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Ce que cache la manie des commémorations

Depuis l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République, nous assistons à une inflation des commémorations historiques. A quoi servent-elles ? Je pose cette question, car on peut constater que plus on commémore, moins on s’attache à la vérité historique, mais qu’on s’en sert comme instrument politique.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une commémoration ? C’est une cérémonie qui vise à rappeler à la communauté un épisode de l’Histoire pour raviver son esprit et pour montrer que celui qui y assiste adhère aux valeurs alors défendues. Mais c’est aussi un moyen de forger une mémoire collective nouvelle à force de répétition annuelle. En effet, la mémoire humaine est plutôt bizarre, lorsqu’on se rappelle un fait, on ne se contente pas de consulter une banque de données inaltérable, mais on le remet à sa place sous la forme dont on s’en est rappelé avec toutes les transformations que son évocation lui a fait subir.

Ainsi, en ce 8 mai, nous célébrons la victoire contre le fascisme et avec elle, la Résistance qui en est le symbole. Mais au fil du temps, seul le Gaullisme est devenu synonyme de Résistance, comme si résister avait été le seul fait des gens de droite. Comme si socialistes, syndicalistes de gauche, et surtout communistes n’y avaient joué aucun rôle, ce qui est totalement faux. Alors bien sûr, il n’est pas question pour moi de passer sous silence l’attitude du Parti Communiste Français qui, inféodé à Moscou, n’a pas appelé à résister avant la rupture de l’infâme pacte germano-soviétique par l’attaque d’Hitler sur l’URSS en juin 1941, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut négliger ce qu’ils ont par la suite apporté en terme de contingent, mais surtout de réseaux qui, établis de longue date, permettaient à la fois de diffuser les ordres et de faire remonter les informations sur l’ennemi. Par ailleurs, nombre de communistes, anciens de la Guerre d’Espagne, n’ont pas attendu les ordres du Parti pour commencer à résister. Peut être cette exclusion de la gauche des mouvements de résistance sert elle d’ailleurs à faire oublier que ceux qui se sont les premiers engagés contre le fascisme, précisément en Espagne, n’étaient pas majoritairement de droite, mais plutôt communistes et anarchistes. Et au-delà, cela permet surtout de magnifier la fibre social du général De Gaulle, en occultant le fait qu’il agissait sous la menace d’une prise de pouvoir communiste et que ce rapport de force l’y contraignait par conséquent.

Cette modification de l’Histoire ne touche pas que la deuxième guerre mondiale, mais aussi la première. Ainsi, ai-je entendu dire lors des commémorations du 11 novembre que les soldats avaient soutenu jusqu’au bout la politique du gouvernement et la stratégie des responsables militaires, la preuve en étant apportée par les lettres qu’ils écrivaient à leurs familles. Cela correspond parfaitement avec le dogme actuel des historiens, le document, rien que le document. Et c’est aussi parfaitement vrai, les soldats approuvaient la parole politique et militaire dans leurs lettres. Mais il y a un léger détail qui vient moduler la crédibilité de ce soutien inébranlable. Il s’appelle la censure. En effet, le premier troufion venu dans sa tranchée savait pertinemment que son courrier serait relu par les organes de la censure militaire avant qu’il ne soit expédié à ses proches. Et qu’il ne le serait pas, au moindre signe de défaitisme, de pacifisme ou de remise en cause de la validité de la stratégie militaire. Aussi, pour maintenir le lien vital avec ceux qu’il aimait, le poilu s’abstenait-il de leur faire part de ses doutes quant à la manière dont la guerre était conduite, voire de sa raison d’être. Pas fou le gars, il préférait de loin se faire chier comme un rat dans sa tranchée où rien ne se passait plutôt que de risquer d’être soudainement réaffecté à une unité chargée de mener la première vague d’assaut d’un énième offensive aussi inutile que meurtrière à cause d’un mot malheureux adressé à ses parents. Ainsi, les Croix de bois du Français Dorgelès ou A l’ouest rien de nouveau de l’Allemand Remarque de l’horreur que leur inspirait le champ de bataille, et la chanson de Craonne (« nous sommes les sacrifiés ») de ce que les soldats n’étaient pas dupes de la politique menée. Le gouvernement de l’époque offrait 1 million de francs or, une vraie fortune pour l’époque, à celui qui dénoncerait l’auteur des paroles de cette chanson. Preuve s’il en est que la censure était bien à l’oeuvre pendant cette guerre.

Bientôt, ce sera au tour de l’abolition de l’esclavage d’être célébré. Et avec elle, la grandeur d’âme de Victor Schoelcher, libérateur des populations noires opprimées. Cette vision des choses nous conforte dans l’idée de l’homme blanc (Français de préférence) pétri des valeurs humanistes qui apporte la liberté au Monde. Mais nous dira t-on que les esclaves des Français doivent avant tout leur libération à eux mêmes et à personne d’autre ? En effet, nous n’avons pas l’habitude en métropole de mettre l’accent sur l’action déterminante des nègmarrons dans cette affaire. Ces gens sont les esclaves qui s’étaient enfuis pour échapper à leur funeste condition. Ils ne se contentaient pas de se cacher pour survivre, ils se sont organisés pour attaquer certaines plantations et libérer leurs frères et sœurs. Les maîtres blancs avaient peur de se déplacer et de tomber dans une embuscade. Certes l’abolition de l’esclavage proprement dite ne pouvait venir que du législateur blanc qui l’avait instauré, mais elle valait toujours mieux que de prendre le risque de voir une révolte de grande ampleur prendre naissance et de perdre purement et simplement les colonies concernées, ou d’avoir à y envoyer des troupes à grand frais pour les conserver.

Une dernière chose encore que j’ai entendu sur un plateau de télévision aux alentours du premier mai et qui n’a amené aucune contestation de la part des protagonistes présents. Tout d’abord le contexte : la personne en question parlait de la peur de la raréfaction du travail due à l’arrivée massive des robots dans un avenir proche et la comparait avec celle des machines au 19ème siècle, avec pour exemple la grève des ouvriers du textile à Lyon qui disaient qu’ils n’auraient plus d’emploi avec cette technologie nouvelle. Elle a alors affirmé que cela avait fait baisser les prix des vêtements, une chose plutôt vraie, mais aussi que la révolution industrielle avait amené la prospérité, un foutage de gueule monumental auquel, encore une fois, personne n’a réagi. Primo, on m’a toujours dit que l’histoire ne se répète pas deux fois de la même manière, et secundo, ce journaliste ne doit pas être au courant de l’existence d’un petit auteur inconnu, Emile Zola, qui décrit dans son œuvre les conditions de vie des ouvriers de cette époque bénie. On est à des années lumière de la prospérité dont il parle. Pendant longtemps, il n’y a guère que la bourgeoisie dont il fait partie qui a profité de la manne. Ce n’est qu’avec les débuts du syndicalisme à la fin du 19ème siècle que les conditions de vie des petites gens ont commencé à s’améliorer. Avant cela, ils crevaient comme des chiens dans l’indifférence totale de la classe dirigeante. Et encore ont-ils acquis quelques droits de haute lutte, au prix du sang. En 1905, le vénérable Georges Clémenceau a fait donner la troupe contre des mineurs grévistes qui avaient vu 1500 de leurs camarades mourir suite à un coup de grisou parce que le propriétaire avait fait fermer le puit pour circonscrire l’incendie. La cavalerie, sabre au clair, contre les femmes, les veuves des mineurs qui étaient en première ligne de la manifestation ! Voilà le vrai visage de la prospérité dont parle ce petit monsieur.

Alors, pourquoi suis-je aussi remonté contre ces modifications insidieuses de l’Histoire ? que du temps des romains, j’aurais qualifiées de damnatio memoriae. Parce qu’elles ont ceci en commun de vouloir faire disparaître de nos mémoires le rôle primordial de la masse des gens ordinaires dans l’évolution de la société. La belle affaire, me direz vous, ce n’est après tout qu’une histoire qui ne change pas les faits. Je vous répondrai que oui, ce n’est qu’une histoire, mais que quand on élimine une partie de la population du passé, c’est qu’on souhaite qu’elle ne joue plus aucun un rôle à l’avenir. Tel est l’objectif de nos dirigeants actuels, dont je vous le rappelle, le milliardaire Warren Buffet a dit qu’ils étaient sur le point de remporter la lutte des classes.

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