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Adieu République

Contexte

En 32 av-JC, le processus de décomposition de la République romaine initié un siècle plus tôt est sur le point d’aboutir. Cette longue période de troubles a débuté avec l’assassinat de Tiberius Sempronius Gracchus, puis de son frère Caïus, en prélude aux guerres civiles entre Caïus Marius et Sylla, avant celle de Jules César et Pompée le Grand, pour finir par celle entre les assassins de César et les triumvirs, Octavien et Marc Antoine.

Deux facteurs principaux sont à l’origine de la déstabilisation des institutions qui a entraîné ces affrontements sanglants. D’une part l’extension des grandes exploitations agricoles ou latifundia, propriétés de riches aristocrates, souvent sénateurs, où travaille une main d’œuvre gratuite fournie par les esclaves étrangers capturés lors des guerres qui font une concurrence déloyale aux citoyens-paysans romains qui font faillite en masse, faute de pouvoir rembourser leurs dettes, tout comme de payer leurs ouvriers, et viennent grossir une foule de citadins, aussi pauvres que mécontents, prêts à suivre le premier démagogue venu ou à vendre leurs voix au plus offrant. Cela constitue le terrain idéal pour que se développent les revendications de l’autre classe sociale mécontente de son sort, celle des homo novus, anoblis de fraîche date, souvent chevaliers peu fortunés qui aspirent à s’enrichir, mais encore plus à conquérir les plus hauts postes de l’état jusqu’alors trustés par les membres de l’aristocratie de vieille souche.

Ce cocktail détonnant a favorisé l’émergence d’un nouveau type de personnalité, inspiré de la figure de Scipion l’Africain, le vainqueur d’Hannibal lors de la seconde guerre punique devenu à ce titre intouchable, celle du général charismatique, seul capable d’assurer la sécurité et la prospérité de la cité. Il s’illustre tout d’abord dans la défense contre les invasions des barbares venus du nord, avec Caïus Marius qui incorpore à l’armée des citoyens pauvres, les prolétaires (dont les enfants, proles, sont la seule richesse), alors que la conscription était auparavant uniquement réservée aux propriétaires en raison de ce qu’ils étaient directement menacés de perdre leurs biens. Le recrutement de ces pauvres qui ne sont pas pressés de retrouver leurs fermes favorise ensuite une politique expansionniste, car cela permet à des généraux de mener de longues campagnes loin de l’Italie, à l’image de Lucullus et Pompée en Asie, puis de Jules César en Gaule. Ils accumulent ainsi des fortunes, tout en s’attachant des soldats dévoués corps et âmes à leur chef grâce aux terres et aux récompenses qu’ils distribuent généreusement. La conjugaison des pouvoirs financiers et militaires démultiplie alors leurs ambitions politiques, autant qu’elle attise les rivalités. Ils s’allient pourtant par un pacte à trois secret, le premier triumvirat, le temps de réduire les sénateurs qui défendent les institutions de la République à l’impuissance, tout en espérant que les autres commettront des erreurs qui leur permettront de rester seul maître de Rome.

L’équilibre se rompt lorsque Crassus trouve la mort chez les Parthes dans sa quête de gloire et de richesse. Jules César ressort vainqueur de l’affrontement avec Pompée qui s’ensuit. Il n’exerce cependant pas très longtemps le pouvoir absolu qui lui échoit, car il est assassiné au prétexte qu’il voulait rétablir la monarchie. Ceux qui ont fomenté le complot sont à leur tour battus, après qu’Octavien et Antoine aient trouvé un terrain d’entente pour former le second triumvirat avec Lépide, tout aussi hypocrite que le premier bien que légal cette fois-ci. Leur entente chaotique dure le temps qu’ils remplissent les tâches qui leur ont été assignées, à savoir pour Antoine de stabiliser les frontières avec l’empire Parthe, et pour Octavien d’éliminer Sextus Pompée, le dernier à s’opposer à eux. Pour ce faire, il se partagent le territoire, l’occident revient à Octavien et l’orient à Antoine, Lépide n’a que des miettes, les terres prises à Carthage en Afrique. Ce dernier est d’ailleurs évincé du pouvoir par Octavien qui l’accuse de trahison dès sa victoire contre Sextus acquise. Il s’emploie ensuite à dénigrer Antoine qui se comporterait plus en monarque oriental qu’en Romain et qui ambitionnerait d’imposer ce régime à Rome, sous l’influence de sa maîtresse, la vénéneuse reine d’Egypte, Cléopâtre. Aussi, lorsque le second triumvirat arrive à terme en 32 av-JC, aucun des deux ne désire le prolonger encore une fois. Leur affrontement devient inévitable.

Dernière guerre civile

Jusque là, les deux hommes se contentaient de s’adresser des reproches, Antoine blâmant son homologue d’avoir destitué Lépide, de s’être approprié ses territoires, son armée, ainsi que celle de Sextus, sans rien partager,et de l’avoir privé de la moitié des légions levées en Italie auxquelles il avait droit, et Octavien rétorquant à son collègue qu’il s’était attribué l’Egypte sans aucune concertation préalable, qu’il avait mis à mort Sextus alors que lui-même était prétendument tout prêt à lui accorder le pardon et qu’il avait porté préjudice au peuple romain en se saisissant du roi d’Arménie et en l’envoyant en Egypte couvert de chaînes, sans compter l’outrage fait à sa sœur Octavie, sommée de rester en Grèce pour qu’il puisse prendre du bon temps avec sa maîtresse alors qu’elle venait lui apporter des troupes en épouse dévouée. Malgré ces griefs, ils s’abstenaient d’entreprendre des démarches légales pour obtenir la justice. Cela change en 32 av-JC, avec l’arrivée au consulat de Gnaeus Domitius Ahenobarbus et Caïus Sosius, tous deux nommés par Antoine.

Dès sa prise de fonction, Sosius fait l’éloge d’Antoine, tandis qu’il accable Octavien. Seule l’intervention de Nonius Balbus, tribun de la plèbe, l’empêche de prendre un décret pour le destituer. Octavien ne réagit pas immédiatement à l’attaque, au contraire, il s’abstient prudemment de venir au Sénat, quitte même momentanément Rome le temps de réfléchir à la stratégie à adopter pour ne pas apparaître comme l’agresseur, de jauger l’évolution de la situation et d’évaluer le rapport de force qu’il peut établir à l’assemblée. A son retour, il convoque le Sénat où il se présente entouré de sa garde personnelle et de ses amis qui dissimulent des poignards, afin de suggérer qu’il risque à présent d’être victime d’un complot similaire à celui qui a conduit à l’assassinat de Jules César, puis se défend modestement des accusations portées contre lui ainsi qu’il expose calmement les torts qu’il attribue à Sosius et Antoine. Il ajoute qu’il apportera une preuve écrite à ses assertions lors d’une réunion ultérieure dont il fixe la date. Aucun de ses opposants n’ose alors prendre la parole pour le contrer. Tous savent en effet de quoi il parle : du testament d’Antoine. Octavien est au courant de l’existence de ce document depuis un certain temps déjà, mais il a préféré le garder sous le coude en attendant le moment opportun pour l’exploiter, tout en s’arrangeant pour que son contenu fuite largement sous forme de rumeur; ce qui lui permettait de prétendre dans l’intervalle qu’il avait à coeur de protéger Antoine contre un coup de folie qui ne pouvait être que passager. Il va en personne le chercher chez les vestales. A cette nouvelle, bon nombre de sénateurs, ainsi que les deux consuls renoncent à assister à la lecture de cette pièce accablante, ils quittent la ville et prennent la route de la Grèce. Octavien ne fait rien pour s’opposer à leur départ, affirme qu’il n’aurait de toute façon pas entrepris de les retenir contre leur gré et autorise quiconque le désire à rejoindre Antoine.. La rupture entre les deux triumvirs est entérinée par le fait qu’Antoine répudie Octavie. certains, dont Titius et Plancus, entreprennent alors le mouvement inverse et rejoignent Octavien

Le jour dit, Octavien fait la lecture du testament de son rival devant ce qu’il reste de sénateurs, puis devant l’assemblée du peuple. Il révèle qu’Antoine confirme Cléopâtre comme reine d’Egypte et qu’elle exercera le pouvoir en compagnie de son fils aîné, Césarion, qu’il reconnaît comme étant le descendant direct de Jules César ; qu’il lègue les royaumes orientaux sous son autorité, et même certains qui ne le sont pas, à Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philadelphe, les enfants qu’il a eu avec sa maîtresse, et qu’il souhaite que sa sépulture soit érigée à Alexandrie, même au cas où il viendrait à mourir à Rome. Ces révélations scandalisent l’assistance, pour la majorité, non seulement ceux qui étaient jusqu’alors indécis, mais aussi des partisans d’Antoine, parce qu’elles confirment que le triumvir a adopté le comportement d’un monarque oriental et laisse subodorer qu’il envisage de transférer la capitale de Rome à Alexandrie ; et pour les plus fidèles antoniens parce qu’ils trouvent tout aussi illégal qu’injuste d’accuser un vivant pour des dispositions qu’il pourrait encore changer avant sa mort.

Une fois l’opposition partie rejoindre Antoine ou réduite au silence, Octavien a les mains libres. Il évite toutefois de s’en prendre directement à son collègue bien qu’il soit destitué de toutes ses fonctions, mais il préfère déclarer la guerre à Cléopâtre qu’il accuse d’avoir ensorcelé Antoine par quelque breuvage magique, sans douter qu’il n’abandonnera pas sa maîtresse. Octavien pourra ainsi lui reprocher d’avoir entrepris de faire la guerre à sa patrie alors qu’il n’a subi aucun outrage personnel. C’est en effet ce qui se passe. Antoine déclare à ses soldats qu’il fera une guerre à outrance et qu’il abdiquera son commandement pour rendre le pouvoir au peuple et au Sénat deux mois après la victoire seulement. Il hâte autant que possible ses préparatifs, rallie tous les souverains qui lui sont inféodés, à l’exception notable d’Hérode, en même temps qu’il envoie des sommes considérables en Italie pour s’acheter des soutiens. Il est prêt dès la fin de l’été, à la grande surprise d’Octavien qui rencontre quant à lui des difficultés financières pour réunir son armée. Antoine met le cap vers l’Italie, mais se replie sur la Grèce lorsqu’il rencontre les vaisseaux chargés de la surveillance des côtes car il pense, à tort, qu’il est attendu par la flotte ennemie au complet. La mauvaise saison arrivant, il juge plus prudent de prendre ses quartiers d’hiver et disperse les 19 légions dont il dispose entre l’Epire et le Péloponnèse pour qu’elles trouvent plus facilement de quoi s’approvisionner, tandis qu’il stationne le plus gros de sa flotte à Actium. Octavien le provoque en lui écrivant qu’il consent à venir à sa rencontre à condition qu’il s’éloigne de la mer d’une distance équivalent à une journée de cheval ou qu’il l’attend en Italie dans les mêmes dispositions. Antoine décline cette offre hasardeuse. Octavien projette alors d’attaquer Actium par surprise, mais les avaries qu’il subit dans le mauvais temps le forcent à rebrousser chemin. Plus rien ne se passe jusqu’au printemps.

Au retour des beaux jours, les équipages d’Antoine ont beaucoup souffert, victimes de la malaria. Il ne peut donc rien entreprendre. C’est donc Octavien qui prend l’offensive, par l’intermédiaire d’Agrippa qui a repris le commandement de la flotte qu’il avait mené à la victoire contre Sextus Pompée. Il entreprend de couper la ligne de ravitaillement de l’ennemi qui vient d’Egypte. Il commence par se rendre maître de Méthone, ville portuaire du sud du Péloponnèse, puis envahit l’île de Corfou qui lui sert dès lors de base navale. Fort de ces victoires, Octavien débarque ses troupes terrestres en Epire, à l’opposé de la ligne de front et repousse les soldats d’Antoine jusqu’à Actium où leur chef les rejoints. De son côté, Agrippa complète l’encerclement du Péloponnèse en s’emparant des îles de Leucade, d’Ithaque et de Patras où il détruit la flotte de Sosius, puis bloque le passage dans l’isthme de Corinthe. Antoine se retrouve sans aucune ressource. Il rechigne cependant à lancer une attaque terrestre contre Octavien bien qu’il dispose de presque quatre fois plus de fantassins et que l’ennemi l’attende en ordre de bataille, car il craint de voir ses légions fraterniser avec l’ennemi, les deux partis se réclamant de Jules César. Certains de ses alliés orientaux sont d’ailleurs déjà passés dans le camp adverse, de même que Domitius Ahenobarbus. Les soldats sont épuisés par les guerres incessantes et les promesses mirobolantes de leurs chefs qui ne se concrétisent jamais, alors qu’ils constatent que les massacres de leurs concitoyens n’ont fait qu’appeler à de nouveaux massacres. Ils aspirent tous à jouir enfin d’une retraite paisible qui ne sera pas interrompue par un énième conflit. Cette fois-ci, la clef de la victoire n’est pas tant militaire que politique.

Dans ces conditions, Antoine ne songe plus qu’à trouver un moyen de se sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré. La bataille navale lui semble être la meilleure option. Il compte embarquer autant d’hommes que possible, rompre la ligne de navires qui lui imposent le blocus et fuir à toutes voiles vers l’Egypte (en configuration de combat, les mâts étaient d’ordinaire démontés et rangés) ; il pense ainsi distancer les bateaux ennemis, mus uniquement à la force des rames. Le problème est que ses navires, même s’ils sont plus nombreux que ceux de l’adversaire, sont très gros et peu manœuvrables, tandis qu’Agrippa a changé son fusil d’épaule. Alors qu’il avait opté pour le même genre de construction lors de la reconquête de la Sicile pour pallier l’inexpérience de ses équipages, il utilise à présent de petites embarcations aussi rapides qu’agiles, avec à leur bord les marins rompus à l’art du combat naval de la flotte de Sextus Pompée. L’affrontement décisif se déroule le 2 septembre 31 av-JC.

La tactique d’Antoine consiste à faire sortir toute sa flotte, puis à l’immobiliser à la sortie du détroit d’Actium, en gardant les rangs aussi serrés que possible, avec les côtes pour protéger ses flancs, de manière à éviter que l’ennemi vienne s’infiltrer. Cléopâtre et ses soixante navires chargés du trésor nécessaire à la guerre restent quant à eux à l’arrière, à l’abri de ce mur défensif. Antoine conçoit en effet la bataille comme un siège où il espère briser la charge de l’assaillant qui viendra s’écraser sur ses fors éperons et en l’accablant de traits et de pierres lancés depuis les hautes tours dont ses vaisseaux sont pourvus. Agrippa vient à sa rencontre, mais il s’immobilise à son tour lorsqu’il constate que le dispositif ennemi est arrêté, puis il attend. Cela force l’aile gauche d’Antoine à s’avancer. Agrippa recule dans un premier temps son aile droite pour l’obliger à découvrir encore plus ses flancs, puis il s’élance dans un mouvement d’enveloppement. La tactique qu’il emploie s’apparente à ce que nous appellerions de nos jours « hit and run », il éperonne les vaisseaux ennemis sur le côté, parfois à plusieurs contre un, lance ses traits enflammés et ses javelots, puis se retire aussitôt, au lieu de lancer ses équipages à l’abordage, avant de revenir à la charge ou de s’attaquer à un autre navire. Le reste de la flotte d’Antoine entre bientôt dans la bataille pour éviter d’être encerclée.

Cela finit par laisser un passage sans danger vers la haute mer, au sud. Cléopâtre s’y engouffre à fond de train avec sa flotte. La galère d’Antoine quitte alors la mêlée pour la suivre. La reine d’Egypte s’arrête le temps d’être rejointe. Antoine monte à son bord, puis ils prennent la fuite à toutes voiles en direction de l’Afrique, non sans avoir donné l’ordre aux troupes restées à terre de prendre le chemin de l’Asie. La bataille est finie lorsque les généraux d’Antoine se rendent compte de la désertion de leur chef ; ils tentent tout d’abord de s’alléger en se débarrassant du poids des tours pour le suivre, mais ils n’arrivent pas pour autant à s’extirper du piège et se rendent. Ils épargnent ainsi la vie de leurs soldats ; seules 5 à 13 000 victimes sont à déplorer. Les hommes à pieds suivent cet exemple peu de temps après la défaite navale. Octavien les intègre à son armée. Il est désormais le seul maître de tout le monde romain.

Mort de Marc Antoine et Cléopâtre

Il règle ensuite les affaires en Grèce, puis s’assure de la soumission des royaumes d’Asie dont il remplace la plupart des souverains. Il songe alors à régler immédiatement leurs comptes à Cléopâtre et Antoine, mais la grogne gagne une nouvelle fois ses troupes, dont certaines combattent depuis plus de vingt ans et souhaitent regagner leurs foyers, tandis qu’Agrippa l’informe que Mécène a dû déjouer une conspiration fomentée par Lépide le Jeune à Rome où sa présence est par conséquent indispensable. Il juge donc préférable de rentrer en Italie où le Sénat au grand complet vient à sa rencontre à Brindes en signe de déférence, puis il distribue les terres qu’il confisque aux villes ayant pris parti pour Antoine aux vétérans souhaitant leurs congé, ainsi que celles des colonies de Dyrrachium et de Philippes, et leur donne une partie de la récompense promise, remettant le reste à la victoire contre Cléopâtre et à la saisie de son trésor.

De son côté, Antoine se rend en Cyrénaïque où il espère rallier Lucius Pinarius Scarpus à sa cause, mais ce dernier fait égorger les émissaires qu’il lui envoie pour signifier son refus, aussi rentre t-il à Alexandrie où Cléopâtre est rentrée en urgence afin de prévenir tout risque de sédition. Là, il sombre tout d’abord dans un état de profonde dépression, s’isolant dans une retraite maritme qu’il appelle Timonium et refusant toute visite ; puis il tombe dans l’excès inverse, donne de grands festins à tous propos, se livre à la débauche et à la prodigalité, et inscrit Césarion ainsi que le fils qu’il a eu avec Fulvie au rang des éphèbes, espérant que ce regain de confiance amène les alexandrins et ses troupes à résister à l’offensive qui s’annonce avec une énergie du décuplée. Il envoie parallèlement des messagers qui offrent la paix et de l’argent à Octavien, pendant que Cléopâtre lui fait porter la couronne, le sceptre et le trône à l’insu de son amant pour obtenir sa clémence et sauver la tête de Césarion. Octavien ne répond pas à Antoine, mais en ce qui concerne Cléopâtre, il dit en public qu’il avisera de la conduite à tenir au cas où elle viendrait à quitter le trône et à poser les armes, et en particulier, qu’il lui accordera l’impunité et son royaume, si elle faisait assassiner Antoine. Ces propositions restent lettre morte.

Octavien prend donc la route de l’Egypte au printemps 30 av-JC, en passant à pieds par l’Asie. Pinarius Scarpus, qui vient quant à lui de la Cyrénaïque plus proche, le précède à Alexandrie. Antoine engage sans attendre ses 10 000 hommes contre lui. Ils sont balayés par les troupes deux fois plus nombreuses de Scarpus et Antoine se retranche dans Alexandrie, comptant sur sa cavalerie et la flotte pour le défendre. Toutes deux se rendent sans combattre en août, dès qu’Octavien arrive, après qu’il ait pris Péluse, verrou de l’Egypte que Cléopâtre lui a secrètement livrée. A cette nouvelle, elle se retire dans son tombeau ou elle prétend vouloir mettre fin à ses jours de crainte d’être prise vivante par Octavien. Lorsqu’il en est informé, Antoine se laisse tomber sur son épée. Il est amené agonisant à Cléopâtre. Une fois son amant mort, elle est reçue par Octavien, certainement pour négocier son maintien sur le trône ou tout du moins celui de Césarion, en vertu de ce qu’elle a rempli les termes de contrat qui lui était proposé. Octavien lui oppose une fin de non recevoir, mais il la laisse cependant repartir sans se soucier de ce qu’elle pourrait se suicider à son tour, au lieu de s’en saisir en vue de l’exhiber à Rome pendant le triomphe qu’il ne manquera pas de recevoir. En réalité, Octavien doit avoir une peur bleue de cette femme en qui il doit reconnaître sa propre ambition ainsi que sa détermination ; peut être craint-il que par quelque enchantement le peuple romain ne vienne à la prendre en pitié s’il la voyait misérablement enchaînée et qu’il soit dès lors obligé de l’épargner, à l’instar de ce qui s’était passé avec feu sa sœur, Arsinoé, laissant planer le spectre d’une nouvelle insurrection susceptible de mettre le feu aux poudres. Selon la légende, Cléopâtre se serait alors fait livrer deux cobras dans un panier de figue, puis se serait volontairement fait mordre (au sein, c’est plus joli), aussitôt imitée par ses deux plus fidèles servantes. Elle aurait plus vraisemblablement utilisé un banal poison, mais il n’est pas impossible non plus qu’elle n’ait jamais souhaité mourir de sa propre main et qu’Octavien l’ait tout bonnement fait liquider, comme il le fera avec Marcus Antyllus, fils aîné d’Antoine et Fulvie qui aurait pu reprendre le flambeau de son père, ou avec Césarion, dont la filiation supposée lui donne des sueurs froides. Il épargnera les autres enfants de la reine et d’Antoine, Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philopator pour confier leur éducation à Octavie. Cléopâtre Séléné régnera d’ailleurs sur la Maurétanie grâce à son mariage avec Juba II.

Diplomatie

L’Egypte devient une province romaine, mais avec un statut spécial ; elle ne tombe pas sous l’autorité du Sénat de Rome. Elle devient le domaine personnel d’Octavien, un peu comme le Congo belge l’était à l’origine pour Léopold II. L’armée y reste stationnée en permanence, Octavien s’arroge le privilège de nommer, et de révoquer le gouverneur à sa guise, la durée du mandat n’étant pas déterminée, et les sénateurs doivent obtenir son autorisation pour s’y rendre. Il souhaite ainsi éviter de donner trop de pouvoir à un homme seul dans une région indispensable à l’approvisionnement en blé de l’Italie. Une fois le problème de l’administration réglé et l’autorité de Rome reconnus partout dans le pays, il part hiverner dans la province d’Asie.

Sa présence est destinée à dissuader les rois orientaux de lui désobéir, car il compte mettre en œuvre la politique d’apaisement avec les Parthes qu’il a décidé. A ce moment, Tiridate II de Parthie, qui avait brièvement chassé Phraatès IV de son trône avant que ce dernier ne reprenne son bien avec l’aide des Scythes, s’est en effet réfugié en Syrie. Octavien accepte de lui offrir asile, mais il refuse catégoriquement de lui apporter son soutien dans une nouvelle guerre avec le puissant empire voisin. Il doit donc démontrer qu’il est capable d’imposer cette décision aux royaumes clients de Rome qui pourraient vouloir s’engager aux côtés de Tiridate. Aucun d’eux n’ose braver l’interdit. La préférence d’Octavien pour la solution diplomatique sera confirmée quelques années plus tard, lorsqu’il décidera de rendre à Phraatès le fils que Tiridate a enlevé au cours d’une nouvelle expédition pour renverser l’empereur, sans exiger de rançon, ni pour autant livrer Tiridate. En échange, Phraatès lui rendra les insignes prises à Crassus lors de la bataille de Carrhes ainsi que les derniers prisonniers romains, alors que toutes les tentatives de les récupérer par la force entreprises par ses prédécesseurs avaient jusque là échouées. Octavien signe là une grande victoire. Malgré des regains de tension périodiques, la paix entre ces deux grandes puissances durera plus de 80 ans. Le Sénat lui octroie la ius auxilii des tribuns qui permet à tout citoyen mis en cause de faire appel à lui pour sa défense, faisant de lui le « protecteur de la plèbe ».

Retour à Rome et fin de la République

En 29 av-JC, il est consul pour la cinquième fois. Il part pour la Grèce au printemps, puis revient en Italie à l’été. Son retour à Rome est accueilli par des sacrifices et la date de son entrée dans la ville décrété sacré à l’avenir. Les portes du temple de Janus sont fermées en signe de ce que toutes les guerres sont finies. En août, il célèbre trois triomphes successifs, comme s’il n’avait acquis ces victoires que contre des étrangers. Le premier est dédié à sa victoire contre les Panonniens et les Dalmates, le second à celle d’Actium, comme si seuls les Egyptiens avaient combattu, et le troisième et le plus somptueux, à la soumission de l’Egypte, sans aucune allusion à la mort d’Antoine, alors que sa famille a reçu l’interdiction de donner son prénom, Marcus, à aucun de ses membres pour l’avenir. Il consacre ensuite le temple du divin César sur le forum ; comme il a déjà autorisé que d’autres temples dédiés au soi-disant descendant de Venus Genitrix, ainsi qu’à son humble personne, soient érigés dans les royaumes d’orient qu’il appelle grecs (adorer une personne comme un dieu ne pose en principe pas de problèmes particulier à ces peuples, à part peut-être aux Juifs qui ont construit leur identité autour du monothéisme, mais surtout à ceux des Grecs qui ont adhéré à ce principe car ils y ont vu une prolongation de la philosophie de Platon ou d’Aristote. Cela explique certainement que l’annonce de l’arrivée du Messie corresponde à cette période ; personnellement je situerai bien la naissance de celui qui s’en chargera, Saint Jean le Baptiste,  au 2 septembre 31 av-JC, jour de la victoire d’Octavien à Actium, ainsi que celui retenu par décret sénatorial pour dater l’avènement de l’Empire.). Les  » Grecs  » reçoivent aussi l’autorisation d’organiser des jeux sacrés en leurs noms. Il inaugure enfin la Curie Julia, dont la construction a débuté sous Jules César, où le Sénat siégera désormais.

Il est encore une fois consul en 28 av-JC, avec Agrippa. Ils s’attaquent ensemble à une réforme de la composition du Sénat, car ils trouvent que l’autorisation d’y siéger a récemment été accordée à des familles qui ne le méritent pas. Des 45 familles patriciennes alors représentés au Sénat, seule une seule restera à la fin du premier siècle après J-C. Pour les remplacer, ils y font entrer des provinciaux, et bientôt des Gallo-Romains, puis des Hispaniques, des Africains et des Orientaux, qui seront naturellement tout acquis à la cause de ceux à qui ils doivent leur ascension sociale. En fait, ils procèdent à une forme douce de proscription. Cette année là, le Sénat lui confie le titre de Princeps Senatus, qui donne son nom de principat au nouveau régime en cours d’élaboration, et pour nous le mot Prince, qui lui donne le droit de s’exprimer en premier lors des sessions du Sénat, et donc d’orienter fortement l’avis de ceux qui prennent ensuite la parole.

En 27 av-JC, il est toujours consul. Si cette répétition vous agace, Octavien pense qu’il pourrait en être de même avec le peuple. Le 13 janvier, au terme d’un long discours, il fait part de sa décision d’abdiquer la charge, qu’il rend au Sénat et au peuple romain ses pouvoirs et l’État, auquel il a rendu sa liberté et la paix. Cela n’est qu’une mise en scène destinée à montrer son attachement aux valeurs républicaines (le nombre de fois où le mot « républicain » a été employé après les dernières élections présidentielles n’augure vraiment rien de bon). Les sénateurs refusent. Ils lui accordent au contraire les pouvoirs proconsulaires pour dix ans, ce qui signifie par la même occasion qu’il bénéficie d’un imperium, c’est à dire le pouvoir d’utiliser l’armée comme bon lui semble dans les provinces sous son autorité, qui deviennent alors provinces impériales, tandis que les autres, pacifiées et quasiment dépourvues de garnison militaire, restent sous l’autorité du Sénat, et prennent par conséquent le nom de provinces sénatoriales. L’Egypte reste le domaine privé d’Octavien.

Le 16 janvier, il reçoit le titre d’Auguste, adjectif jusqu’alors réservé aux dieux, en vertu de ce qu’il a augmenté l’ager publicus, en même temps que cela lui confère le don de voir l’avenir en tant qu’augure. Lorsque le pouvoir devient absolu, celui qui l’exerce trouve presque toujours sa légitimité dans ce qu’il le détient de droit divin. Par ce règlement constitutionnel, le régime personnel, régime d’exception jusque-là, entre dans sa période organique. Octave, devenu Octavien après son adoption par Jules César et que nous appelleront désormais Auguste, devient le chef de l’état romain. Il prend le pouvoir absolu sur les 28 légions de l’armée, dont il assure le financement, et obtient d’être protégé en permanence par la garde prétorienne qui stationne dorénavant dans l’Urbs, alors qu’aucune troupe n’était auparavant tolérée dans les limites de Rome. Le Sénat conserve cependant de nombreuses prérogatives dans les domaines de l’administration civile, des finances, de la justice et de la monnaie, mais Auguste contrôle en fait les élections des magistrats par l’intermédiaire d’un système de recommandation officielle, la commandatio, à laquelle mieux vaut ne pas s’opposer, bien que la destinatio permette aux chevaliers et sénateurs répartis en centuries de proposer eux aussi leurs candidats. Les comices, assemblées du peuple, ont quant à elles perdu tout pouvoir d’intervention dans la vie politique romaine. L’empereur ne néglige cependant pas de subvenir aux besoins des citoyens pauvres, panem et circenses, du pain et des jeux.

Le petit train-train des consulats successifs se poursuit alors jusqu’en 23 av-JC sans autre changement institutionnel ; Auguste en est à son onzième mandat. C’est alors que la dérive monarchique du Prince provoque une crise. Cette année là, une épidémie de peste ravage l’Italie, ce qui est interprété comme un signe de la colère des dieux, et ses maladies à répétition tiennent souvent l’empereur éloigné du centre du pouvoir. Les troubles gagnent par conséquent Rome, et une conspiration qui vise à assassiner Auguste voit le jour. Elle est vite déjouée, mais elle le décide à abdiquer le consulat (il l’exercera encore deux fois, en 5 et en 2 av-JC). En contrepartie, il reçoit la puissance tribunicienne complète et à vie, qui en fait le représentant du peuple et rend sa personne sacro-sainte, quiconque lui porte atteinte est maudite et mérite la mort (nous connaissons cela sous l’appelation de crime de lèse majesté), en même temps qu’il a le droit de casser les décisions des magistrats qu’il désapprouve et de proposer des lois. Son immunité juridique devient donc totale, et cela sans qu’il n’en ait a priori la possibilité, ne faisant pas lui même partie de la plèbe. Il se voit aussi confié le pouvoir proconsulaire à vie, ainsi qu’un imperium majus, plus grand que l’imperium proconsulaire, c’est à dire qu’il peut également l’exercer sur les provinces sénatoriales. A partir de ce moment, Auguste détient réellement le pouvoir absolu, aussi, pour sauver les apparences républicaines, refuse t-il le consulat perpétuel, la censure ou la dictature du même métal que le Sénat lui propose. Les troubles cessent définitivement. Il ne prendra plus qu’un titre supplémentaire, celui de Pontifex Maximus, plus haut titre de la religion romaine, à la mort de Lépide en 12 av-JC.

Conclusion

Il aura donc fallu plus d’un siècle pour que les institutions trouvent un nouveau point d’équilibre. Ni la défense du territoire contre les invasions, ni les guerres civiles ou serviles, ni les conquêtes n’ont empêché ce changement radical de se produire malgré le profond attachement des Romains à la République et leur haine viscérale de la monarchie. Au contraire, chaque événement a donné une impulsion supplémentaire au déplacement du centre de gravité du pouvoir de l’exercice collégiale vers un seul homme providentiel, un peu comme un système soumis à une impulsion relativement faible, mais régulière, peut entrer en résonance, amplifiant à chaque fois son mouvement, jusqu’à sa destruction totale, comme dans le célèbre exemple du pont de Tacoma. Les gens qui vivaient à cette époque ne se sont certainement pas rendu compte de ce phénomène et ont-ils à chaque fois cru qu’ils arriveraient à rétablir la situation, sans se douter que le retour de balancier prendrait sans cesse plus d’ampleur, jusqu’à mettre à bas leur chère République.

Il faut toutefois relativiser, peut être l’Empire a-t-il empêché que l’unité du territoire vole en éclats, ce qui aurait entraîné de nouvelles guerres régionales avec leur cortège de souffrances, de destructions et de misère, jusqu’à l’émergence d’une coalition plus forte que les autres, pour finalement aboutir à l’établissement d’une autre forme d’empire. Il ne faut pas oublier que, même si la perte de souveraineté du peuple est très regrettable et que le régime impérial est apparu condamné à terme dès sa dérive autocratique sous Tibère, le second empereur, mais surtout sous Caligula, l’Empire d’Auguste a permis à la paix de régner sur son territoire pendant une période d’à peu près deux siècles (les dates diffèrent selon les auteurs) que nous connaissons sous le nom de Pax Romana, et qu’il a permis à des provinces, comme la Gaule, de se développer en faisant cesser le pillage systématique de leurs richesses au profit d’un commerce plus équitable avec la puissance dominante, ainsi que de les doter des infrastructures nécessaires à cette activité, dont les inoubliables voies romaines. L’erreur politique majeure d’Auguste a sans doute été de ne pas prévoir que son système devrait s’effacer pour laisser place à un autre une fois ces deux objectifs atteints.

Il me semble que nous sommes aujourd’hui confrontés au même genre de problème que celui qui s’est posé à cette époque lointaine. Nous n’avons toujours pas trouvé le moyen de remédier aux déséquilibres engendrés par la révolution industrielle (que l’arrivée massive de robots pour remplacer les travailleurs ne va faire qu’aggraver ; voir ce qui se passe en Chine avec Foxconn, le fabricant des produits Apple qui a commandé une armée de robots pour remplacer ses ouvriers devenus trop revendicatifs), il apparaît même que nous sommes sur le point de revenir à la situation qui prévalait à la fin du 19ème siècle, comme si les progrès sociaux acquis au fil des luttes et des boucheries qu’ont été les deux guerres mondiales n’avaient été qu’une parenthèse incongrue à oublier au plus vite. Saurons-nous éviter le massacre cette fois-ci ? Et si oui, serons nous capable d’obtenir la stabilité tout en préservant les droits du peuple à décider de son destin par lui-même ? Réponse, bientôt…

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Bientôt l’Empire

A la fin de l’été 36 av-JC, Octavien peut être satisfait. Il vient en effet d’éliminer la menace sur l’approvisionnement de l’Italie en blé que représentait la flotte de Sextus Pompée et de récupérer la souveraineté sur la Sicile, la Corse, la Sardaigne et d’autres petites îles de la Méditerranée pendant que son rival, Marc Antoine essuyait quant à lui une défaite contre les Parthes (voir Le second triumvirat prend du plomb dans l’aile) . Il peut donc passer pour le meilleur défenseur de Rome aux yeux du peuple. Il obtient de ce fait des éloges, des statues, le titre de prince du sénat, un arc de triomphe, l’honneur de faire son entrée à cheval, le droit de porter toujours une couronne de laurier, et, pour l’anniversaire de sa victoire, qui devait être célébrée à perpétuité par une supplication, le privilège d’un banquet dans le temple de Jupiter, au Capitole, avec sa femme et ses enfants, selon Dion Cassius (Histoire Romaine livre XLIX § 15). Il refuse d’ailleurs certains de ces honneurs, abolit des impôts et renonce à percevoir certaines des taxes pour la période antérieure à la guerre afin de montrer sa grandeur d’âme. D’autre part, son ami Agrippa, principal artisan de la victoire, se voit décerner une couronne d’or ornée de proues de navires, « une décoration jamais reçue par quiconque et jamais plus décernée après lui ».

Mais il vient aussi de destituer Lépide de son poste de triumvir sous prétexte d’entente avec l’ennemi, et s’est attribué les territoires que ce dernier administrait en Afrique, ainsi que son armée. Nul doute qu’il ne compte pas s’arrêter là, mais qu’il désire à présent se débarrasser au plus vite du dernier triumvir en travers de sa route vers le pouvoir absolu : Marc Antoine. Dans ce but, Octavien va multiplier les provocation à l’égard de son homologue. Le premier prétexte dont il envisage de se saisir est sans doute relatif à l’accueil qu’Antoine réservera à Sextus qui a pris la fuite, ou qu’Octavien a peut être laissé partir à dessein, après la bataille de Nauloque.

Antoine n’est cependant pas né de la dernière pluie. Il accepte de recevoir Sextus dans ses territoires d’Asie, mais à la condition sine qua non que le général défait dépose préalablement les armes. Sextus, alors réfugié sur l’île de Lesbos, aurait fait mine de bien vouloir se plier à cette exigence, mais il aurait parallèlement tenté de faire alliance avec les Parthes pour s’emparer de l’Asie. Informé de la trahison, Antoine lui envoie sa flotte emmenée par M. Titius. Sitôt au courant de cette réaction hostile, Sextus met voile vers Nicomédie, en Bithynie, où Titius le suit sans délai. S’ensuit une nouvelle tentative de négociation qui échoue, Antoine restant toujours aussi intransigeant quant à la reddition des troupes et de la flotte. Sextus préfère l’incendier et s’enfuir à l’intérieur des terres. Il est rattrapé à Midée, en Phrygie et fait prisonnier. Antoine donne l’ordre de l’exécuter. Il se serait ravisé et aurait envoyé un second courrier ordonnant au contraire de lui laisser la vie sauve dont Titius n’aurait pas tenu compte étant donné qu’il aurait reçu ce second message en premier. Cela semble assez peu vraisemblable, Antoine ayant tout intérêt à ce que Sextus ne révèle pas les tractations et les promesses faites entre eux et à le réduire au silence aussi vite que possible. Antoine a certainement inventé cette histoire abracadabrantesque a posteriori, après avoir appris la réaction d’Octavien qui a fait part de son indignation quant au sort réservé au chef ennemi qu’il était prétendument tout prêt à pardonner à titre personnel.

Octavien retombe ainsi sur ses pattes, il va jusqu’à célébrer la victoire d’Antoine à Rome pour montrer que l’entente avec son collègue est au beau fixe. De nouvelles dissensions ne tardent cependant pas à apparaître. Octavien n’hésite en effet pas à remettre de l’huile sur le feu en refusant de partager avec son homologue les territoires, mais encore plus les troupes de Lépide dont Antoine aurait pourtant besoin pour mener la campagne qu’il projette de mener contre les Parthes, sans qu’il ne l’autorise à en lever en Italie. Antoine ne voit pas plus revenir les 120 navires qu’il a prêtés pour la guerre contre Sextus. Par contre, au printemps 35 av-JC, Octavien lui envoie 2 000 soldats, soit à peine un dixième du contingent promis en échange de la flotte, accompagnés d’Octavie, sa sœur et épouse légitime d’Antoine. Il cherche à l’évidence à provoquer la jalousie de sa maîtresse, Cléopâtre. Antoine ne peut décemment pas prendre le risque de laisser les deux femmes en présence l’une de l’autre à Alexandrie, la reine d’Egypte ayant la fâcheuse tendance à faire assassiner tous ceux qui pourraient s’interposer entre elle et le pouvoir, comme ce fut le cas avec son frère, Ptolémée XIV, et sa sœur, Arsinoé IV. Il ordonne donc à Octavie de rester en Grèce sous prétexte de la protéger des dangers de la guerre qu’il s’apprête à mener. Elle s’exécute docilement tout en laissant les militaires rejoindre seuls son mari. Octavien s’insurge naturellement contre l’outrage infligé à sa sœur et l’influence néfaste de cette reine orientale aux mœurs douteuses sur son beau frère. En contraste et pour souligner la supériorité de la morale romaine, Octavie l’aurait cependant dissuadé d’entreprendre toute action de représailles en son nom. Octavien a trouvé l’angle qui lui permet d’attaquer Antoine, sans toutefois s’en prendre directement à lui.

La manœuvre politique permet en même temps à Octavien de retarder un peu la campagne d’Antoine. Il doit espérer que ce délai permette à Phraatès IV, roi des Parthes, et à Mithridate Ier, roi des Mèdes, de se réconcilier, un différend étant apparu entre eux quant au partage du butin acquis lors de leur victoire de l’année précédente contre les Romains. Leur désaccord est si profond que Mithridate, craignant à présent une invasion de son puissant voisin, a engagé des pourparlers avec Antoine en vue d’une alliance. Octavien souhaitait certainement faire échouer la négociation, mais elle finit néanmoins par aboutir. Leur coalition a pour cible Artavazde II d’Arménie, pourtant ami des Romains, mais dont Antoine désire se venger car il attribue sa défaite de l’hiver 37/36 av-JC au départ prématuré du roi arménien. Il ne se montre pas pour autant hostile lorsqu’il rejoint l’Asie à l’automne 35 av-JC, il offre au contraire de marier le premier fils qu’il a eu de Cléopâtre, Alexandre Hélios, à la fille d’Artavazde pour l’attirer à lui. Inquiet de l’alliance avec le roi mède, ce dernier se doute qu’il y a anguille sous roche, aussi tarde t-il a donner sa réponse. Antoine se déplace alors à Nicopolis, dans le Pont, où il le convoque sous prétexte qu’il a besoin de ses conseils pour mener sa campagne contre les Parthes. Artavazde flairant le piège ne s’y rend pas. Antoine lui envoie à nouveau un émissaire pour réitérer sa demande, pendant qu’il se déplace lui-même jusqu’à la ville arménienne d’Artaxate. Sous le coup de cette menace à peine voilée, Artavazde lui écrit toute son amitié avant de se rendre au camp romain où il est immédiatement saisi. Antoine réclame aussitôt une rançon pour sa libération. Les Arméniens refusent catégoriquement de payer et se donnent un nouveau roi, Artaxias II, fils aîné du souverain captif, qui est vaincu et contraint à l’exil en Parthie. Artavazde est quant à lui couvert de chaînes et envoyé en Egypte, tandis qu’Alexandre Hélios est fiancé à la fille du roi mède.

De retour à Alexandrie, Antoine célèbre son triomphe. A cette occasion, il procède au partage des territoires sous son contrôle, et même de certains qu’il ne contrôle pas. Il déclare Cléopâtre reine d’Egypte, de Chypre et de Cœlésyrie et lui adjoint comme collègue Ptolémée XV, dit Césarion, qu’il reconnaît comme fils naturel de Jules César (alors que cette filiation est très sujette à caution). Il donne l’Arménie, la Médie et le royaume des Parthes à Alexandre Hélios, la Cyrénaïque à sa sœur jumelle, Cléopâtre Séléné II et à son deuxième fils qui vient à peine de naître, Ptolémée Philadelphe, la Phénicie, la Cilicie et la Syrie que convoitait pourtant la reine (cela explique la prise de position ultérieure d’Hérode, qui optera pour Octavien de crainte de perdre son trône en cas de victoire d’Antoine). Antoine répond ainsi au refus d’Octavien de partager les fruits de la guerre contre Sextus et de l’éviction de Lépide. Il commet cependant une grave erreur politique. En effet, Octavien n’apprécie guère que sa légitimité soit remise en cause par un prétendu héritier du sang de Jules César, lui qui n’a été qu’adopté, et le peuple romain voit d’un très mauvais œil cette (toute hypothétique) distribution familiale des territoires qu’Antoine est censé administrer au nom de la République. En fin politicien, Octavien se garde pourtant de toute attaque publique envers son collègue, il feint au contraire de lui offrir une protection contre lui-même en faisant en sorte que les lettres qui annoncent le partage clanique ne soient pas lues officiellement au Sénat, tout en s’arrangeant pour que leur contenu fuite largement auprès des citoyens. Il diffuse aussi l’idée qu’Antoine n’est plus vraiment un Romain, mais qu’il est devenu un monarque oriental, comme en témoigne la tenue vestimentaire qu’il a adopté, et cela sous l’influence maléfique de l’ensorceleuse Cléopâtre à qui il prête l’intention (loin d’être avérée) de mettre la main sur Rome (alors que celle d’Octavien de s’emparer de l’Egypte ne fait aucun doute).

Antoine n’ayant pas cédé à ses provocations, Octavien décide de prendre son mal en patience. Pendant que son homologue s’occupe de l’Arménie et de la Médie, il part en campagne en Illyrie avec ses fidèles lieutenants, Agrippa et Titus Statilius Taurus. Cela lui permet d’éviter l’oisiveté à ses troupes et de les aguerrir au combat, mais aussi d’éloigner d’Italie ceux de ses soldats qu’il avait congédiés sans gratification suite à leur révolte de l’année précédente qu’il a consenti à reprendre à son service, de peur qu’il ne rejoignent son rival ou ne sèment le trouble dans la péninsule. Il regroupe ces éléments dans une légion à part qu’il met au pas avec la plus grande fermeté. Il compte également se forger une aura de grand guerrier après les humiliantes défaites que Sextus Pompée lui a infligées ou sa prestation mitigée à Philippes où Antoine a quant à lui brillé. Par conséquent, Statilius Taurus, mais encore plus Agrippa, réel vainqueur de Sextus à Nauloque, devront s’abstenir de revendiquer d’avoir joué un rôle prépondérant dans cette nouvelle guerre pour laisser tout le bénéfice de la gloire à leur chef.

Il se charge tout d’abord des Iapydes qui rechignent à payer leur tribut, voire lancent des raids dans les régions avoisinantes. La plupart d’entre eux se soumettent sans grand mal, jusqu’à ce que certains se retranchent dans Métule. Là, Octavien aurait été blessé au cours du siège alors qu’il sortait d’une tour de bois pour franchir le mur d’enceinte. L’anecdote, véridique ou non, sert avant tout à souligner la bravoure dont il aurait fait preuve en s’exposant lui-même au danger. La ville est prise après que tous ses habitants se soient suicidés par désespoir, non sans qu’ils ne l’aient totalement détruite au préalable. Octavien marche ensuite contre les Pannoniens, bien qu’il n’ait rien à reprocher à ce peuple. Il désire tout simplement maintenir ses hommes en action et les nourrir aux dépens des autochtones au nom de ce que le faible doit se soumettre au fort. Son avancée fait fuir les habitants de leurs villages, aussi ne commence t-il à ravager le pays qu’à partir du moment où ils tentent de l’empêcher d’atteindre Siscia. La ville est pourtant à son tour assiégée. Elle se défend bravement, mais finit par se rendre lorsqu’elle apprend que les alliés dont elle attendait du secours ont été pris dans une embuscade. Il confie les territoires conquis à Statilius Taurus, puis rentre victorieux à Rome. Il diffère la célébration du triomphe que le Sénat lui a décerné, mais doit revenir en Illyrie l’année suivante, 34 av-JC, pour faire face au soulèvement de ces peuples nouvellement soumis qui croulent sous le poids des contributions exigées, ainsi qu’à celui des Dalmates. Il aurait à nouveau été blessé au cours de ces combats avant de s’imposer. Il réussit ainsi à prendre le contrôle des côtes de l’Adriatique et enrichit sa flotte de liburnes, navires légers livrés par les Dalmates et les Illyriens dont il aura fort besoin par la suite.

En 33 av-JC, la Maurétanie tombe dans son escarcelle suit à la mort du roi Bocchus qu’il ne remplace pas, transformant son royaume en province romaine. Mais cette année là, c’est certainement Agrippa qui joue le plus grand rôle dans l’accroissement du prestige d’Octavien. Il accepte en effet de devenir édile de Rome bien qu’il ait déjà exercé la fonction suprême de consul (un peu comme si l’un de nos présidents devenait maire de Paris après son mandat ; certains qui s’estiment trop importants pour exercer un mandat subalterne devraient peut être en prendre de la graine), et entreprend de grands travaux pour améliorer la qualité de vie des citoyens de base. Sur ses propres deniers, il entreprend la rénovation du réseau de distribution d’eau avec l‘Aqua Appia, l‘Anio Vetus et l‘Aqua Marcia et fait construire l’Aqua Julia, et met en place une équipe de 200 esclaves pour les entretenir ainsi que les réservoirs et les fontaines ; fait curer la Cloaca Maxima, les égoûts, pour qu’ils s’écoulent jusqu’au Tibre ; fait rénover les rues, construire des portiques et aménager des jardins ; et encore construire les premiers termes ouverts au public et gratuits. Tout cela sera légué à la ville de Rome à sa mort. Dans un autre registre, il fait distribuer de l’huile et du sel aux citoyens pauvres en plus du blé, mais s’occupe aussi de leur divertissement en donnant de nombreux jeux, tous plus grandioses les uns que les autres, il instaure à cette occasion les sept dauphins faisant office de compte-tours dans les courses de chars au circus maximus, organise de grandes expositions d’art (certainement par rivalité avec Mécène, l’autre ami-conseiller d’Octavien), et finalement organise une sorte de tombola au théâtre en faisant jeter des tesselles donnant droit à différents lots ou empiler des marchandises au milieu de l’enceinte qu’il permet aux spectateurs de piller. Bref, il met en place le système du panem et circenses (du pain et des jeux) qui a forgé l’image que nous avons encore aujourd’hui de l’Empire. Toutes ces largesses avec le bon peuple permettent que passe une loi qui interdit de poursuivre les membres du sénat pour brigandage, leur permet de voler en toute impunité et asservit le citoyen.

En 32 av-JC, lorsque le seconde triumvirat que plus personne ne veut renouveler arrive à terme, tout est en place pour que la République devienne l’Empire. Il ne reste plus qu’à attendre l’affrontement final entre Antoine et Octavien, car, comme le dit Connor McLeod, il ne peut en rester qu’un…

Si vis pacem, para bellum

Une fois la menace que représentaient Cassius et Brutus éliminée après la bataille de Philippes fin 42 av-JC, les triumvirs Marc Antoine et Octavien se retrouvent face à face, mais aucun des deux ne souhaite déclencher l’ultime combat pour le pouvoir dans l’immédiat, de peur de passer pour des tyrans comme Jules César et que Lépide tire alors les marrons du feu. Ils préfèrent passer un marché qui laisse à Marc Antoine les territoires qui s’étendent de l’Illyrie aux riches provinces d’Asie en plus des Gaules Cisalpine et Chevelue, charge à lui de mener la guerre contre le puissant ennemi Parthe, tandis qu’Octavien se voit attribuer la Gaule Transalpine, les provinces ibériques, la Sardaigne, la Sicile, mais avant tout l’Italie, charge à lui d’éliminer Sextus Pompée, dernier représentant des optimates survivant, et surtout d’attribuer aux vétérans des terres qu’il devra prendre à l’aristocratie dans la péninsule ; ne reste que l’Afrique pour Lépide. Chacun des deux espère que l’autre échoue lamentablement et qu’il puisse alors s’imposer comme le dernier recours pour sauver Rome du naufrage (un jeu de dupe du même genre n’aurait-il pas commencé entre les Etats-Unis et l’Europe avec la crise ?).

Tout commence sous les meilleurs auspices pour Marc Antoine dans cette perspective. L’attribution des terres aux très nombreux vétérans provoque en effet bientôt une vague de mécontentement parmi les membres de la noblesse romaine, mais aussi chez beaucoup de citoyens italiens expropriés de force par des soldats qui justifient de leurs actes par la promesse que beaucoup de villes leur reviendraient en échange de leur engagement contre les césaricides. La fronde est orchestrée par Fulvie, la femme de Marc Antoine, et Lucius Antonius Pietas, frère de Marc Antoine et consul de l’année 41 av-JC. Le risque pour Octavien est de voir la grogne se répandre dans les rangs de l’armée et des légions se rebeller contre son autorité alors que son pouvoir repose essentiellement sur la fidélité de ses soldats. Ce scénario ne manque pas de se produire ; beaucoup d’hommes d’Octavien désertent et vont rejoindre Lucius Antonius. Au même moment, Sextus Pompée passe à l’offensive en attaquant les transports de blé en provenance d’Egypte et en ravageant les côtes du Bruttium (Calabre). Rome est alors guettée par la famine. Cela rappelle opportunément que les pouvoirs exceptionnels du triumvirat ont été octroyés à Octavien pour qu’il sauve la patrie de ce danger ; on pourrait même imaginer qu’en fidèle disciple de Jules César, qui a utilisé ce genre de procédé à maintes reprises, il ait passé un accord secret avec un Sextus qui se verrait amnistié en échange de son aide à l’élimination de Marc Antoine.

Octavien quitte par conséquent Rome pour aller lutter contre les troupes de Sextus dans le Bruttium, suivi par Lucius Antonius et les deux fils de Marc Antoine, sur le conseil de Fulvie qui ne veut pas laisser à Octavien toute la gloire d’avoir défendu le pays. Les circonstances offrent alors à Lucius l’opportunité de trouver un motif de grief contre Octavien. Lors d’une expédition de cavalerie des hommes de ce dernier contre ceux de Sextus, il feint (ou pense à juste raison) avoir été pris pour cible par Octavien qu’il accuse de ce fait de déloyauté. Il se rend aussitôt dans les colonies de Marc Antoine pour se recruter une garde personnelle bien qu’Octavien nie farouchement toute mésentente avec son collègue triumvir. Le règlement du différend entre les deux hommes est remis entre les mains des soldats. Ceux-ci décident que la charge de la distribution des terres reviendra dorénavant au consul Lucius Antonius à condition qu’il donne ses deux légions à Octavien pour lutter contre Sextus, qu’il laisse passer les Alpes à celles qu’Octavien a fait venir d’Ibérie et qu’il licencie sa garde personnelle. S’il satisfait aux deux dernières, il refuse de livrer ses soldats au triumvir pour l’instant sous le prétexte qu’il le craint et s’en va pour Préneste. Pendant ce temps, Fulvie prétend elle aussi craindre pour sa vie et celle de ses enfants, mais qu’elle serait plutôt menacée par Lépide.

Sommé de revenir, Lucius refuse à nouveau d’obéir. Octavien le prend comme une déclaration de guerre. Une dernière tentative de conciliation a lieu à Gabii, mais elle échoue, les hommes envoyés en éclaireurs par Octavien ayant été attaqués par ceux de Lucius. Lucius dispose de 17 légions, et surtout de l’appui financier de Marc Antoine qui administre les riches provinces d’Asie et de Gaule, tandis qu’Octavien ne peut aligner qu’une dizaine de légions et se trouve contraint d’emprunter de l’argent aux temples, les territoires lui ayant été attribués étant soit aux mains de l’ennemi pompéien, soit en proie aux révoltes. Octavien laisse Rome à Lépide avec deux légions, puis part rejoindre ses troupes. La ville est prise peu après, sans combat, par un Lucius qui s’attire les faveurs du Sénat en promettant de mettre fin au pouvoir tyrannique des triumvirs. Lépide est contraint de s’enfuir et rejoint Octavien qui tente d’enrôler de force des légionnaires des colonies d’Antoine, tout d’abord à Alba Fuscens, puis à Nursia, sans y parvenir. Il place alors tous ses espoirs dans le retour rapide de Salvidienus qui revient en urgence de Gaule avec les 6 légions qui viennent de passer les Alpes. Mais celui-ci est sous la menace des soldats de Gaius Asinius Pollio et Publius Ventidius Bassus qui se trouvent eux aussi en Gaule Cisalpine et le suivent de près. Il risque d’être pris en étau par Lucius qui vient quant à lui du sud ; Octavien profite de son départ de Rome pour reprendre la ville, avant d’entreprendre le siège de Sentinum, dans le Picénum, pour empêcher que Lucius n’y trouve des renforts et couper la route du nord aux légions que Lucius Munatius Plancus a levées à Spolète.

Pendant ce temps, Agrippa, le meilleur ami d’Octavien, a recruté une armée en Etrurie avec laquelle il entreprend d’assiéger Sutrium. Il détourne ainsi Lucius de son objectif en l’attirant à lui, ce qui permet à Salvidienus d’atteindre Sentinum sans encombre, puis de s’en emparer et de la raser avant de faire capituler Nursia qui craint de subir le même sort. Désormais, c’est Lucius qui se trouve dans le rôle de la souris tandis que Salvidienus et Agrippa reprennent celui du chat. Ils le forcent à se retrancher dans Pérouse. Octavien les rejoints et établit aussitôt de puissantes fortifications autour de la ville, de manière à empêcher toute sortie de l’ennemi ou toute arrivée de renforts de l’extérieur, à l’instar du siège d’Alésia. Salvidienus et Agrippa se chargent quant à eux de maintenir Asinius, Venditius et Munatius à distance, profitant de leur mésentente et de leurs hésitations pour leur infliger de cuisantes défaites. Tous trois abandonnent Lucius à son triste sort. Pérouse finit par tomber en février 40 av-JC, ses habitants sont massacrés sans pitié, mais Lucius et ses soldats sont épargnés par Octavien pour ne pas s’attirer les foudres d’Antoine ; ils sont simplement éloignés de Rome, envoyés en Espagne. Dans la même optique, Fulvie a elle aussi la vie sauve, mais elle est contrainte à l’exil à Sicyone, en Grèce.

Marc Antoine se sent néanmoins obligé de revenir en Italie pour tirer cette affaire au clair. Il débarque à Brindes avec ses troupes en août 40 av-JC. Pendant une grande partie de ces événements, il était en Egypte après avoir fait la connaissance de Cléopâtre. Bien qu’ils se soient certainement déjà fréquentés, soit lorsque les Romains sont intervenus pour remettre Ptolémée XII sur le trône en 55 av-JC, Cléopâtre n’avait alors que quinze ans, soit, et plus probablement, lors des deux séjours de la reine à Rome en 46 et 44 av-JC. Leur rencontre n’a vraiment lieu qu’en 41 av-JC, à Tarse, en Cilicie, où Antoine a convoqué tous les chefs d’état de la région pour juger de leur attitude durant le conflit avec Cassius et Brutus afin de récompenser ou punir, voire destituer, chacun en fonction de sa position et d’imposer un lourd tribut aux villes qui l’ont trahi pour financer la guerre qu’il doit mener contre les Parthes. Ainsi, eu égard à sa fidélité à Rome, Hérode devient-il tétrarque de Judée en compagnie de son frère Phasaël, pour avoir repoussé Antigone II Mattathiah qui tentait d’envahir le pays avec l’appui de Marion, tyran de Tyr, qui s’est quant à lui emparé avec succès de la Galilée avant d’en être chassé manu militari par Antoine. En ce qui la concerne, Cléopâtre a eu un comportement beaucoup plus ambigu.

En 43 av-JC, elle envoie bien les quatre légions stationnées dans son pays à Dolabella pour combattre Cassius en Syrie, mais elle est en même temps bien contente d’être débarrassée de ces troupes qui commettaient des exactions et accaparaient le blé pour l’envoyer à Rome. La famine s’installe d’ailleurs en Egypte cette année là et, les deux suivantes, elle invoque de mauvaises récoltes en raison de crues insuffisantes du Nil pour cesser ses exportations de nourriture à destination de l’un ou l’autre des belligérants romains. Dolabella défait et les quatre légions d’Egypte ayant fait allégeance à Cassius, elle refuse son soutien à ce dernier bien qu’il la menace d’envahir son pays. Des troupes républicaines sont toutefois accueillies à bras ouverts à Chypre par Sérapion, sans doute avec l’assentiment de sa reine. L’Egypte n’échappe à l’invasion que grâce au débarquement de Marc Antoine et Octavien en Grèce qui détourne Cassius et Brutus de cet objectif. Cléopâtre bâtit alors une flotte à destination des triumvirs. Elle en prend personnellement la tête malgré le danger que représente celle de Sextus Pompée, mais elle ne peut effectuer la traversée à cause d’une tempête où elle prétend avoir failli perdre la vie. Une fois la météo devenue plus clémente, la guerre était finie. Tout porte à croire qu’elle a en fait prudemment attendu de connaître le vainqueur pour prendre parti.

Certainement consciente de la crédibilité limitée de ses arguments, Cléopâtre décide de jouer la carte de la séduction pour sauver sa peau. Elle connaît le goût de Marc Antoine pour le luxe et les belles femmes, aussi débarque t-elle à Tarse sur un somptueux navire à la poupe dorée et aux voiles pourpres doté d’un équipage féerique déguisé en Nymphes et autres Néréides, elle même parée de ses plus beaux atours trônant sous un dais tissé d’or. Invité à monter à bord pour participer à un non moins somptueux banquet, Marc Antoine est subjugué par le faste excentrique de la souveraine orientale, ainsi que par sa personne. Ils deviennent amants. Cléopâtre réussit ainsi une nouvelle fois à préserver l’indépendance de l’Egypte, alors que Marc Antoine avait peut être l’intention d’annexer ce pays d’une importance stratégique capitale. Leur alliance est scellée dans le sang. Marc Antoine se fait livrer Sérapion, tandis que Cléopâtre exige que sa sœur Arsinoé IV, seule prétendante au trône survivante, soit éliminée. Elle est assassinée dans l’enceinte même du temple d’Artémis à Ephèse. Le viol du sanctuaire par ses soldats provoque un grand émoi dans la population romaine, ce qui va porter un lourd préjudice à Marc Antoine. Octavien va s’en servir pour ternir l’image de son rival en affirmant qu’il a perdu tout discernement en tombant sous l’emprise de la reine qui aurait réveillé en lui le désir d’établir une monarchie à Rome au détriment de la République.

Cléopâtre rentre à Alexandrie, puis Marc Antoine la rejoint pour passer l’hiver en sa compagnie après avoir en vain tenté de piller Palmyre dont les habitants se sont réfugiés dans l’empire Parthe, juste de l’autre côté de l’Euphrate. Ce long séjour en Egypte est une nouvelle erreur de la part de Marc Antoine. Les partisans d’Octavien, ainsi que les historiens romains qui adoptent systématiquement ce point de vue, diront qu’il s’est alors converti aux mœurs orientales décadentes, avec pour preuve qu’il a adopté la tenue des Grecs, qu’il ne peut par conséquent plus être considéré comme un vrai Romain. Il avait pourtant de bonnes raisons de se rendre en Egypte. Outre d’imiter Jules César, il n’avait peut être pas très confiance en la loyauté de Cléopâtre, aussi a t-il pu juger préférable de la garder à l’œil pour s’assurer de la livraison de blé à Rome, ainsi qu’à son armée en prévision de la campagne à venir. Une fois sur place, il aurait également pu croire bon de mettre à profit son temps pour se cultiver en fréquentant les élites intellectuelles d’Alexandrie, lui le militaire qui passait, peut être à juste titre, pour un rustre, dans le but de donner le change à Cléopâtre qui était, elle, loin d’être une conne ; et d’adopter les coutumes locales pour montrer son respect pour la culture égyptienne, suivant l’exemple d’Alexandre le Grand. Sa relation avec la reine aurait alors été avant tout un choix politique, garantit dans la durée par la naissance d’enfants. Mais l’éloignement de ses troupes lui nuit d’autant plus que les Parthes, encouragés en ce sens par le fils de Titus Labiénus, Quintus Labiénus, qui a trouvé asile à la cour du roi Orodès II, profitent de son absence pour passer à l’offensive, de s’emparer de la Cilicie, du sud des provinces d’Asie et de la Syrie où Antigone Mattatiah est remis sur le trône en Judée tandis qu’Hérode s’enfuit à Rome. A présent, c’est Marc Antoine qui se retrouve dans une position délicate.

Cette attaque le contraint à revenir à Tyr au printemps 40 av-JC. Il se contente d’une contre-offensive limitée avant de se rendre en Italie en août, laissant la plus grande partie de son armée pour défendre les territoires d’orient encore sous son contrôle. Il fait escale en Grèce où il rencontre Fulvia qu’il aurait réprimandé vertement pour ses initiatives, puis croise la flotte d’Ahenobarbus, césaricide lieutenant de Sextus Pompée, lors de sa traversée de l’Adriatique. Contre toute attente, Ahenobarbus n’attaque pas bien qu’il dispose de forces nettement supérieures ; il fait au contraire allégeance à Marc Antoine. Les deux hommes font alors route vers Brindes de concert. Cette attitude est pour le moins étonnante, d’autant plus qu’Octavien qui vient de divorcer de Clodia Pulchra, fille de Fulvie, épouse Scribonia, belle sœur de Sextus et fille de Lucius Scribonius Libo, un autre de ses lieutenants. Il devient par conséquent difficile de dire quel triumvir tire le plus avantage de son alliance avec Sextus. Marc Antoine qui reçoit un renfort de troupes ou Octavien qui peut l’accuser d’avoir pactisé avec l’ennemi ? Sextus semble être celui qui exploite au mieux la situation en jouant sur leur rivalité de manière à s’imposer comme un interlocuteur incontournable, avec l’ambition de remplacer Lépide au sein du triumvirat. Et dire que certains osent aujourd’hui se plaindre de la complexité du monde. Il l’était pourtant au moins autant à l’époque.

A leur arrivée à Brindes, où cinq cohortes d’Octavien sont stationnées, Marc Antoine et Ahenobarbus se voient refuser l’entrée de la ville sous prétexte qu’elle ne peut accueillir un ennemi. Antoine supporte très mal ce rejet. Il entreprend aussitôt des travaux pour encercler la ville et le port, envoie des troupes s’emparer d’autres localités stratégiques tout au long de la côte italienne, dont Sipuntum d’Ausonie, en Apulie, et écrit à Sextus de venir le rejoindre. Ce dernier envoie Menodorus en Sardaigne où les deux légions en garnison, effrayées de l’accord entre Sextus et Antoine, se rendent sans résistance, tandis qu’il assiège lui-même de Thurium et Consentia, dans le Bruttium qu’il ravage avec sa cavalerie. Agrippa, alors préteur de Rome, reçoit l’ordre d’Octavien, qui revient à peine de Gaule après en avoir pris le contrôle, de se porter au secours des habitants de Sipuntum. En chemin, il recrute les vétérans des colonies qu’il traverse, mais ces soldats font demi-tour lorsque ils apprennent qu’ils vont rencontrer les hommes d’Antoine au côté duquel ils ont combattu à Philippes et non pas ceux de Sextus comme ils le pensaient. Octavien, qui se dirige quant à lui vers Brindes, n’est pas victime de la même insubordination de la part des vétérans qu’il engage à le suivre, mais ils ne sont pas pour autant décidés à attaquer Antoine, mais plutôt à forcer les deux triumvirs à négocier. Tous ces vétérans aspirent à présent plus à couler des jours paisibles dans les terres qu’ils ont acquises au péril de leur vie qu’à risquer un nouveau bain de sang à l’issue incertaine.

Octavien tombe malade à ce moment là et doit s’arrêter quelques jours à Canusium, aussi n’a t-il plus l’occasion de rompre l’encerclement de Brindes lorsqu’il y arrive, les travaux de retranchement d’Antoine étant terminés. Il n’a plus d’autre choix que d’établir son camp et d’attendre la suite des événements bien qu’il dispose de forces de loin supérieures en nombre ; Antoine lui fait d’ailleurs croire que son armée de Macédoine est déjà arrivée en faisant débarquer de simples citoyens qu’il a discrètement fait monter à bord de ses navires de nuit. Agrippa, de son côté, a plus de succès. Il reprend Sipuntum tandis que Sextus se voit lui aussi chassé de Thurium et Consentia. Antoine remporte cependant lui aussi un succès lorsqu’il intercepte avec 400 cavaliers seulement les 1 500 conduits par Servilius qui viennent en renfort d’Octavien.

L’option militaire apparaissant de plus en plus hasardeuse ainsi que politiquement préjudiciable, la solution diplomatique est alors privilégiée. Les négociations s’engagent par l’intermédiaire de Lucius Cocceius, ami commun des deux triumvirs, d’Asinius Pollion pour le compte de Marc Antoine et de Mécène pour celui d’Octavien. En signe de bonne volonté, Marc Antoine envoie Ahenobarbus en Bythinie et demande à Sextus de quitter l’Italie. Cela permet d’aboutir à la paix de Brindes qui redéfinit un nouveau partage des territoires entre les deux hommes. Ceux situés à l’est d’une ligne passant par Scodra (actuellement Shkodër, en Albanie) reviennent à Marc Antoine, tandis que ceux à l’ouest seront à Octavien, soit à peu près les mêmes limites qui diviseront l’Empire en deux entités distinctes lorsque celui-ci éclatera quelques 5 siècles plus tard. Octavien en ressort donc grand vainqueur. Il obtient les Gaules, ce qui lui permet de repousser les légions de Marc Antoine loin de l’Italie et de Rome, mais surtout de s’assurer un financement presque équivalent à celui que les provinces d’Asie fournissent à son rival. On peut par conséquent se demander si ce n’était pas là son principal objectif et si ce n’est pas lui qui a déclenché les hostilités avec Lucius Antonius dans ce but, au contraire de ce qu’il prétend.

Le doute est d’autant plus grand qu’en échange des concessions faites par Marc Antoine, Octavien sacrifie Salvidienus, qui se trouve en Gaule au moment de la négociation et doit être consul l’année suivante, alors qu’il est le principal artisan de la victoire contre Lucius. Ses troupes reviennent à Marc Antoine qui l’aurait dénoncé comme étant sur le point de trahir Octavien pour prendre son parti. Salvidienus aurait alors été exécuté pour haute trahison ou se serait donné lui-même la mort. Cela paraît quand même assez étrange qu’il se soit décidé aussi tard, alors que s’il avait eu deux doigts de jugeote, il aurait su dès le départ qu’il pouvait faire pencher la balance en faveur de Marc Antoine en prenant le parti de Lucius et certainement en obtenir la juste récompense. Plus probablement était-il devenu gênant, soit qu’Octavien ait craint que l’aura de la victoire le rende populaire auprès des troupes et que cela réveille ses ambitions, soit qu’il ait été au courant de ce qu’Octavien était en fait le premier agresseur de Lucius lors du raid contre Sextus, compromettant de ce fait l’accord entre les deux triumvirs s’il l’avait dénoncé au Sénat. Agrippa, qui reçoit alors le commandement en chef des armées d’Octavien pourrait aussi avoir voulu sa peau. Ce ne sont là que des hypothèses.

Toujours est-il que l’accord se fait et qu’il est scellé par le mariage entre Marc Antoine et Octavie, sœur d’Octavien dont le mari vient de décéder, Fulvie venant quant à elle de succomber à la maladie en Grèce. Pendant ce temps à Alexandrie, Cléopâtre accouche de jumeaux, un garçon Alexandre Hélios, et une fille Cléopâtre Séléné. Les deux hommes s’octroient de plus le droit de recruter de nouvelles troupes en Italie, en nombre égal. Reste à s’occuper du cas de Sextus Pompée qui, en plus d’occuper la Sicile et la Sardaigne, a pris pied en Corse et maintient le blocus maritime, faisant à nouveau peser la menace de la famine sur Rome. Le problème ne peut cependant pas être réglé sur le champ car l’argent pour construire la flotte nécessaire pour lui faire la guerre manque et le peuple, déjà mécontent de ce que ses impôts aient été dilapidés pour d’obscures raisons de pouvoir personnel au lieu de son bien, se révolte au forum lorsqu’il est question d’augmenter encore sa contribution. La répression qui s’ensuit rend les triumvirs très impopulaires. La négociation doit donc être privilégiée.

Contact est pris avec Libo qui se rend dans l’île de Pithecusa (Ischia) au nord de la baie de Naples. Méfiant, il demande à négocier directement avec Antoine et Octavien qu’il retrouve à Misène. Sextus les rejoint bientôt, après s’être débarrassé de Murcus qui risquait d’être un obstacle. Ils se rencontrent à Putéoles où deux plates-formes ont été construites à proximité du rivage. Bien que Sextus se voit catégoriquement refuser de remplacer Lépide dans le triumvirat, les pourparlers se poursuivent pour parvenir à un accord à l’été 39 av-JC. Il contient les conditions suivantes : «  la guerre devrait cesser sur terre et sur mer ; libre accès partout pour les marchands ; Pompée devait enlever ses garnisons d’Italie et ne plus accepter d’esclaves fugitifs ; il ne devait pas envahir avec sa flotte la côte italienne, mais pouvait garder la Sardaigne, la Sicile, la Corse, et toutes les autres îles alors en sa possession alors qu’Antoine et Octave gardaient la possession des autres régions ; il devait envoyer à Rome le blé que ces îles devaient auparavant fournir comme tribut, et il pouvait avoir en outre le Péloponnèse ; il pourrait donner le consulat en son absence à n’importe quel ami qu’il choisirait, et il serait inscrit comme membre du sacerdoce de premier rang. (Appien, Guerres civiles, livre V)». De plus, les nobles exilés peuvent rentrer chez eux, sauf ceux condamnés pour leur participation au meurtre de Jules César, les proscrits se voient restituer un quart de leurs biens, les esclaves enrôlés par Sextus sont affranchis et ses vétérans libres obtiennent de recevoir les mêmes récompenses que ceux d’Octavien et Antoine.

Le pacte est scellé par la promesse d’un nouveau mariage entre la fille de Sextus et le fils d’Octavie, neveu d’Octavien et beau-fils d’Antoine, qui ne sont alors que des enfants en bas âge. Les trois hommes s’entendent ensuite pour désigner les consuls des quatre années à venir, Sextus devant exercer la charge en 38 av-JC. Tout cela ne sert aux triumvirs qu’à se donner le temps d’apaiser la colère du peuple en faisant cesser la famine, d’attirer les partisans de Sextus à choisir entre l’un des deux pour l’affaiblir et à construire une flotte assez puissante pour enfin s’en débarrasser.

L’accord conclu, Sextus repart en Sicile, Octavien rentre à Rome et Antoine part en Grèce avec Octavie après avoir envoyé Publius Ventidius Bassus et ses meilleures légions en Orient pour reprendre les territoires conquis par les Parthes. L’affrontement final des deux hommes pour la suprématie n’est plus qu’une question de temps.

César et Cléopâtre

Quelques jours après la mort de Pompée, le 28 septembre 48 av JC, César arrive à son tour en Egypte. En cherchant à trouver refuge dans ce pays, son ennemi l’a conduit dans une région d’une importance stratégique capitale. A cette époque, Rome ne peut en effet pas se passer des importations de blé égyptien pour assurer sa subsistance. Le consul a donc tout intérêt à prendre le contrôle de ce marché, non seulement dans le but de s’assurer la fidélité des clients entre lesquels il distribuera ce juteux commerce, mais aussi pour démontrer au peuple qu’il est au moins aussi soucieux du bien être des citoyens que d’assouvir sa soif de pouvoir. Il ne lui manque qu’un prétexte pour établir sa domination sur le pays. Il le trouve avec les dettes colossales contractées par Ptolémée XII auprès des Romains. Il les a rachetées pour les reprendre à son compte, mais, comme à son habitude, il ne veut pas passer pour l’agresseur pour autant. Il ne s’est par conséquent pas déplacé avec une armée trop envahissante, mais avec seulement 3 200 hommes et 800 chevaux. Les Alexandrins, qui craignent que cet étranger ne porte atteinte à leur souveraineté, se montrent toutefois immédiatement hostiles à sa présence. Pour sa protection, César fait donc aussitôt venir des renforts d’Asie, ce qui portera le nombre de ses soldats à 7 000. Ces émeutes populaires à son encontre ne représentent néanmoins pas un motif suffisant à une intervention armée de grande ampleur.

L’occasion de se mêler de la vie politique égyptienne lui est donnée par les dirigeants égyptiens eux-mêmes. Un peu moins de trois siècles après la conquête du pays par Alexandre le Grand, le divorce entre la population égyptienne et le pouvoir grec est en effet sérieusement entamé. A l’instar de ses voisins et grands rivaux séleucides, définitivement écartés du trône par Pompée en 63 av JC, la dynastie des Lagides est en pleine déliquescence, minée par le relâchement moral, la dégénérescence due aux mariages consanguins et les querelles intestines pour la succession. Les affaires de l’Egypte sont par conséquent mal gérées, la corruption règne et le peuple ne supporte plus d’être réduit à la misère par une administration qui songe plus à s’enrichir qu’à veiller aux intérêts du pays et au bon fonctionnement des institutions. Cette situation a amené les Romains a être mis en position d’arbitre à plusieurs reprises dans les 150 années qui viennent de s’écouler, tout d’abord par la voie diplomatique, pour finir par des interventions militaires.

Le règne du précédent pharaon, Ptolémée XII illustre tout cela. Il est porté sur le trône par la population d’Alexandrie en 80 av JC, après le très court passage (47 jours) de son prédécesseur Ptolémée XI qui était déjà fort impopulaire parce qu’imposé par Sylla, mais qui a fini égorgé par des membres de sa propre armée, révoltée par le fait qu’il ait fait assassiner son épouse et co-régnante, Bérénice III, qui était par ailleurs sa cousine ainsi que sa belle mère. Dans un premier temps, Ptolémée XII n’est donc pas reconnu comme légitime par les Romains dont il craint par conséquent l’intervention. Pour s’en prémunir, il verse d’énormes sommes d’argent à toute la classe politique romaine, dont César. Il finit cependant par s’attirer les foudres de son peuple lorsqu’il les laisse envahir Chypre où règne son frère sans broncher. Il est alors chassé du pouvoir, en 59 av JC, au profit de sa fille, Bérénice IV. Il trouve refuge à Rome, Puis il va en Syrie où il s’achète au prix fort les services des légions du proconsul Gabinius, qui se rend en Egypte contre l’avis du Sénat, mais avec la bénédiction de Pompée, son protecteur. Grâce à cette aide, il retrouve son trône en 55 av JC et fait assassiner sa fille Bérénice. Il meurt 4 ans plus tard. Par testament, il lègue le pouvoir à son fils Ptolémée XIII, alors âgé de dix ans, ainsi qu’à sa fille Cléopâtre VII qui en a 21. Ils sont mariés pour l’occasion.

Vue la jeunesse du pharaon, la politique du pays est en fait menée par ses ministres et conseillers, l’eunuque Pothin, le professeur Théodote de Chios et le général Achillas, mais elle rencontre vite l’opposition de Cléopâtre qui se montre beaucoup moins malléable que son frère et mari. Contrairement aux usages de l’époque, elle a en effet bénéficié de l’enseignement des meilleurs pédagogues alors que l’éducation des filles était généralement négligé dans le monde hellénistique. Elle est entre autres polyglotte, elle parle bien sûr le grec, mais aussi l’araméen, l’éthiopien, le mède, l’arabe, peut être encore l’hébreu et la langue des troglodytes et, fait unique chez les Lagides (à part peut être Ptolémée VIII Physcon, lui aussi détesté de l’élite grecque), l’égyptien. Cela traduit au moins une grande curiosité d’esprit qui lui permet de se faire une opinion toute seule, et au-delà, d’avoir une conception personnelle de la politique à mener en Egypte pour qu’elle retrouve sa splendeur d’antan. Elle représente donc un obstacle aux ambitions de Pothin et de ses acolytes. Ils s’emploient par conséquent à dresser le frère contre la sœur, tant et si bien que Cléopâtre finit par être évincée du pouvoir après que ses relations avec son frère se soient dégradées au point de les mettre en situation de se faire la guerre. Elle se trouve contrainte de se réfugier en Syrie fin 49 av JC. Elle rejoint ensuite Ascalon où elle réussit à rassembler suffisamment de troupes pour tenter de faire son retour. Lorsque Pompée débarque à Péluse, il trouve Ptolémée en train de barrer l’accès du pays à l’armée de sa sœur. Dans ce contexte de discorde, César doit certainement penser qu’il ne lui sera pas très difficile d’annexer purement et simplement le pays, mais c’était sans compter sur la personnalité hors norme de Cléopâtre.

Les relations du Romain avec Ptolémée/Pothin partent d’emblée sur un mauvais pied. Il n’apprécie guère qu’ils aient tué Pompée sans autre forme de procès pour l’amener à prendre leur parti, et encore moins qu’ils l’aient décapité pour lui offrir sa tête en trophée. Leur refus de s’acquitter des dettes de leur prédécesseur n’arrange pas les choses. Pour leur forcer la main sans toutefois passer à la menace et conserver un aspect légal à sa démarche, César convoque alors Ptolémée, mais aussi Cléopâtre, sous prétexte « qu’il appartenait au peuple romain et à lui-même, en qualité de consul, de régler les différends survenus entre les deux rois, et qu’il y était d’autant plus obligé que, sous son consulat précédent, l’alliance avec Ptolémée, leur père, avait été confirmée par une loi et un décret du Sénat. Il déclara donc qu’il jugeait convenable que le roi Ptolémée et Cléopâtre, sa sœur, licenciassent leurs armées et vinssent discuter devant lui leur querelle, au lieu de la décider entre eux par les armes. (César-Guerre civileLivre III § 107) ». Il pense sans doute qu’il n’aura aucun mal à mener Cléopâtre par le bout du nez, qu’elle avait, dit-on, fort long. Elle le rejoint secrètement au palais où elle entre enroulée dans un tapis pour ne pas être reconnue des gardes. Le déballage de ce cadeau là séduit immédiatement César. Ils deviennent bientôt amants.

L’interprétation romanesque de cette histoire est récente. Dans l’antiquité, elle était plutôt destinée à produire l’effet inverse. L’image véhiculée est celle d’une orientale débauchée qui heurte la pudeur romaine (aujourd’hui le cliché est inversé, les orientaux sont vus comme excessivement prudes, tandis que les Romains sont perçus comme des dépravés férus d’orgie. L’accusation de luxure est depuis longtemps employée pour rabaisser l’autre au rang d’animal), d’une femme de caractère séductrice susceptible de porter atteinte à la virilité et la vertu, et d’une reine ambitieuse qui menace la liberté et la République. Les raisons de leur union sont cependant certainement moins le résultat d’un coup de foudre de César ou du vice de Cléopâtre que celui d’avoir Pothin pour ennemi commun, ce qui n’empêche pas qu’ils aient immédiatement pu se reconnaître comme des alter ego et s’apprécier ou au contraire de se méfier l’un de l’autre au point de ne plus vouloir se quitter d’une semelle selon le principe de Machiavel et Don Corleone : « Sois proche de tes amis, et encore plus proche de tes ennemis ». Ils cherchent tout simplement à s’assurer de la solidité de leur alliance par des liens familiaux (selon Plutarque, César ne quitte l’Egypte qu’après la naissance de Césarion, bien que ni la paternité de César ni la date de sa naissance ne sont clairement établis -47 ou 44 av JC-), un procédé on ne peut plus classique.

Pothin subodore à juste titre que la rencontre entre César et Cléopâtre n’augure rien de bon pour lui, mais il décide quand même de se présenter à la convocation du consul romain avec Ptolémée pour ne pas être accusé d’avoir franchi les bornes de la légalité. Il a sans doute estimé que le risque d’être intercepté par les légions césariennes aurait été trop grand s’il avait entrepris de prendre la fuite pour rejoindre son armée. L’entrevue ne permet évidemment pas de trouver un accord sur le partage du pouvoir. César doit être fort contrarié que l’adversaire n’ait pas commis d’erreur, mais il n’a cependant pas abattu sa dernière carte. Il a en effet appris qu’Achillas vient d’arriver à Alexandrie avec les troupes qui étaient à Péluse, aussi ordonne t-il à Ptolémée de députer vers lui quelque personnage de renom chargé de transmettre sa volonté. Discoridès et Sérapion, qui avaient été ambassadeurs à Rome du temps de Ptolémée XII, sont désignés pour s’acquitter de la tâche. En les voyant arriver, sans doute escortés de soldats de César, Achillas a certainement dû croire à une traîtrise de leur part. Ils ne sont pas reçus, mais roués de coups. L’un meurt sur place, l’autre ne survit que par miracle. César tient son prétexte. Il retient Ptolémée et Pothin pour que les Alexandrins croient à une sédition de l’armée. Achillas s’empare de la ville, à l’exception du quartier occupé par César, quelques cohortes placées dans les rues suffisant à empêcher son passage. Le port est l’enjeu principal de la bataille. Le Romain commence par brûler toutes les galères qui s’y trouvent pour éviter que l’ennemi ne puisse l’assiéger par mer, puis il fait une descente sur le légendaire Phare qui commande l’étroite entrée du port, pour permettre à ses propres navires de le quitter sans danger. Son ravitaillement en vivres et en hommes est ainsi assuré même s’il doit se contenter du vieux port, l’étendue du nouveau ne lui permettant pas d’en prendre le contrôle avec les forces dont il dispose. Chacun reste ensuite sur ses positions. Les césariens s’emploient à les fortifier pendant la nuit. Cela n’empêche cependant pas Arsinoé IV, sœur de Cléopâtre âgée de vingt ans, de prendre la fuite. Elle rejoint Achillas et prétend au commandement de l’armée. Cela fait certainement craindre à César que Pothin ne lui fausse à son tour compagnie, aussi prétend-il avoir intercepté des messagers porteurs de lettres incitant Achillas à continuer la lutte et fait exécuter le conseiller de Ptolémée.

Shepherd, William R.: Historical Atlas. New York: Henry Holt and Company, 1923

Plan de l’Alexandrie antique

Toute la flotte romaine de Rhodes, de Syrie et de Cilicie est appelée à Alexandrie, ainsi que des archers Crétois et des cavaliers Nabatéens. Les travaux de fortification continuent des deux côtés, mais le conflit pour le commandement entre Arsinoé et Achillas ne s’arrange pas. Ce dernier est assassiné par Ganymède, l’eunuque conseiller d’Arsinoé qui prend alors la tête de l’armée (on peut dès lors se demander si l’évasion d’Arsinoé n’a pas été organisée par César dans ce but, comme miser sur deux factions rivales pour tirer les marrons du feu semble avoir été une méthode qu’il a déjà utilisé pendant la guerre des Gaules, mais aussi si l’armée, essentiellement composée de Romains arrivés avec la bénédiction de Pompée, obéit vraiment à ses chefs grecs ou si elle n’agit pas par elle-même). Leur tentative d’imposer un embargo maritime ayant échoué, les Alexandrins s’attaquent à l’approvisionnement en eau des Romains. A cette époque, la ville bénéficiait déjà d’un réseau de distribution qui, grâce à des canaux souterrains, amenait l’eau du Nil jusque dans les maisons. Là, elle arrivait dans des réservoirs qui permettaient aux sédiments de se déposer, la rendant potable. Ganymède fait tout d’abord couper la communication entre le Nil et les canaux, puis il y fait déverser de l’eau de mer, de manière à ce que le mélange devienne saumâtre et impropre à la consommation. Lorsqu’ils constatent cela, les soldats romains se voient perdus. Ils demandent à César de se rembarquer au plus vite, mais celui-ci refuse arguant de ce qu’ils ne parviendraient même pas à atteindre les vaisseaux, comme les habitants du quartier, bien qu’ils feignent d’avoir pris son parti, ne manqueraient pas de dénoncer les préparatifs de la fuite, avec la fourberie inhérente aux Alexandrins. Il résout le problème en faisant creuser des puits qui donnent rapidement de l’eau en abondance. Le moral des troupes remonte, d’autant plus que l’arrivée de Grèce de la 37 ème légion est annoncée.

Des vents contraires l’empêchent cependant les navires de transports de parvenir jusqu’à Alexandrie; ils sont bloqués un peu plus à l’ouest. César décide d’aller la chercher avec sa flotte, sans emmener son armée avec lui. Au retour, il rencontre les Alexandrins qui ont été informés de son expédition; ils ont mis à l’eau tout ce qu’ils ont trouvé pour venir l’attaquer alors qu’il ne dispose pas de tous ses hommes. La victoire revient malgré tout aux Romains, surtout grâce à l’habileté des Rhodiens habitués aux combats navals. Cette défaite convainc les Alexandrins que la mer est la clef de la victoire. La reconstitution d’une flotte puissante devient leur priorité. Ils remettent en état tous les vieux navires remisés dans les entrepôts du port. Une nouvelle bataille navale a lieu lorsqu’ils essaient d’en sortir. Elle tourne encore une fois à l’avantage des Romains conduits par le Rhodien Euphranor. Malgré la victoire, César ne souhaite pas avoir à mobiliser en permanence sa flotte pour empêcher les tentatives de sortie de l’ennemi. Aussi décide t-il de tenter de s’emparer de l’île de Pharos, et surtout du Phare qui surplombe le chenal d’entrée du port. Il est lui-même situé sur un rocher relié à l’île par un pont. Bien que les Alexandrins lui opposent une farouche résistance, l’assaut est un succès et les Romains se rendent maîtres du Phare et d’une partie de l’île. Les choses se gâtent le lendemain, lorsque César ordonne d’attaquer l’heptastade, composé d’un pont et d’une digue qui relient l’île au continent. L’opération est un succès dans un premier temps, mais les Alexandrins organisent aussitôt une violente contre-offensive qui sème la panique dans les rangs Romains. Les soldats abandonnent en désordre leur position sur la digue et se ruent en masse dans les galères qui commencent à manœuvre pour s’en éloigner. Plusieurs vaisseaux coulent sous leur poids, comme c’est le cas pour la galère où César s’est lui-même réfugié. Il est contraint de rejoindre un autre navire à la nage. Autre fait marquant, l’incendie de la grande bibliothèque aurait eu lieu au cours de cette bataille.

Loin d’être abattus par cette défaite, les soldats romains ne mettent que plus d’ardeur au combat les jours suivants. Aucun des deux camps ne parvient cependant à prendre un avantage décisif sur l’autre. Pour sortir de l’impasse, César se résout à accéder à une requête de l’ennemi qui demande à ce que Ptolémée lui soit rendu. Le Romain espère sans doute que ce geste saura convaincre les Alexandrins de signer une paix honorable pour tous. Selon le récit qu’il en fait (César, Guerre d’Alexandrie, § 24), le jeune pharaon l’aurait quitté en pleurs, en lui disant qu’il lui était plus doux de rester en sa compagnie que de régner. Les combats ne cessent pas pour autant, ce qui permet à César de se poser en victime de sa bonté et d’en remettre une couche sur la propension des Alexandrins à trahir leur parole (prêter aux autres ses propres méthodes est une technique on ne peut plus classique), mais cela prouve surtout que Ptolémée n’a pas plus d’autorité sur l’armée que sa sœur Arsinoé.

La flotte alexandrine quitte ensuite le port dans le but d’intercepter les convois de ravitaillement ennemis, avec celle des Romains à ses trousses. Euphranor trouve la mort dans la troisième bataille navale qui s’ensuit. Le conflit prend mauvaise tournure pour César qui risque à présent d’être totalement isolé. Son salut va venir de la terre, avec les armées levées par le Judéen Antipater, mais surtout par Mithridate de Pergame qui viennent à son secours. Ce dernier, qui a été élevé comme un fils par le roi du Pont Mithridate VI, a choisi de rester fidèle aux Romains, contrairement à Pharnace II, successeur et fils légitime de Mithridate VI, qui a quant à lui profité de la guerre civile romaine pour tenter de reconquérir les territoires perdus par son père. Ces troupes venues de Syrie et de Cilicie parviennent à franchir la frontière à Péluse qui est prise malgré sa forte garnison. Elles se dirigent ensuite vers Alexandrie, mais elles sont stoppées sur la branche est du delta du Nil (Alexandrie se trouve sur la branche ouest) par des renforts venus de la ville. Au lieu de se contenter d’empêcher Mithridate de faire la jonction avec César, les Alexandrins lancent immédiatement une attaque contre le camp des envahisseurs, mais elle échoue et ils subissent de lourdes pertes. Aussi Ptolémée décide t-il de se rendre sur place en personne en empruntant la voie fluviale, tandis que César fait de même par la mer.

Ils établissent leurs camps à quelques kilomètres l’un de l’autre, séparés par une rivière. Les Alexandrins postent leur cavalerie et de l’infanterie légère sur ses bords pour prévenir toute attaque romaine, mais ils sont pris à revers par la cavalerie germaine qui a trouvé un gué un peu plus loin, permettant aux légions de traverser à leur tour et d’anéantir le détachement ennemi. Le lendemain, César attaque le camp du pharaon. Les fortifications ennemies ont été installées sur un terrain avantageux. Elles devaient être situées dans le lit majeur du Nil, car d’un côté elle sont adossées à un escarpement certainement creusé par les célèbres crues du fleuve, tandis que de l’autre, elles n’en sont séparées que par un étroit corridor qui permet à la fois d’accabler l’assaillant de flèches venues du haut des remparts, mais aussi des navires positionnés le long des rives. Un assaut massif ne peut être porté que par la plaine qui fait face aux retranchements. Les troupes alexandrines se sont évidemment concentrées à cet endroit là. Dans ces conditions, les légions ne parviennent plus à progresser. Pendant que le combat fait rage, César s’aperçoit que les remparts situés sur les hauteurs n’ont quasiment plus de défenseurs. Il y envoie une partie de ses troupes qui réussissent à pénétrer dans le camp. L’intrusion romaine sème la panique dans les rangs alexandrins. Attaqués à la fois de face et de dos, les soldats ne songent plus qu’à la fuite et à rejoindre au plus vite leurs bateaux sur le Nil, avec les mêmes conséquences qu’à Alexandrie pour les Romains. Certaines galères coulent, dont celle du pharaon. Ptolémée XIII périt noyé. Arsinoé IV est quant à elle capturée vivante. Les alexandrins n’ont plus de chef légitime: la guerre est finie.

César rétablit Cléopâtre VII sur le trône, en compagnie de son jeune frère de 12 ans, Ptolémée XIV, qu’elle épouse (elle le fera empoisonner en 44 av JC, après l’assassinat de César, pour régner seule avec son fils Ptolémée XV, dit Césarion). Le Romain et l’Egyptienne partent ensuite en voyage sur le Nil. Il s’agit certainement moins d’une croisière romantique que d’une tournée politique, plus de 80% de la population vivant sur les rives du fleuve nourricier. S’afficher ensemble leur permet de faire passer le message que la situation a changé. César désire sans doute se donner l’image d’un nouvel Alexandre le Grand, qui avait épousé deux princesses perses et sacrifié aux rites religieux égyptiens pour montrer son respect et son désir de s’unir durablement aux nations qu’il avait conquis. Pour ce qui est de Cléopâtre, elle a certainement dans l’idée de montrer à César toutes les réalisations monumentales, synonymes de puissance, dont sont capables les Egyptiens et d’instaurer une relation de confiance avec le peuple avec qui elle peut dialoguer dans sa langue, pour lui faire comprendre qu’elle est la plus à même à éviter une révolte du pays, ou, le cas échéant, à l’inciter à se soulever. A l’été 47 av JC, César part en Syrie pour en chasser Pharnace, mais il n’emmène qu’une seule légion avec lui, laissant les trois autres sur place, tant pour protéger le pouvoir de la nouvelle reine que pour s’assurer qu’il ne lui vienne pas à l’idée de couper l’approvisionnement en blé de Rome. Arsinoé est d’ailleurs envoyée prisonnière dans la capitale, soit disant pour se prémunir contre une sédition dont elle prendrait la tête, mais elle ne sera pas exécutée lors du triomphe de César auquel Cléopâtre sera conviée en 46 av JC, comme de coutume pour les chefs ennemis. Elle sera envoyée en retraite au temple d’Artémis à Ephèse. Certains disent qu’elle a été épargnée eu égard à son jeune âge, mais il est tout aussi probable que César se soit méfié des ambitions de Cléopâtre et qu’il ait voulu garder sa sœur cadette comme solution de rechange, au cas où la reine se serait montrée indocile. S’il avait réellement été aussi amoureux que nous l’imaginons à notre époque, comme l’ont par exemple été Nicolas II d’Alexandra ou Louis XVI de Marie-Antoinette, il n’aurait certainement pas hésité à faire éliminer une de ses rivales potentielles pour qu’elle puisse exercer sereinement le pouvoir (elle s’en chargera elle-même en 41 av JC en convainquant Marc-Antoine de se charger de l’assassinat, au prix du scandale que provoquera le viol du sanctuaire de l’Artémision).