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Le retour du mégalo-romain

A la fin de la guerre des Gaules, Jules César n’a plus qu’une seule idée en tête: reconquérir le pouvoir à Rome. A cette époque, les institutions politiques de la République ont déjà beaucoup souffert des crises qui se succèdent depuis près d’un siècle.

La question agraire et les réformes des Gracques

Les troubles ont commencé en 133 av JC, lorsque Tibérius Sempronius Gracchus a fait voter des lois visant à répondre à la question agraire. Celle-ci se posait en raison des problèmes relatifs à la possession des terres. Ce sujet a toujours été délicat pour la République romaine, mais il a été très accentué par les nombreuses guerres qu’elle a dû mener, notamment par la seconde guerre punique qui a maintenu les petits propriétaires éloignés de leurs exploitations pendant de longues années. A leur retour, certains de ces paysans-soldats, qui s’étaient enrichis rapidement grâce au butin pris à l’ennemi, avaient tout simplement perdu le goût de l’effort qu’il faut faire pour cultiver ses terres, tandis que d’autres ont retrouvé leurs fermes en piteux état, suite au manque de main d’œuvre pour les entretenir qui a entraîné de mauvaises récoltes, sans compter les intempéries, ce qui les a plongés dans l’impossibilité de rembourser leurs dettes. Les grands propriétaires, essentiellement des nobles, souvent sénateurs, ont alors pu racheter leurs terres à vil prix et les ont fait exploiter par des esclaves qu’ils n’avaient pas à rémunérer. Face à cette concurrence déloyale qui tirait les prix vers le bas, encore plus de petits agriculteurs acculés à la faillite se sont retrouvés dans l’obligation de vendre leurs biens aux plus riches. Tout ce petit monde vient grossir la foule des prolétaires (étymologiquement, dont les enfants sont l’unique richesse) des villes qui n’avaient que leurs bras à offrir aux manufactures, qui appartenaient aux mêmes auxquels ils avaient vendu leurs fermes, en échange d’un salaire de misère étant donné le nombre élevé de demandeurs d’emploi. Comme si cela ne suffisait pas, les riches, toujours soucieux d’en avoir une plus grosse que celle de leur voisin, se permettent de plus en plus de faire déborder leurs exploitations sur l’ager publicus (terres à usage collectif, destinées au pâturage du bétail) sans toutefois s’acquitter de la redevance qu’il fallait payer en ce cas (vectigale si elle était payée en nature, stipendium ou tributum lorsqu’elle était versée en espèces), comme s’ils en étaient propriétaires de plein droit.

Les lois que propose Tibérius Gracchus ont pour objectif de rétablir l’équilibre économique entre les aristocrates et la plèbe. Elles limitent la surface d’ager publicus accessible à la possessio à 1 000 jugères (≈ 250 ha) par famille pour les grands propriétaires et se proposent de redistribuer les terres récupérées aux citoyens pauvres à raison de 30 jugères par personne. Son argument s’appuie sur le fait qu’un citoyen fera tout pour défendre sa terre, tandis que des esclaves n’ont aucune raison de se battre pour leurs maîtres, au contraire, comme en témoigne la révolte, la première guerre servile, qui dure depuis plusieurs années en Sicile au moment de la proposition. Pour justes qu’elles soient, ces lois induisent pourtant un nouveau déséquilibre car elles sont entachées d’illégalité. Tout d’abord, l’autre tribun de la plèbe, Octavius, qui, télécommandé par les sénateurs, souhaitait y mettre son véto, est démis de ses fonctions par les comices convoquées par Tibérius alors que seul le Sénat détient cette prérogative (en représailles de cette tentative sénatoriale de lui mettre des bâtons dans les roues, Tibérius supprime l’article qui prévoyait d’indemniser les propriétaires expulsés), puis, une fois votées, un triumvirat est chargé de leur application, mais au lieu d’inclure plusieurs branches de la société parmi ses membres, Tibérius s’y fait élire en compagnie de son frère Caïus et de son beau-père, Appius Claudius Pulcher. Les clients des Gracques en sont par conséquent les seuls bénéficiaires. Tibérius perd le soutien de ses amis libéraux du Sénat dans l’opération, il finit assassiné alors qu’il tentait de faire voter une loi l’autorisant à exercer un second tribunat successif qui aurait initié une dérive vers une conception personnelle du pouvoir contraire à l’esprit de la République. Sa loi agraire n’est plus que mollement appliquée, même si elle n’est pas abrogée (Scipion Emilien mourra mystérieusement le jour avant qu’il n’en fasse la proposition en 129 av JC.).

D’un excès à l’autre, le mouvement de balancier ne va que s’amplifier au fil du temps, comme dans le cas du pont de Tacoma, jusqu’à l’inéluctable éclatement du système politique de la République. Dès lors, la société romaine se divise en deux factions fortement antagonistes: les populares qui cherchent le soutien de la plèbe et les optimates qui s’appuient sur l’aristocratie conservatrice.

La question agraire revient au centre des débats en 124 av JC, avec l’élection au tribunat de la plèbe de Caïus Sempronius Gracchus. Il pousse encore plus loin les mesures prises par son frère Tibérius en portant la surface attribuée aux citoyens pauvres à 200 jugères, il compte les trouver en créant deux nouvelles colonies en Italie, ainsi qu’en leur octroyant un boisseau de blé à prix réduit par mois (les débats sur l’affaiblissement de la « valeur travail » et l’assistanat que provoquent cette proposition ressemblent trait pour trait à ceux qu’on nous sert encore aujourd’hui, plus de 21 siècles plus tard. Nous sommes décidément mal barrés avec des responsables politiques doués d’aussi peu d’imagination.). Mais il tire aussi profit des leçons de l’échec de son aîné et ne compte pas sur le seul soutien de la plèbe, il cherche parallèlement à s’attirer les faveurs d’une autre catégorie de la population qui a des griefs contre le Sénat: l’ordre équestre. Pour cela, il fait voter toute une série de lois qui renforcent le pouvoir des chevaliers. Il n’oublie cependant pas totalement les patriciens qui doivent approuver ses propositions au Sénat; il leur permet d’acquérir les terres qu’ils convoitent autour de Capoue et de Tarente. Cela ne suffit pas. Bien qu’il jouisse d’une grande popularité et qu’il soit réélu tribun de la plèbe en 123 av JC, comme la loi le lui permet depuis 125 av JC, les sénateurs s’emploient à lui couper l’herbe sous le pied en instrumentalisant une nouvelle fois le second tribun, Marcus Livius Drusus, qui propose alors la création de non pas deux, mais douze colonies en Italie, ce qui occulte qu’il propose également de supprimer purement et simplement les vectigales, à la grande satisfaction des grands propriétaires. Caïus est contraint à la surenchère pour reprendre le devant de la scène; il désire maintenant créer une colonie supplémentaire à Carthage dont la terre à pourtant été maudite, mais encore d’attribuer la citoyenneté complète aux habitants du Latium et partielle, sine suffragio, aux autres peuples alliés d’Italie. Là, il va trop loin. Une partie du peuple romain jaloux d’avoir à partager ce privilège ne le suit plus, tout comme il est lâché par le consul Gaius Sextius Calvinius. (Il faudra une guerre, la guerre sociale de 90-88 av JC, pour enfin convaincre le Sénat d’accorder la citoyenneté à tous les Italiens) Ses opposants profitent de ce qu’il est parti superviser l’installation de la colonie de Carthage pour le discréditer auprès du reste de la population et empêcher son élection à un troisième mandat successif. Sitôt sa défaite annoncée, sitôt le démantèlement de la colonie de Carthage est annoncé. Caïus tente de s’y opposer, mais il est débouté. Aussi entreprend-il de faire sécession avec ses partisans, ce qui lui vaut un senatus consultum ultimum qui le déclare ennemi de Rome et lui coûtera la vie, ainsi que celle de nombre de ses amis. La spirale de la violence entre populares et optimates est enclenchée. Elle gagne encore en puissance avec l’affrontement entre Caïus Marius et Sylla.

Les guerres de Marius

Bien qu’il soit un homo novus, c’est à dire issu d’une famille de l’ordre équestre qui n’a jamais compté de magistrat dans ses rangs et non d’une ancienne famille de la nobilitas, ce qui le fait naturellement pencher du côté des populares, les réformes que Caïus Marius entreprend ne sont pas tant guidées par l’idéologie que par un souci pragmatique. Il se fait connaître par ses talents militaires lors de la guerre de Numance en 134-133 av JC, puis il entame son cursus honorum en 121 av JC avec son élection au poste de questeur en Gaule transalpine grâce à la protection de la puissante gens Caecilii Metelli dont sa famille est cliente. Il devient ensuite tribun de la plèbe en 119 av JC et se rapproche des populares, pourtant moribonds, en faisant voter une loi en faveur des pauvres (sur les procédures de vote ou la distribution de blé), ce qui le rend populaire auprès d’eux, mais lui attire parallèlement les foudres des optimates qui empêchent son élection à l’édilité l’année suivante. Il parvient toutefois à se faire élire préteur en 115 av JC malgré le procès pour corruption électorale que lui intentent les optimates; il est innocenté grâce aux chevaliers qui ont obtenu la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. Il est ensuite propréteur en Hispanie avant de revenir à Rome où il épouse Julia Caesaris, future tante de Jules César, de la prestigieuse, mais peu influente à l’époque, gens patricienne des Iulii. En 109 av JC, il retourne sur les champs de bataille de la guerre de Jugurtha où il accompagne son patron, Quintus Caecilius Metellus, alors consul. Il s’illustre encore une fois par son habileté au combat, mais il cultive surtout sa proximité avec ses hommes avec qui il partage les conditions de vie spartiates d’une armée en campagne, n’hésitant pas à accomplir lui-même les corvées les plus ingrates. Il devient dès lors très populaire parmi la troupe qui se charge ses lettres de porter sa renommée jusqu’à Rome où les populares l’exploitent pour ternir l’image de Métellus. Aussi le congé qu’il demande à son patron pour se présenter aux élections consulaires ne lui est accordé que 12 jours avant l’échéance. Il devient néanmoins consul pour l’année 107 av JC et se venge en obtenant le commandement de l’armée qu’il vient de quitter; contre l’avis du Sénat. Les hostilités entre les deux factions rivales sont déclarées.

Cette victoire politique pose malgré tout un problème à Marius: il doit recruter des renforts. Et bien que le nombre de citoyens ait considérablement augmenté depuis la réforme des Gracques, ceux-ci sont réticents à s’engager dans cette guerre africaine. Tout d’abord ils ne souhaitent pas être maintenus éloignés de leurs exploitations pendant de longues années au risque de les voir péricliter, surtout qu’une victoire ne ferait qu’amener encore plus d’esclaves dont ils auraient à subir la concurrence, mais ils sont avant tout beaucoup plus inquiets de voir les Cimbres et les Teutons tenter de les envahir et ravager leurs pays comme ils le font à cette heure dans la province voisine de Gaule Transalpine. Cela fait alors près de sept ans que Rome essaye de mettre fin au périple guerrier de ces tribus venues du nord au prix de plusieurs défaites coûteuses en hommes, sans y parvenir. Ces deux conflits font que le nombre de légions mobilisées n’a plus été aussi élevé depuis 80 ans. Pour faire face au manque de volontaires, Marius entreprend la réforme du mode de conscription des légionnaires. Il modifie la loi en supprimant les conditions de ressource, le cens, qui ne permettaient qu’aux citoyens en mesure de se payer l’équipement militaire de devenir soldat, ce qui donne aux prolétaires la possibilité de s’engager. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, Scipion l’Africain l’avait déjà permis à titre exceptionnel pendant la deuxième guerre punique; il était même allé jusqu’à recruter des esclaves. Le vainqueur d’Hannibal avait alors distribué des terres à ses soldats pour les récompenser de leurs bons et loyaux services, et concentré tous les pouvoirs entre ses mains. A terme, la réforme de Marius aura les mêmes conséquences. Les citoyens-soldats qui avaient pour vocation de défendre leurs terres vont peu à peu laisser place à des militaires de carrière, engagés pour de longues périodes, dont la fortune sera subordonnée aux succès des généraux qu’ils n’hésiteront plus à suivre jusque dans l’illégalité pour réclamer leur dû. D’une part cela va favoriser l’extension du territoire par des expéditions lointaines et permettre la romanisation des provinces conquises grâce à l’installation de colons vétérans, mais d’autre part, le poids considérable de l’armée va perturber le jeu politique et entraîner des guerres civiles à répétition.

Une fois ces dispositions prises, Marius revient donc en Afrique. Il n’obtient cependant pas la victoire aussi vite qu’il l’espère, son mandat doit être prolongé par un proconsulat de deux années supplémentaires, et encore n’est-ce pas lui qui finit par capturer Jugurtha, mais un de ses légats, Lucius Cornelius Sulla ou Sylla, qui se le fait livrer par le roi Bocchus de Maurétanie. Ce dernier deviendra bientôt le principal opposant de Marius. Cela n’empêche toutefois pas Marius d’être auréolé de la gloire du vainqueur, ce qui lui permet d’être élu une seconde fois consul en 104 av JC, au mépris de la loi qui impose un délai de dix ans entre deux mandats. Cette entorse à la règle ne signifie pourtant pas qu’il opère un coup de force. Il apparaît en effet comme l’homme providentiel qui seul est capable de sauver Rome du pillage par les Cimbres et les Teutons après la terrible défaite des légions à la bataille d’Arausio (Orange) en 105 av JC. Elle a coûté la vie à 84 000 soldats, soit près du double des pertes infligées par Hannibal lors de la bataille de Cannes un siècle auparavant. Le désastre est imputable à la querelle entre le proconsul Servilius Caepio, d’une vieille famille patricienne, qui a refusé de coopérer avec le consul Mallius Maximus, un homo novus. Caepio est par conséquent démis de ses fonctions et condamné à l’exil. Dans ces circonstances, le Sénat a jugé préférable de laisser le commandement à Marius plutôt que d’envenimer encore la situation. Il doit alors attendre deux ans avant de rencontrer l’ennemi parti ravager l’Ibérie pendant ce temps. En 102 av JC, il remporte sa première victoire contre les Teutons à la bataille d’Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) avant de mettre un terme définitif à la menace en 101 av JC, à la bataille de Vercellae (Verceil) où il défait les Cimbres qui s’apprêtaient à envahir l’Italie. La gravité de la crise justifie que Marius ait été élu pendant 4 années consécutives au poste de consul sans être pour autant accusé d’exercer un pouvoir dictatorial.

A cette même période, un autre événement vient encore amplifier l’inquiétude des Romains quant à leur survie: la deuxième guerre servile. Elle commence en Campanie en 104 av JC, lorsqu’un chevalier criblé de dettes arme ses esclaves car il refuse d’appliquer une loi qui l’oblige à affranchir les hommes libres capturés par les pirates dans les pays alliés d’Asie pour s’assurer qu’ils ne saisiront pas de ce prétexte pour s’en prendre aux provinces romaines alors que la République ne dispose pas des moyens d’y envoyer un corps expéditionnaire. Ce premier foyer est aussitôt étouffé. C’est en Sicile que la situation devient rapidement incontrôlable. Là aussi, les grands propriétaires de latifundia rechignent à se plier à la loi, de plus les autorités locales ne font rien pour les y obliger. Aussi les esclaves prennent-ils eux-mêmes les choses en main. Ce sont tout d’abord deux cents d’entre eux qui se révoltent contre l’oppression de leurs maîtres avant d’être matés, mais deux mille autres prennent le relais dans la région de Morgantia sans qu’ils puissent être arrêtés. Le mouvement prend alors rapidement de l’ampleur sous l’impulsion de Salvius qui, proclamé roi, entreprend le siège de la ville et s’en empare. Cet exemple est bientôt suivi par Athénion dans la région de Marsala. Les deux groupes s’unissent et sont même rejoints par des paysans pauvres qui souffrent de la concurrence des latifundia. Cette troupe maintenant nombreuse conquiert une grande partie de l’île et fait de Triocala sa capitale alors que Salvius prend le nom de Tryphon avec l’intention d’instaurer un royaume hellénistique sur le territoire qu’il contrôle. Rome, pour qui le blé sicilien est vital, ne peut plus tolérer la situation plus longtemps, aussi le Sénat envoie t-il Lucullus dans l’île à la tête de 17 000 hommes, malgré l’importante mobilisation contre les Cimbres. Ce dernier remporte de justesse une victoire contre les 40 000 esclaves révoltés, sans toutefois parvenir à reprendre Triocala. Son successeur, Caïus Servilius, ne fait pas mieux. Il faut attendre 101 av JC et la victoire contre les Cimbres pour que le consul Manius Aquilius Nepos puisse intervenir avec des troupes aguerries. Il écrase alors la révolte dans le sang tandis que les survivants préfèrent se suicider plutôt que d’offrir aux Romains le spectacle d’être dévorés par les bêtes féroces dans l’arène. Après cela, il n’y aura plus de révolte d’esclaves en Sicile.

A la suite de sa victoire contre les Cimbres, Marius jouit d’un immense prestige; il est mis sur le même plan que Romulus, le fondateur légendaire de Rome. Cela lui permet d’être élu haut la main consul pour une cinquième année d’affilée. Pour la première fois, il n’est plus uniquement un chef de guerre aux compétences incontestables, ses élections précédentes ont toujours eu lieu in abstentia, mais il se retrouve directement confronté aux vicissitudes de la vie politique romaine de l’époque avec lesquelles il n’est pas du tout à l’aise. Paradoxalement, ses plus gros ennuis lui sont causés par ses amis populares, en particulier le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le préteur Caius Servilius Glaucia. L’hégémonie de leur parti les pousse à commettre tous les excès. Le premier vise à être reconduit une fois de plus dans ses fonctions, tandis que le second se présente au consulat, aussi entreprennent-ils tout d’abord de faire voter des lois démagogiques destinées à imposer une baisse des prix du blé et à permettre aux chevaliers de siéger dans de nouveaux jurys pour affaiblir un peu plus le Sénat, mais pour plus de sûreté, ils vont jusqu’à dissuader les électeurs récalcitrants en faisant régner la terreur et à éliminer physiquement leurs concurrents. Ces troubles font craindre au Sénat que la ville ne sombre dans le chaos. Il ordonne par conséquent à Marius de les faire cesses par tous les moyens par l’intermédiaire d’un senatus consultum ultimum. Celui-ci n’ alors plus d’autre alternative que de les éliminer ou d’opérer un coup d’état qui plongerait inéluctablement le pays dans la guerre civile. Coincé, il choisit de rester dans la voie de la légalité et de se ranger aux côtés du Sénat. Saturnius et Glaucia sont tués sans autre forme de procès. Marius y perd une grande partie de ses soutiens parmi les populares et décide de se faire oublier en acceptant une ambassade en Asie, puis en se retirant à Misène.

Guerre sociale et première guerre civile

Il ne voit l’occasion de faire son retour qu’en 91 av JC, lors du déclenchement de la guerre sociale (socius signifie allié en latin). Elle éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Livius Drusus qui proposait que les peuples italiens alliés deviennent citoyens romains de plein droit. Suite à ce meurtre, la plupart des cités du centre et du sud de la péninsule font sécession avec Rome pour s’unir au sein d’une confédération italique dotée d’un Sénat et de sa propre monnaie. Elles s’échangent mutuellement des otages et lèvent une armée forte de 100 000 soldats. L’existence même de la République est à nouveau menacée. Marius s’imagine alors qu’il peut encore une fois en être la sauveur. Rome parvient à mobiliser à son tour une armée équivalente grâce à l’aide de ses provinces et de ses alliés. Marius devient l’un de dix légats chargés de la conduire, ainsi que Sylla. La première année de combat est pourtant difficile, si les confédérés venant du nord de la capitale ont pu être bloqués, ceux du sud ont quant à eux réussi à s’emparer de la Campanie méridionale où ils n’ont dans certains cas pas hésité à massacrer tous les Romains. Ce succès militaire incite les Etrusques et les Ombriens à s’agiter alors qu’ils étaient jusque là restés fidèles à Rome. Pour les dissuader de rejoindre la confédération, le Sénat décide de leur accorder la citoyenneté; ains qu’à tous les peuples restés fidèles, grâce au vote de la lex Julia. La rébellion cesse aussitôt de s’étendre. L’année suivante, 89 av JC, les Romains reprennent l’avantage, ils s’imposent tout d’abord au nord où les Marses, les Péliginiens et les Vestins finissent par capituler, puis au sud où ile reconquièrent la Campanie et remontent la vallée du Vulturne. Le Sénat vote alors la lex Papria qui offre la citoyenneté à tous les peuples italiques, mais à condition qu’ils se présentent à Rome sous 60 jours pour être enregistrés. Seuls une poignée de Samnites continue le combat; la guerre sociale est terminée. Marius n’y a pas particulièrement brillé. Bien qu’il ait remporté quelques victoires contre les Marses, il est soupçonné d’avoir trop cherché le compromis avec les insurgés pour les ramener dans le giron de Rome en préférant mener de longs sièges plutôt que de réprimer férocement l’insurrection. Il doit cela à ses origines provinciales, mais aussi à ses opinions politiques qui l’avaient amené à défendre le droit des italiens d’accéder à la citoyenneté lors de ses mandats. C’est Sylla qui a reconquis la Campanie et mis au pas les Samnites qui apparaît à présent comme l’homme fort de Rome. Il est élu consul pour l’année 88 av JC.

A ce titre, le commandement de l’armée qui doit partir combattre Mithridate VI en Orient devrait lui échoir avec la bénédiction du Sénat. Mais Marius, qui a toujours a cœur de redorer son blason, le revendique aussi et fait organiser un plébiscite de dernière minute pour qu’il lui soit accordé. Aucun des deux partis n’est prêt à laisser l’autre mener cette guerre car la gloire dont son chef serait couvert en cas de victoire n’est pas le seul enjeu, bien que le massacre des citoyens romains lors de la perte des provinces d’Asie ait provoqué l’indignation de la population et que Mithridate représente une menace d’invasion après sa conquête de la Grèce, mais elle promet aussi d’être fort lucrative, contrairement à celle contre les Cimbres ou la guerre sociale. Marius remporte le scrutin qui se déroule dans un climat de terreur entretenu par les sbires des populares. Sylla fait tout d’abord mine de se plier au verdict des urnes, mais ce n’est que pour mieux se rendre en Campanie, auprès de l’armée qu’il avait déjà rassemblée en prévision de son départ pour la Grèce. Sylla commet alors un acte sans précédent, sacrilège par excellence, car sensé avoir coûté la vie à Rémus: il marche sur Rome avec ses troupes. Marius n’a plus d’autre solution que de prendre la fuite. Une fois revenu, Sylla déclare Marius et ses amis ennemis publics; beaucoup sont tués sans toutefois que cela ne sorte du cadre légal. Il entreprend aussi de rétablir l’autorité du Sénat: il fait passer leur nombre de 300 à 600, supprime le droit des chevaliers à siéger dans les jurys, ôte la possibilité de proposer des lois aux tribuns de la plèbe ainsi que celle de se présenter à un second mandat, fait cesser les distributions gratuites de blé et attribue des terres aux 100 000 vétérans de la guerre sociale. Il rencontre pourtant une forme de résistance lorsqu’il tente de démettre de ses fonctions le proconsul Gnaeus Pompéius Strabo, père de Pompée, en attribuant son commandement à l’autre consul, Quintus Pompeius Rufus, un vague cousin du premier, mais les hommes de Strabo refusent de se plier et le tuent. Une fois ces dispositions prises et son mandat achevé, Sylla part pour la guerre contre Mithridate au début de 87 av JC, mais, devenu fort impopulaire, il a dû accepter que Lucius Cornelius Cinna, un de ses opposants, lui succède au poste de consul.

Seconde guerre civile

Cinna est le père de Cornélia Cinna, future épouse de Jules César qui lui donnera son seul enfant légitime, sa fille bien aimée, Julia. Bien qu’il ait juré fidélité à Sylla, Cinna propose de rappeler Marius qui a trouvé refuge en Afrique. Son homologue Gnaeus Octavius et le Sénat s’y opposent catégoriquement, aussi Cinna est-il destitué. Il fuit en Campanie où il n’a pas trop de mal à lever une armée parmi les vétérans italiens, assoiffés de vengeance après les atrocités de la guerre sociale, auxquels il va jusqu’à adjoindre des esclaves. Il reçoit en plus le renfort de Gnaeus Papirius Carbo, fervent marianiste, et de Quintus Sertorius, beaucoup plus réservé quant aux qualités humaines de Marius, mais frustré d’avoir été empêché d’accéder au poste de tribun de la plèbe par les optimates. Marius les rejoint bientôt avec un détachement de cavalerie maure. Ils marchent à leur tour sur Rome. La prise de la ville tourne au carnage, non seulement un grand nombre de sénateurs optimates sont-ils tués et leurs biens confisqués suite à des proscriptions édictées par Marius et Cinna, mais les troupes échappent au contrôle des nouveaux maîtres de Rome et se livrent au pillage et au meurtre de simples citoyens. Il faut alors faire appel à des mercenaires gaulois pour les maîtriser. Seul Sertorius semble avoir fait tout son possible pour éviter que la situation ne dégénère en attaquant un camp de soldats qui participaient aux exactions contre la population.

Cinna et Marius ne s’embarrassent plus du fonctionnement démocratique de la cité. Ils s’autoproclament consuls pour l’année 86 av JC, mais Marius n’exerce son septième mandat que 17 jours car il meurt à la mi-janvier à l’âge de 71 ans. Cinna reste 2 années supplémentaires à ce poste. Il s’attache principalement à préparer le retour de Sylla, mais le recrutement de troupes s’avère difficile car les violences commises à Rome dissuadent les volontaires potentiels de s’engager dans un conflit dont l’extermination de l’adversaire semble devoir être la seule issue. De son côté, Sylla fait tout ce qu’il peut pour mettre le plus rapidement un terme à la guerre contre le royaume du Pont. Il commence par reprendre Athènes, suite à un long siège, puis remporte deux brillantes victoires à Chéronée, en Macédoine, puis à Orchomène, en Béotie, alors que ses troupes sont en très nette infériorité numérique. Cela lui permet d’imposer la paix à Mithridate en 85 av JC, sans que ce dernier ne soit toutefois mis à genoux. Même s’il doit restituer la province d’Asie, se retirer de tous les royaumes qu’il occupe, livrer sa flotte et, ce qui est essentiel pour que Sylla puisse mener une guerre en Italie, s’acquitter de 2 000 talents d’argent (soit une cinquantaine de tonnes, 1 talent = 25,86 kg) pour le préjudice subit, le traité de Dardanos n’est cependant pas si défavorable au roi du Pont qui conserve son territoire intact ainsi que son trône, mais aussi une armée encore très puissante. Deux autres guerres seront nécessaires pour le vaincre définitivement, la seconde permettra à Lucullus d’amasser une immense fortune.

Sylla débarque donc à Brindisium au printemps de 83 av JC avec une troupe de 40 000 hommes. Il trouve sur place le renfort de ceux de Pompée qui s’autoproclame général à seulement 23 ans et lève à ses frais trois légions parmi les vétérans qui ont combattu sous les ordres de son défunt père lors de la guerre sociale et voit Quintus Caecilius Metellus Pius et Marcus Licinius Crassus revenir d’Afrique où il s’étaient réfugiés, victimes des proscriptions de Marius et Cinna. Face à ces hommes, Sertorius préfère partir pour l’Espagne car il ne croit pas que les populares soient en mesure de remporter la victoire avec les piètres généraux qui sont à leur tête; l’incompétence de Carbo, Scipion l’Asiatique et de Norbanus leur a d’entrée de jeu valu une défaite et Cinna finit même par se faire tuer par ses propres soldats qui ne supportent plus la brutalité avec laquelle ils sont traités. Dans ces conditions, les combats, très sanglants, durent moins de deux ans. La reconquête de l’Italie s’achève le 2 novembre 82 av JC, avec la chute de Rome suite à la bataille de la Porte Colline. Caïus Marius le jeune, fils adoptif de Caïus Marius et consul de l’année, fuit à Préneste où il ne tarde pas à être acculé au suicide. Sylla est nommé dictateur en décembre et ouvre la voie qui mènera inéluctablement à l’Empire en prenant le cognomen de Felix, le bienheureux, chéri des dieux, comme il prétend être protégé de Vénus. Il rétablit la toute puissance du Sénat et prononce à son tour de nombreuses proscriptions, dont Jules César est entre autres victime, car il refuse de répudier la femme qu’il a épousé en 84 av JC, Cornélia Cinna, comme Sylla le lui a ordonné. La spoliation des biens des populares permet à Crassus de devenir l’homme le plus riche de Rome. Conformément à la loi, Sylla abdique sa dictature en juin 81 av JC et se présente au consulat pour l’année suivante. Il est élu haut la main. Il mourra en 78 av JC alors qu’il s’est retiré à Cumes.

Il reste malgré tout quelques partisans de Marius en Sicile et en Afrique. Le jeune Pompée est chargé de les éliminer. Il s’acquitte si bien de la tâche qu’il est tout d’abord acclamé imperator par ses hommes, puis qu’à son retour, Sylla alors consul, lui donne le cognomen de Magnus, le Grand, en plus de lui accorder le triomphe. Cela lui attire cependant une forte inimitié de la part de Crassus, qui n’a quant à lui obtenu qu’une ovation alors qu’il estime que son action décisive à la bataille de la Porte Colline aurait dû lui valoir autant d’honneurs qu’à celui qu’il verra désormais comme un rival.

Sertorius et Spartacus

Des forces populares, seul Sertorius installé en Hispanie résiste encore. Le commandement de l’armée envoyée pour l’en déloger échoit une nouvelle fois à Pompée. En 77 av JC, il y rejoint Métellus Pius. Dans un premier temps, les légats de Sylla ont réussi à chasser Sertorius jusqu’en Afrique, plus précisément en Maurétanie. Il y trouve le roi chassé de son trône par Pompée pour l’aide qu’il a fourni à Marius auquel il s’associe. Il défait et tue alors Paccianus qui a été spécialement dépêché contre lui, puis il incorpore les légionnaires vaincus à ses troupes, ce qui lui permet de prendre Tanger. Il remet son hôte au pouvoir sans pour autant exiger des sommes exorbitantes pour son aide; il se contente de la rétribution qui lui est offerte. Cette attitude encourage les Lusitaniens (Portugais) qui souffrent beaucoup de l’occupation romaine à faire appel à ses services. Métellus Pius est chargé de l’empêcher de faire son retour sur le continent européen. Sertorius parvient néanmoins à effectuer la traversée grâce aux pirates ciliciens, puis à débarquer. Il adopte dans un premier temps une tactique de guérilla qui le rend insaisissable, gagne la confiance des tribus locales, qu’il n’hésite pas à secourir lorsqu’elles sont menacées, avant de remporter la victoire sur Métellus à la bataille de Lacobriga. Il bénéficie lui aussi d’une aura divine, car il prétend recevoir les conseils de Diane par l’intermédiaire d’une biche blanche apprivoisée qui le suit partout qu’il a reçu en cadeau.

Après cela, plus rien ne l’arrête. Il repousse les légions de Rome jusqu’à l’Ebre, au nord de la péninsule. Il se distingue alors par la manière qu’il a d’administrer les territoires qu’il contrôle. Il ne s’approprie pas toute la nourriture et préfère loger ses hommes dans l’inconfort des tentes plutôt que d’imposer leur présence dans les maisons des habitants, ne rend donc pas la présence de son armée insupportable pour la population, il ne l’écrase pas plus sous le poids des impôts qu’il réclame, il met au contraire en place un Sénat de 300 membres où siègent essentiellement des Romains, mais aussi les membres les plus influents des tribus ibères; et pour leurs enfants, il crée une école à Osca où les élèves reçoivent une éducation à la romaine plutôt que de les prendre en otage. En résumé, il fait exactement l’inverse de ce qui poussera les Gaulois à se révolter contre Jules César lors de la guerre des Gaules. Il réussit ainsi à fédérer les peuples de la péninsule, ce qui fait qu’il est aujourd’hui reconnu comme l’un des pères fondateurs de la nation portugaise.

Pompée a été nommé pour que cet exemple d’administration des territoires ne risque pas de faire tache d’huile. Mais avant de se rendre en Hispanie, il est chargé de mettre fin à la rébellion qui a éclaté en Etrurie après que Marcus Aemilius Lepidus ait été déclaré ennemi public à cause de l’opposition du Sénat à sa loi qui proposait de restituer à leurs propriétaires les terres données aux vétérans de Sylla. Pompée s’impose sans grandes difficultés, mais il pousse par la même occasion 20 000 des vaincus à rejoindre Sertorius. Et ce ne sont pas les seuls, Marcus Perperna Veiento qui a quant à lui été chassé de Sicile unit aussi ses forces avec celles du général des populares. Dans ces conditions, aucun des deux partis ne progresse pendant deux ans malgré quelques victoires de part et d’autre. Devant ce blocage, Pompée menace de rentrer en Italie si des moyens supplémentaires ne lui sont pas accordés dans les plus brefs délais. Lucius Licinius Lucullus ne se fait pas longtemps prier pour les lui donner car dans le cas contraire, il craint devoir lui céder la fortune qui promise avec le commandement de l’armée qui se prépare une nouvelle fois à affronter Mithridate VI; ce dernier ayant profité de ce que les légions soient occupées ailleurs pour reprendre l’offensive en Asie. Sertorius et le roi du Pont ne tardent d’ailleurs pas à signer un traité d’alliance qui stipule qu’en échange d’une partie des troupes combattant en Espagne, Mithridate s’engageait à fournir 40 navires ainsi que 3 000 talents d’argent et pourrait revendiquer la souveraineté sur la Cappadoce et la Bithynie, mais en aucun cas sur la province romaine d’Asie.

Si l’argent que Métellus et Pompée reçoivent ne leur donne pas la victoire militaire, il leur permet cependant de semer la discorde entre les généraux ennemis. Pour ce faire, Métellus met à prix la tête de Sertorius. Il promet 100 talents d’argent et deux mille plèthres de terre au Romain qui le tuera. Cela éveille particulièrement la convoitise de Perperna dont le principal souci devient alors de s’enrichir, mais la crainte d’être tué par la garde espagnole de son chef le dissuade de passer à l’acte. Il se met à écraser les populations dont il a la charge sous les impôts et à les maltraiter quand elle rechignent à s’en acquitter. Plusieurs cités se soulèvent alors contre lui, ce qui permet à Métellus et Pompée de regagner du terrain. Sertorius ne comprend pas vraiment les raisons de ces soulèvement. Il s’estime trahi par les Ibères et prend une décision irréparable: il fait exécuter une partie des enfants de l’école d’Osca et vend les autres comme esclaves. Dès lors, son sort est scellé. Affaibli par la perte du soutien des locaux, il recule de plus en plus, jusqu’à ce qu’en 72 av JC, Perperna finisse par le tuer dans l’espoir que ce service lui vaudra la reconnaissance de ses ennemis. Il leur livre pourtant une dernière bataille. Il la perd, mais il espère toujours encore entrer dans les bonnes grâces de Pompée lorsqu’il lui donne la correspondance de Sertorius qui contient tous les noms de ses alliés à Rome. Mais Pompée n’est pas encore prêt à déclencher une nouvelle guerre civile, il brûle les lettres sans les lire et fait périr Perperna pour qu’il emporte dans la tombe ses embarrassants secrets.

Cela n’empêche pas le peuple romain de craindre que le général qui a définitivement mis un terme à la menace populares ne soit tenté de s’imposer au pouvoir par la force à son retour. Le Sénat compte l’en empêcher grâce à une habile manœuvre politique. L’Italie est en effet en proie aux troubles provoqués par la révolte des esclaves qui dure à ce moment depuis deux ans. Elle a commencé avec l’évasion de 70 gladiateurs seulement, mais s’est ensuite développée jusqu’à regrouper plus de cent mille personnes. Spartacus n’imaginait certainement pas qu’il se retrouverait à la tête d’une armée capable de faire trembler la République lorsqu’il s’est enfui de Capoue avec ses quelques compagnons d’infortune, les autorités romaines non plus. La troisième guerre servile qui débute à l’été de 73 av JC n’a tout d’abord qu’une dimension locale qui ne concerne que la milice de Capoue, mais, contrairement à l’habitude, la petite troupe de fugitifs ne s’est pas dispersée pour que chacun tente sa chance de son côté et elle est de plus tombée sur une cargaison d’armes destinées à une école de gladiateurs concurrente. Les miliciens sont par conséquent balayés par ces hommes habitués au combat. Ils traversent alors la Campanie où ils sont rejoints par d’autres esclaves fugitifs, mais aussi par quelques hommes libres, employés dans les latifundia. Ce groupe trouve refuge sur les pentes du Vésuve. A présent trop nombreux pour se contenter de voler un peu de nourriture, ils se mettent à attaquer de riches exploitations où ils trouvent de grandes quantités de blé ou de bétail, ainsi que de nouveaux compagnons qu’ils ne manquent pas de libérer au passage. Spartacus veille scrupuleusement à ce que le butin soit équitablement réparti.

La garde régionale na parvient pas plus que la milice à les arrêter; sa défaite fournit au contraire de nouvelles armes aux rebelles. L’affaire remonte alors au Sénat qui charge le préteur Gaïus Claudius Glaber de recruter 3 000 volontaires inexpérimentés pour faire cesser ce trouble à l’ordre public. Il ne prend cependant pas cette bande de va-nu-pieds très au sérieux. Aussi, une fois parvenu à l’entrée de l’unique sentier qui mène au camp des esclaves, néglige t-il d’installer ses troupes à l’abri d’un camp fortifié comme le veut la règle. Il pense qu’ainsi isolés, la faim et la soif viendront vite à bout des rebelles qui n’auront plus d’autre choix que de se rendre. Spartacus ne s’avoue pas pour autant vaincu; il échafaude au contraire un audacieux plan pour surprendre l’adversaire. Il fait tresser des cordes et construire des échelles qui permettent à ses hommes de descendre discrètement la pente la plus abrupte du volcan à la nuit tombée, puis de prendre à revers les Romains qui se font massacrer avant d’avoir réalisé ce qui leur arrive. Avec cette victoire, esclaves en fuite, bergers livrés à eux-mêmes pour subsister et paysans pauvres écrasés par la concurrence des latifundia arrivent par milliers. Le Vésuve ne peut plus les accueillir; surtout que l’hiver approche. Les révoltés se déplacent donc vers le sud où ils rencontrent et défont les troupes de Publius Varinus, nommé en remplacement de Glaber. Ce succès amène toujours plus de déshérités à se joindre à cette troupe hétéroclite. Les razzias sur les latifundia se poursuivent, mais à présent, l’armée des esclaves attaque aussi des villes telles que Nola, Nuceria, Metapontum ou Thurii où Spartacus choisit de s’établir pour passer l’hiver.

Selon la légende relayée par Arthur Koestler, il aurait alors tenté de bâtir une cité idéale, inspirée par les idées d’un Juif, à mi-chemin entre idéologie communiste et foi chrétienne, où tout le monde aurait été traité à égalité sans distinction du milieu de naissance ou d’origine ethnique. Il me semble plutôt que le mouvement n’était absolument pas guidé par quelque grande idée philosophique que ce soit, mais que son seul objectif ait été de retrouver la liberté pour ceux qui la voulaient, sans être pour autant abolitionniste, et qu’il se comportait plus vraisemblablement à la manière des pirates du XVII-XVIII ème siècle qui répartissaient équitablement le butin entre les membres de l’équipage et élisaient leur capitaine en fonction de la manière dont il traitait ses hommes et de sa capacité à choisir des cibles richement dotées, sans pour autant être trop lourdement armées (le parti des pirates qui émerge en Allemagne semble s’inspirer de ce mode de fonctionnement). Malgré ces apparences démocratiques, cela n’empêchait pas les pirates de devoir porter en permanence toute leur fortune sur eux pour éviter de se la faire voler, ceux qui semaient la discorde d’être exclus du groupe et ceux qui se rebellaient contre l’autorité d’être sévèrement punis. Bien qu’imparfait, ce système reste néanmoins un précurseur de celui que nous connaissons aujourd’hui.

Toujours est-il que les esclaves mettent cette période à profit pour forger les armes garantes de leur liberté, mais aussi pour faire du commerce avec les pirates ciliciens (qui eux devaient avoir une organisation plus hiérarchisée proche de celle des Vikings, autres précurseurs de la démocratie moderne) et entrer en contact avec Sertorius. Se pose alors le problème de la suite à donner au mouvement. Il semble que la réponse à ce questionnement ait donné naissance à deux courants distincts. Le premier, mené par Crixus, représente l’option des Gaulois, ou plus généralement des Celtes, qui sont partisans de s’établir sur le territoire italien, plus précisément en Apulie (les Pouilles). Le second, mené par Spartacus, au nom des Thraces, et plus généralement des peuples qui ont adopté le modèle grec depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, préfère tenter de quitter la péninsule, surtout qu’il se trouvent de toutes parts acculés à la mer dans le bas de la botte. Ces derniers sont les plus nombreux, a peu près 70 000 sur 100 000. Au printemps, ils prennent donc la route du nord en longeant la côte est et laissent les autres sur place.

A Rome, suite à la défaite des deux armées prétoriennes, le Sénat a enfin commencé a prendre la menace des esclaves au sérieux et chargé les deux consuls, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, de mettre un terme à la rébellion. L’armée de Lentulus se rend au nord, dans le Picenum, pour barrer la route à Spartacus, tandis que celle de Gellius se dirige au sud, vers l’Apulie. C’est elle qui livre bataille la première contre Crixus, aux environs du Mont Garganus. La légion extermine l’adversaire sans pitié; Crixus est lui aussi tué. Elle repart aussitôt vers le nord pour prendre Spartacus en étau. Celui-ci ne tarde pas à rencontrer Lentulus, mais cette fois-ci, ce sont les esclaves qui remportent la bataille et mettent les légions en déroute. L’armée servile fait alors volte face et revient sur ses pas pour affronter Gellius qu’elle bat à son tour. Les deux consuls vaincus sont relevés de leur commandement et rentrent à Rome, tandis que Spartacus reprend son chemin vers la Gaule Cisalpine après avoir tué tous les prisonniers, brûlé tous les bagages inutiles et abattu les bêtes de somme pour qu’il puisse se déplacer plus rapidement, suivant le précepte qui avait permis à Alexandre le Grand de conquérir la plus grande partie du monde connu. Une fois arrivé près de Mutina (Modène), il remporte une nouvelle victoire contre Caïus Cassius Longinus Varus, proconsul de Gaule Cisalpine.

A ce moment, il prend une décision stupéfiante. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule, à l’ouest, ou l’Illyrie, à l’est, dont les voies lui sont à présent ouvertes, il traverse les Apennins et paraît vouloir marcher directement sur Rome. Quelle mouche a bien pu le piquer pour qu’il renonce subitement à quitter l’Italie? Ni Plutarque, ni Appien ne répondent à cette question. Je me permet donc d’émettre une hypothèse personnelle: il avait pour objectif de venir au secours de Sertorius en Hispanie, mais il vient d’apprendre sa mort et la victoire de Métellus et Pompée. On peut en effet imaginer qu’une alliance avec Sertorius aurait été la meilleure solution pour son avenir et celui de sa troupe. Le contrat entre les deux hommes aurait pu confier à Spartacus la mission de traverser la Gaule Transalpine, puis les Pyrénées pour venir se placer dans le dos des armées de Métellus et Pompée, non pas forcément pour les affronter, mais avant tout pour couper leurs lignes de ravitaillement, ce qui lui aurait par la même occasion permis de nourrir ses gens en évitant le pillage des paysans. En échange de cette aide militaire, Sertorius aurait pu lui promettre d’accorder la citoyenneté à toute son armée ainsi qu’un bout de terre à chacun, comme pour n’importe quel vétéran. Cette option n’étant plus possible, Spartacus n’a plus vraiment d’autre choix que de rester en Italie, car s’il en était sorti, nul doute que les peuples qu’il aurait rencontré auraient avant tout vu sa troupe de 120 000 personnes comme une nuée de sauterelles affamées qu’il faut arrêter plutôt que comme des amis, et à supposer qu’elles aient été accueillies par des tribus étrangères, encore aurait-il fallu qu’elles soient prêtes à faire la guerre à Rome qui aurait inévitablement interprété cette hospitalité comme un casus belli.

Lorsqu’il fait demi-tour, Spartacus ne pense certainement pas qu’il parviendra à prendre la capitale d’assaut, il doit plutôt espérer que son approche poussera les très nombreux esclaves de la ville à se soulever ou peut être même que les populares encourageront les foules de citoyens pauvres qui hantent ses rues à déclencher l’insurrection. Mais rien de tel ne se passe. Il continue donc son chemin pour revenir à son point de départ. L’hiver se passe tandis qu’à Rome les volontaires ne se bousculent pas pour mener une guerre qui leur amènerait au mieux une victoire sans gloire, et au pire, l’humiliation d’avoir été défaits par une bande de peigne culs. Seul Marcus Licinius Crassus est sur les rangs. Six nouvelles légions lui sont octroyées pour mener à bien la tâche, en plus des deux légions consulaires. Au début de l’année 71 av JC, Spartacus se résout à reprendre la route du nord pour quitter définitivement la péninsule. Crassus adopte la même tactique que ses prédécesseurs, attend les esclaves rebelles dans le Picénum, et à leur approche, il envoie Mummius avec deux légions pour les prendre à revers, avec l’ordre formel de n’engager le combat sous aucun prétexte. Mais son lieutenant désobéit et est mis en déroute. Pour punir ces hommes qui, selon lui, ont manqué d’ardeur au combat, Crassus remet en vigueur une ancienne punition: la décimation. Elle consiste à exécuter un soldat sur dix pris au hasard dans les rangs alors que toute l’armée est assemblée. On ne sait pas si ce châtiment cruel n’a concerné qu’une seule cohorte ou l’armée en son entier, mais toujours est-il que cela faisait comprendre aux légionnaires qu’ils avaient plus à craindre de leur chef que de l’ennemi. Le résultat ne se fait pas attendre, l’armée servile est contrainte de reculer, toujours plus au sud. Le revers momentané a pourtant suffi à faire douter le Sénat des capacités militaires de Crassus, il décide donc de lui adjoindre le renfort de Lucullus, propréteur de Macédoine et frère de celui chargé de la guerre contre Mithridate, mais aussi celui de Pompée qui, sur le chemin du retour d’Espagne, reçoit l’ordre d’aller dans le sud, sans s’arrêter à Rome. Crassus n’a plus qu’une hâte: mater le révolte avant l’arrivée du rival qu’il hait de tout son cœur. Ce stratagème permet aux sénateurs de faire en sorte que les monstres ambitieux qu’ils ont créés en leur confiant de puissantes armées se neutralisent mutuellement comme aucun d’eux ne pourra revendiquer l’exclusivité du sauvetage de la République auprès du peuple à qui il suffira de rappeler les mérites de l’autre (ou des autres, si on considère que le Lucullus en campagne en Asie ne manquerait pas d’intervenir au cas où son frère venait à être menacé par Crassus ou Pompée. Cette équation est une forme de prélude au triumvirat qui se mettra en place 10 ans plus tard).

Une fois acculé à la mer, Spartacus abat sa dernière carte: acheter son passage en Sicile au pirates ciliciens. Le contrat est passé, mais le richissime propréteur Caïus Licinius Verres de Sicile, qui a bâti sa fortune grâce aux impôts illégaux qu’il lève, au pillage des œuvres d’art et aux malversations en tous genres, leur fait une meilleure offre. L’armée servile se retrouve par conséquent coincée dans le Rhégium, à la pointe de la botte italienne que Crassus à pris soin de verrouiller par un fossé et un mur s’étirant d’un côté à l’autre de l’isthme. Spartacus tente alors de négocier les termes d’une paix honorable avec le général romain, mais il se heurte à son refus. La situation désespérée et la faim aidant, l’entente entre les esclaves devient plus précaire, aussi un groupe de plusieurs milliers d’entre eux entreprend-il de forcer le blocus. Il y parvient, mais il est aussitôt poursuivi par Crassus qui les rattrape au bord d’un lac de Lucanie. Seule l’arrivée de Spartacus et du reste de l’armée qui suivait de près évite un massacre. Le chef des esclaves prend encore une fois la fuite, mais beaucoup de ses hommes sont las de cette stratégie, aussi de plus en plus de groupes se détachent de la colonne principale pour venir au contact des légions à leur poursuite. Cela donne lieu à des victoires de part et d’autre, ce qui oblige finalement Spartacus à céder à la pression de ses soldats et à livrer bataille à Crassus. L’ancien gladiateur meurt les armes à la main avec presque tous ses compagnons. Les 6 000 prisonniers qui restent finissent pendus par Crassus le long de la voie Appienne, tandis que 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont tués par les légions de Pompée qui revendique immédiatement la paternité de la victoire définitive. Il obtient le triomphe pour la deuxième fois, tandis que Crassus, qui refuse de licencier son armée avant que son rival en ait fait autant, n’est gratifié que de l’ovation. Ils parviennent néanmoins par trouver un terrain d’entente qui les conduit tous deux au consulat de l’année 70 av JC. Comme leur est élection est illégale en regard des critères édictés par Sylla, ils tombent d’accord pour abroger ses lois, mais après cela, ils ne font plus que se quereller.

Conjuration de Catilina et triumvirat

La conjuration de Catilina est une nouvelle crise majeure qui menace les institutions de la République romaine. Elle se déroule en 63 av JC, alors que Pompée est absent de Rome car il a été chargé de remplacer Lucullus (qui s’est totalement retiré de la vie publique à son retour pour jouir de la fortune qu’il a amassé) dans la guerre de Mithridate après avoir très efficacement éliminé la piraterie qui perturbait fortement le commerce en Méditerranée en 67 av JC. Crassus et son protégé, Jules César, sont soupçonnés d’y avoir pris part en sous-main, sans toutefois que la preuve formelle en ait été apportée.

Cette époque est marquée par de nombreux scandales qui touchent directement les plus hautes autorités de l’état accusées de détournement de fonds, d’extorsion ou encore d’avoir acheté les élections. Dans ce contexte de défiance, Catilina a échoué par trois fois à l’élection au consulat. Il pense que le temps de s’imposer par la force est venu et cherche des alliés pour le soutenir. Il prévoit de faire assassiner plusieurs personnalités influentes, d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion, puis d’intervenir avec des troupes recrutées en Etrurie parmi les vétérans de Sylla pour rétablir l’ordre et imposer sa dictature. Il approche même des Gaulois, des Allobroges venus à Rome pour se plaindre du traitement qu’ils reçoivent chez eux. Seulement, le secret est mal gardé, il parvient aux oreilles de Cicéron, directement menacé d’assassinat, qui le dénonce au Sénat dans ces célèbres catilinaires. Par conséquent, les consuls se voient confier les pleins pouvoirs par l’intermédiaire d’un senatus consultum utimum qui leur permet d’éliminer tous ceux qui auraient pris part au complot contre la République. Les Allobroges, qui ont hésité sur le parti à prendre avant d’opter pour la légalité, sont les principaux informateurs des autorités en place. Cinq conspirateurs sont exécutés, tandis que Catilina réussit à rejoindre ses troupes en Etrurie. Il meurt avec ses hommes dans la bataille qui s’engage peu après.

Même si Crassus et Jules César n’étaient vraisemblablement pas impliqués dans la conjuration, ils savent maintenant que la force n’est pas le bon moyen pour accéder au pouvoir. Le retour de Pompée en 61 av JC leur donne l’occasion d’en trouver un autre. Bien qu’il ait cette fois-ci licencier son armée dès son arrivée, le Sénat craint toujours qu’un homme aussi riche et populaire que lui ne soit tenté de faire main basse sur le pouvoir. Aussi son triomphe de orbi universo (sur le monde entier, comme il a été victorieux sur tous les continents) est retardé de six mois, et un peu plus tard, la demande qu’il fait pour que les avantages qu’il a promis aux cités d’orient soient confirmés et celle que des terres soient attribuées à ses vétérans lui sont refusées. Jules César, quant à lui se prononce pour. Il parvient ensuite à le réconcilier avec Crassus. Les trois hommes passent alors un pacte de non agression mutuelle d’une durée de 5 ans, secret car illégal, qui a pour but de porter César au consulat pour l’année 59 av JC, puis de lui octroyer le proconsulat sur l’Illyrie ainsi que sur les Gaules Cisalpine et Transalpine pour 5 années au lieu d’une. Pour sceller définitivement le contrat, César donne sa fille, Julia, en mariage à Pompée.

Le plan se déroule comme prévu. Une fois élu, Bibulus, l’autre consul, et Caton tentent de s’opposer au programme inspiré par les populares que César met en place, mais ils sont chassés du forum et Bibulus se retire chez lui jusqu’à la fin de son mandat, sans que cela ne soulève de contestations chez les optimates aux ordres de Pompée. Jules César exerce donc seul le pouvoir et satisfait les demandes de Pompée. En échange, il obtient son soutien pour l’attribution d’un proconsulat exceptionnel et part faire la guerre en Gaule se sachant protégé à Rome. L’alliance est renouvelée en 56 av JC. Cette fois, ce sont Crassus et Pompée qui devront prendre le consulat l’année suivante, à l’issue duquel le premier obtiendra le proconsulat en Syrie et le second en Hispanie et en Afrique; César verra le sien prolongé de 5 années supplémentaires. Tout marche comme sur des roulettes pour les trois hommes. En 54 av JC, Crassus part pour la Syrie avec l’intention d’enfin se couvrir de gloire en faisant la guerre aux Parthes, tandis que Pompée obtient l’autorisation de rester à Rome pour en garder le contrôle. C’est alors qu’apparaît la première ombre au tableau: Julia meurt en couches ainsi que le bébé et Pompée refuse d’épouser Octavie, petite nièce de César. Les liens du sang entre les deux hommes sont donc rompus. Le triumvirat vole en éclats l’année suivante lorsque Crassus et son fils, Publius qui s’est illustré en Gaule sous les ordres de César, sont tués par les Parthes à la bataille de Carrhes. Pompée épouse alors Cornélia Métella, veuve de Publius Crassus. Désormais, c’est chacun pour soi.

L’escalade

Les hostilités commencent en janvier 52 av JC avec l’assassinat de Clodius Pulcher, l’homme qui tenait Rome d’une main de fer avec ses sbires pour le compte de César. Les troubles se répandent dans la ville qui menace de sombrer dans l’anarchie. Pompée en est directement responsable, il n’intervient pas pour ramener le calme, au contraire, il a lui-même commandité le meurtre et attend que la situation dégénère pour apparaître comme le seul en mesure de sauver la République. L’un des tribuns de la plèbe propose qu’il soit nommé dictateur, mais Caton s’y oppose fermement. Les consuls ne parvenant pas à rétablir l’ordre, Bibulus suggère alors que Pompée les remplace, seul. Contre toute attente, Caton abonde en son sens. Cette mesure, doublement illégale, comme la loi exige non seulement deux hommes à la magistrature suprême, mais aussi un délai de dix ans entre deux mandats, permet de ramener le calme et à Pompée de s’attaquer à ceux qu’il désigne comme les fauteurs de trouble, à savoir ceux accusés d’avoir acheté leur charge, tous bien évidemment soutiens de César alors que cette pratique concernait n’importe quel élu de l’époque. Une fois ces mesures d’urgence adoptées, Pompée fait mine de montrer son attachement à la loi en nommant un second consul, mais ce n’est autre que son propre beau-père, Metellus Scipion.

Face à toutes ces irrégularités, César choisit d’incarner la voie légale et d’attendre scrupuleusement que le délai de dix ans soit écoulé pour se représenter au consulat. Il ne reste cependant pas inactif, fin 52 av JC, il publie le dernier tome de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » pour faire étalage du génie militaire qui lui a permis de remporter la victoire et d’agrandir le territoire de la République, puis en -51, il annonce qu’il va faire bâtir un nouveau forum ainsi qu’un temple dédié à la Vénus Génitrix, dont il prétend descendre, avec le butin, tout cela pour s’assurer du soutien de la plèbe; et sur le plan politique, en -50, il solde les dettes du tribun Curion et finance la restauration de la basilique Aemilia à laquelle le consul Lucius Aemilius Paullus s’était engagé. Pour finir, il fait élire son fidèle lieutenant Marc Antoine tribun de la plèbe pour -49, bien qu’il échoue à placer Servius Sulpicius Galba au consulat.

Le Sénat s’efforce dès lors d’affaiblir sa puissance militaire. Il lui demande tout d’abord de fournir une légion pour préparer la guerre contre les Parthes et fait de même avec Pompée qui choisit naturellement de donner une de celles qu’il a prêté à César au temps du triumvirat. Les officiers de cette légion, dont les hommes se sont pourtant vus attribuer une prime de 250 drachmes avant leur départ, poussent alors Pompée à sous estimer la puissance de son rival en lui laissant croire que les soldats de César en sont venus à haïr leur chef et qu’il ne le suivront pas au cas ou il viendrait à marcher sur Rome. Le Sénat s’enhardit en disant qu’il n’acceptera la candidature de César au consulat qu’à condition qu’il licencie préalablement ses légions. Marc Antoine y met son véto. Curion fait une contre proposition, César consentira a licencier son armée, si Pompée en fait de même avec ses troupes d’Espagne et d’Afrique. Cette fois-ci, ce sont les consuls qui s’y opposent. César tente alors une ultime conciliation: en l’échange de l’acceptation de sa candidature en son absence de Rome, il ne gardera que deux légions et abandonnera ses proconsulats sur les Gaules Transalpine et Chevelue pour ne garder que ceux sur la Gaule Cisalpine et l’Illyrie. Caton s’indigne du fait qu’un simple citoyen puisse avoir l’outrecuidance de dicter ses conditions à la République et le consul Lentulus fait expulser du Sénat les rapporteurs de la proposition, les tribuns de la plèbe, Curion et Marc Antoine, avant de déclarer César ennemi du peuple.

Après s’être montré obéissant et avoir vu toutes les demandes raisonnables qu’il faisait rejetées par le parti des optimates, cet outrage aux représentants du peuple est le dernier argument qui manquait à César pour franchir le pas de l’illégalité. En janvier 49 av JC, il traverse le Rubicon, qui sépare la Gaule Cisalpine du territoire de Rome, avec une légion et résume son devoir de vaincre ou de périr par un « Aléa jacta est » devenu légendaire.

Sur la voie qui mène au triumvirat

Les victoires de Lucullus en Asie qui ont coûté la vie aux meilleurs soldats ennemis font que la tâche de Pompée ne s’avère pas très compliquée. Mithridate se réfugie tout d’abord dans la montagne où il se retrouve assiégé. En manque d’eau, il parvient à s’échapper du piège, mais il est vite rattrapé. Il s’enfuit avec une partie de sa cavalerie tandis que ses troupes se font massacrer. Il tente de rejoindre l’Arménie, mais Tigrane lui refuse l’asile, aussi doit-il gagner la Colchide gouvernée par son fils, Macharès, qui soutient pourtant les romains. Pompée doit alors traverser l’Arménie pour l’atteindre. Il entre dans le pays accompagné de Tigrane le jeune, le fils de Tigrane qui a lui aussi trahi son père. Ce dernier a d’abord cherché à s’allier avec les Parthes, pour ce faire, il a épousé la fille du roi Phraatès III qui lui a fourni une armée en échange. Mais son père l’ayant aisément repoussé, il s’est réfugié auprès du général romain. Le roi d’Arménie, fortement affaibli par ses défaites contre Lucullus, n’offre pas de résistance à leur avancée. Au contraire, il leur ouvre les portes de sa capitale et se rend dans le camp romain pour déposer sa couronne aux pieds de Pompée qui lui rend aussitôt. Il obtient le droit de conserver son royaume à la condition de verser 6 000 talents d’argent en réparation du préjudice subi. Si le vieux Tigrane se satisfait de la proposition, ce n’est pas le cas du jeune qui a pourtant obtenu le royaume de Sophène, il proteste en affirmant que d’autres Romains sauraient mieux le traiter. Cela lui vaut d’être fait prisonnier, puis envoyé à Rome. Phraatès le réclame en tant que son beau père, mais il n’obtient qu’une fin de non recevoir, un nouveau motif de grief entre les deux super puissances de la région.

Pompée a donc les mains libres pour se lancer à la poursuite de Mithridate mais il se heurte à la résistance des Ibères et des Albaniens, deux royaumes situés à l’est de la Colchide qui n’ont rien à voir avec l’Espagne ou l’Albanie, qu’il bat. Pendant ce temps, Mithridate s’enfuit plus avant vers le royaume du Bosphore, l’actuelle Crimée. Arrivé à Panticapée, le roi du Pont assiège son fils Macharès qui se suicide par peur des représailles. Pompée décide alors de rebrousser chemin pour ne pas risquer d’être coupé de ses bases arrières à présent très éloignées (Plutarque va jusqu’à invoquer l’implication des redoutables Amazones et l’abondance des serpents venimeux pour justifier cette décision). Lassé par la poursuite, il change de tactique. S’il ne peut venir à bout de son ennemi sur le champ de bataille, il l’asphyxiera en le privant de ses ressources; il ordonne le blocus maritime de la Crimée et attend que Mithridate tombe tout seul comme un fruit trop mûr. Il lui faudra patienter près de deux ans pour arriver à ses fins. A ce moment, les cités de Crimée n’en pourront plus de payer un impôt exorbitant pour entretenir l’armée en plus de voir leurs commerces ruinés par l’impossibilité d’exporter les marchandises et Pharnace, un autre fils de Mithridate, se sera révolté contre son père et l’aura fait assassiné (ou l’aura poussé au suicide, mais comme il était obsédé par la possibilité de se faire empoisonner, il avait pris la précaution de s’immuniser contre les poisons, de se mithridatiser, et sera obligé de se faire poignarder par l’un de ses soldats). En récompense, Pharnace pourra conserver le royaume du Bosphore, jusqu’à ce qu’il tente de récupérer tous les territoires de son père à la faveur d’une nouvelle guerre civile à Rome.

Une fois revenu en Petite-Arménie, Pompée ne veut cependant pas rester inactif. Pour faire mieux que Lucullus, il décide de transformer la Syrie en province Romaine en évinçant Antiochos XIII, puis il est amené à intervenir en Judée dans le conflit qui oppose les deux frères Aristobule II et Hyrcan II. La guerre civile a éclaté suite à la mort de leur mère Salomé Alexandra, elle oppose les pharisiens, traditionalistes, soutenus par Hyrcan, aux sadducéens, partisans du métissage avec la culture grecque, représentés par Aristobule. Dans un premier temps, Hyrcan hérite du trône, mais Aristobule et son armée s’emparent de Jérusalem et l’assiègent dans le Temple. Les deux frères parviennent à un arrangement: Aristobule sera roi tandis qu’Hyrcan occupera la fonction de Grand-Prêtre. Cependant cela ne convient pas à Antipater l’Iduméen qui pousse Hyrcan à récupérer son bien. Les deux hommes s’enfuient de Jérusalem à Pétra où ils font alliance avec le roi Nabatéen, l’Arabe Arétas III. C’est alors au tour d’Aristobule d’être assiégé dans le Temple, mais il réussit à se faire libérer en s’adjugeant les services de Scaurus, un lieutenant de Pompée qui arrive sur ces entrefaites et s’empresse de reprendre le siège. Au bout de trois mois, Pompée parvient à pénétrer dans le Temple et fait Aristobule prisonnier. Il est envoyé à Rome en otage avec ses fils. Hyrcan redevient Grand-Prêtre et obtient le titre d’ethnarque bien que l’exercice réel du pouvoir revienne en fait à Antipater. L’indépendance de la Judée prend ainsi fin et avec elle, la dynastie Hasmonéenne s’éteint. Tout ceci démontre bien que les Romains n’ont pas mieux compris que leurs prédécesseurs Grecs, Séleucides ou Lagides, les enjeux fondamentaux pour lesquels se déchire le peuple Juif.

Cette région va leur causer de nombreux problèmes comme a tous les empires qui s’y sont succédés, elle à déjà démontré à maintes reprises qu’elle ne soumet pas facilement, en refusant par exemple de payer l’impôt à l’envahisseur. D’une part elle éveille la convoitise des Parthes qui s’en empareraient volontiers pour avoir un accès direct à la mer Méditerranée, et d’autre part la culture locale profondément ancrée dans le mode de pensée de ses habitants va s’avérer impossible à éradiquer et va même finir par supplanter le polythéisme ancestral et contribuer à la chute de la civilisation romaine. En effet, le culte de la personnalité qui va aller jusqu’à faire de l’empereur une incarnation divine à laquelle il convient de vouer un culte va se heurter de plein fouet au monothéisme juif. Lorsque le Temple sera détruit en 70 de notre ère, cela ne fera qu’inciter à l’écriture des évangiles (un seul des 4, celui de Marc, aurait été écrit antérieurement) qui faciliteront l’expansion du monothéisme par l’intermédiaire du christianisme. L’adoption de cette religion par Constantin Ier au IV ème siècle forcera à accueillir les barbares convertis victimes de persécution chez eux, avec leurs armes, ce qui coupera littéralement l’Empire en deux pour aboutir à sa scission, puis à la chute de sa partie occidentale.

Mais en 63 av JC, Pompée ne peut pas se douter des conséquences futures de sa campagne asiatique, il rentre à Rome où il s’attend à triompher pour la troisième fois. Cependant, le contexte ne lui est pas très favorable, un événement récent a ravivé les craintes de dérives monarchiques du pouvoir: la conjuration de Catilina. A cette date, Lucius Sergius Catilina, un noble issu d’une très ancienne famille patricienne, a échoué pour la troisième fois à l’élection au poste de consul au profit de Marcus Tullius Cicero dit Cicéron, qui est quant à lui un homo novus, c’est à dire originaire d’une famille plébéienne récemment élevée au rang équestre qui ne compte donc pas de vénérables ancêtres parmi ses membres. Catilina voit d’un très mauvais œil ce changement dans les traditions politiques de la République. Il s’était déjà engagé aux côtés de Sylla quelques années auparavant et s’était illustré par des exécutions qui lui ont permis d’acquérir une fortune bientôt dilapidée. Grâce à ses honorables amitiés, il a toutefois échappé aux purges anti-syllaniennes de l’année 70 av JC, sous les mandats consulaires de Crassus et Pompée. Il a alors poursuivi le cursus honorum jusqu’à pouvoir envisager d’accéder à la fonction suprême en 66 av JC, mais accusé de malversation par ses administrés lors de sa préture dans la province d’Afrique, il n’a pu déposer sa candidature; il sera acquitté en 64 av JC avec l’aide des optimates et la corruption. Cet impair le convainc de participer à une première conjuration qui visait à assassiner les consuls élus pour 65 av JC aux calendes de Janvier (le 1er) pour donner la dictature à Crassus avec Jules César pour maître de cavalerie, et rendre le consulat à ses complices, Publius Autronius Paetus et Publius Cornelius Sulla, le neveu de Sylla, dont l’élection a été invalidée parce qu’il a acheté des électeurs. Mais, fort mal préparé, le coup d’état est un échec total. Reporté au 5 février car éventé, il porte maintenant sur l’élimination de la plupart des sénateurs, mais Crassus ne se présente pas ce jour là et César renonce à donner le signal convenu; Catilina s’en charge, sans résultat. Les conspirateurs restent pourtant impunis.

Catilina persiste donc à vouloir conquérir le pouvoir, de préférence de manière légale. Il ne parvient pas à se faire élire en 65 av JC, pas plus qu’en 64, ni en 63, après une campagne d’une rare violence où Cicéron a fait retarder le vote autant qu’il l’a pu. Cette fois-ci le scrutin est entaché des soupçons d’irrégularités qui pèsent sur l’élection de Lucius Licinius Murena, un lieutenant de Pompée. Cicéron le soutient en prononçant un discours qui permet à Murena d’être confirmé dans sa fonction en raison de l’instabilité que provoquerait la vacance du pouvoir. En réaction, Catilina projette à nouveau d’éliminer les consuls pour imposer sa politique. Il a cette fois-ci pris soin de chercher des appuis en province et cherche alors à faire rassembler des troupes par ses complices, essentiellement en Etrurie parmi les vétérans de Sylla, pour qu’elles puissent intervenir à Rome lorsqu’il aura mis son plan à exécution. Mais encore une fois il y des fuites, même les plus hautes autorités ont été informées du complot par l’intermédiaire de Fulvia, la maîtresse d’un conjuré. En conséquence, le Sénat vote un senatus consultum ultimum qui donne les pleins pouvoirs aux consuls pour débarrasser la République de la menace qui pèse sur elle. Après avoir décrété l’état d’urgence dans l’espoir que la mobilisation de quelques légions dissuadera les conjurés de passer à l’action, Cicéron prononce sa première Catilinaire au Sénat: « Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? ». Catilina tente maladroitement de se défendre, mais il doit quitter l’assemblée sous les quolibets des sénateurs qu’il menace de représailles; il fuit Rome le soir même pour rejoindre Manilus en Etrurie. Le lendemain, dans sa seconde Catilinaire destinée au peuple assemblé sur le forum, le consul tente de se justifier du fait qu’il a laissé Catilina quitter librement la ville. Les conjurés essayent quant à eux de rallier le plus de monde possible à leur cause, entre autres des Allobroges, des Gaulois venus se plaindre à la capitale du traitement qu’ils reçoivent dans leur région. Ils préfèrent rester fidèles au pouvoir en place et Cicéron se sert d’eux pour obtenir des informations sur le déroulement prévu du coup d’état ainsi qu’une lettre précisant les engagements des conjurés signée de leurs propres mains. Dans sa troisième Catilinaire, il peut alors révéler au peuple les noms des personnalités qui doivent être assassinées ainsi que l’intention des conspirateurs d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion et s’emparer des institutions. La plèbe se rassemble alors autour du pouvoir en place et les conjurés sont arrêtés. Malgré cela, 5 d’entre eux continuent d’appeler au soulèvement. Ils comparaissent devant le Sénat, puis sont immédiatement exécutés bien que César ait longuement plaidé pour leur exil par souci de légalité. Cicéron, dans sa quatrième et dernière Catilinaire, l’annonce aussitôt à la population qui l’acclame, mais il paiera le prix de son empressement à punir les coupables, quand, en 58 av JC, sa vantardise permanente d’avoir sauvé la République aura fini par lasser et qu’il sera momentanément condamné à l’exil pour sa conception expéditive de la justice. Pour l’instant, il lui reste encore à s’occuper du sort de l’instigateur de la conjuration, il envoie pour ce faire des troupes en Etrurie. Catilina repousse autant que possible la confrontation dans l’espoir de voir arriver des renforts, mais, comme ils ne viennent pas, il se résout à livrer bataille et meurt honorablement au combat.

Dans ce contexte, le retour de Pompée d’Orient est perçu comme une nouvelle menace. Pour rassurer le Sénat, il démobilise son armée aussitôt qu’il arrive comme l’exige la loi, mais son triomphe de orbi universo (« sur le monde entier », il a obtenu le premier pour ses victoires en Afrique, le second pour celles en Europe et maintenant pour celles en Asie) est quand même retardé de six mois afin qu’il ne puisse pas participer aux élections consulaires, comme il lui est interdit de pénétrer dans Rome avant la cérémonie. De plus, les sénateurs refusent d’attribuer des terres à ses soldats en Italie; celles octroyées au vétérans de Sylla, prises sur l’ager publicus, étant largement perçues comme illégales et beaucoup d’entre eux cherchant à les vendre, faute de pouvoir en tirer des revenus suffisants, mais sans trouver d’acquéreur. Jules César soutient pourtant singulièrement ce mode de récompense. Il compte utiliser le mécontentement de Pompée pour se rapprocher de lui et ainsi assouvir son ambition d’accéder au pouvoir bien qu’ils soient totalement opposés, César étant du côté des populares tandis que Pompée se place de celui des optimates. En 60 av JC, a son retour d’Hispanie où il a été propréteur, César doit triompher après avoir soumis les populations de Bétique, mais il désire aussi se présenter aux élections consulaires. Il demande une dérogation qui lui permettrait d’entrer dans Rome sans attendre pour déposer sa candidature à temps, mais Caton fait traîner les négociations. Aussi doit-il choisir entre le triomphe et les élections. Il opte pour l’élection dont il entreprend de s’assurer la victoire. Il a déjà été élu pontifex maximus (« celui qui fait des ponts », titre le plus élevé de la religion romaine) grâce au financement de sa campagne par Crassus en 63 av JC, il s’attache alors à le réconcilier avec Pompée qu’il déteste plus que tout. Il leur propose de passer un accord secret qui stipule qu’aucun d’entre eux trois n’entreprendra d’action qui pourrait nuire à l’un des deux autres. Le premier triumvirat était né. Le pacte est officiellement scellé par le mariage de Pompée avec Julia, la fille de César. Ces appuis lui permettent de devenir consul pour l’année 59 av JC. La République ne s’en relèvera pas. Plutarque écrit: On disait un jour, devant Caton, que les différends survenus depuis entre César et Pompée avaient causé la ruine de la république : « Vous vous trompez, dit-il, de l’imputer aux derniers événements ; ce n’est ni leur discorde, ni leur inimitié, c’est leur amitié et leur union, qui ont été pour Rome le premier malheur et le plus funeste. » (Vie des hommes illustres/Pompée [392])

Avec les crises à répétition que nous subissons depuis le premier choc pétrolier, nous risquons fort de nous retrouver dans une situation similaire, lassés que nous sommes par l’incapacité des politiques de tous bords à remédier durablement au problème. Il semble que nous soyons maintenant déterminés à résister à la tentation des extrêmes après les funestes expériences fascistes et communistes du XX ème siècle, mais aussi que nos dirigeants aient une fâcheuse tendance à réagir à contretemps, Jacques Chirac nous ayant doté d’un gouvernement exclusivement de droite alors qu’il avait été élu avec l’apport des voix de gauche, tandis que Nicolas Sarkozy pratiquait l’ouverture à gauche alors qu’il bénéficiait du soutien des électeurs du Front National. Le Parti Socialiste n’est pas en reste alors qu’il va nous proposer un candidat tout acquis à la cause libérale à l’heure où nous sommes inquiets pour nos acquis sociaux. Il ne nous manquerait plus en 2012 que l’élection d’un candidat centriste soutenu par un parti incapable de fournir à lui seul un gouvernement digne de ce nom, qui perdrait inéluctablement les élections législatives, pour finir de nous convaincre que nous serions mieux dirigés par un régime autoritaire quitte à nous asseoir définitivement sur nos principes démocratiques. Il ne reste plus qu’à espérer que l’Europe se trouvera rapidement un leader de la trempe de Roosevelt, Churchill ou De Gaulle qui saura mettre tout le monde d’accord sur la marche à suivre pour redresser la barre.

Des conflits externes masquent les dissensions internes de la République Romaine

Une fois Sertorius éliminé par Pompée en Hispanie et la révolte des esclaves matée par Crassus en 71 av JC, les menaces internes sont temporairement écartées. Pompée obtient le triomphe en récompense, tandis que Crassus doit se contenter d’une ovation car le Sénat ne considère pas que son combat contre des va-nu-pieds équipés de bric et de broc puisse vraiment être considéré comme une guerre. Mais aucun des problèmes qui ont conduit à ces tensions n’ont encore été résolus. Les riches patriciens ont toujours encore la mainmise sur la vie politique et économique de la République et l’amélioration des conditions de vie des esclaves est toute relative, elle ne tient qu’à la peur des maîtres de les voir se révolter à nouveau (il faudra encore attendre 70 ans pour que le meurtre d’un esclave devenu incapable de travailler de par son âge ou suite à une infirmité soit reconnu en tant que tel et devienne punissable. C’est à dire qu’ils ne seront plus considérés comme du bétail qu’après l’achèvement de l’extension territoriale, que le « stock » ne pourra par conséquent plus être renouvelé par l’asservissement des armées et des peuples ennemis.).

A ce moment, Pompée et Crassus estiment donc tous deux qu’ils peuvent être considérés comme les sauveurs de l’unité de la République. La popularité qu’ils ont acquise chacun de leur côté les convainc de présenter leur candidature au mandat de consul pour l’année 70 av JC. Maintenant ce sont eux qui menacent les institutions du pays, en violation de toutes les règles, aucun ne démobilise son armée malgré la fin des hostilités. Pompée argue du fait qu’il attend le retour de Metellus pour triompher avec lui, aussi Crassus déclare qu’il ne licenciera ses troupes qu’après que le Grand général en ait fait de même. Ainsi entretiennent-ils un climat délétère qui force leur élection au consulat. Crassus l’obtient en tant que représentant des patriciens tandis que Pompée sera celui des plébéiens bien qu’il n’ait ni suivi le cursus honorum (à l’inverse de son homologue) comme le veut la loi , ni l’âge requis pour exercer la fonction. Ils ne désarment pas pour autant; Crassus doit certainement se servir de l’argument de l’illégalité de l’élection de Pompée pour que ce dernier le reconnaisse à son égal. Seule l’abolition des lois de Sylla, qui satisfait à la fois les populares que représente Crassus et rend sa légitimité à Pompée, leur permet de trouver un modus vivendi. Pour sauver la face auprès du peuple, ils préfèrent cependant présenter leur accord comme le signe de leur obéissance à la volonté divine qu’ils mettent en scène par l’intermédiaire des augures qui prédisent le pire au cas où la situation viendrait à perdurer. Crassus se lève alors de son siège au Sénat pour venir serrer la main de Pompée. (une question relative à un contexte similaire ne cesse de me turlupiner. Après la seconde guerre mondiale, à la fois les gaullistes, mais aussi les communistes pouvaient revendiquer le fait d’avoir organisé la résistance en France. Quels accords De Gaulle a-t-il bien pu passer avec le Parti pour qu’il accepte de déposer les armes et reconnaisse sa légitimité en tant que chef de l’état? Je suppose que cela doit tourner autour du contre pouvoir donné avec le contrôle octroyé à la CGT des grandes entreprises telles que la SNCF, EDF, ou encore la nationalisation de Renault qui faisait rentrer de grosses sommes dans les caisses du syndicat par l’intermédiaire de leurs comités d’entreprise et le refus de Moscou de financer un coup d’état, plus que pour des considérations patriotiques. Je saurai gré à tous ceux qui auraient des informations à ce sujet de bien vouloir me les donner; notre désarroi politique actuel me semble provenir du fait que la droite en général, poussée à se radicaliser par la politique acquise au libéralisme du parti socialiste depuis 1983 -suite à l’échec des réformes initiées en 1981, favorisé par le manque manifeste de coopération de ses adversaires comme le démontre la fuite des capitaux à l’étranger constaté juste après l’élection- et par la marginalisation délibérée du parti communiste, et le gouvernement actuel en particulier, à rompu l’équilibre qui s’était instauré à cette époque, comme s’il n’avait jamais existé. Il serait peut être temps de le rappeler pour éviter que des groupuscules extrémistes n’estiment légitime de passer à l’action plutôt que de dialoguer.)

Les deux hommes n’arrivent pas à s’entendre sur la politique à mener tout au long de leur mandat, mais le Sénat a repris la main le gouvernement du pays. L’expérience de cohabitation ne se poursuit pas les années suivantes, ce qui n’empêche pas les deux rivaux de vouloir retrouver le pouvoir dès que la conjoncture leur sera redevenue favorable. Aussi s’emploient-ils chacun de leur côté à soigner leur popularité. Si Crassus n’était jamais aussi à l’aise que dans la fréquentation de la société Romaine et savait faire preuve de diligence pour satisfaire sa clientèle, ce n’était pas le cas de Pompée qui préférait de loin l’atmosphère des camps militaires car il excellait quant à lui à galvaniser ses troupes. Il cherche par conséquent à se voir confier un nouveau commandement, mais le Sénat échaudé par son refus de déposer les armes rechigne à le lui donner. Il finit cependant par l’obtenir à l’hiver 67 av JC avec pour mandat d’éliminer la piraterie en Méditerranée qui perturbe gravement le commerce, en particulier les importations de blé égyptien, ce qui a pour effet de mettre le pain à des prix prohibitifs et de faire monter la colère du peuple. L’imperium tout à fait exceptionnel qu’il reçoit nécessite une nouvelle loi. Comme les pirates ne sont pas localisés à un endroit précis, la lex Gabinia stipule qu’il n’est pas restreint à une unique province conformément à la loi ordinaire, mais étendu à toute la mer Méditerranée et jusqu’à 20 km à l’intérieur des terres pour qu’il puisse s’attaquer aux villes qui leur servent de refuge. Il s’acquitte très rapidement de cette tâche, il ne lui aurait en effet fallu que 3 mois pour rendre la navigation sûre à nouveau et faire baisser dans la foulée le prix des denrées alimentaires. Encouragé par ce succès éclatant, le tribun de la plèbe Caïus Manilius propose alors, en 66 av JC, de confier à Pompée le soin de mettre un terme à la troisième guerre contre Mithridate qui s’éternise depuis 74 sous le commandement de Lucullus.

Le conflit entre la République Romaine et le Royaume du Pont avait repris à cette date, suite à la mort de Nicomède IV, roi de Bithynie, qui avait décidé de léguer par testament son territoire à Rome. Aucun traité de paix définissant formellement les zones d’influence des deux protagonistes à la fin de la seconde guerre mithridatique en 78 av JC n’ayant été signé, les troupes pontiques ont aussitôt envahi leur voisin. En réaction, le consul Cotta prend l’offensive, sans attendre son homologue Lucullus avec qui il ne veut pas partager les lauriers de la victoire. Mais il est battu, à la fois sur mer et sur terre et se retrouve assiégé dans Chalcédoine. Magnanime, Lucullus vient à son secours au lieu de l’abandonner à son triste sort. Devant le nombre des ennemis, il ne cherche cependant pas à livrer bataille, mais, renseigné sur l’état de leurs réserves de nourriture, il entreprend d’encercler les assaillants pour empêcher leur ravitaillement. Cette manœuvre incite Mithridate à lever le camp de nuit pour immédiatement entreprendre le siège de Cyzique, une autre ville voisine acquise à la cause romaine; Lucullus le poursuit et continue d’appliquer sa tactique précédente. S’ensuit une terrible famine dans les camps pontiques. A l’hiver, la majeure partie de la cavalerie, accompagnée des bêtes de somme et des soldats hors de combat, profitent de ce qu’une partie de l’armée romaine est occupée ailleurs pour s’échapper du piège, mais ils sont bientôt rattrapés et sont mis en déroute; 6 000 chevaux sont pris à l’ennemi et 15 000 hommes capturés. A cette nouvelle, Mithridate décide de lever le siège. Lui même s’enfuit par la mer tandis que ces généraux conduisent son armée par la terre. Rejoints à leur tour par les légions romaines, les soldats du Pont très affaiblis par la faim se font massacrer, mais leur roi court toujours. Cyzique libérée est déclarée ville libre pour sa résistance héroïque à l’envahisseur.

Lucullus obtient une autre grande victoire au cours de laquelle la flotte ennemie est réduite à néant aux abords de l’île de Ténédos. Marius, l’envoyé de Sertorius, est fait prisonnier. Pendant ce temps, Mithridate a réussi à rejoindre le Pont et s’est retranché à Cabeira, dans une vallée facilement défendable. Le consul romain entreprend de le poursuivre sans se donner la peine de soumettre les villes sur son passage. Cela provoque la colère de ses soldats qui se retrouvent ainsi privés de butin. Aussi décide t-il de s’arrêter pour faire le siège d’Amisus durant l’hiver 73 av JC, ce qui laisse le temps à Mithridate de se fortifier. Lorsque Lucullus arrive aux environs de Cabeira au printemps de 72 av JC, la cavalerie pontique lui inflige une défaite. Il passe le reste de l’année sur les hauteurs de la ville sans livrer de grande bataille. Au printemps suivant, la situation tourne en sa faveur, il défait à plusieurs reprises les armées adverses qui tentaient d’attaquer ses lignes de ravitaillement. Accusant de lourdes pertes et se voyant coincé, Mithridate décide à nouveau de prendre la fuite pour rejoindre le roi Tigrane, son beau fils, en Arménie. Lucullus pense à ce moment qu’il a gagné la guerre car Tigrane a jusqu’à présent refusé de se joindre à son beau-père alors que l’armée de ce dernier était puissante, aussi ne voit-il pas de raison qu’il s’implique dans les hostilités maintenant que Mithridate est affaibli. Il écrit par conséquent au Sénat pour refuser les renforts qui devaient lui être envoyés et il s’occupe de soumettre les villes du Pont qui lui ont résisté, ce qui lui permet de s’enrichir considérablement. Il n’en oublie pas pour autant de faire régner la justice, fait baisser de manière drastique le taux d’usure et allège l’impôt. Il en profite également pour ouvrir des négociations avec les Parthes, mais elles n’aboutissent pas, ceux-ci proposant dans le même temps une alliance à Tigrane en échange de la Mésopotamie. Il se prépare donc à leur faire tâter du glaive à leur tour.

Mais contre toute attente, les deux rois se réconcilient et mettent sur pied une nouvelle armée pour contre attaquer. Le général romain ne les attend pas, au contraire, il se met en route pour l’Arménie où il entreprend d’assiéger la capitale, Tigranocerte. Les troupes arméniennes, bien plus nombreuses que les légions romaines, arrivent pour secourir la ville, mais Lucullus prend l’offensive semant le désordre dans les rangs ennemis et leur inflige un sévère défaite. Il poursuit son avancée jusqu’à Artaxate où il bat à nouveau Tigrane. Ce sera pourtant sa dernière grande victoire, ses troupes sont lasses d’une si longue campagne et du peu de reconnaissance de leur chef; elles n’aspirent plus qu’à retrouver leurs foyers après les 6 années passées à guerroyer en Asie. Sous leur pression, il doit alors renoncer à poursuivre ses ennemis plus avant et est obligé de se retirer d’Arménie tout en pillant Nisibe au passage. Il en profite également pour mettre Antiochos XIII sur le trône de Syrie, un Séleucide dont la famille en avait été chassée par les syriens eux-mêmes au profit de Tigrane, à cause des luttes incessantes pour le pouvoir. Au printemps suivant, la sédition est encore plus forte, les soldats refusent carrément de marcher contre Tigrane et même contre Mithridate qui a entrepris de reconquérir son royaume. Il faut que Fabius soit battu et que Triarius perde plus de 7 000 légionnaires sur le champ de bataille pour que l’armée de Lucullus se décide à intervenir. Elle se contente de porter secours aux unités en danger mais s’abstient de toute autre action, ce qui laisse le champ libre à Tigrane en Cappadoce et à Mithridate de s’emparer de la Petite-Arménie. Ces évènements finissent par convaincre le Sénat de laisser Pompée prendre la direction des opérations bien qu’il se méfie de lui au plus haut point. Lucullus est renvoyé à Rome sans ménagement avec seulement 1 600 hommes pour l’accompagner. Il obtient quand même le triomphe malgré l’opposition de Caïus Memmius. Par la suite, Lucullus se retire de la vie publique alors que les sénateurs comptaient sur lui pour faire contrepoids au risque de tyrannie de Pompée lorsqu’il reviendrait d’Asie couvert de gloire. Lucullus passe alors le reste de ses jours dans un luxe devenu légendaire, à donner des fêtes dont le raffinement culinaire lui vaut d’être encore aujourd’hui célèbre.

Le choix de Spartacus

Après plus de 5 ans d’une lutte acharnée en Hispanie, Pompée est enfin parvenu à venir à bout de Sertorius et de ses partisans qui entretenaient la menace d’une nouvelle guerre civile. En 71 av JC, il peut enfin rentrer à Rome couvert de gloire, mais avant cela, le Sénat lui ordonne de se rendre dans le sud de l’Italie pour aider Crassus à mater la révolte des esclaves menée par Spartacus. En effet, depuis deux ans le pays est en proie aux désordres provoqués par la troisième guerre servile. Contrairement aux deux premières qui étaient restées cantonnées à la Sicile, celle-ci a éclaté en Campanie et ravage le continent mettant directement la République en péril.

En 73 av JC, un petit groupe d’un peu plus de 70 gladiateurs d’une école de Capoue qui ne supportaient plus d’être maltraité par leur propriétaire a réussi à s’évader, mais au lieu de se disperser pour que chacun tente sa chance séparément, ils restent groupés puis s’emparent d’un chariot d’armes destinées à une autre école de gladiateurs. A partir de ce moment, ils commencent à piller la région. Dans le même temps, ils voient leur effectif augmenter rapidement avec l’apport des esclaves, mais aussi des hommes libres, employés comme ouvriers dans les grandes exploitations agricoles, les latifundia, qu’ils saccagent. Ils reçoivent encore de l’aide de la part des petits paysans, pourtant citoyens romains, qui n’arrivent plus à vivre de leur production à cause de la concurrence déloyale des riches propriétaires qui bénéficient d’une main d’œuvre gratuite et peuvent ainsi casser les prix. Rome ne s’inquiète tout d’abord pas trop de la situation bien que la Campanie soit le lieu de villégiature de nombreux notables qui s’en alarment. Le Sénat envisage qu’il a affaire à une troupe de brigands contre lesquels une simple opération de police musclée suffira plutôt qu’à une rébellion organisée qui nécessiterait l’intervention de l’armée. Aussi charge t-il le préteur Gaius Claudius Glaber de former une milice, recrutée en urgence parmi les simples citoyens, pour mettre un terme au désordre. Avec ses 3 000 hommes, il parvient à repousser les fauteurs de trouble qui doivent se retrancher sur les hauteurs du Vésuve. Une fois maître du seul accès praticable qui mène à la montagne, Glaber pense qu’il suffit d’attendre et que la faim finira sous peu par obliger les insurgés à se rendre. C’était sans compter l’ingéniosité de l’un des chefs rebelles récemment élu: Spartacus. Il met au point un plan audacieux qui consiste à descendre par le versant le plus abrupt du volcan à l’aide de cordes et d’échelles fabriquées avec des sarments de vigne, puis à prendre à revers les assiégeants qui n’ont pas pris soin de construire un camp retranché solidement défendu par un fossé et une palissade en bonne et due forme comme à l’accoutumée dans l’armée romaine. Le stratagème réussit à merveille, Glaber est battu à plate couture. Un autre préteur, Publius Valerius, est envoyé pour prendre la relève mais il est à son tour défait, ce qui permet aux rebelles de récupérer de plus en plus d’équipements militaires. Ces victoires éclatantes incitent une foule de gens à rejoindre les rangs de Spartacus. Ses troupes rassembleront jusqu’à 120 000 membres, femmes et enfants inclus. Se pose alors la question de la suite à donner au mouvement.

Spartacus passe l’hiver de 73 av JC dans le sud de l’Italie. Il profite de la trêve hivernale pour faire forger de grandes quantités d’armes, mais aussi pour entrer en contact les pirates ciliciens, seuls en mesure de lui fournir la nourriture nécessaire pour entretenir ses nombreux partisans, et par leur intermédiaire avec Sertorius qui résiste toujours encore en Hispanie; ce qui, d’après moi, pourrait bien expliquer la suite des évènements. Œnomaüs, l’un des 2 autres chefs élus, périt au cours de cette période, certainement dans l’assaut mené pour prendre une ville.

Au printemps, l’armée des esclaves se sépare en deux groupes. Le premier, dirigé par Spartacus, prend la direction du nord, tandis que le second composé de 30 000 hommes avec Crixus à sa tête reste dans le sud. Les consuls romains, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, ont de leur côté chacun levé une armée. Gellius écrase Crixus qui est tué dans les Pouilles avec les deux tiers de son armée, mais Spartacus bat Lentulus qui tentait de lui barrer la route de Modène puis il fait volte face pour affronter Gellius qui s’était lancé à sa poursuite et le défait à son tour avant de reprendre sa progression vers le nord. Pour avancer le plus vite possible, il applique la recette qui avait permis à Alexandre le Grand d’aller au bout du monde, il décide d’abandonner tout le matériel inutile, ainsi que les chars à bœufs qui sont les éléments les plus lents de l’armée pour ne garder que l’essentiel transportable à dos d’homme (le poids de l’équipement du soldat en campagne n’a pas varié depuis l’antiquité, il est toujours encore d’environ 35 kg). Il rencontre à nouveau les légions romaines des deux consuls cette fois réunis et les bat derechef. C’est alors qu’il opère une manœuvre totalement inattendue que les historiens ne s’expliquent pas. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule Cisalpine comme il avait l’air d’en avoir l’intention, il se dirige soudain vers Rome (ceci d’après la version d’Appien, celle de Plutarque diffère légèrement. Selon lui Spartacus n’aurait pas livré bataille aux deux consuls mais au proconsul de Gaule Cisalpine qu’il aurait également battu, ce qui rend son retournement vers Rome encore plus extravagant vu qu’il se serait forcément retrouvé face aux armées consulaires qui auraient naturellement eu pour mission d’assurer la défense de la ville.). Il n’attaque cependant pas la cité éternelle, mais retourne à ses quartiers d’hiver dans le sud.

Cet épisode laisse dubitatif, il ne reflète pas du tout l’esprit d’organisation rationnelle qui avait jusqu’alors permis à Spartacus de tenir en échec les légions romaines, pourtant réputées pour leur discipline, et ce avec une troupe disparate qui était loin d’avoir l’entrainement de ses adversaires. On dirait qu’il est cette fois en proie à un grand désarroi et qu’il improvise sans savoir vraiment où il veut aller. Quelle peut bien être la cause de ce comportement subitement erratique? Ni Appien, ni Plutarque ne donnent d’explication convaincante, aussi est-ce l’occasion d’émettre une hypothèse et de nous livrer au même exercice que Don DeLillo dans « Libra » ou Antoine de Caunes avec « Monsieur N. ». Et si Spartacus avait dû changer ses plans en apprenant la mort de Sertorius? Imaginons ce qui a pu se passer au courant de l’hiver 73 av JC. Echappé avec moins d’une centaine de ses compagnons d’infortune, il se retrouve à devoir gérer une foule disparate de plusieurs dizaines de milliers de personnes, beaucoup d’esclaves essentiellement fait prisonniers lors de la guerre des Cimbres, mais aussi des hommes libres, des paysans, qui ont épousé son combat contre l’oppression de la classe dirigeante. Cependant il ne parvient pas à gagner le soutien des villes qui ne sont pas prêtes à s’engager dans un nouveau conflit meurtrier tel que la guerre sociale ou les guerres civiles qui ont opposé Marius et Sylla. Il ne peut donc pas espérer de fonder un état indépendant de Rome qui octroierait des terres à ses partisans dans le sud de l’Italie. Il en est réduit à se livrer au pillage des cités pour assurer la subsistance de ses troupes, mais aussi pour trouver les fonds nécessaires pour qu’ils puissent se prémunir de la vengeance des légions romaines qui a été impitoyable lors des deux précédentes guerres serviles en Sicile. Le vol ne suffisant plus a nourrir tout son monde, il entre en contact avec les pirates qui infestent la Méditerranée pour leur acheter de quoi faire du pain, tout comme Sertorius le fait en Hispanie.

Lui vient alors l’idée de contacter Sertorius pour obtenir les armes indispensables à la survie de son mouvement. Sertorius accepte car il connait des revers depuis deux ans, mais il pose évidemment des conditions à son soutien: que Spartacus lui vienne à son tour en aide. Pour cela, ils échafaudent un plan: une fois dûment équipé, Spartacus devra se rendre en Gaule avec ses troupes, non pas en Gaule Cisalpine comme le suggèrent les historiens, mais en Gaule Narbonnaise, là où Metellus avait pris ses quartiers d’hiver et sécurisé les lignes d’approvisionnement pour Pompée. Spartacus aurait alors eu pour mission non pas de rejoindre immédiatement Sertorius dans la péninsule ibérique, mais plutôt de couper le ravitaillement du corps expéditionnaire romain, une tactique qui avait permis au général exilé de remporter nombre de succès et poussé Pompée au bord de la rupture (si les français et les anglais avaient disposé de bombardiers en piqué tel que le Stuka et si les blindés avaient été utilisés judicieusement en 1940, ils auraient pu tenter de couper la ligne d’approvisionnement allemande qui s’étirait si rapidement qu’elle donnait des sueurs froides aux généraux de la Wehrmacht, les panzers seraient vite tombés à court de carburant et de munitions; le déroulement du conflit en eût été considérablement changé. De Gaulle a bien tenté la manœuvre avec ses chars, mais tout seul, il ne pouvait pas faire grand chose. De même en Afrique du Nord, les mouvement successifs d’avance et de retrait des armées anglaises et allemandes étaient essentiellement déterminées par la longueur des lignes de ravitaillement qui déterminaient leurs capacités d’approvisionnement en carburant, munitions et nourriture.). Cela aurait par la même occasion permis à Spartacus de nourrir son armée. (en poussant la logique jusqu’au bout, la décision de Crixus de rester dans le sud de l’Italie ne serait alors peut être pas due à des dissensions avec son homologue sur la marche à suivre, mais plutôt pour qu’il continue à perturber les récoltes et qu’il empêche dans la mesure du possible les exportations du grain vers l’Espagne.) En effet, comment Spartacus aurait-il été accueilli en Gaule Cisalpine? Sa nombreuse troupe, 120 000 personnes, n’aurait-elle pas été perçue comme une nuée de sauterelles qui dévore tout sur son passage? et qu’il faut par conséquent à tout prix chasser, comme se fut le cas lors du raid des Cimbres et des Teutons à travers le continent. Même s’ils avaient accueilli Spartacus en grande pompe, n’aurait-ce pas été un casus belli évident qui aurait inéluctablement provoqué une invasion des légions romaines? Il en faudra bien moins que cela à Jules César pour déclencher la guerre des Gaules.

En cas de réussite de cet hypothétique projet et de victoire face à Metellus et Pompée, peut être Sertorius envisageait-il de revenir en Italie avec Spartacus à ses côtés, mais avant cela de fédérer les peuples gaulois sur le même modèle que celui appliqué en Hispanie, tous auraient alors obtenu leur revanche. Mais une fois Sertorius mort, le plan tombait de facto à l’eau, Spartacus ne pouvait pas prendre le risque de se retrouver pris en sandwich entre Metellus et Pompée d’un côté et les armées consulaires de l’autre, il lui fallait trouver une position plus facile à défendre, comme l’étroit passage qui mène à la pointe de la botte de l’Italie, puis par la suite les côtes de Sicile qu’il comptait bien gagner, avec le concours de pirates Ciliciens, pour ranimer le feu de la révolte sur l’île. Ces derniers l’ayant trahis, il se retrouvait au contraire piégé, acculé à la mer, et il n’avait plus d’autre choix que de tenter de s’échapper à nouveau vers le nord.

Mais en 71 av JC, il se heurte à Marcus Licinius Crassus Dives, le seul qui ait accepté de prendre le commandement de l’armée romaine, à présent renforcée de 6 légions, 8 au total, soit entre 40 et 50 000 hommes. Il possède certes la fortune, mais pour arriver aux plus hautes fonction, il compte sur la popularité que lui offrirait une victoire militaire. Le premier contact entre les deux armées tourne pourtant à l’avantage de Spartacus. Crassus fort irrité par cet échec fait alors décimer (exécuter 1 homme sur 10) son armée pour qu’elle craigne plus son chef que l’ennemi et la motiver au combat (selon les sources, le châtiment aurait concerné ou l’ensemble des troupes, ou les 2 armées consulaires seulement, ou encore, et plus vraisemblablement, 50 soldats d’une cohorte qui aurait manqué de bravoure). Cependant ce n’est pas cet événement qui va décider de la suite des hostilités, mais l’annonce du retour de Pompée et de son engagement dans le conflit; ainsi que, dans une moindre mesure, celui de Marcus Terentius Varro Lucullus, proconsul de Macédoine, qui débarque à Brindisium. Se voyant perdu, Spartacus tente alors de négocier une paix honorable avant l’arrivée des renforts romains, mais Crassus refuse tout net et repousse les rebelles jusqu’à l’extrême pointe de la botte italienne. Parvenue à ce point, un tiers de l’armée des esclaves décide de tenter de se frayer un passage vers le nord à travers les lignes romaines et parvient à s’échapper. Poursuivis par un détachement des légions de Crassus, beaucoup (12 300 d’après Plutarque) sont tués, mais Spartacus rejoint le reste des fuyards et inflige un peu plus tard une cuisante défaite à Lucius Quinctus, un lieutenant de Crassus et au questeur Scrofa. Cette victoire sème pourtant la discorde dans les rangs de Spartacus. Ayant repris de l’assurance, de nombreux groupes quittent la troupe principale pour aller attaquer les légions romaines contre l’avis de leur chef. Pour ne pas voir son armée se débander complètement, Spartacus doit se résoudre à livrer bataille, à la grande joie de Crassus pressé d’en finir avant l’arrivée de son rival, Pompée. L’affrontement tourne au carnage, la plupart des rebelles se font massacrer. Spartacus périt certainement dans la mêlée bien que son corps n’ait jamais été retrouvé. Les quelques 6 000 prisonniers qui survivent finissent pendus par Crassus le long de la voie appienne. 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont pris et exécutés par Pompée plus au nord; bien que ce soit là son seul fait d’armes, cela ne l’empêche pas de revendiquer l’honneur d’avoir été l’homme qui a mis un terme définitif à la terrible menace qui pesait sur la République, au grand dam de Crassus. Tous deux briguent le mandat de consul pour l’année 70 av JC…

De Caïus Marius en Sylla

Après l’élimination des Gracques, la situation ne s’améliore pas pour les romains, bien au contraire. Au nord, ils doivent affronter les peuples germaniques qui, poussés par la famine, ont entrepris d’envahir le territoire de leurs alliés Taurisques vers 115 av JC. Cela aura pour résultat la guerre des Cimbres. Et au sud, ils doivent porter assistance au roi numide Adherbal menacé par les ambitions de son frère adoptif Jugurtha qui ne compte pas partager le pouvoir. Le royaume numide étant un fidèle allié depuis la deuxième guerre punique, Adherbal est venu demander du secours à Rome après l’assassinat de son autre frère Hiempsal qui devait lui aussi hériter d’une partie du territoire qui s’étend sur le nord de l’Algérie, le Maroc et la Tunisie actuels. C’est au cours de ces deux conflits que s’est illustré Caïus Marius, un général issu de la plèbe, comme l’indique son nom sans cognomen, surnom réservé l’aristocratie, mais sa famille appartient quand même à l’ordre équestre. De plus, même s’il est citoyen à part entière, il n’est pas Romain car né à Arpinium, une petite ville du pays volsque. Il a fait ses armes comme tribun militaire sous le commandement de Scipion Emilien au cours de la guerre de Numance en 133-134 av JC. Son ambition n’avait alors pas échappé à l’illustre général resté célèbre pour avoir détruit Carthage. Marius s’est servi de la popularité acquise auprès de ses troupes en se montrant proche d’elles pour accéder au poste de consul à pas moins de sept reprises; il a redonné vie au mouvement des populares moribond depuis le senatus consultum ultimum décrété contre Caïus Sempronius Gracchus.

Marius obtient son élection au poste de questeur en 121 av JC grâce au patronat de la puissante gens des Caecilii Metelli dont sa famille était cliente. Après avoir franchi cette première étape du cursus honorum, il devient tribun de la plèbe en 119 av JC, mais son engagement pour de nouvelles réformes en faveurs des citoyens les plus pauvres lui attire les foudres du consul Aurelius Cotta et lui coûte le soutien des Metelli, aussi n’est-il pas réélu pour l’année suivante. En revanche il acquiert une bonne réputation auprès des populares qui le soutiennent pour l’élection au poste de préteur pour l’année 115 av JC. Elu en dernière position, les optimates lui intentent un procès pour corruption électorale qu’il gagne aisément grâce à l’appui des chevaliers de l’ordre équestre qui ont la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. En tant que propréteur en 114 av JC, il part combattre en Lusitanie, la péninsule ibérique n’étant toujours pas soumise à Rome, puis il s’engage dans la guerre contre Jugurtha aux côtés de Quintus Caecilus Metellus, consul en 109 av JC. C’est à ce moment là que sa popularité prend réellement son essor. D’une part il sort victorieux lors de plusieurs batailles, et d’autre part il sait se montrer proche de ses hommes tout en faisant règner la discipline, n’hésitant pas à participer lui-même aux corvées pour donner l’exemple. A Rome, les populares (qui considèrent la Numidie comme propriété du peuple romain au contraire des optimates qui s’attachent à son indépendance) font l’éloge de son action pour stigmatiser l’attitude de la nobilitas qu’incarne Quintus Metellus, soi disant méprisante en comparaison. Marius décide alors de briguer le mandat de consul pour l’année 107 av JC, mais il n’obtient son congé pour faire campagne que quelques jours avant l’élection. Il est alors le premier citoyen non issu de la nobilitas à parvenir à ce niveau de responsabilité. Il obtient aussi sa vengeance contre son patron en se faisant élire par les tribuns au proconsulat en Afrique pour 106 et 105 av JC. Metellus, qui avait déjà pratiquement gagné la guerre, perd donc son commandement de l’armée expéditionnaire, mais Marius n’arrive pas pour autant à s’attribuer tous les lauriers de la victoire, son questeur Lucius Cornelius Sylla, qui a le soutien des optimates, étant seul parvenu à obtenir la capture de Jugurtha. Par conséquent, il dût partager la victoire avec Quintus Metellus qui obtint son surnom de Numidicus et les deux triomphèrent. (cependant Jugurtha fut contraint de défiler devant le char de Marius avant d’être exécuté). Marius considéra dès lors Sylla comme son ennemi héréditaire.

A nouveau élu consul pour l’année 104 av JC (ainsi qu’en 103,102,101 et 100 av JC contre toutes les traditions), il obtient le commandement de l’armée engagée contre les Cimbres et les Teutons qui ont infligé plusieurs défaites cinglantes aux Romains au cours de leur périple à travers l’Europe faisant ressurgir le spectre de l’invasion barbare du IV ème siècle qui avait vu la mise à sac de Rome par les Gaulois. Pour faire face à cette menace, Marius entreprend de réformer l’armée en profondeur, à commencer par les critères de conscription. Il décide que la carrière militaire ne sera dorénavant plus réservée aux seuls propriétaires ayant les moyens de s’acheter leur armement mais qu’elle sera ouverte à tous les citoyens désireux d’y entrer et que l’état pourvoira en conséquence à leur équipement. L’opportunité offerte aux citoyens pauvres, les prolétaires (ceux qui ne possèdent que leurs enfants), de s’extraire de la misère en devenant soldat déplace un peu plus l’équilibre du pouvoir en faveur des militaires au détriment des civils. Cela lui permet de recruter aisément de nouvelles troupes, puis, après un temps de formation raisonnable, de remporter enfin des victoires décisives, à Aix-en-Provence en 102 av JC contre les Teutons et à Verceil en 101 contre les Cimbres, alors que les légions avaient essuyé plusieurs défaites au cours de la décennie précédente. Les troupes ennemies sont massacrées, la bataille fait 80 000 morts à Aix et 140 000 à Verceil, alors que les pertes romaines sont très limitées, un millier d’hommes dans les deux cas. Le reste, environ 80 000 personnes, est fait prisonnier puis réduit en esclavage. Marius peut cette fois-ci triompher seul, comparé à un nouveau Romulus, il s’impose comme leader incontestable de la politique romaine.

Cependant, il a été absent de Rome pendant de longues années (il a été réélu in absentia pour 103, 102 et 101 av JC) et il ne s’est d’une part pas occupé lui-même de la situation en Sicile alors qu’en 104 éclatait la deuxième guerre servile, qui, au contraire de la première, ne concernait plus exclusivement les esclaves mais aussi de nombreux petits propriétaires excédés par l’hégémonie des latifundias; le consul Manius Aquilius Nepos s’est employé à la réprimer dans le sang, faisant plus de 20 000 morts. Mais le plus grand tort lui a été porté à Rome par certains de ses amis populares. Ils se sont pendant ce temps illustrés par la violence en faisant assassiner tous les candidats des optimates au consulat et au tribunat qui auraient pu faire de l’ombre à leurs poulains. Le Sénat qui ne peut tolérer de tels procédés en fait alors appel à l’autorité de Marius par l’intermédiaire d’un nouveau senatus consultum ultimum pour qu’il fasse cesser la situation. Il se retrouve alors dans l’obligation de mener la répression contre ses propres alliés et de faire exécuter sommairement les principaux responsables des meurtres, le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le proconsul Caïus Servilius Glaucia ainsi que leurs partisans. Il perd de ce fait nombre de ses appuis et se voit contraint d’abandonner le premier plan de la scène politique; il accepte une ambassade en orient pour l’année 98 av JC, puis il se retire à Misène.

Marius voit l’occasion de faire son retour fin 91 av JC, lorsque la guerre sociale éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Marcus Livius Drusus qui avait repris le flambeau de Caïus Gracchus en proposant au Sénat l’attribution de la citoyenneté aux peuples italiques alliés de Rome (socius signifie allié en latin). Les provinces du centre et du sud se regroupent pour former la confédération italique, tandis que celles du nord attendent de voir quelle tournure prendront les évènements pour se décider. Les cités concernées par l’alliance se livrent des otages pour parer à d’éventuelles trahisons, se dotent d’une capitale, Corfinium rebaptisée Italica pour l’occasion, adoptent des institutions politiques en tout points identiques à celles de Rome, se dotent de leur propre monnaie et mettent sur pied une armée forte de 100 000 hommes. Les romains en mobilisent autant pour faire face aux troupes sécessionnistes qui marchent sur la Cité éternelle par les vallées du Tibre, au nord, et celle du Vulturne, au sud. Marius et son ennemi intime Sylla sont tous deux élus parmi les 10 légats chargés chacun d’une armée en plus des deux sous le commandement des consuls. Les légions romaines parviennent à contenir les assaillants au nord, mais ils forcent le passage au sud et envahissent la Campanie méridionale où ils massacrent sans discernement tous les citoyens romains, femmes comprises. Constatant l’avantage pris par les Italiens, les Etrusques et les Ombriens, restés jusque là fidèles au pouvoir central, commencent à montrer des velléités de rejoindre la confédération. Aussi le Sénat décide-t-il d’accorder la citoyenneté romaine à toutes les villes qui ne se sont pas soulevées contre Rome par l’intermédiaire de la lex Iulia. L’agitation cesse aussitôt. Fort de ce succès, le Sénat vote en 89 av JC la lex Plautia Papria qui étend le droit de cité aux habitants des villes au sud du Pô, à conditions que les citoyens viennent dans les deux mois se faire recenser à Rome. Le stratagème politique mis en place pour diviser les alliés(qui était aussi l’arme privilégiée des grecs ou des chinois par rapport à la bataille) fonctionne à merveille, beaucoup font alors défection. Il ne restait plus qu’à faire rentrer dans le rang les derniers récalcitrants qui refusaient encore de déposer les armes. Sylla en tire le plus grand bénéfice, il reprend la Campanie avec son armée du sud et mène la campagne contre les Samnites au cours de laquelle l’initiateur de l’insurrection et consul des confédérés, le marse Quintus Pompaedius Silo, est finalement tué. Marius quant à lui n’a pas spécialement brillé, il a remporté quelques victoires contre les marses mais il a plus joué la carte de la réconciliation avec les armées rebelles pour ne pas se couper totalement de ses soutiens populares qui militaient depuis longtemps pour l’attribution de la citoyenneté romaine aux peuples italiques.

Marius n’a pas pour autant dit son dernier mot, pour s’opposer à l’ascension de son rival. Grâce à ses fidèles clients populares, il se fait attribuer par plébiscite (sans le soutien du Sénat) le commandement de l’armée chargée de conduire la guerre contre Mithridate, le roi du Pont (Pont-Euxin est l’ancien nom de la mer Noire) qui a profité du désordre à Rome pour prendre à nouveau le contrôle de la Bithynie et de la Cappadoce avec l’aide de son allié arménien Tigrane II. Ce commandement aurait dû échoir à Sylla, consul pour l’année 88 av JC, de plus qu’il avait déjà réussi, grâce à la négociation, à chasser Mithridate des territoires qu’il convoitait en 92 av JC. Mais la situation s’est envenimée avec l’arrivée de Manius Aquilius Nepos, celui là même qui s’était illustré dans la féroce répression de la guerre servile en Sicile, mandaté cette fois-ci par le Sénat pour mettre un terme au conflit. Dans un premier temps, Mithridate accepte de se retirer, mais Nepos qui est venu pour s’enrichir lui demande alors de prendre à sa charge les frais de l’expédition romaine. Mithridate refuse catégoriquement, Nepos se retourne vers les deux rois que Rome a remis sur le trône pour qu’ils accèdent à sa requête par le pillage territoire du Pont. Ariobarzane de Cappadoce n’en fait rien, mais Nicomède de Bithynie s’exécute. En réponse, Mithridate envahit derechef la Cappadoce, mais il envoie parallèlement une ambassade à Rome pour arguer du respect des traités passés et il propose de prêter main forte aux romains dans la guerre sociale s’ils acceptent de retirer leur soutien à l’agresseur bithynien. Nepos ne tient pas compte de cette démarche diplomatique et n’attend pas la réponse pour remettre en place Ariobarzane par la force. La guerre devient inévitable. Mithridate et son allié arménien Tigrane passent à l’offensive et infligent une sévère défaite aux troupes romaines. La province romaine d’Asie est laissée sans défense, Nepos se fait capturer puis exécuter pour s’être montré trop cupide, sort que subissent également les 80 000 romains et italiens de la région afin de se prémunir de tout risque d’espionnage ou de guérilla qui risquerait de priver l’armée de son ravitaillement. Mithridate, lui même d’origine grecque, poursuit alors sa campagne vers l’ouest et finit par se rendre maître de toute la Grèce continentale sans trop de mal, ses généraux sont même parfois accueillis en libérateurs du joug romain. Rome ne peut rester sans réaction face à cet ennemi qui lui rappelle le périple européen d’Hannibal lors de la deuxième guerre punique; Marius et Sylla voient là l’occasion d’acquérir la même aura que la victoire avait conféré à Scipion l’Africain et lui avait permis d’être le premier homme à concentrer autant de pouvoirs entre ses seules mains, d’où le conflit qui les oppose pour prendre la tête du corps expéditionnaire.

Sylla fait mine d’accepter la décision des représentants de la plèbe mais il rejoint en fait ses troupes massées en Campanie et , avec le soutien des Caecilii Metelli qui n’ont pas pardonné à Marius sa trahison en Numidie, prend l’initiative, aussi illégale qu’inédite depuis que Romulus en a tracé les frontières, de marcher en armes sur Rome. Les soldats qui ne veulent pas voir les terres de leurs futures conquêtes asiatiques attribuées à d’autres suivent leur chef sans états d’âme. Il élimine un grand nombre de partisans des populares et fait voter un senatus consulte qui les mettrai désormais hors la loi. Marius réussit malgré tout à s’enfuir sur l’île d’Ischia puis à passer en Afrique où il recrute une cavalerie maure en prévision de son retour. Au début de 87 av JC, Sylla part pour l’Asie avec ses armées, ce qui met fin à la première guerre civile contre Marius.

Les populares profitent immédiatement de son absence pour tenter d’imposer le retour de Marius par l’intermédiaire du consul Lucius Cornelius Cinna appuyé dans sa démarche par l’ordre équestre qui craint d’être lésé par Sylla. Le Sénat et le consul Gnaeus Octavius refusent catégoriquement. Ils destituent Cinna qui se réfugie en Campanie et mobilise toutes les troupes qu’il peut rassembler, jusqu’à des esclaves. Il est rejoint par Marius et sa cavalerie qui a rallié à sa cause Gnaeus Papirius Carbo, dont le père soutenait déjà les Gracques, et Sertorius, un général qui a été empêché de devenir tribun de la plèbe par Sylla. Ils marchent à leur tour sur Rome et reprennent d’autorité les rênes du pouvoir. Ils s’affranchissent totalement des règles de la démocratie en procédant à l’élimination de leurs adversaires par des proscriptions, condamnations arbitraires proclamées par des affiches équivalentes au « wanted dead or alive » des westerns, elles aussi assorties d’une prime. Leurs troupes composées d’esclaves et de vétérans italiques de la guerre sociale assoiffés de vengeance mettent la ville à feu et à sang, tant et si bien qu’il faut engager des Gaulois pour rétablir l’ordre. Marius s’auto-proclame consul pour l’année 86 av JC en compagnie de Cinna. Marius alors âgé de 70 ans meurt 17 jours seulement après son entrée en fonction. Il laisse Cinna et Carbo seuls maîtres de Rome. Ils entreprennent de lever une armée en prévision du retour de Sylla mais la tâche se révèle complexe en raison de la popularité du général vainqueur de la guerre sociale et de la réticence de beaucoup de citoyens à s’engager dans une nouvelle guerre civile. De plus, Carbo se montre très mauvais diplomate en exigeant des villes italiques qu’elles livrent des otages pour s’assurer de leur fidélité et les méthodes brutales de Cinna finissent par lui coûter la vie; il est assassiné par ses propres troupes au cours d’une émeute en 84 av JC. Carbo se maintient seul au pouvoir bien que le Sénat l’ait sommé d’organiser des élections, mais il invoque les leges Aelia Fufia qui lui permettent de passer outre en cas de mauvais augures. Il n’est pas réélu pour l’année 83 av JC mais revient au pouvoir en 82 avec Caïus Marius le Jeune, fils de Marius et de Julia Caesaris, la tante de Jules César, qui n’a ni suivi le cursus honorum ni l’âge légal pour prétendre à la charge de consul.

Sylla, qui avait été décrété ennemi public par Cinna, revient avec l’indispensable victoire de sa campagne contre Mithridate au printemps de 83 av JC. Il n’a cependant pas écrasé le roi du Pont de manière à pouvoir dicter ses conditions, mais, avec la paix de Dardanos, il a dû se contenter d’un retour au statu quo ante qui renvoie Mithridate dans ses terres, pressé qu’il était de s’occuper de la situation en Italie. (la tournure que prennent les opérations en Libye laisse penser que Nicolas Sarkozy devra lui aussi se contenter d’une victoire en demi teinte s’il veut bénéficier de son intervention avant les élections de 2012) Sylla débarque à Brindisium avec ses 40 000 hommes, il y reçoit le soutien d’un autre proscrit qui avait dû fuir le pays, Quintus Caecilius Metellus Pius, fils de Numidicus, ainsi que de Pompée qui a levé à ses propres frais trois légions parmi les vétérans qui ont servi sous les ordres de son père,Gnaeus Pompéius Strabo, lors de la guerre sociale et qui y ont trouvé fortune bien que leur chef en ait été le plus grand bénéficiaire après la vente de tous les biens des habitants qu’il avait chassé d’Asculum après en avoir fait le siège. Pompée n’est alors qu’un jeune général qui s’est auto-attribué ce grade suite à l’assassinat par la troupe du commandant qui devait succéder à son père après avoir été destitué par Sylla; Strabo étant mort de la peste peu après, son fils s’est chargé de prendre sa succession comme par héritage. Son aptitude au commandement en fera rapidement l’homme de confiance de Sylla. Un dernier général de talent, Crassus, lui aussi proscrit par Cinna et forcé de fuir en Andalousie, vient bientôt leur prêter main forte après être passé par l’Afrique.

En face, les généraux des populares ne font pas le poids, seul Sertorius disposait du génie militaire nécessaire mais il a préféré se retirer en Hispanie plutôt que de subir une inéluctable défaite en Italie. Sylla et ses acolytes reprennent donc rapidement du terrain. Ils se rendent maître de Rome à la fin de 82 av JC, il ne leur reste plus qu’à venir à bout des dernières poches de résistance en Etrurie et dans la Samnium, mais aussi en Sicile et en Afrique où Pompée s’illustre tant et si bien que le jeune homme finit par se faire acclamer imperator par ses troupes et qu’il reçoit de Sylla le cognomen de Magnus en référence à Alexandre le Grand, mais cela lui vaut aussi l’inimitié de Crassus qui ne s’estime pas  récompensé à sa juste valeur. Sylla quant à lui prend le surnom de Felix qui le place sous la protection directe des dieux, une dérive de plus en faveur de l’établissement d’un pouvoir absolu (elle s’incarne aujourd’hui dans la défense de la Nature). Il se fait d’ailleurs nommer dictateur perpétuel en décembre 82 av JC, grâce à la lex Valeria, de manière à pouvoir rétablir l’ordre patricien sur Rome. Il abdique pourtant cette fonction après six mois (durée légale de la dictature avant la lex Valeria) pour se faire élire consul pour l’année 80. Il se retirera de la vie politique en 79 et mourra en 78 av JC.

Son passage hégémonique à la tête des institutions est lui aussi marqué par les proscriptions et les violences à l’égard de ses adversaires. Crassus, par exemple, devient à ce moment l’homme le plus riche de Rome. Sylla a profité de cette période pour abolir la majorité des lois instaurées par les Gracques, mais il n’ a en rien résolu les problèmes qui ont mené à la confrontation entre optimates et populares. Les sénateurs retrouvent leur hégémonie sur les tribunaux au détriment des chevaliers, le droit des tribuns de la plèbe de proposer des lois et de se présenter pour un deuxième mandat est supprimé, et la distribution de blé aux citoyens les plus pauvres est arrêtée (pour cette dernière mesure, les arguments des optimates il y a plus de 2 000 ans sont exactement les mêmes que ceux employés aujourd’hui pour imposer des heures de travail aux bénéficiaires du RSA. Il n’y a aucune raison pour que cela n’entraîne pas les mêmes conséquences. Michel Rocard, qui est un homme responsable, a lui-même suggéré que la politique menée par ce gouvernement pourrait bien finir par nous mener à la guerre civile.). Le dictateur distribue cependant les terres confisquées aux proscrits à 100 000 vétérans et abolit la censure qui désignait jusqu’alors les citoyens en obligation d’accomplir leur service militaire (la distribution de primes aux salarié des entreprises qui réalisent des bénéfices ou le don d’une partie de leur fortune proposé par des milliardaires comme Bill Gates ou Warren Buffet relèvent un peu du même principe). De là, les engagés volontaires sont d’autant plus liés à leur chef que leur récompense dépend de ses conquêtes. L’expansionnisme devient dès lors la condition sine qua non de l’ascension politique. L’un des proscrits saura particulièrement bien mettre à profit ce mécanisme lorsqu’il sera réhabilité. Il s’appelle Jules César…