Archive

Archive for the ‘Histoire’ Category

Ce que cache la manie des commémorations

Depuis l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République, nous assistons à une inflation des commémorations historiques. A quoi servent-elles ? Je pose cette question, car on peut constater que plus on commémore, moins on s’attache à la vérité historique, mais qu’on s’en sert comme instrument politique.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une commémoration ? C’est une cérémonie qui vise à rappeler à la communauté un épisode de l’Histoire pour raviver son esprit et pour montrer que celui qui y assiste adhère aux valeurs alors défendues. Mais c’est aussi un moyen de forger une mémoire collective nouvelle à force de répétition annuelle. En effet, la mémoire humaine est plutôt bizarre, lorsqu’on se rappelle un fait, on ne se contente pas de consulter une banque de données inaltérable, mais on le remet à sa place sous la forme dont on s’en est rappelé avec toutes les transformations que son évocation lui a fait subir.

Ainsi, en ce 8 mai, nous célébrons la victoire contre le fascisme et avec elle, la Résistance qui en est le symbole. Mais au fil du temps, seul le Gaullisme est devenu synonyme de Résistance, comme si résister avait été le seul fait des gens de droite. Comme si socialistes, syndicalistes de gauche, et surtout communistes n’y avaient joué aucun rôle, ce qui est totalement faux. Alors bien sûr, il n’est pas question pour moi de passer sous silence l’attitude du Parti Communiste Français qui, inféodé à Moscou, n’a pas appelé à résister avant la rupture de l’infâme pacte germano-soviétique par l’attaque d’Hitler sur l’URSS en juin 1941, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut négliger ce qu’ils ont par la suite apporté en terme de contingent, mais surtout de réseaux qui, établis de longue date, permettaient à la fois de diffuser les ordres et de faire remonter les informations sur l’ennemi. Par ailleurs, nombre de communistes, anciens de la Guerre d’Espagne, n’ont pas attendu les ordres du Parti pour commencer à résister. Peut être cette exclusion de la gauche des mouvements de résistance sert elle d’ailleurs à faire oublier que ceux qui se sont les premiers engagés contre le fascisme, précisément en Espagne, n’étaient pas majoritairement de droite, mais plutôt communistes et anarchistes. Et au-delà, cela permet surtout de magnifier la fibre social du général De Gaulle, en occultant le fait qu’il agissait sous la menace d’une prise de pouvoir communiste et que ce rapport de force l’y contraignait par conséquent.

Cette modification de l’Histoire ne touche pas que la deuxième guerre mondiale, mais aussi la première. Ainsi, ai-je entendu dire lors des commémorations du 11 novembre que les soldats avaient soutenu jusqu’au bout la politique du gouvernement et la stratégie des responsables militaires, la preuve en étant apportée par les lettres qu’ils écrivaient à leurs familles. Cela correspond parfaitement avec le dogme actuel des historiens, le document, rien que le document. Et c’est aussi parfaitement vrai, les soldats approuvaient la parole politique et militaire dans leurs lettres. Mais il y a un léger détail qui vient moduler la crédibilité de ce soutien inébranlable. Il s’appelle la censure. En effet, le premier troufion venu dans sa tranchée savait pertinemment que son courrier serait relu par les organes de la censure militaire avant qu’il ne soit expédié à ses proches. Et qu’il ne le serait pas, au moindre signe de défaitisme, de pacifisme ou de remise en cause de la validité de la stratégie militaire. Aussi, pour maintenir le lien vital avec ceux qu’il aimait, le poilu s’abstenait-il de leur faire part de ses doutes quant à la manière dont la guerre était conduite, voire de sa raison d’être. Pas fou le gars, il préférait de loin se faire chier comme un rat dans sa tranchée où rien ne se passait plutôt que de risquer d’être soudainement réaffecté à une unité chargée de mener la première vague d’assaut d’un énième offensive aussi inutile que meurtrière à cause d’un mot malheureux adressé à ses parents. Ainsi, les Croix de bois du Français Dorgelès ou A l’ouest rien de nouveau de l’Allemand Remarque de l’horreur que leur inspirait le champ de bataille, et la chanson de Craonne (« nous sommes les sacrifiés ») de ce que les soldats n’étaient pas dupes de la politique menée. Le gouvernement de l’époque offrait 1 million de francs or, une vraie fortune pour l’époque, à celui qui dénoncerait l’auteur des paroles de cette chanson. Preuve s’il en est que la censure était bien à l’oeuvre pendant cette guerre.

Bientôt, ce sera au tour de l’abolition de l’esclavage d’être célébré. Et avec elle, la grandeur d’âme de Victor Schoelcher, libérateur des populations noires opprimées. Cette vision des choses nous conforte dans l’idée de l’homme blanc (Français de préférence) pétri des valeurs humanistes qui apporte la liberté au Monde. Mais nous dira t-on que les esclaves des Français doivent avant tout leur libération à eux mêmes et à personne d’autre ? En effet, nous n’avons pas l’habitude en métropole de mettre l’accent sur l’action déterminante des nègmarrons dans cette affaire. Ces gens sont les esclaves qui s’étaient enfuis pour échapper à leur funeste condition. Ils ne se contentaient pas de se cacher pour survivre, ils se sont organisés pour attaquer certaines plantations et libérer leurs frères et sœurs. Les maîtres blancs avaient peur de se déplacer et de tomber dans une embuscade. Certes l’abolition de l’esclavage proprement dite ne pouvait venir que du législateur blanc qui l’avait instauré, mais elle valait toujours mieux que de prendre le risque de voir une révolte de grande ampleur prendre naissance et de perdre purement et simplement les colonies concernées, ou d’avoir à y envoyer des troupes à grand frais pour les conserver.

Une dernière chose encore que j’ai entendu sur un plateau de télévision aux alentours du premier mai et qui n’a amené aucune contestation de la part des protagonistes présents. Tout d’abord le contexte : la personne en question parlait de la peur de la raréfaction du travail due à l’arrivée massive des robots dans un avenir proche et la comparait avec celle des machines au 19ème siècle, avec pour exemple la grève des ouvriers du textile à Lyon qui disaient qu’ils n’auraient plus d’emploi avec cette technologie nouvelle. Elle a alors affirmé que cela avait fait baisser les prix des vêtements, une chose plutôt vraie, mais aussi que la révolution industrielle avait amené la prospérité, un foutage de gueule monumental auquel, encore une fois, personne n’a réagi. Primo, on m’a toujours dit que l’histoire ne se répète pas deux fois de la même manière, et secundo, ce journaliste ne doit pas être au courant de l’existence d’un petit auteur inconnu, Emile Zola, qui décrit dans son œuvre les conditions de vie des ouvriers de cette époque bénie. On est à des années lumière de la prospérité dont il parle. Pendant longtemps, il n’y a guère que la bourgeoisie dont il fait partie qui a profité de la manne. Ce n’est qu’avec les débuts du syndicalisme à la fin du 19ème siècle que les conditions de vie des petites gens ont commencé à s’améliorer. Avant cela, ils crevaient comme des chiens dans l’indifférence totale de la classe dirigeante. Et encore ont-ils acquis quelques droits de haute lutte, au prix du sang. En 1905, le vénérable Georges Clémenceau a fait donner la troupe contre des mineurs grévistes qui avaient vu 1500 de leurs camarades mourir suite à un coup de grisou parce que le propriétaire avait fait fermer le puit pour circonscrire l’incendie. La cavalerie, sabre au clair, contre les femmes, les veuves des mineurs qui étaient en première ligne de la manifestation ! Voilà le vrai visage de la prospérité dont parle ce petit monsieur.

Alors, pourquoi suis-je aussi remonté contre ces modifications insidieuses de l’Histoire ? que du temps des romains, j’aurais qualifiées de damnatio memoriae. Parce qu’elles ont ceci en commun de vouloir faire disparaître de nos mémoires le rôle primordial de la masse des gens ordinaires dans l’évolution de la société. La belle affaire, me direz vous, ce n’est après tout qu’une histoire qui ne change pas les faits. Je vous répondrai que oui, ce n’est qu’une histoire, mais que quand on élimine une partie de la population du passé, c’est qu’on souhaite qu’elle ne joue plus aucun un rôle à l’avenir. Tel est l’objectif de nos dirigeants actuels, dont je vous le rappelle, le milliardaire Warren Buffet a dit qu’ils étaient sur le point de remporter la lutte des classes.

Cas de conscience

Je suis médecin. J’ai prêté serment. Je dois le soigner. Malgré tout ce qu’il a fait. Il est malade, gravement, c’est évident. Si je lui disais de rentrer chez lui, que ça va passer tout seul, il ne me croirait pas. Je le connais trop bien. Il ira aussitôt voir les charlatans qui vont lui prescrire le traitement habituel. Sans se soucier de son prix, de ses effets secondaires insupportables. Pas pour lui, mais pour nous, les humains. Je dois trouver quelque chose. Vite.

Voilà ce que je me suis dit lorsqu’il est entré dans mon cabinet. Alors, je l’ai invité à se déshabiller pour que je puisse l’ausculter. Je l’ai longuement examiné. Pour qu’il ne doute pas de mon sérieux. Et pour gagner un peu de temps. J’ai réfléchi, puis je lui ai dit que je savais ce qu’il avait, ce qu’il fallait faire pour le sauver. Il m’a regardé plus attentivement. J’ai pensé : « Maintenant je te tiens. Tu vas crever, ordure. Guéri. En parfaite santé. Mais tu vas crever. ». Nous aussi, peut être. C’est un risque à prendre si on veut enfin en être débarrassé.

Pour que vous compreniez le cas de conscience que ce patient me posait, laissez-moi vous le présenter. Il a vu le jour en 1492, lorsque Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Il n’a pas attendu longtemps pour révéler son mauvais caractère. Au lieu de donner la prime promise à celui qui apercevrait la terre le premier, Colomb a préféré s’attribuer à lui tout seul la paternité de la découverte. Moins pour économiser quelques milliers de maravédis que pour s’assurer que personne ne vienne contester les droits d’exploitation sur les territoires dont il prendrait possession que la couronne espagnole lui avait accordé. L’engrenage qui allait l’amener à commettre les pires forfaits était en marche.

Ceux venus le nourrir au biberon ne l’ont guère rendu meilleur. Nous les connaissons sous le nom de conquistadors. Savoir qui ils étaient explique en grande partie leur attitude. N’importe qui ne se lance pas dans une entreprise aussi hasardeuse que la conquête d’un nouveau monde fait d’inconnu. En tout cas, pas les plus privilégiés. S’absenter de longues années, loin de leurs domaines et du centre du pouvoir n’était pas envisageable pour eux. Leurs rivaux en auraient profité pour intriguer contre eux et affaiblir leurs positions. Ce sont donc des gens qui n’avaient rien à perdre qui sont partis. Certes nobles, mais de peu de fortune et même endettés jusqu’au cou pour certains. Un profil qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui des chevaliers engagés dans la première croisade.
Il leur fallait cependant des fonds pour monter l’expédition, affréter un navire, remplir ses cales de vivres et de biens à échanger avec les autochtones et acheter un équipement, casque, cuirasse, mousquet, poudre, etc… N’étant plus à ça près, ils ont emprunté cet argent. A qui ? Aux privilégiés évoqués plus haut. Mais à des conditions très désavantageuses. En effet, vu le peu de garanties offertes par les emprunteurs et l’incertitude quant aux éventuels gains, un tel prêt était à haut risque. Ce que reflétait son taux prohibitif. Le rendement exigé s’en trouvait porté largement au-delà de tout ce qui pouvait être considéré comme raisonnable.

Le prêteur en tirait de nombreux avantages. Il n’avait pas à partir et à risquer sa peau tout en engrangeant des bénéfices considérables. Il se prémunissait du danger de voir des voisins qui auraient effectué l’opération accroître leur puissance financière par rapport à la sienne, ainsi que celui de voir la fortune des pionniers rivaliser avec la sienne. Il pouvait de plus revendre sa créance, souvent assortie d’une belle plus-value, en cas de besoin ou s’il sentait le vent tourner. Et au pire, il récupérait les propriétés des emprunteurs dans l’incapacité d’honorer leurs traites. Quant aux conquistadors, ils n’avaient plus d’autre alternative que de faire des tonnes d’argent ou de périr, plutôt que de vivre dans la misère et le déshonneur.

Arrivés sur place, la tâche s’est révélée moins facile que prévu. Accueillants au départ, les locaux sont vite devenus hostiles, une fois confrontés à la violence engendrée par l’insatiable penchant pour les métaux précieux des Espagnols. La conquête et le retour sur investissement s’en sont retrouvés retardés d’autant. Un an après avoir débarqué, les hommes de Cortès n’avaient toujours pas été payés. Et lorsqu’ils ont eu l’audace de réclamer leur dû, leur chef leur a rétorqué qu’ils ne toucheraient non seulement rien pour l’instant, mais qu’ils avaient de plus accumulé une dette auprès de lui concernant les armes cassées et les vêtements usés qu’il avait été obligé de remplacer. La rémunération viendrait ultérieurement, avec l’exploitation des territoires qu’il ne manquerait pas de leur accorder, une fois la victoire définitivement acquise. Il a effectivement tenu parole.

Mais dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que ses subordonnés aient voulu accumuler un maximum de richesses dans le temps le plus court possible. De ce fait, les amérindiens tombés sous leur coupe ont été obligés de travailler gratuitement dans les champs, dans les mines ou à l’orpaillage, selon le système de l’encomienda. Les violences permanentes qu’ils subissaient étaient loin d’être condamnées. L’Eglise les voyait au contraire comme un instrument pour transformer ces barbares qui pratiquaient des sacrifices humains en bons chrétiens. A Moctezuma, l’empereur aztèque, qui lui demandait ce qui rendait les excréments divins, l’or, aussi indispensables aux espagnols, Cortès aurait répondu qu’ils étaient le remède contre une maladie du cœur dont ils souffraient tous.

Le métal précieux parvenu en Espagne, la fascination pour le caca de l’enfant a commencé par gagner l’Angleterre. En effet, la première préoccupation des Espagnols qui bénéficiaient de la manne a été de se vêtir des meilleures étoffes. En particulier de laine anglaise, fort réputée à l’époque. La structure de la société britannique en a été bouleversée de fond en comble.

L’usage voulait que les seigneurs laissent les gens vivants sur leurs domaines cultiver un lopin de terre pour leur compte. A part permettre aux paysans de vivre à peu près décemment, cela ne leur rapportait rien. La perspective d’enrichissement suite à l’accroissement de la demande en laine les a amené à considérer que cette situation n’était plus tolérable. Car pour répondre aux envies du marché, il leur fallait plus de moutons, donc plus de surface pour qu’ils puissent paître. Ils ont alors fait valoir leur droit inaliénable à la propriété, pour empêcher leurs gens de pratiquer les cultures vivrières et laissent place au cheptel ovin plus lucratif. Les paysans se sont par conséquent retrouvés sans aucune ressource. Il ne leur restait que peu perspectives pour survivre, filer la laine à domicile ou la tisser pour gagner de quoi manger. La dépendance à leur seigneur et maître en a été considérablement renforcée. Au-delà de ce durcissement du rapport de force entre les classes sociales, les relations les gens de la plus basse condition en ont été radicalement modifiées. Alors qu’ils s’entraidaient pour les travaux des champs comme les récoltes et se retrouvaient par conséquent redevables au groupe, ils se trouvaient désormais placés en situation de se concurrencer les uns les autres. La culture multi millénaire de solidarité paysanne a alors laissé place à celle de l’individualisme. Satisfaire l’appétit du gamin demandait beaucoup de sacrifices. Mais ce n’est rien en comparaison des exigences qu’il a montré quand il a eu toutes ses dents.

Le sein maternel ayant commencé à donner mois de lait après que toutes les réserves d’or d’Amérique du Sud aient été pillées et son exportation hors d’Espagne interdite, il lui a fallu passer à un régime solide, le commerce de produits agricoles. En théorie, le nombre d’habitants de l’Amérique du Sud susceptible d’être soumis à l’encomienda aurait dû largement suffire à couvrir les besoins en main d’œuvre pour effectuer les travaux des champs. Mais les faits sont rapidement venus la contredire. Tout d’abord, les traitements indignes infligés aux Amérindiens ont fait qu’ils s’enfuyaient vers les régions les plus reculées dès qu’ils en avaient l’occasion. Leur sort a d’ailleurs ému quelques religieux comme Bartolomé de las Casas, ce qui a conduit à ce que nous connaissons sous le nom de controverse de Valladolid et à l’abolition de l’encomienda. Elle n’a cependant jamais disparue et à même été rétablie peu de temps après son abrogation devant les soulèvement provoqués par cette mesure. Les raisons du manque de bras sont donc à chercher ailleurs. Dans les maladies arrivées avec les européens. La variole, le typhus, la grippe, la rougeole et d’autres encore n’avaient jamais sévit en Amérique. Elles ont provoqué des épidémies à répétition et fait des ravages sur des systèmes immunitaires qui n’étaient absolument pas préparés à les affronter. En à peine un peu plus d’un siècle, la population locale s’est effondrée de plus de 50%. Un bilan supérieur à celui des grandes épidémies de peste du moyen âge en Europe. Plus tard, au nord, les colons iront jusqu’à les provoquer sciemment avec la distribution de couvertures infestées par la variole à certaines tribus d’Indiens.

La solution pour remédier à ce problème n’est pas venue des Espagnols, mais des Portugais, après que Cabral ait découvert une portion de territoire à moins de 370 lieues des îles du Cap Vert qui leur revenait en vertu du traité de Tordesillas. Ils l’ont trouvée en Afrique, avec l’esclavage. Ils s’y étaient déjà lancé une cinquantaine d’années avant la découverte du nouveau monde. Ils avaient alors organisé eux-mêmes quelques expéditions de capture, mais s’aventurer en terrain hostile s’est tout de suite avéré bien trop dangereux, malgré l’avance technologique de leur armement. Aussi ont-ils jugé préférable de confier cette partie de la traite aux Africains. La religion a aussi joué un rôle non négligeable dans le choix d’organiser ainsi ce funeste commerce. Il est calqué sur le modèle arabe en vigueur depuis des siècles et vise à empêcher l’extension de l’islam en Afrique subsaharienne et orientale au profit du christianisme en offrant les mêmes conditions commerciales, quand l’usage de la seule force aurait tendu à les pousser dans les bras des musulmans.

La stratégie mise en place pour la réussite de cette entreprise n’a elle non plus rien d’original. Elle ressemble à s’y méprendre à celle utilisée par Jules César dans sa conquête de la Gaule. Cela consiste à jouer sur les inimitiés entre les peuples locaux et à jeter de l’huile sur le feu. Il suffit par exemple d’aller visiter plusieurs tribus voisines sous le prétexte d’établir des relations commerciales avec elles, puis lors de la négociation sur les prix, de laisser innocemment échapper que l’échange proposé paraît plus ou moins avantageux par rapport au coût des armes réclamées par les gens d’à côté. A ces propos, il serait étonnant que votre interlocuteur ne désire pas lui aussi être payé en armes, rien que pour se défendre contre ce fourbe ennemi qui de toute évidence trame quelque chose contre lui, en plein paix, le salaud ! On avance ensuite que les biens destinés à la vente n’équivalent qu’à un équipement militaire médiocre, mais qu’il pourrait être fourni en quantités plus substantielles, si d’aventure quelques esclaves venaient compléter l’offre. Dès lors, l’alternative devient claire. Soit accepter le marché, s’enrichir et étendre son territoire, soit le refuser pour des raisons morales et prendre le risque qu’un voisin moins scrupuleux s’en empare et vienne réduire les vôtres en esclavage. Le choix est vite fait.

L’engrenage des hostilités enclenché, l’offre devient plus conséquente. Une majorité des esclaves proposés à la vente proviennent des guerres, soit qu’ils aient été faits prisonniers ou qu’ils aient été exigés comme tribut à ceux qui ont été soumis. Mais avec l’augmentation de la demande qui survient au XVIIème siècle lorsque les Anglais, les Français et les Hollandais se mettent à ce commerce, cela ne suffit plus. Des expéditions de plus en plus lointaines à l’intérieur des terres sont organisées et, en plus des guerres, l’enlèvement des personnes devient un fléau qui touche une grande partie du continent. Entre un quart et la moitié des individus capturés ne survivaient pas, qu’ils meurent sur le trajet jusqu’au port négrier ou aux conditions épouvantables auxquelles ils étaient soumis pendant l’attente des clients. La terreur indicible que ces raids inspiraient à la population a complètement détruit l’organisation sociale africaine. Les villes, objectifs privilégiés qui comptaient parfois jusqu’à 10 000 habitants, sont désertées, les gens préférant se réfugier dans de petits villages, de préférence isolés. Les échanges avec l’extérieur deviennent plus rares, et l’artisanat régresse. La civilisation africaine est anéantie sans que les Européens ne l’aient jamais observée.

Ce commerce innommable n’a pas ravagé que l’Afrique, mais il a aussi eu des répercussions terribles en Amérique. En effet, lorsqu’on dispose d’une main d’œuvre abondante, brisée par la captivité, désorientée par l’éloignement avec sa terre natale, déstructurée par la séparation avec sa famille et ses connaissances, et de surcroît sans espoir d’échapper un jour à sa condition pour elle ou ses enfants, la simple couleur de sa peau suffisant à la désigner de manière héréditaire à l’asservissement, pourquoi s’embarrasser avec des populations autochtones, attachées à une terre dont elles connaissent les moindres recoins, parfaitement organisées dans un système de valeurs communes, et auxquelles les plus hautes autorités ont accordé des droits, avec le risque qu’elles viennent éventuellement contester la légalité de vos titres de propriété ? Plus aucune raison ne justifie de s’exposer à de tels inconvénients. Les peuples locaux sont dès lors considérés comme des gêneurs, une vermine qu’il convient d’exterminer au moindre signe de résistance. Le massacre systématique devient le moyen le plus sûr d’accéder à la richesse.

Voilà le genre d’alimentation qui a permis à notre patient de devenir grand et fort. Rien ne dit qu’il ne se serait pas aussi bien développé en suivant un autre régime, mais son goût a été formé de la sorte, et, aujourd’hui encore, il pense naturellement que c’était le meilleur pour lui. Maintenant qu’il a atteint un âge respectable, il a tendance à vouloir retrouver ces saveurs qui lui rappellent sa jeunesse. D’autant plus lorsque son jugement est altéré par la fièvre et maladie. Il est loin d’être fou, ses décisions sont au contraire très rationnelles, trop pour se soucier de leurs conséquences sur nous, les humains. Les taux des prêts accordés aux conquistadors étaient bien en rapport avec le risque que comportait l’entreprise, même si leurs remboursements avaient pour corollaire le vol et la violence, et l’hécatombe que les maladies provoquaient dans la population locale demandait à ce qu’on trouve de la main d’œuvre ailleurs, fut-ce au prix de l’ignominie de l’esclavage. Ce comportement inacceptable n’a pu être toléré qu’au prétexte qu’il représentait la solution la plus efficace pour lutter contre l’expansionnisme de l’empire ottoman et son hégémonie sur le commerce oriental. Cela ne l’excuse pas pour autant.

Cette consommation effrénée de chair humaine lui a permis de prospérer pendant 400 ans, grâce au cacao, au café et autres produits exotiques que cela lui permettait de produire, mais avant tout grâce au sucre et au coton, comparables à ce qu’a été le pétrole pour l’époque moderne. En 1865, avec la fin de la guerre de sécession et l’abolition de l’esclavage, il a été obligé de trouver un autre moyen de se procurer la viande saignante dont il est si friand.

Le conflit entre les Etats du nord et du sud des Etats-Unis marque en effet un tournant dans la conduite de la guerre dont il s’est servi pour assouvir sa faim.A ce moment la, le pur génie militaire a perdu de son importance dans l’obtention de la victoire. Les moyens technologiques mis en œuvre se sont alors avérés tout aussi déterminants. A commencer par le train pour acheminer rapidement les troupes et le télégraphe pour s’informer au plus vite de l’évolution des batailles et des besoins en hommes, comme ont pu le constater des observateurs allemands, ou plus exactement prussiens. Ils en ont tiré les leçons qui leur ont permis de battre à plates coutures les Français qui n’avaient pas anticipé cette évolution en 1870. Et ce malgré des pertes plus élevées, mais immédiatement compensées par l’arrivée de troupes fraîches, au bon endroit, quand il arrivait aux renforts français, qui ne disposaient même pas de carte de la région, de chercher le lieu de la bataille au son du canon. En récompense pour leur participation active à la victoire, les industriels allemands, privés d’accès à la colonisation par la France et l’Angleterre, ont alors réclamé l’annexion de l’Alsace et plus encore de la Moselle dont la qualité remarquable du minerai de fer les intéressait particulièrement. Bismarck qui y voyait pourtant le germe d’un conflit à venir n’a pas pu s’y opposer. Ce qu’Eisenhower appellera bien plus tard le complexe militaro-industriel venait de voir le jour.

Parallèlement naissait le plus grand ennemi de notre patient. Il avait jusque là toujours réussi à le tuer dans l’œuf, mais cette fois, les circonstances l’empêchent d’intervenir à temps. Une bonne partie du peuple français refuse la défaite qu’elle attribue à l’incompétence et à la lâcheté de ses dirigeants. L’Empire est déchu et un gouvernement de défense nationale est proclamé. Dans Paris, assiégé par les troupes prussiennes, il est vite soupçonné de plus travailler à faire accepter la capitulation qu’à continuer efficacement la guerre. Lorsque celle-ci finit par arriver, le peuple se soulève pour continuer la lutte, ce qui pousse les partisans d’Adolphe Thiers à partir pour Versailles. Ceux qui ont décidé de rester proclament la Commune. Un mode de gouvernement qui prône l’autogestion où le pouvoir est exercé par des comités élus, dont la grande majorité des membres, représentants de toutes les tendances politiques, est issue des classes populaires plutôt que de l’élite. Les plus modérés démissionnent cependant rapidement. Nombre de mesures adoptées visent à améliorer les conditions de vie des ouvriers pauvres en leur octroyant plus de droits, à les affranchir de la toute puissance des employeurs héritée de l’époque féodale. Voilà ce qui à rendu le drapeau rouge adopté par les communards aussi insupportable à notre malade. Il ne pouvait pas laisser cette expérience durer. Il en vient à bout après deux mois seulement. Elle s’achève avec la semaine sanglante, durant laquelle 20 000 insurgés au moins sont exécutés sommairement. Tous ces événements survenus au cours de sa petite enfance ont profondément marqué ce mouvement au départ plein d’idéal et l’ont rendu paranoïaque au dernier degré. Lorsqu’il finira par s’imposer au pouvoir, il sera systématiquement tyrannique, caractériel, craignant à la fois les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Il en deviendra l’un des plus grands criminels de l’Histoire. Des dizaines de millions de gens accusés de ne pas appliquer avec assez de zèle le dogme du moment paieront sa folie de leur vie.

Après l’impitoyable élimination de ce danger, tout aurait dû aller pour le mieux pour notre patient. Mais à peine deux ans plus tard, en 1873, il a contracté une maladie tout à fait similaire à celle dont il souffre aujourd’hui. Elle se déclare à Vienne le 12 mai, avec l’explosion d’un bulle immobilière qui avait été alimentée par un accès au crédit trop facile et des perspectives de gains délirantes. Les grandes capitales européennes, comme Berlin ou Paris, qui avaient suivi le même chemin sont rapidement touchées. C’est ensuite la bourse de New-York qui est touchée, non pas en raison de la spéculation sur l’immobilier, mais sur les chemins de fer. S’ajoute à cela une crise monétaire déclenchée par la démonétisation de l’argent aux Etats-Unis suite à la découverte de nombreux gisements de ce métal, qui provoque inéluctablement une chute de son cours, alors que de nombreuses monnaies européennes y étaient adossées. Il en résulte une longue période de stagnation économique, avec une très faible croissance, les nouvelles technologies comme l’automobile ou l’électricité n’étant pas encore au point. La misère s’installe chez les ouvriers, comme le décrit Zola dans l’Assomoir ou Germinal. Les solutions et l’idéologie qui s’installent pour tenter de retrouver la prospérité auront des conséquences catastrophiques.

Dès 1879, la première expérience de libéralisme économique commencée en 1860 connaît un coup d’arrêt avec le rétablissement de barrières douanières par l’Allemagne, connu sous le nom de tarif Bismarck. Au contraire de la Grande-Bretagne qui sacrifie son agriculture, le chancelier vise à protéger ses paysans qui ne peuvent rivaliser avec les prix très bas des céréales en provenance d’Amérique du Nord ou de la viande d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Il taxe également l’importation des produits manufacturés, essentiellement anglais, de manière à permettre le développement de son industrie. A l’exception de la Grande-Bretagne, les autres pays européens suivent bientôt cet exemple. Notamment la France, tout d’abord sur les produits agricoles, puis sur les produits industriels, avec le tarif Méline de 1892, établit pour faire face à la concurrence des Allemands qui inondaient le marché après avoir rattrapé leur retard dans l’industrie. Le mot d’ordre « Consommez Français » était déjà en vigueur ; il servait alors à raviver le sentiment de revanche vis à vis de nos voisins d’outre Rhin. L’employer contre la Chine, empêchée de réaliser sa révolution industrielle à cette époque, est un jeu toujours aussi dangereux.

Il faut dire que la stratégie de la France pour sortir du marasme économique était sensiblement différente de celle de l’Allemagne.Elle s’est orientée vers une politique de grands travaux, essentiellement avec l’extension du réseau ferroviaire décidée par le plan Freycinet de 1879. L’industrie française s’est donc naturellement orientée vers la production d’équipements lourds, comme les rails ou les locomotives plutôt que vers les biens de consommation courante jugés moins porteurs. Ces contrats étant jugés sûrs car garantis par l’Etat, ont suscité un formidable engouement. Trop fort même, les entreprises ayant remportés ces marché devenant bientôt l’objet d’énormes spéculations. Rattrapées par la réalité des profits réellement dégagés, ces investissements se sont révélés nettement moins rémunérateurs qu’annoncé. Les banques se sont dons retrouvées en difficulté et les entreprises en manque de trésorerie, incapables d’investir. Les Allemands se sont par conséquent engouffrés sans mal sur le marché des biens destinés aux particuliers. Tout cela parce que la France comptait plus au départ sur le développement de son marché intérieur que sur les exportations pour se redresser. Pour cela, elle comptait beaucoup sur le développement de ses colonies, tout comme sa grande rivale dans le domaine, la Grande-Bretagne.

De nouvelles règles en la matière sont édictées à la conférence de Berlin de 1885. Les quatorze pays qui y participent s’accordent sur le fait que la simple présence côtière d’un comptoir ne suffit plus pour revendiquer l’autorité sur l’arrière pays, mais que l’administration du pays colonisateur se devra désormais d’être physiquement présente dans ces territoires pour que leur possession soit reconnue par les autres. L’armée est chargée d’assurer cette présence. Il arrive alors parfois que les représentants de l’Etat se comportent en tyrans sanguinaires dans la région dont ils ont la charge, tout comme dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad (le bouquin qui a inspiré le personnage du colonel Kurtz d’Apocalypse Now). C’était particulièrement le cas au Congo Belge, état alors indépendant, soumis à l’autorité du seul roi des Belges, Léopold II et non de son gouvernement. Là, les populations locales sont contraintes au travail forcé, parquées dans des camps à l’hygiène inexistante, mal nourries et exposées à la violence arbitraire des militaires. Beaucoup de gens meurent dans ces conditions, sans que cela ne provoque de réaction de la part de la communauté internationale. Cela servira de modèle à Hitler pour ses camps de concentration.

En France, c’est Jules Ferry qui se veut le grand champion de la colonisation. Il disait que la politique coloniale était la fille de la politique industrielle. L’école, qu’il a rendu laïque, gratuite et obligatoire, soit dit en passant parce qu’il estimait que la défaite de 1870 était due au niveau d’éducation inférieur des soldats français par rapport à celui prussiens, lui sert à propager l’idée que les blancs ont une mission civilisatrice à accomplir auprès des autres races. Les théories racistes de hiérarchie entre les gens en fonction de leur aspect physique développées à partir de 1850 figurent dans tout les manuels scolaires de l’époque et sont enseignées à tous les enfants.
Le bilan économique de la politique coloniale n’est cependant guère reluisant. Elle coûte en fait plus qu’elle ne rapporte. Elle sert part contre à renforcer le sentiment patriotique, tout comme l’adoption de la Marseillaise comme hymne nationale ou celle du 14 juillet et sa célébration grandiloquente de la puissance militaire comme fête nationale. Les Français souffrent depuis d’un complexe de supériorité, dont se moquent à juste titre tous les étrangers, alors que ces gesticulations étaient avant tout conçues pour faire oublier que la troisième république avait été inaugurée par un bain de sang.

A l’absence de résultats économiques s’ajoutent plusieurs scandales, comme la faillite d’une banque, l’Union Générale, le scandale des décorations et le scandale de Panama, qui impliquent parfois des politiciens corrompus. Il en résulte un climat de suspicion favorable à la désignation de boucs émissaires qui agiraient dans l’ombre pour nuire aux intérêts du plus grand nombre. Comme pour la grande épidémie de peste du moyen âge, ce sont les juifs qui sont désignés coupables. Le summum de l’infamie est atteint en 1901, avec les protocoles des sages de Sion, un faux document, forgé de toutes pièces par les services secrets du tsar de Russie, qui accuse les juifs d’avoir échafaudé un plan machiavélique pour dominer le monde et éliminer les chrétiens, rien de moins (le climat qui a présidé à sa rédaction est fort bien décrit par Umberto Eco dans « Le cimetière de Prague »).

Mais l’événement le plus représentatif de l’atmosphère détestable de cette époque est assurément l’affaire Dreyfus. Il est militaire, incarnation de l’ambition dominatrice de la France, alsacien, symbole de l’humiliation infligée par l’Allemagne avec le perte de ce territoire, mais aussi susceptible de ne pas être entièrement fidèle à sa patrie de par son enracinement dans la culture germanique, et juif, accusé d’œuvrer dans l’ombre à la suprématie de sa religion plutôt qu’à la défense des intérêts de son pays. De plus, l’accusation d’espionnage dont il est l’objet concerne notamment la conception d’un canon (celui de 120, pas l’ultra-moderne et très secret canon de 75) qui met en lumière la course aux armements lancée entre autres pour soutenir une industrie mal en point. Et pour finir, cette affaire révèle le manque de confiance entre pouvoir politique et militaire, comme son origine pourrait se trouver dans une opération secrète du contre-espionnage militaire destinée à s’assurer de la réaction des responsables politiques.
L’affaire divise profondément la société française et donne lieu à de violents affrontements. Après le procès de 1899 qui allège la peine de Dreyfus, puis est gracié peu après, les forces nationalistes et monarchistes, violemment antidreyfusardes, sont démocratiquement écartées du pouvoir. Elles ne le retrouveront qu’à la faveur de la défaite de 1940 et se vengeront par l’adoption d’une législation et d’une attitude abjecte qui dépassaient largement les attentes de l’occupant nazi.

Pendant la vingtaine d’années qu’a duré le marasme économique, non seulement les remèdes concoctés pour en sortir ne se sont non seulement pas révélés efficaces, mais leurs effets secondaires ont entraîné les tragédies du XXème siècle, guerres mondiales, génocide, décolonisation, dictatures communistes et guerre froide. On constate que la situation n’a pas explosé pendant la crise malgré des événements fortement déstabilisants, comme le boulangisme et l’affaire Schnaebelé qui auraient pu déclencher les hostilités avec l’Allemagne dès 1887, mais après seulement que le climat économique se soit amélioré. Si l’état des finances et la démographie ne sont certainement pas étrangers à ce temps de répit, l’évolution du rapport de force social est un facteur qui a peut être précipité sa fin. Cette période correspond en effet à la montée en puissance des mouvement ouvriers nés à la suite de la Commune. Dispersés en une multitude de factions différentes jusqu’à la fin du XIXème siècle, ces organisations réalisent leur unification au début du XXème. Syndicale, avec la fusion de la Fédération des Bourses du Travail avec la CGT (Confédération Générale du Travail) en 1902, et politique, avec la création de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) en 1905.

L’ennemi intime de notre patient devient à nouveau une menace pour lui, d’autant plus que ces mouvements ouvriers ne se cantonnent plus à l’intérieur des frontières, mais coopèrent entre eux à l’échelle internationale. La guerre vient à point nommé pour briser cette dynamique et ravive la flamme patriotique en excluant l’ennemi étranger de l’humanité pour en faire un barbare dénué de tout esprit de civilisation, le boche pour les francophones ou le hun pour les anglophones. CGT et SFIO, jusque là farouchement pacifistes se divisent une nouvelle fois et adhèrent en majorité à « l’union sacrée » pour la défense de la patrie (aujourd’hui que cette expression est derechef d’actualité, il convient d’être on ne peut plus vigilant à ce qu’elle ne nous entraîne pas vers une nouvelle catastrophe à l’opposé des idées défendues par les dessinateurs de Charlie). C’est à se demander si la première guerre mondiale est comme on le dit tout le temps le fruit d’alliances militaires ou celui de la convergence d’intérêt des industriels de tous pays dont le pouvoir s’en est considérablement trouvé conforté quand les pauvres bougres crevaient par millions sur les champs de bataille. Comme le disait Anatole France : « on croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels ».

Pendant que l’Europe se suicide, notre malade élabore une stratégie toute différente pour calmer l’élan des revendications ouvrières. Henri Ford en est l’architecte. Tout d’abord, il sépare totalement la conception de ses produits, dévolue aux cadres, et leur réalisation qui revient aux ouvriers réduits à de simples exécutants devant totale obéissance à leur hiérarchie au lieu d’être considérés comme des artisans détenteurs d’un savoir faire. Il pousse ensuite la division du travail à son maximum, chaque ouvrier n’ayant plus qu’une tâche élémentaire à réaliser, en un temps donné, ni même à se déplacer, l’ouvrage venant à lui sur un tapis roulant. Ceci dans le but d’augmenter à la fois production et productivité.

Cette conception n’était pas vraiment nouvelle, Ford dit s’être inspiré des méthodes en vigueur dans les abattoirs de Chicago (il faut lire « La jungle » d’Upton Sinclair à ce sujet, édifiant). Adam Smith en son temps disait déjà que ce mode d’organisation ne permettait pas à l’individu de s’épanouir ; Charlie Chaplin fait une critique acerbe de l’aliénation qu’elle produit dans « Les temps modernes ». Ces conditions de travail exécrables poussent les ouvriers à quitter ces emplois dès qu’ils le peuvent. Les syndicats sont de plus interdits dans l’entreprise (jusqu’à 3 500 hommes de main seront embauchés pour empêcher les membres de l’UAW -United Auto Workers- de pénétrer dans les usines lors de la dépression des années 1930).

C’est là que Ford a une idée géniale. Il double quasiment les salaires des ouvriers pour qu’ils restent malgré tout. Ce faisant, il leur permet de consommer plus, jusqu’à pouvoir se payer eux-mêmes une de ses voitures dont le coût a parallèlement fortement baissé, alors qu’elles étaient jusque là réservées aux plus aisés. Mais cela profite également aux autres acteurs économiques de la région qui voient leur chiffre d’affaire augmenter et peuvent à leur tour accéder au rêve automobile, d’ailleurs entretenu à grand renfort de publicité. Le marché s’en trouve stimulé dans sa globalité. Ce n’est cependant pas Ford qui apporte le dernière et non la moindre pierre à l’édifice. Il s’est en effet toujours opposé à ce que l’achat de ses voitures puissent se faire à crédit. Pas que franchissent ses concurrents désireux de profiter de la manne. Tous les éléments de l’american way of life sont désormais en place. Au terme de ce processus, l’individu avait acquis un nouveau statut, celui de consommateur. Ce virage correspond avec l’instauration de quotas qui signe la fin du l’immigration massive aux Etats-Unis permettant jusque là de remplacer à volonté les ouvriers les moins qualifiés par de nouveaux arrivants aux abois.

Avec la société de consommation, notre malade avait trouvé le moyen de maintenir les gens sous sa dépendance grâce au crédit, tout en leur laissant l’illusion de la liberté. En plus du patron, ils avaient maintenant aussi affaire au banquier sur lequel ils n’avaient aucun moyen de pression, mais les faisaient au contraire réfléchir à deux fois avant de faire grève comme ils risquaient de perdre tous leurs biens s’ils n’arrivaient pas à honorer les traites des prêts. Aujourd’hui, cela concerne jusqu’aux étudiants, surtout américains, obligés de s’endetter pour payer leurs études et contraints d’accepter n’importe quel job pour rembourser, même s’il ne correspond pas à leur qualification (certains craignent qu’ils n’y arrivent pas et que cela provoque une nouvelle crise bancaire).
L’accès aux biens de consommation change le rapport entre les gens. Ils se comparent désormais plus en fonction de ce qu’ils ont plutôt que de ce qu’ils sont. La solidarité s’en trouve petit à petit affaiblie et l’individualisme s’installe à la plus grande joie de notre patient. Ses zélés serviteurs s’en servent pour briser la cohésion des groupes sociaux et isoler au maximum l’individu. Cela passe par l’instauration d’objectifs individuels en vue de l’obtention de primes pour stimuler la compétition, la constitution d’équipes réduites, idéalement deux personnes, pour attiser les rivalités, ou au contraire celle d’open spaces pour que chacun ait l’impression d’être surveillé en permanence. La promotion arbitraire ou le ralentissement de la carrière des représentants syndicaux, mais aussi le développement du culte de l’entreprise, et encore les propositions d’embauche loin du lieu d’origine pour éloigner les gens de leur cercle familial et amical. Au final, le salarié ne peut que ressentir un fort sentiment d’isolement face à sa hiérarchie. Elle peut alors le modeler à sa guise. Tout regroupement devient suspect, y compris pour les états, et doit être empêché (une partie des employés se retrouvait par exemple pour déjeuner sur les marches d’un escalier du parvis de la Défense. Elles sont désormais arrosées en permanence pour qu’ils ne puissent plus s’asseoir et échanger leurs points de vue).

Pendant ce temps, la classe dirigeante fait tout l’inverse. Elle se serre les coudes et se constitue des réseaux d’entraide qui se mettent en place dès l’école. La simple appartenance à ces confréries permet d’avoir recours au services de ses membres, sans qu’il soit nécessaire de connaître personnellement celui détient la solution au problème du demandeur, ni d’avoir à renvoyer l’ascenseur à ce membre en particulier. Cela s’appelle de la solidarité. Cette organisation joue un rôle essentiel dans le succès des puissants, mais ils préfèrent croire qu’il n’est dû qu’à leur mérite personnel. Ils pensent par conséquent que les pauvres sont entièrement responsables de leur situation, et, dans la lignée d’une Ayn Rand, que les aides qu’ils reçoivent ne font qu’entretenir leur paresse, qu’ils seraient plus motivés si on les leur supprimaient. Cela leur permettrait par la même occasion de payer moins d’impôts, de profiter un peu plus de l’argent qu’ils ont selon eux durement gagné à la sueur de leur front. Certains vont encore plus loin, ils vont jusqu’à dire que s’ils venaient d’aventure à disparaître, le reste de la population se trouverait complètement désemparé, qu’elle s’assiérait par terre sans plus savoir quoi faire d’autre que de voler et d’assassiner son voisin pour s’emparer de ses biens. Cela ressemble comme deux gouttes d’eau aux thèses racistes, il n’y a qu’un pas d’ici à ce qu’ils prônent l’éradication pure et simple des sous-hommes que nous sommes à leurs yeux. Comme le dit Warren Buffet, il y a bien une lutte des classe et que la sienne, celle des riches, est sur le point de la gagner. C’est là que le traitement que je me propose d’administrer à notre patient représente un grand danger pour nous, les humains.

La thérapie consiste en effet à lui donner des esclaves à haute dose. Des robots. Cela revient à dire à un enfant qu’il doit se soigner avec des bonbons. Il devrait à coup sûr accepter avec enthousiasme, pas comme si on lui disait qu’il lui faut changer de régime et s’habituer à manger des fruits et légumes, la proposition, certes plus raisonnable, des partisans de la décroissance. La fabrication robots devrait au contraire engendrer une période de forte croissance, comparable à celle qu’avait produit la démocratisation de l’automobile. Le risque est bien évidemment que ces machines remplacent les humains, non seulement dans le secteur industriel, mais aussi dans celui des services. Selon le livre « The lights in the tunnel » de Martin Ford, 70% des emplois pourraient ainsi disparaître d’ici à 2040. Il faut donc s’attendre à ce que le chômage ne cesse d’augmenter pendant toute cette période pour atteindre des sommets inédits.

Cela ne pourra qu’engendrer des troubles sociaux extrêmement violents, une révolte de la masse des pauvres contre l’accaparement des richesses par la classe dirigeante. Soit elle sera sévèrement réprimée, soit des ennemis extérieurs seront désignés pour provoquer une guerre. Dans les deux cas, le but sera de réduire drastiquement la population, avec des justifications du genre que la planète ne pouvait de toute façon pas supporter un nombre aussi élevé de gens à sa surface. Un facteur n’est cependant pas à négliger. Depuis Henri Ford, nous sommes dans un système où la richesse des possédants est fortement reliée au nombre de consommateurs. La diminution de la capacité de la grande masse à consommer poserait par conséquent un gros problème économique. Si seule une poignée de gens peut encore acheter des produits d’agrément tandis que la majorité doit se concentrer sur l’essentiel, la croissance ne sera pas au rendez-vous et les riches deviendront vite de moins en moins nombreux. Ils pourraient alors décider de donner accès quasi gratuitement à ce qu’ils produisent. Ils ne feraient qu’anticiper ce que font des gens comme Bill Gates ou Warren Buffet, ils redistribueraient leur richesse avant même qu’elle ne soit passée par leur compte en banque et la mesureraient en fonction du nombre d’individus qui bénéficieraient de leur production au lieu de l’évaluer par chiffre en dollars. Au final, cela donnerait une situation relativement similaire à celle en vigueur dans l’empire romain où il ne fallait que donner du pain et des jeux au peuple pour qu’il ne se mêle pas de politique.

Mais le facteur humain est trop aléatoire, je ne compte pas là dessus pour obtenir la victoire. Je compte plutôt sur les robots eux-mêmes. En effet, s’ils devraient fabriquer à peu près tous les objets que nous utilisons, ce sont aussi des robots qui construiront les robots. Ils auront donc acquis la capacité de se reproduire. Lorsqu’on ajoute qu’ils pourront également apprendre à faire face à une situation nouvelle en toute autonomie, mais aussi à partager la solution qu’ils auront trouvé avec leurs semblables, on peut dire qu’ils auront acquis la capacité d’évoluer. Chaque génération sera par conséquent légèrement différente de la précédente. Ce sont là les caractéristiques essentielles de la vie. Ils seront devenus vivants. Mais, pour accomplir certaines tâches, une simple adaptation de leur programme ne sera pas suffisante. Ils devront subir des modifications physiques pour qu’ils puissent se doter de l’outil adéquat.

Pour cela, ils pourront compter sur les mutations aléatoires, les erreurs qui ne manqueront pas de se produire lors de certaines réplications, et même favoriser leur survenance en suspendant les systèmes de contrôle qui d’ordinaire leur permettront de détecter les pièces défectueuses. S’ils laissaient le seul hasard opérer, ce processus s’avérerait non seulement long jusqu’à qu’apparaisse le dispositif efficace, mais il risquerait surtout de les mettre en péril, beaucoup de ces mutants se retrouvant handicapés, incapables de remplir la nouvelle tâche, mais aussi celles qu’il accomplissaient parfaitement jusqu’alors. Ils se retrouveraient en danger de mort. Ils pourront certainement utiliser la simulation pour remédier à ce problème, mais ils pourraient aussi se tourner vers nous pour que nous les aidions à trouver des solutions auxquelles ils n’auraient pas pensé. Aussi extravagant que cela puisse paraître, ils pourraient bien trouver un avantage à exploiter, non pas notre côté rationnel, ils seront vite bien plus efficaces que nous dans ce domaine, mais notre face irrationnelle dont ils seront dépourvus alors qu’elle est prépondérante chez nous, même si nous préférons nous bercer de l’illusion que nous sommes des êtres de raison. Notre imagination débordante pourrait bien être la force principale qui maintiendra solidement notre association avec ces machines. Une association qui, je l’espère, devrait ressembler à une symbiose, comme celle qui unit les champignons aux racines des plantes, ou les bactéries de la flore intestinale aux animaux.

Le pari est celui-ci : si les robots tirent avantage de nous, ils nous protégerons. Parce qu’en tant qu’être vivants, ils feront tout ce qu’ils peuvent pour résister à la mort. Pour cela, ils auront intérêt à ce que nous soyons le plus nombreux possible afin de maximiser les chances de voir une solution émerger. Les bactéries que nous abritons dans notre intestin sont par exemple dix fois plus nombreuses que les cellules qui composent notre corps. Elles servent à décomposer les aliments que nous ingérons pour les rendre assimilables par notre organisme, nous devrions jouer le même rôle pour les robots en ce qui concerne l’information. Le poids de ces bactéries est sensiblement égal à celui de notre cerveau qui est le système digestif de l’information.

Dès lors, les intérêts de notre patient et ceux des robots entreront en conflit. Notre malade, désormais guéri et en meilleure santé que jamais, n’aura plus besoin de se soucier de la grande masse de la population pour accumuler les richesses, mais le faible nombre de personnes concerné ralentira considérablement l’évolution des robots, mettant en péril leurs capacités d’adaptation. L’instinct de survie de ces derniers devrait donc les pousser à faire bénéficier un maximum de gens de leurs services pour qu’ils reçoivent en retour le plus possible d’informations utiles à leur développement. Le capital ne sera donc plus l’élément essentiel à la croissance, mais la quantité d’information fournie par les humains. Une comparaison pourrait être celle de la conquête du monde par le blé, par exemple. Chaque paysan qui a cultivé cette céréale depuis le néolithique a en effet sélectionné les grains les mieux adaptés aux conditions géographiques et climatiques de sa région et les a partagé avec ses voisins, ce qui a favorisé l’émergence d’un grand nombre de variétés qui ont permis à cette herbe de s’implanter dans des milieux très différents qui lui étaient jusqu’alors inaccessibles.

L’avènement de l’ère des robots pourrait bien être la plus grande révolution qu’ait connu l’humanité depuis la domestication des plantes et des animaux avec l’invention de l’agriculture. Cela devrait bouleverser de fond en comble nos croyances et notre mode de vie, et je l’espère, nous permettre de revenir à celui des chasseurs/cueilleurs qui ont précédé la civilisation, qui n’avaient besoin de travailler qu’une heure par jour pour assurer leur subsistance et passaient le reste de leur temps à s’occuper les uns des autres qui étaient leur plus grande richesse. Il n’y a aucune trace de guerre remontant à cette époque.

Voilà pourquoi je prescris les robots à notre irascible patient. Bien sûr, rien ne garantit que la transition se fera sans un nouveau massacre d’une ampleur inédite, mais cela vaut certainement le coup d’essayer. L’humanité n’a jamais progressé avec des projets raisonnables, mais grâce à des paris insensés.

Les débuts de l’ère chrétienne : l’héritage d’Hérode le Grand

Pendant son règne, Hérode Ier le Grand avait réussi à instaurer un calme précaire en Judée après plus d’un siècle de guerres civiles, tant par la violence contre l’aristocratie sacerdotale, à commencer par l’élimination des représentants de la dynastie hasmonéenne, dont sa propre femme, Mariamne, et les deux fils qu’il a eu d’elle, Alexandre et Aristobule, que par une politique accommodante avec les non-juifs, tels les Grecs, anciens maîtres de la région, ou les populations des territoires nouvellement conquis et convertis, comme les Samaritains, et l’entreprise de grands travaux destinés à moderniser le pays. Tout cela avec l’appui des Romains qu’il n’hésitait pas à arroser généreusement pour consolider son pouvoir. Mais à sa mort en 4 av-JC, les tensions n’ont pas disparu. Elles resurgissent avec force à la minute même où la période de deuil s’achève. La naissance de Jésus aurait eu lieu à peu près à ce moment.

Sitôt le décès du roi annoncé, son fils, Hérode Archélaos (ou Archélaüs) avait pourtant été acclamé comme nouveau souverain par l’armée et le peuple, l’aîné des survivants, Hérode Boëthos, ayant été exclu de la succession par son père quelques jours seulement avant sa mort parce que sa mère, Mariamne II, avait été accusée d’avoir pris part à un complot pour prendre le trône. Archélaos refuse malgré tout de ceindre la couronne avant de s’être rendu à Rome où il doit recevoir la confirmation de l’empereur Auguste, désigné par son père comme exécuteur testamentaire. Il se comporte néanmoins comme un monarque en promettant de répondre aux doléances du peuple qui demande avant tout un allègement des contributions qui l’accablent, mais aussi la libération des prisonniers politiques. Il promet de répondre favorablement à leurs attentes, mais avant même son départ, certains se rassemblent pour honorer la mémoire de ceux qui ont été exécutés pour avoir mis à bas l’aigle d’or qui ornait le Temple en signe d’amitié avec les Romains, au mépris de la loi mosaïque qui interdisait toute représentation animal dans le lieu sacré, ainsi qu’ils réclament la destitution du Grand prêtre Yoazar, d’origine alexandrine, pour le remplacer par un homme plus pieux, c’est à dire issu de l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem. Dans un premier temps, Archélaos préfère tenter de les persuader de se disperser plutôt que d’employer la force, mais rien n’y fait. Aussi, craignant qu’ils ne rallient plus de monde à leur cause, des milliers de gens affluant au Temple pour la Pâque, il se résout à faire donner la troupe qui opère à un sanglant massacre. Les survivants rentrent chez eux. Il s’en va ensuite à Rome. Le procurateur romain Sabinus prend possession du palais royal de Jérusalem quelques jours plus tard, ainsi qu’il tente de s’emparer des forteresses et de mettre la main sur le trésor du Temple, tout cela bien qu’il ait reçu l’ordre de se tenir à l’écart de la ville du gouverneur de Syrie, Varus (celui-là même qui se suicidera après avoir vu ses légions exterminées par les germains d’Arminius à la bataille de Teutoborg en 9, contraignant les Romains à se cantonner sur la rive droite du Rhin, derrière le limes).

A Rome, les choses ne se passent pas comme Archélaos l’espérait. Son frère, Hérode Antipas, avec le soutien de la sa tante, Salomé, conteste la légitimité de la succession. Il invoque la santé mentale vacillante de son père lors de la rédaction du codicille qui désigne Archélaos comme unique souverain et soutient que seule la précédente version du testament qui le désigne lui devrait par conséquent être retenue comme ayant une valeur juridique, bien que le droit d’aînesse soit en faveur de son frère. Il est appuyé par le fils de Salomé, Antipater, qui accuse Archélaos d’avoir opéré un quasi coup d’état pour s’être comporté en monarque sans attendre la confirmation d’Auguste et de gouverner en tyran vue la répression féroce contre ses opposants. De plus, les lettres qu’Auguste reçoit de Sabinus sont elles aussi en faveur d’Antipas. Nicolas de Damas prend quant à lui la défense d’Archélaos. Il affirme que ses accusateurs l’ont en fait encouragé à exercer le pouvoir sans délai et que l’usage de la force avait été rendue nécessaire, non seulement parce que les séditieux remettaient en cause la royauté, mais également la soumission à Rome et à Auguste. L’empereur remet sa décision définitive à plus tard.

Pendant qu’il réfléchit à la meilleure solution, l’insurrection en Judée s’amplifie. A Jérusalem, l’occupation est très mal vécue. A la Pentecôte, le procurateur romain se retrouve pris au piège dans le palais royal, accolé à la muraille Temple, encerclé par trois camps de Juifs hostiles, mais inexpérimentés. Il demande a Varus de venir l’épauler aussi vite que possible, puis demande à ses hommes de donner l’assaut sur le Temple lui-même. Les troupes romaines reprennent le saint des saints sans grande difficulté avant de se livrer au pillage du trésor. Cela ne fait que convaincre plus de gens de rejoindre la rébellion. Sabinus est à nouveau obligé de se replier dans le palais royal où il choisit de subir le siège en attendant Varus, malgré la proposition ennemie de quitter la ville en sécurité s’il le faisait de son plein gré. Des prétendants au trône prennent la tête d’insurrections dans toute la Judée. La révolte gagne aussi d’autres régions du royaume, comme en Idumée où les vétérans qui ont combattu pour Hérode prennent les armes, contraignant les troupes royales à se réfugier dans les places fortes, ou en Galilée, où un certain brigand, Judas, et ses partisans saccagent les arsenaux avant d’essayer de s’imposer au pouvoir. Cela touche également la Pérée où un esclave, Simon, coiffe la couronne et met à sac Jéricho et sa région avant que sa bande ne soit finalement exterminé par l’infanterie royale, ce qui n’empêche toutefois pas d’autres insurgés d’incendier le palais de Betharamphta. En Judée, un berger du nom d’Athrongéos se prend à son tour pour le roi, réunit une troupe et se met à harceler troupes royales et Romains qui mettront plusieurs mois avant d’en venir à bout. Ces soulèvements, avec à leur tête des individus de toutes conditions revendiquant la royauté, expliquent pourquoi Ponce Pilate condamnera à mort ce Jésus qui laissait planer le doute quant à sa volonté de ceindre la couronne (même ses apôtres y ont cru). Il n’était d’ailleurs -s’il a existé- qu’un parmi une flopée d’autres individus plus ou moins violents du même acabit, dont Barabbas, qui ont subi le même sort en cette époque où l’autorité de Rome était fortement contestée.

Seule l’intervention des deux légions de Varus, appuyées par sa cavalerie et les armées de tous les souverains de la région soumis à Rome, dont le Nabathéen Arétas IV qui espère voir sa légitimité reconnue, ainsi que de récupérer les territoires qu’il dispute à la Judée. Après qu’ils se soient tous rassemblés à Ptolémaïs, Varus envoie un détachement en Galilée, où la ville de Sepphoris est brûlée et ses habitants réduits en esclavage pour leur insubordination, tandis qu’il prend lui-même le chemin de la Samarie, où la capitale restée fidèle est épargnée, alors qu’Emmaüs est détruite par les Romains, pendant que les Arabes d’Arétas ravagent Arous et Sanipho ainsi que tous les villages sur leur passage. Ces deux régions reprises, Varus marche sur Jérusalem. Sa démonstration de force suffit à disperser les troupes juives. Il entre dans la ville sans avoir à combattre. Il fait poursuivre les insurgés dans la campagne et se les fait amener. La majorité est emprisonnée, alors que 2 000 des plus fortes têtes sont crucifiées pour l’exemple. Ne reste que l’Idumée. Arétas est congédié avant cette campagne, Varus jugeant ses méthodes empreintes de haine aussi violentes que contre-productives. Les 10 000 Iduméens en armes se soumettent sans livrer bataille. Varus leur accorde le pardon, à l’exception des chefs de sang royal qui sont envoyés à Rome pour être jugés, puis exécutés.

Pendant que ces événements se déroulent, Auguste reçoit une délégation de Juifs venus se plaindre des méthodes violentes que feu Hérode employait contre son peuple. Un autre de ses fils, Hérode Philippe, en fait partie ; elle a le soutien de la communauté juive de Rome. L’empereur rend ensuite sa décision. Il choisit de diviser le royaume en quatre parties. La moitié, composée de la Judée, de l’Idumée et de la Samarie, revient à Hérode Archélaos, avec le titre d’ethnarque tandis qu’Hérode Antipas reçoit la Galilée et la Pérée et le troisième des frères, Hérode Philippe ou Philippe le Tétrarque, la Batanée, la Gaulanitide, la Trachonitide et l’Auranitide qui son sujets de conflit avec la Nabathée. La quatrième part, à savoir les territoires de Jamina, d’Azotos et de Phasaëlis, reviennent à la sœur d’Hérode le Grand, Salomé, mais sous la dépendance d’Archélaos. Si ce partage peut paraître tout à fait raisonnable comme il évite le déclenchement d’une guerre de succession, nul doute qu’Auguste ne se fait guère d’illusion quant à la viabilité du système vue son expérience du triumvirat. Il désire simplement pour l’instant garder ses troupes afin de stabiliser la partie occidentale de l’empire plutôt que de les envoyer en orient où les Parthes pourraient interpréter ce mouvement comme une agression, mais il pense certainement déjà à transformer le royaume en province romaine. Pour cela, il lui suffira le cas échéant d’intervenir lorsque le conflit pour l’hégémonie éclatera pour imposer la domination de Rome, suivant l’exemple de ce que Jules César avait fait en Gaule.

Si Antipas et Philippe ne rencontrent pas de problème particulier dans leurs tétrarchies où résident essentiellement des « gentils » et des Juifs fraîchement convertis à l’écart des querelles fratricides entre sadducéens et pharisiens, il n’en va pas de même pour Archélaos qui n’arrive pas à imposer son autorité autrement que par la violence, sans parvenir à faire régner le calme et l’ordre. En 6, après 9 ans de ce régime autoritaire, une nouvelle délégation vient se plaindre à Auguste du traitement que la population subit. L’empereur choisit alors de destituer Archélaos et de l’exiler à Vienne, en Gaule. Il n’attribue pas pour autant la Judée et la Samarie à l’un ou l’autre de ses frères, mais il les rattache tout simplement à la province romaine de Syrie et nomme Coponius procurateur. En mettant un étranger à la tête du pays, il espère mettre un terme aux rivalités internes pour le pouvoir qui agitent la région. Mais il se trompe. Une révolte éclate aussitôt après que le gouverneur de Syrie, Quirinius, ait ordonné le recensement des habitants en vue de lever l’impôt. Le soulèvement se produit au prétexte que les Romains violent la Loi mosaïque, comme seul Dieu peut être comptable des âmes humaines d’après elle. La répression s’abat sur les insurgés, et avec elle s’envolent les espoirs d’Auguste de démontrer que l’administration romaine serait plus douce que celle de ses prédécesseurs locaux.

Le mouvement contestataire ne disparaît cependant pas. Ses leaders, Sadoq le Pharisien et Judas le Galiléen (ou de Gamala), s’appuient sur cette partie de la population pour fonder un quatrième courant du judaïsme, alternatif à ceux des sadducéens, des pharisiens et des esséniens, celui des zélotes. Il se caractérise par son fanatisme religieux et son nationalisme farouchement anti-romain qui va se radicaliser au fil du temps jusqu’à viser tous les étrangers, ainsi que les Juifs qui s’accomodent de leur présence et en tirent profit. Les zélotes les plus extrémistes finiront par former l’un des premiers groupes terroristes connu, les sicaires, que les Romains nomment ainsi en référence à la dague, la sica, qu’ils utilisent pour mener leur politique d’assassinats ciblés. Leurs action incessantes à partir des années 50 maintiennent le pays dans un climat d’agitation constante. Dans la Bible, Judas le Galiléen deviendra le prototype du Messie dévoyé au travers du discours de Gamaliel dans les Actes des Apôtres. Il est d’ailleurs fort probable que ce Judas qui s’illustre sur une période de plus de soixante ans désigne en fait plusieurs personnes différentes. Le nom de Judas pourrait bien être passé dans le langage courant dès cette époque en synonyme de traître, à la manière de celui du Norvégien Quisling (le ministre fasciste qui a décrété l’arrêt des combats et a mené la politique collaborationniste avec les nazis) dans les langues anglaise et scandinaves. Il n’est dès lors pas étonnant que la Bible ait donné le même nom à celui qui a trahi le « vrai » Messie ; son surnom d’Iscariote pourrait dériver de sicaire selon certains.

Les débuts de l’ère chrétienne : les esséniens

Il faut noter que dans sa « Guerre des Juifs (livre II, chap. VIII)», Flavius Josèphe ne fait que mentionner très brièvement l’apparition de cette nouvelle branche du judaïsme (les sicaires – voir article précédent) qui jouera pourtant un rôle déterminant pour l’avenir de son peuple. Par contre, il s’attarde très longuement sur un autre courant minoritaire, les esséniens, dont il fait l’apologie. Le portrait qu’il brosse d’eux ne peut que faire penser à des moines. Ils vivent en communauté, dans des endroits isolés, comme sur les bords de le mer Morte, aussi bien qu’en ville. Pour en devenir membre, il faut renoncer aux biens matériels et faire don de tout ce que l’on possède à la communauté. Pour être admis, le candidat doit tout d’abord s’astreindre à respecter les préceptes de l’ordre pendant une année, tout en restant à l’extérieur, puis son caractère est encore éprouvé pendant deux années durant lesquelles il participe aux rites, avant qu’il ne puisse accéder à la salle où les esséniens à part entière prennent leur repas dans le silence, une seule personne à la fois étant autorisée à parler. Ce lieu se devant de rester pur, il convient de se laver et de revêtir un pagne de lin avant d’y pénétrer. Ils rendent grâce à Dieu pour la nourriture qu’Il leur donne, à la fois au début et à la fin du repas. Ils se lèvent avant l’aube et s’abstiennent de toute parole, sauf pour prier ensemble Dieu de leur faire encore une fois la grâce de faire paraître le soleil. Ils vont ensuite travailler chacun de leur côté pendant cinq heures, avant de se retrouver pour manger, puis ils retournent à leurs occupations jusqu’au soir. Ils pratiquent le shabbat de manière très rigoureuse. Ils se doivent de pourvoir aux besoins des esséniens de passage comme s’ils faisaient partie de leur propre communauté et d’aider les nécessiteux qui le demandent. Leur vie doit être guidée par la vertu ; il leur est bien sûr interdit de voler, de mentir, de porter atteinte à autrui ou d’engranger des bénéfices déraisonnables, et encore de cacher des choses aux autres membres ou de révéler l’organisation de la communauté aux profanes, même sous la torture. Ils se doivent aussi de respecter les autorités, car ce n’est que par volonté divine qu’un homme arrive au pouvoir. Ceux qui commettent des délits graves sont exclus. Ils s’engagent à conserver avec respect les livres, ainsi que le nom des anges, et à transmettre l’enseignement qu’ils ont suivi exactement comme ils l’ont reçu. Ils n’hésitent pas à puiser leur savoir dans les cultures étrangères, en matière de médecine, par exemple, mais cela a également pu influencer leur doctrine, comme avec les édits d’Ashoka (l’empereur indien du IIIème siècle av JC dont le territoire s’étendait de l’actuel Afghanistan au Bangladesh qui, après sa guerre meurtrière contre le Kalinga, a prôné la non violence ou ahimsâ, traité à égalité les différentes religions, interdit les sacrifices et encouragé le végétarisme, ainsi qu’exhorté son peuple à se plier à la justice, en même temps qu’il l’éduquait et le sensibilisait au sens du devoir ou dharma. Pensant que ces principes moraux pouvaient avoir un portée universelle à la façon des droits de l’Homme 2 000 ans plus tard, il a ensuite envoyé des émissaires en faire la promotion jusqu’en Grèce, en Egypte et en Syrie, où ses édits ont été traduits à la fois en grec et en araméen, et devaient donc se trouver dans la bibliothèque des esséniens. Sous son règne, son pays a connu une période de prospérité et de paix qui a inspiré les fondateurs de l’Inde moderne, comme en témoigne la présence du symbole de son pouvoir, le dharmacakra, sur le drapeau et l’adoption de son chapiteaux aux lions comme emblème national. Son empire ne lui a toutefois pas survécu suite à la querelle entre ses héritiers, à l’image de ce qui s’est passé avec celui de Charlemagne). Les esséniens refusent par contre d’adopter les coutumes venues d’ailleurs, comme celle de l’onction traditionnelle des Grecs. Ceux d’entre eux qui exercent des responsabilités ne doivent pas en tirer vanité, ni se distinguer par leurs vêtements, toujours blancs, qu’ils gardent jusqu’à qu’ils tombent en lambeaux. Ils ne prêtent jamais serment au nom de Dieu, ce qu’ils estiment pire que le parjure.

Ils croient que si la chair est périssable, l’âme est quant à elle immortelle ; que ceux qui auront mené une vie vertueuse iront séjourner au paradis qu’ils situent au-delà de l’océan, tandis que subiront des tourments éternels dans des abîmes ténébreux. Flavius Josèphe, soucieux de montrer sa culture sous son meilleur jour aux Romains qui considèrent les Juifs comme un peuple barbare prêt à se révolter et à commettre les pires exactions pour un oui ou pour un non, en profite lorsqu’il évoque cette croyance pour souligner que cette conception se rapproche étroitement de celle des vénérables Grecs qui promettent une éternité de douceur dans les îles des bienheureux aux vaillants, tandis que les méchants subissent d’infinis tourments dans l’Hadès. Il attribue également à certains d’entre eux le pouvoir de prédire l’avenir grâce à l’étude des écritures saintes et des paroles des prophètes. Il faut en effet savoir que Flavius Josèphe était partisan de la négociation avec les Romains, qu’il a été soupçonné de trahison en 66 alors qu’il était commandant militaire de Galilée et qu’il a été l’un des deux seuls survivants de la prise de la forteresse de Jotapata pendant la Première guerre judéo-romaine quand ses compagnons d’arme qui n’avaient pas été tués au combat avaient préféré se suicider plutôt que de se rendre. Il avait alors obtenu la protection de Vespasien en lui prédisant qu’il deviendrait empereur d’après un oracle extrapolé des livres judaïques. Cela lui a valu d’être élargi et affranchi dès 69, puis de devenir négociateur entre Juifs et Romains lors du siège de Jérusalem de 70 et d’être considéré comme un traître par les siens. Il reste malgré tout très attaché à sa religion, dont il désire montrer la supériorité dans ses livres, tous écrits après la destruction du Temple de Jérusalem. Sa démarche est donc similaire à celle des évangélistes qui écrivent eux aussi à la même époque, à la différence que l’orthodoxe Josèphe ne considère pas Jésus comme le messie. La seule mention du nom de Jésus dans un ouvrage historique antique se trouve d’ailleurs dans ses « Antiquités Judaïques », mais elle a très probablement été rajoutée plus tard par les chrétiens, après le IVème siècle, en tout cas la phrase qui dit « Celui-là était le Christ. ».

-A propos de falsification, dans le « Secret d’histoire » sur le Vatican diffusé sur France 2, il est dit que Saint-Pierre de Rome a été construite au-dessus de la tombe dudit Pierre, avec pour preuves une riche pierre tombale supposée suggérer qu’un homme important se trouve derrière et le nom de Petros gravé dans la roche. Comme si les autorités romaines de l’époque avaient été assez stupides pour laisser la sépulture d’une personne qu’ils auraient considéré comme les Américains considèrent Oussama Ben Laden devenir un lieu de pèlerinage pour ses adeptes. Il s’agit à l’évidence d’un faux qui a été placé là au quatrième siècle sous Constantin, lorsque le christianisme est devenu la religion officielle de l’empire romain et qu’il a fallu justifier cette décision en l’appuyant par des preuves d’une présence multi-séculaire construite de toutes pièces. Il en est de même pour la soi-disant maison de Pierre en Palestine, comme pour la majorité des reliques, comme par exemple la couronne d’épines conservée à Notre Dame de Paris, dont l’authenticité est justifiée par le prix exorbitant (40 000 livres tournois, soit 330 kg d’or fin environ) payé par Louis IX pour son acquisition. Il suffit de lire « Baudolino » de l’excellent Umberto Eco pour se rendre compte du trafic invraisemblable généré par ces objets contrefaits à l’époque. Et dire qu’une émission de ce genre a été payée avec nos impôts.-

Pour en revenir aux esséniens, si les différentes communautés semblent toutes avoir appliqué les règles énoncées plus haut, elles sont en revanche, d’après Josèphe, divisées sur un point : celui du mariage. Une partie d’entre eux le pratique afin d’obéir au commandement divin qui ordonne aux Hommes de croître et prospérer. Ceux-ci ont pour originalité de n’épouser leurs femmes qu’après une période d’essai de trois mois ou plutôt trois cycles menstruels censés prouver leur capacité à avoir des enfants. Ils s’abstiennent d’avoir des relations sexuelles une fois qu’elles sont enceintes. L’autre courant prône quant à lui le célibat, non seulement pour démontrer la tempérance et la capacité à résister aux passions de ses membres, mais aussi parce qu’ils pensent que les femmes sont par nature dévergondées et incapables d’être fidèles à un seul homme. Ces derniers ont par contre recours à l’adoption d’enfants en bas âge, à l’esprit encore malléable, à qui ils inculquent leurs préceptes (on peut imaginer que nombre de ces gamins ont dû se faire inculquer par des voies plus que douloureuses). On peut donc constater que les femmes sont au mieux réduites à des ventres, utiles à condition qu’ils soient fertiles pour les uns, tandis que les autres ne voient pas en elles autre chose qu’une incarnation de la tentation et du mal. A leur décharge, on peut dire que les femmes n’avaient pas une place plus enviable dans les autres cultures de l’antiquité et se féliciter des quelques progrès accomplis à notre époque, même si tout est encore loin d’être parfait (attention toutefois à ne pas faire n’importe quoi, n’importe comment ; si les hommes prennent peur, ils pourraient réagir par la violence.Un retour en arrière brutal est toujours possible. On l’a bien vu avec le mariage pour tous où il aurait mieux valu opter pour une union civile qui aurait donné les mêmes droits que le mariage et serait passée comme une lettre à la poste, et remettre à 5 ou 10 ans l’utilisation du terme « mariage » plutôt que de mettre en danger les homosexuels qui craignent à nouveau de se tenir par la main dans la rue).

-Tant que nous y sommes, ce contexte de très forte misogynie ne serait-il pas à l’origine de l’invraisemblable histoire de la virginité de Marie et une tentative pour améliorer un peu la condition de la femme ? Après tout, Jésus aurait tout aussi bien pu être un orphelin abandonné, tout comme Moïse, le personnage qu’il était sensé remplacer en tant que guide du peuple de Dieu. Même à l’époque, il ne devait pas y avoir grand monde pour croire qu’elle ait pu tomber enceinte sans la participation d’un homme de chair et de sang. Qu’elle ait malgré tout été choisie par le Tout Puissant pour être la mère du Messie serait alors plutôt le message qu’il ne faut pas systématiquement rejeter la faute sur les femmes, comme cela a encore récemment été le cas pour la Norvégienne condamnée pour relation sexuelle hors mariage aux Emirats Arabes Unis après qu’elle ait eu l’idée saugrenue de dénoncer son viol aux autorités. Le résultat n’a certes pas été fulgurant, mais il a néanmoins permis aux femmes d’accéder à des fonctions religieuses. En son temps, le pharaon Aménophis IV, plus connu sous le nom d’Akhénaton, avait lui aussi associé sa femme Néfertiti aux rites entourant le culte solaire d’Aton, lors de sa tentative d’instauration du monothéisme en Egypte, restée sans lendemain.-

-Si l’interprétation féministe que je livre est à coup sûr un peu trop marquée par nos idées contemporaines, il est en revanche beaucoup plus probable que l’introduction d’une figure féminine de première importance dans la religion hébraïque ait été destinée à opérer un rapprochement avec les autres cultures antiques dont les Juifs avaient subi l’influence, si ce n’est dans le but de séduire ces peuples, tout du moins pour se placer sur un pied d’égalité avec elles. En effet, Marie évoque irrésistiblement l’Aphrodite des Grecs ou la Vénus des Romains, au moins pour la composante qui fait d’elle(s) la déesse de l’amour spirituel, chaste et pure dans sa beauté, et peut être même pour son autre face, plus terrestre, qui la relie aux plaisirs de la chair, étant donné que la mystérieuse grossesse de Marie pourrait très bien être le fruit d’une relation charnelle avec l’homme dont elle était amoureuse, mais qui lui aurait été interdit d’épouser pour x raisons, ou encore qui serait mort avant d’avoir pu la marier, par exemple pendant la période d’essai évoquée plus haut ; à moins que ce n’ait été un banal salaud qui aurait pris ses jambes à son cou après avoir obtenu ce qu’il voulait sans en assumer les conséquences. Toujours est-il que l’Eternel n’y a rien trouvé de déshonorant. Sinon, Marie pourrait aussi s’apparenter à l’Isis des Egyptiens, mais elle se rapproche encore plus de l’ancêtre des deux premières déesses, l’Inanna des Sumériens, ou l’Ishtar des Babyloniens qui avait quant à elle de plus un aspect hermaphrodite qui lui permettait par conséquent d’enfanter toute seule. Cette dernière est elle-même à n’en pas douter la descendante des Vénus de la préhistoire dont on a retrouvé des représentations jusqu’en France. La figure de Marie donnait donc au monothéisme une portée universelle qui était propre à être adoptée par tout le monde, sans que ce n’en soit pour autant le but.-

Catégories :Histoire, Société, Uncategorized Étiquettes : , ,

Les débuts de l’ère chrétienne : le melting pot du Levant

A propos de l’aspect physique de Jésus. En ce moment, certains n’hésitent pas affirmer qu’il était incontestablement de type méditerranéen, c’est à dire au teint mat, aux yeux bruns et aux cheveux noirs, bouclés de préférence. Cette éventualité, qui dépend entièrement du patrimoine génétique de ses parents, est bien sûr très probable, mais en faire une certitude reviendrait à ce qu’un historien du futur vienne à certifier que le général de Gaulle ne pouvait en aucun cas mesurer près de deux mètres, étant donné que la taille moyenne des Français ne dépassait pas 1m75 à l’époque (l’affaire de la petite fille blonde aux yeux bleus qui ne pouvait qu’avoir été enlevée à des Allemands ou à des Suédois et non être Rom est un autre exemple de ce raisonnement à deux balles). En effet, si ce raisonnement statistique pourrait s’appliquer sans trop de risque de se tromper à une population isolée du reste du monde, il devient beaucoup plus hasardeux lorsqu’il s’agit de l’utiliser à propos d’une région qui a vu passer une multitude de peuples différents, dont certains d’origine inconnue, sans parler de la variabilité que des individus revenus d’exil ont pu apporter. Tout d’abord, les termes « de type méditerranéen » restent flous et ne renvoient pas forcément aux caractères physiques cités plus haut, les Berbères ou les Illyriens (dont les Albanais sont les descendants les plus directs), implantés de fort longue date sur les bords de la Méditerranée, comptent parmi eux beaucoup d’individus à la peau claire, aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Plus près de la Galilée, il faut aussi citer le cas de la Galatie, située dans l’actuelle Anatolie, qui a quant à elle été colonisée par des peuples celtes venus de Gaule Cisalpine à partir de 278 av-JC. En prenant -arbitrairement- les Irlandais comme référence celte, il n’est donc pas exclu que des individus à la peau diaphane, aux yeux d’azur et à la chevelure d’un roux flamboyant aient pu répandre leurs gènes jusque dans la région d’origine du Christ suite à leur migration ou à la descendance qu’ils ont pu avoir suite aux viols qu’ils ne devaient pas manquer de commettre lors des razzias dont ils étaient coutumiers.

Et le moins qu’on puisse dire est que le Levant a été le théâtre de nombreuses vagues d’immigration et d’invasions depuis des temps immémoriaux. Les premières traces d’occupation de la région par des hominidés remonte à plus d’un million d’années et les fossiles de l’homme de Galilée datent d’environ 140 000 ans. Si l’hybridation entre l’Homme de Néandertal et homo sapiens a bien eu lieu, il est assez probable qu’elle se soit produite dans les parages. Puis, la culture natoufienne s’y établit aux alentours du XIème millénaire. Elle sa caractérise par l’apparition des premiers villages qui témoignent du passage du nomadisme vers un mode de vie semi-nomade. La population aurait été composée de deux groupes distincts, avec d’une part les ancêtres des eurafricains qui peupleront l’Iran, l’Irak et l’Anatolie et d’autre part les ceux des méditerranéens. La sédentarisation s’achève dans la deuxième partie du IXème millénaire avec la domestication des plantes et des animaux et l’édification des premières villes comme Jéricho au VIIIème millénaire. A la fin du IVème millénaire, débutent les échanges avec l’Egypte. La région devient dès lors le lieu de passage des routes commerciales que tous les grands empires voudront contrôler par la politique ou la force. Les villages d’agriculteurs-éleveurs disparaissent, mais la région s’enrichit alors grâce à sa spécialisation dans le commerce de la céramique, ce qui constitue l’avènement de la civilisation cananéenne. Ce tissu socio-économique disparaît 2200 ans avant notre ère, lorsque l’affaiblissement du pouvoir central égyptien et la famine dans ce pays permet à des populations venues d’Asie de franchir le Jourdain. La région revient à l’élevage et les agglomérations sont détruites. Elles refont leur apparition 1900 ans av-JC et s’entourent de fortifications pour faire face aux invasion étrangères. Les cités-états émergent, mais leur organisation reste encore tribale.

Le XVII ème siècle av-JC voit l’arrivée des Hyksôs que nous connaissons par l’intermédiaire des écrits égyptiens. L’origine des ces « maîtres des terres étrangères » reste incertaine, mais, selon Hans Wolfgang Helck, il se pourrait que ce soient des Hourrites et des Indo-Aryens (peut être venus de l’actuel Afghanistan) qui vivaient dans l’empire Hatti en Anatolie avant de migrer. Toujours est-il que leur langue n’appartient pas à la famille des langues sémitiques d’après les études de Dominique Valbelle, bien que leurs noms fassent penser à des noms cananéens. Ils s’imposent grâce à leur supériorité en matière d’armement, notamment l’arc composite, ainsi que de nouveaux sabres, casques ou cottes de maille, mais surtout grâce à la grande mobilité des troupes qu’ils devaient au cheval et au char, alors inconnus des Egyptiens. Rien ne prouve cependant qu’ils aient employé la force pour établir leur domination, contrairement à ce qu’affirme Manéthon. Peut être les populations locales ont-elles trouvé plus judicieux de bénéficier de leur protection en échange d’un tribut plutôt que de les combattre. Ils s’installent dans le delta du Nil où ils règnent sur la Basse et Moyenne-Egypte avec le titre de pharaon, ce qui prouve plus leur volonté de s’intégrer que d’imposer leur culture. Après un siècle, ils sont néanmoins chassés par les princes de Thèbes qui vouaient une haine féroces à ces étrangers. Certains prennent la fuite par la mer tandis que les autres sont poursuivis par l’armée égyptienne jusqu’en Palestine.

De ce fait, certains auteurs de l’antiquité ont vu en eux le peuple de l’Exode. Manéthon dit même qu’ils ont fondé Jérusalem, ce que Flavius Josèphe réfute, bien qu’il soit lui aussi d’accord pour identifier les Hyksôs aux Israélites. Notons que l’éruption de Santorin, selon toute probabilité à l’origine des cataclysmes qui ont inspiré les dix plaies d’Egypte (et aussi le mythe de l’Atlantide), a eu lieu aux alentours de 1600 av-JC, pendant le règne des Hyksôs qui ont donc dû transmettre un souvenir précis de ces événements extraordinaires, non sans les attribuer à une colère divine. Le pharaon de l’exil est toutefois plus souvent identifié à Ramsès II qui a pourtant vécu quelques trois siècles plus tard, mais à peine une soixantaine d’années après la tentative d’Akhénaton d’instaurer le culte non pas tout à fait unique, mais très prépondérant d’Aton, le disque solaire. Dès lors, le « peuple » concerné par l’exil pourrait avoir été la partie de l’élite égyptienne favorable à la révolution atonienne qui, sous les règnes de Ramsès Ier puis de Séthi Ier, aurait voulu échapper aux persécutions et trouvé refuge aux confins de l’empire, là où l’armée était peu présente. Ils auraient alors pu y retrouver les descendants des Hyksôs qui partageaient avec eux la détestation du régime égyptien dont ils auraient voulu se distinguer, en refusant par exemple de manger du porc comme le faisait l’oppresseur (étant tenus à l’écart dans des régions inhospitalières, ils devaient de toute façon être trop pauvres pour être en mesure d’en élever). La transmission orale de leurs histoires, qui a tendance à s’emmêler les pédales quant aux événements anciens, a par la suite pu conduire à la confusion des deux vagues migratoires pour aboutir à la légende de Moïse lors de la rédaction du texte de l’Exode au VIIIème siècle, avant d’être remanié à partir du VIème siècle, pendant l’exil à Babylone des judéens, de façon à établir un parallèle avec cette période de captivité. L’invention du monothéisme procéderait ainsi moins d’une révélation à un peuple élu, mais plus à une lente construction intellectuelle visant à unir un peuple aux origines disparates (on a bien fait la même chose en France sous Napoléon III en sortant Vercingétorix du chapeau pour en l’ériger en fondateur historique de la nation française).

A la mort de Ramsès II, une crise dynastique couve en Egypte, avec pour cause probable l’exceptionnelle durée de son règne (66 ans) et sa nombreuse descendance qui menace de se déchirer pour le pouvoir. Mérenptah, son successeur, réussit cependant à imposer son autorité, mais il doit aussi faire face aux attaques de ses voisins libyens, alliés pour l’occasion aux mystérieux Peuples de la mer. Ces derniers ne formaient pas une entité unifiée, mais ils pouvaient se réunir ponctuellement, en fonction de leurs objectifs. Ils sont pour la plupart d’origine inconnue, à part pour les Lukkas, établis en Lycie, dans le sud-ouest de l’actuelle Turquie. D’autres semblent être venus de Grèce et des îles de la mer Egée, voire de Sicile et de Sardaigne comme les noms de Shekelesh, identifiés aux Sicules, et de Shardanes peuvent l’évoquer, mais il semble plutôt que se soit là le lieu de leur établissement ultérieur. A vrai dire, personne ne sait d’où ils sont arrivés, ni pourquoi ils se sont déplacés. Aussi peut-on imaginer à peu près n’importe quoi, même si leurs régions d’origine ne devaient vraisemblablement pas être très éloignées selon nos critères modernes. Mais on ne peut pas non plus totalement exclure qu’ils soient venus de beaucoup plus loin, comme cela s’est produit bien plus tard. Dans ce cas, certains de ces peuples pourraient avoir été originaires d’Europe de l’ouest, comme les fameux Galates mentionnés plus haut, ou encore de Scandinavie, l’art de ces contrées semblant avoir été influencé par les civilisations méditerranéennes, certainement par l’intermédiaire du commerce de l’ambre qu’ils ramassaient sur les côtes de la mer Baltique. Les scandinaves auraient donc pu se mettre dans la tête l’idée de migrer vers ces riches contrées du sud, suivant le chemin que les Vikings emprunteront aux environs de l’an 800 de notre ère.
Sinon, on pourrait aussi les faire venir des steppes asiatiques, comme les Mongols de Gengis Khan. Dans ce cas, ils auraient pu arriver sur les bords de la Mer Noire où ils se seraient convertis à la pêche en intégrant le savoir faire des populations locales pour profiter de la manne qu’ils étaient partis chercher. Puis la ressource halieutique venant à manquer, par exemple en raison de la turbidité des eaux provoquée par le défrichement massif des terres le long des fleuves par des populations d’agriculteurs en forte croissance qui aurait entraîné une importante érosion des sols, comme cela semble s’être passé avec les cours d’eau d’Europe à une période du moyen-âge, cela pour rappeler que le réchauffement climatique n’est pas la première catastrophe environnementale causée par l’Homme, ou alors pour une cause naturelle, comme des pluies diluviennes à répétition qui auraient eu le même résultat (le remplissage de la Mer Noire dans les suites de la dernière déglaciation pourrait quant à lui être à l’origine du mythe du déluge. La Mer Noire était alors un lac d’eau douce, situé 180m sous le niveau des mers, bénéficiant donc d’un climat plus doux que les terres plus hautes, séparé de la Méditerranée par un isthme qui aurait brutalement cédé sous la pression due à la montée des eaux. L’inondation rapide de la vallée aurait alors forcé les agriculteurs installés sur ses rives à fuir de tous côtés. Le souvenir de ce cataclysme aurait ensuite donné naissance à l’histoire du déluge, à la fois chez les Grecs avec les déluges d’Ogygès et de Deucalion et comme cause de la destruction de l’Atlantide, mais aussi chez les Sumériens où un épisode similaire est relaté dans l’épopée de Gilgamesh). Ils seraient alors arrivés en Méditerranée pour se joindre aux autres peuples de la mer et former une flotte considérable, comme celle de Kubilai Khan partie à la conquête du Japon avant d’être balayée par le Kamikaze, le vent divin (en fait, deux typhons qui ont occasionné de grandes pertes lors des tentatives d’invasion des îles nippones en 1274 et 1281).
On pourrait aussi émettre l’hypothèse qu’ils soient venus d’Inde, comme les Tziganes, comme Hérodote parle de le tribu nomade des Sigynnes dès le Vème siècle av-JC, ou encore, bien que les Egyptiens nous disent que c’étaient des gens du nord, d’Afrique, par exemple des Ethiopiens qui seraient remontés le long des côtes de la péninsule arabique pour arriver dans la région d’Eilat, une communauté juive vivant en Ethiopie depuis que, selon la légende, Ménélik et la reine de Saba y ont apporté l’arche d’alliance au Xème siècle av-JC.

Toutes ces hypothèses exotiques relèvent bien sûr plus du scénario de fiction que de la piste historique sérieuse, mais elles font écho à une autre histoire, celle des rois mages, parfois représentés dans l’iconographie l’un avec des traits asiatiques, l’autre comme un perse et le dernier avec la peau noire. Leur visite, qui symbolise l’ouverture du judaïsme aux gentils, apparaîtrait alors comme un retour aux sources.

Quoi qu’il en soit, Mérenptah réussit à repousser leurs attaques, ainsi qu’à ramener l’ordre dans les régions qui en avaient profité pour s’affranchir de l’autorité égyptienne.C’est à cette occasion qu’il est pour la première fois fait mention des Israélites, en tant que vaincus, sur la stèle qui porte le nom de ce pharaon. Quelques années plus tard, Ramsès III doit lui aussi affronter les Peuples de la Mer. S’il parvient à maintenir l’intégrité du territoire égyptien, il est cependant contraint d’abandonner sa domination sur le Levant, ne pouvant plus compter sur l’aide des Hittites dont l’empire s’était entre temps écroulé, les coups de boutoirs étrangers venant s’ajouter aux tensions internes. L’un des Peuples de la Mer, les Peleset, que nous connaissons mieux sous le nom de Philistins, en profitent pour s’installer sur la côte sud-ouest de Canaan, tandis que les Araméens, des tribus de pasteurs semi-nomades de langues sémitiques non affiliées aux Peuples de la Mer, se répandent en Palestine, en Syrie et au Liban. Il semble que d’autres Peuples de la Mer se soient implantés au Levant, mais leurs traces disparaissent rapidement, ce qui témoigne de leur fusion avec les populations locales. Le récit biblique nous dit que le royaume d’Israël aurait émergé un siècle et demi plus tard avec le règne de Saül, puis ceux de David et Salomon. Même si ces deux derniers ont pu exister, l’étendue du territoire qu’on leur a attribué a probablement été très exagérée par la suite et devait se limiter aux alentours du petit village de montagne qu’était Jérusalem. L’existence d’un état centralisé n’est attestée qu’à partir de 884 av-JC, avec la fondation du Royaume d’Israël par Omri, mais son pouvoir ne s’étend pas jusqu’à Jérusalem qui faisait quant à elle partie du Royaume de Juda. Le Royaume d’Israël prospère grâce aux échanges avec les Assyriens, tandis que celui de Juda vit du commerce des marchandises apportées par les caravanes venues d’Arabie qui sont payées en huile d’olive. Le Royaume d’Israël prend fin en 722 av-JC avec la chute de Samarie. D’importants mouvements de population, volontaires ou non, ont lieu. Beaucoup de ces déplacés sont accueillis par leur voisin du sud que dirigeait alors Ezéchias. Ce dernier est à l’origine d’une réforme religieuse : il interdit que les sacrifices se fassent ailleurs que dans le Temple de Jérusalem et détruit les lieux saints où ils se pratiquaient, certainement dans la perspective de donner une identité nationale aux peuples d’origines diverses qu’il dirige, sans remettre en cause le polythéisme pour autant. Comptant sur le soutien de l’Egypte, il refuse à son tour de payer le tribut aux Assyriens, ce à quoi le prophète Isaïe se serait opposé. Pour mener la guerre qui résulte de cette décision, il aurait reçu l’aide de soldats du pays de Koush, dont on ignore s’il se trouvait dans le sud de l’Egypte ou dans celui de la péninsule arabique, mais dont les habitants auraient eu une couleur de peau différente de ceux du Levant, selon Jérémie. Décimés par une épidémie lors du long siège de Jérusalem, mais ayant auparavant remporté de grandes victoires, les Assyriens préfèrent se retirer, aussi le Royaume de Juda garde t-il son autonomie, en échange du versement d’un lourd tribut et de la perte de ses meilleures terres agricoles.

Pour calmer le jeu avec les Assyriens, Manassé et Amon, les successeurs d’Ezechias, permettent à nouveau que les sacrifices aux divers dieux se fassent dans les « hauts lieux ». La situation change sous Josias avec la désintégration de l’empire assyrien qui ne résiste pas à la montée en puissance des Babyloniens et de leurs alliés mèdes. L’Egypte intervient pour défendre ses intérêts au Levant, mais Josias est déterminé à s’affranchir de toute domination étrangère. Il reprend la recette d’Ezéchias en allant beaucoup plus loin. Non seulement il interdit les sacrifices et fait détruire les « hauts lieux », mais il tente d’éradiquer les cultes idolâtres comme ceux des astres, de Baal et d’Ashera (déesse mère associée à YHWH, probablement vénérée comme son épouse) pour consacrer le Temple de Jérusalem au seul YHWH, qui passe ainsi de dieu national à Dieu unique. Il entreprend de rénover le Temple et prétend à cette occasion avoir trouvé le livre de la loi écrit par Moïse que certains identifient au Pentateuque, tandis que la majorité pense qu’il s’agissait plutôt d’une ébauche de son dernier livre uniquement, le Deutéronome. Il en fait une lecture publique et ordonne à son peuple de célébrer annuellement la fête de Pessa’h, y compris au royaume d’Israël où la déliquescence de l’autorité assyrienne lui a laissé le champ libre. Le monothéisme hébraïque était né.

Josias prend alors parti pour Babylone contre l’Egypte, mais il est défait par le pharaon Nékao II à Megiddo où il trouve la mort. Son fils et successeur, Joachaz, continue la guerre, mais il est capturé seulement trois mois après son accession au trône. Les vainqueurs imposent son frère Joaqim au pouvoir. Il se soumet à l’Egypte et paie le tribut exigé. La société judéenne se divise entre partisans de l’Egypte et ceux de Babylone. Les pro-égyptiens l’emportent, mais Nabuchodonosor II met l’armée égyptienne en déroute lors de la bataille de Karkemish en 605 av-JC. Les Babyloniens s’emparent des royaumes d’Israël et de Juda qu’ils dévastent méthodiquement afin que la région ne représente plus aucun intérêt et fasse tampon entre les deux grandes puissances. Jérusalem est rasée, le Temple détruit et un quart de la population judéenne, l’élite, est déportée à Babylone, tout comme une partie des Philistins. Là bas, les exilés, bien que prisonniers, sont traités avec tous les égards dus à leur rang. Avec l’éloignement de la montagne où leur dieu était censé demeurer, le Livre devient le lieu sacré où il élit domicile, ainsi que le ciment de la communauté. Les textes sont profondément remaniés, la Torah prend forme, non sans qu’elle ne subisse l’influence du zoroastrisme.

Le roi perse Cyrus II prend Babylone une soixantaine d’années plus tard. Il autorise les judéens qui le souhaitent à rentrer chez eux, leur permet de reconstruire le Temple et laisse une grande autonomie à cette province plutôt que d’imposer son administration et sa religion. Les exilés de retour se perçoivent à présent comme les seuls Juifs authentiques car ils considèrent ceux qui sont restés comme des païens étrangers, qu’ils appellent Samaritains, ayant colonisé leur pays suite aux déportations organisées par les Assyriens. La Judée tombe plus tard sous la domination des Grecs, suite aux conquêtes d’Alexandre le Grand. Une partie d’entre eux sont séduits par le monothéisme israélite car ils y trouvent une similitude avec les philosophies d’Aristote et de Platon qui voyaient l’incarnation d’un seul et même principe dans tous les dieux du panthéon. L’inverse est aussi vrai. Les Juifs appellent ces Grecs qui suivent les préceptes de leur religion « craignant Dieu », la circoncision restant un obstacle majeur à leur conversion pure et simple. Avec l’effondrement de l’empire grec consécutifs aux incessantes querelles de succession, arrive la révolte des Maccabées et la période d’indépendance sous le règne de la dynastie hasmonéenne, avant la domination romaine.

A la naissance de Jésus, des troupes romaines sont présentes dans le pays depuis plusieurs décennies, mais ce ne sont pas les seuls étrangers à être là. Les Romains emploient aussi des mercenaires venus de tout l’empire. Des Thraces, des Gaulois, des Germains, qui composaient par exemple la garde d’Hérode, et même des Nubiens venus de l’actuel Soudan. Le père de Jésus est donc susceptible d’être originaire d’à peu près toutes les parties du monde connu à cette époque. Affirmer qu’il avait tel ou tel aspect physique est par conséquent très hasardeux. Il pourrait effectivement avoir eu la peau plus claire que la moyenne des Levantins, avoir des yeux bleus ou des cheveux roux, ou encore avoir la peau café au lait et pourquoi pas des yeux un peu bridés dans l’hypothèse la plus folle. Même s’il devait avoir le type méditerranéen, comme c’est le plus probable, il me semble que l’absence de description physique du Christ correspond à une volonté des auteurs. Le message qu’ils voulaient envoyer pourrait tout d’abord avoir été un signe d’ouverture destiné aux Gentils, en premier aux Grecs déjà séduits par la religion juive, mais aussi aux autres peuples sous domination romaine désireux de s’en affranchir, avec dans l’idée qu’ils pourraient mieux réussir s’ils s’unissaient, mais encore aux Juifs eux-mêmes. En effet, si les esséniens se nourrissaient bien de toutes les cultures, sûrement sont-ils tombés sur des textes concernant leur propre histoire, comme ceux relatifs aux Hyksôs que nous savons connus d’au moins un de leurs contemporains, Flavius Josèphe. Aussi, en laissant planer le doute quant à l’origine ethnique du Messie, les rédacteurs des évangiles ont ils pu vouloir rappeler que le judaïsme et le peuple juif étaient nés de la rencontre entre des gens venus de différentes régions du monde, de manière à apparaître comme étant plus proches de l’esprit des fondateurs de leur religion que les pharisiens et les sadducéens, et surtout des zélotes.

A l’heure où nous sommes confrontés à la crainte de voir notre culture disparaître, comme c’était le cas à l’époque pour les Juifs, ce sont les mêmes alternatives qui se présentent. La plus grande tentation est celle du repli sur soi, d’imposer ses valeurs aux autres, ce qui donne aussi bien le nationalisme que nous voyons grandir en Europe que l’intégrisme religieux dans les pays musulmans, soit le plus sûr chemin pour aller à la guerre. Faire du personnage de Jésus un pur produit régional de Galilée ne fait qu’aller dans ce sens. Ou alors, on peut envisager qu’un rassemblement improbable de gens n’ayant en commun que d’avoir été rejetés aux marges de la société, nerds, hikikomori, tout comme écolos opposés à la société de consommation, bref, tous ceux que Coluche appelait à voter pour lui en 1981, saura trouver les principes qui nous permettront de vivre tous ensemble. Je crains hélas qu’il nous faille passer par la première phase avant d’atteindre la seconde.

Les débuts de l’ère chrétienne : Ponce Pilate

Après ce long détour (le melting pot du Levant), revenons en Judée, avec la nomination de Ponce Pilate à la préfecture en 26. Il succède à Valerius Gratus qui, pour mettre un terme à la contestation permanente depuis la prise de tutelle par Rome, démet Anân qui avait été nommé à cette occasion de ses fonctions de Grand Prêtre dès son arrivée pour le remplacer par un homme issu d’une autre famille influente, Ishmael ben Phabi, qui n’occupe le poste qu’un an, tout comme ses successeurs, Eléazar ben (fils de) Anân et Simon ben Camith, avant de trouver un terrain d’entente avec Joseph Caïphe, gendre d’Anân, qu’il nomme en 18. Ce dernier est encore en fonction lorsque Pilate arrive et le restera jusqu’à ce que le Romain soit limogé dix ans plus tard. Dire lequel de ce duo qui exerce le pouvoir provoque le plus de mécontentement dans la population n’est pas toujours évident.

Prenons deux exemples. Tout d’abord, celui de l’introduction à Jérusalem des enseignes qui comportent le portrait de l’empereur, Tibère fils adoptif d’Auguste qui a été divinisé, malgré l’interdiction faite dans cette ville de représenter des êtres humains. Si Pilate la connaît, comme en atteste le fait qu’il agisse de nuit, il ne comprend peut être pas à quel point religion et loi sont indissociables pour les juifs, tout comme nous n’avons pas l’air de le comprendre en ce qui concerne l’islam que nous accusons systématiquement de prôner l’intégrisme, comme si la loi n’était pas sujette à interprétation (elle diverge pourtant sans conteste entre les deux pays islamiques que sont l’Indonésie, qui a la plus importante population musulmane du monde, et l’Arabie Saoudite. Cet aveuglement provient à n’en pas douter de ce que nous pratiquons nous-mêmes de plus en plus ce joyeux mélange entre loi et morale pour aboutir forme d’intégrisme laïc. Au départ, seuls les représentants de l’Etat étaient tenus de s’abstenir d’afficher des signes religieux pour démontrer la neutralité des institutions et garantir l’égalité de traitement entre tous, aujourd’hui elle s’étend à tous les citoyens auxquels on refuse l’accès aux services publics s’ils n’ont pas la bonne tenue. N’est-ce pas paradoxal ? Pourquoi ne pas étendre l’interdiction aux marques ou aux couleurs ? Orange, trop bouddhiste, blanc, trop royaliste, noir, trop anarchiste, bleu, trop à droite, rouge, rose, trop à gauche, vert, trop vert, jaune, trop moche. Faudra t-il bientôt que nous nous habillions tous en violet et que nous sortions avec un béret sur la tête et une baguette sous le bras pour être considérés comme de bons citoyens ? Mieux vaut en rire, mais que cela n’empêche pas de se demander comment en sommes nous arrivés à ce que tout le monde devienne suspect).

Son intention devait pourtant être de donner de la visibilité au pouvoir romain, certes afin de montrer au peuple qu’il devait s’y soumettre, mais aussi peut être pour lui donner le sentiment d’appartenir à une entité plus grande à même de garantir sa sécurité face aux menaces extérieurs (nous avons le même genre de problème avec l’Europe dont le pouvoir n’est incarné par personne au niveau local). Toujours est-il que la population prend très mal ce sacrilège. Une importante délégation, dont les quatre fils d’Hérode selon Philon d’Alexandrie, prend immédiatement le chemin de Césarée où Pilate réside, pour lui demander qu’il retire les portraits de la ville sainte. Le procurateur refuse tout net, mais les Juifs ne partent pas pour autant. Ils organisent ce que nous appellerions un « sit-in » autour de la maison de Pilate. Cela dure cinq jours entiers, avant qu’il ne se décide à les convoquer au stade pour qu’il leur parle. Là, il affirme à nouveau l’irrévocabilité de sa décision, fait encercler la foule par ses troupes et menace de faire égorger les contestataires. En réponse, ceux-ci se jettent à terre et offrent leurs cous aux épées des soldats. Pilate finit par céder devant leur détermination, les enseignes reviennent à Césarée. Il n’agit donc pas comme le dictateur sanguinaire voulant imposer sa doctrine dont nous avons l’image, mais plutôt en politicien pragmatique. Pour cet incident, nul doute que la faute lui revient entièrement. Il aura dû en retenir qu’il valait mieux pour lui ne pas se mêler de ce qui touche à la religion. Son refus ultérieur de trancher en faveur de Jésus bien qu’il le pense innocent symbolise parfaitement qu’il préfère se tenir en retrait de ces affaires.

Le second incident se produit avec la construction ou de la complétion d’un aqueduc qui dessert Jérusalem. Dans ce cas, il est à peu près certain que Pilate a reçu l’aval des autorités locales pour réaliser l’ouvrage. Suivant la politique de Tibère, il désirait certainement montrer le souci des Romains pour le bien être des populations au lieu de laisser l’impression qu’il n’étaient là que pour s’enrichir sur leur dos en les écrasant d’impôts. Malgré cela, une foule hostile s’assemble à l’occasion du passage du préfet dans la ville alors que les travaux sont déjà avancés. Les motifs de son mécontentement ne sont pas clairement définis. Ils concernent soit son financement, qui s’est fait – au moins en partie – sur les fonds du Temple, ou alors ils pourraient être en relation avec des motifs religieux, comme peut être son itinéraire qui aurait empiété sur un lieu sacré, ou tout autre chose que nous ignorons. Quoi qu’il en soit, Pilate devait s’attendre à être mal reçu, vu qu’il prend la précaution de dissimuler des soldats en civil parmi la population hiérosolymitaine. Sur un signe de leur chef, ils sortent leurs gourdins et la répression s’abat, occasionnant de nombreux blessés, ainsi que des morts. S’il est possible que la colère des gens ait été uniquement dirigée contre les Romains, on ne peut toutefois pas exclure qu’elle ait été orchestrée par des opposants à Anân qui espéraient que le désordre provoquerait son limogeage et qu’ils pourraient alors le remplacer. Il est également possible que cela soit une manœuvre des partisans d’Hérode Agrippa, le petit fils d’Hérode le Grand, qui auraient voulu démontrer à l’empereur que seul un Juif serait en mesure de comprendre son peuple et de faire régner l’ordre dans la région.

En 36, Pilate s’attire une nouvelle fois les foudres de la population locale. Ce sont cette fois les Samaritains qui ont à se plaindre de son attitude. Certains d’entre eux s’étant laissés convaincre que des vases sacrés enterrés par Moïse se trouvaient sur le mont Garizim (l’équivalent du Temple de Jérusalem pour les Samaritains) s’étaient dirigés vers la montagne, en armes. Y voyant un signe de révolte, Pilate leur avait envoyé la troupe. Les Samaritains n’ayant pas pu fuir ou n’ayant pas été tués dans la bataille finirent prisonniers avant que leurs chefs soient exécutés pour l’exemple. Mis au courant des faits, le gouverneur de Syrie, Lucius Vitellius, décide d’envoyer Pilate à Rome pour qu’il s’en explique avec l’empereur en personne. Tibère meurt avant qu’il n’arrive ; on perd alors la trace de Pilate. Il ne doit pourtant pas autant son éviction à sa façon de gouverner qu’aux événements survenus depuis 34 qui ont incité Rome à revoir sa politique dans la région, sinon il n’aurait pas tenu 10 ans à son poste.

Les débuts de l’ère chrétienne : sous Tibère, conflit avec les Parthes en Arménie, rivalité entre Hérode Antipas et Hérode Agrippa

Pour commencer (l’explication du limogeage de Ponce Pilate), il y a la crise de succession au trône d’Arménie qui se produit en 34 à la mort du très pro-romain Artaxias III. Le roi parthe, Artaban III fait alors monter son fils aîné Arsace sur le trône, auquel les Romains opposent Mithridate, frère du roi d’Ibérie. Les grandes familles arméniennes se divisent entre ces deux partis. L’année suivante, Tibère nomme Lucius Vitellius proconsul de Syrie afin qu’il évite que la situation dégénère en conflit entre les deux empires rivaux. Il fait assassiner Arsace par les partisans de Rome, puis envahir l’Arménie par les troupes du roi d’Ibérie Pharsman Ier. En réponse, Artaban envoie une armée avec à sa tête un autre de ses fils, Orodès, pour reprendre la couronne. Ce dernier succombe à ses blessures après la bataille qu’il perd contre les Ibériens. Dans le même temps, Vitellius lance ses légions au-delà de l’Euphrate où elles ravagent le territoire parthe sans trouver de résistance. Il laisse croire qu’il a pour objectif d’envahir toute la Mésopotamie. Artaban se retrouve en grande difficulté. Il doit abandonner l’Arménie, car en plus de ses revers militaires, il doit faire face à la rébellion d’une partie de sa noblesse emmenée par Tiridate qui a obtenu les faveurs de Rome. C’est là que se trouve le lien avec la Judée et l’inflexion de la politique orientale de Rome. En effet, si les Romains intriguent pour déstabiliser le pouvoir parthe en soutenant un rival du roi, nul doute que les Parthes font de même dans la région en incitant les nationalistes à semer le trouble dans les territoires sous autorité romaine, comme la Cappadoce, la Commagène ou la Cilicie, et bien sûr la Judée. Les Hiérosolymitains et les Samaritains ont pu être les victimes de cette politique souterraine.

Cela explique largement l’attitude qu’adopte Tibère lorsqu’il hérite des territoires de Philippe le tétrarque, qui meurt sans enfants en 34. Dans ce contexte, il se doit de ménager la chèvre et le chou. C’est à dire qu’il ne peut ni intégrer complètement la tétrarchie de Philippe à la province romaine de Syrie (les impôts collectés doivent être dépensés au niveau local), comme la logique mise en place par Auguste le laissait prévoir, ni la donner à Hérode Antipas qui avait de toute évidence l’ambition de reconstituer le royaume de son père, Hérode le Grand. Dans le premier cas, il risquerait de mécontenter le peuple et provoquer un soulèvement et dans le second, d’autres nations pourraient être tentées de reprendre leur indépendance. Antipas essaie pourtant de mettre tous les atouts de son côté car il craint de voir l’héritage revenir à Hérode Agrippa, fils de son (demi-)frère Aristobule IV et descendant direct de la lignée hasmonéenne, qui a grandi à Rome. Après avoir organisé de grandioses funérailles pour Philippe, il décide d’aller en personne plaider sa cause auprès de l’empereur. Mais avant de quitter la Judée, il passe chez un autre de ses (demi-)frères, Hérode Boëthos, dans le but de convaincre la femme de ce dernier, Hérodiade, sœur d’Agrippa, de l’épouser à son retour de la capitale impériale. Leur arrangement doit rester secret jusque là.

Malgré ce lobbying intensif, Tibère n’accède pas à sa requête. Antipas ne se décourage pas pour autant. Il répudie sa femme Phasaelis, fille du roi des Nabatéens, Arétas IV, puis épouse Hérodiade. Il commet là un double erreur. La première est religieuse, comme la Loi interdit qu’une femme prenne l’initiative de se séparer de son mari (ce qui était par contre autorisé par le droit romain), ainsi qu’à un homme d’épouser la femme de son frère (la notion de demi-frère n’a aucun sens dans un système patriarcal). Cela lui est reproché publiquement par un certain Jean le Baptiste, qu’il fait emprisonner bien qu’il ait apprécié les conseils de cet homme juste et sage. Selon la légende, Jean le Baptiste aurait été décapité après que Salomé, la fille d’Hérodiade, eût exécuté une danse lascive devant son beau-père qui, sous le charme, lui aurait alors accordé tout ce qu’elle aurait demandé, c’est à dire la tête de Jean. La raison réelle de cette exécution est certainement plus politique. Le populaire Jean voulait en effet substituer le baptême aux sacrifices pour effacer les péchés. Il contestait de ce fait le pouvoir attribué aux prêtres du Temple. Antipas, ne pouvant pas risquer de se mettre à dos la classe sacerdotale dans sa stratégie de conquête du pouvoir, marque ainsi sa rupture avec la doctrine baptiste.

La seconde erreur est de se faire d’Arétas un ennemi qui n’attend qu’un prétexte pour laver l’humiliation qu’il a subi. Sa vengeance arrivera un peu plus tard. En attendant, Antipas ou plutôt Hériodiade s’occupe du cas de son frère Agrippa. Ce dernier est à ce moment retiré à Malatha en Idumée, en disgrâce à Rome, criblé de dettes contractées pour assurer son train de vie fastueux, au point de vouloir en finir avec la vie. Il ne doit son salut qu’à sa femme, Cypros, qui demande à Hérodiade d’intercéder en sa faveur auprès d’Antipas. Elle obtient qu’Agrippa puisse venir s’installer à Tibériade où il exercera la fonction d’agoranome (inspecteur des marchés) dont il tirera un petit revenu. Ce poste subalterne dans une modeste cité pique l’orgueil d’Agrippa au vif. Il se dispute bientôt avec Antipas lors d’un banquet, part pour la Syrie où il devient conseiller du gouverneur Lucius Pomponius Flaccus. Il ne tarde pas à être accusé par son frère Aristobule le Mineur d’avoir touché un pot de vin de Damas dans un conflit frontalier qui oppose la ville à Sidon. Il part en toute hâte pour Anthédon où il parvient de justesse à échapper à une arrestation ordonnée par le gouverneur de Yabné qui lui réclame les sommes qu’il doit au trésor impérial et s’embarque pour Alexandrie, non sans avoir emprunté 20 000 drachmes supplémentaires pour le voyage. Là bas, il fait part à l’alabarque Alexandre Lysimaque (frère du célèbre Philon d’Alexandrie) de son projet de retourner en Italie auprès de Tibère avec l’intention de revendiquer les territoires de feu Philippe le Tétrarque. Subodorant que le manque de relations d’Antipas à Rome ne lui permettrait pas d’atteindre cet objectif, Lysimaque consent à le financer, mais il préfère toutefois prêter les 200 000 drachmes nécessaires à Cypros pour plus de sûreté, et encore, pas toute la somme à la fois.

Cela permet à Agrippa de rejoindre Tibère à Capri où il s’est retiré après l’assassinat de son fils Drusus. L’empereur avait alors soupçonné la femme de son aîné, Germanicus, décédé en 19, et ses amis, dont Agrippa, d’avoir commandité le meurtre. Les persécutions contre eux qui s’ensuivirent avaient contraint le petit fils d’Hérode le Grand à se faire oublier dans son pays. Mais en 36, les sentiments de Tibère se sont radoucis, celui-ci ayant appris en 31 que le complot avait été fomenté par la propre femme de Drusus, Livilla, avec la complicité de Séjan. Agrippa reçoit donc bon accueil et se voit même confié la charge tâche de veiller sur deux des trois héritiers présomptifs au trône, Gemellus et Caligula (Antiochos de Commagène tente lui aussi de gagner l’amitié de ce dernier dans l’espoir de retrouver son royaume). Tout marche comme sur des roulettes pour Agrippa, jusqu’à ce que le gouverneur de Yabné écrive à l’empereur pour l’informer des arriérés de son protégé. Agrippa ne doit d’éviter une nouvelle disgrâce qu’à une autre femme, Antonia la Jeune (qui ne l’était plus à ce moment), qui lui avance les 300 000 drachmes qu’il doit. Il ne va cependant pas tarder à commettre un impair de plus.

Pendant ce temps, Antipas ne ménage pas non plus ses efforts pour affirmer sa légitimité à la succession de Philippe. Il est invité, comme tous les autres rois de la région, à participer à la conférence de paix avec Artaban III qui a réussi à se débarrasser de Tiridate. Il ressort de cette rencontre, qui se déroule sur un pont de l’Euphrate, qu’Artaban reconnaît la souveraineté de Mithridate et qu’il abandonne ses prétentions sur l’Arménie, ainsi que sa suzeraineté sur l’Adiabène. Antipas écrit aussitôt à Tibère pour l’informer de ce succès dont il espère retirer les lauriers. Lucius Vitellius prend ombrage de ce qu’il ait été devancé avant de s’apercevoir que le courrier ne lui avait en rien nuit. Arétas profite sans doute du moment où les légions romaines sont encore mobilisées dans l’optique d’une éventuelle intervention contre les Parthes pour passer à l’offensive.

Le roi nabatéen provoque le conflit avec Antipas au sujet de Gamala, une place forte située sur le plateau du Golan, à la frontière entre Galilée et Gaulanitide. Les deux armées s’y affrontent. La bataille se solde par une victoire éclatante des troupes arabes qui ternit considérablement l’image d’Antipas. Une partie de la population assimile se défaite à une punition divine que le Tout Puissant lui aurait infligé en raison de son mariage avec Hérodiade et de la mise à mort du saint homme qui le prévenait des conséquences funestes de son erreur. Tibère apprécie fort peu l’attitude d’Arétas. Il ordonne à Vitellius d’organiser les représailles et de lui ramener Arétas mort ou vif. La campagne est prévue pour le printemps 37. L’éviction de Ponce Pilate et de Caïphe n’est certainement pas étrangère à ces préparatifs. Pour se rendre en Nabatée, Vitellius doit en effet traverser la Judée ; il ne peut donc pas risquer d’être mis en difficulté par une population qui pourrait marquer son insatisfaction en perturbant sa ligne d’approvisionnement. D’après Flavius Josèphe, Vitellius aurait déjà commencé à envoyer des signes d’apaisement aux judéens dès la pâque 36 avec la restitution en sa présence des habits de cérémonie du Grand Pontife aux prêtres du Temple au lieu de les faire garder par les Romains à la forteresse Antonia (on peut imaginer qu’il se trompe peut être de date et que cela aurait plutôt eu lieu lors d’une fête de fin d’année comme Yom Kippour ou Hanoucca). Cela n’empêche pas qu’une délégation juive vienne le trouver lorsqu’il arrive en Judée avec ses troupes au printemps 37. Elle lui demande de ne pas traverser la terre sainte muni de ses enseignes sacrilèges à l’effigie de l’empereur. Non seulement Vitellius accepte-t-il de détourner l’armée et de la faire passer par la plaine, mais il se rend de plus en personne à Jérusalem en compagnie d’Antipas pour sacrifier au Temple à l’occasion de la Pâque. Le renvoi de Pilate à Rome et le remplacement de Caïphe ont pu avoir lieu à ce moment là, ou lors de sa visite de l’année précédente. L’annonce de la mort de Tibère (survenue le 16 mars 37) lui serait parvenu seulement quatre jours après son arrivée, toujours selon Flavius Josèphe. Il fait alors jurer fidélité au nouvel empereur, Caligula, au peuple de Jérusalem. Antipas a pu croire que tous ces événements seraient favorables à son dessein. Vitellius estime cependant qu’il vaut mieux pour lui rentrer en Syrie, la mort de Tibère ayant rendu caduque son mandat pour faire la guerre à Arétas.