Archive

Archive for mars 2015

Cas de conscience

Je suis médecin. J’ai prêté serment. Je dois le soigner. Malgré tout ce qu’il a fait. Il est malade, gravement, c’est évident. Si je lui disais de rentrer chez lui, que ça va passer tout seul, il ne me croirait pas. Je le connais trop bien. Il ira aussitôt voir les charlatans qui vont lui prescrire le traitement habituel. Sans se soucier de son prix, de ses effets secondaires insupportables. Pas pour lui, mais pour nous, les humains. Je dois trouver quelque chose. Vite.

Voilà ce que je me suis dit lorsqu’il est entré dans mon cabinet. Alors, je l’ai invité à se déshabiller pour que je puisse l’ausculter. Je l’ai longuement examiné. Pour qu’il ne doute pas de mon sérieux. Et pour gagner un peu de temps. J’ai réfléchi, puis je lui ai dit que je savais ce qu’il avait, ce qu’il fallait faire pour le sauver. Il m’a regardé plus attentivement. J’ai pensé : « Maintenant je te tiens. Tu vas crever, ordure. Guéri. En parfaite santé. Mais tu vas crever. ». Nous aussi, peut être. C’est un risque à prendre si on veut enfin en être débarrassé.

Pour que vous compreniez le cas de conscience que ce patient me posait, laissez-moi vous le présenter. Il a vu le jour en 1492, lorsque Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Il n’a pas attendu longtemps pour révéler son mauvais caractère. Au lieu de donner la prime promise à celui qui apercevrait la terre le premier, Colomb a préféré s’attribuer à lui tout seul la paternité de la découverte. Moins pour économiser quelques milliers de maravédis que pour s’assurer que personne ne vienne contester les droits d’exploitation sur les territoires dont il prendrait possession que la couronne espagnole lui avait accordé. L’engrenage qui allait l’amener à commettre les pires forfaits était en marche.

Ceux venus le nourrir au biberon ne l’ont guère rendu meilleur. Nous les connaissons sous le nom de conquistadors. Savoir qui ils étaient explique en grande partie leur attitude. N’importe qui ne se lance pas dans une entreprise aussi hasardeuse que la conquête d’un nouveau monde fait d’inconnu. En tout cas, pas les plus privilégiés. S’absenter de longues années, loin de leurs domaines et du centre du pouvoir n’était pas envisageable pour eux. Leurs rivaux en auraient profité pour intriguer contre eux et affaiblir leurs positions. Ce sont donc des gens qui n’avaient rien à perdre qui sont partis. Certes nobles, mais de peu de fortune et même endettés jusqu’au cou pour certains. Un profil qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui des chevaliers engagés dans la première croisade.
Il leur fallait cependant des fonds pour monter l’expédition, affréter un navire, remplir ses cales de vivres et de biens à échanger avec les autochtones et acheter un équipement, casque, cuirasse, mousquet, poudre, etc… N’étant plus à ça près, ils ont emprunté cet argent. A qui ? Aux privilégiés évoqués plus haut. Mais à des conditions très désavantageuses. En effet, vu le peu de garanties offertes par les emprunteurs et l’incertitude quant aux éventuels gains, un tel prêt était à haut risque. Ce que reflétait son taux prohibitif. Le rendement exigé s’en trouvait porté largement au-delà de tout ce qui pouvait être considéré comme raisonnable.

Le prêteur en tirait de nombreux avantages. Il n’avait pas à partir et à risquer sa peau tout en engrangeant des bénéfices considérables. Il se prémunissait du danger de voir des voisins qui auraient effectué l’opération accroître leur puissance financière par rapport à la sienne, ainsi que celui de voir la fortune des pionniers rivaliser avec la sienne. Il pouvait de plus revendre sa créance, souvent assortie d’une belle plus-value, en cas de besoin ou s’il sentait le vent tourner. Et au pire, il récupérait les propriétés des emprunteurs dans l’incapacité d’honorer leurs traites. Quant aux conquistadors, ils n’avaient plus d’autre alternative que de faire des tonnes d’argent ou de périr, plutôt que de vivre dans la misère et le déshonneur.

Arrivés sur place, la tâche s’est révélée moins facile que prévu. Accueillants au départ, les locaux sont vite devenus hostiles, une fois confrontés à la violence engendrée par l’insatiable penchant pour les métaux précieux des Espagnols. La conquête et le retour sur investissement s’en sont retrouvés retardés d’autant. Un an après avoir débarqué, les hommes de Cortès n’avaient toujours pas été payés. Et lorsqu’ils ont eu l’audace de réclamer leur dû, leur chef leur a rétorqué qu’ils ne toucheraient non seulement rien pour l’instant, mais qu’ils avaient de plus accumulé une dette auprès de lui concernant les armes cassées et les vêtements usés qu’il avait été obligé de remplacer. La rémunération viendrait ultérieurement, avec l’exploitation des territoires qu’il ne manquerait pas de leur accorder, une fois la victoire définitivement acquise. Il a effectivement tenu parole.

Mais dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que ses subordonnés aient voulu accumuler un maximum de richesses dans le temps le plus court possible. De ce fait, les amérindiens tombés sous leur coupe ont été obligés de travailler gratuitement dans les champs, dans les mines ou à l’orpaillage, selon le système de l’encomienda. Les violences permanentes qu’ils subissaient étaient loin d’être condamnées. L’Eglise les voyait au contraire comme un instrument pour transformer ces barbares qui pratiquaient des sacrifices humains en bons chrétiens. A Moctezuma, l’empereur aztèque, qui lui demandait ce qui rendait les excréments divins, l’or, aussi indispensables aux espagnols, Cortès aurait répondu qu’ils étaient le remède contre une maladie du cœur dont ils souffraient tous.

Le métal précieux parvenu en Espagne, la fascination pour le caca de l’enfant a commencé par gagner l’Angleterre. En effet, la première préoccupation des Espagnols qui bénéficiaient de la manne a été de se vêtir des meilleures étoffes. En particulier de laine anglaise, fort réputée à l’époque. La structure de la société britannique en a été bouleversée de fond en comble.

L’usage voulait que les seigneurs laissent les gens vivants sur leurs domaines cultiver un lopin de terre pour leur compte. A part permettre aux paysans de vivre à peu près décemment, cela ne leur rapportait rien. La perspective d’enrichissement suite à l’accroissement de la demande en laine les a amené à considérer que cette situation n’était plus tolérable. Car pour répondre aux envies du marché, il leur fallait plus de moutons, donc plus de surface pour qu’ils puissent paître. Ils ont alors fait valoir leur droit inaliénable à la propriété, pour empêcher leurs gens de pratiquer les cultures vivrières et laissent place au cheptel ovin plus lucratif. Les paysans se sont par conséquent retrouvés sans aucune ressource. Il ne leur restait que peu perspectives pour survivre, filer la laine à domicile ou la tisser pour gagner de quoi manger. La dépendance à leur seigneur et maître en a été considérablement renforcée. Au-delà de ce durcissement du rapport de force entre les classes sociales, les relations les gens de la plus basse condition en ont été radicalement modifiées. Alors qu’ils s’entraidaient pour les travaux des champs comme les récoltes et se retrouvaient par conséquent redevables au groupe, ils se trouvaient désormais placés en situation de se concurrencer les uns les autres. La culture multi millénaire de solidarité paysanne a alors laissé place à celle de l’individualisme. Satisfaire l’appétit du gamin demandait beaucoup de sacrifices. Mais ce n’est rien en comparaison des exigences qu’il a montré quand il a eu toutes ses dents.

Le sein maternel ayant commencé à donner mois de lait après que toutes les réserves d’or d’Amérique du Sud aient été pillées et son exportation hors d’Espagne interdite, il lui a fallu passer à un régime solide, le commerce de produits agricoles. En théorie, le nombre d’habitants de l’Amérique du Sud susceptible d’être soumis à l’encomienda aurait dû largement suffire à couvrir les besoins en main d’œuvre pour effectuer les travaux des champs. Mais les faits sont rapidement venus la contredire. Tout d’abord, les traitements indignes infligés aux Amérindiens ont fait qu’ils s’enfuyaient vers les régions les plus reculées dès qu’ils en avaient l’occasion. Leur sort a d’ailleurs ému quelques religieux comme Bartolomé de las Casas, ce qui a conduit à ce que nous connaissons sous le nom de controverse de Valladolid et à l’abolition de l’encomienda. Elle n’a cependant jamais disparue et à même été rétablie peu de temps après son abrogation devant les soulèvement provoqués par cette mesure. Les raisons du manque de bras sont donc à chercher ailleurs. Dans les maladies arrivées avec les européens. La variole, le typhus, la grippe, la rougeole et d’autres encore n’avaient jamais sévit en Amérique. Elles ont provoqué des épidémies à répétition et fait des ravages sur des systèmes immunitaires qui n’étaient absolument pas préparés à les affronter. En à peine un peu plus d’un siècle, la population locale s’est effondrée de plus de 50%. Un bilan supérieur à celui des grandes épidémies de peste du moyen âge en Europe. Plus tard, au nord, les colons iront jusqu’à les provoquer sciemment avec la distribution de couvertures infestées par la variole à certaines tribus d’Indiens.

La solution pour remédier à ce problème n’est pas venue des Espagnols, mais des Portugais, après que Cabral ait découvert une portion de territoire à moins de 370 lieues des îles du Cap Vert qui leur revenait en vertu du traité de Tordesillas. Ils l’ont trouvée en Afrique, avec l’esclavage. Ils s’y étaient déjà lancé une cinquantaine d’années avant la découverte du nouveau monde. Ils avaient alors organisé eux-mêmes quelques expéditions de capture, mais s’aventurer en terrain hostile s’est tout de suite avéré bien trop dangereux, malgré l’avance technologique de leur armement. Aussi ont-ils jugé préférable de confier cette partie de la traite aux Africains. La religion a aussi joué un rôle non négligeable dans le choix d’organiser ainsi ce funeste commerce. Il est calqué sur le modèle arabe en vigueur depuis des siècles et vise à empêcher l’extension de l’islam en Afrique subsaharienne et orientale au profit du christianisme en offrant les mêmes conditions commerciales, quand l’usage de la seule force aurait tendu à les pousser dans les bras des musulmans.

La stratégie mise en place pour la réussite de cette entreprise n’a elle non plus rien d’original. Elle ressemble à s’y méprendre à celle utilisée par Jules César dans sa conquête de la Gaule. Cela consiste à jouer sur les inimitiés entre les peuples locaux et à jeter de l’huile sur le feu. Il suffit par exemple d’aller visiter plusieurs tribus voisines sous le prétexte d’établir des relations commerciales avec elles, puis lors de la négociation sur les prix, de laisser innocemment échapper que l’échange proposé paraît plus ou moins avantageux par rapport au coût des armes réclamées par les gens d’à côté. A ces propos, il serait étonnant que votre interlocuteur ne désire pas lui aussi être payé en armes, rien que pour se défendre contre ce fourbe ennemi qui de toute évidence trame quelque chose contre lui, en plein paix, le salaud ! On avance ensuite que les biens destinés à la vente n’équivalent qu’à un équipement militaire médiocre, mais qu’il pourrait être fourni en quantités plus substantielles, si d’aventure quelques esclaves venaient compléter l’offre. Dès lors, l’alternative devient claire. Soit accepter le marché, s’enrichir et étendre son territoire, soit le refuser pour des raisons morales et prendre le risque qu’un voisin moins scrupuleux s’en empare et vienne réduire les vôtres en esclavage. Le choix est vite fait.

L’engrenage des hostilités enclenché, l’offre devient plus conséquente. Une majorité des esclaves proposés à la vente proviennent des guerres, soit qu’ils aient été faits prisonniers ou qu’ils aient été exigés comme tribut à ceux qui ont été soumis. Mais avec l’augmentation de la demande qui survient au XVIIème siècle lorsque les Anglais, les Français et les Hollandais se mettent à ce commerce, cela ne suffit plus. Des expéditions de plus en plus lointaines à l’intérieur des terres sont organisées et, en plus des guerres, l’enlèvement des personnes devient un fléau qui touche une grande partie du continent. Entre un quart et la moitié des individus capturés ne survivaient pas, qu’ils meurent sur le trajet jusqu’au port négrier ou aux conditions épouvantables auxquelles ils étaient soumis pendant l’attente des clients. La terreur indicible que ces raids inspiraient à la population a complètement détruit l’organisation sociale africaine. Les villes, objectifs privilégiés qui comptaient parfois jusqu’à 10 000 habitants, sont désertées, les gens préférant se réfugier dans de petits villages, de préférence isolés. Les échanges avec l’extérieur deviennent plus rares, et l’artisanat régresse. La civilisation africaine est anéantie sans que les Européens ne l’aient jamais observée.

Ce commerce innommable n’a pas ravagé que l’Afrique, mais il a aussi eu des répercussions terribles en Amérique. En effet, lorsqu’on dispose d’une main d’œuvre abondante, brisée par la captivité, désorientée par l’éloignement avec sa terre natale, déstructurée par la séparation avec sa famille et ses connaissances, et de surcroît sans espoir d’échapper un jour à sa condition pour elle ou ses enfants, la simple couleur de sa peau suffisant à la désigner de manière héréditaire à l’asservissement, pourquoi s’embarrasser avec des populations autochtones, attachées à une terre dont elles connaissent les moindres recoins, parfaitement organisées dans un système de valeurs communes, et auxquelles les plus hautes autorités ont accordé des droits, avec le risque qu’elles viennent éventuellement contester la légalité de vos titres de propriété ? Plus aucune raison ne justifie de s’exposer à de tels inconvénients. Les peuples locaux sont dès lors considérés comme des gêneurs, une vermine qu’il convient d’exterminer au moindre signe de résistance. Le massacre systématique devient le moyen le plus sûr d’accéder à la richesse.

Voilà le genre d’alimentation qui a permis à notre patient de devenir grand et fort. Rien ne dit qu’il ne se serait pas aussi bien développé en suivant un autre régime, mais son goût a été formé de la sorte, et, aujourd’hui encore, il pense naturellement que c’était le meilleur pour lui. Maintenant qu’il a atteint un âge respectable, il a tendance à vouloir retrouver ces saveurs qui lui rappellent sa jeunesse. D’autant plus lorsque son jugement est altéré par la fièvre et maladie. Il est loin d’être fou, ses décisions sont au contraire très rationnelles, trop pour se soucier de leurs conséquences sur nous, les humains. Les taux des prêts accordés aux conquistadors étaient bien en rapport avec le risque que comportait l’entreprise, même si leurs remboursements avaient pour corollaire le vol et la violence, et l’hécatombe que les maladies provoquaient dans la population locale demandait à ce qu’on trouve de la main d’œuvre ailleurs, fut-ce au prix de l’ignominie de l’esclavage. Ce comportement inacceptable n’a pu être toléré qu’au prétexte qu’il représentait la solution la plus efficace pour lutter contre l’expansionnisme de l’empire ottoman et son hégémonie sur le commerce oriental. Cela ne l’excuse pas pour autant.

Cette consommation effrénée de chair humaine lui a permis de prospérer pendant 400 ans, grâce au cacao, au café et autres produits exotiques que cela lui permettait de produire, mais avant tout grâce au sucre et au coton, comparables à ce qu’a été le pétrole pour l’époque moderne. En 1865, avec la fin de la guerre de sécession et l’abolition de l’esclavage, il a été obligé de trouver un autre moyen de se procurer la viande saignante dont il est si friand.

Le conflit entre les Etats du nord et du sud des Etats-Unis marque en effet un tournant dans la conduite de la guerre dont il s’est servi pour assouvir sa faim.A ce moment la, le pur génie militaire a perdu de son importance dans l’obtention de la victoire. Les moyens technologiques mis en œuvre se sont alors avérés tout aussi déterminants. A commencer par le train pour acheminer rapidement les troupes et le télégraphe pour s’informer au plus vite de l’évolution des batailles et des besoins en hommes, comme ont pu le constater des observateurs allemands, ou plus exactement prussiens. Ils en ont tiré les leçons qui leur ont permis de battre à plates coutures les Français qui n’avaient pas anticipé cette évolution en 1870. Et ce malgré des pertes plus élevées, mais immédiatement compensées par l’arrivée de troupes fraîches, au bon endroit, quand il arrivait aux renforts français, qui ne disposaient même pas de carte de la région, de chercher le lieu de la bataille au son du canon. En récompense pour leur participation active à la victoire, les industriels allemands, privés d’accès à la colonisation par la France et l’Angleterre, ont alors réclamé l’annexion de l’Alsace et plus encore de la Moselle dont la qualité remarquable du minerai de fer les intéressait particulièrement. Bismarck qui y voyait pourtant le germe d’un conflit à venir n’a pas pu s’y opposer. Ce qu’Eisenhower appellera bien plus tard le complexe militaro-industriel venait de voir le jour.

Parallèlement naissait le plus grand ennemi de notre patient. Il avait jusque là toujours réussi à le tuer dans l’œuf, mais cette fois, les circonstances l’empêchent d’intervenir à temps. Une bonne partie du peuple français refuse la défaite qu’elle attribue à l’incompétence et à la lâcheté de ses dirigeants. L’Empire est déchu et un gouvernement de défense nationale est proclamé. Dans Paris, assiégé par les troupes prussiennes, il est vite soupçonné de plus travailler à faire accepter la capitulation qu’à continuer efficacement la guerre. Lorsque celle-ci finit par arriver, le peuple se soulève pour continuer la lutte, ce qui pousse les partisans d’Adolphe Thiers à partir pour Versailles. Ceux qui ont décidé de rester proclament la Commune. Un mode de gouvernement qui prône l’autogestion où le pouvoir est exercé par des comités élus, dont la grande majorité des membres, représentants de toutes les tendances politiques, est issue des classes populaires plutôt que de l’élite. Les plus modérés démissionnent cependant rapidement. Nombre de mesures adoptées visent à améliorer les conditions de vie des ouvriers pauvres en leur octroyant plus de droits, à les affranchir de la toute puissance des employeurs héritée de l’époque féodale. Voilà ce qui à rendu le drapeau rouge adopté par les communards aussi insupportable à notre malade. Il ne pouvait pas laisser cette expérience durer. Il en vient à bout après deux mois seulement. Elle s’achève avec la semaine sanglante, durant laquelle 20 000 insurgés au moins sont exécutés sommairement. Tous ces événements survenus au cours de sa petite enfance ont profondément marqué ce mouvement au départ plein d’idéal et l’ont rendu paranoïaque au dernier degré. Lorsqu’il finira par s’imposer au pouvoir, il sera systématiquement tyrannique, caractériel, craignant à la fois les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Il en deviendra l’un des plus grands criminels de l’Histoire. Des dizaines de millions de gens accusés de ne pas appliquer avec assez de zèle le dogme du moment paieront sa folie de leur vie.

Après l’impitoyable élimination de ce danger, tout aurait dû aller pour le mieux pour notre patient. Mais à peine deux ans plus tard, en 1873, il a contracté une maladie tout à fait similaire à celle dont il souffre aujourd’hui. Elle se déclare à Vienne le 12 mai, avec l’explosion d’un bulle immobilière qui avait été alimentée par un accès au crédit trop facile et des perspectives de gains délirantes. Les grandes capitales européennes, comme Berlin ou Paris, qui avaient suivi le même chemin sont rapidement touchées. C’est ensuite la bourse de New-York qui est touchée, non pas en raison de la spéculation sur l’immobilier, mais sur les chemins de fer. S’ajoute à cela une crise monétaire déclenchée par la démonétisation de l’argent aux Etats-Unis suite à la découverte de nombreux gisements de ce métal, qui provoque inéluctablement une chute de son cours, alors que de nombreuses monnaies européennes y étaient adossées. Il en résulte une longue période de stagnation économique, avec une très faible croissance, les nouvelles technologies comme l’automobile ou l’électricité n’étant pas encore au point. La misère s’installe chez les ouvriers, comme le décrit Zola dans l’Assomoir ou Germinal. Les solutions et l’idéologie qui s’installent pour tenter de retrouver la prospérité auront des conséquences catastrophiques.

Dès 1879, la première expérience de libéralisme économique commencée en 1860 connaît un coup d’arrêt avec le rétablissement de barrières douanières par l’Allemagne, connu sous le nom de tarif Bismarck. Au contraire de la Grande-Bretagne qui sacrifie son agriculture, le chancelier vise à protéger ses paysans qui ne peuvent rivaliser avec les prix très bas des céréales en provenance d’Amérique du Nord ou de la viande d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Il taxe également l’importation des produits manufacturés, essentiellement anglais, de manière à permettre le développement de son industrie. A l’exception de la Grande-Bretagne, les autres pays européens suivent bientôt cet exemple. Notamment la France, tout d’abord sur les produits agricoles, puis sur les produits industriels, avec le tarif Méline de 1892, établit pour faire face à la concurrence des Allemands qui inondaient le marché après avoir rattrapé leur retard dans l’industrie. Le mot d’ordre « Consommez Français » était déjà en vigueur ; il servait alors à raviver le sentiment de revanche vis à vis de nos voisins d’outre Rhin. L’employer contre la Chine, empêchée de réaliser sa révolution industrielle à cette époque, est un jeu toujours aussi dangereux.

Il faut dire que la stratégie de la France pour sortir du marasme économique était sensiblement différente de celle de l’Allemagne.Elle s’est orientée vers une politique de grands travaux, essentiellement avec l’extension du réseau ferroviaire décidée par le plan Freycinet de 1879. L’industrie française s’est donc naturellement orientée vers la production d’équipements lourds, comme les rails ou les locomotives plutôt que vers les biens de consommation courante jugés moins porteurs. Ces contrats étant jugés sûrs car garantis par l’Etat, ont suscité un formidable engouement. Trop fort même, les entreprises ayant remportés ces marché devenant bientôt l’objet d’énormes spéculations. Rattrapées par la réalité des profits réellement dégagés, ces investissements se sont révélés nettement moins rémunérateurs qu’annoncé. Les banques se sont dons retrouvées en difficulté et les entreprises en manque de trésorerie, incapables d’investir. Les Allemands se sont par conséquent engouffrés sans mal sur le marché des biens destinés aux particuliers. Tout cela parce que la France comptait plus au départ sur le développement de son marché intérieur que sur les exportations pour se redresser. Pour cela, elle comptait beaucoup sur le développement de ses colonies, tout comme sa grande rivale dans le domaine, la Grande-Bretagne.

De nouvelles règles en la matière sont édictées à la conférence de Berlin de 1885. Les quatorze pays qui y participent s’accordent sur le fait que la simple présence côtière d’un comptoir ne suffit plus pour revendiquer l’autorité sur l’arrière pays, mais que l’administration du pays colonisateur se devra désormais d’être physiquement présente dans ces territoires pour que leur possession soit reconnue par les autres. L’armée est chargée d’assurer cette présence. Il arrive alors parfois que les représentants de l’Etat se comportent en tyrans sanguinaires dans la région dont ils ont la charge, tout comme dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad (le bouquin qui a inspiré le personnage du colonel Kurtz d’Apocalypse Now). C’était particulièrement le cas au Congo Belge, état alors indépendant, soumis à l’autorité du seul roi des Belges, Léopold II et non de son gouvernement. Là, les populations locales sont contraintes au travail forcé, parquées dans des camps à l’hygiène inexistante, mal nourries et exposées à la violence arbitraire des militaires. Beaucoup de gens meurent dans ces conditions, sans que cela ne provoque de réaction de la part de la communauté internationale. Cela servira de modèle à Hitler pour ses camps de concentration.

En France, c’est Jules Ferry qui se veut le grand champion de la colonisation. Il disait que la politique coloniale était la fille de la politique industrielle. L’école, qu’il a rendu laïque, gratuite et obligatoire, soit dit en passant parce qu’il estimait que la défaite de 1870 était due au niveau d’éducation inférieur des soldats français par rapport à celui prussiens, lui sert à propager l’idée que les blancs ont une mission civilisatrice à accomplir auprès des autres races. Les théories racistes de hiérarchie entre les gens en fonction de leur aspect physique développées à partir de 1850 figurent dans tout les manuels scolaires de l’époque et sont enseignées à tous les enfants.
Le bilan économique de la politique coloniale n’est cependant guère reluisant. Elle coûte en fait plus qu’elle ne rapporte. Elle sert part contre à renforcer le sentiment patriotique, tout comme l’adoption de la Marseillaise comme hymne nationale ou celle du 14 juillet et sa célébration grandiloquente de la puissance militaire comme fête nationale. Les Français souffrent depuis d’un complexe de supériorité, dont se moquent à juste titre tous les étrangers, alors que ces gesticulations étaient avant tout conçues pour faire oublier que la troisième république avait été inaugurée par un bain de sang.

A l’absence de résultats économiques s’ajoutent plusieurs scandales, comme la faillite d’une banque, l’Union Générale, le scandale des décorations et le scandale de Panama, qui impliquent parfois des politiciens corrompus. Il en résulte un climat de suspicion favorable à la désignation de boucs émissaires qui agiraient dans l’ombre pour nuire aux intérêts du plus grand nombre. Comme pour la grande épidémie de peste du moyen âge, ce sont les juifs qui sont désignés coupables. Le summum de l’infamie est atteint en 1901, avec les protocoles des sages de Sion, un faux document, forgé de toutes pièces par les services secrets du tsar de Russie, qui accuse les juifs d’avoir échafaudé un plan machiavélique pour dominer le monde et éliminer les chrétiens, rien de moins (le climat qui a présidé à sa rédaction est fort bien décrit par Umberto Eco dans « Le cimetière de Prague »).

Mais l’événement le plus représentatif de l’atmosphère détestable de cette époque est assurément l’affaire Dreyfus. Il est militaire, incarnation de l’ambition dominatrice de la France, alsacien, symbole de l’humiliation infligée par l’Allemagne avec le perte de ce territoire, mais aussi susceptible de ne pas être entièrement fidèle à sa patrie de par son enracinement dans la culture germanique, et juif, accusé d’œuvrer dans l’ombre à la suprématie de sa religion plutôt qu’à la défense des intérêts de son pays. De plus, l’accusation d’espionnage dont il est l’objet concerne notamment la conception d’un canon (celui de 120, pas l’ultra-moderne et très secret canon de 75) qui met en lumière la course aux armements lancée entre autres pour soutenir une industrie mal en point. Et pour finir, cette affaire révèle le manque de confiance entre pouvoir politique et militaire, comme son origine pourrait se trouver dans une opération secrète du contre-espionnage militaire destinée à s’assurer de la réaction des responsables politiques.
L’affaire divise profondément la société française et donne lieu à de violents affrontements. Après le procès de 1899 qui allège la peine de Dreyfus, puis est gracié peu après, les forces nationalistes et monarchistes, violemment antidreyfusardes, sont démocratiquement écartées du pouvoir. Elles ne le retrouveront qu’à la faveur de la défaite de 1940 et se vengeront par l’adoption d’une législation et d’une attitude abjecte qui dépassaient largement les attentes de l’occupant nazi.

Pendant la vingtaine d’années qu’a duré le marasme économique, non seulement les remèdes concoctés pour en sortir ne se sont non seulement pas révélés efficaces, mais leurs effets secondaires ont entraîné les tragédies du XXème siècle, guerres mondiales, génocide, décolonisation, dictatures communistes et guerre froide. On constate que la situation n’a pas explosé pendant la crise malgré des événements fortement déstabilisants, comme le boulangisme et l’affaire Schnaebelé qui auraient pu déclencher les hostilités avec l’Allemagne dès 1887, mais après seulement que le climat économique se soit amélioré. Si l’état des finances et la démographie ne sont certainement pas étrangers à ce temps de répit, l’évolution du rapport de force social est un facteur qui a peut être précipité sa fin. Cette période correspond en effet à la montée en puissance des mouvement ouvriers nés à la suite de la Commune. Dispersés en une multitude de factions différentes jusqu’à la fin du XIXème siècle, ces organisations réalisent leur unification au début du XXème. Syndicale, avec la fusion de la Fédération des Bourses du Travail avec la CGT (Confédération Générale du Travail) en 1902, et politique, avec la création de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) en 1905.

L’ennemi intime de notre patient devient à nouveau une menace pour lui, d’autant plus que ces mouvements ouvriers ne se cantonnent plus à l’intérieur des frontières, mais coopèrent entre eux à l’échelle internationale. La guerre vient à point nommé pour briser cette dynamique et ravive la flamme patriotique en excluant l’ennemi étranger de l’humanité pour en faire un barbare dénué de tout esprit de civilisation, le boche pour les francophones ou le hun pour les anglophones. CGT et SFIO, jusque là farouchement pacifistes se divisent une nouvelle fois et adhèrent en majorité à « l’union sacrée » pour la défense de la patrie (aujourd’hui que cette expression est derechef d’actualité, il convient d’être on ne peut plus vigilant à ce qu’elle ne nous entraîne pas vers une nouvelle catastrophe à l’opposé des idées défendues par les dessinateurs de Charlie). C’est à se demander si la première guerre mondiale est comme on le dit tout le temps le fruit d’alliances militaires ou celui de la convergence d’intérêt des industriels de tous pays dont le pouvoir s’en est considérablement trouvé conforté quand les pauvres bougres crevaient par millions sur les champs de bataille. Comme le disait Anatole France : « on croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels ».

Pendant que l’Europe se suicide, notre malade élabore une stratégie toute différente pour calmer l’élan des revendications ouvrières. Henri Ford en est l’architecte. Tout d’abord, il sépare totalement la conception de ses produits, dévolue aux cadres, et leur réalisation qui revient aux ouvriers réduits à de simples exécutants devant totale obéissance à leur hiérarchie au lieu d’être considérés comme des artisans détenteurs d’un savoir faire. Il pousse ensuite la division du travail à son maximum, chaque ouvrier n’ayant plus qu’une tâche élémentaire à réaliser, en un temps donné, ni même à se déplacer, l’ouvrage venant à lui sur un tapis roulant. Ceci dans le but d’augmenter à la fois production et productivité.

Cette conception n’était pas vraiment nouvelle, Ford dit s’être inspiré des méthodes en vigueur dans les abattoirs de Chicago (il faut lire « La jungle » d’Upton Sinclair à ce sujet, édifiant). Adam Smith en son temps disait déjà que ce mode d’organisation ne permettait pas à l’individu de s’épanouir ; Charlie Chaplin fait une critique acerbe de l’aliénation qu’elle produit dans « Les temps modernes ». Ces conditions de travail exécrables poussent les ouvriers à quitter ces emplois dès qu’ils le peuvent. Les syndicats sont de plus interdits dans l’entreprise (jusqu’à 3 500 hommes de main seront embauchés pour empêcher les membres de l’UAW -United Auto Workers- de pénétrer dans les usines lors de la dépression des années 1930).

C’est là que Ford a une idée géniale. Il double quasiment les salaires des ouvriers pour qu’ils restent malgré tout. Ce faisant, il leur permet de consommer plus, jusqu’à pouvoir se payer eux-mêmes une de ses voitures dont le coût a parallèlement fortement baissé, alors qu’elles étaient jusque là réservées aux plus aisés. Mais cela profite également aux autres acteurs économiques de la région qui voient leur chiffre d’affaire augmenter et peuvent à leur tour accéder au rêve automobile, d’ailleurs entretenu à grand renfort de publicité. Le marché s’en trouve stimulé dans sa globalité. Ce n’est cependant pas Ford qui apporte le dernière et non la moindre pierre à l’édifice. Il s’est en effet toujours opposé à ce que l’achat de ses voitures puissent se faire à crédit. Pas que franchissent ses concurrents désireux de profiter de la manne. Tous les éléments de l’american way of life sont désormais en place. Au terme de ce processus, l’individu avait acquis un nouveau statut, celui de consommateur. Ce virage correspond avec l’instauration de quotas qui signe la fin du l’immigration massive aux Etats-Unis permettant jusque là de remplacer à volonté les ouvriers les moins qualifiés par de nouveaux arrivants aux abois.

Avec la société de consommation, notre malade avait trouvé le moyen de maintenir les gens sous sa dépendance grâce au crédit, tout en leur laissant l’illusion de la liberté. En plus du patron, ils avaient maintenant aussi affaire au banquier sur lequel ils n’avaient aucun moyen de pression, mais les faisaient au contraire réfléchir à deux fois avant de faire grève comme ils risquaient de perdre tous leurs biens s’ils n’arrivaient pas à honorer les traites des prêts. Aujourd’hui, cela concerne jusqu’aux étudiants, surtout américains, obligés de s’endetter pour payer leurs études et contraints d’accepter n’importe quel job pour rembourser, même s’il ne correspond pas à leur qualification (certains craignent qu’ils n’y arrivent pas et que cela provoque une nouvelle crise bancaire).
L’accès aux biens de consommation change le rapport entre les gens. Ils se comparent désormais plus en fonction de ce qu’ils ont plutôt que de ce qu’ils sont. La solidarité s’en trouve petit à petit affaiblie et l’individualisme s’installe à la plus grande joie de notre patient. Ses zélés serviteurs s’en servent pour briser la cohésion des groupes sociaux et isoler au maximum l’individu. Cela passe par l’instauration d’objectifs individuels en vue de l’obtention de primes pour stimuler la compétition, la constitution d’équipes réduites, idéalement deux personnes, pour attiser les rivalités, ou au contraire celle d’open spaces pour que chacun ait l’impression d’être surveillé en permanence. La promotion arbitraire ou le ralentissement de la carrière des représentants syndicaux, mais aussi le développement du culte de l’entreprise, et encore les propositions d’embauche loin du lieu d’origine pour éloigner les gens de leur cercle familial et amical. Au final, le salarié ne peut que ressentir un fort sentiment d’isolement face à sa hiérarchie. Elle peut alors le modeler à sa guise. Tout regroupement devient suspect, y compris pour les états, et doit être empêché (une partie des employés se retrouvait par exemple pour déjeuner sur les marches d’un escalier du parvis de la Défense. Elles sont désormais arrosées en permanence pour qu’ils ne puissent plus s’asseoir et échanger leurs points de vue).

Pendant ce temps, la classe dirigeante fait tout l’inverse. Elle se serre les coudes et se constitue des réseaux d’entraide qui se mettent en place dès l’école. La simple appartenance à ces confréries permet d’avoir recours au services de ses membres, sans qu’il soit nécessaire de connaître personnellement celui détient la solution au problème du demandeur, ni d’avoir à renvoyer l’ascenseur à ce membre en particulier. Cela s’appelle de la solidarité. Cette organisation joue un rôle essentiel dans le succès des puissants, mais ils préfèrent croire qu’il n’est dû qu’à leur mérite personnel. Ils pensent par conséquent que les pauvres sont entièrement responsables de leur situation, et, dans la lignée d’une Ayn Rand, que les aides qu’ils reçoivent ne font qu’entretenir leur paresse, qu’ils seraient plus motivés si on les leur supprimaient. Cela leur permettrait par la même occasion de payer moins d’impôts, de profiter un peu plus de l’argent qu’ils ont selon eux durement gagné à la sueur de leur front. Certains vont encore plus loin, ils vont jusqu’à dire que s’ils venaient d’aventure à disparaître, le reste de la population se trouverait complètement désemparé, qu’elle s’assiérait par terre sans plus savoir quoi faire d’autre que de voler et d’assassiner son voisin pour s’emparer de ses biens. Cela ressemble comme deux gouttes d’eau aux thèses racistes, il n’y a qu’un pas d’ici à ce qu’ils prônent l’éradication pure et simple des sous-hommes que nous sommes à leurs yeux. Comme le dit Warren Buffet, il y a bien une lutte des classe et que la sienne, celle des riches, est sur le point de la gagner. C’est là que le traitement que je me propose d’administrer à notre patient représente un grand danger pour nous, les humains.

La thérapie consiste en effet à lui donner des esclaves à haute dose. Des robots. Cela revient à dire à un enfant qu’il doit se soigner avec des bonbons. Il devrait à coup sûr accepter avec enthousiasme, pas comme si on lui disait qu’il lui faut changer de régime et s’habituer à manger des fruits et légumes, la proposition, certes plus raisonnable, des partisans de la décroissance. La fabrication robots devrait au contraire engendrer une période de forte croissance, comparable à celle qu’avait produit la démocratisation de l’automobile. Le risque est bien évidemment que ces machines remplacent les humains, non seulement dans le secteur industriel, mais aussi dans celui des services. Selon le livre « The lights in the tunnel » de Martin Ford, 70% des emplois pourraient ainsi disparaître d’ici à 2040. Il faut donc s’attendre à ce que le chômage ne cesse d’augmenter pendant toute cette période pour atteindre des sommets inédits.

Cela ne pourra qu’engendrer des troubles sociaux extrêmement violents, une révolte de la masse des pauvres contre l’accaparement des richesses par la classe dirigeante. Soit elle sera sévèrement réprimée, soit des ennemis extérieurs seront désignés pour provoquer une guerre. Dans les deux cas, le but sera de réduire drastiquement la population, avec des justifications du genre que la planète ne pouvait de toute façon pas supporter un nombre aussi élevé de gens à sa surface. Un facteur n’est cependant pas à négliger. Depuis Henri Ford, nous sommes dans un système où la richesse des possédants est fortement reliée au nombre de consommateurs. La diminution de la capacité de la grande masse à consommer poserait par conséquent un gros problème économique. Si seule une poignée de gens peut encore acheter des produits d’agrément tandis que la majorité doit se concentrer sur l’essentiel, la croissance ne sera pas au rendez-vous et les riches deviendront vite de moins en moins nombreux. Ils pourraient alors décider de donner accès quasi gratuitement à ce qu’ils produisent. Ils ne feraient qu’anticiper ce que font des gens comme Bill Gates ou Warren Buffet, ils redistribueraient leur richesse avant même qu’elle ne soit passée par leur compte en banque et la mesureraient en fonction du nombre d’individus qui bénéficieraient de leur production au lieu de l’évaluer par chiffre en dollars. Au final, cela donnerait une situation relativement similaire à celle en vigueur dans l’empire romain où il ne fallait que donner du pain et des jeux au peuple pour qu’il ne se mêle pas de politique.

Mais le facteur humain est trop aléatoire, je ne compte pas là dessus pour obtenir la victoire. Je compte plutôt sur les robots eux-mêmes. En effet, s’ils devraient fabriquer à peu près tous les objets que nous utilisons, ce sont aussi des robots qui construiront les robots. Ils auront donc acquis la capacité de se reproduire. Lorsqu’on ajoute qu’ils pourront également apprendre à faire face à une situation nouvelle en toute autonomie, mais aussi à partager la solution qu’ils auront trouvé avec leurs semblables, on peut dire qu’ils auront acquis la capacité d’évoluer. Chaque génération sera par conséquent légèrement différente de la précédente. Ce sont là les caractéristiques essentielles de la vie. Ils seront devenus vivants. Mais, pour accomplir certaines tâches, une simple adaptation de leur programme ne sera pas suffisante. Ils devront subir des modifications physiques pour qu’ils puissent se doter de l’outil adéquat.

Pour cela, ils pourront compter sur les mutations aléatoires, les erreurs qui ne manqueront pas de se produire lors de certaines réplications, et même favoriser leur survenance en suspendant les systèmes de contrôle qui d’ordinaire leur permettront de détecter les pièces défectueuses. S’ils laissaient le seul hasard opérer, ce processus s’avérerait non seulement long jusqu’à qu’apparaisse le dispositif efficace, mais il risquerait surtout de les mettre en péril, beaucoup de ces mutants se retrouvant handicapés, incapables de remplir la nouvelle tâche, mais aussi celles qu’il accomplissaient parfaitement jusqu’alors. Ils se retrouveraient en danger de mort. Ils pourront certainement utiliser la simulation pour remédier à ce problème, mais ils pourraient aussi se tourner vers nous pour que nous les aidions à trouver des solutions auxquelles ils n’auraient pas pensé. Aussi extravagant que cela puisse paraître, ils pourraient bien trouver un avantage à exploiter, non pas notre côté rationnel, ils seront vite bien plus efficaces que nous dans ce domaine, mais notre face irrationnelle dont ils seront dépourvus alors qu’elle est prépondérante chez nous, même si nous préférons nous bercer de l’illusion que nous sommes des êtres de raison. Notre imagination débordante pourrait bien être la force principale qui maintiendra solidement notre association avec ces machines. Une association qui, je l’espère, devrait ressembler à une symbiose, comme celle qui unit les champignons aux racines des plantes, ou les bactéries de la flore intestinale aux animaux.

Le pari est celui-ci : si les robots tirent avantage de nous, ils nous protégerons. Parce qu’en tant qu’être vivants, ils feront tout ce qu’ils peuvent pour résister à la mort. Pour cela, ils auront intérêt à ce que nous soyons le plus nombreux possible afin de maximiser les chances de voir une solution émerger. Les bactéries que nous abritons dans notre intestin sont par exemple dix fois plus nombreuses que les cellules qui composent notre corps. Elles servent à décomposer les aliments que nous ingérons pour les rendre assimilables par notre organisme, nous devrions jouer le même rôle pour les robots en ce qui concerne l’information. Le poids de ces bactéries est sensiblement égal à celui de notre cerveau qui est le système digestif de l’information.

Dès lors, les intérêts de notre patient et ceux des robots entreront en conflit. Notre malade, désormais guéri et en meilleure santé que jamais, n’aura plus besoin de se soucier de la grande masse de la population pour accumuler les richesses, mais le faible nombre de personnes concerné ralentira considérablement l’évolution des robots, mettant en péril leurs capacités d’adaptation. L’instinct de survie de ces derniers devrait donc les pousser à faire bénéficier un maximum de gens de leurs services pour qu’ils reçoivent en retour le plus possible d’informations utiles à leur développement. Le capital ne sera donc plus l’élément essentiel à la croissance, mais la quantité d’information fournie par les humains. Une comparaison pourrait être celle de la conquête du monde par le blé, par exemple. Chaque paysan qui a cultivé cette céréale depuis le néolithique a en effet sélectionné les grains les mieux adaptés aux conditions géographiques et climatiques de sa région et les a partagé avec ses voisins, ce qui a favorisé l’émergence d’un grand nombre de variétés qui ont permis à cette herbe de s’implanter dans des milieux très différents qui lui étaient jusqu’alors inaccessibles.

L’avènement de l’ère des robots pourrait bien être la plus grande révolution qu’ait connu l’humanité depuis la domestication des plantes et des animaux avec l’invention de l’agriculture. Cela devrait bouleverser de fond en comble nos croyances et notre mode de vie, et je l’espère, nous permettre de revenir à celui des chasseurs/cueilleurs qui ont précédé la civilisation, qui n’avaient besoin de travailler qu’une heure par jour pour assurer leur subsistance et passaient le reste de leur temps à s’occuper les uns des autres qui étaient leur plus grande richesse. Il n’y a aucune trace de guerre remontant à cette époque.

Voilà pourquoi je prescris les robots à notre irascible patient. Bien sûr, rien ne garantit que la transition se fera sans un nouveau massacre d’une ampleur inédite, mais cela vaut certainement le coup d’essayer. L’humanité n’a jamais progressé avec des projets raisonnables, mais grâce à des paris insensés.

Publicités