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L’Histoire du Moyen-Orient: une tragédie grecque qui prend racine dans l’Antiquité

La tolérance religieuse voulue par la dynastie perse des achéménides a continué sous le règne des Grecs Séleucides puis des Parthes. Elle a pris fin avec l’avènement des Sassanides (de 224 ap JC jusqu’à l’invasion arabe de 651) qui se sont employés à unifier le clergé alors que le zoroastrisme était officiellement devenu religion d’état. Les juifs, chrétiens, manichéens et autres membres de religions dissidentes ont par conséquent été persécutés par le pouvoir en place sous leur autorité. Toutes les religions sans exception sont passées par des phases d’intolérance à l’encontre des autres croyances, particulièrement lorsque le pouvoir politique se trouve en état de faiblesse, comme c’est le cas en ce moment. (pouvoir fort ne veut pas dire autoritaire mais qui sait assurer le développement de toutes les régions qu’il contrôle lorsque le pays est prospère et qui sait redistribuer équitablement les ressources pour permettre à chacun de survivre en période de pénurie. Le pouvoir ne devient autoritaire que lorsqu’il est en état de faiblesse.)

                                                                                                                                                      Mais la tolérance est encore de mise lorsqu’Alexandre le Grand envahit le pays en 330 av JC alors qu’il pensait rencontrer un peuple qu’il croyait barbare suite à l’incendie d’Athènes ordonné par Xerxès Ier un siècle et demi auparavant. C’est pourquoi il a trouvé une forme de théocratie en Judée, la pays suivait à ce moment les règles édictées par les sages de la Grande Assemblée, le pouvoir s’étant retrouvé dans les mains des Grands Prêtre après l’extinction de la lignée du roi David. Ces deux civilisations vont avoir une grande influence l’une sur l’autre.

                                                                                                                                                    D’une part beaucoup de Grecs ont été séduits par le monothéisme hébraïque qui correspond mieux aux enseignements de Platon ou d’Aristote que le polythéisme et en retour beaucoup de Juifs ont accueilli très favorablement les progrès intellectuels de la philosophie grecque qui a elle même puisé son inspiration dans le zoroastrisme perse. L’échange a été particulièrement fructueux au sein de la diaspora qui se trouvait en Egypte ou à Babylone, ce qui a donné naissance au courant du judaïsme hellénistique. En revanche il a été nettement moins bien perçu en Judée encore très attachée au Temple de Jérusalem, surtout depuis qu’Ezra, de retour de son exil à Babylone en 458 av JC, a constaté que nombre de ses coreligionnaires avaient épousé des femmes païennes et les a incité à s’en séparer dans une stricte application de la loi mosaïque. Par conséquent les Grecs attirés par le judaïsme, les craignant-Dieu, ont éprouvé de grandes difficultés pour se convertir bien qu’ils aient bénéficié d’une traduction de la Torah dans leur langue commandée par le Pharaon grec Ptolémée II (283-246 av JC) connue sous le nom de Septante. Malgré cela, la circoncision restait le principal obstacle à leur intégration.

                                                                                                                                                          Les Septante porte ce nom car Ptolémée II aurait confié le soin de traduire la Torah de Moïse à 72 anciens, 6 de chacune des 12 tribus d’Israël, qui auraient tous employé exactement les mêmes mots au résultat grâce à l’inspiration divine. C’est rigoureusement impossible une traduction étant toujours une trahison, cela laisse plutôt entrevoir une volonté du souverain d’être reconnu comme tel par les immigrés juifs qui ne parlaient plus hébreu depuis belle lurette. (Suivant l’exemple de Cyrus II, le roi Perse, et dans la continuité de la politique d’Alexandre le Grand qui avait honoré les Dieux égyptiens pour renforcer son aura de libérateur du joug perse, son père, Ptolémée Ier avait quant à lui cherché à se faire accepté du peuple en restituant les objets sacrés volés dans les temples et emmenés à Babylone par Xerxès Ier lors de sa campagne de 484 av JC. Il avait aussi fait célébrer sa fête-Sed, son jubilé à la mode égyptienne; et confié à un prêtre égyptien, Manéthon, le soin d’écrire en grec l’histoire de l’Egypte en trente volumes qui recense tous les Pharaons par ordre chronologique. Cet ouvrage a plus été conçu pour correspondre à des cycles qui reflètent un ordre divin que par souci d’objectivité historique.)

                                                                                                                                                           La cohabitation entre Grecs, Lagides d’Egypte ou Séleucides de Perse, et Juifs, de la diaspora ou de Judée, se passait donc harmonieusement; jusqu’à ce que les Romains viennent semer le trouble dans la région. En effet, c’est à cette époque que Jérusalem est passée du stade de modeste village de montagne à celui de grande ville prospère grâce à l’artisanat et au commerce, que la Judée a connu son réel essor économique alors qu’elle avait été plus ou moins négligée sous la domination des Achéménides au profit des plaines côtières aux mains des Phéniciens. Mais depuis la mort d’Alexandre le Grand aucun des diadoques en charge d’administrer une partie des vastes territoires conquis ne peut prétendre à imposer son autorité sur tout l’empire. Les côtes entre le nord de l’Egypte et le sud de la Turquie qui commandent l’accès au commerce en Méditerranée sont par conséquent devenues un enjeu capital pour les deux dynasties grecques qui se disputent le contrôle de la région au cours des six guerres de Syrie qui s’étalent sur plus d’un siècle à partir de 274 av-JC. Ces conflits incessants vont contribuer à leur affaiblissement.

                                                                                                                                                           La Perse des Séleucides en a été particulièrement affectée sous le règne de Séleucos II (246-226 av JC). Il succède à son père Antiochos II, assassiné par sa mère Laodicé Ière qui a été répudiée, mais sa légitimité est contestée dans une grande partie du territoire qui lui préfère le fils de la seconde femme d’Antiochos, Bérénice Syra, sœur du Lagide Ptolémée III. Ils sont tous deux rapidement assassinés par ordre de Laodicé. Son fils reste alors l’unique héritier, mais cela provoque l’intervention du Pharaon qui déclenche la troisième guerre de Syrie. Elle se conclut en 241 av JC par un traité qui fait perdre de nombreux territoires aux Perses à l’ouest. Dans le même temps, Séleucos perd le contrôle de l’Anatolie au profit de son frère Antiochos Hiérax et il voit plusieurs régions de l’est faire sécession, telle la Bactriane et la Parthie; il tente de les recouvrer sans succès et meurt en 226 av JC après une chute de cheval. Nous avons là tous les ingrédients d’une véritable tragédie grecque. Avec la personnalisation du pouvoir à outrance, nos partis politiques subissent encore aujourd’hui les mêmes mécanismes lorsqu’aucun leader ne sait imposer son autorité, les assassinats en moins. Nos élites devraient pourtant être assez informées pour ne pas tomber dans ce piège.

                                                                                                                                          Antiochos III, second fils de Séleucos II, arrive au pouvoir en 223 av JC après la mort de son frère Séleucos III qui s’est montré tout aussi impuissant à rétablir l’intégrité de l’empire. Malgré quelques déboires, Antiochos III s’en est beaucoup mieux tiré, il a récupéré la Bactriane et la Parthie ainsi que l’Arménie, il rétablit son pouvoir en Anatolie et malgré sa défaite lors de la quatrième guerre de Syrie (221-217 av JC) face à Ptolémée IV, il dispose à nouveau d’un port dans la région. Il profite des troubles dont l’Egypte est à son tour victime, le nationalisme égyptien s’est réveillé suite à la victoire à laquelle ils ont participé et la Haute-Egypte a pris son indépendance (nous avons eu le même problème en France suite à la libération du territoire national à l’aide des troupes venues d’Afrique du Nord lors de la seconde guerre mondiale), puis de la mort de Ptolémée IV et du conflit qui s’ensuit à l’occasion de sa succession en 204 av JC pour déclencher la cinquième guerre de Syrie (202-195 av JC). Il y gagne toute la Cœlé-Syrie qui comprend la Judée où les Juifs l’ont aidé à conquérir la citadelle de Jérusalem (il rendra ces territoires a Ptolémée V lorsque celui-ci épousera sa fille Cléopâtre Ière en 193 av JC). En revanche, il a eu beaucoup moins de succès lorsqu’il s’est retrouvé confronté aux troupes romaines. Il intervient en Grèce continentale en 192 av JC suite à la défaite de son allié Philippe V de Macédoine en 196 av JC, mais il ne reçoit guère de soutien, aussi est-il battu aux Thermopyles en 191 av JC par les armées du consul Manius Acilius Glabrio et du tribun Marcus Porcius Cato et il doit se retirer en Asie, dans l’actuelle Turquie, où il subit une défaite écrasante à Magnésie face aux troupes de Scipion l’Asiatique en 189 av JC. La phalange grecque est alors totalement dépassée par la puissance de l’armée romaine. Il est donc obligé de signer la paix d’Apamée en 188 av JC; il y perd une grande partie de l’Anatolie ainsi que la quasi totalité de sa flotte et tous ses éléphants de guerre. De plus, il est contraint de livrer un tribut exorbitant de 12 000 talents d’argent, soit une bonne trentaine de tonnes payables en 12 annuités. Son second fils, le futur Antiochos IV, est alors pris en otage à Rome comme garantie du remboursement de la dette.

                                                                                                                                          Antiochos III est tué en 187 av JC alors qu’il tente de piller le trésor du temple de Belus à Elymaïs dans le but de s’acquitter de sa créance d’après l’historien grec Strabon. Son fils aîné, Séleucos IV lui succède. Tout son règne est marqué par ses difficultés à satisfaire les exigences financières romaines, tant et si bien qu’il est contraint d’envoyer son jeune fils Démétrios comme otage à Rome en remplacement de son frère Antiochos en 176/175 av JC. Il charge alors son ministre Héliodore de se rendre à Jérusalem pour prendre possession des réserves d’argent détenues au sein même du Temple par le Grand Prêtre Onias III, unique détenteur du pouvoir en Judée. Cette intervention n’arrive pas par hasard, mais après la dénonciation d’Onias par Simon le Benjamite aux représentants locaux du pouvoir séleucide; il s’était vu refuser une charge importante par le Grand Prêtre. Il avait alors affirmé qu’Onias avait reçu en dépôt des fonds du pro-lagides Hyrcan le Tobiade. A son retour auprès de Séleucos IV, Héliodore prétend ne rien avoir obtenu du Gardien du Temple de Jérusalem. Cependant Héliodore dispose d’assez d’argent pour tenter de suborner une partie de l’armée et il assassine Séleucos dans l’espoir de se faire nommer à sa place, ce qui laisse à supposer qu’il a conclu un accord secret avec Onias III. Mais sa tentative de putsch échoue et Antiochos IV prend le pouvoir, ce qui pose à nouveau un problème de légitimité, la couronne aurait dû revenir à Démétrios Ier otage à Rome. Antiochos élimine à son tour Héliodore. Dans le même temps, Onias accompagné de son frère Jason avait quant à lui décidé de se rendre à Antioche pour donner au roi sa version des faits. Au lieu de soutenir son frère, Jason va jouer sa carte personnelle pour prouver son attachement au souverain séleucide. En l’échange de sa nomination à la charge de Grand Prêtre, il propose Antiochos de transformer Jérusalem sur le modèle grec de la polis, de la cité-Etat autonome, mais surtout, il lui promet d’augmenter sa contribution financière au remboursement de la dette. Cet argument ne peut que convaincre Antiochos d’accepter la proposition. La Judée va alors sombrer dans la guerre civile…

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La révolution domestique

Ce n’est qu’après que les plantes aient été domestiquées 9 000 ans avant J-C qu’a pu commencer la domestication des animaux, à l’exception du chien qui s’est intégré à la société humaine depuis au moins 10 000 ans av JC, peut être 17 000 ans av JC, soit avant la fin de la dernière période glacière. Les loups vivaient depuis longtemps déjà à proximité de l’Homme, des squelettes datant de 400 000 ans des deux espèces ont été trouvés non loin les uns des autres, celle qui a fini par donner le chien domestique se serait séparée de ses ancêtres sauvages il y a 150 000 ans d’après de récentes études sur leur ADN mitochondrial. La différenciation s’est peut être produite suite à l’hybridation du loup avec les coyotes ou/et les chacals, ces espèces étant interfécondes. (ce phénomène a été observé avec de petits primates, entre deux sous-espèces de cercopithèques. Un hybride, qui avait par conséquent des caractéristiques intermédiaires entre les deux types d’individus, s’est retrouvé accepté dans les deux groupes. Bien que les deux clans vivent séparément l’un de l’autre, il était de plus le mâle dominant. Il a donc été appelé à se reproduire, ce qui laisse présager de l’apparition d’une troisième sous-espèce qui aura ses caractéristiques propres. Le métissage a certainement plus d’avenir que le communautarisme ou l’assimilation pure et simple. Dans ce cas pourquoi ne supprimerait-on pas certaines fêtes chrétiennes dont plus personne ne se rappelle la signification, comme la Pentecôte ou l’Assomption pour les remplacer par l’Aïd al Kebir, Yom Kippour et le Têt? Cela ne pose pas de problème lorsqu’il s’agit de la gastronomie qui fait pourtant aussi partie de notre patrimoine culturel.)

 

Les canidés, qui ont un régime carnivores similaire à celui des chasseurs-cueilleurs de l’époque, trouvaient alors avantage à se nourrir de leurs ordures, un peu comme les rats qui peuplent aujourd’hui nos villes. Les humains quant à eux devaient tirer bénéfice de la protection contre les grands prédateurs, ours, tigres, lions et autres panthères, que leur offraient ces compagnons à quatre pattes. Soit qu’ils les tenaient directement à distance, soit qu’ils prévenaient de leur présence, de la même manière que des plongeurs ont été protégés des requins par des dauphins ou des orques. (les rats qui vivent dans nos égouts sont eux aussi très utiles, leur activité empêche que les conduits ne soient bouchés en permanence par nos déchets.) A ce stade, notre relation avec eux relevait d’une forme de mutualisme facultatif. Il sera renforcé lorsque les loups devenus chiens nous aideront à chasser.

 

D’autres animaux étaient quant à eux élevés à l’intérieur même du clan. Il s’agissait des petits récupérés à la chasse après que leur mère ait été tuée. Les femmes les nourrissaient alors au sein comme leur propre enfant, puis ils étaient engraissés jusqu’à ce qu’ils atteignent leur taille adulte. Ils étaient alors consommés avant que ne se développent les caractères agressifs typiques de la maturité sexuelle, comme cela se fait encore dans quelques tribus perdues au fin fond de la forêt tropicale. Les bêtes qui grandissaient dans ces conditions étaient simplement apprivoisés, ils ne naissaient jamais parmi les humains, les individus étaient à chaque fois capturés dans leur milieu d’origine. Il était cependant plus ou moins facile d’élever certaines espèces selon leur comportement. Celles qui finiront par être domestiquées ont la particularité de ne pas se développer de la même manière en compagnie des humains que lorsqu’ils évoluent parmi leurs congénères. La plupart des animaux qui se sont adaptés à la vie en captivité se distingue par le fait qu’ils vivent en groupes hiérarchisés. Leur développement dépend donc en grande partie des relations qu’ils entretiennent avec les autres membres du troupeau. Dans la nature, ils doivent se battre pour affirmer leur position au sein de leur communauté et avoir les meilleurs chances de survivre et de se reproduire, mais ce n’est plus le cas lorsqu’ils n’ont plus à assurer leur subsistance par eux mêmes.

 

Dans le cas des loups, seuls le mâle et la femelle alpha, soit le couple dominant, ont la possibilité de se reproduire lorsqu’ils vivent à l’état sauvage. Ils empêchent tous les autres membres de la meute de faire de même dans le souci d’assurer la survie de leur progéniture, la nourriture étant rare et difficile à se procurer. Par contre, lorsqu’ils sont en captivité n’importe quelle femelle est libre d’avoir des petits. Bien que la hiérarchisation du groupe persiste, ils savent que chacun aura sa pitance quotidienne. Ils peuvent donc consacrer plus de temps à faire autre chose que d’affirmer leur position sociale. Leurs affrontements perdent en intensité, ils ressemblent un peu plus à un jeu, mais surtout ils peuvent passer beaucoup plus de temps à apprendre.

 

Pour illustrer ce propos, prenons comme exemple celui d’un groupe de chimpanzés pensionnaire d’un zoo. Un beau jour, ils ont dû intégrer à leur clan un nouveau membre que les humains leur avaient amené. C’était un individu qui ne représentait aucun danger pour la position de personne car il avait perdu toutes ses dents suite aux mauvais traitements que ses anciens propriétaires lui avaient infligés. Pour faire face à son handicap, il avait dû adopter un comportement étrange aux yeux de ses nouveaux colocataires: il râpait longuement tous ses aliments sur le sol de manière à pouvoir les ingurgiter sans avoir à les mâcher, car cela lui était devenu impossible. Intrigués par cette coutume originale, ses congénères se mirent à faire de même et adoptèrent ce rituel, non pas en raison d’une quelconque obligation physique, mais parce que l’oxydation qui résulte du râpage rend fruits et légumes plus savoureux. Seuls deux individus n’ont pas acquis cette nouvelle culture culinaire: le couple dominant qui passait tout son temps à imposer sa position supérieure aux autres membres du groupe. Cette petite histoire mériterait sans doute d’être racontée à tous nos dirigeants qui croient encore qu’ils sont en phase avec le peuple, ils se trompent encore plus qu’ils ne nous trompent nous. Le pouvoir rend con, sauf à de rares exceptions. (Pierre Gilles de Gennes a tenu une très bonne conférence à ce sujet. Je ne retrouve hélas! plus la référence)

 

Une des grandes différences entre le chien et le loup est que le chien est attentif aux humains et qu’il cherche à communiquer avec eux. Si on enferme de la nourriture dans une cage dont il est impossible de l’extraire pour un canidé, le chien abandonnera assez vite toute tentative pour se tourner vers son maître qu’il implorera du regard pour avoir accès à la friandise convoitée, tandis qu’un loup s’acharnera à tenter en vain de résoudre le problème par lui-même. Le chien pourra donc observer l’attitude de l’humain et la reproduire le cas échéant, si tant est qu’il en ait les moyens physiques, sinon il ira chercher celui qui possède des mains.

 

Venons-en maintenant au cas des ruminants qui ont été déterminants pour l’avènement de la civilisation. Leur domestication a commencé avec le mouton et la chèvre, puis peu après avec la vache. Leur intégration à la société humaine a là aussi été progressive. Pendant la période où nous étions chasseurs/cueilleurs, nous nous contentions de suivre la migration des animaux sauvages qui se déplaçaient en fonction de ce qu’ils trouvaient à manger. Mais après la fin de la dernière ère glaciaire, il y a 12 000 ans, les grands troupeaux de rennes se sont faits de plus en plus rares et les proies les plus imposantes, les mammouths ont progressivement disparu du paysage avec l’augmentation de la température, pour laisser place à un gibier plus abondant et moins mobile au fur et à mesure que la forêt reprenait ses droits sur la steppe. La population humaine a alors pu commencer à s’accroître et nous avons commencé à défendre nos intérêts face aux prédateurs qui profitaient eux aussi de l’abondance pour prospérer; tout comme les loups nous avaient défendus pendant des milliers d’années au point de changer de mode de vie jusqu’à devenir nos familiers. Une fois devenus chiens, ils nous ont certainement aidé à éloigner les grands carnivores restés sauvages des herbivores dont nous voulions faire une ressource exclusive. La taille des territoires de chasse s’est alors réduite, les migrations sont devenues moins nombreuses et les campements se sont régulièrement installés au mêmes endroits au gré des saisons, ce qui a par la même occasion permis l’apparition de la culture des végétaux. Nous ne nous sommes alors pas contentés de chasser les prédateurs mais nous avons commencé à agir sur l’environnement pour favoriser l’épanouissement des animaux dont nous nous nourrissions. Les indiens d’Amérique,par exemple, empêchaient la forêt d’envahir les grandes plaines en pratiquant le brûlis pour que les bisons trouvent en abondance la bonne herbe bien grasse dont ils sont friands. Les céréales tirent aussi avantage de cette pratique.

 

A partir du moment où nous ne représentions plus un danger permanent, les animaux les moins farouches ont commencé à s’habituer à notre présence. Au fil du temps nous avons pu nous approcher si près que nous avons eu accès à une autre ressource que leur viande: leur lait. Cela a été le tournant décisif qui a engendré civilisation. Plus tard, les bœufs utilisés pour leur force de traction permettront à l’agriculture de prendre son plein essor.

 

Notre relation à la nature en a été profondément modifiée, en témoigne la prédominance des idoles féminines aux courbes généreuses, la part masculine étant représentée par le taureau, les animaux sauvages passent au second plan à la fin du néolithique. Par la suite, le culte des bovins s’est largement répandu dans un grand nombre de civilisations. Pour les Egyptiens, le taureau Apis était l’envoyé sur Terre de Ptah, le démiurge à l’origine du monde. La vache Hator était quant à elle la déesse des festivités et de l’amour, considérée comme la nourrice des pharaons. Chez les Sumériens, Gilgamesh doit affronter le taureau céleste envoyé par Inanna dans son épopée. Pour les Hittites, la vie sur Terre est apparue suite à la fertilisation du sol par le sang d’un taureau sacrifié par Mithra. De nombreux épisodes de la mythologie grecque et romaine impliquent des bovins, le Minotaure, la transformation d’Io en génisse, l’enlèvement d’Europe par Zeus sous forme d’un taureau blanc… Dans les religions monothéistes, la Torah relate l’épisode du veau d’or, mais aussi le rite inexplicable de la vache rousse dont les cendres purifient du contact avec les morts, la seconde sourate du Coran dite « La Vache » est la plus longue, et pour les Chrétiens à partir du IV ème siècle, Jésus est né dans une étable et il a été réchauffé par le souffle du bœuf. Et c’est sans doute avec l’hindouisme qui fait de la vache un animal sacré que ce culte atteint son apogée. Mais encore plus important pour l’avènement de la culture humaine, aleph, le bœuf est la première lettre de l’alphabet phénicien dont la plupart des alphabets sont issus, beth, la maison n’arrive qu’en second.

 

La domestication des bovins peut donc être considérée comme l’élément le plus important pour le développement des civilisations modernes. Elle nous a fait entrer dans l’Histoire.

 

Aujourd’hui, ce modèle qui a fait notre prospérité semble être sur le point d’atteindre ses limites. L’élévation du niveau de vie des pays émergents se traduit par une forte augmentation de la consommation de viande, elle pourrait même doubler d’ici 2050 bien qu’elle ait tendance à régresser dans les pays riches tels que la France. Or sa production, en particulier pour la viande bovine, pose de multiples problèmes. Elle est tout d’abord polluante, elle génère plus de gaz à effet se serre que les transports et c’est encore aggravé par la déforestation nécessaire à l’alimentation des animaux, mais elle génère aussi une pollution des eaux, d’une part à cause des nitrates qu’elle rejette et d’autre part avec les résidus médicamenteux, elle consomme plus d’antibiotiques que les humains, qui s’infiltrent dans les nappes phréatiques et les rivières, ce qui perturbe les écosystèmes aquatiques, entre autres à cause de l’eutrophisation (la prolifération des algues qui consomment tout l’oxygène), et augmente fortement les risques de voir apparaître des bactéries multi-résistantes contre lesquelles nous serions totalement démunis. Peut être encore plus grave, elle demande beaucoup d’eau, environ 15 000 litres pour 1 kg de bœuf, il n’en faut que 1 300 pour produire 1 kg de blé, alors que la ressource est de plus en plus convoitée; dans le même temps 70% des terres sont déjà consacrées à la production d’aliments pour le bétail alors que les terres cultivables commencent, elles aussi, à se faire rares. Ces deux derniers points pourraient bien être à l’origine de conflits armés dans un futur proche, la concurrence avec l’alimentation du bétail est déjà à l’origine des tensions sociales, des émeutes de la faim, dues à l’augmentation des prix des céréales. L’accès à la nourriture pourrait bien redevenir le motif principal des guerres à venir. (le manque de femmes est lui aussi redevenu inquiétant, l‘Inde et la Chine affichent un déficit de 60 millions de filles à cause de la préférence pour une descendance mâle qui prend soin de ses parents lorsqu’ils deviennent trop vieux pour travailler. Il faudra bien trouver à occuper tous ces hommes esseulés. La guerre de Troie a été déclenchée parce qu’il en manquait une seule.)

 

Paradoxalement, la révolution néolithique qui a vu émerger la civilisation a eu des conséquences relativement similaires. Les populations devenues agricultrices disposaient d’une alimentation de moins bonne qualité que leurs prédécesseurs chasseurs/cueilleurs, la taille des hommes est passée de 1,78 m à 1,60 m pour les hommes et de 1,68 m à 1,55 m pour les femmes, il aura fallu attendre le XX ème siècle pour rattraper le différentiel (source Wikipédia 11/03/2011: Révolution néolithique). L’espérance de vie aurait diminué à cause des maladies transmises par les animaux qui pouvaient se répandre plus vite et toucher plus de gens en raison de la plus grande densité de population et de l’accroissement des échanges commerciaux. Et finalement, l’apparition de la propriété privée des terres et du bétail (à l’origine de la nécessité de savoir compter) a favorisé les conflits de voisinage et la convoitise de la richesse des autres pour aboutir à des formes de guerre infiniment plus meurtrières que les conflits précédents entre clans nomades pour lesquelles la vie était beaucoup plus précieuse.

 

Malgré cela il ne faut pas oublier que l’artisanat qui nous a donné la poterie dans un premier temps, puis la maîtrise de la fabrication des métaux n’a pu être obtenu qu’à ce prix. Il semble que ces conditions soient nécessaires pour inventer de nouveaux procédés et qu’une culture puisse émerger, comme c’est aussi le cas avec notre singe édenté. La Renaissance n’a pu avoir lieu qu’après que l’Europe ait perdu plus du tiers de sa population à cause de la grande peste, 50% en Italie qui en est à l’origine; et en France, le siècle des lumières qui a engendré la démocratie n’a pu voir le jour qu’après que Louis XIV ait instauré un pouvoir absolu et laissé le pays ruiné par les guerres et les dépenses de prestige. Aujourd’hui la crise financière nous a à nouveau conduits au bord de la ruine. Nous pouvons nous comporter comme des bêtes sauvages, comme Khadafi en Lybie ou en votant pour l’extrême droite aux prochaines élection, mais nous pouvons aussi y faire face en produisant de la culture comme en Tunisie, en Egypte et maintenant au Maroc. Saurons-nous partager nos ressources entre nous aussi bien que nous l’avons fait avec les animaux domestiques?