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Un gouvernement d’experts

On nous annonce aujourd’hui que, pour faire face aux problèmes que rencontre la France, le premier ministre s’est entouré d’un gouvernement d’expert. Mais qu’est-ce qu’un expert ? C’est une personne qui maîtrise parfaitement son sujet, qui connaît sur le bout des doigts toutes les méthodes pour venir à bout des problèmes qui le concerne.

Très bien, cela paraît séduisant à priori, mais en même temps, c’est aussi un idiot qui s’ignore. Je m’explique. Si l’expert est en effet imbattable pour résoudre les problèmes qu’il connaît, c’est à dire ceux qu’il a déjà rencontré, ceux du passé, pour lesquels il peut mettre en œuvre une méthode aussi éprouvée qu’infaillible, il est en revanche fort dépourvu lorsqu’il est confronté à un problème nouveau, prisonnier qu’il est desdites méthodes miracle. Cela a été scientifiquement prouvé, un sujet dit naïf, inexpérimenté, trouve plus rapidement la solution à un problème inédit pour l’expert que ce dernier.

Dans un monde où le changement s’opère à vitesse grand V, il eût donc certainement été plus judicieux de nommer un gouvernement d’amateurs, au sens étymologique du terme, qui aime son sujet, sans toutefois en connaître toutes les ficelles. C’est sans doute pourquoi les Grecs dans leur grande sagesse préféraient que les responsables politiques soient tirés au sort sans qu’ils aient besoin d’avoir démontré de compétences particulières lorsqu’ils ont inventé ce beau système de gouvernement qu’est la démocratie.

Le sucre est-il une drogue?

D’où vient cette idée que le sucre est une drogue ?

Cela provient d’une étude sur le rapport que les rats entretiennent avec la cocaïne. Pour la mener à bien, il fallait que les rats aient le choix entre une solution de cocaïne et autre chose, qui se voulait neutre. Les chercheurs ont opté pour de l’eau sucrée. Ils se sont alors aperçu que cette alternative était loin d’être neutre, au contraire, les rats se sont mis a délaisser complètement la cocaïne pour se mettre à consommer compulsivement du sucre. Conclusion : le pouvoir addictif du sucre est plus important que celui de la cocaïne.

Ce qui aurait dû être une excellente nouvelle, soit le cerveau préfère une substance indispensable à son fonctionnement, le sucre, plutôt qu’une autre, la cocaïne, qui lui procure certes du plaisir, mais dont la consommation est somme toute superflue, s’est alors transformée en « le sucre est une drogue plus puissante que la cocaïne ». Pourtant, à aucun moment cette étude ne met en parallèle les effets délétères sur le comportement et le cerveau que peut avoir la cocaïne et ceux qu’engendrent la consommation de sucre. C’est néanmoins cette idée absurde de l’équivalence entre les deux produits que les médias de masse répandent. Nous avons là une illustration parfaite du proverbe chinois : « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. ».

La consommation excessive de sucre raffiné, n’est bien sûr pas sans conséquences, elle provoque caries, obésité, voire diabète (bien que l’abaissement des normes du taux de sucre dans le sang et l’invention du concept de pré-diabétique qui a mis des millions de gens sous traitement préventif puisse en grande partie expliquer ce qu’on a appelé épidémie de diabète, un peu comme si on incluait les personnes âgées dans le taux de mortalité en arguant qu’elles sont pré-mortes), mais cette appétence extraordinaire pour les aliments sucrés nous a aussi permis de devenir ce que nous sommes, en nous faisant par exemple préférer manger des fruits et légumes sucrés à sucer des cailloux.

Cette histoire de sucre synonyme de drogue est caractéristique de cette époque où nous avons peur de tout. De tout, sauf de la connerie, qui est pourtant un des plus grands dangers pour l’humanité.

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Autour de la spéciation

Si la disparition des espèces est un sujet dont on nous parle sans cesse, celui de leur apparition est beaucoup plus rarement abordé, sauf sous l’angle du stérile débat entre darwinisme et intelligent design, qui n’est autre qu’une forme déguisée du créationnisme. Son mécanisme, la spéciation, n’est quant à lui pratiquement jamais traité, alors qu’elle pourrait tout aussi bien concerner l’humanité qu’une extinction pure et simple.

Voyons tout d’abord ce qui distingue une espèce d’une autre. Le critère est simple, si deux individus de sexe opposé sont capables de se reproduire ensemble, ils sont de la même espèce, sinon, ils ne ne le sont pas. Ainsi, bien que les analyses génétiques aient démontré que les ours et les phoques sont de la même famille, ils sont parfaitement incapables de produire une quelconque descendance. Dans ce cas, nous avons donc affaire à deux espèces bien distinctes.Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si les choses se passaient toujours comme cela, mais ce n’est pas toujours aussi évident. Prenons par exemple les chevaux et les ânes. Tout le monde sait que lorsqu’on accouple un âne mâle avec une jument, on obtient un hybride parfaitement viable, le mulet. A priori, on pourrait donc croire qu’ils sont de la même espèce. Ce n’est pourtant pas le cas, car d’une part, le bardot issu d’une ânesse et d’un étalon est beaucoup plus difficile à obtenir, mais surtout parce que le mulet est à quelques exception près toujours stérile, ce qui rend impossible la perpétuation de la race par ses propres moyens. Cela s’explique par le fait que les chevaux ont 64 chromosomes, tandis que les ânes n’en ont que 62. Les mulets en ont par conséquent 63, 31 paires plus un solitaire qui compromet à lui tout seul la méiose, c’est à dire la division par deux du nombre de chromosomes indispensable à la genèse des gamètes.

La frontière devient encore plus floue lorsque l’hybridation concerne le tigre et le lion. Non seulement fonctionne-t-elle aussi bien dans les deux sens (ou plutôt aussi mal, quand les gestations arrivent à terme, ce qui est loin d’être gagné d’avance, les hybrides souffrent le plus souvent de handicaps tels la cécité ou la surdité, ainsi que de troubles neurologiques et de déficiences immunitaires), un lion mâle et une tigresse engendrant des ligres ou ligrons, qui peuvent devenir spectaculairement gigantesques, plus de 3,5 m de long pour plus de 400 kg, et l’inverse des tigrons, qui restent quant à eux de la taille plus modeste d’une lionne, mais les femelles issues de ces croisements sont de plus fertiles. Elles doivent par contre s’accoupler avec un tigre ou un lion, comme les mâles hybrides demeurent en revanche stériles ; ils ne déclenchent jamais leur puberté, sans qu’on sache exactement pourquoi. On pourrait donc imaginer que des gènes caractéristiques d’une espèce puissent passer à l’autre par l’intermédiaire de ces hybrides femelles, ce qui permettrait une évolution par un processus différent de la simple mutation. En réalité, les tigres et les lions vivent dans des milieux tellement éloignés que leur rencontre dans la nature tiendrait déjà du miracle et leurs comportements sont si différents, que même si cela devrait arriver, ils auraient beaucoup de mal à interpréter les signaux de consentement à l’accouplement envoyés par l’autre espèce. Seule la promiscuité de la vie en captivité a pu produire de tels hybrides, mais cela ne veut pas dire pour autant que cela soit totalement impossible pour d’autres espèces qui partagent le même milieu comme l’ocelot et le puma par exemple, pour rester dans les félins.

Ce phénomène pourrait éventuellement être l’une des raisons pour lesquelles l’Homme de Neandertal a disparu relativement peu temps après sa rencontre avec nous, les Homo Sapiens, ainsi qu’expliquer pourquoi nous partageons une petite partie de notre patrimoine génétique avec lui. On peut imaginer que les hybrides aient pu souffrir de divers handicaps et que les mâles aient été stériles, mais encore que ces naissances se soient majoritairement produites chez les Néandertaliens qui aurait alors vu les groupes touchés s’affaiblir et leur diversité génétique s’appauvrir jusqu’à provoquer leur disparition. Homo Sapiens aurait au contraire pu tirer avantage de cette hybridation, en acquérant par exemple le gène qui code pour un cerveau plus gros, cet organe étant plus volumineux chez Neandertal contrairement à ce que suggèrent ses traits lourdauds (ce qui ne signifie pas qu’il ait mathématiquement été plus intelligent, la complexité de l’organe étant plus déterminante, mais aurait bien pu le conduire à sa perte, le cerveau étant très énergivore. La concurrence nouvelle de Sapiens a pu l’empêcher de trouver suffisamment de nourriture pour résister aux longs hivers et permettre le renouvellement des générations. Certains indices laissent penser que, contrairement à Sapiens, Neandertal se débarrassait des bébés qui naissaient à la mauvaise saison pour que les mères n’entament pas trop leurs réserves, ce qui prouve qu’il se savait particulièrement vulnérable à la pénurie hivernale et qu’une légère baisse de la ressource a pu le condamner). L’échange de gènes a pu avoir lieu suite à l’intégration d’hybrides néandertaliennes dans des clans de sapiens qui auraient engendré une descendance sans handicap particulier, voire spécialement attractive, tout en étant fertile. Ce n’est qu’une hypothèse parmi d’autres, il se peut tout aussi bien que l’hybridation ait été totalement impossible, les deux espèces étant trop éloignées l’une de l’autre et les gènes communs provenant d’un lointain ancêtre, au quel cas Neandertal a pu disparaître en raison de l’envahissement de son territoire par un Sapiens plus efficace que lui à la chasse (une campagne vantant les mérites du régime des chasseurs/cueilleurs est menée depuis quelques mois ; elle voudrait nous faire croire qu’ils se nourrissaient avant tout de fruits et de légumes, que ce serait là notre nature profonde et qu’il faudrait la respecter en en mangeant plus pour être en meilleure santé, mais ce n’est qu’un gros mensonge des industriels de l’agroalimentaire destiné à nous vendre les compotes ou les poêlées de légumes qu’ils nous vendent très cher alors que les gens de cette époque se nourrissaient avant tout de viande, comme les Indiens des grandes plaines de bison, les Lapons de renne ou les Inuits de phoque, de morse, de baleine et de poisson. La taille des humains a d’ailleurs nettement diminué lors du passage à une alimentation essentiellement végétale, plus pauvre en calories, avec l’invention de l’agriculture -même si elle a d’autre part permis la formation de groupes plus importants et la spécialisation des individus indispensable à l’émergence de la civilisation- ; il aura fallu 12 000 ans et la généralisation de la consommation de viande au XX ème siècle pour que nous redevenions aussi grands que nos ancêtres chasseurs/cueilleurs.Désolé de cette longue parenthèse, mais je déteste qu’on essaie de me faire prendre des vessies pour des lanternes.), notamment grâce au chien qui venait d’être domestiqué, ou alors à cause de maladies amenées par Sapiens contre lesquelles Neandertal n’était pas immunisé, comme celles amenées par les Européens ont décimé les populations d’Amérique, ou encore suite à des conflits avec le nouvel arrivant qui auraient diminué la population et morcelé le territoire ; peut être aussi par une combinaison de tous ces facteurs.

Une parfaite compatibilité entre Sapiens et Neandertal n’est pas non plus totalement exclue. Dans ce cas, Neandertal a pu disparaître submergé par le patrimoine génétique de Sapiens, à condition que les effectifs de ce dernier aient été nettement supérieurs, nous dit la science. Mais ne pourrait-on pas imaginer que le déséquilibre soit le fruit d’un autre facteur que le nombre ? Et si Sapiens avait tout bonnement enlevé en masse les femmes néandertaliennes pour les intégrer à leur groupe ? Les femmes sont en effet la clef de la survie de l’espèce, comme le savaient très bien les Hommes du paléolithique. En témoignent les « Vénus », figurines féminines sculptées dont les formes évoquent souvent la grossesse (il n’y en a pas de masculines), qui datent d’au moins 40 000 ans, comme celle de Hohle Fels, exemplaire incontestable le plus ancien connu (d’autres, beaucoup plus approximatives qui n’ont pas forcément été façonnées par une main humaine, remontent à plus de 200 000 ans). Cela suggère inévitablement un culte de la fécondité qui devait donner une place toute particulière aux individus de sexe féminin (je ne peux qu’être déconcerté par la réaction de certaines, je pense en particulier à Macha Méril, qui trouvent que l’idée d’une Déesse à l’origine du monde puisse être révolutionnaire, alors que tout indique que cette conception a eu cours pendant des dizaines de milliers d’années. Il ne faut pourtant pas être grand clerc pour s’imaginer que la faculté de donner la vie est à la source même de la notion de divinité quand n’importe quel homme normalement constitué ne peut aujourd’hui encore s’empêcher d’y voir une dimension magique, malgré une parfaite connaissance du mécanisme biologique qui préside à ce miracle. Notre galaxie, la Voie Lactée, lieu de résidence par excellence des forces divines dans de nombreuses cultures, ne porte-t-elle d’ailleurs pas le nom d’une sécrétion exclusivement féminine, le lait ?, alors qu’elle aurait aussi bien pu être interprétée comme les traces de l’éjaculation cosmique du créateur. On peut s’opposer aux injustices d’une société patriarcale sans être pour autant obligé de se couvrir de ridicule).

Paradoxalement, cette essence divine a pu être la cause des inégalités de traitement qui ont conduit à considérer les femmes comme des êtres inférieurs. Si donner la vie est un pouvoir extraordinaire, il s’accompagnait jusqu’à récemment d’un risque majeur : celui de mourir en couche. Cela a pu inciter les hommes préhistoriques à interdire aux femmes de pratiquer d’autres activités dangereuses, telle que la chasse (certains diront qu’il s’agit avant d’une question d’aptitude physique, mais la chasse est tout autant, sinon plus, une question d’intelligence, domaine dans lequel les femmes sont strictement égales aux hommes, et pour d’autres espèces, comme les lions, ce sont bien les femelles qui remplissent cette fonction, bien que moins musclées que leurs congénères mâles) et plus tard la guerre. Les hommes ont alors pu se prévaloir d’être les premiers responsables de la survie du groupe en subvenant aux besoins alimentaires (le fait qu’il existe des cultures où l’interdiction de partager un repas avec un autre que son conjoint soit plus forte que celle d’avoir des relations sexuelles est le signe que les notions de reproduction et d’alimentation sont intimement liées pour notre cerveau). Dès lors, les femmes ont pu être considérées quasiment comme des enfants qu’il faut nourrir, mais aussi protéger, d’autant plus qu’elles étaient susceptibles de devenir l’objet de la convoitise d’autres clans. En ces temps reculés où les groupes ne se composaient que d’une trentaine d’individus à peine selon les estimations (au-delà de ce nombre, la ressource en gibier se serait épuisée), une légère surmortalité féminine devait vite provoquer un déséquilibre qui mettait en péril la survie du clan. La solution était alors d’aller enlever des femmes chez les voisins. Une pratique dont on retrouve la trace dans la mythologie avec l’enlèvement des Sabines par les premiers Romains, ou celui d’Hélène par Pâris provoquant la guerre de Troie (avec la préférence pour une descendance masculine, il manque 60 millions de filles pour que chacun trouve sa chacune rien qu’entre l’Inde et la Chine…), un simulacre d’enlèvement à l’occasion des mariages est d’ailleurs toujours encore une coutume très répandue de par le monde et il existe même de nos jours des tribus africaines où les femmes vivent dans la hantise de subir ce sort. Même si le risque d’enlèvement ne devait pas être aussi élevé que cela et s’apparente plus à la peur du loup, cette crainte ancestrale pourrait bien avoir servi à justifier que les femmes ne doivent pas se montrer aux étrangers pour ne pas les tenter, comme de les obliger à se dissimuler entièrement sous des vêtements lorsqu’elles paraissent en public. Ce serait donc parce qu’elles étaient considérées comme les éléments les plus précieux pour la communauté que les femmes ont fini par être traitées comme des objets propriété des hommes, au lieu d’avoir les mêmes droits que des individus à part entière.

Or donc, si Sapiens et Neandertal n’étaient en fait que deux représentants d’une seule et même espèce, il se peut que les clans de Sapiens qui s’étaient fait voler leurs femmes se soient systématiquement retournés vers des néandertaliens, moins bien armés qu’eux, pour récupérer à leur tour des éléments féminins. Cela aurait pu contribuer à l’extinction d’Homo neanderthalensis qui ne peut assurément être que multifactorielle. Rien ne permet cependant de conclure quant aux raisons de la disparition de Neandertal, ni à son degré de compatibilité avec Sapiens.

En revanche, les choses sont beaucoup plus claires en ce qui concerne l’ours blanc. Bien qu’il se soit parfaitement adapté à son milieu jusqu’à devenir un mammifère semi-aquatique, il peut se reproduire sans aucun problème avec l’ours brun pour engendrer une descendance aussi normale que fertile. Ils respectent donc scrupuleusement les critères de la définition et font partie de la même espèce. Et pour cause, l’ours blanc n’est apparu que très récemment, à peine 150 000 ans. Sa disparition ne serait donc pas aussi dramatique qu’on voudrait nous le faire croire. Il pourrait bien réapparaître à la faveur de la prochaine glaciation, à condition qu’un ours brun comme le Kodiak survive à la période de températures plus élevées. Il est d’ailleurs peut être possible que cela se soit déjà produit par le passé. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les espèces menacées de disparition soient dans le même cas de figure, mais que l’exemple choisi comme emblème par les écologistes est trompeur, uniquement destiné à jouer sur nos émotions (le gentil nounours de notre enfance représentait pourtant naguère la bête féroce par excellence avant que le loup ne prenne sa place), comme les publicitaires suggèrent aux urbains qu’ils seront plus libre avec un 4×4 qui leur permettra de conquérir les grands espaces qu’ils ne fréquenteront pourtant jamais. Le même genre de procédé à la limite de la malhonnêteté est aussi à l’œuvre lorsqu’on veut nous faire peur avec l’élévation du niveau des océans dû à la fonte des glaces qui menace de submerger la Camargue, alors que les zones concernées devraient déjà l’être la plupart du temps, et ce depuis belle lurette, si des digues ne les protégeaient pas des eaux du Rhône et de la Méditerranée. Les méthodes de communication employées par le lobby écologiste sont tout aussi contestables que celles des fabricants de médicaments auxquelles les médias ont enfin fini par s’intéresser. Même un écologiste convaincu, tel Fritz Vahrenholt , commence à dire qu’elles sont incompatibles avec une approche scientifique. Il s’est converti à la thèse défendue depuis des années par Vincent Courtillot qui dit que le réchauffement climatique est avant tout dû à la hausse cyclique de l’activité solaire et non aux émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique, un sacrilège. Il n’est pas besoin de remonter jusqu’à Galilée, Copernic et Giordano Bruno, condamnés par la méchante inquisition, pour s’apercevoir que le consensus scientifique d’ou sortirait immanquablement la vérité n’est qu’une fable digne de la fumisterie. Il a fallu attendre les années 1960 pour que la théorie de la dérive des continents émise par Wegener en 1915 soit enfin reconnue par ses pairs comme la seule qui vaille avec l’avènement de la tectonique des plaques. Qu’ils soient chargés de défendre les intérêts des industriels ou des écolos, les communicants sont bien tous de la même espèce, nuisible.

Mais revenons à notre sujet, la spéciation. Maintenant que nous savons qu’elle est progressive, voyons comment elle se produit. Elle peut survenir dans une population qui fréquente le même territoire, mais une rupture advient comme deux groupes n’arrivent plus à communiquer ensemble faute de comprendre l’autre, par exemple lorsque les phéromones qui provoquent l’accouplement ne sont plus perçues par une partie des individus qui sont devenus sensibles à une autre, dans le cas des papillons, ou parce que les membres de la communauté se spécialisent jusqu’à ignorer totalement les autres, comme cela se passe avec les orques, qui vivent toutes dans l’espace ouvert des océans, mais qui ont adopté trois modes de vie différents, un type, nomade, vivant en solitaire ou en petits groupes de sept individus au plus qui s’attaquent avant tout à des proies de grande taille, mammifères marins ou requins, dont la particularité est d’être très silencieux quand les deux autres émettent en permanence des vocalises pour rester en contact avec leurs congénères, car elles vivent en bandes de 5 à 50 individus pour les résidentes et de 20 à 60 pour celles dites offshore. Ces deux dernières sont surtout ichtyophages, même si elles peuvent parfois se nourrir de petits mammifères. Celles qui ont élu domicile aux abords de l’Antarctique sont d’ailleurs devenues naines, ce qui laisse à supposer qu’elles ne se reproduisent qu’entre elles, alors qu’elles doivent occasionnellement rencontrer leurs semblables étrangères. Leur spéciation est peut être bien en cours.

Ce mode n’est cependant pas le plus courant. La plupart du temps, la spéciation intervient lorsqu’une barrière géographique, comme une rivière, une mer, une montagne, un glacier, etc…, empêche deux populations d’une même espèce de se retrouver et de se reproduire ensemble. Elles évoluent alors de manière divergente, en fonction des conditions climatiques et du type de nourriture qu’elles rencontrent. L’exemple le plus parlant est celui du nanisme, comme dans le cas des éléphants fossiles retrouvés sur plusieurs îles de Méditerranée. Le niveau des mers ayant fortement baissé à la faveur d’une glaciation, leurs ancêtres de grande taille ont pu facilement faire l’aller-retour entre ces îles et le continent, mais ils s’y sont retrouvés piégés par la montée des eaux lors du réchauffement. La taille de leur territoire ayant fortement diminué, ils ont eux-mêmes dû rapetisser jusqu’à ne plus mesurer qu’un mètre au garrot pour faire face à la diminution de la ressource alimentaire. Les mêmes conditions ont eu les mêmes conséquences pour l’Homme de Florès, probablement descendant d’Homo Erectus, aussi connu sous le nom de Hobbit (voir L’Homme de Florès est bien un nouvel hominidé, selon son petit crâne – futura-sciences.com 12/07/13).

Un autre critère d’adaptation est lié la présence de nouveaux prédateurs, ou à leur absence (l’absence de prédateurs permet autant aux grands animaux bloqués sur une île de devenir nains sans pour autant se transformer en proie qu’aux petits de devenir géants sans risque). Ainsi, le comportement social bien connu des bonobos, qui ont toutes sortes de relations sexuelles pour apaiser les tensions au lieu d’avoir systématiquement recours à la violence, comme les autres chimpanzés, pourrait s’expliquer par l’absence de léopards dans la région où ils vivent, ce qui leur permet de passer plus de temps au sol en toute sécurité (d’où une bipédie fréquente). Du coup, ils se seraient habitués à côtoyer tout le groupe, même pendant qu’ils se nourrissent, ce qui ne représente pas moins de 80% de leur activité, au lieu de considérer l’arbre où ils se trouvent comme une propriété privée dont l’accès doit être réservé à leurs seuls proches. Cette proximité permanente les aurait incité à élaborer ce mode de résolution pacifique des conflits. Cependant, l’une des caractéristiques du bonobo étant d’être plus petit que le chimpanzé commun, il est aussi appelé chimpanzé nain, traduit, comme pour les éléphants insulaires, qu’il ne dispose que d’une quantité limitée d’énergie. Il aurait donc pu abandonner en partie son comportement violent pour la simple et bonne raison que son coût énergétique était trop important par rapport à celui d’un petit coup de rein qui apporte les mêmes bénéfices.

Pour ce qui est de l’Homme, sa lignée se serait séparée de celle qui a évolué pour aboutir à nos cousins grands singes voilà quelques 6 millions d’années. L’hypothèse la plus connue, popularisée par Yves Coppens (qui reste un grand Monsieur de la science, malgré son implication dans cette sous merde qu’est « L’odyssée de l’espèce », seule source de financement pour qu’il puisse enfin voir se mouvoir ses chers fossiles) dit que la population initialement homogène se soit séparée en deux groupes distincts de part et d’autre de la rift valley suite à un changement climatique. A l’ouest, la forêt tropicale aurait persisté favorisant un mode de vie essentiellement arboricole, tandis qu’elle aurait dépéri à l’est pour se transformer en savane. Les hominidés se trouvant de ce côté auraient alors dû s’adapter à la vie terrestre. Ils auraient été obligés de se dresser souvent sur leurs pattes arrières pour voir au dessus des hautes herbes de manière à repérer les prédateurs, bien qu’ils aient longtemps continué à se réfugier dans des nids construits dans des arbres pour passer la nuit ; ils y auraient par ailleurs trouvé les proies mises à l’abri des autres grands carnassiers par les léopards, augmentant ainsi la part de viande dans leur alimentation, un régime plus riche, favorable au développement du cerveau. En acquérant la station debout, leurs mains se sont progressivement libérées de la fonction locomotrice, permettant l’emploi plus fréquent d’outils, ainsi que leur transport sur de longues distances. Le redressement à la verticale a aussi permis au larynx de prendre la position qui permet d’émettre les sons articulés indispensables au langage.

Une autre hypothèse, récemment émise par Carsten Nimitz dans son documentaire « Et l’homme se dressa » (diffusé sur Arte en Mars 2012), propose un autre scénario. Pour lui, ce ne sont pas les hautes herbes de la savane qui ont poussé certains hominidés à se tenir debout, mais leur implantation à proximité de lacs poissonneux, ce qui colle avec la découverte faite au Tchad en 2001 d’un squelette fossile âgé de 7 millions d’années, Toumaï (le point de vue d’Yves Coppens a par conséquent évolué à ce moment). Pour profiter de la manne, ces individus auraient passé leur temps à demi immergés, en position verticale, aidés en cela par la portance de l’eau. Les protéines hautement assimilables, ainsi que les acides gras (les fameux oméga-3) du poisson auraient alors assuré leur bonne santé et permis au cerveau de se développer (une pierre dans le jardin de ceux, cette fois-ci sûrement à la solde des fabricants de chaussures de sport, qui prétendent que notre nature profonde est de courir pendant des plombes derrière le gibier jusqu’à qu’il tombe d’épuisement, comme le font les bushmens en Afrique du Sud, et qu’il faut par conséquent faire de même pour être en bonne santé. Primo, quid des femmes ?, dont l’espérance de vie est supérieure à celle des hommes alors qu’elles ne pratiquent pas cette activité, et secundo, il vaut mieux faire comme eux et courir pieds nus pour éviter les traumatismes. Ras le bol de tous ces donneurs de leçon qui nous saoulent en permanence avec leurs bons conseils. Pour respecter notre nature profonde -qui n’existe pas-, mettons nous le cul dans la flotte et rêvons ! et encore à poil, pour ne pas enrichir les fabricants de maillots de bain. Oui, je prends des bains chauds interminables, très mauvais pour ma santé et celle de la planète, mais pour sauver mon âme, je pisse dedans, comme à la raie de tous ces emmerdeurs moralisants -une étude a montré que les propriétaires de grosses voitures s’arrêtent moins pour laisser passer les piétons, ce qui n’a rien de surprenant, mais ce qui l’est en revanche, c’est que la palme de l’incivilité revient aux conducteurs de véhicules hybrides. Comme ils s’estiment meilleurs citoyens que les autres, ils se croient tout permis ; et en plus ils nous font la morale.-). L’un de ses arguments est que l’Homme est le seul primate à littéralement adorer l’élément liquide, à rechercher sa présence pour se détendre, alors que tous les autres éprouvent une grande aversion pour lui (à l’exception de ces macaques japonais qui se prélassent dans les sources d’eau chaude, et encore ne le font-ils que depuis les années 1960, après qu’une guenon soit tombée dedans par mégarde et ait trouvé cela très agréable). Pour s’en convaincre, il suffit de voir comme les enfants du monde entier s’éclatent dès qu’ils peuvent barboter. J’aime beaucoup cette hypothèse douce, moins assujettie aux seules contraintes darwiniennes, qui fait aussi intervenir une dimension culturelle. Ce qui ne veut pas pour autant dire qu’elle soit la seule plausible.

Si la tendance actuelle venait à se confirmer, une nouvelle spéciation de notre espèce pourrait bien avoir lieu, plusieurs facteurs étant réunis pour qu’elle se produise. Tout d’abord, la séparation physique. Avec l’accroissement des inégalités sociales, les mieux lotis d’entre nous ont de plus en plus tendance à vouloir s’isoler du reste de la population qu’ils considèrent comme un danger. Si ce n’est pas une nouveauté en soi, la migration des riches du centre ville vers la périphérie lorsqu’ils se sentent menacés d’encerclement par une populace mécontente pour y revenir lorsque les tensions s’apaisent de manière à éviter de perdre du temps dans le trajet entre leur domicile et leur lieu de travail (ce qui leur permet de dire qu’ils n’ont plus besoin de voiture et de se plaindre de la pollution émise par les vieilles guimbardes des banlieusards qui bossent pour eux) est un phénomène bien connu, les progrès de la technologie viennent bouleverser la donne. Le meilleur exemple nous vient certainement d’Amérique du Sud, en l’occurrence du Brésil. Les disparités y sont beaucoup plus grandes que chez nous, aussi les plus nantis résident-ils dans des quartiers ultra-sécurisés, protégés par une haute palissade, sous vidéo surveillance et sous la garde de compagnies de sécurité privées. Ils peuvent d’une part travailler depuis ces camps retranchés grâce à internet, où se faire livrer leurs courses, et d’autre part, lorsqu’ils doivent malgré tout se rendre en ville pour un rendez-vous d’affaire ou faire du shopping, ils ne se déplacent même plus en voiture blindée, mais prennent l’hélicoptère pour éviter d’avoir à traverser les quartiers défavorisés ou de risquer de tomber dans un guet-apens, l’enlèvement étant un véritable fléau dans cette région du monde. Cela a donné l’idée à un architecte d’aller encore plus loin pour envisager de construire une île artificielle dans la baie de Rio qui séparerait ainsi ces riches clients de la masse grouillante par une sorte de douve maritime géante. Un américain a poussé le concept à son paroxysme en proposant carrément de fonder un nouveau pays qui serait quant à lui bâti sur des plate-formes implantées sur des hauts fonds dans les eaux internationales. Ses habitants n’auraient ainsi plus à payer les impôts qui permettent à ces feignasses de pauvres de vivre sur leur dos (je n’exagère même pas le discours, celui des milliardaires de « 740 Park Avenue » est du même tonneau). Une partie de la population humaine semble donc bien décidée à vivre dans des endroits inaccessibles à leurs semblables, sauf peut être pour leur servir de larbins, et encore les robots leur permettront-ils bientôt de s’en passer. La même mentalité est à l’œuvre chez ceux qui prônent la fermeture totale des frontières sous prétexte que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde, selon la phrase de Michel Rocard, qui ajoutait néanmoins que nous nous devons cependant traiter bien la part qui nous revient.

Un autre critère nécessaire à la spéciation est celui de l’isolement génétique qui suppose que les deux groupes ne se reproduisent plus ensemble. Là encore, malgré l’abandon du mariage de raison au profit du mariage d’amour qui permet enfin à la jeune et jolie princesse d’épouser l’impécunieux élu de son cœur plutôt que le vieux barbon fortuné qui lui était réservé (ce qui ne l’empêchait toutefois pas de se faire engrosser par son jeune amant monté comme un âne plutôt que par son débris de mari à la bite toute flapie et à l’enfant de devenir l’héritier légitime, vu la présomption de paternité. -Selon une étude d’après guerre, 10% des naissances seraient issues de ce genre d’infidélités, ce qui avait poussé ses auteurs à renoncer à la publier-), cela pourrait aussi nous concerner. En effet, bien plus que les critères physiques, les déterminants sociaux sont prépondérants dans le choix du partenaire, aussi, dans l’écrasante majorité des cas, les mariages se font entre personnes issues d’un même milieu. Non pas uniquement parce que les classes dirigeantes auraient la volonté d’accaparer l’argent et le pouvoir comme d’antan, mais pour des raisons culturelles. Même les pauvres préfèrent partager leur vie avec des gens qui ont les mêmes centres d’intérêts qu’eux plutôt que de se retrouver avec une personne avec qui ils n’ont pas grand chose en commun. Cela limite le brassage génétique.

Ce n’est cependant rien en comparaison de l’inégalité croissante entre les pays. Là, le facteur en cause est l’espérance de vie. Elle varie presque du simple au double entre ceux qui ont la plus longue et ceux qui ont la plus courte, 86 ans pour le Japon, contre 47 ans pour Haïti. De ce fait, l’âge auquel les femmes ont leur premier enfant varie à peu près dans les mêmes proportions. Les générations se succèdent donc deux fois plus vite dans les pays les plus déshérités, où la population n’a pas accès à la contraception, que dans les plus riches où les grossesses se font de plus en plus tardives en raison des contraintes liées au marché du travail. L’humanité se trouve ainsi séparée en deux groupes distincts qui se mélangent d’une part très peu, mais surtout qui évoluent à des vitesses très différentes. Si la situation était appelée à perdurer, il se pourrait que les nouveaux gènes deviennent progressivement incompatibles avec les anciens jusqu’à ce que les deux populations ne puissent plus se reproduire ensemble. Voilà certainement l’aspect le plus susceptible de déboucher sur une spéciation de l’espèce humaine.

Cette vision pessimiste de l’avenir, sorte de prélude au monde décrit par H.G. Wells dans « La machine à voyager dans le temps », où le héros, désireux de connaître le futur, part de la fin du 19ème siècle, fait escale lors des deux conflits mondiaux, puis se retrouve enseveli pendant des centaines de milliers d’années suite à un conflit nucléaire pour arriver dans un monde à priori idyllique peuplé de jeunes gens qui n’ont aucun souci, mais n’éprouvent aucune compassion pour leurs semblables;et pour cause, ils ne sont en fait que le bétail élevé par l’autre espèce humaine qui vit sous terre, descendante de ceux qui avaient trouvé refuge dans les abris antiatomiques (il décrit en fait notre monde où les riches vivent sans vergogne sur le dos des pauvres. Voir aux Etats-Unis des maisons, dont les occupants ont été mis à la rue faute d’avoir pu rembourser leurs prêts à taux variable, détruites pour que les cours de l’immobilier ne s’effondrent pas me fait irrésistiblement penser à une forme d’anthropophagie de l’Homo Economicus que nous sommes devenus. -Certaines tribus de Papouasie-Nouvelle-Guinée qui la pratiquaient souffraient du Kuru, sorte d’encéphalopathie spongiforme proche de la maladie de Creutzfeldt-Jakob ou encore de celle de la vache folle. La crise économique que nous traversons ne serait-elle pas une forme sociale de ce mal ?-), ne se réalisera peut être pas.

L’observation des cercopithèques, assurément dans une phase cruciale de la spéciation, nous permet en effet d’entrevoir un scénario plus optimiste. Les primates de ce genre comptent un grand nombre de sous-espèces aux caractéristiques physiques différentes. Elles ont donc dû se développer isolément le temps que les caractéristiques propres à chacune apparaissent, mais elles sont à présent à nouveau en contact les unes avec les autres. Elles vivent toutes en bandes, qui comptent jusqu’à une cinquantaine d’individus, divisées en familles, mais dirigées par un mâle dominant. C’est lui qui décide de l’endroit du territoire qu’elle domine où la bande doit s’établir pour trouver sa pitance ; ces déplacements quotidiens s’effectuent à heure fixe, le matin, le midi ou le soir. Aussi, des chercheurs qui suivaient une de ces bandes pour observer leur mode de vie ont-ils été très surpris du comportement du dominant. En effet, ce dernier, visiblement hybride, quittait son groupe le soir, après avoir mis tout son petit monde au dodo (le bâillement est communicatif car il sert de signal au dominant pour indiquer à ses sujets qu’il est temps de dormir. Plus qu’une simple politesse ou une volonté d’éviter qu’un malotru ne profite de ce moment pour nous introduire une quelconque substance empoisonnée dans la bouche, mettre sa main devant la bouche signifie que nous n’avons pas l’intention d’imposer notre volonté). Ne suivant que leur soif de connaissance, les hommes de science ont donc filé cet étrange individu.

A leur grand étonnement, il se rendait toutes les nuits dans un autre groupe, de l’autre espèce dont il était issu qui plus est, et dont il était apparemment aussi le chef pour couronner le tout, vu qu’il réveillait ses ouailles à l’aube pour leur indiquer où elles devraient passer la journée avant de se carapater pour rejoindre son autre clan. Son hybridation lui avait donc conféré des caractéristiques qui plaisaient aux deux espèces au point qu’il soit dominant dans les deux cas, ce qui devait lui donner une certaine priorité en terme de reproduction et favoriser sa descendance, mais il avait aussi accompli l’exploit de faire cohabiter sans heurts les deux groupes sur le même territoire, alors que d’ordinaire ils ne tolèrent pas que des étrangers viennent piétiner leurs plates bandes. On peut alors imaginer que ce caractère hybride, qui donne manifestement un avantage aux individus qui en sont pourvus, soit appelé à se répandre et que les deux sous-espèces concernées finissent à terme par n’en former plus qu’une seule. Ce processus pourrait aussi avoir lieu avec d’autre sous-espèces, de même qu’entre les hybrides jusqu’à ne laisser qu’une ou deux espèces proprement dites, tandis que les sous-espèces trop spécialisées n’ayant pas participé à ce grand brassage génétique seraient vouées à l’extinction. La scission entre la lignée humaine et celle des grands singes ne s’est pas non plus opérée d’un seul coup, des hybridations secondaires qui ont permis aux deux d’acquérir de nouveaux gènes utiles produits par une grande variété de sous-espèces ont eu lieu pendant encore des centaines de milliers d’années après leur première séparation. Le chemin est relativement similaire à celui que suivent les bactéries, qui, lorsqu’elles sont menacées, par exemple par un antibiotique, peuvent inhiber le mécanisme qui empêche d’ordinaire les mutations anarchiques pour maximiser leurs chances de trouver un gène de résistance. Celles qui le possèdent l’échangent ensuite avec les survivantes viables par l’intermédiaire de plasmides, sans même se soucier de la barrière des espèces contrairement aux espèces sexuées. Seule la vitesse à laquelle cela se produit diffère significativement, dans des conditions idéales il ne faut que 20 minutes pour que les bactéries donnent naissance à une nouvelle génération (certaines peuvent aussi rester en sommeil pendant des dizaines de milliers d’années en attendant des conditions favorables).

Après tout, le repli sur soi et l’isolement ne sont-ils que transitoires dans une phase où l’humanité se sent menacée avant que ne revienne une période d’échange favorisée par des hybrides culturels qui plairont à tout le monde, et la spéciation un spectre brandi pour que cela se fasse le plus vite possible. Ou pas…

Fondation

L’établissement d’une colonie humaine sur une autre planète devrait s’inspirer du mécanisme qui préside à la croissance d’une fourmilière (ou à une plante de se développer à partir d’une graine), les humains prenant le rôle du champignon nourricier ou des pucerons, les robots celui des fourmis. Ou, pour revenir à un modèle qui ne donne pas l’impression que nous allons servir de nourriture aux infâmes machines, que les robots se chargent d’élaborer un corps accueillant pour nous abriter d’un environnement hostile comme nous le faisons pour les bactéries que nous hébergeons. (dans le même genre d’interdépendance, je pense depuis longtemps que les céréales nous exploitent pour que nous éliminions la concurrence, ce qui assure leur prospérité. Le plus intelligent n’est pas forcément celui qu’on croit, le génome du riz est beaucoup plus riche que celui de l’Homme). La relation que nous entretiendrons avec eux reposera essentiellement sur l’échange d’informations, comme ce fut le cas pour Deep Space-1 lors de la panne de son système de navigation et de sa reprogrammation en cours de mission. Il s’agit d’implanter profondément en eux les lois de la robotique édictées par Isaac Asimov dans « Les Robots »:

1- Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.

2- Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première Loi.

3-Un robot doit protéger son existence dans la mesure ou cette protection n’entre pas en contradiction avec le Première ou la Deuxième Loi.

Il a ultérieurement ajouté une quatrième loi dans « Les Robots et l’Empire », intitulée Loi Zéro: Un robot ne peut ni nuire à l’humanité ni, restant passif, permettre que l’humanité souffre d’un mal.

 

 

On peut alors imaginer que des robots soient en charge de préparer l’arrivée des humains dans une colonie martienne. L’engin qui se poserait, que nous appellerons Eve, le vaisseau mère, la reine ou la graine, en fait une petite usine qui devra être capable de fabriquer tous les éléments pour construire des machines sur place, devrait contenir non pas un mais deux rovers, Abel et Caïn. Ils auraient pour mission de ramener les matières premières qui permettront l’évolution de la colonie. Dans un premier temps ils seraient chargés de récupérer tout ce que les hommes ont déjà envoyé sur la planète qu’ils seraient en mesure de transporter, les matériaux envoyés pour préparer leur mission, mais aussi les rovers et les composants électroniques des aterrisseurs ainsi que les panneaux solaires des missions précédentes, soit les Adams qui n’attendaient qu’Eve pour briser leur solitude en ce monde hostile et froid. Ils devront coopérer pour accomplir ce travail. Tout cela dans le but qu’Abel puisse tuer Caïn, ce qui ne veut pas dire qu’il devra l’éliminer, mais le modifier grâce aux éléments qu’ils auront rapporté pour le rendre plus fort, apte à ramener des objets plus gros qui lui permettront de modifier Abel à son tour.

 

Comme il n’y aura vraisemblablement plus d’éléments d’origine terrestre à leur portée, les modifications qu’Abel subira seront différentes de celles de son frère, à l’instar des premières feuilles d’une plantule qui ne sont qu’une ébauche de la forme définitive qu’elles prendront une fois le végétal parvenu à maturité. Abel devra alors être en mesure d’exploiter les matières premières à sa disposition sur la planète, du carbone qu’il devra transformer en nanotubes ou en graphène, ainsi que divers  métaux, afin de fournir à Eve les éléments qui lui permettront de lui fabriquer des petits frères identiques à lui-même. Elle commencera plus modestement par les outils qui font défaut à Caïn. Ce n’est qu’une fois arrivé à ce niveau de développement qu’Eve pourra commencer à grossir comme une reine termite. Et ce n’est que lorsqu’elle aura réussi à fournir toutes les pièces nécessaires à la fabrication d’un troisième robot ouvrier, assemblé par ses frères, que l’un des membres de la famille pourra commencer à se consacrer à la mission que nous lui auront confié: construire le nid douillet pour nous accueillir. Soit un abri pour nous protéger du froid, mais aussi mettre en culture les bactéries qui nous fournirons de l’oxygène à respirer et des protéines que nous pourrons manger.

 

Par la suite, lorsque la population de robots aura atteint un nombre suffisant, c’est à dire quand l’organisme pourra survivre à la perte d’une partie des individus sans mettre sa survie en danger tout comme un arbre peut être amputé d’une branche sans que sa croissance ne soit compromise, le mécanisme des mutations pourra entrer en jeu. Elles seront de deux types, l’un purement aléatoire due aux erreurs qu’Eve ne manquera pas de commettre mais qui persistera si elle s’avère efficace, si le robot ramène plus de matières premières, consomme moins d’énergie ou construit plus vite que ses congénères, et l’autre directement contrôlée par les humains qui seront capables d’imaginer des outils radicalement différents de ceux fabriqués. Eve sera incapable de faire la distinction entre ces deux modes.

 

Ce n’est évidemment pas pour demain, mais avec l’automatisation de plus en plus poussée de l’industrie, Martin Ford nous prédit la perte de 70% des emplois actuels dans « The lights in the tunnel » l’exploitation minière des astéroïdes qu’on nous promet et les progrès de l’intelligence artificielle, cela pourrait bien devenir un jour réalité. Lorsqu’on prolonge les courbes des progrès de la science et celle des progrès techniques, la seconde devrait dépasser la première dans les 30 à 50 prochaines années pour donner lieu à une singularité dont on ne peut pas prédire les conséquences. Elle pourrait bien prendre cette forme, l’avènement d’un organisme autonome qui nous abriterait en son sein, à la manière dont nous abritons la population de bactéries de nos intestins.

Les robots du futur s’inspireront des insectes sociaux

Jusqu’à présent les travaux en matière de robotique ont surtout porté sur la réalisation d’un robot humanoïde qui serait capable de remplir les mêmes tâches que nous; sans doute parce qu’il correspond à l’image que nous en avons au travers de la fiction et que nous n’avons de cesse de vouloir égaler nos dieux. C’est le cas de Robonaut-2, la machine conçue par la Nasa et General Motors pour aider les astronautes à accomplir leurs tâches (voir Mars nostrum), et c’est aussi l’objet du concours lancé par le gouvernement japonais dans les années 1990 pour lequel les firmes de ce pays se livrent à une concurrence acharnée. Cela donne des machines lourdes et extrêmement compliquées à réaliser, ce n’est peut être pas la meilleure voie.

Depuis quelques temps une autre idée à émergé, confier des tâches complexes non pas à une seule grosse machine, elle aussi complexe, mais à un essaim de petites machines relativement simples, tant au niveau de la conception que de la programmation, et de les doter de la capacité à communiquer entre elles (voir Une armée de robots pour remplacer nos agriculteurs? Futura-sciences 09/01/2012). Ce principe s’inspire directement de ce que font les insectes sociaux comme les fourmis, les termites, les abeilles ou encore les coraux qui sont les organismes qui ont érigé la plus grande structure jamais construite par des être vivants grâce aux micro-algues avec lesquelles ils sont en symbiose (voir La révolution bleue et Retour aux sources), la grande barrière de corail australienne.(visible depuis l’espace contrairement à la grande muraille de Chine, qui bien que très longue n’est pas large, donc pas plus distinguable qu’un cheveu à 100m)

Prenons les fourmis comme exemple. Une fourmi seule serait assurément incapable de construire une fourmilière, tout au plus pourrait-elle s’abriter dans un trou agrémenté de quelques brindilles comme le font ses ancêtres, les guêpes solitaires. Elle devrait à la fois chercher sa nourriture, s’occuper de sa progéniture et se défendre des prédateurs, bref, elle ne serait pas très efficace, plutôt vulnérable. Sa force réside dans le nombre et la coopération avec ses congénères. Pour assurer sa prospérité, elle s’est spécialisée dans un domaine et a abandonné toutes les autres fonctions pour les déléguer à d’autres en toute confiance. Tant et si bien qu’au stade d’évolution où elle est parvenue, on ne peut plus la considérer comme un individu à part entière mais comme un organe faisant partie d’une entité plus complexe: la fourmilière. La trophallaxie est la meilleure preuve qu’elle ne se considère plus comme un être indépendant. Lorsqu’une fourmi partie en expédition loin de son nid commence à manquer d’énergie, elle n’a pas besoin de rentrer pour faire le plein, il lui suffit de solliciter une de ses consœurs qui se fera un plaisir de la ravitailler pour peu qu’elle transporte assez de nourriture dans son jabot social. Elle pourra alors continuer de vaquer tranquillement à ses occupations jusqu’à ce qu’elle trouve de quoi contribuer au bien être de la communauté, par exemple des feuilles dans le cas des atta, les fourmis champignonnistes.

Cette espèce est particulièrement intéressante, elle ne se contente pas de faire des stocks de nourriture, elle ne mange pas de feuilles, mais elle se se nourrit d’un champignon qu’elle cultive amoureusement au plus profond de son nid sur un substrat composé des végétaux qu’elle y amène, elle pratique l’agriculture. (d’autres espèces, plus communes sous nos latitudes, pratiquent l’élevage des pucerons qu’elles déplacent en fonction de la santé des plantes et les protègent férocement contre les prédateurs; elles se nourrissent du miellat qu’excrète le parasite comme nous du lait des vaches. Il existe même des amibes qui elles aussi pratiquent l’élevage de bactéries pour les manger. Nous n’avons rien inventé.)

Le fonctionnement de leur société nécessite 4 types d’organites différents plus un qui n’est présent qu’en période de reproduction. Il y a les ouvrières chargées de rechercher les végétaux nécessaires au développement du champignon et de construire le nid, les intermédias, ce sont les plus nombreuses; les ouvrières chargées d’assurer les meilleures conditions de pousse au mycélium, les minimas, deuxièmes en nombre, plus petites que les précédentes. Outre leur taille, une autre caractéristique les distingue, elles sont recouvertes d’une substance blanchâtre qui leur donne un aspect floconneux qui s’est avéré être composée de bactéries. Son analyse a permis de répondre à une question que les scientifiques se posaient depuis longtemps: « comment se fait-il que le champignon ne soit jamais malade? ». Les bactéries qui s’épanouissent sur leur dos produisent en fait des antibiotiques qui assurent la santé du précieux aliment en empêchant les bactéries mycophages de se développer. Comme ces microorganismes évoluent en même temps que les potentiels agents infectieux, les antibiotiques sécrétés varient en concomitance. Aussi sont-ils toujours efficaces sans que n’apparaisse de résistance au bout d’un moment. Ce système fonctionne depuis plusieurs millions d’années (voir Eros et Thanatos).

Il y a encore les soldats ou maximas, chargées de la défense de leurs congénères, géantes par rapport aux deux autres mais en faible quantité, 2 à 5% de la population seulement et finalement la reine, unique, chargée de garder des proportions constantes entre les 3 autres castes grâce aux informations qui lui sont transmises. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la reine ne dirige pas la colonie à la manière d’un tyran tout puissant, le choix du type d’individus qu’elle engendre dépend directement des informations dont elle dispose par l’intermédiaire de ses sujets. Même si elle vit infiniment plus longtemps qu’eux (jusqu’à 30 ans), elle est leur esclave.

En période de reproduction, elle engendre aussi des mâles et de nouvelles reines, tous deux ailés, appelés à quitter la colonie pour aller en fonder une autre ailleurs. Princes et princesses s’envolent donc, chacune des femelles ayant pris soin d’emporter un petit bout de mycélium dans leur jabot social, puis elles s’accouplent en vol avec une multitude de mâles issus d’autres colonies pour assurer un bon brassage génétique; ceux-ci mourront quelques heures après avoir accompli leur devoir s’ils n’ont pas été dévorés par quelque prédateur en cours de route.

Une fois fécondées, les nouvelles reines survivantes vont chercher un endroit propice à la fondation d’une nouvelle colonie. Elles vont creuser un trou à proximité d’un arbre après s’être séparé de leur ailes devenues inutiles. Elles régurgitent alors le champignon puis elles chient dessus, histoire de le fertiliser et de le protéger grâce aux bactéries produisant les antibiotiques. Elles mélangent le tout aux radicelles à sa portée, d’où l’intérêt de s’établir sous un arbre, et elles attendent que le champignon soit suffisamment développé pour nourrir sa progéniture avant de pondre une vingtaine d’œufs qui donneront tous des minimas, dans un souci d’économie d’énergie. Elles nourrissent les larves avec le champignon jusqu’à maturité sans en consommer elles mêmes. Les ouvrières prennent alors le relais de la culture du mycélium.

La reine peut alors se consacrer entièrement à sa vocation: pondre. (chez d’autres espèces carnivores, la genèse est plus cruelle, la reine pond tout de suite quelques œufs qui donneront des ouvrières chétives chargées de ramener immédiatement un peu de nourriture. Une fois leur mission accomplie, les avortons seront dévorés tout crus par leur mère, toujours pour économiser de l’énergie et recycler les précieuses protéines qui serviront à donner naissance à des ouvrières en pleine santé. Cela ressemble étrangement aux légendes de la mythologie dans lesquelles Cronos dévore ses enfants l’un après l’autre) Lorsque la production atteint une quantité satisfaisante, les intermédias, qui creusaient juqu’alors une nouvelle chambre pour accueillir la production de l’aliment, vont sortir en quête de végétaux pour fournir plus de substrat. Ce n’est que lorsque la population aura atteint 200 à 300 ouvrières que naîtront des soldats. A ce moment, l’expansion de la colonie atteint une croissance exponentielle jusqu’à son point d’équilibre déterminé par la ressource végétale environnante. Moins d’une colonie sur dix parvient à ce stade de développement, le reste périclite avant, de la même manière que seule une infime partie des graines qui germent finissent par donner une plante adulte. La conquête de Mars par les humains suivra certainement un schéma similaire.

La centrale solaire spatiale et ses enjeux

Dans la perspective de remédier à leurs problèmes d’indépendance énergétique, les japonais ont par exemple repris à leur compte le projet de centrale solaire orbitale initié par l’américain Peter Glaser en 1968 qu’ils comptent réaliser à l’horizon 2040 (Electicité sans fil: le Japon bat un record de puissance et de distance. Futura-sciences). Elle devrait être dotée de deux panneaux solaires de 3km², elle pèserait alors autour de 20 000 tonnes. Le coût de la mise en orbite d’une masse aussi importante serait certes exorbitant, mais il faut le comparer au coût de développement d’ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor), le futur réacteur expérimental pour la fusion nucléaire qui a récemment été revu à la hausse, passant de 8 à 16 milliards d’euros. Cette dernière technologie n’offre aucune garantie de succès alors que celle de la centrale solaire orbitale utilise des composants qui ont déjà été depuis longtemps éprouvés. Les japonais participent aussi à ce projet, ils ont décidé de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. L’un des gros problèmes de la recherche européenne est qu’elle investit des sommes colossales dans de grands projets comme ITER ou le LHC (Large Hadron Collider) au lieu de financer de nombreuses expériences plus modestes qui pourraient s’avérer tout aussi déterminantes pour la science et l’industrie si on prend en compte le principe d’émergence qui veut que le tout suit des règles qu’on ne peut pas déduire de l’analyse de ses parties. Bien que la recherche du boson de Higgs soit tout à fait passionnante, surtout si on découvrait qu’il n’existe pas car cela obligerait les chercheurs à proposer un nouveau modèle pour la physique, son coût handicape les travaux qu’il faudrait mener dans les autres domaines, la chimie et la biologie en particulier.

Depuis 1997, la NASA a elle aussi recommencé à étudier la faisabilité d’un tel dispositif par l’intermédiaire du système SBSP (Space Based Solar Power) qui vise à résoudre les différents problèmes liés à sa réalisation. Outre ceux de poids et de transmission (voir Transmission d’énergie sans fil et Objectif Mars) qui ont déjà été évoqués, se pose celui de l’usure des cellules photovoltaïques qui détermine la durée de vie de la centrale. Si le positionnement dans l’espace donne l’avantage d’une meilleure exposition au rayonnement solaire en évitant les pertes dues à la réfraction de l’atmosphère, il accélère d’autant le vieillissement des panneaux, tout comme c’était le cas pour les premières cellules vivantes qui ne bénéficiaient pas encore de la protection anti-UV de la couche d’ozone ni de coquille calcaire.

Pour remédier à cet inconvénient, les chercheurs s’inspirent directement des mécanismes mis en place par les organismes qui pratiquent la photosynthèse, ils visent à reproduire la fonction qui leur permet de s’autoréparer. L’idée peut paraître complètement folle, mais depuis peu des chimistes du MIT (Massachusets Institute of Technology) sont parvenus à cette incroyable performance qui nous rapproche de ce que j’ai appelé « conception biologique des machines »(cf « La Recherche » N° 446 de Novembre 2010 p30« Mimer les plantes pour produire de l’électricité »). Pour réaliser cet exploit; ils se servent de quatre types de molécules plongées dans une solution aqueuse et d’un agent tensioactif, le cholate de sodium. Deux de ces molécules sont issues de la membrane de Rhodobacter sphaeroides, une bactérie capable de photosynthèse, les deux restantes étant d’une part une chaîne de lipides et de l’autre un nanotube de carbone. Ces ingrédients réunis permettent d’assembler et de désassembler des cellules photovoltaïques à volonté, selon le principe de l’autoconstruction, déterminant dans l’organisation de tous les systèmes vivants, cher au codétenteur du prix Nobel de chimie 1987, Jean-Marie Lehn.

Quand elles sont dans l’eau, ces quatre molécules forment automatiquement une cellule photosensible, mais elles se dissocient lorsqu’on ajoute du cholate de sodium, elles se réarrangent lorsqu’on le retire. Aussi suffit-il de filtrer les molécules endommagées par la lumière pour les remplacer par d’autres qui sont intactes pour obtenir à nouveau des cellules solaires parfaitement fonctionnelles. Il suffit pour cela de stopper momentanément la production d’électricité le temps d’effectuer le processus d’introduction/retrait de l’agent tensioactif, c’est à dire de littéralement mettre le dispositif en sommeil à l’instar des algues qui plongent vers les abysses pour se régénérer pendant la nuit (voir La révolution bleue §3). Cette phase pourra être entreprise un panneau à la fois, à la manière des dauphins dont un hémisphère dort pendant que l’autre reste en veille pour s’assurer qu’ils remontent à la surface pour respirer pendant leur temps de repos. Cela pourra avoir lieu lorsque les consommateurs que nous sommes sont à leur tour plongés dans les bras de Morphée, au minimum de notre consommation d’énergie.

L’absence d’une atmosphère protectrice pose encore un autre problème, celui des micrométéorites qui risquent d’endommager les panneaux alors qu’elles se consument avant d’atteindre le sol lorsqu’ils se trouvent sur Terre. Il faudra donc que la centrale soit en mesure de réparer toute seule les trous qui pourraient apparaître dans les membranes photosensibles qui seront exposées à ce risque faute de pouvoir bénéficier du même blindage que le corps de l’engin, ce qui revient à lui donner la capacité de cicatriser. Les futures habitations martiennes devront être dotées de la même fonction, les deux dispositifs pourraient d’ailleurs être constitués à partir du même type de structures gonflables.

Ce genre de projets existe depuis les années 1960 mais aucun n’a pu aboutir à cette époque à cause de difficultés techniques comme la réalisation de la liaison entre structure souple et structure rigide sans qu’il n’y ait de fuite et plus encore par manque de crédits pour les résoudre. L’évolution des matériaux ainsi que la perspective du développement d’une industrie du tourisme spatial ont récemment provoqué un regain d’intérêt de la part d’entreprises privées pour cette technologie innovante. ILC Dover a par exemple présenté un projet de tentes lunaires dans l’optique d’un possible retour des Etats-Unis sur l’astre de la nuit, mais Bigelow Aerospace semble être la firme la plus avancée dans ce domaine, elle a déjà placé en orbite deux modules expérimentaux depuis 2006. Ils ont donné des résultats fort satisfaisants avec une durée de vie estimée à 10 ans alors que les ingénieurs tablaient initialement sur un an seulement. Aussi le lancement d’un troisième prototype est-il envisagé d’ici à 2014. Cette future station spatiale destinée à accueillir un hôtel-casino restera dans la proche banlieue de la Terre, elle pourra donc être rapidement évacuée en cas de problème; son exploitation ne nécessitera pas obligatoirement qu’elle puisse s’auto-réparer comme dans le cadre d’une mission d’exploration lointaine.

Le mécanisme d’auto-réparation de ces structures gonflables devra être comparable à celui de la paroi de nos cellules lorsqu’elles se retrouvent percées, par exemple par une aiguille, comme c’est le cas de l’ovocyte pour une fécondation in vitro par injection intra-cytoplasmique de spermatozoïdes. Seule une faible quantité de cytoplasme est éjectée lors du retrait de l’aiguille, la cellule ne se vide pas de sa substance avant de se refermer, elle garde ainsi toute sa fonctionnalité. Cela dépendra directement des propriétés du matériau utilisé sans qu’il n’y ait besoin d’aucune intervention extérieure.

Si la régénération des cellules photovoltaïques et l’auto-réparation des panneaux solaires devraient être en mesure d’assurer un temps de vie assez long au dispositif, il n’est pas à exclure que des pannes plus importantes surviennent, comme ce fut le cas pour Deep Space 1 avec les caméras du système autonav. Il faudra alors remplacer les pièces endommagées pour que la centrale continue à fonctionner normalement. Comme il est aussi coûteux que périlleux d’envoyer des techniciens pour ce faire, cette mission devrait être confiée à des robots. Ils pourraient rester à demeure sur l’engin en état de veille avec un stock des pièces de rechange identifiées comme les plus fragiles, la durée de vie d’un système étant déterminée par son élément le plus faible, mais on peut aussi imaginer qu’ils fassent partie d’un module autonome qui se chargerait alors de l’entretien de plusieurs centrales, voire de leur démantèlement pour récupérer les pièces intactes en cas de panne irréversible.

Les micro-organismes: une culture d’avenir

Après ce petit rappel historique (voir Le jour où l’Empire du Soleil Levant s’est éveillé), revenons en donc à nos moutons, ou plutôt à nos poissons, car faute d’espace à consacrer à l’élevage de bétail, c’est dans le domaine de la pisciculture que nos amis nippons ont mis en place une politique ambitieuse qui vise à atteindre leur autosuffisance alimentaire d’ici une quinzaine d’années. Aussi prometteur soit-il, ce mode de production recèle pourtant un inconvénient majeur. Il ne résout en rien le problème de la diminution alarmante des réserves halieutiques lorsqu’on utilise les techniques actuelles. En effet, il faut bien que les poissons mangent si nous voulons les consommer à notre tour et la plupart des espèces que nous élevons ne se nourrissent pas d’autre chose que d’autres poissons. Il faut alors en moyenne 4kg de poissons sauvages pour obtenir un seul kilo de poissons d’élevage. Bien au contraire de réduire le pillage des océans auquel nous nous livrons, la pisciculture, telle qu’elle est pratiquée, l’accentue encore en l’étendant aux espèces qui n’ont pas d’intérêt pour l’alimentation humaine.

Pour atteindre leur objectif, les japonais devront donc s’attacher à produire l’aliment qui constitue le premier maillon de la chaîne trophique, c’est à dire le plancton et plus particulièrement le phytoplancton dans lequel sont incluses nos fameuses cyanobactéries (voir La révolution bleue) parmi des centaines d’autres organismes aquatiques. Certaines de ces espèces sont non seulement impropres à la consommation mais sécrètent de plus des toxines qui peuvent être mortelles. La première étape de leur production à grande échelle consiste par conséquent à sélectionner rigoureusement les souches qui présentent un intérêt nutritif et à empêcher celles qui sont indésirables de pénétrer dans le milieu de culture. Cela ne pourra donc pas se faire sans risque à l’air libre, mieux vaut un milieu fermé ou l’air et l’eau seront exempts de toute contamination biologique. Pour l’air, une simple filtration devrait suffire, mais l’eau devra être exposée à une forte dose d’UV (délivrée par des leds dans un souci d’économie d’énergie) de manière à détruire les organismes pathogènes, voire être irradiée comme cela se fait couramment avec les fruits et légumes pour éviter qu’ils ne pourrissent trop vite. Si la même opération est répétée après l’extraction de la biomasse, le milieu de culture sera alors complètement isolé du milieu naturel, ce qui ouvre la voie à de possibles cultures génétiquement modifiées en évitant qu’elles ne se retrouvent à proliférer en liberté, sauf accident (mais on peut aussi les modifier pour qu’elles soient dépendantes d’une protéine qu’elles synthétisent normalement et qu’elles ne trouveront pas ailleurs que dans le milieu de culture pour sécuriser encore plus le processus). Cette technique pourrait s’avérer très utile pour fabriquer des médicaments à moindre coût; d’autant plus si on se trouve loin de tout, par exemple sur Mars où il deviendrait possible d’emporter une grande variétés de remèdes en très petites quantités pour les faire se multiplier au cas où on en aurait besoin.

Ensuite il faudra optimiser les conditions de culture, soit reproduire celles de l’efflorescence algale ou algal bloom en anglais, ce qui traduit mieux l’explosion de vie que cela représente. Ce phénomène s’est surtout fait connaître ces dernières années par l’intermédiaire des « marées vertes » qui viennent s’abattre sur les plages de nos vacances. (dans ce cas ce ne sont pas des microalgues qui prolifèrent, mais des algues de grande taille. Leur accumulation peut produire des gaz toxiques lors de leur décomposition, mais cette couche répugnante sert aussi de refuge à de nombreux organismes bénéfiques pour l’environnement qu’il serait judicieux de laisser en place. Cela illustre bien la difficulté qu’il y a à concilier des intérêts divergents. Le même cas de figure se présente pour les zones humides et les marais qui sont très utiles pour la biodiversité mais où les moustiques vecteurs du paludisme et autres maladies sont légions, ce qui les rend complètement insalubres pour l’Homme. D’où l’idée qu’il vaudrait mieux s’isoler au maximum de l’environnement naturel de manière à ce que chacun soit en mesure d’évoluer indépendamment de l’autre, l’humanité étant devenue quelque peu envahissante.)

Cette prolifération incontrôlable, visible sur des zones gigantesques depuis l’espace, se produit lorsque trois facteurs sont réunis. Il faut à la fois une température idéale pour l’eau, souvent de fortes chaleurs mais avant tout beaucoup de lumière, et une forte concentration en nutriments, nitrates, phosphates ou matières organiques en suspension, souvent apportés de nos jours du fait d’activités humaines telles que l’agriculture ou le rejet des eaux usées des grandes villes ou d’usines. Dans le premier cas on peut citer les côtes bretonnes où l’élevage porcin intensif est souvent pointé du doigt comme cause et dans le second celui des grands lacs d’Amérique du nord où l’urine des nombreux habitants des rivages déversée à flots au cours des années 1950 à 1970 suffit à expliquer le phénomène.

Malgré cela, il ne faut pas oublier que les efflorescences algales ont été décrites bien avant qu’elles puissent être imputées à la civilisation humaine, certains chercheurs expliquent la prolifération du phytoplancton visible dans les couches sédimentaires par la fonte des glaces qui lessivent les sols à la fin des ères glaciaires et entraînent donc l’augmentation de la concentration en nutriments dans les océans. Au Moyen âge certaines espèces de couleur rouge ont pu laisser croire que l’eau se transformait en sang, les animaux moins superstitieux que nous venaient alors la boire sans modération, elles étaient par conséquent déjà interprétées comme une mise en garde des puissances supérieures contre nos comportements hérétiques, il suffit de consulter Wikipédia pour constater que nous n’avons pas beaucoup changé depuis, mais elles sont la plupart du temps d’origine tout à fait naturelles. Le lac rose au Sénégal en est un bon exemple, sa très forte salinité (plus de 380g de sel par litre, celle de l’eau de mer n’est que de 35g/l) ne permet qu’à peu de microorganismes de s’y développer; leur population explose lorsque souffle un vent chaud et sec, ce qui lui donne sa teinte caractéristique. En plus de leur croissance ultra rapide, les bactéries, qu’elles pratiquent la photosynthèse ou non, ont l’avantage de pouvoir se développer dans les milieux les plus variés, y compris les plus extrêmes, qu’ils soient très chauds, très acides ou basiques, ou encore très salés selon les espèces.

Au lieu de nous alarmer et de culpabiliser face aux effets de ce mécanisme, nous devrions au contraire essayer de l’utiliser à notre avantage. « N’ayez pas peur » comme le disait Jean-Paul II ou pour les mécréants comme moi, donnez la même réponse que Pierre-Gilles de Gênes quand un journaliste lui demandait pourquoi il avait choisi de faire de la science: « pour ne pas avoir peur de n’importe quoi ». Reproduire les conditions des efflorescences algales devrait pouvoir nous aider à transformer ce que nous envisagions jusqu’ici comme une pollution en matière première indispensable à notre développement futur, de la recycler tout en protégeant l’environnement de nos activités par la même occasion. D’une part nous avons besoin de composés azotés, de matières organiques que nous fournissent les élevages intensifs de porcs ou de poulets ainsi que les eaux usées de nos villes et d’autre part du CO2 de nos industries pour enrichir le milieu de culture. Nous pourrions de plus utiliser l’énergie thermique dissipée en pure perte dans l’atmosphère par ces dernières pour chauffer l’eau à température idéale pour une croissance rapide de ces incroyables microorganismes. Au résultat nous devrions obtenir glucides, lipides (voir futura-sciences un biocarburant superpropre qui nettoie l’air…et l’eau) et protéines en abondance.

Il suffirait de rapprocher ces différentes activités et de les agencer judicieusement à la manière des organites des cellules eucaryotes. Il n’y a qu’à penser que les bactéries que nous abritons dans notre système digestif sont à peu près 10 fois plus nombreuses que les cellules qui composent notre corps tout entier et qu’elles vivent dans des conditions de température et d’acidité qui se trouvent rarement dans la nature pour se rendre compte que se sont elles qui nous ont conçu, à la fois comme abri et comme véhicule autonome capable de rechercher tout seul la nourriture dont elles ont besoin, dans le but de proliférer sans encombres. Nous serions bien inspirés d’essayer de les imiter. (j’ai toujours trouvé très étrange que les ministres du culte tournent leurs yeux vers le ciel pour se rapprocher de leur créateur alors que pour moi il se trouve réellement en chacun de nous, tapi dans les tortueux méandres de nos tripes). Nous ne sommes rien d’autre qu’un ver qui a un peu évolué, Amélie Nothomb avec sa Métaphysique des tubes ne me contredira certainement pas (je n’en dirais pas autant pour le Japon qu’elle connaît infiniment mieux que moi), et sans vers de terre nous n’existerions tout simplement pas. Sachons nous rendre aussi indispensables qu’eux.

De très récentes recherches démontrent que les bactéries de la flore intestinale des mouches sont capables d’influencer leur choix en ce qui concerne leur partenaire sexuel, certainement par l’intermédiaire des phéromones qu’elles sécrètent. Elles participent donc directement à la sélection des individus qui se reproduisent. Il faut dès lors prendre en compte le rôle non négligeable que joue la flore intestinale dans l’évolution de l’espèce. Même pour nous les humains, l’odeur de l’autre est un critère de compatibilité essentiel qui a largement été étudié. Elle dépend de ce que nous mangeons ainsi que des microorganismes qui vivent à la surface de notre peau. La population bactérienne et son hôte forment un tout dont les destins sont intimement liés: l’holobionte.(Elles pourraient même influer directement sur notre comportement en contrôlant l’expression des gènes de certaines parties de notre cerveau. Cf: –Des bactéries prennent le contrôle de notre cerveau– Futura-Sciences le 4 février 2011 et Les bactéries intestinales régulent les taux de l’hormone de l’humeur Futura-sciences le 15 juin 2012)

La culture de microalgues en réacteur ainsi que celle de fruits et légumes hors sol ou encore celle des insectes riches en protéines dont nous nous servirions soit pour nous nourrir directement soit pour nourrir des animaux tels que les poissons, les porcs ou les volailles pourrait ainsi devenir l’élément primaire du système digestif des super-organismes que sont nos villes, l’équivalent des mitochondries ou des chloroplastes des eucaryotes. Bien que ce système devrait permettre de limiter au maximum les pertes grâce au recyclage, il faudra néanmoins qu’il soit alimenté par une source d’énergie extérieure pour qu’il ne dépérisse pas.

La réalisation de ce dispositif demande une réelle volonté politique, soit sereinement grâce à la prise de conscience de son potentiel par nos gouvernements, mais plus probablement dans l’urgence suite à une crise mondiale majeure qui perturbera gravement les échanges commerciaux et fera ressurgir le spectre de la pénurie. Seuls les Japonais en proie à une stagnation de leur économie depuis plusieurs décennies semblent avoir pris la mesure du problème et tentent par conséquent d’y remédier.