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Un autre monde

A l’heure où nous sommes confrontés à une crise globale, économique, politique, sociale, morale et environnementale, qui ébranle jusqu’aux fondements de notre civilisation, les seules perspectives qui nous sont offertes semblent être, soit un retour à l’âge des cavernes engendré par un cataclysme écologique ou un troisième et dernier conflit mondial, nucléaire, à laquelle seule une poignée d’humains survivrait, ou alors un miracle technologique qui transformerait notre monde en un nouvel Eden.

Cet avenir dominé par l’inconnu engendre un sentiment de peur qui se traduit par un repli sur soi. D’où la recrudescence des nationalismes, l’incitation au patriotisme, militaire, avec des guerres comme celle que mène Vladimir Poutine en Ukraine ou les interventions occidentales au Mali, en Libye, en Centrafrique ou en Irak, ou encore économique, comme en témoigne le slogan « consommez français », et encore le séparatisme, qui a l’air de montrer une volonté des régions les plus riches de divorcer des plus pauvres, comme pour l’Ecosse, les Flandres, la Catalogne et dans une moindre mesure le nord de l’Italie. En France, le redécoupage annoncé des régions qui ne se soucie absolument pas des liens historiques, peut être initié pour contrer cette tendance, risque bien au contraire de réveiller les velléités autonomistes, voire indépendantistes. Le passage de l’Union Européenne de 6 à 28 membres favorise sans doute l’idée que nous n’en sommes plus à quelques uns de plus, mais surtout que les intérêts régionaux seraient mieux défendus à Bruxelles s’il ne fallait pas passer par l’intermédiaire d’un Etat central.

A mon humble avis, il eût été plus judicieux d’opérer un rapprochement des région frontalières avec leurs voisines étrangères, sans qu’il ne soit question de fusion, du Nord Pas-de-Calais avec la Wallonie et les Flandres, de l’Alsace avec ,le canton de Bâle, le Bade-Wurtemberg, la Sarre et la Rhénanie-Palatinat, de la Lorraine avec ces deux derniers länder, le Luxembourg et les Ardennes de même que pour la Champagne, de l’Aquitaine, Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon avec le Pays Basque espagnol, l’Aragon, la Cantabrie, la Navarre et la Catalogne, de PACA avec le Piémont, de Rhône-Alpes avec la Savoie italienne et les cantons de Genève, du Valais et de Vaud et de la Franche-Comté avec les cantons du Jura et de Neuchâtel. Tout cela dans le but de démontrer que les leçons de la crise avaient été retenues, que le temps de la concurrence entre pays européens était fini pour laisser place à celui de la coopération active. Mais ce genre d’initiative n’est pas vraiment dans l’air du temps.

Ces deux voies semblent a priori totalement antagonistes, mais peut être pourrait-on faire en sorte qu’elles finissent par aboutir au même point. Il faudrait pour cela employer une technique classique des arts martiaux : se servir de la force de l’adversaire pour la retourner contre lui. Il s’agirait dans ce cas d’esquiver l’attaque, puis de se saisir de l’idée d’indépendance pour l’accompagner vers quelque chose d’autre qui conduira tout en douceur le nationalisme à sa perte. Cela consisterait à dire que l’aspiration à l’autonomie est tout à fait compréhensible, voire souhaitable pour éviter que l’uniformisation ne provoque un appauvrissement culturel, mais qu’en l’état des choses, les disparités entre régions conduiraient inévitablement au conflit, et qu’il conviendrait par conséquent de mettre tout le monde sur un pied d’égalité. C’est à dire de permettre à tout un chacun d’avoir accès à un minimum pour qu’il puisse vivre décemment, nourriture, eau, énergie, logement, quelles que soient les ressources locales initiales. Et d’ajouter qu’aussi ambitieux qu’il puisse paraître, cet objectif l’est toujours moins que celui d’établir des colonies martiennes viables, un projet pourtant sérieusement envisagé.

En effet, l’environnement de la planète rouge est bien plus hostile que tout ce qu’on peut rencontrer sur Terre. Là-bas, il n’y a rien de ce qui est nécessaire à notre survie. Bien sûr pas de nourriture, mais pas non plus de terre qui permettrait de la cultiver, pas d’eau, liquide en tout cas, mais gelée dans le sous-sol, qu’il faudra extraire, puis faire fondre, ce qui n’a rien d’évident par une température moyenne de -80°C et demandera donc de l’énergie, qui n’existe pas non plus sous forme fossile, pas plus qu’éolienne vu la ténuité de l’atmosphère, composée à 95% de CO2, donc même pas d’oxygène pour respirer. Et vu le coût exorbitant pour y envoyer le moindre petit kilo, impossible d’envisager un ravitaillement régulier, surtout qu’il faut envisager un séjour long, à peu près un an sur place, à cause des variations de distance entre les deux planètes qui allongeraient de presque autant le voyage retour en cas de visites éclair comme celles effectuées sur la Lune.

Arriver à l’autosuffisance devrait donc être beaucoup moins compliqué sur notre planète (et surtout beaucoup moins cher comme il n’y a pas à développer de véhicule pour le long et périlleux voyage), même si cela n’a rien d’évident comme l’échec de l’expérience Biosphère II l’a démontré. Mais après tout, Léonard de Vinci n’avait pas non plus réussi à maîtriser la force de la vapeur en son temps en raison de l’imperfection des techniques de l’industrie métallurgique. Outre les imprimantes 3D et autres robots qui s’apprêtent à envahir le marché, le carbone, sous ses formes de nanotubes et de graphène, est sans aucun doute le matériau qui va permettre la révolution technologique dont nous avons besoin en raison de ses exceptionnelles qualités électriques et mécaniques qui nous ferons faire des économies d’énergie considérables grâce à sa conductibilité et à sa légèreté. Il devrait de plus être accessible partout, pour peu qu’on réussisse à l’extraire du CO2 de l’air, ce qui devrait de plus faire du bien à l’environnement. Une coopération internationale, de type Airbus, serait sans doute la meilleure formule pour venir à bout de tous les problèmes à résoudre. Doter chacun des membres d’infrastructures permettant une autonomie locale pourrait de plus constituer un projet politique pour l’Europe susceptible d’emporter l’adhésion de tous en cette période où l’Union se cherche une raison de continuer ensemble.

Si cela devait aboutir, le résultat pourrait ressembler au modèle des cités grecques de l’antiquité qui intégrait des cultures aussi différentes que celle de Sparte et d’Athènes. L’implantation de ces colonies ne devrait de plus pas engendrer de conflits territoriaux comme par le passé, leur conception prévue pour un environnement aussi hostile que celui de Mars permettant de les bâtir n’importe où, particulièrement dans les déserts et les océans (Des projets de nouveaux pays construits sur des plate-formes situées dans les eaux internationales existent déjà pour les riches soucieux d’échapper aux impôts). Elles devraient aussi constituer une réponse dans les zones menacées par les aléas climatiques tels que la sécheresse, les inondations ou la montée du niveau des mers, voire des événements encore plus dramatiques comme une éruption cataclysmique qui perturberait subitement et plus ou moins durablement le climat qui surviendra tôt ou tard sans qu’on n’y puisse rien faire comme avec celle du Tambora en 1815 ou celle d’un supervolcan tel le Toba (qui aurait bien failli éradiquer l’espèce humaine il y a 75 000 ans) ou celui du Yellowstone (qui aurait quant à elle du retard).

Au final nous aurions des petites unités indépendantes fournissant tout le nécessaire à la survie de leurs habitants, empilables à la manières des polypes des coraux qui pourraient s’agglomérer pour donner des structures plus élaborées. Une grande variété de formes devrait en émerger, et vraisemblablement ressembler à des organismes vivants tels les coraux évoqués plus haut, mais aussi les éponges ou les mousses, c’est à dire suivre un schéma fractal dont le chou romanesco est sans doute l’exemple le plus parlant. Mais au-delà de l’aspect esthétique, l’organisation politique et sociale devrait elle aussi en être transformée. Chacune de ces entités, que j’appelle cyberg (de city en anglais et Berg en allemand, soit ville-montagne, mais aussi en raison de la proximité entre Berg et Burg, bourg -le fort-, et bien sûr en référence à cyborg, les robots chargés de construire ces « villes » et de subvenir à nos besoin faisant ressembler ces choses à des organismes vivants), pourra donc adopter la politique qu’elle veut, comme par exemple accueillir tout le monde sans distinction, ou au contraire sélectionner les entrants en fonction de leur origine nationale, de leur couleur de peau ou de la longueur de leur doigt de pied. Nous verrons bien à ce moment lesquelles se développeront le mieux. Si elles se comportent effectivement comme des organismes vivants, celles qui choisiront l’isolement devraient dépérir à la manière des neurones qui meurent lorsqu’ils sont tout seuls et qu’ils ne peuvent établir de liaisons avec leurs congénères, même s’ils sont par ailleurs en parfaite santé. Les humains et leur diversité devraient en effet jouer un rôle similaire à celui des bactéries de nos intestins (en ce qui nous concerne, pour digérer grâce à notre côté irrationnel les informations que les ordinateurs ne pourront pas assimiler) qui sont d’autant plus bénéfiques pour nous que leur population est variée. Les cybergs devraient par conséquent faire tout ce qu’elles peuvent pour attirer un maximum de gens, à la manière dont les fleurs attirent les insectes pollinisateurs. Cela pourrait aussi conduire à une inflation de promesses démagogiques, mais les cybergs devraient trouver leur équilibre entre ces deux extrêmes.

Alors, la perspective d’aller s’enfermer dans des termitières géantes ne suscitera certainement pas l’enthousiasme des foules, mais les chasseurs-cueilleurs de l’âge de pierre ne devaient guère trouver plus réjouissant de se fixer définitivement dans un village et de dépendre des récoltes plus ou moins bonnes selon les années (la taille des gens qui était équivalente à la nôtre à nettement diminué à ce moment, ce qui traduit une alimentation moins riche), pas plus que les paysans n’appréciaient de rejoindre la grisaille des villes et de se soumettre aux conditions salariales de leurs employeurs. Ils s’y sont pourtant habitués, et les générations suivantes qui n’ont connu que ces nouvelles conditions de vie s’y sont adaptés jusqu’à voir leurs structures mentales modifiées par ce nouvel environnement.

Quoi qu’il en soit, il est fort peu probable que nos responsables politiques se lancent dans un projet aussi délirant que celui d’inventer une chose qui devrait échapper à tout contrôle car ayant toutes les caractéristiques d’un organisme vivant. Il faudra cependant nous résoudre tôt ou tard à accepter l’inéluctabilité du changement de l’environnement, que le monde n’a pas été créé pour que nous nous en rendions maîtres, pas plus que la nature ne nous épargnera les catastrophes quelle que soit notre attitude, mais que nous ne faisons que traverser une période qui nous est favorable, et que cela ne durera pas éternellement. Il faudra toutefois certainement attendre que se produise un événement apocalyptique, comme peut être un conflit nucléaire qui rendrait de vastes régions inhabitables, pour que cette évolution possible, voire probable vu qu’elle s’inspire d’une stratégie mise en place par la vie pour s’adapter aux variations délétères du milieu, advienne. Dès lors, il n’est pas totalement exclu que le grain de folie qui a permis à l’humanité d’arriver là où elle en est s’empare une nouvelle fois d’une poignée de gens qui n’hésiteront pas à effectuer ce saut dans l’inconnu. Google, Apple ou Bill Gates, Warren Buffet et leurs généreux amis milliardaires soucieux du bien être à venir de leurs frères humains décideront-ils peut être d’assurer le financement de ce projet qui marquerait l’Histoire pour l’éternité s’il devait aboutir.

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