins autant d’argent que la somme empruntée. Moins le préteur croit en cette capacité, plus il demande d’intérêts. Pour éviter cela, nos milliardaires visionnaires envoient le signal qu’ils investissent dans des technologies qui garantiront la production malgré la raréfaction des ressources naturelles, le vieillissement de la population ou encore les troubles sociaux.

Jusqu’à présent, le coûteux domaine spatial était exclusivement réservé aux états qui se sont lancés à sa conquête pour des raisons militaires. Tout d’abord pour le développement de missiles intercontinentaux, puis pour faire de l’espionnage, avoir une météo fiable, assurer les communications et repérer précisément la position des troupes ou des cibles à atteindre grâce au GPS. Le coup de génie des Américains a consisté en faire profiter son industrie qui s’est chargée de trouver des applications civiles qui ont boosté leur économie, essentiellement dans les domaines de l’informatique et des télécommunications. Mais aujourd’hui, l’heure est à la rigueur et le budget de la NASA en baisse, aussi les entreprises privées ont-elles été incitées à prendre le relais. Par exemple, la compagnie Space-X a décroché le marché du ravitaillement de l’ISS (International Space Station) suite à l’abandon des navettes spatiales. En annonçant leur intention de mettre 20 000 tonnes en orbite pour la construction de leur station solaire spatiale, les Japonais ont fait de même.

L’Europe ne s’est pas encore engagée dans cette voie. Il y a un peu plus d’un siècle, c’était pourtant elle qui était à la pointe de l’innovation. La France s’illustrait d’ailleurs particulièrement avec des ingénieurs audacieux comme Gustave Eiffel, une concurrence féroce entre d’innombrables marques automobiles, ses nombreux pionniers de l’aviation ou encore le projet pharaonique du creusement du canal de Suez. La passation de pouvoir avec les Etats-Unis semble avoir commencé avec l’échec de la construction du canal de Panama qui a commencé en 1882 avec les Français, mais n’a pu être achevé qu’en 1914, après que les droits d’exploitation et de construction aient été vendus aux Américains en 1903. La première guerre mondiale est ensuite venue mettre un terme à nos ambitions. Les réactions à la proposition de M. Cheminade prouvent que nous ne sommes pas encore sur le point de les retrouver. Pour sortir de la crise, il faudrait que nous croyions un peu plus en l’avenir. Le progrès ne peut venir que des hommes déraisonnables, comme le disait George Bernard Shaw.

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Alea jacta est

Bien qu’elle se soit soldée par une victoire, la deuxième guerre punique menée par Hannibal a profondément déstabilisé les institutions séculaires de la République Romaine. Mais, comme souvent, ses effets ne se sont pas fait ressentir immédiatement, de même que pour les maladies il y a eu un temps de latence, 70 ans, avant que les premiers symptômes inquiétants n’apparaissent et près de deux siècles pour qu’arrive la crise finale.

Les politiciens d’aujourd’hui connaissent bien ce mécanisme d’effet retard, ils s’en servent pour faire coïncider la phase où il ne se passe apparemment rien avec les élections. En effet, la corrélation entre chômage et inflation, deux choses que le peuple n’aime pas du tout, est bien connue. La baisse du chômage entraîne inéluctablement de l’inflation, mais il faut quelques mois pour que cette dernière devienne perceptible. Il suffit donc de mettre en place une politique de l’emploi volontariste au moment opportun, quelques mois avant l’échéance électorale, pour présenter un bilan tout à fait acceptable aux électeurs qui n’y voient que du feu avant qu’ils ne subissent l’inflation ainsi créée. Mais hélas!, les temps économiques et électoraux sont rarement synchrones. Cela démultiplie les conséquences et engendre des catastrophes, surtout dans une structure comme l’Europe où il y a en permanence au moins un pays en campagne qui a besoin de calme. L’Europe doit se doter d’institutions fédérales fortes ou elle crèvera. Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Mais l’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage. Tous les acteurs économiques et politiques savaient que prêter de l’argent à des ménages insolvables pour soutenir la consommation après les attentats du 11 septembre 2001 conduirait à coup sûr à la catastrophe. Ils n’ont pas profité du temps de latence pour faire quoi que ce soit pour en atténuer les effets, au contraire ils ont encouragé l’utilisation de tous les outils (titrisation, effet de levier) qui permettaient d’entretenir cette croissance chimérique. Nous n’avons encore rien vu des conséquences que cela aura.

L’extension du territoire avec la victoire contre les Séleucides en Anatolie en 188 av JC, puis avec la conquête de la Grèce en 146 av JC et la défaite finale de Carthage lors de la troisième guerre punique la même année, laissent tout d’abord croire que la République se porte comme un charme, mais la première guerre servile qui éclate en Sicile en 139 av JC vient jeter le trouble dans ce tableau idyllique. Depuis que la Sicile était devenue province Romaine après la première guerre punique, l’île avait été partagée entre de grands propriétaires terriens qui exploitaient des esclaves, des prisonniers de guerre, en majorité capturés lors du conflit avec l’empire Perse Séleucide d’Antiochos III, et leurs descendants. Ils survivaient alors dans des conditions pitoyables. Ceux qui étaient employés aux travaux des champs avaient une vie de bagnard dans des prisons privées appelées ergastules, et ceux qui faisaient office de bergers en étaient réduits à voler les petits propriétaires dont Rome ne se souciait guère pour assurer leurs besoins vitaux. Leur révolte a pris naissance sous l’impulsion d’Eunus, un berger syrien qui appartenait à un maître particulièrement inhumain. A la tête d’une troupe de quelques centaines d’hommes, il prend le village d’Enna dont les habitants sont massacrés, puis il part en campagne pour libérer tous les esclaves de la région centrale de l’île, ce qui accroît d’autant le nombre d’insurgés et leur permet de s’emparer de nouvelles agglomérations. D’autant plus que leur exemple a fait des émules dans le sud dans lequel Cléon de Cilicie a formé une autre troupe. Les deux groupes s’unissent et Eunus se fait proclamer roi sous le nom d’Antiochus, ce qui ne laisse aucun doute quant à sa volonté d’instaurer une démocratie sur le modèle grec; il fait battre monnaie pour marquer son indépendance. Son armée fini par compter au moins 70 000 hommes et remporte des victoires contre les troupes romaines envoyées pour mater la rébellion jusqu’en 133 av JC. Les consuls Calpurnius Pison, puis, en 132, Publius Rupilius, tous deux opposés aux réformes des Gracques, reconquièrent alors le terrain perdu. Cléon est tué et Eunus meurt en prison. Les derniers esclaves qui ont résisté ont tous fini crucifiés, comme tout non romain condamné à mort.

La naissance de la révolte aura sans doute été favorisée par le fait qu’en l’échange de leur affranchissement, des esclaves volontaires avaient été appelés à servir en remplacement des citoyens qui venaient à manquer lors de la seconde guerre punique. Cette sous catégorie de la population avait alors démontré son engagement dans la défense de la patrie romaine, il est donc normal qu’elle ait par la suite aspiré à plus de considération. La participation déterminante des femmes et des « indigènes » au deux conflits mondiaux du vingtième siècle a conduit aux mêmes revendications d’égalité de traitement. La logique des « indignés » qui ont participé à la croissance puis au sauvetage de l’économie mondiale est la même. L’opposition homme/femme ou l’écologie dont on nous rebat les oreilles en France viennent fort opportunément faire diversion pour occulter ce problème fondamental.

Pendant ce temps, à Rome, le tribun de la plèbe Tibérius Sempronius Gracchus s’est servi de cette révolte pour faire adopter une loi qui visait à limiter la taille des exploitation agricoles (500 jugères par propriétaire, plus 250 par enfant dans la limite de 1000 jugères. 1 jugère ≈ 25,2 ares) dans le but de redistribuer les terres (30 jugères/ménage) aux citoyens pauvres venus peupler les villes en masse après avoir été obligés de vendre leurs fermes pour éponger leurs dettes. Il propose qu’un triumvirat soit nommé pour veiller à l’application de cette loi qui ôte aux sénateurs le privilège de distribuer les terres de l’ager publicus à leurs clients plébéiens qui les soutiennent en contrepartie dans leurs actions politiques et militaires (cliere signifie obéir en latin). Elle est votée en 133 av JC malgré l’opposition de Sénat qui a acheté un tribun de la plèbe pour qu’il fasse valoir son droit de véto par l‘intercessio; il est destitué par la plèbe alors que seuls les sénateurs en avaient la prérogative. Tibérius se fait élire triumvir en compagnie de son frère Caïus et de son beau père Appius Claudius Pulcher. La réforme, que nous pourrions qualifier à notre époque de socialiste, voire de communiste (le révolutionnaire François Noël Babeuf, considéré comme un précurseur du communisme par Marx et Engels, a pris le pseudonyme de Gracchus Babeuf en référence à la politique des Gracques), a nettement divisé la classe politique romaine en deux camps. Les grands propriétaires de la nobilitas, qui détient son pouvoir basé sur la fortune par filiation et voue un culte à ses ancêtres, fournissent les rangs des sénateurs et forment le clan des optimates. Ils sont conservateurs et s’opposent aux populares, représentés par Tibérius Sempronius Gracchus, qui défendent les droits des plus pauvres. Grisé par le succès qu’il a obtenu avec l’adoption de sa loi, Tibérius a voulu pousser plus loin l’avantage sur les optimates en se faisant contrairement à la tradition élire une seconde fois d’affilée tribun de la plèbe pour l’année 132 av JC en plus d’être triumvir. Cela lui aurait donné l’ascendant sur le Sénat mais a fini par le conduire à sa perte. Le mandat lui ayant été refusé, il décide d’essayer de passer en force avec l’aide de ses partisans. Il provoque ainsi la colère de ses adversaires qui organisent une émeute au cours de laquelle il est tué ainsi que 300 autres populares. Au final, Tibérius aura certes œuvré à l’amélioration des conditions de vie des citoyens les plus pauvres, mais il aura aussi ouvert la boîte de Pandore en faisant dériver l’exercice collégial du pouvoir vers un accaparement personnel et encouragé les ambitieux à prendre des positions de plus en plus populistes pour se faire élire. La République était dès lors condamnée à terme.

En 124 av JC, Caïus Sempronius Gracchus est à son tour élu tribun de la plèbe en suivant les recettes de son frère, ce qui lui permet d’être réélu pour l’année d’après, une loi de 125 av JC l’y autorisant. Pour s’attirer les faveurs de la plèbe, il propose d’octroyer non plus 30 mais 200 jugères aux citoyens pauvres, distribuer aux frais du trésor public 5/6 mesure de blé par mois aux plus démunis, ainsi que de créer deux colonies en Italie et une à Carthage, elles aussi attribuées aux plus pauvres. En contrepartie de l’adoption de sa loi par le Sénat, il vend aux patriciens les terres du Latium ainsi que celles autour de Capoue et de Tarente. Mais il cherche en même temps à entrer dans les bonnes grâces d’une autre catégorie de la population qui, pourtant riche, n’est pas représentée au Sénat, les chevaliers qui forment l’ordre équestre. Il leur donne la parité avec les sénateurs dans les tribunaux permanents chargés de juger les crimes d’extorsion de fonds commis par les magistrats de province et ils obtiennent la charge de collecter les impôts dans la province d’Asie. Caïus modifie aussi le mode de scrutin des comices centuriates qui avalisent ou non les déclarations de guerre décidées par le Sénat et élisent les consuls, les censeurs et les préteurs, soit les plus hautes autorités de l’état. L’ordre de vote des centuries devra être tiré au sort alors qu’il suivait auparavant l’ordre de la richesse, des plus fortunés aux plus pauvres qui n’avaient jamais voix au chapitre, le scrutin étant clos dès la majorité absolue atteinte. Les généraux ont par la suite su tirer grand avantage de ce transfert du pouvoir du civil vers le militaire en jouant à leur tour la carte du populisme, mais il leur faudra attendre 107 av JC et la réforme de la conscription de Caïus Marius pour définitivement prendre le pas sur le Sénat. Ce dernier ne reste pourtant pas sans réaction face aux mesures de Caïus Gracchus, il surenchérit dans le populisme par l’intermédiaire du tribun Marcus Livius Drusus qui propose la création de 12 nouvelles colonies de 3 000 citoyens désargentés; il fait par la même occasion passer en douce la suppression des redevances sur l’ager publicus, une technique encore en vogue de nos jours (dernièrement, le retrait des panneaux signalant les radars fixes a occulté le relèvement du plafond à partir duquel il faut payer l’ISF décidé le même jour). Caïus Gracchus réplique alors par la création de la colonie de Carthage alors que la terre a été maudite et l’octroi de la citoyenneté complète aux Latins et partielle, sans droit de vote, pour ceux des autres provinces italiennes. Cette dernière proposition est trop d’avant garde, il faudra une guerre 30 ans plus tard pour qu’elle soit acceptée, elle fait perdre à Caïus de nombreux soutiens dont celui d’un des consuls. Le Sénat finit de le discréditer alors qu’il se trouve à Carthage pour veiller à l’établissement de sa colonie, il n’est pas réélu tribun pour l’année 122 av JC. La colonie est alors démantelée et Caïus, qui n’a pas réussi à s’y opposer, tente de faire sécession avec ses partisans. Cela lui vaut un senatus consultum ultimum qui donne les pleins pouvoirs au consul pour éliminer le fauteur de troubles par tous les moyens car il menace la survie de la République. Il connaît donc la même fin que son frère dix ans plus tôt.

Les mêmes dangers nous guettent aujourd’hui. La conception ultra personnelle du pouvoir de Nicolas Sarkozy n’est devenue possible qu’après l’adoption du quinquennat (votée par à peine 20% des électeurs, ce qui aurait dû immédiatement empêcher son application) qui fait coïncider élections présidentielles et législatives, et qui réduit donc considérablement les chances du peuple de s’opposer à une politique par une cohabitation (c’est peut être la surprise que les Français réservent au prochain président en juin 2012, quel que soit son bord, et là les institutions seront paralysées pour tout le mandat). Et cela sous prétexte de modernisation de la vie politique alors que les pays qui ont inspiré cette réforme comme les Etats-Unis ou l’Allemagne n’ont pas du tout le même système politique, les Etats et les Länder ayant une grande liberté par rapport au pouvoir fédéral. (dans les années 30, le fascisme était lui aussi une conception moderne de la politique, la France pouvait alors s’enorgueillir d’avoir su résister à ses sirènes) Les attaques incessantes de la majorité actuelle contre le pouvoir judiciaire montre qu’elle ne compte pas en rester là et qu’elle compte bien concentrer tous les pouvoirs dans les mains d’un seul parti dans un avenir plus ou moins proche. Le président aurait lui-même naguère parlé de la stratégie du « pied dans la porte », à force de proposer tout le temps la même chose, les gens finissent par se faire à l’idée et les lois par passer. Nous vivons encore en démocratie pour l’instant, mais pour les Romains, ce petit jeu à fini par aboutir à la guerre civile puis à la dictature de l’empereur…

La victoire et la crise, Christophe Colomb et l’Inquisition

De nos jours nous voyons l’année 1492 comme celle de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et nous l’associons au début de l’expansion européenne à travers le monde. Elle est à l’origine d’un formidable élan économique, préambule à ce que sera le rêve américain au 19ème siècle avec la conquête de l’ouest. Mais cette même année est aussi celle de la prise de Grenade, achèvement de la Reconquista, menée sous la férule d’Isabelle la Catholique, qui met un terme à 800 ans de présence arabe en Espagne. Soit la conclusion d’un mouvement de fermeture du continent européen initié en 1453 avec la chute de Constantinople qui devient capitale des Ottomans. La même période est marquée par la fin des conflits entre la France et l’Angleterre qui s’étalent entre 1337 et 1453 que nous connaissons sous le nom de « guerre de cent ans ». Ce n’est qu’à partir de ce moment que la Méditerranée devient une frontière pour la Chrétienté. Chacun se trouve dorénavant chez soi, aussi cette notion d’unité religieuse peut alors être remplacée par celle, territoriale, d’Europe. Cette situation nouvelle a provoqué la séparation des églises catholiques et protestantes quelque années plus tard, puis declenché les guerres de religion.

 

Mais pour les contemporains de l’époque la situation devait paraître beaucoup plus sombre que nous ne nous l’imaginons à présent, en témoigne le succès de l’inquisition incarnée par Torquemada, Grand Inquisiteur de sinistre mémoire (à partir de 1483), et l’écriture du « Malleus Maleficarum », « le marteau des sorcières » du non moins sinistre Heinrich Kramer -Henri Institoris-, qui fut largement diffusé grâce à la récente invention de l’imprimerie par Johannes Gensfleich dit Gutenberg, et ce malgré son interdiction par les autorités ecclésiastiques peu après sa publication (publié en 1486, interdit en 1490).

 

Arrêtons-nous un instant sur l’épisode peu glorieux de notre histoire qu’a constitué la « chasse aux sorcières ». Elle a fait plus de victimes dans les régions où l’état n’assurait pas sa fonction de redistribution de la richesse mais se contentait de protéger les intérêts des individus les mieux lotis.(source: « celles qu’on disait sorcières », reportage Arte) Les hivers de la fin du XVème siècle étaient particulièrement froids et longs, par conséquent les récoltes avaient du mal à couvrir les besoins de la population.

 

Institoris avait bien essayé d’instiller sa funeste doctrine avant que la situation économique ne se dégrade de manière catastrophique, mais il n’a tout d’abord pas eu le succès escompté. Il a commencé par faire le tour des villages d’Alsace de sa propre initiative, mais il était systématiquement chassé par les édiles locaux, personne ne prenait encore au sérieux ses élucubrations concernant les sorcières. Aussi s’est-il retiré pour demander au Pape Innocent VIII la permission d’entreprendre la rédaction de son ouvrage; elle lui fut accordée.

Colomb a lui aussi rencontré les pires difficultés, il a dû faire le tour de toutes les cours du continent pour trouver le financement nécessaire à l’entreprise de son voyage avant de le trouver auprès de la couronne espagnole.

 

L’organisation de l’économie de l’époque n’était certes pas aussi complexe que celle que nous connaissons à présent, la crise d’alors n’est pas imputable à l’incurie d’une poignée de banquiers cupides. On leur attribue d’ailleurs un peu vite l’entière responsabilité de la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement alors que les états sont loin d’y être étrangers. La Fed, la banque centrale américaine, en particulier. Elle a inondé le marché avec de l’argent à faible taux d’intérêt après les attentats du 11 Septembre de crainte que la consommation ne s’écroule. Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, tout le monde savait qu’à prêter sur la valeur hypothétique des biens immobiliers, calculée sur la base d’une croissance aussi forte que constante, à des ménages insolvables à long terme, l’économie finirait par plonger. Ceci étant dit, il ne faudrait pas que nous nous voilions la face en désignant à notre tour un bouc émissaire qui nous exonèrerait de toute responsabilité, les consommateurs/électeurs que nous sommes y ont aussi trouvé leur compte en empruntant à peu de frais pour vivre au-dessus de leurs moyens avant d’être rattrapés par la réalité et que les taux des emprunts flambent. Après le choc provoqué par l’effondrement des Twin Towers, ce n’était vraiment pas le moment d’en rajouter une couche en révélant l’extrême fragilité de notre économie, cet aveu de faiblesse aurait eu un effet désastreux sur une population déjà suffisamment ébranlée. Nous avons obtenu un peu de sursis. Nous sommes tous un peu complices de la catastrophe à un certain degré. Ceux qui en connaissaient les conséquences le sont plus.

Les responsables de la fin du Moyen-Age/ début de l’ère moderne avaient fait le même calcul en tablant sur un accroissement des récoltes pour les années futures. Ce pari ne s’est, hélas, pas révélé gagnant en raison des intempéries à répétition dues à l’apparition du petit âge glaciaire, ce qui a favorisé les exactions commises au nom de la doctrine inquisitoriale.

La même chose se passe encore en ce moment pour certains paysans Indiens qui ont choisi du cultiver du coton transgénique BT. Endettés jusqu’au cou par l’achat des semences puis, des pesticides et engrais dont ils n’auraient théoriquement pas dûs avoir besoin. 200 000 se sont suicidés entre 2000 et 2010. En réaction, la guérilla maoïste gagne du terrain et le gouvernement la réprime de plus en plus sévèrement sans distinction.

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