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Autour de la spéciation

Si la disparition des espèces est un sujet dont on nous parle sans cesse, celui de leur apparition est beaucoup plus rarement abordé, sauf sous l’angle du stérile débat entre darwinisme et intelligent design, qui n’est autre qu’une forme déguisée du créationnisme. Son mécanisme, la spéciation, n’est quant à lui pratiquement jamais traité, alors qu’elle pourrait tout aussi bien concerner l’humanité qu’une extinction pure et simple.

Voyons tout d’abord ce qui distingue une espèce d’une autre. Le critère est simple, si deux individus de sexe opposé sont capables de se reproduire ensemble, ils sont de la même espèce, sinon, ils ne ne le sont pas. Ainsi, bien que les analyses génétiques aient démontré que les ours et les phoques sont de la même famille, ils sont parfaitement incapables de produire une quelconque descendance. Dans ce cas, nous avons donc affaire à deux espèces bien distinctes.Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si les choses se passaient toujours comme cela, mais ce n’est pas toujours aussi évident. Prenons par exemple les chevaux et les ânes. Tout le monde sait que lorsqu’on accouple un âne mâle avec une jument, on obtient un hybride parfaitement viable, le mulet. A priori, on pourrait donc croire qu’ils sont de la même espèce. Ce n’est pourtant pas le cas, car d’une part, le bardot issu d’une ânesse et d’un étalon est beaucoup plus difficile à obtenir, mais surtout parce que le mulet est à quelques exception près toujours stérile, ce qui rend impossible la perpétuation de la race par ses propres moyens. Cela s’explique par le fait que les chevaux ont 64 chromosomes, tandis que les ânes n’en ont que 62. Les mulets en ont par conséquent 63, 31 paires plus un solitaire qui compromet à lui tout seul la méiose, c’est à dire la division par deux du nombre de chromosomes indispensable à la genèse des gamètes.

La frontière devient encore plus floue lorsque l’hybridation concerne le tigre et le lion. Non seulement fonctionne-t-elle aussi bien dans les deux sens (ou plutôt aussi mal, quand les gestations arrivent à terme, ce qui est loin d’être gagné d’avance, les hybrides souffrent le plus souvent de handicaps tels la cécité ou la surdité, ainsi que de troubles neurologiques et de déficiences immunitaires), un lion mâle et une tigresse engendrant des ligres ou ligrons, qui peuvent devenir spectaculairement gigantesques, plus de 3,5 m de long pour plus de 400 kg, et l’inverse des tigrons, qui restent quant à eux de la taille plus modeste d’une lionne, mais les femelles issues de ces croisements sont de plus fertiles. Elles doivent par contre s’accoupler avec un tigre ou un lion, comme les mâles hybrides demeurent en revanche stériles ; ils ne déclenchent jamais leur puberté, sans qu’on sache exactement pourquoi. On pourrait donc imaginer que des gènes caractéristiques d’une espèce puissent passer à l’autre par l’intermédiaire de ces hybrides femelles, ce qui permettrait une évolution par un processus différent de la simple mutation. En réalité, les tigres et les lions vivent dans des milieux tellement éloignés que leur rencontre dans la nature tiendrait déjà du miracle et leurs comportements sont si différents, que même si cela devrait arriver, ils auraient beaucoup de mal à interpréter les signaux de consentement à l’accouplement envoyés par l’autre espèce. Seule la promiscuité de la vie en captivité a pu produire de tels hybrides, mais cela ne veut pas dire pour autant que cela soit totalement impossible pour d’autres espèces qui partagent le même milieu comme l’ocelot et le puma par exemple, pour rester dans les félins.

Ce phénomène pourrait éventuellement être l’une des raisons pour lesquelles l’Homme de Neandertal a disparu relativement peu temps après sa rencontre avec nous, les Homo Sapiens, ainsi qu’expliquer pourquoi nous partageons une petite partie de notre patrimoine génétique avec lui. On peut imaginer que les hybrides aient pu souffrir de divers handicaps et que les mâles aient été stériles, mais encore que ces naissances se soient majoritairement produites chez les Néandertaliens qui aurait alors vu les groupes touchés s’affaiblir et leur diversité génétique s’appauvrir jusqu’à provoquer leur disparition. Homo Sapiens aurait au contraire pu tirer avantage de cette hybridation, en acquérant par exemple le gène qui code pour un cerveau plus gros, cet organe étant plus volumineux chez Neandertal contrairement à ce que suggèrent ses traits lourdauds (ce qui ne signifie pas qu’il ait mathématiquement été plus intelligent, la complexité de l’organe étant plus déterminante, mais aurait bien pu le conduire à sa perte, le cerveau étant très énergivore. La concurrence nouvelle de Sapiens a pu l’empêcher de trouver suffisamment de nourriture pour résister aux longs hivers et permettre le renouvellement des générations. Certains indices laissent penser que, contrairement à Sapiens, Neandertal se débarrassait des bébés qui naissaient à la mauvaise saison pour que les mères n’entament pas trop leurs réserves, ce qui prouve qu’il se savait particulièrement vulnérable à la pénurie hivernale et qu’une légère baisse de la ressource a pu le condamner). L’échange de gènes a pu avoir lieu suite à l’intégration d’hybrides néandertaliennes dans des clans de sapiens qui auraient engendré une descendance sans handicap particulier, voire spécialement attractive, tout en étant fertile. Ce n’est qu’une hypothèse parmi d’autres, il se peut tout aussi bien que l’hybridation ait été totalement impossible, les deux espèces étant trop éloignées l’une de l’autre et les gènes communs provenant d’un lointain ancêtre, au quel cas Neandertal a pu disparaître en raison de l’envahissement de son territoire par un Sapiens plus efficace que lui à la chasse (une campagne vantant les mérites du régime des chasseurs/cueilleurs est menée depuis quelques mois ; elle voudrait nous faire croire qu’ils se nourrissaient avant tout de fruits et de légumes, que ce serait là notre nature profonde et qu’il faudrait la respecter en en mangeant plus pour être en meilleure santé, mais ce n’est qu’un gros mensonge des industriels de l’agroalimentaire destiné à nous vendre les compotes ou les poêlées de légumes qu’ils nous vendent très cher alors que les gens de cette époque se nourrissaient avant tout de viande, comme les Indiens des grandes plaines de bison, les Lapons de renne ou les Inuits de phoque, de morse, de baleine et de poisson. La taille des humains a d’ailleurs nettement diminué lors du passage à une alimentation essentiellement végétale, plus pauvre en calories, avec l’invention de l’agriculture -même si elle a d’autre part permis la formation de groupes plus importants et la spécialisation des individus indispensable à l’émergence de la civilisation- ; il aura fallu 12 000 ans et la généralisation de la consommation de viande au XX ème siècle pour que nous redevenions aussi grands que nos ancêtres chasseurs/cueilleurs.Désolé de cette longue parenthèse, mais je déteste qu’on essaie de me faire prendre des vessies pour des lanternes.), notamment grâce au chien qui venait d’être domestiqué, ou alors à cause de maladies amenées par Sapiens contre lesquelles Neandertal n’était pas immunisé, comme celles amenées par les Européens ont décimé les populations d’Amérique, ou encore suite à des conflits avec le nouvel arrivant qui auraient diminué la population et morcelé le territoire ; peut être aussi par une combinaison de tous ces facteurs.

Une parfaite compatibilité entre Sapiens et Neandertal n’est pas non plus totalement exclue. Dans ce cas, Neandertal a pu disparaître submergé par le patrimoine génétique de Sapiens, à condition que les effectifs de ce dernier aient été nettement supérieurs, nous dit la science. Mais ne pourrait-on pas imaginer que le déséquilibre soit le fruit d’un autre facteur que le nombre ? Et si Sapiens avait tout bonnement enlevé en masse les femmes néandertaliennes pour les intégrer à leur groupe ? Les femmes sont en effet la clef de la survie de l’espèce, comme le savaient très bien les Hommes du paléolithique. En témoignent les « Vénus », figurines féminines sculptées dont les formes évoquent souvent la grossesse (il n’y en a pas de masculines), qui datent d’au moins 40 000 ans, comme celle de Hohle Fels, exemplaire incontestable le plus ancien connu (d’autres, beaucoup plus approximatives qui n’ont pas forcément été façonnées par une main humaine, remontent à plus de 200 000 ans). Cela suggère inévitablement un culte de la fécondité qui devait donner une place toute particulière aux individus de sexe féminin (je ne peux qu’être déconcerté par la réaction de certaines, je pense en particulier à Macha Méril, qui trouvent que l’idée d’une Déesse à l’origine du monde puisse être révolutionnaire, alors que tout indique que cette conception a eu cours pendant des dizaines de milliers d’années. Il ne faut pourtant pas être grand clerc pour s’imaginer que la faculté de donner la vie est à la source même de la notion de divinité quand n’importe quel homme normalement constitué ne peut aujourd’hui encore s’empêcher d’y voir une dimension magique, malgré une parfaite connaissance du mécanisme biologique qui préside à ce miracle. Notre galaxie, la Voie Lactée, lieu de résidence par excellence des forces divines dans de nombreuses cultures, ne porte-t-elle d’ailleurs pas le nom d’une sécrétion exclusivement féminine, le lait ?, alors qu’elle aurait aussi bien pu être interprétée comme les traces de l’éjaculation cosmique du créateur. On peut s’opposer aux injustices d’une société patriarcale sans être pour autant obligé de se couvrir de ridicule).

Paradoxalement, cette essence divine a pu être la cause des inégalités de traitement qui ont conduit à considérer les femmes comme des êtres inférieurs. Si donner la vie est un pouvoir extraordinaire, il s’accompagnait jusqu’à récemment d’un risque majeur : celui de mourir en couche. Cela a pu inciter les hommes préhistoriques à interdire aux femmes de pratiquer d’autres activités dangereuses, telle que la chasse (certains diront qu’il s’agit avant d’une question d’aptitude physique, mais la chasse est tout autant, sinon plus, une question d’intelligence, domaine dans lequel les femmes sont strictement égales aux hommes, et pour d’autres espèces, comme les lions, ce sont bien les femelles qui remplissent cette fonction, bien que moins musclées que leurs congénères mâles) et plus tard la guerre. Les hommes ont alors pu se prévaloir d’être les premiers responsables de la survie du groupe en subvenant aux besoins alimentaires (le fait qu’il existe des cultures où l’interdiction de partager un repas avec un autre que son conjoint soit plus forte que celle d’avoir des relations sexuelles est le signe que les notions de reproduction et d’alimentation sont intimement liées pour notre cerveau). Dès lors, les femmes ont pu être considérées quasiment comme des enfants qu’il faut nourrir, mais aussi protéger, d’autant plus qu’elles étaient susceptibles de devenir l’objet de la convoitise d’autres clans. En ces temps reculés où les groupes ne se composaient que d’une trentaine d’individus à peine selon les estimations (au-delà de ce nombre, la ressource en gibier se serait épuisée), une légère surmortalité féminine devait vite provoquer un déséquilibre qui mettait en péril la survie du clan. La solution était alors d’aller enlever des femmes chez les voisins. Une pratique dont on retrouve la trace dans la mythologie avec l’enlèvement des Sabines par les premiers Romains, ou celui d’Hélène par Pâris provoquant la guerre de Troie (avec la préférence pour une descendance masculine, il manque 60 millions de filles pour que chacun trouve sa chacune rien qu’entre l’Inde et la Chine…), un simulacre d’enlèvement à l’occasion des mariages est d’ailleurs toujours encore une coutume très répandue de par le monde et il existe même de nos jours des tribus africaines où les femmes vivent dans la hantise de subir ce sort. Même si le risque d’enlèvement ne devait pas être aussi élevé que cela et s’apparente plus à la peur du loup, cette crainte ancestrale pourrait bien avoir servi à justifier que les femmes ne doivent pas se montrer aux étrangers pour ne pas les tenter, comme de les obliger à se dissimuler entièrement sous des vêtements lorsqu’elles paraissent en public. Ce serait donc parce qu’elles étaient considérées comme les éléments les plus précieux pour la communauté que les femmes ont fini par être traitées comme des objets propriété des hommes, au lieu d’avoir les mêmes droits que des individus à part entière.

Or donc, si Sapiens et Neandertal n’étaient en fait que deux représentants d’une seule et même espèce, il se peut que les clans de Sapiens qui s’étaient fait voler leurs femmes se soient systématiquement retournés vers des néandertaliens, moins bien armés qu’eux, pour récupérer à leur tour des éléments féminins. Cela aurait pu contribuer à l’extinction d’Homo neanderthalensis qui ne peut assurément être que multifactorielle. Rien ne permet cependant de conclure quant aux raisons de la disparition de Neandertal, ni à son degré de compatibilité avec Sapiens.

En revanche, les choses sont beaucoup plus claires en ce qui concerne l’ours blanc. Bien qu’il se soit parfaitement adapté à son milieu jusqu’à devenir un mammifère semi-aquatique, il peut se reproduire sans aucun problème avec l’ours brun pour engendrer une descendance aussi normale que fertile. Ils respectent donc scrupuleusement les critères de la définition et font partie de la même espèce. Et pour cause, l’ours blanc n’est apparu que très récemment, à peine 150 000 ans. Sa disparition ne serait donc pas aussi dramatique qu’on voudrait nous le faire croire. Il pourrait bien réapparaître à la faveur de la prochaine glaciation, à condition qu’un ours brun comme le Kodiak survive à la période de températures plus élevées. Il est d’ailleurs peut être possible que cela se soit déjà produit par le passé. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les espèces menacées de disparition soient dans le même cas de figure, mais que l’exemple choisi comme emblème par les écologistes est trompeur, uniquement destiné à jouer sur nos émotions (le gentil nounours de notre enfance représentait pourtant naguère la bête féroce par excellence avant que le loup ne prenne sa place), comme les publicitaires suggèrent aux urbains qu’ils seront plus libre avec un 4×4 qui leur permettra de conquérir les grands espaces qu’ils ne fréquenteront pourtant jamais. Le même genre de procédé à la limite de la malhonnêteté est aussi à l’œuvre lorsqu’on veut nous faire peur avec l’élévation du niveau des océans dû à la fonte des glaces qui menace de submerger la Camargue, alors que les zones concernées devraient déjà l’être la plupart du temps, et ce depuis belle lurette, si des digues ne les protégeaient pas des eaux du Rhône et de la Méditerranée. Les méthodes de communication employées par le lobby écologiste sont tout aussi contestables que celles des fabricants de médicaments auxquelles les médias ont enfin fini par s’intéresser. Même un écologiste convaincu, tel Fritz Vahrenholt , commence à dire qu’elles sont incompatibles avec une approche scientifique. Il s’est converti à la thèse défendue depuis des années par Vincent Courtillot qui dit que le réchauffement climatique est avant tout dû à la hausse cyclique de l’activité solaire et non aux émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique, un sacrilège. Il n’est pas besoin de remonter jusqu’à Galilée, Copernic et Giordano Bruno, condamnés par la méchante inquisition, pour s’apercevoir que le consensus scientifique d’ou sortirait immanquablement la vérité n’est qu’une fable digne de la fumisterie. Il a fallu attendre les années 1960 pour que la théorie de la dérive des continents émise par Wegener en 1915 soit enfin reconnue par ses pairs comme la seule qui vaille avec l’avènement de la tectonique des plaques. Qu’ils soient chargés de défendre les intérêts des industriels ou des écolos, les communicants sont bien tous de la même espèce, nuisible.

Mais revenons à notre sujet, la spéciation. Maintenant que nous savons qu’elle est progressive, voyons comment elle se produit. Elle peut survenir dans une population qui fréquente le même territoire, mais une rupture advient comme deux groupes n’arrivent plus à communiquer ensemble faute de comprendre l’autre, par exemple lorsque les phéromones qui provoquent l’accouplement ne sont plus perçues par une partie des individus qui sont devenus sensibles à une autre, dans le cas des papillons, ou parce que les membres de la communauté se spécialisent jusqu’à ignorer totalement les autres, comme cela se passe avec les orques, qui vivent toutes dans l’espace ouvert des océans, mais qui ont adopté trois modes de vie différents, un type, nomade, vivant en solitaire ou en petits groupes de sept individus au plus qui s’attaquent avant tout à des proies de grande taille, mammifères marins ou requins, dont la particularité est d’être très silencieux quand les deux autres émettent en permanence des vocalises pour rester en contact avec leurs congénères, car elles vivent en bandes de 5 à 50 individus pour les résidentes et de 20 à 60 pour celles dites offshore. Ces deux dernières sont surtout ichtyophages, même si elles peuvent parfois se nourrir de petits mammifères. Celles qui ont élu domicile aux abords de l’Antarctique sont d’ailleurs devenues naines, ce qui laisse à supposer qu’elles ne se reproduisent qu’entre elles, alors qu’elles doivent occasionnellement rencontrer leurs semblables étrangères. Leur spéciation est peut être bien en cours.

Ce mode n’est cependant pas le plus courant. La plupart du temps, la spéciation intervient lorsqu’une barrière géographique, comme une rivière, une mer, une montagne, un glacier, etc…, empêche deux populations d’une même espèce de se retrouver et de se reproduire ensemble. Elles évoluent alors de manière divergente, en fonction des conditions climatiques et du type de nourriture qu’elles rencontrent. L’exemple le plus parlant est celui du nanisme, comme dans le cas des éléphants fossiles retrouvés sur plusieurs îles de Méditerranée. Le niveau des mers ayant fortement baissé à la faveur d’une glaciation, leurs ancêtres de grande taille ont pu facilement faire l’aller-retour entre ces îles et le continent, mais ils s’y sont retrouvés piégés par la montée des eaux lors du réchauffement. La taille de leur territoire ayant fortement diminué, ils ont eux-mêmes dû rapetisser jusqu’à ne plus mesurer qu’un mètre au garrot pour faire face à la diminution de la ressource alimentaire. Les mêmes conditions ont eu les mêmes conséquences pour l’Homme de Florès, probablement descendant d’Homo Erectus, aussi connu sous le nom de Hobbit (voir L’Homme de Florès est bien un nouvel hominidé, selon son petit crâne – futura-sciences.com 12/07/13).

Un autre critère d’adaptation est lié la présence de nouveaux prédateurs, ou à leur absence (l’absence de prédateurs permet autant aux grands animaux bloqués sur une île de devenir nains sans pour autant se transformer en proie qu’aux petits de devenir géants sans risque). Ainsi, le comportement social bien connu des bonobos, qui ont toutes sortes de relations sexuelles pour apaiser les tensions au lieu d’avoir systématiquement recours à la violence, comme les autres chimpanzés, pourrait s’expliquer par l’absence de léopards dans la région où ils vivent, ce qui leur permet de passer plus de temps au sol en toute sécurité (d’où une bipédie fréquente). Du coup, ils se seraient habitués à côtoyer tout le groupe, même pendant qu’ils se nourrissent, ce qui ne représente pas moins de 80% de leur activité, au lieu de considérer l’arbre où ils se trouvent comme une propriété privée dont l’accès doit être réservé à leurs seuls proches. Cette proximité permanente les aurait incité à élaborer ce mode de résolution pacifique des conflits. Cependant, l’une des caractéristiques du bonobo étant d’être plus petit que le chimpanzé commun, il est aussi appelé chimpanzé nain, traduit, comme pour les éléphants insulaires, qu’il ne dispose que d’une quantité limitée d’énergie. Il aurait donc pu abandonner en partie son comportement violent pour la simple et bonne raison que son coût énergétique était trop important par rapport à celui d’un petit coup de rein qui apporte les mêmes bénéfices.

Pour ce qui est de l’Homme, sa lignée se serait séparée de celle qui a évolué pour aboutir à nos cousins grands singes voilà quelques 6 millions d’années. L’hypothèse la plus connue, popularisée par Yves Coppens (qui reste un grand Monsieur de la science, malgré son implication dans cette sous merde qu’est « L’odyssée de l’espèce », seule source de financement pour qu’il puisse enfin voir se mouvoir ses chers fossiles) dit que la population initialement homogène se soit séparée en deux groupes distincts de part et d’autre de la rift valley suite à un changement climatique. A l’ouest, la forêt tropicale aurait persisté favorisant un mode de vie essentiellement arboricole, tandis qu’elle aurait dépéri à l’est pour se transformer en savane. Les hominidés se trouvant de ce côté auraient alors dû s’adapter à la vie terrestre. Ils auraient été obligés de se dresser souvent sur leurs pattes arrières pour voir au dessus des hautes herbes de manière à repérer les prédateurs, bien qu’ils aient longtemps continué à se réfugier dans des nids construits dans des arbres pour passer la nuit ; ils y auraient par ailleurs trouvé les proies mises à l’abri des autres grands carnassiers par les léopards, augmentant ainsi la part de viande dans leur alimentation, un régime plus riche, favorable au développement du cerveau. En acquérant la station debout, leurs mains se sont progressivement libérées de la fonction locomotrice, permettant l’emploi plus fréquent d’outils, ainsi que leur transport sur de longues distances. Le redressement à la verticale a aussi permis au larynx de prendre la position qui permet d’émettre les sons articulés indispensables au langage.

Une autre hypothèse, récemment émise par Carsten Nimitz dans son documentaire « Et l’homme se dressa » (diffusé sur Arte en Mars 2012), propose un autre scénario. Pour lui, ce ne sont pas les hautes herbes de la savane qui ont poussé certains hominidés à se tenir debout, mais leur implantation à proximité de lacs poissonneux, ce qui colle avec la découverte faite au Tchad en 2001 d’un squelette fossile âgé de 7 millions d’années, Toumaï (le point de vue d’Yves Coppens a par conséquent évolué à ce moment). Pour profiter de la manne, ces individus auraient passé leur temps à demi immergés, en position verticale, aidés en cela par la portance de l’eau. Les protéines hautement assimilables, ainsi que les acides gras (les fameux oméga-3) du poisson auraient alors assuré leur bonne santé et permis au cerveau de se développer (une pierre dans le jardin de ceux, cette fois-ci sûrement à la solde des fabricants de chaussures de sport, qui prétendent que notre nature profonde est de courir pendant des plombes derrière le gibier jusqu’à qu’il tombe d’épuisement, comme le font les bushmens en Afrique du Sud, et qu’il faut par conséquent faire de même pour être en bonne santé. Primo, quid des femmes ?, dont l’espérance de vie est supérieure à celle des hommes alors qu’elles ne pratiquent pas cette activité, et secundo, il vaut mieux faire comme eux et courir pieds nus pour éviter les traumatismes. Ras le bol de tous ces donneurs de leçon qui nous saoulent en permanence avec leurs bons conseils. Pour respecter notre nature profonde -qui n’existe pas-, mettons nous le cul dans la flotte et rêvons ! et encore à poil, pour ne pas enrichir les fabricants de maillots de bain. Oui, je prends des bains chauds interminables, très mauvais pour ma santé et celle de la planète, mais pour sauver mon âme, je pisse dedans, comme à la raie de tous ces emmerdeurs moralisants -une étude a montré que les propriétaires de grosses voitures s’arrêtent moins pour laisser passer les piétons, ce qui n’a rien de surprenant, mais ce qui l’est en revanche, c’est que la palme de l’incivilité revient aux conducteurs de véhicules hybrides. Comme ils s’estiment meilleurs citoyens que les autres, ils se croient tout permis ; et en plus ils nous font la morale.-). L’un de ses arguments est que l’Homme est le seul primate à littéralement adorer l’élément liquide, à rechercher sa présence pour se détendre, alors que tous les autres éprouvent une grande aversion pour lui (à l’exception de ces macaques japonais qui se prélassent dans les sources d’eau chaude, et encore ne le font-ils que depuis les années 1960, après qu’une guenon soit tombée dedans par mégarde et ait trouvé cela très agréable). Pour s’en convaincre, il suffit de voir comme les enfants du monde entier s’éclatent dès qu’ils peuvent barboter. J’aime beaucoup cette hypothèse douce, moins assujettie aux seules contraintes darwiniennes, qui fait aussi intervenir une dimension culturelle. Ce qui ne veut pas pour autant dire qu’elle soit la seule plausible.

Si la tendance actuelle venait à se confirmer, une nouvelle spéciation de notre espèce pourrait bien avoir lieu, plusieurs facteurs étant réunis pour qu’elle se produise. Tout d’abord, la séparation physique. Avec l’accroissement des inégalités sociales, les mieux lotis d’entre nous ont de plus en plus tendance à vouloir s’isoler du reste de la population qu’ils considèrent comme un danger. Si ce n’est pas une nouveauté en soi, la migration des riches du centre ville vers la périphérie lorsqu’ils se sentent menacés d’encerclement par une populace mécontente pour y revenir lorsque les tensions s’apaisent de manière à éviter de perdre du temps dans le trajet entre leur domicile et leur lieu de travail (ce qui leur permet de dire qu’ils n’ont plus besoin de voiture et de se plaindre de la pollution émise par les vieilles guimbardes des banlieusards qui bossent pour eux) est un phénomène bien connu, les progrès de la technologie viennent bouleverser la donne. Le meilleur exemple nous vient certainement d’Amérique du Sud, en l’occurrence du Brésil. Les disparités y sont beaucoup plus grandes que chez nous, aussi les plus nantis résident-ils dans des quartiers ultra-sécurisés, protégés par une haute palissade, sous vidéo surveillance et sous la garde de compagnies de sécurité privées. Ils peuvent d’une part travailler depuis ces camps retranchés grâce à internet, où se faire livrer leurs courses, et d’autre part, lorsqu’ils doivent malgré tout se rendre en ville pour un rendez-vous d’affaire ou faire du shopping, ils ne se déplacent même plus en voiture blindée, mais prennent l’hélicoptère pour éviter d’avoir à traverser les quartiers défavorisés ou de risquer de tomber dans un guet-apens, l’enlèvement étant un véritable fléau dans cette région du monde. Cela a donné l’idée à un architecte d’aller encore plus loin pour envisager de construire une île artificielle dans la baie de Rio qui séparerait ainsi ces riches clients de la masse grouillante par une sorte de douve maritime géante. Un américain a poussé le concept à son paroxysme en proposant carrément de fonder un nouveau pays qui serait quant à lui bâti sur des plate-formes implantées sur des hauts fonds dans les eaux internationales. Ses habitants n’auraient ainsi plus à payer les impôts qui permettent à ces feignasses de pauvres de vivre sur leur dos (je n’exagère même pas le discours, celui des milliardaires de « 740 Park Avenue » est du même tonneau). Une partie de la population humaine semble donc bien décidée à vivre dans des endroits inaccessibles à leurs semblables, sauf peut être pour leur servir de larbins, et encore les robots leur permettront-ils bientôt de s’en passer. La même mentalité est à l’œuvre chez ceux qui prônent la fermeture totale des frontières sous prétexte que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde, selon la phrase de Michel Rocard, qui ajoutait néanmoins que nous nous devons cependant traiter bien la part qui nous revient.

Un autre critère nécessaire à la spéciation est celui de l’isolement génétique qui suppose que les deux groupes ne se reproduisent plus ensemble. Là encore, malgré l’abandon du mariage de raison au profit du mariage d’amour qui permet enfin à la jeune et jolie princesse d’épouser l’impécunieux élu de son cœur plutôt que le vieux barbon fortuné qui lui était réservé (ce qui ne l’empêchait toutefois pas de se faire engrosser par son jeune amant monté comme un âne plutôt que par son débris de mari à la bite toute flapie et à l’enfant de devenir l’héritier légitime, vu la présomption de paternité. -Selon une étude d’après guerre, 10% des naissances seraient issues de ce genre d’infidélités, ce qui avait poussé ses auteurs à renoncer à la publier-), cela pourrait aussi nous concerner. En effet, bien plus que les critères physiques, les déterminants sociaux sont prépondérants dans le choix du partenaire, aussi, dans l’écrasante majorité des cas, les mariages se font entre personnes issues d’un même milieu. Non pas uniquement parce que les classes dirigeantes auraient la volonté d’accaparer l’argent et le pouvoir comme d’antan, mais pour des raisons culturelles. Même les pauvres préfèrent partager leur vie avec des gens qui ont les mêmes centres d’intérêts qu’eux plutôt que de se retrouver avec une personne avec qui ils n’ont pas grand chose en commun. Cela limite le brassage génétique.

Ce n’est cependant rien en comparaison de l’inégalité croissante entre les pays. Là, le facteur en cause est l’espérance de vie. Elle varie presque du simple au double entre ceux qui ont la plus longue et ceux qui ont la plus courte, 86 ans pour le Japon, contre 47 ans pour Haïti. De ce fait, l’âge auquel les femmes ont leur premier enfant varie à peu près dans les mêmes proportions. Les générations se succèdent donc deux fois plus vite dans les pays les plus déshérités, où la population n’a pas accès à la contraception, que dans les plus riches où les grossesses se font de plus en plus tardives en raison des contraintes liées au marché du travail. L’humanité se trouve ainsi séparée en deux groupes distincts qui se mélangent d’une part très peu, mais surtout qui évoluent à des vitesses très différentes. Si la situation était appelée à perdurer, il se pourrait que les nouveaux gènes deviennent progressivement incompatibles avec les anciens jusqu’à ce que les deux populations ne puissent plus se reproduire ensemble. Voilà certainement l’aspect le plus susceptible de déboucher sur une spéciation de l’espèce humaine.

Cette vision pessimiste de l’avenir, sorte de prélude au monde décrit par H.G. Wells dans « La machine à voyager dans le temps », où le héros, désireux de connaître le futur, part de la fin du 19ème siècle, fait escale lors des deux conflits mondiaux, puis se retrouve enseveli pendant des centaines de milliers d’années suite à un conflit nucléaire pour arriver dans un monde à priori idyllique peuplé de jeunes gens qui n’ont aucun souci, mais n’éprouvent aucune compassion pour leurs semblables;et pour cause, ils ne sont en fait que le bétail élevé par l’autre espèce humaine qui vit sous terre, descendante de ceux qui avaient trouvé refuge dans les abris antiatomiques (il décrit en fait notre monde où les riches vivent sans vergogne sur le dos des pauvres. Voir aux Etats-Unis des maisons, dont les occupants ont été mis à la rue faute d’avoir pu rembourser leurs prêts à taux variable, détruites pour que les cours de l’immobilier ne s’effondrent pas me fait irrésistiblement penser à une forme d’anthropophagie de l’Homo Economicus que nous sommes devenus. -Certaines tribus de Papouasie-Nouvelle-Guinée qui la pratiquaient souffraient du Kuru, sorte d’encéphalopathie spongiforme proche de la maladie de Creutzfeldt-Jakob ou encore de celle de la vache folle. La crise économique que nous traversons ne serait-elle pas une forme sociale de ce mal ?-), ne se réalisera peut être pas.

L’observation des cercopithèques, assurément dans une phase cruciale de la spéciation, nous permet en effet d’entrevoir un scénario plus optimiste. Les primates de ce genre comptent un grand nombre de sous-espèces aux caractéristiques physiques différentes. Elles ont donc dû se développer isolément le temps que les caractéristiques propres à chacune apparaissent, mais elles sont à présent à nouveau en contact les unes avec les autres. Elles vivent toutes en bandes, qui comptent jusqu’à une cinquantaine d’individus, divisées en familles, mais dirigées par un mâle dominant. C’est lui qui décide de l’endroit du territoire qu’elle domine où la bande doit s’établir pour trouver sa pitance ; ces déplacements quotidiens s’effectuent à heure fixe, le matin, le midi ou le soir. Aussi, des chercheurs qui suivaient une de ces bandes pour observer leur mode de vie ont-ils été très surpris du comportement du dominant. En effet, ce dernier, visiblement hybride, quittait son groupe le soir, après avoir mis tout son petit monde au dodo (le bâillement est communicatif car il sert de signal au dominant pour indiquer à ses sujets qu’il est temps de dormir. Plus qu’une simple politesse ou une volonté d’éviter qu’un malotru ne profite de ce moment pour nous introduire une quelconque substance empoisonnée dans la bouche, mettre sa main devant la bouche signifie que nous n’avons pas l’intention d’imposer notre volonté). Ne suivant que leur soif de connaissance, les hommes de science ont donc filé cet étrange individu.

A leur grand étonnement, il se rendait toutes les nuits dans un autre groupe, de l’autre espèce dont il était issu qui plus est, et dont il était apparemment aussi le chef pour couronner le tout, vu qu’il réveillait ses ouailles à l’aube pour leur indiquer où elles devraient passer la journée avant de se carapater pour rejoindre son autre clan. Son hybridation lui avait donc conféré des caractéristiques qui plaisaient aux deux espèces au point qu’il soit dominant dans les deux cas, ce qui devait lui donner une certaine priorité en terme de reproduction et favoriser sa descendance, mais il avait aussi accompli l’exploit de faire cohabiter sans heurts les deux groupes sur le même territoire, alors que d’ordinaire ils ne tolèrent pas que des étrangers viennent piétiner leurs plates bandes. On peut alors imaginer que ce caractère hybride, qui donne manifestement un avantage aux individus qui en sont pourvus, soit appelé à se répandre et que les deux sous-espèces concernées finissent à terme par n’en former plus qu’une seule. Ce processus pourrait aussi avoir lieu avec d’autre sous-espèces, de même qu’entre les hybrides jusqu’à ne laisser qu’une ou deux espèces proprement dites, tandis que les sous-espèces trop spécialisées n’ayant pas participé à ce grand brassage génétique seraient vouées à l’extinction. La scission entre la lignée humaine et celle des grands singes ne s’est pas non plus opérée d’un seul coup, des hybridations secondaires qui ont permis aux deux d’acquérir de nouveaux gènes utiles produits par une grande variété de sous-espèces ont eu lieu pendant encore des centaines de milliers d’années après leur première séparation. Le chemin est relativement similaire à celui que suivent les bactéries, qui, lorsqu’elles sont menacées, par exemple par un antibiotique, peuvent inhiber le mécanisme qui empêche d’ordinaire les mutations anarchiques pour maximiser leurs chances de trouver un gène de résistance. Celles qui le possèdent l’échangent ensuite avec les survivantes viables par l’intermédiaire de plasmides, sans même se soucier de la barrière des espèces contrairement aux espèces sexuées. Seule la vitesse à laquelle cela se produit diffère significativement, dans des conditions idéales il ne faut que 20 minutes pour que les bactéries donnent naissance à une nouvelle génération (certaines peuvent aussi rester en sommeil pendant des dizaines de milliers d’années en attendant des conditions favorables).

Après tout, le repli sur soi et l’isolement ne sont-ils que transitoires dans une phase où l’humanité se sent menacée avant que ne revienne une période d’échange favorisée par des hybrides culturels qui plairont à tout le monde, et la spéciation un spectre brandi pour que cela se fasse le plus vite possible. Ou pas…

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