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Archive for décembre 2013

Les débuts de l’ère chrétienne : l’héritage d’Hérode le Grand

Pendant son règne, Hérode Ier le Grand avait réussi à instaurer un calme précaire en Judée après plus d’un siècle de guerres civiles, tant par la violence contre l’aristocratie sacerdotale, à commencer par l’élimination des représentants de la dynastie hasmonéenne, dont sa propre femme, Mariamne, et les deux fils qu’il a eu d’elle, Alexandre et Aristobule, que par une politique accommodante avec les non-juifs, tels les Grecs, anciens maîtres de la région, ou les populations des territoires nouvellement conquis et convertis, comme les Samaritains, et l’entreprise de grands travaux destinés à moderniser le pays. Tout cela avec l’appui des Romains qu’il n’hésitait pas à arroser généreusement pour consolider son pouvoir. Mais à sa mort en 4 av-JC, les tensions n’ont pas disparu. Elles resurgissent avec force à la minute même où la période de deuil s’achève. La naissance de Jésus aurait eu lieu à peu près à ce moment.

Sitôt le décès du roi annoncé, son fils, Hérode Archélaos (ou Archélaüs) avait pourtant été acclamé comme nouveau souverain par l’armée et le peuple, l’aîné des survivants, Hérode Boëthos, ayant été exclu de la succession par son père quelques jours seulement avant sa mort parce que sa mère, Mariamne II, avait été accusée d’avoir pris part à un complot pour prendre le trône. Archélaos refuse malgré tout de ceindre la couronne avant de s’être rendu à Rome où il doit recevoir la confirmation de l’empereur Auguste, désigné par son père comme exécuteur testamentaire. Il se comporte néanmoins comme un monarque en promettant de répondre aux doléances du peuple qui demande avant tout un allègement des contributions qui l’accablent, mais aussi la libération des prisonniers politiques. Il promet de répondre favorablement à leurs attentes, mais avant même son départ, certains se rassemblent pour honorer la mémoire de ceux qui ont été exécutés pour avoir mis à bas l’aigle d’or qui ornait le Temple en signe d’amitié avec les Romains, au mépris de la loi mosaïque qui interdisait toute représentation animal dans le lieu sacré, ainsi qu’ils réclament la destitution du Grand prêtre Yoazar, d’origine alexandrine, pour le remplacer par un homme plus pieux, c’est à dire issu de l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem. Dans un premier temps, Archélaos préfère tenter de les persuader de se disperser plutôt que d’employer la force, mais rien n’y fait. Aussi, craignant qu’ils ne rallient plus de monde à leur cause, des milliers de gens affluant au Temple pour la Pâque, il se résout à faire donner la troupe qui opère à un sanglant massacre. Les survivants rentrent chez eux. Il s’en va ensuite à Rome. Le procurateur romain Sabinus prend possession du palais royal de Jérusalem quelques jours plus tard, ainsi qu’il tente de s’emparer des forteresses et de mettre la main sur le trésor du Temple, tout cela bien qu’il ait reçu l’ordre de se tenir à l’écart de la ville du gouverneur de Syrie, Varus (celui-là même qui se suicidera après avoir vu ses légions exterminées par les germains d’Arminius à la bataille de Teutoborg en 9, contraignant les Romains à se cantonner sur la rive droite du Rhin, derrière le limes).

A Rome, les choses ne se passent pas comme Archélaos l’espérait. Son frère, Hérode Antipas, avec le soutien de la sa tante, Salomé, conteste la légitimité de la succession. Il invoque la santé mentale vacillante de son père lors de la rédaction du codicille qui désigne Archélaos comme unique souverain et soutient que seule la précédente version du testament qui le désigne lui devrait par conséquent être retenue comme ayant une valeur juridique, bien que le droit d’aînesse soit en faveur de son frère. Il est appuyé par le fils de Salomé, Antipater, qui accuse Archélaos d’avoir opéré un quasi coup d’état pour s’être comporté en monarque sans attendre la confirmation d’Auguste et de gouverner en tyran vue la répression féroce contre ses opposants. De plus, les lettres qu’Auguste reçoit de Sabinus sont elles aussi en faveur d’Antipas. Nicolas de Damas prend quant à lui la défense d’Archélaos. Il affirme que ses accusateurs l’ont en fait encouragé à exercer le pouvoir sans délai et que l’usage de la force avait été rendue nécessaire, non seulement parce que les séditieux remettaient en cause la royauté, mais également la soumission à Rome et à Auguste. L’empereur remet sa décision définitive à plus tard.

Pendant qu’il réfléchit à la meilleure solution, l’insurrection en Judée s’amplifie. A Jérusalem, l’occupation est très mal vécue. A la Pentecôte, le procurateur romain se retrouve pris au piège dans le palais royal, accolé à la muraille Temple, encerclé par trois camps de Juifs hostiles, mais inexpérimentés. Il demande a Varus de venir l’épauler aussi vite que possible, puis demande à ses hommes de donner l’assaut sur le Temple lui-même. Les troupes romaines reprennent le saint des saints sans grande difficulté avant de se livrer au pillage du trésor. Cela ne fait que convaincre plus de gens de rejoindre la rébellion. Sabinus est à nouveau obligé de se replier dans le palais royal où il choisit de subir le siège en attendant Varus, malgré la proposition ennemie de quitter la ville en sécurité s’il le faisait de son plein gré. Des prétendants au trône prennent la tête d’insurrections dans toute la Judée. La révolte gagne aussi d’autres régions du royaume, comme en Idumée où les vétérans qui ont combattu pour Hérode prennent les armes, contraignant les troupes royales à se réfugier dans les places fortes, ou en Galilée, où un certain brigand, Judas, et ses partisans saccagent les arsenaux avant d’essayer de s’imposer au pouvoir. Cela touche également la Pérée où un esclave, Simon, coiffe la couronne et met à sac Jéricho et sa région avant que sa bande ne soit finalement exterminé par l’infanterie royale, ce qui n’empêche toutefois pas d’autres insurgés d’incendier le palais de Betharamphta. En Judée, un berger du nom d’Athrongéos se prend à son tour pour le roi, réunit une troupe et se met à harceler troupes royales et Romains qui mettront plusieurs mois avant d’en venir à bout. Ces soulèvements, avec à leur tête des individus de toutes conditions revendiquant la royauté, expliquent pourquoi Ponce Pilate condamnera à mort ce Jésus qui laissait planer le doute quant à sa volonté de ceindre la couronne (même ses apôtres y ont cru). Il n’était d’ailleurs -s’il a existé- qu’un parmi une flopée d’autres individus plus ou moins violents du même acabit, dont Barabbas, qui ont subi le même sort en cette époque où l’autorité de Rome était fortement contestée.

Seule l’intervention des deux légions de Varus, appuyées par sa cavalerie et les armées de tous les souverains de la région soumis à Rome, dont le Nabathéen Arétas IV qui espère voir sa légitimité reconnue, ainsi que de récupérer les territoires qu’il dispute à la Judée. Après qu’ils se soient tous rassemblés à Ptolémaïs, Varus envoie un détachement en Galilée, où la ville de Sepphoris est brûlée et ses habitants réduits en esclavage pour leur insubordination, tandis qu’il prend lui-même le chemin de la Samarie, où la capitale restée fidèle est épargnée, alors qu’Emmaüs est détruite par les Romains, pendant que les Arabes d’Arétas ravagent Arous et Sanipho ainsi que tous les villages sur leur passage. Ces deux régions reprises, Varus marche sur Jérusalem. Sa démonstration de force suffit à disperser les troupes juives. Il entre dans la ville sans avoir à combattre. Il fait poursuivre les insurgés dans la campagne et se les fait amener. La majorité est emprisonnée, alors que 2 000 des plus fortes têtes sont crucifiées pour l’exemple. Ne reste que l’Idumée. Arétas est congédié avant cette campagne, Varus jugeant ses méthodes empreintes de haine aussi violentes que contre-productives. Les 10 000 Iduméens en armes se soumettent sans livrer bataille. Varus leur accorde le pardon, à l’exception des chefs de sang royal qui sont envoyés à Rome pour être jugés, puis exécutés.

Pendant que ces événements se déroulent, Auguste reçoit une délégation de Juifs venus se plaindre des méthodes violentes que feu Hérode employait contre son peuple. Un autre de ses fils, Hérode Philippe, en fait partie ; elle a le soutien de la communauté juive de Rome. L’empereur rend ensuite sa décision. Il choisit de diviser le royaume en quatre parties. La moitié, composée de la Judée, de l’Idumée et de la Samarie, revient à Hérode Archélaos, avec le titre d’ethnarque tandis qu’Hérode Antipas reçoit la Galilée et la Pérée et le troisième des frères, Hérode Philippe ou Philippe le Tétrarque, la Batanée, la Gaulanitide, la Trachonitide et l’Auranitide qui son sujets de conflit avec la Nabathée. La quatrième part, à savoir les territoires de Jamina, d’Azotos et de Phasaëlis, reviennent à la sœur d’Hérode le Grand, Salomé, mais sous la dépendance d’Archélaos. Si ce partage peut paraître tout à fait raisonnable comme il évite le déclenchement d’une guerre de succession, nul doute qu’Auguste ne se fait guère d’illusion quant à la viabilité du système vue son expérience du triumvirat. Il désire simplement pour l’instant garder ses troupes afin de stabiliser la partie occidentale de l’empire plutôt que de les envoyer en orient où les Parthes pourraient interpréter ce mouvement comme une agression, mais il pense certainement déjà à transformer le royaume en province romaine. Pour cela, il lui suffira le cas échéant d’intervenir lorsque le conflit pour l’hégémonie éclatera pour imposer la domination de Rome, suivant l’exemple de ce que Jules César avait fait en Gaule.

Si Antipas et Philippe ne rencontrent pas de problème particulier dans leurs tétrarchies où résident essentiellement des « gentils » et des Juifs fraîchement convertis à l’écart des querelles fratricides entre sadducéens et pharisiens, il n’en va pas de même pour Archélaos qui n’arrive pas à imposer son autorité autrement que par la violence, sans parvenir à faire régner le calme et l’ordre. En 6, après 9 ans de ce régime autoritaire, une nouvelle délégation vient se plaindre à Auguste du traitement que la population subit. L’empereur choisit alors de destituer Archélaos et de l’exiler à Vienne, en Gaule. Il n’attribue pas pour autant la Judée et la Samarie à l’un ou l’autre de ses frères, mais il les rattache tout simplement à la province romaine de Syrie et nomme Coponius procurateur. En mettant un étranger à la tête du pays, il espère mettre un terme aux rivalités internes pour le pouvoir qui agitent la région. Mais il se trompe. Une révolte éclate aussitôt après que le gouverneur de Syrie, Quirinius, ait ordonné le recensement des habitants en vue de lever l’impôt. Le soulèvement se produit au prétexte que les Romains violent la Loi mosaïque, comme seul Dieu peut être comptable des âmes humaines d’après elle. La répression s’abat sur les insurgés, et avec elle s’envolent les espoirs d’Auguste de démontrer que l’administration romaine serait plus douce que celle de ses prédécesseurs locaux.

Le mouvement contestataire ne disparaît cependant pas. Ses leaders, Sadoq le Pharisien et Judas le Galiléen (ou de Gamala), s’appuient sur cette partie de la population pour fonder un quatrième courant du judaïsme, alternatif à ceux des sadducéens, des pharisiens et des esséniens, celui des zélotes. Il se caractérise par son fanatisme religieux et son nationalisme farouchement anti-romain qui va se radicaliser au fil du temps jusqu’à viser tous les étrangers, ainsi que les Juifs qui s’accomodent de leur présence et en tirent profit. Les zélotes les plus extrémistes finiront par former l’un des premiers groupes terroristes connu, les sicaires, que les Romains nomment ainsi en référence à la dague, la sica, qu’ils utilisent pour mener leur politique d’assassinats ciblés. Leurs action incessantes à partir des années 50 maintiennent le pays dans un climat d’agitation constante. Dans la Bible, Judas le Galiléen deviendra le prototype du Messie dévoyé au travers du discours de Gamaliel dans les Actes des Apôtres. Il est d’ailleurs fort probable que ce Judas qui s’illustre sur une période de plus de soixante ans désigne en fait plusieurs personnes différentes. Le nom de Judas pourrait bien être passé dans le langage courant dès cette époque en synonyme de traître, à la manière de celui du Norvégien Quisling (le ministre fasciste qui a décrété l’arrêt des combats et a mené la politique collaborationniste avec les nazis) dans les langues anglaise et scandinaves. Il n’est dès lors pas étonnant que la Bible ait donné le même nom à celui qui a trahi le « vrai » Messie ; son surnom d’Iscariote pourrait dériver de sicaire selon certains.

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Les débuts de l’ère chrétienne : les esséniens

Il faut noter que dans sa « Guerre des Juifs (livre II, chap. VIII)», Flavius Josèphe ne fait que mentionner très brièvement l’apparition de cette nouvelle branche du judaïsme (les sicaires – voir article précédent) qui jouera pourtant un rôle déterminant pour l’avenir de son peuple. Par contre, il s’attarde très longuement sur un autre courant minoritaire, les esséniens, dont il fait l’apologie. Le portrait qu’il brosse d’eux ne peut que faire penser à des moines. Ils vivent en communauté, dans des endroits isolés, comme sur les bords de le mer Morte, aussi bien qu’en ville. Pour en devenir membre, il faut renoncer aux biens matériels et faire don de tout ce que l’on possède à la communauté. Pour être admis, le candidat doit tout d’abord s’astreindre à respecter les préceptes de l’ordre pendant une année, tout en restant à l’extérieur, puis son caractère est encore éprouvé pendant deux années durant lesquelles il participe aux rites, avant qu’il ne puisse accéder à la salle où les esséniens à part entière prennent leur repas dans le silence, une seule personne à la fois étant autorisée à parler. Ce lieu se devant de rester pur, il convient de se laver et de revêtir un pagne de lin avant d’y pénétrer. Ils rendent grâce à Dieu pour la nourriture qu’Il leur donne, à la fois au début et à la fin du repas. Ils se lèvent avant l’aube et s’abstiennent de toute parole, sauf pour prier ensemble Dieu de leur faire encore une fois la grâce de faire paraître le soleil. Ils vont ensuite travailler chacun de leur côté pendant cinq heures, avant de se retrouver pour manger, puis ils retournent à leurs occupations jusqu’au soir. Ils pratiquent le shabbat de manière très rigoureuse. Ils se doivent de pourvoir aux besoins des esséniens de passage comme s’ils faisaient partie de leur propre communauté et d’aider les nécessiteux qui le demandent. Leur vie doit être guidée par la vertu ; il leur est bien sûr interdit de voler, de mentir, de porter atteinte à autrui ou d’engranger des bénéfices déraisonnables, et encore de cacher des choses aux autres membres ou de révéler l’organisation de la communauté aux profanes, même sous la torture. Ils se doivent aussi de respecter les autorités, car ce n’est que par volonté divine qu’un homme arrive au pouvoir. Ceux qui commettent des délits graves sont exclus. Ils s’engagent à conserver avec respect les livres, ainsi que le nom des anges, et à transmettre l’enseignement qu’ils ont suivi exactement comme ils l’ont reçu. Ils n’hésitent pas à puiser leur savoir dans les cultures étrangères, en matière de médecine, par exemple, mais cela a également pu influencer leur doctrine, comme avec les édits d’Ashoka (l’empereur indien du IIIème siècle av JC dont le territoire s’étendait de l’actuel Afghanistan au Bangladesh qui, après sa guerre meurtrière contre le Kalinga, a prôné la non violence ou ahimsâ, traité à égalité les différentes religions, interdit les sacrifices et encouragé le végétarisme, ainsi qu’exhorté son peuple à se plier à la justice, en même temps qu’il l’éduquait et le sensibilisait au sens du devoir ou dharma. Pensant que ces principes moraux pouvaient avoir un portée universelle à la façon des droits de l’Homme 2 000 ans plus tard, il a ensuite envoyé des émissaires en faire la promotion jusqu’en Grèce, en Egypte et en Syrie, où ses édits ont été traduits à la fois en grec et en araméen, et devaient donc se trouver dans la bibliothèque des esséniens. Sous son règne, son pays a connu une période de prospérité et de paix qui a inspiré les fondateurs de l’Inde moderne, comme en témoigne la présence du symbole de son pouvoir, le dharmacakra, sur le drapeau et l’adoption de son chapiteaux aux lions comme emblème national. Son empire ne lui a toutefois pas survécu suite à la querelle entre ses héritiers, à l’image de ce qui s’est passé avec celui de Charlemagne). Les esséniens refusent par contre d’adopter les coutumes venues d’ailleurs, comme celle de l’onction traditionnelle des Grecs. Ceux d’entre eux qui exercent des responsabilités ne doivent pas en tirer vanité, ni se distinguer par leurs vêtements, toujours blancs, qu’ils gardent jusqu’à qu’ils tombent en lambeaux. Ils ne prêtent jamais serment au nom de Dieu, ce qu’ils estiment pire que le parjure.

Ils croient que si la chair est périssable, l’âme est quant à elle immortelle ; que ceux qui auront mené une vie vertueuse iront séjourner au paradis qu’ils situent au-delà de l’océan, tandis que subiront des tourments éternels dans des abîmes ténébreux. Flavius Josèphe, soucieux de montrer sa culture sous son meilleur jour aux Romains qui considèrent les Juifs comme un peuple barbare prêt à se révolter et à commettre les pires exactions pour un oui ou pour un non, en profite lorsqu’il évoque cette croyance pour souligner que cette conception se rapproche étroitement de celle des vénérables Grecs qui promettent une éternité de douceur dans les îles des bienheureux aux vaillants, tandis que les méchants subissent d’infinis tourments dans l’Hadès. Il attribue également à certains d’entre eux le pouvoir de prédire l’avenir grâce à l’étude des écritures saintes et des paroles des prophètes. Il faut en effet savoir que Flavius Josèphe était partisan de la négociation avec les Romains, qu’il a été soupçonné de trahison en 66 alors qu’il était commandant militaire de Galilée et qu’il a été l’un des deux seuls survivants de la prise de la forteresse de Jotapata pendant la Première guerre judéo-romaine quand ses compagnons d’arme qui n’avaient pas été tués au combat avaient préféré se suicider plutôt que de se rendre. Il avait alors obtenu la protection de Vespasien en lui prédisant qu’il deviendrait empereur d’après un oracle extrapolé des livres judaïques. Cela lui a valu d’être élargi et affranchi dès 69, puis de devenir négociateur entre Juifs et Romains lors du siège de Jérusalem de 70 et d’être considéré comme un traître par les siens. Il reste malgré tout très attaché à sa religion, dont il désire montrer la supériorité dans ses livres, tous écrits après la destruction du Temple de Jérusalem. Sa démarche est donc similaire à celle des évangélistes qui écrivent eux aussi à la même époque, à la différence que l’orthodoxe Josèphe ne considère pas Jésus comme le messie. La seule mention du nom de Jésus dans un ouvrage historique antique se trouve d’ailleurs dans ses « Antiquités Judaïques », mais elle a très probablement été rajoutée plus tard par les chrétiens, après le IVème siècle, en tout cas la phrase qui dit « Celui-là était le Christ. ».

-A propos de falsification, dans le « Secret d’histoire » sur le Vatican diffusé sur France 2, il est dit que Saint-Pierre de Rome a été construite au-dessus de la tombe dudit Pierre, avec pour preuves une riche pierre tombale supposée suggérer qu’un homme important se trouve derrière et le nom de Petros gravé dans la roche. Comme si les autorités romaines de l’époque avaient été assez stupides pour laisser la sépulture d’une personne qu’ils auraient considéré comme les Américains considèrent Oussama Ben Laden devenir un lieu de pèlerinage pour ses adeptes. Il s’agit à l’évidence d’un faux qui a été placé là au quatrième siècle sous Constantin, lorsque le christianisme est devenu la religion officielle de l’empire romain et qu’il a fallu justifier cette décision en l’appuyant par des preuves d’une présence multi-séculaire construite de toutes pièces. Il en est de même pour la soi-disant maison de Pierre en Palestine, comme pour la majorité des reliques, comme par exemple la couronne d’épines conservée à Notre Dame de Paris, dont l’authenticité est justifiée par le prix exorbitant (40 000 livres tournois, soit 330 kg d’or fin environ) payé par Louis IX pour son acquisition. Il suffit de lire « Baudolino » de l’excellent Umberto Eco pour se rendre compte du trafic invraisemblable généré par ces objets contrefaits à l’époque. Et dire qu’une émission de ce genre a été payée avec nos impôts.-

Pour en revenir aux esséniens, si les différentes communautés semblent toutes avoir appliqué les règles énoncées plus haut, elles sont en revanche, d’après Josèphe, divisées sur un point : celui du mariage. Une partie d’entre eux le pratique afin d’obéir au commandement divin qui ordonne aux Hommes de croître et prospérer. Ceux-ci ont pour originalité de n’épouser leurs femmes qu’après une période d’essai de trois mois ou plutôt trois cycles menstruels censés prouver leur capacité à avoir des enfants. Ils s’abstiennent d’avoir des relations sexuelles une fois qu’elles sont enceintes. L’autre courant prône quant à lui le célibat, non seulement pour démontrer la tempérance et la capacité à résister aux passions de ses membres, mais aussi parce qu’ils pensent que les femmes sont par nature dévergondées et incapables d’être fidèles à un seul homme. Ces derniers ont par contre recours à l’adoption d’enfants en bas âge, à l’esprit encore malléable, à qui ils inculquent leurs préceptes (on peut imaginer que nombre de ces gamins ont dû se faire inculquer par des voies plus que douloureuses). On peut donc constater que les femmes sont au mieux réduites à des ventres, utiles à condition qu’ils soient fertiles pour les uns, tandis que les autres ne voient pas en elles autre chose qu’une incarnation de la tentation et du mal. A leur décharge, on peut dire que les femmes n’avaient pas une place plus enviable dans les autres cultures de l’antiquité et se féliciter des quelques progrès accomplis à notre époque, même si tout est encore loin d’être parfait (attention toutefois à ne pas faire n’importe quoi, n’importe comment ; si les hommes prennent peur, ils pourraient réagir par la violence.Un retour en arrière brutal est toujours possible. On l’a bien vu avec le mariage pour tous où il aurait mieux valu opter pour une union civile qui aurait donné les mêmes droits que le mariage et serait passée comme une lettre à la poste, et remettre à 5 ou 10 ans l’utilisation du terme « mariage » plutôt que de mettre en danger les homosexuels qui craignent à nouveau de se tenir par la main dans la rue).

-Tant que nous y sommes, ce contexte de très forte misogynie ne serait-il pas à l’origine de l’invraisemblable histoire de la virginité de Marie et une tentative pour améliorer un peu la condition de la femme ? Après tout, Jésus aurait tout aussi bien pu être un orphelin abandonné, tout comme Moïse, le personnage qu’il était sensé remplacer en tant que guide du peuple de Dieu. Même à l’époque, il ne devait pas y avoir grand monde pour croire qu’elle ait pu tomber enceinte sans la participation d’un homme de chair et de sang. Qu’elle ait malgré tout été choisie par le Tout Puissant pour être la mère du Messie serait alors plutôt le message qu’il ne faut pas systématiquement rejeter la faute sur les femmes, comme cela a encore récemment été le cas pour la Norvégienne condamnée pour relation sexuelle hors mariage aux Emirats Arabes Unis après qu’elle ait eu l’idée saugrenue de dénoncer son viol aux autorités. Le résultat n’a certes pas été fulgurant, mais il a néanmoins permis aux femmes d’accéder à des fonctions religieuses. En son temps, le pharaon Aménophis IV, plus connu sous le nom d’Akhénaton, avait lui aussi associé sa femme Néfertiti aux rites entourant le culte solaire d’Aton, lors de sa tentative d’instauration du monothéisme en Egypte, restée sans lendemain.-

-Si l’interprétation féministe que je livre est à coup sûr un peu trop marquée par nos idées contemporaines, il est en revanche beaucoup plus probable que l’introduction d’une figure féminine de première importance dans la religion hébraïque ait été destinée à opérer un rapprochement avec les autres cultures antiques dont les Juifs avaient subi l’influence, si ce n’est dans le but de séduire ces peuples, tout du moins pour se placer sur un pied d’égalité avec elles. En effet, Marie évoque irrésistiblement l’Aphrodite des Grecs ou la Vénus des Romains, au moins pour la composante qui fait d’elle(s) la déesse de l’amour spirituel, chaste et pure dans sa beauté, et peut être même pour son autre face, plus terrestre, qui la relie aux plaisirs de la chair, étant donné que la mystérieuse grossesse de Marie pourrait très bien être le fruit d’une relation charnelle avec l’homme dont elle était amoureuse, mais qui lui aurait été interdit d’épouser pour x raisons, ou encore qui serait mort avant d’avoir pu la marier, par exemple pendant la période d’essai évoquée plus haut ; à moins que ce n’ait été un banal salaud qui aurait pris ses jambes à son cou après avoir obtenu ce qu’il voulait sans en assumer les conséquences. Toujours est-il que l’Eternel n’y a rien trouvé de déshonorant. Sinon, Marie pourrait aussi s’apparenter à l’Isis des Egyptiens, mais elle se rapproche encore plus de l’ancêtre des deux premières déesses, l’Inanna des Sumériens, ou l’Ishtar des Babyloniens qui avait quant à elle de plus un aspect hermaphrodite qui lui permettait par conséquent d’enfanter toute seule. Cette dernière est elle-même à n’en pas douter la descendante des Vénus de la préhistoire dont on a retrouvé des représentations jusqu’en France. La figure de Marie donnait donc au monothéisme une portée universelle qui était propre à être adoptée par tout le monde, sans que ce n’en soit pour autant le but.-

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Les débuts de l’ère chrétienne : le melting pot du Levant

A propos de l’aspect physique de Jésus. En ce moment, certains n’hésitent pas affirmer qu’il était incontestablement de type méditerranéen, c’est à dire au teint mat, aux yeux bruns et aux cheveux noirs, bouclés de préférence. Cette éventualité, qui dépend entièrement du patrimoine génétique de ses parents, est bien sûr très probable, mais en faire une certitude reviendrait à ce qu’un historien du futur vienne à certifier que le général de Gaulle ne pouvait en aucun cas mesurer près de deux mètres, étant donné que la taille moyenne des Français ne dépassait pas 1m75 à l’époque (l’affaire de la petite fille blonde aux yeux bleus qui ne pouvait qu’avoir été enlevée à des Allemands ou à des Suédois et non être Rom est un autre exemple de ce raisonnement à deux balles). En effet, si ce raisonnement statistique pourrait s’appliquer sans trop de risque de se tromper à une population isolée du reste du monde, il devient beaucoup plus hasardeux lorsqu’il s’agit de l’utiliser à propos d’une région qui a vu passer une multitude de peuples différents, dont certains d’origine inconnue, sans parler de la variabilité que des individus revenus d’exil ont pu apporter. Tout d’abord, les termes « de type méditerranéen » restent flous et ne renvoient pas forcément aux caractères physiques cités plus haut, les Berbères ou les Illyriens (dont les Albanais sont les descendants les plus directs), implantés de fort longue date sur les bords de la Méditerranée, comptent parmi eux beaucoup d’individus à la peau claire, aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Plus près de la Galilée, il faut aussi citer le cas de la Galatie, située dans l’actuelle Anatolie, qui a quant à elle été colonisée par des peuples celtes venus de Gaule Cisalpine à partir de 278 av-JC. En prenant -arbitrairement- les Irlandais comme référence celte, il n’est donc pas exclu que des individus à la peau diaphane, aux yeux d’azur et à la chevelure d’un roux flamboyant aient pu répandre leurs gènes jusque dans la région d’origine du Christ suite à leur migration ou à la descendance qu’ils ont pu avoir suite aux viols qu’ils ne devaient pas manquer de commettre lors des razzias dont ils étaient coutumiers.

Et le moins qu’on puisse dire est que le Levant a été le théâtre de nombreuses vagues d’immigration et d’invasions depuis des temps immémoriaux. Les premières traces d’occupation de la région par des hominidés remonte à plus d’un million d’années et les fossiles de l’homme de Galilée datent d’environ 140 000 ans. Si l’hybridation entre l’Homme de Néandertal et homo sapiens a bien eu lieu, il est assez probable qu’elle se soit produite dans les parages. Puis, la culture natoufienne s’y établit aux alentours du XIème millénaire. Elle sa caractérise par l’apparition des premiers villages qui témoignent du passage du nomadisme vers un mode de vie semi-nomade. La population aurait été composée de deux groupes distincts, avec d’une part les ancêtres des eurafricains qui peupleront l’Iran, l’Irak et l’Anatolie et d’autre part les ceux des méditerranéens. La sédentarisation s’achève dans la deuxième partie du IXème millénaire avec la domestication des plantes et des animaux et l’édification des premières villes comme Jéricho au VIIIème millénaire. A la fin du IVème millénaire, débutent les échanges avec l’Egypte. La région devient dès lors le lieu de passage des routes commerciales que tous les grands empires voudront contrôler par la politique ou la force. Les villages d’agriculteurs-éleveurs disparaissent, mais la région s’enrichit alors grâce à sa spécialisation dans le commerce de la céramique, ce qui constitue l’avènement de la civilisation cananéenne. Ce tissu socio-économique disparaît 2200 ans avant notre ère, lorsque l’affaiblissement du pouvoir central égyptien et la famine dans ce pays permet à des populations venues d’Asie de franchir le Jourdain. La région revient à l’élevage et les agglomérations sont détruites. Elles refont leur apparition 1900 ans av-JC et s’entourent de fortifications pour faire face aux invasion étrangères. Les cités-états émergent, mais leur organisation reste encore tribale.

Le XVII ème siècle av-JC voit l’arrivée des Hyksôs que nous connaissons par l’intermédiaire des écrits égyptiens. L’origine des ces « maîtres des terres étrangères » reste incertaine, mais, selon Hans Wolfgang Helck, il se pourrait que ce soient des Hourrites et des Indo-Aryens (peut être venus de l’actuel Afghanistan) qui vivaient dans l’empire Hatti en Anatolie avant de migrer. Toujours est-il que leur langue n’appartient pas à la famille des langues sémitiques d’après les études de Dominique Valbelle, bien que leurs noms fassent penser à des noms cananéens. Ils s’imposent grâce à leur supériorité en matière d’armement, notamment l’arc composite, ainsi que de nouveaux sabres, casques ou cottes de maille, mais surtout grâce à la grande mobilité des troupes qu’ils devaient au cheval et au char, alors inconnus des Egyptiens. Rien ne prouve cependant qu’ils aient employé la force pour établir leur domination, contrairement à ce qu’affirme Manéthon. Peut être les populations locales ont-elles trouvé plus judicieux de bénéficier de leur protection en échange d’un tribut plutôt que de les combattre. Ils s’installent dans le delta du Nil où ils règnent sur la Basse et Moyenne-Egypte avec le titre de pharaon, ce qui prouve plus leur volonté de s’intégrer que d’imposer leur culture. Après un siècle, ils sont néanmoins chassés par les princes de Thèbes qui vouaient une haine féroces à ces étrangers. Certains prennent la fuite par la mer tandis que les autres sont poursuivis par l’armée égyptienne jusqu’en Palestine.

De ce fait, certains auteurs de l’antiquité ont vu en eux le peuple de l’Exode. Manéthon dit même qu’ils ont fondé Jérusalem, ce que Flavius Josèphe réfute, bien qu’il soit lui aussi d’accord pour identifier les Hyksôs aux Israélites. Notons que l’éruption de Santorin, selon toute probabilité à l’origine des cataclysmes qui ont inspiré les dix plaies d’Egypte (et aussi le mythe de l’Atlantide), a eu lieu aux alentours de 1600 av-JC, pendant le règne des Hyksôs qui ont donc dû transmettre un souvenir précis de ces événements extraordinaires, non sans les attribuer à une colère divine. Le pharaon de l’exil est toutefois plus souvent identifié à Ramsès II qui a pourtant vécu quelques trois siècles plus tard, mais à peine une soixantaine d’années après la tentative d’Akhénaton d’instaurer le culte non pas tout à fait unique, mais très prépondérant d’Aton, le disque solaire. Dès lors, le « peuple » concerné par l’exil pourrait avoir été la partie de l’élite égyptienne favorable à la révolution atonienne qui, sous les règnes de Ramsès Ier puis de Séthi Ier, aurait voulu échapper aux persécutions et trouvé refuge aux confins de l’empire, là où l’armée était peu présente. Ils auraient alors pu y retrouver les descendants des Hyksôs qui partageaient avec eux la détestation du régime égyptien dont ils auraient voulu se distinguer, en refusant par exemple de manger du porc comme le faisait l’oppresseur (étant tenus à l’écart dans des régions inhospitalières, ils devaient de toute façon être trop pauvres pour être en mesure d’en élever). La transmission orale de leurs histoires, qui a tendance à s’emmêler les pédales quant aux événements anciens, a par la suite pu conduire à la confusion des deux vagues migratoires pour aboutir à la légende de Moïse lors de la rédaction du texte de l’Exode au VIIIème siècle, avant d’être remanié à partir du VIème siècle, pendant l’exil à Babylone des judéens, de façon à établir un parallèle avec cette période de captivité. L’invention du monothéisme procéderait ainsi moins d’une révélation à un peuple élu, mais plus à une lente construction intellectuelle visant à unir un peuple aux origines disparates (on a bien fait la même chose en France sous Napoléon III en sortant Vercingétorix du chapeau pour en l’ériger en fondateur historique de la nation française).

A la mort de Ramsès II, une crise dynastique couve en Egypte, avec pour cause probable l’exceptionnelle durée de son règne (66 ans) et sa nombreuse descendance qui menace de se déchirer pour le pouvoir. Mérenptah, son successeur, réussit cependant à imposer son autorité, mais il doit aussi faire face aux attaques de ses voisins libyens, alliés pour l’occasion aux mystérieux Peuples de la mer. Ces derniers ne formaient pas une entité unifiée, mais ils pouvaient se réunir ponctuellement, en fonction de leurs objectifs. Ils sont pour la plupart d’origine inconnue, à part pour les Lukkas, établis en Lycie, dans le sud-ouest de l’actuelle Turquie. D’autres semblent être venus de Grèce et des îles de la mer Egée, voire de Sicile et de Sardaigne comme les noms de Shekelesh, identifiés aux Sicules, et de Shardanes peuvent l’évoquer, mais il semble plutôt que se soit là le lieu de leur établissement ultérieur. A vrai dire, personne ne sait d’où ils sont arrivés, ni pourquoi ils se sont déplacés. Aussi peut-on imaginer à peu près n’importe quoi, même si leurs régions d’origine ne devaient vraisemblablement pas être très éloignées selon nos critères modernes. Mais on ne peut pas non plus totalement exclure qu’ils soient venus de beaucoup plus loin, comme cela s’est produit bien plus tard. Dans ce cas, certains de ces peuples pourraient avoir été originaires d’Europe de l’ouest, comme les fameux Galates mentionnés plus haut, ou encore de Scandinavie, l’art de ces contrées semblant avoir été influencé par les civilisations méditerranéennes, certainement par l’intermédiaire du commerce de l’ambre qu’ils ramassaient sur les côtes de la mer Baltique. Les scandinaves auraient donc pu se mettre dans la tête l’idée de migrer vers ces riches contrées du sud, suivant le chemin que les Vikings emprunteront aux environs de l’an 800 de notre ère.
Sinon, on pourrait aussi les faire venir des steppes asiatiques, comme les Mongols de Gengis Khan. Dans ce cas, ils auraient pu arriver sur les bords de la Mer Noire où ils se seraient convertis à la pêche en intégrant le savoir faire des populations locales pour profiter de la manne qu’ils étaient partis chercher. Puis la ressource halieutique venant à manquer, par exemple en raison de la turbidité des eaux provoquée par le défrichement massif des terres le long des fleuves par des populations d’agriculteurs en forte croissance qui aurait entraîné une importante érosion des sols, comme cela semble s’être passé avec les cours d’eau d’Europe à une période du moyen-âge, cela pour rappeler que le réchauffement climatique n’est pas la première catastrophe environnementale causée par l’Homme, ou alors pour une cause naturelle, comme des pluies diluviennes à répétition qui auraient eu le même résultat (le remplissage de la Mer Noire dans les suites de la dernière déglaciation pourrait quant à lui être à l’origine du mythe du déluge. La Mer Noire était alors un lac d’eau douce, situé 180m sous le niveau des mers, bénéficiant donc d’un climat plus doux que les terres plus hautes, séparé de la Méditerranée par un isthme qui aurait brutalement cédé sous la pression due à la montée des eaux. L’inondation rapide de la vallée aurait alors forcé les agriculteurs installés sur ses rives à fuir de tous côtés. Le souvenir de ce cataclysme aurait ensuite donné naissance à l’histoire du déluge, à la fois chez les Grecs avec les déluges d’Ogygès et de Deucalion et comme cause de la destruction de l’Atlantide, mais aussi chez les Sumériens où un épisode similaire est relaté dans l’épopée de Gilgamesh). Ils seraient alors arrivés en Méditerranée pour se joindre aux autres peuples de la mer et former une flotte considérable, comme celle de Kubilai Khan partie à la conquête du Japon avant d’être balayée par le Kamikaze, le vent divin (en fait, deux typhons qui ont occasionné de grandes pertes lors des tentatives d’invasion des îles nippones en 1274 et 1281).
On pourrait aussi émettre l’hypothèse qu’ils soient venus d’Inde, comme les Tziganes, comme Hérodote parle de le tribu nomade des Sigynnes dès le Vème siècle av-JC, ou encore, bien que les Egyptiens nous disent que c’étaient des gens du nord, d’Afrique, par exemple des Ethiopiens qui seraient remontés le long des côtes de la péninsule arabique pour arriver dans la région d’Eilat, une communauté juive vivant en Ethiopie depuis que, selon la légende, Ménélik et la reine de Saba y ont apporté l’arche d’alliance au Xème siècle av-JC.

Toutes ces hypothèses exotiques relèvent bien sûr plus du scénario de fiction que de la piste historique sérieuse, mais elles font écho à une autre histoire, celle des rois mages, parfois représentés dans l’iconographie l’un avec des traits asiatiques, l’autre comme un perse et le dernier avec la peau noire. Leur visite, qui symbolise l’ouverture du judaïsme aux gentils, apparaîtrait alors comme un retour aux sources.

Quoi qu’il en soit, Mérenptah réussit à repousser leurs attaques, ainsi qu’à ramener l’ordre dans les régions qui en avaient profité pour s’affranchir de l’autorité égyptienne.C’est à cette occasion qu’il est pour la première fois fait mention des Israélites, en tant que vaincus, sur la stèle qui porte le nom de ce pharaon. Quelques années plus tard, Ramsès III doit lui aussi affronter les Peuples de la Mer. S’il parvient à maintenir l’intégrité du territoire égyptien, il est cependant contraint d’abandonner sa domination sur le Levant, ne pouvant plus compter sur l’aide des Hittites dont l’empire s’était entre temps écroulé, les coups de boutoirs étrangers venant s’ajouter aux tensions internes. L’un des Peuples de la Mer, les Peleset, que nous connaissons mieux sous le nom de Philistins, en profitent pour s’installer sur la côte sud-ouest de Canaan, tandis que les Araméens, des tribus de pasteurs semi-nomades de langues sémitiques non affiliées aux Peuples de la Mer, se répandent en Palestine, en Syrie et au Liban. Il semble que d’autres Peuples de la Mer se soient implantés au Levant, mais leurs traces disparaissent rapidement, ce qui témoigne de leur fusion avec les populations locales. Le récit biblique nous dit que le royaume d’Israël aurait émergé un siècle et demi plus tard avec le règne de Saül, puis ceux de David et Salomon. Même si ces deux derniers ont pu exister, l’étendue du territoire qu’on leur a attribué a probablement été très exagérée par la suite et devait se limiter aux alentours du petit village de montagne qu’était Jérusalem. L’existence d’un état centralisé n’est attestée qu’à partir de 884 av-JC, avec la fondation du Royaume d’Israël par Omri, mais son pouvoir ne s’étend pas jusqu’à Jérusalem qui faisait quant à elle partie du Royaume de Juda. Le Royaume d’Israël prospère grâce aux échanges avec les Assyriens, tandis que celui de Juda vit du commerce des marchandises apportées par les caravanes venues d’Arabie qui sont payées en huile d’olive. Le Royaume d’Israël prend fin en 722 av-JC avec la chute de Samarie. D’importants mouvements de population, volontaires ou non, ont lieu. Beaucoup de ces déplacés sont accueillis par leur voisin du sud que dirigeait alors Ezéchias. Ce dernier est à l’origine d’une réforme religieuse : il interdit que les sacrifices se fassent ailleurs que dans le Temple de Jérusalem et détruit les lieux saints où ils se pratiquaient, certainement dans la perspective de donner une identité nationale aux peuples d’origines diverses qu’il dirige, sans remettre en cause le polythéisme pour autant. Comptant sur le soutien de l’Egypte, il refuse à son tour de payer le tribut aux Assyriens, ce à quoi le prophète Isaïe se serait opposé. Pour mener la guerre qui résulte de cette décision, il aurait reçu l’aide de soldats du pays de Koush, dont on ignore s’il se trouvait dans le sud de l’Egypte ou dans celui de la péninsule arabique, mais dont les habitants auraient eu une couleur de peau différente de ceux du Levant, selon Jérémie. Décimés par une épidémie lors du long siège de Jérusalem, mais ayant auparavant remporté de grandes victoires, les Assyriens préfèrent se retirer, aussi le Royaume de Juda garde t-il son autonomie, en échange du versement d’un lourd tribut et de la perte de ses meilleures terres agricoles.

Pour calmer le jeu avec les Assyriens, Manassé et Amon, les successeurs d’Ezechias, permettent à nouveau que les sacrifices aux divers dieux se fassent dans les « hauts lieux ». La situation change sous Josias avec la désintégration de l’empire assyrien qui ne résiste pas à la montée en puissance des Babyloniens et de leurs alliés mèdes. L’Egypte intervient pour défendre ses intérêts au Levant, mais Josias est déterminé à s’affranchir de toute domination étrangère. Il reprend la recette d’Ezéchias en allant beaucoup plus loin. Non seulement il interdit les sacrifices et fait détruire les « hauts lieux », mais il tente d’éradiquer les cultes idolâtres comme ceux des astres, de Baal et d’Ashera (déesse mère associée à YHWH, probablement vénérée comme son épouse) pour consacrer le Temple de Jérusalem au seul YHWH, qui passe ainsi de dieu national à Dieu unique. Il entreprend de rénover le Temple et prétend à cette occasion avoir trouvé le livre de la loi écrit par Moïse que certains identifient au Pentateuque, tandis que la majorité pense qu’il s’agissait plutôt d’une ébauche de son dernier livre uniquement, le Deutéronome. Il en fait une lecture publique et ordonne à son peuple de célébrer annuellement la fête de Pessa’h, y compris au royaume d’Israël où la déliquescence de l’autorité assyrienne lui a laissé le champ libre. Le monothéisme hébraïque était né.

Josias prend alors parti pour Babylone contre l’Egypte, mais il est défait par le pharaon Nékao II à Megiddo où il trouve la mort. Son fils et successeur, Joachaz, continue la guerre, mais il est capturé seulement trois mois après son accession au trône. Les vainqueurs imposent son frère Joaqim au pouvoir. Il se soumet à l’Egypte et paie le tribut exigé. La société judéenne se divise entre partisans de l’Egypte et ceux de Babylone. Les pro-égyptiens l’emportent, mais Nabuchodonosor II met l’armée égyptienne en déroute lors de la bataille de Karkemish en 605 av-JC. Les Babyloniens s’emparent des royaumes d’Israël et de Juda qu’ils dévastent méthodiquement afin que la région ne représente plus aucun intérêt et fasse tampon entre les deux grandes puissances. Jérusalem est rasée, le Temple détruit et un quart de la population judéenne, l’élite, est déportée à Babylone, tout comme une partie des Philistins. Là bas, les exilés, bien que prisonniers, sont traités avec tous les égards dus à leur rang. Avec l’éloignement de la montagne où leur dieu était censé demeurer, le Livre devient le lieu sacré où il élit domicile, ainsi que le ciment de la communauté. Les textes sont profondément remaniés, la Torah prend forme, non sans qu’elle ne subisse l’influence du zoroastrisme.

Le roi perse Cyrus II prend Babylone une soixantaine d’années plus tard. Il autorise les judéens qui le souhaitent à rentrer chez eux, leur permet de reconstruire le Temple et laisse une grande autonomie à cette province plutôt que d’imposer son administration et sa religion. Les exilés de retour se perçoivent à présent comme les seuls Juifs authentiques car ils considèrent ceux qui sont restés comme des païens étrangers, qu’ils appellent Samaritains, ayant colonisé leur pays suite aux déportations organisées par les Assyriens. La Judée tombe plus tard sous la domination des Grecs, suite aux conquêtes d’Alexandre le Grand. Une partie d’entre eux sont séduits par le monothéisme israélite car ils y trouvent une similitude avec les philosophies d’Aristote et de Platon qui voyaient l’incarnation d’un seul et même principe dans tous les dieux du panthéon. L’inverse est aussi vrai. Les Juifs appellent ces Grecs qui suivent les préceptes de leur religion « craignant Dieu », la circoncision restant un obstacle majeur à leur conversion pure et simple. Avec l’effondrement de l’empire grec consécutifs aux incessantes querelles de succession, arrive la révolte des Maccabées et la période d’indépendance sous le règne de la dynastie hasmonéenne, avant la domination romaine.

A la naissance de Jésus, des troupes romaines sont présentes dans le pays depuis plusieurs décennies, mais ce ne sont pas les seuls étrangers à être là. Les Romains emploient aussi des mercenaires venus de tout l’empire. Des Thraces, des Gaulois, des Germains, qui composaient par exemple la garde d’Hérode, et même des Nubiens venus de l’actuel Soudan. Le père de Jésus est donc susceptible d’être originaire d’à peu près toutes les parties du monde connu à cette époque. Affirmer qu’il avait tel ou tel aspect physique est par conséquent très hasardeux. Il pourrait effectivement avoir eu la peau plus claire que la moyenne des Levantins, avoir des yeux bleus ou des cheveux roux, ou encore avoir la peau café au lait et pourquoi pas des yeux un peu bridés dans l’hypothèse la plus folle. Même s’il devait avoir le type méditerranéen, comme c’est le plus probable, il me semble que l’absence de description physique du Christ correspond à une volonté des auteurs. Le message qu’ils voulaient envoyer pourrait tout d’abord avoir été un signe d’ouverture destiné aux Gentils, en premier aux Grecs déjà séduits par la religion juive, mais aussi aux autres peuples sous domination romaine désireux de s’en affranchir, avec dans l’idée qu’ils pourraient mieux réussir s’ils s’unissaient, mais encore aux Juifs eux-mêmes. En effet, si les esséniens se nourrissaient bien de toutes les cultures, sûrement sont-ils tombés sur des textes concernant leur propre histoire, comme ceux relatifs aux Hyksôs que nous savons connus d’au moins un de leurs contemporains, Flavius Josèphe. Aussi, en laissant planer le doute quant à l’origine ethnique du Messie, les rédacteurs des évangiles ont ils pu vouloir rappeler que le judaïsme et le peuple juif étaient nés de la rencontre entre des gens venus de différentes régions du monde, de manière à apparaître comme étant plus proches de l’esprit des fondateurs de leur religion que les pharisiens et les sadducéens, et surtout des zélotes.

A l’heure où nous sommes confrontés à la crainte de voir notre culture disparaître, comme c’était le cas à l’époque pour les Juifs, ce sont les mêmes alternatives qui se présentent. La plus grande tentation est celle du repli sur soi, d’imposer ses valeurs aux autres, ce qui donne aussi bien le nationalisme que nous voyons grandir en Europe que l’intégrisme religieux dans les pays musulmans, soit le plus sûr chemin pour aller à la guerre. Faire du personnage de Jésus un pur produit régional de Galilée ne fait qu’aller dans ce sens. Ou alors, on peut envisager qu’un rassemblement improbable de gens n’ayant en commun que d’avoir été rejetés aux marges de la société, nerds, hikikomori, tout comme écolos opposés à la société de consommation, bref, tous ceux que Coluche appelait à voter pour lui en 1981, saura trouver les principes qui nous permettront de vivre tous ensemble. Je crains hélas qu’il nous faille passer par la première phase avant d’atteindre la seconde.

Les débuts de l’ère chrétienne : Ponce Pilate

Après ce long détour (le melting pot du Levant), revenons en Judée, avec la nomination de Ponce Pilate à la préfecture en 26. Il succède à Valerius Gratus qui, pour mettre un terme à la contestation permanente depuis la prise de tutelle par Rome, démet Anân qui avait été nommé à cette occasion de ses fonctions de Grand Prêtre dès son arrivée pour le remplacer par un homme issu d’une autre famille influente, Ishmael ben Phabi, qui n’occupe le poste qu’un an, tout comme ses successeurs, Eléazar ben (fils de) Anân et Simon ben Camith, avant de trouver un terrain d’entente avec Joseph Caïphe, gendre d’Anân, qu’il nomme en 18. Ce dernier est encore en fonction lorsque Pilate arrive et le restera jusqu’à ce que le Romain soit limogé dix ans plus tard. Dire lequel de ce duo qui exerce le pouvoir provoque le plus de mécontentement dans la population n’est pas toujours évident.

Prenons deux exemples. Tout d’abord, celui de l’introduction à Jérusalem des enseignes qui comportent le portrait de l’empereur, Tibère fils adoptif d’Auguste qui a été divinisé, malgré l’interdiction faite dans cette ville de représenter des êtres humains. Si Pilate la connaît, comme en atteste le fait qu’il agisse de nuit, il ne comprend peut être pas à quel point religion et loi sont indissociables pour les juifs, tout comme nous n’avons pas l’air de le comprendre en ce qui concerne l’islam que nous accusons systématiquement de prôner l’intégrisme, comme si la loi n’était pas sujette à interprétation (elle diverge pourtant sans conteste entre les deux pays islamiques que sont l’Indonésie, qui a la plus importante population musulmane du monde, et l’Arabie Saoudite. Cet aveuglement provient à n’en pas douter de ce que nous pratiquons nous-mêmes de plus en plus ce joyeux mélange entre loi et morale pour aboutir forme d’intégrisme laïc. Au départ, seuls les représentants de l’Etat étaient tenus de s’abstenir d’afficher des signes religieux pour démontrer la neutralité des institutions et garantir l’égalité de traitement entre tous, aujourd’hui elle s’étend à tous les citoyens auxquels on refuse l’accès aux services publics s’ils n’ont pas la bonne tenue. N’est-ce pas paradoxal ? Pourquoi ne pas étendre l’interdiction aux marques ou aux couleurs ? Orange, trop bouddhiste, blanc, trop royaliste, noir, trop anarchiste, bleu, trop à droite, rouge, rose, trop à gauche, vert, trop vert, jaune, trop moche. Faudra t-il bientôt que nous nous habillions tous en violet et que nous sortions avec un béret sur la tête et une baguette sous le bras pour être considérés comme de bons citoyens ? Mieux vaut en rire, mais que cela n’empêche pas de se demander comment en sommes nous arrivés à ce que tout le monde devienne suspect).

Son intention devait pourtant être de donner de la visibilité au pouvoir romain, certes afin de montrer au peuple qu’il devait s’y soumettre, mais aussi peut être pour lui donner le sentiment d’appartenir à une entité plus grande à même de garantir sa sécurité face aux menaces extérieurs (nous avons le même genre de problème avec l’Europe dont le pouvoir n’est incarné par personne au niveau local). Toujours est-il que la population prend très mal ce sacrilège. Une importante délégation, dont les quatre fils d’Hérode selon Philon d’Alexandrie, prend immédiatement le chemin de Césarée où Pilate réside, pour lui demander qu’il retire les portraits de la ville sainte. Le procurateur refuse tout net, mais les Juifs ne partent pas pour autant. Ils organisent ce que nous appellerions un « sit-in » autour de la maison de Pilate. Cela dure cinq jours entiers, avant qu’il ne se décide à les convoquer au stade pour qu’il leur parle. Là, il affirme à nouveau l’irrévocabilité de sa décision, fait encercler la foule par ses troupes et menace de faire égorger les contestataires. En réponse, ceux-ci se jettent à terre et offrent leurs cous aux épées des soldats. Pilate finit par céder devant leur détermination, les enseignes reviennent à Césarée. Il n’agit donc pas comme le dictateur sanguinaire voulant imposer sa doctrine dont nous avons l’image, mais plutôt en politicien pragmatique. Pour cet incident, nul doute que la faute lui revient entièrement. Il aura dû en retenir qu’il valait mieux pour lui ne pas se mêler de ce qui touche à la religion. Son refus ultérieur de trancher en faveur de Jésus bien qu’il le pense innocent symbolise parfaitement qu’il préfère se tenir en retrait de ces affaires.

Le second incident se produit avec la construction ou de la complétion d’un aqueduc qui dessert Jérusalem. Dans ce cas, il est à peu près certain que Pilate a reçu l’aval des autorités locales pour réaliser l’ouvrage. Suivant la politique de Tibère, il désirait certainement montrer le souci des Romains pour le bien être des populations au lieu de laisser l’impression qu’il n’étaient là que pour s’enrichir sur leur dos en les écrasant d’impôts. Malgré cela, une foule hostile s’assemble à l’occasion du passage du préfet dans la ville alors que les travaux sont déjà avancés. Les motifs de son mécontentement ne sont pas clairement définis. Ils concernent soit son financement, qui s’est fait – au moins en partie – sur les fonds du Temple, ou alors ils pourraient être en relation avec des motifs religieux, comme peut être son itinéraire qui aurait empiété sur un lieu sacré, ou tout autre chose que nous ignorons. Quoi qu’il en soit, Pilate devait s’attendre à être mal reçu, vu qu’il prend la précaution de dissimuler des soldats en civil parmi la population hiérosolymitaine. Sur un signe de leur chef, ils sortent leurs gourdins et la répression s’abat, occasionnant de nombreux blessés, ainsi que des morts. S’il est possible que la colère des gens ait été uniquement dirigée contre les Romains, on ne peut toutefois pas exclure qu’elle ait été orchestrée par des opposants à Anân qui espéraient que le désordre provoquerait son limogeage et qu’ils pourraient alors le remplacer. Il est également possible que cela soit une manœuvre des partisans d’Hérode Agrippa, le petit fils d’Hérode le Grand, qui auraient voulu démontrer à l’empereur que seul un Juif serait en mesure de comprendre son peuple et de faire régner l’ordre dans la région.

En 36, Pilate s’attire une nouvelle fois les foudres de la population locale. Ce sont cette fois les Samaritains qui ont à se plaindre de son attitude. Certains d’entre eux s’étant laissés convaincre que des vases sacrés enterrés par Moïse se trouvaient sur le mont Garizim (l’équivalent du Temple de Jérusalem pour les Samaritains) s’étaient dirigés vers la montagne, en armes. Y voyant un signe de révolte, Pilate leur avait envoyé la troupe. Les Samaritains n’ayant pas pu fuir ou n’ayant pas été tués dans la bataille finirent prisonniers avant que leurs chefs soient exécutés pour l’exemple. Mis au courant des faits, le gouverneur de Syrie, Lucius Vitellius, décide d’envoyer Pilate à Rome pour qu’il s’en explique avec l’empereur en personne. Tibère meurt avant qu’il n’arrive ; on perd alors la trace de Pilate. Il ne doit pourtant pas autant son éviction à sa façon de gouverner qu’aux événements survenus depuis 34 qui ont incité Rome à revoir sa politique dans la région, sinon il n’aurait pas tenu 10 ans à son poste.

Les débuts de l’ère chrétienne : sous Tibère, conflit avec les Parthes en Arménie, rivalité entre Hérode Antipas et Hérode Agrippa

Pour commencer (l’explication du limogeage de Ponce Pilate), il y a la crise de succession au trône d’Arménie qui se produit en 34 à la mort du très pro-romain Artaxias III. Le roi parthe, Artaban III fait alors monter son fils aîné Arsace sur le trône, auquel les Romains opposent Mithridate, frère du roi d’Ibérie. Les grandes familles arméniennes se divisent entre ces deux partis. L’année suivante, Tibère nomme Lucius Vitellius proconsul de Syrie afin qu’il évite que la situation dégénère en conflit entre les deux empires rivaux. Il fait assassiner Arsace par les partisans de Rome, puis envahir l’Arménie par les troupes du roi d’Ibérie Pharsman Ier. En réponse, Artaban envoie une armée avec à sa tête un autre de ses fils, Orodès, pour reprendre la couronne. Ce dernier succombe à ses blessures après la bataille qu’il perd contre les Ibériens. Dans le même temps, Vitellius lance ses légions au-delà de l’Euphrate où elles ravagent le territoire parthe sans trouver de résistance. Il laisse croire qu’il a pour objectif d’envahir toute la Mésopotamie. Artaban se retrouve en grande difficulté. Il doit abandonner l’Arménie, car en plus de ses revers militaires, il doit faire face à la rébellion d’une partie de sa noblesse emmenée par Tiridate qui a obtenu les faveurs de Rome. C’est là que se trouve le lien avec la Judée et l’inflexion de la politique orientale de Rome. En effet, si les Romains intriguent pour déstabiliser le pouvoir parthe en soutenant un rival du roi, nul doute que les Parthes font de même dans la région en incitant les nationalistes à semer le trouble dans les territoires sous autorité romaine, comme la Cappadoce, la Commagène ou la Cilicie, et bien sûr la Judée. Les Hiérosolymitains et les Samaritains ont pu être les victimes de cette politique souterraine.

Cela explique largement l’attitude qu’adopte Tibère lorsqu’il hérite des territoires de Philippe le tétrarque, qui meurt sans enfants en 34. Dans ce contexte, il se doit de ménager la chèvre et le chou. C’est à dire qu’il ne peut ni intégrer complètement la tétrarchie de Philippe à la province romaine de Syrie (les impôts collectés doivent être dépensés au niveau local), comme la logique mise en place par Auguste le laissait prévoir, ni la donner à Hérode Antipas qui avait de toute évidence l’ambition de reconstituer le royaume de son père, Hérode le Grand. Dans le premier cas, il risquerait de mécontenter le peuple et provoquer un soulèvement et dans le second, d’autres nations pourraient être tentées de reprendre leur indépendance. Antipas essaie pourtant de mettre tous les atouts de son côté car il craint de voir l’héritage revenir à Hérode Agrippa, fils de son (demi-)frère Aristobule IV et descendant direct de la lignée hasmonéenne, qui a grandi à Rome. Après avoir organisé de grandioses funérailles pour Philippe, il décide d’aller en personne plaider sa cause auprès de l’empereur. Mais avant de quitter la Judée, il passe chez un autre de ses (demi-)frères, Hérode Boëthos, dans le but de convaincre la femme de ce dernier, Hérodiade, sœur d’Agrippa, de l’épouser à son retour de la capitale impériale. Leur arrangement doit rester secret jusque là.

Malgré ce lobbying intensif, Tibère n’accède pas à sa requête. Antipas ne se décourage pas pour autant. Il répudie sa femme Phasaelis, fille du roi des Nabatéens, Arétas IV, puis épouse Hérodiade. Il commet là un double erreur. La première est religieuse, comme la Loi interdit qu’une femme prenne l’initiative de se séparer de son mari (ce qui était par contre autorisé par le droit romain), ainsi qu’à un homme d’épouser la femme de son frère (la notion de demi-frère n’a aucun sens dans un système patriarcal). Cela lui est reproché publiquement par un certain Jean le Baptiste, qu’il fait emprisonner bien qu’il ait apprécié les conseils de cet homme juste et sage. Selon la légende, Jean le Baptiste aurait été décapité après que Salomé, la fille d’Hérodiade, eût exécuté une danse lascive devant son beau-père qui, sous le charme, lui aurait alors accordé tout ce qu’elle aurait demandé, c’est à dire la tête de Jean. La raison réelle de cette exécution est certainement plus politique. Le populaire Jean voulait en effet substituer le baptême aux sacrifices pour effacer les péchés. Il contestait de ce fait le pouvoir attribué aux prêtres du Temple. Antipas, ne pouvant pas risquer de se mettre à dos la classe sacerdotale dans sa stratégie de conquête du pouvoir, marque ainsi sa rupture avec la doctrine baptiste.

La seconde erreur est de se faire d’Arétas un ennemi qui n’attend qu’un prétexte pour laver l’humiliation qu’il a subi. Sa vengeance arrivera un peu plus tard. En attendant, Antipas ou plutôt Hériodiade s’occupe du cas de son frère Agrippa. Ce dernier est à ce moment retiré à Malatha en Idumée, en disgrâce à Rome, criblé de dettes contractées pour assurer son train de vie fastueux, au point de vouloir en finir avec la vie. Il ne doit son salut qu’à sa femme, Cypros, qui demande à Hérodiade d’intercéder en sa faveur auprès d’Antipas. Elle obtient qu’Agrippa puisse venir s’installer à Tibériade où il exercera la fonction d’agoranome (inspecteur des marchés) dont il tirera un petit revenu. Ce poste subalterne dans une modeste cité pique l’orgueil d’Agrippa au vif. Il se dispute bientôt avec Antipas lors d’un banquet, part pour la Syrie où il devient conseiller du gouverneur Lucius Pomponius Flaccus. Il ne tarde pas à être accusé par son frère Aristobule le Mineur d’avoir touché un pot de vin de Damas dans un conflit frontalier qui oppose la ville à Sidon. Il part en toute hâte pour Anthédon où il parvient de justesse à échapper à une arrestation ordonnée par le gouverneur de Yabné qui lui réclame les sommes qu’il doit au trésor impérial et s’embarque pour Alexandrie, non sans avoir emprunté 20 000 drachmes supplémentaires pour le voyage. Là bas, il fait part à l’alabarque Alexandre Lysimaque (frère du célèbre Philon d’Alexandrie) de son projet de retourner en Italie auprès de Tibère avec l’intention de revendiquer les territoires de feu Philippe le Tétrarque. Subodorant que le manque de relations d’Antipas à Rome ne lui permettrait pas d’atteindre cet objectif, Lysimaque consent à le financer, mais il préfère toutefois prêter les 200 000 drachmes nécessaires à Cypros pour plus de sûreté, et encore, pas toute la somme à la fois.

Cela permet à Agrippa de rejoindre Tibère à Capri où il s’est retiré après l’assassinat de son fils Drusus. L’empereur avait alors soupçonné la femme de son aîné, Germanicus, décédé en 19, et ses amis, dont Agrippa, d’avoir commandité le meurtre. Les persécutions contre eux qui s’ensuivirent avaient contraint le petit fils d’Hérode le Grand à se faire oublier dans son pays. Mais en 36, les sentiments de Tibère se sont radoucis, celui-ci ayant appris en 31 que le complot avait été fomenté par la propre femme de Drusus, Livilla, avec la complicité de Séjan. Agrippa reçoit donc bon accueil et se voit même confié la charge tâche de veiller sur deux des trois héritiers présomptifs au trône, Gemellus et Caligula (Antiochos de Commagène tente lui aussi de gagner l’amitié de ce dernier dans l’espoir de retrouver son royaume). Tout marche comme sur des roulettes pour Agrippa, jusqu’à ce que le gouverneur de Yabné écrive à l’empereur pour l’informer des arriérés de son protégé. Agrippa ne doit d’éviter une nouvelle disgrâce qu’à une autre femme, Antonia la Jeune (qui ne l’était plus à ce moment), qui lui avance les 300 000 drachmes qu’il doit. Il ne va cependant pas tarder à commettre un impair de plus.

Pendant ce temps, Antipas ne ménage pas non plus ses efforts pour affirmer sa légitimité à la succession de Philippe. Il est invité, comme tous les autres rois de la région, à participer à la conférence de paix avec Artaban III qui a réussi à se débarrasser de Tiridate. Il ressort de cette rencontre, qui se déroule sur un pont de l’Euphrate, qu’Artaban reconnaît la souveraineté de Mithridate et qu’il abandonne ses prétentions sur l’Arménie, ainsi que sa suzeraineté sur l’Adiabène. Antipas écrit aussitôt à Tibère pour l’informer de ce succès dont il espère retirer les lauriers. Lucius Vitellius prend ombrage de ce qu’il ait été devancé avant de s’apercevoir que le courrier ne lui avait en rien nuit. Arétas profite sans doute du moment où les légions romaines sont encore mobilisées dans l’optique d’une éventuelle intervention contre les Parthes pour passer à l’offensive.

Le roi nabatéen provoque le conflit avec Antipas au sujet de Gamala, une place forte située sur le plateau du Golan, à la frontière entre Galilée et Gaulanitide. Les deux armées s’y affrontent. La bataille se solde par une victoire éclatante des troupes arabes qui ternit considérablement l’image d’Antipas. Une partie de la population assimile se défaite à une punition divine que le Tout Puissant lui aurait infligé en raison de son mariage avec Hérodiade et de la mise à mort du saint homme qui le prévenait des conséquences funestes de son erreur. Tibère apprécie fort peu l’attitude d’Arétas. Il ordonne à Vitellius d’organiser les représailles et de lui ramener Arétas mort ou vif. La campagne est prévue pour le printemps 37. L’éviction de Ponce Pilate et de Caïphe n’est certainement pas étrangère à ces préparatifs. Pour se rendre en Nabatée, Vitellius doit en effet traverser la Judée ; il ne peut donc pas risquer d’être mis en difficulté par une population qui pourrait marquer son insatisfaction en perturbant sa ligne d’approvisionnement. D’après Flavius Josèphe, Vitellius aurait déjà commencé à envoyer des signes d’apaisement aux judéens dès la pâque 36 avec la restitution en sa présence des habits de cérémonie du Grand Pontife aux prêtres du Temple au lieu de les faire garder par les Romains à la forteresse Antonia (on peut imaginer qu’il se trompe peut être de date et que cela aurait plutôt eu lieu lors d’une fête de fin d’année comme Yom Kippour ou Hanoucca). Cela n’empêche pas qu’une délégation juive vienne le trouver lorsqu’il arrive en Judée avec ses troupes au printemps 37. Elle lui demande de ne pas traverser la terre sainte muni de ses enseignes sacrilèges à l’effigie de l’empereur. Non seulement Vitellius accepte-t-il de détourner l’armée et de la faire passer par la plaine, mais il se rend de plus en personne à Jérusalem en compagnie d’Antipas pour sacrifier au Temple à l’occasion de la Pâque. Le renvoi de Pilate à Rome et le remplacement de Caïphe ont pu avoir lieu à ce moment là, ou lors de sa visite de l’année précédente. L’annonce de la mort de Tibère (survenue le 16 mars 37) lui serait parvenu seulement quatre jours après son arrivée, toujours selon Flavius Josèphe. Il fait alors jurer fidélité au nouvel empereur, Caligula, au peuple de Jérusalem. Antipas a pu croire que tous ces événements seraient favorables à son dessein. Vitellius estime cependant qu’il vaut mieux pour lui rentrer en Syrie, la mort de Tibère ayant rendu caduque son mandat pour faire la guerre à Arétas.

Les débuts de l’ère chrétienne : sous Caligula, ascension d’Hérode Agrippa, troubles à Alexandrie

L’avènement au pouvoir de Caligula va complètement bouleverser la politique de stabilisation mise en place par Vitellius. Il convoque aussitôt Mithridate et, sans aucune raison, le déchoit de son titre de roi. Il n’en faut pas plus pour qu’Artaban reprenne le contrôle de l’Arménie, ce qui provoquera un nouveau conflit avec Rome à partir de 52. Mais avant cela, une de ses premières décisions est de faire libérer son ami Hérode Agrippa que Tibère avait fait placer en résidence surveillée, parce qu’il avait dit qu’il souhaitait que l’empereur meurt au plus vite afin que Caligula lui succède dans les meilleurs délais. Agrippa reçoit une chaîne en or « du même poids que celle de sa captivité » en dédommagement, mais il parvient aussi à ses fins et se voit confier les territoires de la tétrarchie de Philippe, avec le diadème et le titre de roi qui plus est. Il ne rentre ce pendant pas immédiatement dans son royaume, mais préfère rester à Rome pour se tisser un solide réseau d’influence. Il ne part qu’en 38, passant tout d’abord par Alexandrie pour voir son bienfaiteur Lysimaque. Son arrivée dans la ville provoque un incident. Les Juifs, qui placent en lui l’espoir d’un renouveau national, l’acclament et organisent une fête en son honneur. Cela déplaît fort aux Grecs et aux Egyptiens alexandrins qui l’interprètent comme une forme de déloyauté envers Rome (une accusation récurrente, sûrement en raison de la contribution que la communauté juive envoyait régulièrement au Temple de Jérusalem), encouragés en ce sens par Aulus Avilius Flaccus, le préfet d’Egypte, qui, ayant été mêlé à l’assassinat de son père, Germanicus, et ayant soutenu son rival Gemellus, désirait gagner la confiance de Caligula. Il laisse se dérouler une représentation théâtrale où Agrippa est caricaturé en un idiot du nom de Karabas, affublé d’une couronne en papyrus et d’un sceptre en roseau, entouré de jeunes éphèbes. Les violences anti-juives vont dès lors aller croissantes.

Agrippa continue cependant son chemin. Son retour en Orient ceint de la couronne excite la jalousie d’Hérodiade. Elle réussit à convaincre Antipas de se rendre à Rome pour revendiquer le même statut que son frère. Il s’y rend en 39. Lorsqu’Agrippa apprend ce voyage, il envoie de toute urgence une lettre à son ami l’empereur. Il y dénonce le fait qu’Antipas se constitue un arsenal considérable en vue d’une alliance avec les Parthes. Si la première assertion est sans doute véridique, la seconde est probablement un mensonge, l’armement d’Antipas étant plus vraisemblablement destiné à sa revanche contre Arétas. Quoi qu’il en soit, Caligula prend la missive pour argent comptant, déchoit Antipas de son titre de tétrarque et le condamne à l’exil dans le sud de la Gaule (Hérodiade qui avait pourtant été épargnée décide de le rejoindre. Elle était donc moins salope qu’il n’y paraît, son image, tout comme celle de Cléopâtre, ayant été forgée pour correspondre à l’archétype romain de la vénéneuse femme orientale). Ses biens et ses territoires, la Batanée, la Pérée et la Galilée tombent dans l’escarcelle d’Agrippa. Il ne lui manque plus que la Judée, l’Idumée et la Samarie pour qu’il parvienne à reconstituer totalement le royaume d’Hérode le Grand. Caligula va involontairement les lui amener sur un plateau.

Après quelques mois où il donne toute satisfaction, le règne de Caligula bascule vers le despotisme. Ce tournant est marqué par l’élimination de Gemellus, son cousin écarté de la succession de Tibère en raison de son jeune âge, bien qu’il ait été désigné comme héritier légitime par testament. Caligula commence par l’adopter, mais à partir du moment où il atteint ses 18 ans (l’âge qu’avait Auguste lorsqu’il a commencé son ascension au pouvoir) et revêt la toge virile (au lieu de 14 ans d’habitude), l’empereur le perçoit comme une menace, peut être à juste titre. Gemellus est alors accusé d’avoir comploté contre l’empereur et mis à mort. Par la suite, Caligula va ainsi faire éliminer une bonne partie de son entourage qu’il soupçonne de vouloir l’évincer et abuser de son pouvoir pour démontrer qu’il est absolu. Il ordonne notamment qu’une statue de lui représenté en Zeus soit érigée dans tous les temples de l’empire.

Pendant longtemps, cette attitude a été mise sur le compte de la folie présumée de Caligula. Mais elle est aussi peut être symptomatique du comportement d’une personne qui a tout fait pour obtenir le pouvoir, mais doutait de ses capacités à remplir la tâche qui lui incombait une fois qu’il l’avait. Dans ce cas, il a pu considérer tous ceux qui ont pu être témoin de son incompétence comme ses ennemis et jouir de voir les gens les plus raisonnables se plier à ses exigences les plus folles de peur d’avoir la tête tranchée (sa menace préférée). Les méthodes actuelles de recrutement posent le même problème, comme le démontre un passage de « Génération quoi ? » diffusé sur France 2 le 15 octobre (à  33min50s). La scène se passe dans une école de commerce où une intervenante, comédienne de profession, demande aux étudiants de simuler un entretien d’embauche. Le prétendu recruteur demande quasi immédiatement à la prétendue candidate : « Pourquoi vous et pas une autre ? ». Elle répond qu’elle représente toutes les valeurs de l’entreprise, puis sur une relance sèche, débite toutes les qualités qui la rendent meilleure qu’une autre : elle est précise, efficace, rigoureuse, agréable, travaille très vite et très bien (on voit clairement qu’elle débite sa litanie apprise par cœur sans y croire une seconde). Au débriefing, la prof trouve la question un peu perverse, mais les étudiants répondent en chœur qu’elle leur est régulièrement posée (dans une autre séquence, ils déplorent qu’il faille subir ce genre d’interrogatoire pour adhérer à n’importe quelle association de l’école). Elle leur dit que dans ces conditions, ils doivent considérer que ce n’est pas eux qui passent l’entretien, mais que c’est quelqu’un d’autre, qu’ils jouent un rôle. Puisque c’est la société qui leur demande de la faire, qu’ils le fassent.

Imaginons maintenant qu’elle soit embauchée, au poste à responsabilité promis par son diplôme. Elle devra faire tout son possible pour coller à l’image qu’elle a donné, bien qu’elle ne sache pas si elle sera à la hauteur de ses prétentions. Deux cas de figure : soit elle réussit à accomplir sa tâche, tout ira bien outre le fait qu’elle sera pressée comme un citron et risquera le burn out, mais elle peut aussi être complètement débordée au risque de se transformer en Calilgula. Elle aura peur d’être démasquée par sa hiérarchie, et particulièrement d’être dénoncée par les personnes sous ses ordres pouvant constater son incompétence. Se sentant en danger, elle pourra s’en prendre à ceux qui font le mieux leur travail en ayant toujours un détail à leur reprocher, puis en leur confiant des tâches de plus en plus insignifiantes, tout en se plaignant à ses supérieurs d’avoir à se coltiner des boulets pour justifier les couacs constatés. Elle prendra alors des sanctions arbitraires pour bien montrer aux huiles qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour remédier au problème. Et tout cela sans que cela ne lui pose aucun problème de conscience, vu qu’elle joue un rôle, que ce n’est pas vraiment elle qui agit de manière odieuse. Cerise sur le gâteau, plutôt que de la considérer qu’elle réagit mal à la pression qui pèse sur ses épaules, elle finira cataloguée dans la catégorie des pervers narcissiques, voire des psychopathes. Les articles qui s’inquiètent de leur présence en entreprise sont légion (ils sont écrits par des gens soumis exactement aux mêmes contraintes, publie, fais le buzz ou crève). Ce système met en danger toute la société. Ami jeune, tu as raison de n’accorder aucun crédit à l’autorité à moins qu’elle n’ait prouvé sa compétence. Sois toi même lorsque tu passes un entretien, ceux qui ne t’en sauront pas gré ne valent de toute façon pas la peine que tu t’investisses dans leur boîte à la con. Fuck la religion de l’entreprise !

Si l’introduction d’une nouvelle idole ne pose pas de problème particulier aux peuples polythéistes, elle est en revanche inacceptable pour les Juifs. Grecs et Egyptiens exigent bientôt d’eux qu’ils se plient à la loi à Alexandrie. Devant leur refus de s’exécuter, leurs maisons sont mises à sac. Lysimaque est quant à lui emmené en captivité. Une délégation juive part alors à Rome pour se plaindre de ces exactions. L’empereur ne leur donne pas gain de cause et maintient au contraire ses exigences. Bien que Flaccus ait entre temps été contraint à l’exil, puis assassiné pour assouvir la vengeance de Caligula, les Juifs sont cantonnés dans un quartier qui devient rapidement insalubre, sans nourriture, et ceux qui tentent de s’en échapper sont massacrés. Leurs lieux de culte sont en partie détruits et la statue est introduite dans ceux qui ne le sont pas. Des troubles éclatent aussi à Thessalonique ou Antioche.

De retour à Rome, Agrippa apprend que l’empereur compte appliquer la même méthode à Jérusalem et en Galilée. Il se retrouve déchiré entre ses deux identités, la romaine dans laquelle il a été éduqué et la juive de ses ancêtres. Il opte pour la défense de ses coreligionnaires malgré le risque que cela comporte. Il acquiert ainsi le statut d’homme pieux et de défenseur de la foi aux yeux des Juifs. Caligula semble dans un premier temps avoir été convaincu par ses arguments, vu qu’il écrit à Pétronius de ne rien entreprendre contre les sanctuaires juifs, à condition qu’ils ne fassent rien contre les temples où se trouve la statue, mais il revient plus tard sur sa décision. La situation ne s’apaise vraiment qu’après l’assassinat de Caligula, en 41.

Les débuts de l’ère chrétienne: sous Claude, reconstitution du royaume d’Hérode le Grand, invasion de la Bretagne

Paradoxalement, le meurtre de Caligula va profiter à Agrippa. Le but de la conspiration étant de rétablir la république, elle ne visait pas que l’empereur, mais toute la famille impériale et ses proches. Dans la confusion du massacre perpétré par la garde germaine, Claude, oncle de Caligula et frère de Germanicus, réussit à prendre la fuite et à se cacher. C’est un ami d’enfance d’Agrippa, né la même année que lui, ils ont été élevés ensemble. Claude est le vilain petit canard de la famille, non seulement parce qu’il souffre d’infirmités physiques et qu’il est bègue, ce qui le fait passer pour un benêt, mais aussi pour ses écrits historiques de jeunesse où il dresse un portrait trop réaliste d’Auguste, encore vivant à leur publication, trop favorable à Marc Antoine son grand-père maternel. Sa mère l’a élevé seule suite à la mort de son père Nero Claudius Drusus alors qu’il n’avait qu’un an, mais elle le rejette à l’apparition de son handicap et le confie à Livie, sa grand-mère paternelle qui ne le traite pas moins durement, chargeant un « ancien meneur de mules » (d’après Suétone) de le faire sortir de son apparente apathie et de vaincre sa prétendue paresse. Il se réfugie dans l’étude. Son intérêt pour la culture et ses symptômes ayant régressé à l’adolescence, Tite-Live et Athénodore sont chargés de son éducation. Il suscite alors de grands espoirs, bientôt effacés par le regard critique qu’il porte sur Auguste. Il est définitivement exclu de la carrière publique lorsque Tibère lui refuse à plusieurs reprises de suivre le cursus honorum. Il est cependant apprécié par les chevaliers qui le proposent comme représentant de leur ordre à la mort d’Auguste et de puiser dans les fonds publics pour la reconstruction de sa maison lorsqu’elle vient à brûler. Tibère rejette ces deux requêtes. Caligula le nomme toutefois co-consul en 37, pour bénéficier de l’aura du très aimé Germanicus. Les tourments incessants que Caligula lui fait subir ont un grand impact sur sa santé fragile.

C’est donc cet homme qui se cache en espérant échapper à la mort. Il est découvert par un garde prétorien. Ce soldat et son escouade ne sont pas là pour le tuer, au contraire ils le recherchent pour le protéger et l’emmener à leur camp. Agrippa aurait été à leur tête. Selon la légende, Gratus, le garde, aurait immédiatement reconnu Claude comme son empereur. Il se peut aussi que ce n’ait été qu’une mise en scène destinée à masquer le fait que Claude et peut être Agrippa avaient pris part à la conjuration. Après avoir été mis au ban pour son portrait d’Auguste, Claude comprenait parfaitement l’intérêt de raconter une histoire différente de la réalité (il entretiendra d’ailleurs la rumeur selon laquelle il aurait été un fils illégitime d’Auguste durant son règne). Mieux vaut avoir miraculeusement échappé au massacre grâce aux dieux que d’assassiner froidement celui dont on veut prendre la place. Toujours est-il qu’il se retrouve en sécurité.

A l’annonce de la mort de l’empereur, le Sénat se réunit rapidement, mais il n’arrive pas à se mettre d’accord sur le nom du sénateur qui prendra le titre de Princeps. Une nouvelle guerre civile pourrait éclater. Lorsqu’ils sont informés de ce que les prétoriens soutiennent Claude, les sénateurs exigent qu’il vienne devant eux pour recevoir leur approbation. Il refuse, conscient de ce que les conjurés pourraient bien tenter de l’éliminer par peur des représailles. Agrippa aurait été chargé de faire la liaison entre les interlocuteurs. Il promet la clémence aux conspirateurs, seuls leurs chefs, Cassius Chaerea et Lupus auront à répondre de l’assassinat. Claude est proclamé empereur sous la pression de la garde prétorienne qui encercle le Sénat. En récompense pour son aide précieuse, Agrippa reçoit les territoires de Samarie, d’Idumée et de Judée, ainsi que la villa d’Abila et est déclaré rex amicus et socius populi Romani (roi ami et allié du peuple romain), comme Hérode le Grand dont il a finalement reconstitué le royaume. Son frère, Hérode de Chalcis, se voit attribuer la principauté qui lui donne son nom.

En plus de cette version, Flavius Josèphe en donne une autre où il minimise le rôle joué par Agrippa. Sa couronne n’est en effet pas qu’un cadeau pour service rendu, mais elle traduit le changement d’orientation politique de Claude. Il rend son royaume à Antiochos IV de Commagène (Caligula le lui avait donné en 38, puis repris en 40), il libère Mithridate et le rétablit en Arménie, et il redonne son indépendance au royaume du Bosphore qui échoit à Mithridate II qui règne aussi sur la Colchide, tandis que Polémon II du Pont qui a perdu ces territoires reçoit des terres en Cilicie en compensation. Son but est évidemment d’empêcher le développement d’un foyer nationaliste dans la région, mais en 43, il réunit aussi la Pamphylie et la Lycie pour les transformer en province sénatoriale. Il fait de même ailleurs avec la Thrace, la Maurétanie et la Norique. Il relance ainsi la politique d’expansionnisme gelée par Auguste pour redonner une perspective d’enrichissement aux sénateurs. Cela témoigne de sa volonté de se concilier le Sénat qui lui reproche d’être arrivé au pouvoir grâce à la garde prétorienne et non par la voie parlementaire. Il s’assure en même temps de la fidélité des militaires qui se voient attribuer des terres dans les nouvelles colonies à leur retraite.

Son attitude envers les Gaulois est certainement la meilleure illustration de la politique qu’il désire mener. Né à Lyon, Claude a des attaches particulières avec la Gaule qui est aussi un foyer potentiel d’insurrection. Elle s’est déjà révoltée en 21, lorsque les Andécaves et les Turones, bientôt rejoints par les Trévires, les Eduens et les Séquanes se sont unis pour se libérer du poids des impôts que Tibère venait d’augmenter. Les légions de la garnison de Lyon et celles du Rhin avaient dû intervenir pour les faire rentrer dans le rang. L’empereur met en place une stratégie qui comporte deux volets pour éviter que cela ne se reproduise. Le premier consiste à accorder la citoyenneté romaine aux habitants d’un grand nombre de cités gauloises. Il leur ouvrira plus tard (48) l’accès à la magistrature, ce qui leur permettra d’entrer au Sénat. Il reprend là la méthode qui avait permis à Sertorius d’être soutenu par les tribus ibères et lusitaniennes. Le second a pour but de couper les éléments rebelles de leurs bases arrières situées en (Grande-)Bretagne, ainsi qu’à faire main basse sur les mines de cuivre qui assurent la prospérité de l’île et des marchands romains qui y sont installés depuis les expéditions de Jules César. Claude utilise justement le stratagème qui avait permis à son illustre prédécesseur de conquérir la Gaule pour y envoyer ses légions. Quatre d’entre elles débarquent en 43, sous le prétexte de rétablir le fidèle allié atrébate Verica, venu à Rome demander de l’aide après qu’il ait été dépossédé de son bien par les Catuvellauni. Claude s’y rend en personne pendant une quinzaine de jours, accompagné d’éléphants de guerre. La campagne est un succès. Les Cattuvellauni sont battus, même si leur chef Caratacos parvient à s’enfuir et à trouver refuge chez les Ordovices, ainsi que leurs alliés Trinovantes dont la capitale Camulodunum est prise et transformée en colonie pour les vétérans romains. Un triomphe est décerné à Claude pour cette victoire, ainsi que le nom de Britannicus qu’il n’emploiera cependant pas pour garder celui de feu son frère Germanicus. Cet exploit le fait apparaître dans la continuité de Jules César. La guerre n’est toutefois pas finie, elle dure jusqu’en 51, date de la capture de Caratacos, livré par la reine des Brigantes, Cartimandua après la défaite des Ordovices et des Silures qu’il avait convaincus de le rejoindre. Fait exceptionnel, alors qu’il devait être exécuté comme de coutume lors du triomphe qui s’ensuivit, Caratacos fut épargné et put finir sa vie à Rome suite au discours émouvant qu’il prononça devant l’empereur. La conquête de la Bretagne ne sera achevée qu’une trentaine d’années plus tard.

Mais avant tout cela, l’une des premières préoccupations de Claude est de rétablir l’ordre et la paix à Alexandrie. Aussi prend-il un décret qui rappelle que les Juifs alexandrins ont le droit de vivre selon leur lois et que personne ne peut les obliger à faire des choses interdites par la Torah. Ce privilège ne tarde pas à être étendu à tout la diaspora juive de l’empire. Agrippa et Hérode de Chalcis sont nommés censeurs des mœurs juives pour toute la diaspora. C’est à ce titre qu’Agrippa fait retirer une statue de Claude installée par les païens dans la synagogue de Dôra, ville phénicienne pourtant située en dehors de son royaume. Sa réputation de grande piété lui permet d’être le premier roi hérodien à être autorisé à assister aux cérémonies à l’intérieur du Temple. Cela n’empêche pas qu’il doive avoir eu des relations compliquées avec les Grands Prêtres, aucun de ceux qu’il nomme, choisis dans les familles Anân et Boëthos, ne tenant plus de deux ans avant d’être remplacé. Peut être est-ce dû à son inclination supposée pour le parti pharisien, ce qui lui vaut à la fois l’inimitié des sadducéens, mais aussi celle d’une partie de ses sujets grecs païens. Il ne s’oppose pourtant pas à l’exécution de Jacques, fils de Zébédée, ni à l’incarcération de Pierre que demandent les premiers et fait construire théâtres, amphithéâtres et termes pour satisfaire les seconds. Il va même jusqu’à organiser des jeux qui comportent des combats de gladiateurs malgré l’interdiction religieuse qu’il contourne en faisant combattre des condamnés.

Il s’attire de plus la suspicion des Romains, celle du gouverneur de Syrie, Vibius Marsus, en particulier. Parmi les travaux qu’il entreprend, dans la lignée d’Hérode le Grand, il fait renforcer les fortifications de Jérusalem dont la reconstruction avait été autorisée par Jules César après que Pompée les eût fait raser. Vibius en informe Claude qui ordonne l’arrêt immédiat du chantier. Il commet une autre faute en 44 lorsqu’il organise une réunion avec son frère, Hérode de Chalcis, Sampsigeramos, roi d’Emèse, Antiochos de Commagène, Cotys, roi du Bosphore et de Colchide qui vient de détrôner son frère Mithridate et Polemon II du Pont. Vibius Marsus voit d’un très mauvais œil cette conférence régionale qui remet en cause son pouvoir en donnant un rôle central à Agrippa autant qu’il attise la jalousie des Syriens. Il les accuse de projeter une alliance avec les Parthes. Il exige que les participants se séparent et rentrent sans délai dans leurs royaumes respectifs. Rome ne peut pas tolérer que des acteurs locaux acquièrent trop de puissance, surtout dans une région située à une frontière aussi sensible.

Peu de temps après, Agrippa préside les jeux de Césarée où il paraît vêtu d’une parure d’argent étincelante. Il fait forte impression sur la foule, surtout composée de « grecs » dans cette ville, qui le compare à un dieu. Il ne relève pas le blasphème que cela constitue. Deux jours plus tard, il est pris de violentes douleurs au ventre. Il souffre le martyr cinq jours durant avant de mourir. Si certains interprètent cet épisode comme le châtiment infligé par l’Eternel à un homme qui se prenait pour un dieu vivant, les rumeurs d’empoisonnement par les Romains se répandent comme une traînée de poudre. L’hypothèse reste fort possible bien qu’une cause naturelle ne puisse être totalement écartée, cela demeure un mystère. Les païens fêtent la disparition du roi. Pour sa succession, Claude ne désigne pas Agrippa II, fils d’Agrippa âgé de 17 ans seulement, mais il incorpore le royaume à la province de Syrie. Il tente cependant une séparation des pouvoirs politiques et religieux en chargeant Hérode de Chalcis de la responsabilité du Temple de Jérusalem et de la nomination des Grands Prêtres au lieu de les confier au gouverneur romain comme dans le rattachement précédent. Le retour à la souveraineté nationale semble fortement compromis, mais il subsiste toutefois l’espoir de voir Agrippa II monter sur le trône de son père. La partie des Juifs les plus nationalistes, les zélotes, se radicalise et va faire tout son possible pour que cela se produise. Des émeutes et des affrontements ont lieu en Judée, Galilée et Samarie au cours des années suivantes. Les Romains les répriment violemment à chaque fois, non sans que Claude ait demandé conseil à Agrippa II sur la conduite à tenir. A la mort d’Hérode de Chalcis en 48, Agrippa II n’hérite que de la principauté de son oncle et de sa prérogative à nommer les Grands Prêtres. En 49, Claude fait expulser les Juifs de Rome pour prosélytisme actif. Dans sa « Vie des douze césars », Suétone mentionne que cela vise les adeptes d’un certain Chrestos, l’Oint en grec. S’il est tentant d’identifier ce personnage à Jésus Christ, l’hypothèse me semble hautement improbable. Selon moi, il désignerait plutôt ceux qui attendent encore l’arrivée du Messie et se sont donné pour mission de hâter son avènement en provoquant l’Apocalypse. Ceux-là ont pu tenter de recruter les partisans de la République et les étrangers sous domination romaine en leur promettant d’être sauvés à la fin des temps qu’ils estimaient proche et assouplir les règles du judaïsme en ce qui concerne la circoncision et les interdits alimentaires pour les séduire plus facilement. Claude aurait pu craindre qu’un parti anti-impérial cristallise autour d’eux. Ce bannissement a pu en pousser quelques uns à basculer dans l’extrémisme, jusqu’à constituer l’un des premiers groupes terroriste de l’Histoire, les sicaires ; leurs premières actions se situent aux alentours de 52, et leur premier coup d’éclat en 56 avec le meurtre du Grand Prêtre Jonathan ben Hanan. Inversement, d’autres ont pu prôner l’abandon de toute forme de violence et justifier leur position en affirmant que le Messie avait déjà effectué son passage sur terre sans que personne ne s’en soit aperçu. Ceux-là deviendront les chrétiens au sens où nous l’entendons, et encore faudra t-il que d’autres événements se produisent pour que leur pensée prenne forme, puis se répande.