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Victoires par procuration

A l’hiver de 39 av-JC, Octavien et Marc Antoine sont parvenus à apaiser les tensions apparues entre eux tout de suite après leur victoire contre Cassius et Brutus à Philippes. Elles provenaient essentiellement du déséquilibre dans le partage des ressources financières en faveur d’Antoine, qui, à l’établissement du second triumvirat, avait non seulement reçu les riches provinces d’Asie, mais aussi les très intéressantes Gaules Cisalpine et Chevelue. Ces deux dernières reviennent désormais à Octavien qui contrôle de ce fait tout l’occident à partir de Scodra en Illyrie, tandis que l’orient revient à Antoine. Lépide, troisième homme signataire du pacte, n’a quant à lui que les quelques possessions romaines d’Afrique. Aucun des deux grands rivaux n’est cependant complètement maître de la totalité des territoires qui leur ont été dévolus. Antoine doit récupérer ceux entre qui vont de l’Anatolie à la Syrie, pris par les Parthes à la faveur du conflit avec son collègue, tandis qu’Octavien désire reprendre la Sicile, la Sardaigne et la Corse à Sextus Pompée malgré le tout récent accord qui les lie.

A ce moment, Marc Antoine ne se charge pas lui-même de la reconquête. Il passe l’hiver à Athènes, en compagnie de sa nouvelle épouse, Octavie. Il y adopte les habits, ainsi que les coutumes grecques et abandonne le protocole associé à son rang, aussi pourrait-on croire qu’il se contente de prendre du bon temps, mais cette simplicité a certainement l’objectif plus politique d’amadouer la population en lui montrant qu’il respecte la culture locale et qu’il ne souhaite pas imposer la sienne. Pendant ce temps, ses troupes se chargent de mettre au pas les peuples illyriens qui avaient pris le parti de Cassius et Brutus, en guise d’entraînement à la campagne à venir. Sa présence se justifie encore par un autre motif : il refuse de livrer le Péloponnèse à Sextus Pompée comme convenu car il a besoin de l’argent de la province pour financer la guerre contre les Parthes et qu’il soupçonne Sextus de vouloir le garder au lieu de le lui donner comme le stipule le traité qu’ils ont signé.

Ces préparatifs méticuleux démontrent qu’il craint l’affrontement avec les Parthes et qu’il ne pensait pas que Publius Ventidius Bassus, qu’il a envoyé en Asie pour mener la contre attaque en attendant son arrivée, s’acquitterait aussi bien de sa tâche. La campagne de Ventidius est en effet remarquable. Il commence par battre Quintus Labiénus (fils de Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de Jules César durant la guerre des Gaules passé plus tard dans le camp pompéien jusqu’à sa mort à la bataille de Munda) et Phranipates reconquérant ainsi les provinces romaines d’Asie. Labiénus est tué au cours des combats. Antoine organise de grandes fêtes à Athènes en son honneur à l’occasion de cette victoire. Il doit ensuite faire face au retour en force de l’armée parthe en Syrie. Il la repousse tout d’abord lors de la bataille des monts Taurus, puis les bats définitivement lors de la bataille du mont Gindarus où Pacorus Ier, héritier du trône, trouve la mort, provoquant une crise de succession (Phraatès IV fait assassiner ses trente frères, son fils aîné ainsi que son vieux roi de père, Orodès II pour obtenir la couronne). Il apparaît alors aux yeux des Romains comme celui qui a rétabli leur honneur en vengeant la mort de Crassus à la bataille de Carrhes 15 ans plus tôt.

Venditius aurait alors pu poursuivre l’armée parthe en déroute jusque sur son territoire sur l’autre rive de l’Euphrate, mais il juge plus prudent de s’arrêter à la frontière pour ne pas qu’Antoine prenne ombrage de ses succès. Il doit avoir à l’esprit l’exemple de Quintus Salvidienus Rufus, qui était tout comme lui de basse extraction et ne devait son ascension sociale qu’à ses talents militaires, qui a été exécuté lorsqu’Antoine l’a accusé de vouloir trahir Octavien bien qu’il ait été le principal artisan de la victoire de ce dernier contre Lucius Antonius (Jérôme Kerviel n’aurait-il pas dû en prendre de la graine ?). Venditius a dû en conclure que les triumvirs n’appréciaient guère qu’un de leurs lieutenant puisse remettre leur autorité en cause en se couvrant de trop de gloire. Il se contente donc de mettre au pas les villes qui ont soutenu les Parthes en attendant l’arrivée son chef. Celui-ci finit par le rejoindre à Commagène où Ventidius assiège Antiochus Ier. Antoine, qui souhaite alors prendre sa part de victoire, refuse de ratifier le traité de paix et les mille talents d’argent que son subordonné avait obtenus. Il prend lui-même le commandement du siège, obtient de même la fin des hostilités, mais il doit se contenter de 300 talents d’indemnités. Ventidius est ensuite éloigné du théâtre des opérations car renvoyé à Rome pour qu’il y célèbre son triomphe. Il restera le premier et le seul Romain à avoir triomphé du puissant empire parthe.

Pendant que tout ceci se déroule en orient, Octavien a lui-même pris le commandement de la lutte contre Sextus Pompée en occident. Les attaques de pirates qui n’ont pas cessé lui donnent un prétexte pour passer à l’offensive, après qu’un équipage ait avoué sous la torture que Sextus était leur commanditaire. Il peut ainsi agir en toute légalité en alléguant que Sextus a violé une clause du traité qu’ils ont signé, même si Sextus dépose à son tour au Sénat une plainte à propos du Péloponnèse que Marc Antoine a refusé de lui livrer. Les deux triumvirs auraient d’ailleurs dû se rencontrer à Brindes pour discuter de la conduite à tenir, mais Marc Antoine n’y trouvant pas son homologue dès son arrivée préfère repartir sans attendre, ce qui lui évite de trop se mouiller dans une affaire qui pourrait être jugée douteuse.

Octavien commence par rompre les liens qui l’unissaient à Sextus en divorçant de Scribonia, puis il passe outre le semi-désaveu de son collègue et rival car il compte bien profiter de l’avantage que lui confère la trahison de Menodorus (ou Menas). Ce dernier, ancien esclave du Grand Pompée, s’est en effet laissé convaincre de rendre la Sardaigne et la Corse en échange de son passage du statut d’affranchi à celui de membre de l’ordre équestre et de l’assurance qu’il pourrait continuer a commander sa flotte. Sitôt les îles deux récupérées et les navires de Menodorus incorporés à la flotte de l’amiral Calvisius, Octavien s’attaque à la Sicile, fief de Sextus. Les effectifs sont divisés en deux parties, l’une, dirigée par Calvisius, arrive par le nord du détroit de Messine, et l’autre, sous les ordres d’Octavien lui-même, vient par le sud. Calvisius est le premier à rencontrer l’ennemi en la personne de Menecrates aux environs de Cumes, Sextus étant resté à Messine pour attendre Octavien. Calvisius pense se protéger en se réfugiant dans la baie de Cumes, mais il se trouve au contraire acculé à la terre où ses navires s’échouent sur les rochers sous les assauts répétés de l’adversaire. L’arrivée de Menodorus sur le flanc gauche lui permet de se dégager de ce mauvais pas, mais elle ne change pas l’issue du combat, bien que Menecrates ait péri dans l’affrontement. Au final, Calvisius subit une lourde défaite, ses meilleurs bateaux ont été détruits et beaucoup d’autres sont sévèrement endommagés.

Octavien arrive en vue de Messine avec sa flotte quelque temps plus tard. Il croise Sextus qui n’est accompagné que de quarante navires, mais, malgré les conseils de ses amis, il préfère renoncer à attaquer l’ennemi qui est pourtant en nette infériorité numérique car il juge plus prudent d’attendre le renfort de son amiral. Il rate ainsi l’occasion d’éliminer le leader au nom prestigieux indispensable à la rébellion. Octavien reste dans le détroit jusqu’à ce qu’il apprenne le désastre de Cumes. Il décide alors d’aller retrouver Calvisius, mais il est attaqué en chemin par Sextus qui a quant à lui été rejoint par la flotte de Menecrates, à présent dirigée par Demochares. Au lieu de livrer combat en pleine mer, il applique la même tactique que son lieutenant et se replie le long de la côte en rangs serrés pour faire face à l’assaillant. Il obtient le même résultat : ses navires s’échouent sur les rochers avant d’être incendiés. Calvisius et Menodorus, qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de là, arrivent à la rescousse mettant un ennemi fatigué par la bataille en fuite. La nuit se passe, et le lendemain Octavien ordonne à Calvisius de positionner ses navires en protection des siens afin qu’il puisse réparer ceux qui n’ont pas coulé en sécurité. C’est alors que se produit un nouveau désastre : une forte tempête se lève. Elle précipite les bateaux sur les rochers ou les fait se fracasser les uns contre les autres. Seul Menodorus, parti s’ancrer plus au large, parvient à sauver sa flotte. La campagne de cette année 38 av-JC est un échec sur toute la ligne. Octavien a décidément l’air d’avoir été un piètre chef de guerre. Il doit faire face au mécontentement du peuple qui subit toujours encore la pénurie et rechigne à payer l’impôt pour financer une guerre qu’il juge avoir été déclarée en violation du traité passé avec Sextus.

Un an après avoir subi deux sérieux revers avec l’invasion des Parthes et la perte de son autorité sur la Gaule, Marc Antoine semble à nouveau avoir le vent en poupe. Octavien lui reproche d’ailleurs de ne pas l’avoir aidé lorsqu’il s’est trouvé en difficulté, voire d’avoir comploté avec Lépide pour l’évincer du pouvoir afin de focaliser la colère du peuple sur ses collègues. Il envoie donc Mécène en orient pour négocier avec Antoine l’envoi d’une partie de sa flotte. Octavien pense certainement qu’Antoine refusera, ce qui lui permettrait de se poser en victime, mais son homologue accepte de fournir toute l’aide nécessaire. Rendez-vous est pris entre les deux hommes pour le printemps 37 av-JC.

Antoine prend ses dispositions pour assurer la sécurité des territoires reconquis pendant son absence ; il nomme donc des rois acquis à sa cause selon son bon plaisir, comme par exemple Darius dans le Pont, Amyntas en Pisidie, Polémon en Cilicie, ou encore Hérode en Judée. Il passe ensuite par Athènes où il récupère Octavie, puis se dirige vers Tarente avec les 300 vaisseaux promis. Mais, lorsqu’il arrive, Octavien a changé d’avis. Ce revirement s’explique par ce qu’il a entre temps appris les succès de son ami Marcus Vispanius Agrippa en Gaule. Celui-ci a réussi à faire rentrer dans le rang les Belges et les Aquitains qui contestaient de plus en plus ouvertement l’autorité romaine, mais il s’est aussi offert le luxe d’être le second après Jules César à traverser le Rhin pour aller combattre les tribus germaines, notamment les Suèves. Il revient donc auréolé de gloire, mais encore rapporte t-il de quoi financer la construction d’une nouvelle flotte. Il est donc tout désigné pour mener la lutte contre Sextus. Octavien juge alors préférable de jouer cette carte plutôt que d’avoir à partager le prestige d’une potentielle victoire avec Antoine. Il désigne par conséquent Agrippa comme consul pour l’année 37 av-JC bien qu’il n’ait de loin pas atteint l’âge requis ; il sera de ce fait en charge d’assurer la sécurité de l’Italie. Pour montrer qu’il a bien conscience de la gravité de la situation, Agrippa refuse le triomphe que le Sénat lui a accordé en signe de ce qu’il n’est pas temps de gaspiller de l’argent en fêtes, suivant en cela le conseil, voire l’injonction d’Octavien dont il souhaite conserver l’amitié. Cependant, la construction d’une nouvelle flotte, qu’il veut moderniser, tant par la conception des navires qu’il désire élargir que par leur équipement militaire, en particulier un nouveau harpax (harpon à bateaux), prend du temps. Aussi les deux amis ont-ils décidé d’un commun accord de remettre les opérations contre Sextus à l’année suivante.

L’arrivé d’Antoine vient donc perturber leurs plans. Celui-ci s’offusque naturellement du traitement méprisant qui lui est réservé. Aussi envoie t-il sa femme, Octavie, plaider sa cause auprès de son frère, Octavien, de manière à souligner que de tels agissements, qui portent préjudice à sa propre famille, pourraient être considérés comme une rupture du pacte qu’ils ont conclu et qu’à la fois le peuple et le Sénat seraient alors en position de lui en tenir rigueur. Octavien n’a donc plus d’autre choix que de se rabibocher avec Antoine. Pour la forme, Octavien avance à nouveau les arguments qu’Antoine ne l’a pas secouru lorsqu’il en avait besoin et qu’il a de plus envoyé un émissaire à Lépide pour tenter de l’évincer. Pour le premier, Octavie répond que toutes les explications ont déjà été fournies à Mécène, quant au second, si elle admet que l’entrevue a bien eu lieu, elle affirme qu’elle ne concernait que les modalités du mariage prévu entre sa fille et le fils de Lépide, et qu’Antoine est prêt à lui livrer son émissaire Callias, qu’il lui permet de torturer à sa guise pour s’assurer de la vérité de cette assertion. Suite à cela, les deux triumvirs se rencontrent entre Tarente et Métaponte, dormant alternativement l’un chez l’autre sans aucune protection de leurs gardes personnelles respectives pour bien faire étalage de leur bonne entente retrouvée et de leur confiance mutuelle.

Les négociations entre les deux hommes aboutissent à ce qu’Antoine laissera 120 navires à Octavien en échange de 20 000 soldats d’infanterie dont il a besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes qu’il aurait du mal à lever dans une Italie contrôlée par son rival (aujourd’hui nous qualifierions cet accord de win-win, que j’ai personnellement rebaptisé  » Pine d’huître « , rapport à Ouin-Ouin et son totem : l’huître). Dans la foulée, le triumvirat qui arrivait à échéance est renouvelé pour cinq années supplémentaires, sans consultation du Sénat. Antoine retourne en Syrie, tandis qu’Octavie, qui vient de donner naissance à leur deuxième fille, rentre à Rome avec son frère.

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De Gergovie à Alésia (2)

En cette année 52 av JC, Titus Labiénus et ses quatre légions connaissent presque d’aussi grandes difficultés avec les Parisii et les Sénons que César à Gergovie. L’objectif initial du lieutenant du proconsul était de prendre Lutèce, capitale des Parisii qui se trouve sur une île au milieu de la Seine, sans qu’on sache exactement laquelle. Il lui faut donc pour cela traverser le fleuve, mais des marais rendent l’accès aux rives difficile, d’autant plus que les Gaulois accourus de tous les pays voisins, sous le commandement expert du vieil Aulerque Camulogène, y ont établi leur camp fortifié. Titus Labiénus entreprend tout d’abord la construction d’une passerelle posée sur des fagots de bois et de la terre pour éviter que son armée ne s’enlise, mais les travaux, plus complexes qu’il ne le pensait, prennent trop de temps.. Aussi décide t-il de revenir discrètement sur ses pas pour s’emparer de Metlosédum (Melun), faiblement défendue, les guerriers étant partis au secours de Lutèce. La ville tombe sans opposer de résistance, ce qui lui permet de rétablir un pont et de traverser la Seine à cet endroit. Quand Camulogène en est informé, il abandonne Lutèce, l’incendie et fait détruire tous les ponts, puis il établit son camp à sur la rive opposée, en face de celui des Romains. C’est à ce moment qu’une nouvelle vient bouleverser la donne: celle de la défection des Eduens. La rumeur court même que les légions de César subissent la famine (ce qui doit être plus ou moins vrai), et qu’elles se dirigent à présent vers la Gaule Transalpine (ce qui paraît par contre devoir être faux. Il se peut que la boue qui recouvrait les chemins cévenols en cette période de fonte des neiges ait incité le proconsul a renoncer à cette option, mais il prétend ne jamais l’avoir envisagée, préoccupé qu’il était par le sort de son fidèle lieutenant au nord).

Du coup, les Bellovaques commencent à mobiliser des troupes, bien qu’ils n’aient reçu aucun secours des Gaulois lorsqu’ils participaient à la coalition belge et qu’ils préféraient donc jusque là ne pas se mêler de leurs histoires. Labiénus craint alors que ces derniers ne l’attaquent par derrière, aussi ne songe t-il plus qu’à rejoindre Agedincum sans subir trop de dégâts, mais il lui faut pour cela retraverser le fleuve. Dans ce but, il met au point un stratagème destiné à diviser les forces gauloises. Il confie la cinquantaine de bateaux dont il s’est servi pour prendre Melosédum à autant de chevaliers; ils ont pour consigne de s’éloigner aussi discrètement que possible de 4 000 pas en aval puis d’attendre là d’être rejoints par Labiénus. Il laisse ensuite la garde du camp à 5 cohortes, tandis qu’il envoie au beau milieu de la nuit et à grand bruit l’autre moitié de cette légion vers l’amont. Lui même et les trois légions restantes quittent alors le camp en catimini afin de récupérer les embarcations qui les attendent. Une fois sur le lieu du rendez-vous, un orage permet de surprendre les éclaireurs gaulois postés sur l’autre rive; le reste de l’armée et la cavalerie peuvent alors traverser en toute tranquillité. L’opération dure jusqu’à midi. Pendant ce temps, Camulogène a été averti de tous ces mouvements désordonnés, aussi croit-il l’ennemi en proie à la panique et qu’il tente de fuir en passant le fleuve en trois points. Il laisse par conséquent une partie de ses troupes à la garde du camp, en en voie une autre vers Metlosédum, en amont, tandis qu’il se rend en aval, là où se trouve Labiénus, avec le restant de ses hommes. La bataille s’engage entre ces deux corps d’armée. Sur l’aile droite, la septième légion met les Gaulois en déroute dès le premier choc, mais sur la gauche, où Camulogène dirige les opérations en personne, la douzième rencontre une résistance acharnée. Elle ne parvient à prendre le dessus qu’avec l’arrivée en renfort de la septième; le vénérable chef aulerque finit par périr les armes à la main ainsi que tous ses soldats. La garnison du camp gaulois, prévenue de l’importance des forces romaines engagées de ce côté, arrive à son tour sur le champ de bataille, mais trop tard pour en changer l’issue. La défaite des Gaulois permet à Labiénus de regagner Agedincum sans autre encombre. César, qui a quant à lui réussi à traverser un gué de la Loire, ne tarde pas à le rejoindre.

Entretemps, Litaviccos a été fort bien reçu a Bibracte où il a dès lors été convenu de faire alliance avec Vercingétorix, ce qui a incité Eporédorix et Viridomaros à s’emparer de Noviodunum (Nevers) où se trouvaient tous les otages de Gaule détenus par César, ainsi que ses vivres, beaucoup de son argent et de nombreux chevaux achetés pour mener cette guerre. Ils brûlent ensuite la ville pour montrer qu’ils adhèrent à présent pleinement aux préceptes du chef arverne et pour tenter de se faire pardonner leur collaboration avec les Romains. Pour les Eduens, le changement d’alliance reste néanmoins une opération délicate. Ils tiraient en effet le plus grand bénéfice de la coopération avec les Romains qui leur avaient accordé le quasi monopole de l’importation des marchandises produites chez eux, ce qui leur avait permis d’étendre considérablement leur influence au détriment des Arvernes, mais ils risquent à présent de tout perdre. Ils invitent donc Vercingétorix à Bibracte pour discuter du partage du pouvoir et de la direction de la suite des opérations. Celui-ci demande alors à ce que l’assemblée des Gaules soit convoquée pour en décider. L’arverne ressort grand vainqueur du vote. Il obtient le commandement unique de l’armée gauloise; les Eduens deviennent de fait ses vassaux. Vercingétorix a atteint l’objectif politique qu’il s’était fixé: rétablir l’hégémonie de son peuple sur les autres tribus gauloises; seuls les Lingons et les Rèmes sont encore fidèles à Rome. Il ne lui reste plus qu’à se débarrasser des Romains pour que la victoire soit totale.

Toutes les nations lui livrent des otages, mais il n’exige pas de nouvelles troupes, hormis de la cavalerie. Il compte poursuivre sa stratégie de la terre brûlée pour affamer l’ennemi tout en évitant une bataille en ligne. Il lui faut encore empêcher que des secours puissent venir de Gaule Cisalpine ou Transalpine; aussi envoie t-il dix mille fantassins et huit cents cavaliers éduens et ségusiaves porter la guerre chez les Allobroges qu’il espère convaincre de se joindre à lui, leur conflit avec Rome. Plus au sud, les Gabales assistés de quelques Arvernes sont chargés de dévaster le territoire des Helviens, tandis que les Cadurques et les Rutènes doivent en faire autant chez les Volques Arécomiques. De ce côté, tout se passe bien, même si les Helviens préfèrent prendre l’initiative de l’attaque plutôt que d’attendre l’invasion, ils sont battus et leur chef Caburus est tué. Par contre , les Allobroges résistent. Les nombreux postes qu’ils ont installés le long du Rhône empêchent la coalition de le franchir. Ils n’ont en effet aucune raison de s’impliquer dans ce conflit vu qu’ils n’ont reçu aucune aide de la part des Arvernes ou des Eduens lors de leur révolte contre Rome dix ans auparavant. Ce n’est toutefois qu’un demi-échec, le passage des 22 cohortes romaines susceptibles de venir au secours de César se trouvant bloqué. Le proconsul va donc en chercher ailleurs, chez les Germains où il embauche des mercenaires, surtout de la cavalerie qui lui fait défaut face aux 15 000 gaulois à cheval.

Ces renforts permettent à l’armée romaine de lever le camp. Suivie par les Gaulois, elle se dirige vers le territoire séquane en passant par le pays lingon, dans le but de rejoindre la Gaule Cisalpine pour la protéger d’une éventuelle invasion. Vercingétorix comprend le dessein du proconsul, mais il n’a pas l’intention de le laisser s’enfuir car il sait qu’en ce cas il reviendra plus tard et surtout plus nombreux. Il décide donc de passer à l’attaque. Sûr de la supériorité de sa cavalerie, il la divise en trois corps. Il en envoie un sur chaque aile romaine et le dernier au centre, tandis que l’infanterie reste en arrière. Il pense qu’il pourra ainsi immobiliser les légions qui se porteront au secours de leur cavalerie, ou alors qu’elles abandonneront leurs bagages et seront privées de ressources si elles sont gagnées par la panique. La bataille ne déroule pourtant pas comme prévu. César peut aussi se permettre de diviser ses forces de cavalerie en trois, et si elles sont mises en difficultés au centre et à gauche, les légions interviennent pour interrompre la poursuite gauloise, mais c’est sur la droite, là où se trouvent les Germains que la victoire se décide. Ils parviennent à prendre la colline qu’occupe la cavalerie gauloise, puis ils la poursuivent jusqu’à une rivière où Vercingétorix avait posté une partie de l’infanterie; elle est mise en déroute. Le reste de la cavalerie gauloise s’enfuit, craignant de se retrouver enveloppée. De nombreux soldats périssent, tandis que trois dignitaires éduens, Cotos, Cavarillos et Eporédorix sont faits prisonniers. Après cette défaite, Vercingétorix lève immédiatement le camp : c’est au tour des Gaulois d’être poursuivis par les Romains. Ils se réfugient sur les hauteurs de l’oppidum d’Alésia, non sans avoir encore perdu 3 000 hommes à l’arrière garde. Le siège débute.

Vercingétorix a installé son camp, protégé par une muraille et un fossé, au pied de l’oppidum d’Alésia. Les Gaulois occupent à nouveau ce genre de forteresse depuis l’invasion du pays par les Cimbres et les Teutons quelques décennies plus tôt. Il est situé sur une colline et très bien fortifié, donc difficilement prenable d’assaut, mais contrairement à Gergovie, il n’est pas accolé au reste du massif mais isolé. Cela permet aux Romains d’entreprendre la circonvallation du site, c’est à dire de l’entourer complètement d’un fossé et d’une palissade, dans le but d’empêcher le ravitaillement de parvenir à l’ennemi et de le priver de toute possibilité d’emmener les chevaux au pré. Pour éviter d’être prise au piège, la cavalerie gauloise lance une nouvelle offensive contre son homologue romaine avant que les travaux ne soient achevés. Cela se solde encore une fois par un échec, grâce aux mercenaires germains. Vercingétorix en tire la conséquence : il profite de la brèche encore ouverte dans le dispositif romain pour renvoyer toute cette noblesse à cheval dans ses foyers, avec consigne de revenir aussi vite que possible accompagnée de tout ce qu’il reste d’hommes aptes au combat, afin d’assiéger l’assiégeant. Il dispose d’assez de vivres pour tenir un mois avec ses 80 000 soldats.

Informé de ces dispositions, César entreprend de nouveaux travaux, cette fois-ci une contrevallation de 14 000 pas, c’est à dire la même chose que pour la circonvallation, mais dirigé vers l’extérieur au lieu de l’intérieur. L’ouvrage est impressionnant par sa dimension, mais aussi par sa conception. Un premier fossé de 6 m de large et autant de profondeur, tiré entre les deux cours d’eau qui passent de part et d’autre de la colline, barre la plaine qui en commande l’accès de manière à empêcher que les troupes assiégés, qui tentent régulièrement des sorties, ne puissent arriver en masse au pied des remparts situés à 120 m de là et à maintenir les soldats qui travaillent à son érection hors de portée des archers ennemis. La palissade se trouve elle-même dressée sur un remblai de 3,5 m de haut hérissé de pieux à la jonction entre la partie en terre et la partie en bois. Une tour de défense s’élève tous les 24 m tout au long du rempart. La terre nécessaire au remblai provient des deux fossés de 4,5 m de largeur et de profondeur, dont l’un rempli d’eau, qui doivent maintenir l’assaillant à distance. Avant d’arriver là, il fallait encore franchir un no man’s land composé de trois sortes de pièges différents, soit de nombreux petits trous garnis de pointe en fer, puis huit rangs d’autres trous disposés en quinconce, coniques, de 90 cm de profondeur garnis d’un pieu durci au feu dissimulé sous des broussailles, et pour finir, une tranchée de 6 m de large et 1,5 m de profondeur pleine de troncs et de grosses branches taillés en pointe dignes de barbelés. L’ouvrage est gardé par des soldats repartis dans 23 forts tout au long du circuit. Les pires craintes de Vercingétorix en ce qui concerne l’art romain du siège se trouvent donc confirmées. Les Gaulois en sont réduits à attendre passivement l’armée de secours.

Ces renforts se font attendre plus que prévu. Il faut en effet 6 semaines au lieu de 4 pour rassembler les 240 000 guerriers et 8 000 cavaliers venus de toute la Gaule. On peut s’interroger sur les raisons de ce retard, alors que le facteur temps est déterminant pour la réussite de l’opération, les assiégés s’affaiblissant un peu plus à chaque jour qui passe au-delà du délai imparti, César ayant même refusé que les civils quittent l’oppidum pour accélérer le processus. Bien sûr, les raisons peuvent être uniquement techniques, rassembler autant d’hommes n’est pas une mince affaire et assurer leur ravitaillement est encore plus difficile, mais cela traduit peut être aussi des dissensions politiques entre les diverses factions gauloises comme la répartition du commandement de l’armée de secours pourrait l’indiquer. Si Vercingétorix avait obtenu d’être reconnu comme chef unique de la coalition, le pouvoir est cette fois-ci partagé en trois. Ce qui évoque inéluctablement une forme de triumvirat. Il se peut que César se serve de cet épisode pour mettre en garde ses concitoyens romains contre les dangers de ce système de gouvernement plutôt qu’il ne décrit fidèlement la réalité historique, mais il semble quand même que cela reflète assez bien à la situation gauloise. Une partie des troupes se retrouvent sous les ordres des Arvernes représentés par Vercassivellaunos, un cousin de Vercingétorix; ils contribuent eux-mêmes avec leurs clients à hauteur de 35 000 hommes. Une autre partie revient aux Eduens menés par Eporédorix et Viridomaros qui fournissent le même contingent, et la dernière est attribuée aux Belges, par l’intermédiaire de l’Atrébate Commios. Les autres tribus doivent se répartir en fonction des affinités qu’elles ont avec l’une de ces trois factions. En dehors des Rèmes et des Lingons, toujours fidèles à Rome, et des Trévires, au prises avec les Germains, seuls les Bellovaques revendiquent leur indépendance et refusent dans un premier temps de s’impliquer dans le conflit, mais Commios finit par les convaincre de lui donner 2 000 soldats au lieu des 10 000 initialement prévus. La répartition a dû se faire dans un souci d’équilibre numérique, pour éviter qu’un clan puisse prétendre avoir eu un rôle plus important que les autres, aussi ce ne sont pas tous les hommes disponibles qui sont envoyés, comme Vercingétorix l’avait demandé. Chaque tribu participe à la coalition selon un quota qui correspond à sa taille, mais aussi au poids politique qui lui est accordé, sinon le facteur démographique aurait certainement joué en faveur des Arvernes dont le territoire était très peuplé. Cela a dû être l’objet d’âpres négociations qui peuvent à elles seules expliquer le retard pris, d’autant plus qu’il subsiste toujours des partisans des Romains, artisans et commerçants qui s’enrichissent grâce au échanges avec eux, à la fois chez les Arvernes et les Eduens. Tous doivent être préoccupé par ce qui pourrait advenir en cas de victoire. Il y a fort à parier qu’en ce cas ils seraient tentés de régler leurs comptes, tout d’abord avec les Rèmes et les Lingons, puis entre eux, toutes les alliances étant possibles. Bien que cela soit peu probable, les Arvernes et les Eduens pourraient se retourner ensemble contre les Belges (fortement influencés par la culture germanique) et les Armoricains (eux aussi indépendants car tournés vers le commerce maritime) déjà affaiblis par les Romains avant de se disputer l’hégémonie, mais plus vraisemblablement, l’un des deux gros pourrait être tenté de faire alliance avec les plus petits, les Arvernes arguant que ce sont les Eduens qui ont fait appel à Rome qui sont à la source de tous leurs malheurs, et les Eduens avançant qu’ils ont fait tout ce qu’il pouvaient pour modérer les ardeurs de César en participant à la conquête tandis que les Arvernes restaient complètement passifs. Autrement ces deux tribus auraient risqué de tomber dans la guerre civile, alors autant désigner l’autre comme nouvel ennemi. Bref, la Gaule aurait eu toutes les raisons de sombrer dans le chaos pour une assez longue période, ce qui aurait favorisé les tentatives d’invasion germaines, voire le retour des légions romaines. Paradoxalement, une défaite serait par contre susceptible d’amener plus de stabilité, l’arbitrage revenant aux Romains. Ces considérations ont aussi pu convaincre les Gaulois de ne pas trop se hâter pour rejoindre Vercingétorix.

Tout cela n’empêche pas l’armée de secours de passer à l’offensive dès l’installation du camp terminée, le lendemain de son arrivée. La cavalerie gauloise se déploie alors dans la plaine de son côté des fortifications romaines, tandis que du leur, les assiégés sortent et s’emploient à combler le fossé qui les maintient à 400 pas du rempart. La bataille entre les deux corps de cavalerie s’engage vers midi et dure jusqu’à la tombée de la nuit sans qu’aucun des deux camps ne prennent l’avantage, jusqu’à l’intervention décisive des Germains qui repoussent les cavaliers Gaulois et massacrent les quelques archers et soldats qui les soutenaient. Voyant cela, Vercingétorix rentre à Alésia sans avoir eu l’occasion de combattre. Le jour suivant, les secours changent de tactique, les soldats passent la journée à confectionner des claies, des échelles et des grappins pour monter à l’assaut des remparts. Ils attendent le beau milieu de la nuit pour sortir discrètement du camp et lancer l’attaque. Au cri des assaillants, Vercingétorix ordonne une nouvelle sortie. Une grêle de flèches s’abat sur les défenseurs romains qui répliquent avec leurs frondes et les scorpions qui leur permettent de lancer des traits à une cadence élevée. L’obscurité aidant, de nombreux soldats sont blessés de part et d’autre; les Romains ne tiennent que grâce à l’aide des troupes qui accourent des forts plus éloignés de l’attaque. Les nombreux pièges disposés en avant des fortifications empêchent ce pendant les Gaulois d’arriver en masse au pied des remparts, soit qu’ils y tombent, soit qu’ils se trouvent ralentis à une distance où les traits les percent à tous les coups. Aussi n’arrivent-ils pas à créer de brèche dans la palissade avant le lever du soleil. Ils craignent alors d’être enveloppés par les légions qui commencent à sortir des camps situés sur les hauteurs et se retirent. Du côté des assiégés, Vercingétorix et ses hommes ont perdu beaucoup trop de temps pour combler le fossé qui barre la plaine, ils ne parviennent pas à le franchir et à rejoindre le pied du rempart pour obliger les Romains à se battre sur deux fronts avant le retrait de leurs alliés de l’extérieur; ils rentrent derechef sans avoir affronté l’ennemi.

Ces deux attaque en plaine ayant été infructueuses, les Gaulois échafaudent un nouveau plan. Cette fois-ci, il s’agira d’attaquer directement une partie du camp sous la responsabilité de deux légions commandées par C. Antistius Réginus et C. Caninius Rébilus. A cet endroit, les retranchements ont été construits à mi-côte d’une colline qui n’a pu être complètement incluse dans les fortifications, ils peuvent donc être approchés en surplomb. Cette mission échoit à Vercasivellaunos accompagné de 60 000 soldats d’élite. Ils quittent secrètement le camp gaulois à la nuit tombée pour aller prendre position à l’abri des regards romains, derrière la crête de la colline. Arrivés là avant l’aube, ils se reposent en attendant l’assaut qui ne doit être donné qu’à midi. A l’heure dite, ils sortent de leur cachette et s’élancent à l’assaut du camp romain. Dans le même temps, la cavalerie revient à la charge dans la plaine tandis que le reste de l’armée gauloise sort du camp et se range en ordre de bataille. Vercingétorix et les assiégés sortent à leur tour de l’oppidum pour se ruer sur les retranchements ennemis. Les Romains ne savent plus où donner de la tête; la situation devient particulièrement critique sur les hauteurs où Réginus et Rébilus sont dépassés, Vercasivellaunos et ses hommes ayant réussi à combler les pièges pour atteindre le pied du rempart. De sa colline située à l’opposé du lieu du combat, Titus Labiénus voit que la situation tourne à l’avantage des Gaulois. Il décide donc de se porter au secours de ses collègues en difficulté avec six cohortes. César nous dit que c’est lui qui ordonne ce mouvement décisif à son lieutenant, mais il cherche probablement à minimiser le rôle de son subalterne pour s’arroger tous les lauriers de la victoire; Labiénus ayant à plusieurs reprises démontré qu’il était un plus fin stratège que son chef, il n’avait certainement pas besoin d’attendre un ordre pour en prendre l’initiative.

Pendant ce temps, les assiégés renoncent à se rendre maître des fortifications de la plaine trop étendues. Ils regroupent tous leurs moyens « sur les hauteurs » (César ne précise pas l’endroit exact), où ils parviennent à faire une brèche dans la palissade et à s’y engouffrer. Le proconsul y envoie le jeune Brutus avec six cohortes, puis Fabius avec sept autres avant de s’y rendre lui-même avec des troupes fraîches. Une fois les Gaulois repoussés hors de l’enceinte, César se dirige à son tour sur la zone attaquée par Vercasivellaunos où Labiénus tient grâce aux 39 nouvelles cohortes qu’il a rassemblées. Il arrive accompagné d’une partie de la cavalerie tandis que l’autre fait le tour par l’extérieur pour prendre l’ennemi à revers. Le nombre permet aux Romains de reprendre l’avantage. Les Gaulois subissent de lourdes pertes. Sédullus, chef des Lémovices, est tué, tandis que Vercasivellaunos est fait prisonnier. Vercingétorix constate le désastre et se retire dans l’oppidum. Lorsque la nouvelle parvient au camp de l’armée de secours, les guerriers plient bagage et décident de rentrer chez eux. Les derniers espoirs des assiégés s’envolent avec eux. La cavalerie part à la poursuite des fuyards pendant la nuit; elle tue ou fait prisonnier une grande partie de leur arrière garde.

Le lendemain, Vercingétorix dépose les armes aux pieds de César pour éviter un massacre, puis il est couvert de chaînes pour être emmené à Rome où il servira de trophée après avoir été traîné à la suite de l’armée de son vainqueur tout au long de sa campagne contre les partisans Pompée, soit six longues années. Les autres guerriers prisonniers sont réduits en esclavage puis distribués aux légionnaires à raison d’un par tête, à l’exception des Eduens, entraînés dans la coalition presque malgré eux, mais aussi des Arvernes qui en sont pourtant à l’origine. La clémence à géométrie variable du proconsul reflète parfaitement la situation politique gauloise. Il épargne également les deux tribus les plus puissantes, à la tête desquelles il place ses partisans après avoir reçu leur soumission, car il compte tirer profit du commerce qu’il fera avec elles une fois qu’il aura attribué les marchés à ses clients, tandis qu’il dépouille les autres de leurs forces vives pour s’enrichir sur le champ tout en soignant sa popularité auprès de ses troupes. Tout cela lui sert à consolider son pouvoir à Rome où Pompée s’emploie à tenter de l’évincer. Cette année là, il décide de passer l’hiver à Bibracte où il s’efforce de stabiliser enfin la Gaule plutôt que de rentrer en Italie comme il en a l’habitude.

Crise monétaire, bulle immobilière, crise bancaire et crise politique sont les causes de la Grande Guerre

Aura t-il suffi que le dernier poilu survivant de la première guerre mondiale meure pour que nous oubliions aussitôt tout de ses causes et de ses conséquences? Pourquoi le gouvernement a t-il voulu faire des cérémonies de l’an dernier le symbole de la réconciliation franco-allemande alors que c’est un contre sens évident? Autant l’image de François Mitterrand et Helmut Kohl, qui se donnaient la main sur le lieu même de la boucherie comme deux soldats qui auraient vécu la même horreur dans des camps opposés avait du sens (il faut peut être avoir été là-bas pour comprendre, avoir vu ce champ immense constellé de milliers de croix, et imaginé que sous chacune d’elles il y a au moins un homme, souvent jeune, qui avait des projets qu’il n’a jamais pu réaliser parce que sa vie s’est arrêtée dans la boue, la puanteur de la mort et le vacarme assourdissant des bombardements; et qu’il a laissé toute une famille qui se demande ce qu’il serait devenu s’il n’avait pas disparu. Peu importe sa nationalité, sa couleur de peau ou sa religion, c’est un humain qui se trouve là, et ça m’a foutu la gerbe. Idem pour les listes de noms dans l’ossuaire, les piles de crânes ou de fémurs sont bien trop réelles pour qu’on imagine quoi que ce soit.), autant cette interprétation de l’histoire laisse un goût amer. La réconciliation des hommes à eu lieu il y a longtemps déjà, grâce à Roland Dorgelès et « les croix de bois » et à Erich Maria Remarque avec son « à l’ouest rien de nouveau », les politiciens n’ont pas à se mêler de la mémoire des peuples.

Personne ne souvient-il des termes humiliants du traité de Versailles qui rejetait l’entière responsabilité du conflit sur le dos des allemands? Du train qui traverse à vitesse réduite les zones dévastées du nord de la France pour que la délégation allemande qui vient signer s’imprègne bien de ce qui va lui être reproché? Du refus du Sénat américain de ratifier le traité après le rejet de dix des quatorze points de Wilson? Tout le monde savait dès le départ que cette paix déséquilibrée portait le germe d’un nouveau conflit. Mais à présent, un historien de pacotille nous dit à la télévision que la seconde guerre mondiale vient du fait que l’Allemagne n’a tout simplement pas digéré la défaite et personne ne réagit. Les dommages de guerre exorbitants -135 milliards de marks or- et le retrait des capitaux américains suite à la crise de 1929, qui a complètement asséché le crédit en Allemagne, n’auraient-ils rien à voir dans l’affaire? On voudrait nous préparer à ce que cela recommence qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Maintenant, les soldats qui se sont fait casser la gueule pour des raisons qu’ils ne comprenaient pas sont tous devenus des héros alors qu’à l’époque ils n’étaient guère plus que de la chair à canon et un élu de la nation ose proposer qu’il faille faire allégeance aux armes pour être un citoyen digne de ce nom. Ceux qui se battaient dans les tranchées n’avaient rien à foutre du drapeau, ils se battaient pour préserver le mode de vie de leur famille, pour leurs copains de régiment à qui ils avaient fait le serment de ramener leur corps au cas où ils seraient tués, et réciproquement, car ils craignaient plus que tout d’être abandonnés au milieu du champ de bataille, d’agoniser pendant des heures en hurlant de douleur sans que personne ne vienne les chercher, et de finir ensevelis sous les obus du prochain tir de barrage sans que leur passage sur Terre ne laisse aucune trace. (« Il faut avoir entendu les blessés entre les lignes. Ils appelaient leur mère, suppliaient qu’on les achève. C’était une chose horrible. Les Allemands on les retrouvait quand on allait chercher de l’eau au puits. On discutait. Ils étaient comme nous, ils en avaient assez. » propos de Louis de Cazenave recueillis par Benoît Hopquin, « Les ders des ders », Le Monde, 10 novembre 2005.) Ceux qui, bien planqués à l’arrière, les envoyaient à l’assaut pour gagner 50 mètres de terrain pour la gloire de la nation, ils les haïssaient. Avez-vous vu ce documentaire où on voit des poilus qui regardent des images de leur dernière sortie des tranchées? Ils s’enthousiasment quand ils se reconnaissent ou voient un de leurs copains passer, pour un peu on les entendrait vociférer, mais à un moment, tout un groupe s’élance sans qu’aucun ne bronche ni ne s’agite: ils sont tous morts dans cette compagnie. « Adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes. C’est bien fini, c’est pour toujours de cette guerre infâme, c’est à Craonne sur le plateau qu’on doit laisser sa peau. Car nous sommes tous condamnés, nous sommes les sacrifiés. » 1 million de francs or étaient offerts à celui qui dénoncerait l’auteur de cette chanson. Vive l’encadrement militaire des délinquants!

Il n’est peut être pas inutile de rappeler que le dernier poilu officiel, Lazare Ponticelli, qui a n’accepté des funérailles nationales qu’à reculons, était Italien (ce qui était aussi mal vu que d’être Arabe de nos jours; les 16 et 17 août 1893, un pogrom contre des ouvriers italiens a fait 8 morts et 49 blessés à Aigues-Mortes, un autre avait déjà eu lieu à Marseille en 1881), qu’il n’a demandé la nationalité française qu’en 1939 pour s’engager contre les nazis, qu’il n’a parlé que tardivement de la grande guerre et qu’il en disait : « Cette guerre, on ne savait pas pourquoi on la faisait. On se battait contre des gens comme nous… »; « On ne voulait pas faire la guerre, on nous a obligés à la faire sans qu’on sache pourquoi » ; « Des hommes, touchés par les gaz, gonflaient et mouraient par paquets. Ceux qui arrivaient derrière étaient obligés de leur marcher dessus. Les corps éclataient comme des ballons…», et quand en 2005, le Haut conseil de la mémoire combattante, présidé par Jacques Chirac, a décidé sans le consulter lui, ni Louis de Cazenave, que le dernier poilu serait inhumé au Panthéon: « Je refuse ces obsèques nationales. Ce n’est pas juste d’attendre le dernier poilu. C’est un affront fait à tous les autres, morts sans avoir eu les honneurs qu’ils méritaient. On n’a rien fait pour eux. Ils se sont battus comme moi. Ils avaient droit à un geste de leur vivant… Même un petit geste aurait suffi ». Que dire pour les Africains qui ont vu leurs pension gelées en 1960. Louis de Cazenave, avant dernier poilu survivant, 100% Français quant à lui, était encore beaucoup moins tendre: « La guerre ? Hay hay hay ! Un truc absurde, inutile ! A quoi ça sert de massacrer des gens ? Rien ne peut le justifier, rien ! »; « La gloire, l’héroïsme ? De la fumisterie ! »; « Le patriotisme ? Un moyen de vous faire gober n’importe quoi ! »; « Les médailles ? Certains de mes camarades n’ont même pas eu le droit à une croix de bois ! ».

Ces deux hommes nous donnent un assez bon aperçu de l’état d’esprit des combattants qui ont vécu le conflit. Cela explique qu’ils aient préféré porter le Front Populaire au pouvoir dans les années 1930 plutôt que de céder aux sirènes du fascisme, mais aussi qu’ils n’aient pas voulu subir à nouveau ce traumatisme et applaudi Daladier à son retour de Munich en 38. A ce moment, le pays pense se racheter de l’assassinat de Jean Jaurès dont le pacifisme lui aurait évité tant de souffrances inutils, mais il agit à contre temps. Ne commettons pas la même erreur à notre tour, la crise que nous traversons n’est pas celle de 1929 et notre mode de vie n’est pas menacé par une idéologie comparable à celle d’Hitler ou de Staline, mais la situation s’apparente plus à la dépression qui commence en 1873.

La grande dépression de 1873, modèle de la crise actuelle

Les années précédentes, deux bulles spéculatives n’ont cessé de gonfler. L’une, en Europe, concerne l’immobilier. Les empires français et austro-hongrois ainsi que la Prusse ont fait le choix de moderniser leurs capitales et leurs grandes villes, les grands travaux d’Hausmann datent de cette époque, pour cela les gouvernements ont besoin de beaucoup d’argent, ils en empruntent une grande partie, mais ils cherchent aussi à attirer des investisseurs privés et encouragent l’émission de prêts hypothécaires. Les financiers se ruent sur ces produits, attirés par les gains substantiels qu’ils entrevoient avec la flambée des prix de l’immobilier. Par conséquent, les prix des terrains grimpent en même temps que l’abondance de bâtiments rend leur vente de plus en plus difficile au fur et à mesure que les constructions s’achèvent. -L’Espagne a connu la même chose dans les années 2000- En Allemagne, cette bulle est alimentée par les 5 milliards de francs or d’indemnités que la France doit payer en trois ans après la guerre de 1870, ce qui représente près de 25% du PIB annuel français. Les emprunts lancés par Adolphe Thiers pour rembourser ont un très grand succès, le premier de juin 1871 est couvert deux fois, le second de juillet 1872 est couvert 14 fois, ce qui permet aux banques de créer des produits financiers assurant un rendement constant, ils contiennent notamment des créances sur l’immobilier. -Les subprimes sont de la même nature. Après les attentats de 2001, la Fed a choisi de prêter de l’argent aux banques à un taux très faible pour soutenir la consommation alors seul moteur de la croissance. Les banques ont alors accordé facilement des prêts aux particuliers en tablant sur l’augmentation des prix de l’immobilier sans se soucier du revenu des emprunteurs. Mais sachant que ce pari était plus qu’hasardeux, elles ont dilué le risque en mélangeant ces créances avec des investissements beaucoup plus sains dans des proportions tout à fait mystérieuses, grâce à l’intermédiaire de formules mathématiques ultra-complexes qui devaient garantir un rendement alléchant. Rappelons au passage que Nicolas Sarkozy vantait encore les mérites de ce système en 2007 et qu’il incitait les banques françaises à faire de même; aujourd’hui il est bien content qu’elles se soient abstenues. L’augmentation des prix n’étant pas aussi forte que prévue, les taux d’intérêt se sont mis à grimper pour rémunérer les détenteurs de ces produits, mais de nombreux ménages se sont vus dans l’impossibilité de rembourser et chassés de leur maison, que les banques ont dû vendre à vil prix étant donnée l’abondance de biens sur le marché, ce qui a entraîné des pertes colossales.-

Au même moment aux Etats-Unis, une autre bombe à retardement est prête à exploser. Elle concerne la spéculation ferroviaire. Cette bulle est exactement de même nature que celle qui s’est formée autour d’internet à la fin des années 1990, le train étant à l’époque la nouvelle technologie qui devait améliorer les communications et permettre au commerce de se développer rapidement. Dans ce contexte, de nombreuses compagnies posent des lignes de chemin de fer pour profiter de la manne, mais, pour attirer les investisseurs au détriment de leurs concurrents, elles sous estiment fortement les coûts de construction tout garantissant par ailleurs des profits constants aux actionnaires grâce encore une fois à d’obscurs produits financiers qui sont en fait vides. De plus, les attaques des Indiens, qui voient d’un mauvais œil l’occupation de leurs territoires par des colons de plus en plus nombreux, ralentissent l’avancement des travaux; ce qui oblige les compagnies à demander la protection de l’armée. Ce système ne peut pas durer éternellement.

Les économies d’Europe centrale et de Russie subissent par ailleurs un autre coup dur en 1871. Elles voient leurs rentrées de devises fondre comme neige au soleil car l’Angleterre, premier importateur mondial de céréales, décide en effet de ne plus acheter de blé en provenance de ces régions, mais de s’approvisionner exclusivement aux Etats-Unis où les coûts de production ont fortement chuté suite à la révolution industrielle qui a vu l’apparition de la mécanisation de l’agriculture avec par exemple la moissonneuse-batteuse, mais aussi celle des engrais chimiques qui ont permis d’augmenter les rendements à l’hectare. De plus, le coût des transports a lui aussi diminué grâce au chemin de fer et aux bateaux à vapeur. Comme la Grande-Bretagne a fait le choix de s’industrialiser et de pratiquer le libre échange, elle n’applique pas de droits de douane, ce qui rend les produits agricoles américains ultra-compétitifs sur son marché. Cela provoque inévitablement une chute des prix dans toute l’Europe.

Le tableau se noircit encore un peu plus avec la décision du jeune empire allemand dès décembre 1871 de réaliser l’union monétaire sur son territoire et de passer progressivement de l’étalon argent à l’étalon or. Pour cela il crée une monnaie nouvelle, le Goldmark, appelée à remplacer à terme le thaler, vieille monnaie allemande basée sur l’argent qui est émis par 31 banques des états qui composent l’empire. Les premières pièces de 10 et 20 marks or sont frappées en grande partie grâce aux indemnités versées par la France qui représentent un tiers de cette nouvelle monnaie durant les 7 premières années de son existence, mais elle n’est pour le moment qu’une monnaie de remboursement. Elle devient ensuite une monnaie commerciale avec la loi du 9 juillet 1873 qui voit la création d’une pièce de 5 marks. Le Goldmark devient ainsi aussi crédible que la Livre anglaise, basée uniquement sur l’or depuis 1844, en usage dans tous les échanges internationaux de l’époque.

Les raisons de cette décision sont à chercher aux Etats-Unis qui sont eux-mêmes passés à l’étalon or quelques mois auparavant avec le Coinage Act de février 1873 qui démonétise progressivement l’argent devenu trop abondant sur le marché. Cette situation est la conséquence de la libre frappe de la monnaie, politique destinée à favoriser la conquête de l’ouest à partir du milieu des années 1830, qui stipulait que le gouvernement américain s’engageait à échanger l’argent-métal de quiconque se présentait dans un hôtel des monnaies contre un poids équivalent en pièces. Cela se faisait à parité fixe avec l’or, avec un ratio de 16, c’est à dire que 16 grammes d’argent donnait droit à un gramme d’or, les terres ne pouvant être achetées qu’avec de l’or depuis la Specie Circular de 1836. Jusqu’à la fin de la guerre de sécession en 1865 (premier conflit de l’ère moderne où la technologie -train, télégraphe, fusil à canon rayé, navires cuirassés, invention de la mitrailleuse et du sous-marin- s’avère décisive), les découvertes de ces deux métaux se font à peu près dans ces proportions, cette guerre rend même l’argent plus rare, mais après, la conquête de l’ouest prend réellement son essor et de nombreuses petites mines voient le jour un peu partout dans les nouveaux territoires, tant et si bien que la valeur de l’argent-métal sur le marché devient inférieure à la valeur faciale des pièces contre lesquelles il est échangé. Le dollar se déprécie donc; le Coinage Act est destiné à enrayer ce phénomène. Il provoque une nouvelle ruée vers l’or, menée par le général Custer dans les Black Hills, un sanctuaire pour les Indiens. Cela finira par lui coûter la vie à la bataille de Little Big Horn en 1876.

Cette décision a aussi des effets pervers. Elle fait chuter les cours mondiaux de l’argent-métal sur lesquels s’appuient encore de nombreuses monnaies européennes qui se retrouvent alors dévaluées, et, aux Etats-Unis, cela freine considérablement l’émission de dollars alors que le pays est en pleine expansion démographique grâce à l’immigration, ce qui provoque la déflation. Les salaires stagnent tandis que les prix baissent, aussi le pouvoir d’achat augmente, mais en contrepartie, le coût des prêts s’envole, étranglant les petits propriétaires et freinant l’investissement.

Tout cela contribue à aggraver la crise bancaire qui se déclenche à Vienne en mai 1873, quand la bulle immobilière vient à éclater. A ce moment, les investisseurs qui ont payé leurs terrains trop cher ne trouvent plus d’acheteurs pour leurs bâtiments et se retrouvent dans l’incapacité de rembourser les banques qui font faillite par centaines à partir du 9 mai. Paris et Berlin subissent rapidement le même sort, ce qui déclenche une récession. Les banques manquent alors de liquidités, mais ne se font plus confiance entre elles et ne se prêtent plus qu’à des taux prohibitifs, le crédit est par conséquent complètement bloqué. Les banques américaines connaissent bientôt la même situation lorsque la Jay Cooke & Company annonce qu’elle n’est plus en mesure de continuer à financer la Northern Pacific Railway: la bulle ferroviaire vient d’éclater. Le 18 septembre, la banque d’affaire qui jouait un rôle majeur dans l’économie du pays fait faillite, ce qui entraîne la fermeture de Wall Street pendant 10 jours à partir du 20 septembre, suite à la panique que cela provoque. De nombreuses compagnies ferroviaires se retrouvent en grandes difficultés financières et doivent arrêter les travaux d’extension de ligne; 89 d’entre elles sur 364 feront faillite dans les mois suivants, ce qui n’empêchera pas la bulle de se reformer à la faveur de la reprise économique momentanée de 1878. Elle éclatera à son tour en 1884. En Europe, l’industrie connaît aussi des difficultés, mais l’agriculture, qui prend de plein fouet la concurrence des produits étrangers (céréales américaines et canadiennes, viande australienne et néo-zélandaise), est le secteur le plus durement touché, ce qui accélère l’exode rural. Il faudra plus de vingt ans pour sortir de cette crise qui ne prendra fin qu’en 1896. Emile Zola décrit les conditions de vie de cette période qui verra en réaction la naissance du syndicalisme.

La Grande dépression de 1873 ne se traduit pas par une baisse brutale de la production comme celle de 1929, elle continue au contraire d’augmenter, l’industrie allemande rattrape même son retard sur la France, la dépasse et va jusqu’à se hisser au niveau de l’Angleterre, mais elle parvient à peine à compenser la chute des prix agricoles, d’où la stagnation de l’économie qui aura du mal à inspirer à nouveau confiance suite à des affaires telles que le scandale de Panama en 1889 ou celle de la Barings qui passe à deux doigts de la faillit en 1890 car elle détenait trop de dette argentine et uruguayenne pour faire face au défaut de paiement de ces deux pays; elle ne fut sauvée que grâce à l’intervention d’un consortium organisé sous l’égide du gouverneur de la Banque d’Angleterre. Les politiques mises en place pour remédier au problème vont rapidement devenir une source de tensions internationales qui vont attiser les nationalismes pour aboutir à la première guerre mondiale.

Le remède pire que le mal

Pendant plusieurs années, les états n’interviennent pas du tout pour relancer leurs économies, ce qui pousse les entreprises à se concentrer dans le but de préserver leurs profits. En Allemagne les petites se regroupent pour former des cartels, avec la bénédiction des autorités, tandis qu’aux Etats-Unis, les plus grosses rachètent celles qui sont en difficulté pour former des trusts, ce qui leur permet de se retrouver en situation de quasi-monopole et de dicter leurs prix à la fois aux fournisseurs et aux clients, ce qui fausse la concurrence. Les Etats-Unis commencent à lutter contre ce phénomène dès 1887 avec l’Interstate Commerce Act qui concernait les chemins de fer (ces dernières années, les entreprises de télécommunication ont elles aussi été condamnées pour entente illicite, alors que Microsoft a été un temps poursuivi pour abus de position dominante), puis complété par le Sherman Antitrust Act qui définit le principe du droit de la concurrence pour toute l’industrie, mais visait tout particulièrement la Standard Oil qui imposait son diktat sur le secteur pétrolier grâce à son hégémonie dans les domaines du transport et du raffinage. Pour justifier sa loi, le sénateur Sherman disait : « Si nous refusons qu’un roi gouverne notre pays, nous ne pouvons accepter qu’un roi gouverne notre production, nos transports ou la vente de nos produits. ». Cette législation pousse les pétroliers américains à prospecter hors des Etats-Unis pour assurer leurs profits, ce qui aura pour conséquence de redessiner la carte du Moyen-Orient en fonction des intérêts des compagnies des pays vainqueurs de la grande guerre.

1879 marque un tournant dans l’attitude des gouvernements. A cette date, la France a fait le choix de développer ses infrastructures ferroviaires dans le but de soutenir son industrie sidérurgique et de doter le commerce d’un outil de transport plus efficace qui désenclave les régions les plus reculées. Les industriels investissent massivement pour répondre à la demande intérieure, mais ils négligent le contexte international et ne peuvent amortir rapidement les frais engagés, ce qui les amène à manquer de trésorerie. La bulle ainsi crée finit par éclater en 1882. Cette même année 1879 voit parallèlement le gouvernement français charger son ministre Jules Ferry de mettre l’accent sur l’éducation avec la création d’une Ecole normale féminine et d’une agrégation féminine qui formeront des femmes à l’enseignement, pour aboutir à l’obligation de l’instruction des deux sexes, en 1882, par l’intermédiaire de l’école laïque et gratuite. L’objectif est double. D’une part stimuler l’innovation qui pourra mieux se développer grâce à des ouvriers biens formés, mais aussi mettre les petits français au niveau d’instruction des allemands jugés mieux éduqués lors du conflit de 1870 et ainsi préparer la revanche en leur inculquant par la même occasion la notion de patriotisme.

En 1879, l’Allemagne prend une toute autre décision: le relèvement de ses droits de douane sur les produits agricoles et industriels, connu sous le nom de tarif Bismarck. Il rompt ainsi avec la première expérience de mondialisation qui avait vu le libéralisme économique se développer depuis 1860 avec le traité de libre échange entre la France et la Grande-Bretagne, suivi de nombreux autres traités bilatéraux rendus multilatéraux par la clause de la nation la plus favorisée qui stipule qu’un même produit sera taxé de la même manière sans distinction du pays d’où il est exporté. Le gouvernement allemand érige de ce fait une barrière douanière destinée à sauver son agriculture qui n’est plus compétitive face aux produits du nouveau monde, mais aussi à protéger son industrie alors en pleine expansion. Cela altère bien entendu la concurrence avec les produits étrangers, ce qui va finir par irriter la France qui a de plus en plus de mal à exporter vers ce pays, surtout après 1885 quand le tarif Bismarck sera encore augmenté, alors que son propre marché est de plus en plus envahi par les biens manufacturés allemands. En 1892, le tarif Méline dresse à son tour une barrière douanière pour protéger l’industrie française de cette concurrence déloyale, deux ans après que les Etats-Unis aient adopté un dispositif similaire avec le tarif McKinley. Seule la Grande-Bretagne reste fidèle au libre échange. En réaction à cette fermeture des marchés internationaux, les pays européens à cherchent de nouveaux débouchés pour leurs produits; ce qui relance la colonisation. Pour Jules Ferry, « la politique coloniale est fille de la politique industrielle. ».

En 1878, avec le congrès de Berlin, l’Allemagne accède au statut de grande puissance internationale car elle a su démontrer sa volonté que la situation dans les Balkans ne dégénère pas vers un conflit européen généralisé (seule la Russie, qui s’est vu refuser l’accès direct à la Méditerranée, est déçue par son action et voit d’un mauvais œil son rapprochement avec l’Autriche, ce qui la pousse à déclarer caduque l’entente des trois empereurs et à se rapprocher de la France), aussi se sent-elle en droit de défendre ses intérêts, mais les raisons du changement d’orientation de la politique économique de Bismarck sont d’abord à chercher dans sa politique intérieure.

Après avoir longtemps été allié avec les national-libéraux, le chancelier se rapproche du parti centriste ou Zentrum qu’il a pourtant férocement combattu les années précédentes. Le Zentrum est en effet un parti catholique créé en 1870 qui n’a cessé depuis de gagner des électeurs au détriment des national-libéraux et affaibli le pouvoir de Bismarck au Reichstag. L’homme d’Etat Prussien et protestant voit en ce parti une menace pour l’unité allemande; il voue de plus une haine personnelle toute particulière à Ludwig Windthorst, l’un de ses leaders. Il craint de voir l’autorité de l’état remise en cause par ce parti en raison d’un dogme, l’infaillibilité pontificale, défini en 1870 par le premier concile du Vatican, qui décrète que le pape ne peut se tromper lorsqu’il s’exprime ex cathedra (c’est-à-dire en tant que Docteur suprême de l’Église et en engageant sa pleine autorité apostolique), et ce, en matière de foi et de morale. (la décision de Jules Ferry de rendre l’école laïque intervient dans le même contexte. Il souligne ainsi que l’instruction morale est le domaine réservé de l’Etat. Le motif est lui aussi de l’ordre de la politique interne, il cherche à renforcer l’autorité de la troisième république qui souffrait alors d’un manque de crédibilité.). Bismarck contre-attaque en lançant le Kulturkampf (combat culturel), essentiellement dirigé contre les catholiques allemands installés en Pologne prussienne. S’ensuit une série de lois de plus en plus dures: la loi du 11 mars 1871 décrète que les écoles seront désormais sous le contrôle de l’Etat, celle du 10 décembre 1871 prévoit que les prédicateurs qui critiquent l’Etat seront passibles d’une peine de prison, les jésuites sont expulsés d’Allemagne en juillet 1872, en mai 1873, l’Etat décide de contrôler la formation et la nomination du clergé, le mariage civil devient obligatoire en Prusse en 1874 et le 6 février 1875 dans le reste de l’Empire tandis que les congrégations religieuses sont à leur tour exilées et leurs biens confisqués. Les catholiques n’ont alors plus accès à la fonction publique en Prusse et 1 500 prêtres réfractaires sont déchus de la nationalité allemande et expulsés de leurs paroisses. La situation s’apaise avec la mort de Pie IX en 1878, lorsque son successeur Léon XIII consent à négocier directement avec le chancelier après avoir envoyé une lettre au Kaiser Guillaume Ier qui lui garantit qu’il veillerait à ce que les catholiques soient de respectueux et fidèles sujets de sa Majesté en échange de la magnanimité du souverain à leur égard; à la suite de quoi Falk, l’instigateur du Kulturkampf, se voit poussé à la démission en juillet 1879. C’est à ce moment que Bismarck entreprend son rapprochement avec le Zentrum, les national-libéraux ayant demandé un changement de constitution qui renforce le régime parlementaire, ce qui lui est très défavorable. Fort de sa nouvelle alliance avec le Zentrum, il prend alors ces mesures protectionnistes qui lui assurent le soutien des deux partis conservateurs et marque sa rupture avec les national-libéraux majoritairement opposés au projet. Les lois anti-catholiques ne sont plus que mollement appliquées, la Prusse recommence à verser leur traitement aux prêtres en 1882, les évêques peuvent à nouveau nommer les curés ou bon leur semble en 1883 et finalement les prêtres réfractaires ainsi que les congrégations religieuses sont réhabilités (sauf les jésuites), mais le Kulturkampf ne prendra définitivement fin qu’en 1887.

Après l’apaisement des relations de Bismarck avec les catholiques, une nouvelle catégorie de la population est visée par des lois répressives: les socialistes. En effet, le chancelier estime que la crise économique et ses conséquences sociales sont un facteur qui accroît le risque de révolution dans le pays, aussi désire t-il « mener une guerre d’anéantissement au moyen de la loi, qui toucherait les associations, les rassemblements, la presse socialistes ainsi que la liberté de circulation de leurs membres (par le moyen d’expulsion et d’internement). ». Cette politique vaut à Guillaume Ier d’être la cible d’un attentat. Les lois antisocialistes sont pourtant rejetées au Reichstag à une large majorité. Le chancelier le dissout après une seconde tentative d’attentat contre le Kaiser. Dans ce contexte, les conservateurs remportent l’élection et les national-libéraux finissent par consentir à voter ces lois quelque peu modifiées à leur demande; elle resteront en vigueur jusqu’en 1890.

Le volet répressif qui interdit l’agitation socialiste sans toutefois porter atteinte aux droits des parlementaires de ce parti n’est cependant pas le seul aspect du plan qu’a échafaudé Bismarck. Il espère saper le soutien populaire qu’ils ont en prenant lui-même l’initiative d’instaurer une assurance couvrant les accidents des ouvriers. Elle évolue rapidement pour intégrer une assurance maladie, prévoit également le versement d’une pension d’invalidité dans les cas les plus graves et une retraite pour les plus âgés. Tous les partis se liguent contre cette réforme car il est trop évident que le chancelier, qui parle de socialisme d’Etat à son propos, cherche avant tout à affaiblir leurs pouvoirs parlementaires pour renforcer le sien, aussi subit-il un cuisant échec personnel. Les socialistes de leur côté sont plus unis que jamais car la répression dont ils sont l’objet les a soudés et même poussés à adhérer plus fortement aux thèses communistes et internationalistes de Marx, tandis que la droite fait supprimer toute référence au socialisme d’Etat lorsqu’ils votent les projets d’assurance des accidents et la couverture maladie en 1883. L’Etat n’y joue en effet plus aucun rôle, la gestion de l’assurance accident ayant été confiée au soin des entreprises, ce qui bénéficie avant tout à la droite, tandis que la caisse d’assurance maladie est quant à elle contrôlée directement par les travailleurs, ce qui profite essentiellement à la gauche. L’assurance invalidité et la retraite finiront par être mis en place en 1889 alors que Bismarck ne se fait plus beaucoup d’illusions quant à son avenir politique suite à l’accession au trône de Guillaume II, mais entre temps il aura fait une dernière tentative pour s’imposer, en jouant sur le sentiment nationaliste de ses compatriotes.

En 1885, a l’issue de la conférence de Berlin convoquée à son initiative, Bismarck estime que l’Allemagne est devenue incontournable en Europe après qu’il ait réussi à faire en sorte que la France et la Grande-Bretagne s’entendent sur les modalités du partage de l’Afrique. Il démontre une nouvelle fois sa volonté d’apaiser les tensions internationales et se refuse à lancer l’Allemagne dans la course aux conquêtes coloniales malgré la pression des lobbies industriels auxquels il répond: « Votre carte de l’Afrique est effectivement très belle, mais ma carte de l’Afrique est, elle, située en Europe. La France est à gauche, la Russie à droite et nous nous trouvons au milieu. Ça c’est ma carte de l’Afrique. ». En contrepartie, il doit faire la preuve qu’il défend quand même leurs intérêts, c’est pourquoi il relève une nouvelle fois les tarifs douaniers à cette date, mettant un sérieux coup de frein aux importations. Pour flatter encore plus son électorat conservateur, il intensifie sa politique de germanisation de l’est de la Prusse avec l’expulsion des polonais de la région, et promulgue une loi sur sa colonisation en 1886. (Hitler reprendra plus tard cette politique à son compte dans son concept « d’espace vital » et massacrera les polonais à grande échelle) Il réussit enfin à obtenir la majorité absolue au Reichstag en 1887, après une nouvelle dissolution, bien aidé dans sa campagne par une recrudescence du sentiment revanchard en France.

Depuis la défaite de 1870, l’esprit de revanche existait bien en France, mais il n’était pas aussi développé qu’on pourrait le penser (ou qu’on voudrait nous le faire croire), il était avant tout dominé par le sentiment d’amertume qu’avait laissé l’écrasement de la Commune qui entachait la naissance de la Troisième République. Le gouvernement tente bien de raviver la flamme nationaliste après son rapprochement avec la Russie en reprenant la Marseillaise comme hymne national en 1879, puis en organisant un défilé militaire à Longchamp l’année suivante à l’occasion de la première fête nationale du 14 juillet, pour redorer le blason de l’armée française terriblement terni par les massacres qu’elle a commis lors de la semaine sanglante (de nos jours ce sont ses exactions et la torture pendant la guerre d’Algérie que le gouvernement voudrait nous faire oublier en organisant des funérailles télévisées pour nos soldats tombés sur le théâtre des opérations extérieures, parfois décidées sans l’aval du parlement). Le succès de ces manœuvres reste cependant tout relatif, le peuple étant alors plus préoccupé par les questions sociales soulevées par la crise que par le prestige de son armée. Cela change avec la décision allemande de relever ses tarifs douaniers qui ralentissent les exportations et touchent les ouvriers français de plein fouet, et surtout avec la nomination du général Georges Boulanger au poste de ministre de la guerre grâce à l’intervention de Clémenceau en sa faveur. A ce poste, il mêle habilement nationalisme et socialisme. L’une de ses premières décisions consiste à faire accélérer l’adoption et la mise en service du fusil Lebel, qui dépasse en performance le Mauser allemand de l’époque, prémices d’une course aux armements qui s’intensifiera considérablement une dizaine d’années plus tard et contribuera à mettre fin à la crise au milieu des années 1890 (selon les critères des économistes. La « belle époque » qui suit cette période n’était pas si rose que ça pour les classes populaires et concernait avant tout la bourgeoisie si on en croit Picasso. Pendant que Matisse célébrait la douceur des temps avec un dessin tout en rondeur et une atmosphère bucolique dans « le bonheur de vivre » en 1905-1906, Picasso nous agressait avec ses « demoiselles d’Avignon » et ses lignes anguleuses qui décrivaient la dure vie des prostituées de la même époque. De même, le New Deal de Roosevelt n’est pas parvenu à mettre fin à la crise de 1929; il faut attendre l’effort de guerre pour que le chômage disparaisse enfin. Le marché de l’armement ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui aux Etats-Unis; pour la France, il faudra bien remplacer tous les missiles utilisés en Libye…)

Il se rend populaire parmi la troupe en autorisant le port de la barbe et en réduisant le temps de service militaire, mais aussi dans les rangs de la gauche en rendant ce service obligatoire pour les ecclésiastiques, en excluant de l’armée les héritiers du trône de France, allant même jusqu’à les faire expulser du territoire national, mais surtout parce qu’il réussit à pacifier la crise des mines de Decazeville sans faire tirer un seul coup de feu, il suggère même une possible fraternisation entre la troupe et les mineurs en grève (« À l’heure qu’il est, chaque soldat partage avec un mineur sa soupe et sa ration de pain »). Le défilé du 14 juillet 1886 lui donne l’occasion de mesurer sa popularité parmi la foule, aussi se lance t-il dès septembre dans une tournée des provinces françaises où il tient un discours revanchard à l’égard de l’Empire allemand: « Nous pouvons enfin renoncer à la triste politique défensive ; la France doit désormais suivre hautement la politique offensive ». Bien que le gouvernement Freycinet tombe en décembre 1886, son successeur René Goblet est obligé de confirmer Boulanger à son poste malgré la défection des radicaux dont était Clémenceau. Dès lors, le ministre de la guerre se lance dans une série de provocations envers l’Allemagne: il fait construire des baraquements dans la région de Belfort, interdit l’exportation de chevaux ainsi que la représentation de Lohengrin et d’autres choses encore, mais il initie surtout une campagne d’espionnage à grande échelle, sans en informer le gouvernement. (Le manque de confiance entre le gouvernement et l’état major des armées naît à ce moment là; c’est dans ce contexte que se déroulera l’affaire Dreyfus qui fera vaciller la République quelques années plus tard. La France juive de Drumont connaît un grand succès dès sa publication en 1886). L’Allemagne réagit en rappelant 70 000 réservistes dès février 1887.

Trois mois plus tard, le 20 avril, éclate l’affaire Schnaebelé. Ce commissaire de police d’origine alsacienne en poste en Meurthe-et-Moselle, du côté français de la frontière avec les territoires annexés, est soupçonné par les autorités allemandes de se rendre illégalement de leur côté pour se livrer à des activités d’espionnage, aussi lui tendent-elles un piège pour l’arrêter. Il reçoit une convocation de l’un de ses collègues allemand, le commissaire Gautsch, qui l’invite à se rendre chez lui au prétexte d’un poteau frontière vandalisé. Il est appréhendé par des policiers déguisés en ouvriers agricoles, du côté allemand de la frontière alors qu’il fait les cent pas entre les deux pays en attendant son homologue, mais il leur échappe et n’est rattrapé qu’une fois revenu en territoire français, selon deux témoins qui travaillaient dans les champs non loin de là. Schnaebelé se retrouve prisonnier en Allemagne et menacé d’être traduit devant une cour martiale pour avoir franchi illégalement la frontière. René Goblet est mis au courant le jour même et propose d’envoyer un ultimatum aux autorités allemandes lors du conseil des ministres du 23. Boulanger le soutien bien entendu et se déclare prêt à décréter la mobilisation générale. Cependant le président de la République, Jules Grévy, et le ministre des affaires étrangères, Emile Flourens, sont beaucoup moins enthousiastes à l’idée d’un nouveau conflit et ils détectent immédiatement un vice de procédure dans l’action allemande, bien qu’ils suspectent fortement que le commissaire français ait pu se livrer à l’espionnage en d’autres circonstances. En effet, la convocation par Gautsch a été retrouvée sur le bureau de Schnaebelé et elle a valeur de sauf conduit en droit international, peu importe alors de quel côté de la frontière a eu lieu l’interpellation, elle est de toute façon illégale car il disposait de toutes les autorisations nécessaires pour la traverser cette fois-ci. Le gouvernement se contente donc de le faire remarquer aux diplomates allemands et demandent innocemment des explications. Bismarck ne souhaite pas lui non plus un conflit avec la France à ce moment là, pas plus qu’il ne souhaite se mettre la Russie à dos alors qu’il désire remettre au goût du jour l’entente des trois empereurs (ébranlée en 1875 lorsque l’Allemagne a menacé la France d’une guerre préventive suite à la réorganisation de son armée, puis abandonnée en 1878) avec le traité de réassurance qui sera signé l’année suivante. Il se rend parfaitement compte de la bévue grossière de ses services qui pourrait rejeter sur lui la responsabilité d’une guerre, aussi ne s’offusque t-il pas de la demande française et ne répond pas en termes outrageants comme il l’avait fait au temps de la dépêche d’Ems, mais classe l’affaire sans suite par une note qualifiée d’acrimonieuse par la diplomatie allemande et renvoie Schnaebelé dans ses foyers sans lui intenter de procès. (Aujourd’hui ce sont les Chinois qui sont accusés à tout bout de champ d’espionnage, même quand ils n’y sont strictement pour rien comme dans le cas de l’affaire Renault. Cela ne laisse rien augurer de bon.)

Après cette affaire qui a démontré le danger de sa politique à la fois pour le régime et la paix, Boulanger perd tous ses soutiens parmi les républicains, en particulier les radicaux comme Clémenceau, d’autant plus qu’elle a permis de découvrir qu’un véritable réseau d’espionnage, déjà armé par le ministre en prévision d’une guerre imminente, venait d’être démantelé en Alsace-Moselle par les autorités allemandes alors que le gouvernement français ignorait tout de son existence. Cela aurait constitué un casus belli incontestable en droit international si le chancelier avait décidé de porter l’affaire sur la place publique. Le gouvernement Goblet tombe le 17 mai 1887 à cause d’une question budgétaire, ce qui soulage considérablement les parlementaires. Boulanger n’est pas reconduit dans ses fonctions. Il reste pourtant populaire; un parti qui regroupe des mécontents du régime parlementaire de tous bords, radicaux, blanquistes, monarchistes et bonapartistes se crée autour de sa personne. Il est élu député de Paris en juillet 1888, mais renonce au coup d’état auquel il est poussé par ses supporters fin janvier 1889. Poursuivi pour complot contre la sécurité intérieure en avril, il s’exile en Belgique où il se suicide en 1891 après la mort de sa maîtresse. Le passage de Boulanger aura donné naissance à la fois au nationalisme et au socialisme moderne, qui deviennent tous deux incontournables à partir de ce moment.

Si la guerre n’a pas éclaté lors de l’affaire Schnaebelé, c’est grâce à la bonne volonté des dirigeants des deux pays, mais aussi et surtout parce qu’ils n’étaient pas encore prêts, ils ne disposaient ni du matériel ni des alliances qui leur aurait permis d’envisager la victoire. Ils vont par la suite s’employer activement à résoudre ce problème. La France se rapproche encore de la Russie, tout d’abord économiquement avec l’émission du premier emprunt russe en 1888, puis militairement avec l’alliance franco-russe de 1893. Elle se lance alors complètement dans la course aux armements avec entre autres le fameux canon de 75. De son côté, l’Allemagne de Guillaume II abandonne la Realpolitik de Bismarck, après son éviction en 1890, pour se lancer dans la Weltpolitik, beaucoup plus agressive, qui vise à doter le pays d’un empire colonial proportionnel à sa puissance industrielle. La troisième triplice qui l’associe à l’Autriche-Hongrie et à l’Italie est signée en mai 1891, puis en 1897, l’Empire décide de se doter d’une flotte capable de rivaliser avec celle de la Grande-Bretagne avec le plan Tirpitz, ce qui incite cette dernière à moderniser à son tour sa flotte à partir de 1899 avec les dreadnoughts et à se rapprocher de la France pour aboutir à l’entente cordiale de 1904, puis à régler ses différends avec la Russie par la convention anglo-russe de 1907, suite à une tentative de Berlin de se rapprocher de Moscou. L’envoi d’une canonnière allemande à Agadir en 1911 finira de souder la triple entente. Désormais il ne suffit plus que d’une étincelle pour que la situation dégénère. Elle jaillira à Sarajevo le 28 juin 1914 avec l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.

Tout cela se serait passé différemment sans la grande dépression de 1873. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation aussi complexe que celle de cette époque: les innovations de la période précédente (essentiellement l’informatique qui s’est développée avec le lancement de la course à la lune) ne suffisent plus à assurer une croissance suffisante, tandis que les nouvelles technologies ne sont pas encore au point (nanotechnologies telle que les nanotubes de carbone, énergies « vertes », robotiquejusqu’à 70% des emplois pourraient disparaître dans les 30 ans à venir grâce ou à cause des robots, la réindustrialisation de l’Europe n’est donc qu’une douce illusion car elle ne fournira pas pour autant du travail, ce qui nous obligera à remettre en cause notre modèle de partage de la richesse, à inventer une nouvelle forme de civilisation.). La guerre, ou sa préparation, ont toujours été un bon moyen pour accélérer leur développement et relancer l’économie, car son principal inconvénient est qu’elle a besoin de grands espaces vierges pour s’épanouir pleinement. Soit elle réussit à en inventer, soit elle détruit ce qui existe pour le remplacer; la guerre lui permet de faire les deux en même temps. Saurons nous nous en passer cette fois-ci?

Naissance du dernier empire européen (denière partie)

Avec la victoire contre la France, Bismarck avait atteint son objectif: unifier l’Allemagne pour en faire une grande puissance européenne. Mais il a tout de suite dû faire face à un nouveau problème, l’affirmation du pouvoir de l’industrie qui lui a fourni les moyens de réaliser sa politique. Il était personnellement opposé à l’annexion de l’Alsace-Lorraine car il savait que les français voudraient alors prendre leur revanche pour récupérer ces territoires perdus et que cela nuirait à la stabilité du continent. C’était sans compter les intérêts de l’industrie qui convoitaient la houille et le minerai de fer lorrains, de qualité supérieure à ce qui se trouvait en Allemagne, et qui désiraient contrôler les voies commerciales nord-sud et est-ouest qui passent par l’Alsace. Bismarck a dû céder sur ce point pour s’assurer de leur soutient, tout en sachant que cela mènerait à une nouvelle guerre. Il avait malgré lui créé le complexe militaro-industriel dont Eisenhower parlera 75 ans plus tard et qui a fait dire à Anatole France après la première guerre mondiale: « on croit se battre pour la patrie; on meurt pour les industriels.».

Non contents d’avoir obtenu gain de cause, les marchands allemands vont aussi vouloir se constituer un empire colonial. Bismarck leur accorde alors la protection des comptoirs qu’ils ont établi de leur propre initiative au Togo, au Cameroun, en Namibie et en Tanzanie. Il leur faudra attendre la mort de Guillaume Ier en 1888 et le départ de Bismarck en 1890 pour que l’Allemagne s’engage à mettre tous les moyens militaires à leur disposition avec la constitution d’une puissante marine de guerre, concrétisée par le plan Tirpitz de 1897. L’arrivée au pouvoir de Guillaume II et surtout la nomination de Bernhard von Bülow au poste de ministre des affaires étrangères, en 1897, puis de chancelier, en 1900, marque la fin de la Realpolitik de Bismarck, elle laisse place à la Weltpolitik caractérisée par la course aux armements. (aujourd’hui, seule l’Europe n’y participe pas, partout ailleurs les armes se vendent comme des petits pains, elles représentent par exemple 30% des ventes de l’industrie américaine. Cela ne laisse rien présager de bon.) Ce changement va leur créer de puissants ennemis.

Tout d’abord la Russie se rapproche de la France à partir de 1878. Dans un premier temps, Bismarck avait pourtant réussi à isoler la France diplomatiquement grâce à l’entente des trois empereurs qu’il avait fait signer en octobre 1873 par le kaiser Guillaume Ier, le tsar Alexandre II et l’empereur autrichien François-Joseph. Elle garantissait une aide mutuelle en cas d’agression de l’un des trois empires par une puissance extérieure. Mais il voulait aussi mettre en place une union douanière entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie pour sceller leur rapprochement à long terme. Aussi fut-il accusé par la Russie de privilégier cette dernière, en 1878, lorsqu’il a été question de se partager les Balkans au détriment de l’empire Ottoman, l’homme malade de l’Europe à présent moribond. Un premier accroc dans l’entente était déjà apparu en 1875 lorsque la France avait réorganisé son armée et que l’Allemagne s’était déclarée prête à une guerre préventive que la Russie refusait, avec ce second incident, le tsar la déclarait caduque. L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie signèrent alors la Duplice, une alliance en cas d’agression de la part de la Russie. Elles furent rejointes par l’Italie en 1882 pour former la Triplice. Mais ce n’est qu’à partir de 1890, avec la démission de Bismarck, que la Russie et la France vont réellement entreprendre de former une alliance, en réaction contre la Weltpolitik agressive voulue par le nouveau kaiser Guillaume II. Cela finit par aboutir à une convention purement défensive contre la Triplice en janvier 1894. Il n’était pas question que la Russie aide la France à prendre sa revanche sur l’Allemagne ou que la France aide la Russie à établir son hégémonie sur les Balkans.

 En 1897, c’est la Grande-Bretagne qui va prendre ombrage de la politique expansionniste de l’Allemagne qui met en place le plan Tirpitz destiné à rivaliser avec la Royal Navy. Cela remettait en cause l’équilibre qui s’était mis en place au terme de la conférence de Berlin de 1885 qui avait réuni toutes les puissances coloniales européennes au sujet du partage de l’Afrique, de la même manière que le traité de Tordesillas avait décidé du partage de l’Amérique près de 400 ans auparavant. La conférence définit la notion de sphère d’influence par l’occupation effective du terrain par la puissance colonisatrice, elle peut s’étendre jusqu’à rencontrer une sphère d’influence voisine. Mais Bismarck l’a avant tout réunie pour jouer le rôle d’intermédiaire dans le contentieux qui oppose français et anglais au sujet du Congo. Il sera réglé par la création de l’état indépendant du Congo, cédé au souverain d’un état neutre, le territoire appartient à présent en propre au roi Léopold II de Belgique. Il garantit encore la liberté de commerce dans le bassin du fleuve Congo ainsi que la liberté d’y naviguer, de même que sur le Niger. Il interdit aussi la pratique de l’esclavage. (l’indifférence de la communauté internationale envers la manière dont Léopold II traite les populations locales -la prise en otage des femmes et des enfants, qui meurent en masse dans des camps insalubres, et que les hommes ne pouvaient libérer qu’à condition qu’ils fournissent un quota suffisant de caoutchouc ou d’ivoire, pour voir toute la famille exécutée une fois le travail accompli- laissera Hitler penser qu’il obtiendra la même réaction avec le sort qu’il réserve aux juifs. Le manque de diligence à punir les dirigeants turcs qui ont organisé le génocide des Arméniens pendant la première guerre mondiale, alors qu’ils ont été condamnés à mort dans leur pays et ont trouvé refuge chez leur allié allemand, ne fera que le conforter dans cette opinion et l’encourager à exterminer le peuple polonais.)

L’abandon de la politique diplomatique de Bismarck poussera plus efficacement encore la France et la Grande-Bretagne à régler leurs différents coloniaux. Cela leur permettra de passer outre l’animosité qui règne entre les deux nations depuis la guerre de cent ans, l’Angleterre se décidera à sortir de son splendide isolement pour aboutir à l’entente cordiale entre les deux pays en 1904. Le 31 août 1907, le Royaume-Uni signe un accord similaire avec la Russie; il définit leurs sphères d’influence respectives en Afghanistan et en Perse. De fait, la Triple Entente venait de voir le jour en contrepoids à la Triplice. Il ne manquait plus que l’étincelle qui provoquera la première guerre mondiale, le crépuscule des empires européens qui ne pourront dès lors plus s’opposer à l’émergence de la puissance américaine venue à leur rescousse en dernier ressort, conformément à la doctrine à laquelle se tenait Bismarck dans ses alliances.

La défaite française de 1870 a permis la naissance de l’Empire Allemand, mais aussi légitime que soit l’aspiration d’un peuple à former une nation souveraine respectée par les autres, l’annexion de l’Alsace-Moselle a outrepassé les limites de l’acceptable, elle a scellé le sort de l’Europe et déterminé le cours de l’histoire du vingtième siècle. Les deux guerres mondiales qui ont suivi avec leur cortège de crimes inexpiables en découlent directement, sans elle, le bloc communiste n’aurait peut être jamais vu le jour. Aujourd’hui nous nous trouvons à nouveau dans une situation similaire à celle de la fin du 19ème siècle, un monde fermé où chaque conquête ne peut s’effectuer qu’au détriment d’un voisin, il serait peut être bon de ne pas commettre les mêmes erreurs, elles ont coûté la vie à des dizaines de millions de gens pour finalement revenir au point de départ.

Si le caractère cyclique des évènements historiques est un lieu commun, il n’est évidement pas question de dire qu’ils se déroulent toujours de la même façon. Les conditions changent selon les époques et, même si l’humanité a démontré à maintes reprises son incapacité à retenir les leçons de l’histoire, nous devons tenir compte de sa capacité d’apprentissage. Après avoir constaté que la volonté d’accaparer les ressources qui se trouvent au-delà de son territoire pousse à une résistance acharnée qui mène tout droit aux tranchées, puis qu’attribuer tous les torts à un pays qu’on condamne au sous développement par des dommages de guerre exorbitants constitue une humiliation qui ne peut qu’entraîner le peuple vers un nationalisme exacerbé vecteur d’horreurs inimaginables, nous devrions comprendre que nous n’avons d’autre solution que de nous entendre pour nous concentrer sur la recherche de nouvelles ressources.