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Archive for décembre 2012

Quel avenir pour l’Europe ?

Depuis 2008, la crise s’invite quasi quotidiennement dans l’actualité. Elle a d’abord touché le secteur bancaire qui s’était inconsidérément exposé au risque avec les subprimes, puis les états qui ont dû injecter des sommes colossales dans le système pour éviter qu’il ne s’écroule. Mais pourquoi l’attention s’est-elle focalisée uniquement sur l’Europe ?

L’état de santé du Japon ou des Etats-Unis n’est pourtant pas plus satisfaisant. La dette japonaise frôle les 220% du PIB, mais elle est essentiellement détenue par les Japonais qui y placent leurs économies, le pays n’a donc pas besoin d’emprunter sur les marchés à des taux prohibitifs, ce qui lui permet encore d’afficher un taux de croissance de 2,4% cette année, malgré un brutal ralentissement au troisième trimestre. La dette américaine n’atteint certes pas ces sommets, mais elle s’établit tout de même à près 100% du PIB, l’autorisation de dépasser le plafond des 16 394 milliards de dollars est d’ailleurs une pierre d’achoppement qui pèse lourdement dans les débats entre républicains et démocrates autour du « fiscal cliff ». Les ménages américains n’ayant aucune épargne, mais vivant plutôt à crédit, elle est quant à elle essentiellement détenue par des investisseurs étrangers malgré tout friands de bons du trésor US, le dollar restant la devise dans laquelle s’effectuent les échanges internationaux. Dans ces conditions, personne n’a intérêt à voir le billet vert trop baisser. La Fed peut en effet toujours brandir la menace d’une dévaluation de sa monnaie, qui amputerait d’autant la valeur de ses créances à l’étranger, au cas où le pays se retrouverait en grande difficulté (ce qui n’est par exemple pas le cas pour la Grèce qui devrait toujours rembourser ses emprunts actuels en Euros, même si elle revenait à une drachme fortement dévaluée ; sa dette flamberait donc d’autant.). Le bilan économique des Etats-Unis n’est pas pour autant flamboyant. Sa croissance n’est que de 2,3% cette année, soit 0,2 points en dessous du seuil nécessaire à des créations d’emploi, et un état comme la Californie, région la plus riche du monde, se trouve toujours encore au bord de la faillite malgré des coupes drastiques dans son budget. Cela n’empêche toutefois pas Wall Street d’atteindre des niveaux supérieurs à ceux de 2008 (le CAC 40 a quant à lui perdu 40 à 50% de sa valeur de l’époque), ce qui pourrait bien refléter une surévaluation assimilable à une bulle spéculative, sans que personne n’ait vraiment l’air de s’en inquiéter alors qu’il n’y aurait plus aucun recours si elle venait à éclater.

En comparaison, l’Europe, plus grand marché du monde, n’est pas en si mauvais état que cela avec son taux moyen d’endettement de 92% du PIB. La croissance en zone Euro reste pourtant anémique avec une baisse de 0,3% prévue pour 2012. On peut d’ailleurs s’interroger sur l’enthousiasme délirant des européens autour de Barack Obama qui n’a rien fait pour nous venir en aide, tout au plus s’est-il prononcé pour le soutien de la monnaie unique, car son éclatement aurait affecté son pays. Sa politique économique envers nous est tout à fait similaire à celle que des républicains auraient pu mener, ses conseillers en la matière étant eux aussi issus des rangs de Goldman Sachs (ceux-là même qui refourguaient des produits subprimes pourris à leurs clients alors qu’ils spéculaient en même temps sur leur effondrement, qui ont aidé la Grèce à dissimuler leur déficit abyssal, sans qu’aucune sanction ne soit prise à leur encontre, mais qui sont au contraire censés nous sauver du désastre avec des gens comme Lucas Papademos en Grèce, Mario Monti, en Italie, ou Mario Draghi, à la tête de la BCE). Les Européens, particulièrement les Français, disposent de plus d’une épargne importante. Elle sert d’ailleurs de garantie en dernier ressort dans le cadre du Mécanisme Européen de Stabilité (ne serait-ce pas là le magot visé par les requins de la finance ; les épargnants ruinés deviendraient corvéables à merci s’ils réussissaient ce hold-up.). La situation financière de l’Europe, qui n’est pas plus préoccupante que celle des autres pays développés, ne suffit donc pas à expliquer la virulence des attaques menée contre elle.

La raison principale est à chercher ailleurs. Sa vulnérabilité vient avant tout de son manque de solidarité dû à l’absence d’un réel projet pour l’avenir. Les pères fondateurs de la communauté qu’il suffisait d’organiser les échanges commerciaux entre les pays membres pour qu’à terme se forme une entité politique cohérente, mais il n’en à rien été. Au contraire, les états adhérents se sont lancés dans un concurrence acharnée qui a conduit certains à faire du dumping fiscal ou social pour accroître leur part du gâteau, la palme revenant au moins disant, les règles de libre circulation ne permettant plus aux autres de se protéger de telles pratiques. Les tensions engendrées par cette organisation plus qu’imparfaite a permis aux spéculateurs de s’engouffrer dans la brèche, tout comme Jules César a profité de la mésentente en Gaule pour conquérir le pays, le Japon de celle de la Chine pour envahir la Mandchourie, ou les croisés de celle des Arabes pour s’emparer de la Terre Sainte avant d’en être chassés par Saladin pour les mêmes raisons. La fracture est apparue au grand jour dès les premiers instants de la « crise de la dette », lorsque les pays en difficultés se sont vus qualifiés de PIIGS (Portugal-Italy-Ireland-Greece-Spain), soit de porcs. A une époque où chaque mot de travers provoque l’indignation, l’insulte n’a pourtant pas suscité le tollé qu’elle aurait mérité, alors qu’elle réveille à l’évidence l’animosité séculaire entre catholiques et protestants (même si les Grecs sont orthodoxes, le mot sert à désigner l’Autre, à savoir le Diable, dont le porc est une incarnation). A partir de là, rien d’étonnant à ce qu’Angela Merkel ait été accueillie par des caricatures et des slogans l’assimilant aux nazis lors de ses visites en Grèce et au Portugal, quand bien même est-ce précisément la hantise du peuple allemand de voir un jour le retour de ce régime criminel qui lui a fait accepter le tournant de la rigueur initié par Gerhard Schröder dès 2002.

Notons au passage que l’identité allemande s’était reconstruite autour du Deutsch Mark plutôt qu’autour de son drapeau après la seconde guerre mondiale, et que sa disparition au profit de l’Euro a favorisé le retour d’un nationalisme plus classique qui s’est très tôt caractérisé par un repli sur soi encore plus restreint avec l’apparition de monnaies informelles qui n’ont cours que dans les villes où elles sont émises pour que la richesse locale ne s’en aille pas à l’étranger. Cette conception ultra-réductrice de la solidarité pourrait bien être le schéma que suivra la désintégration de l’Europe. Son éclatement pourrait en effet ne pas se limiter à une scission en deux avec un Euro fort pour les pays du nord et un faible pour ceux du sud, ni même à un simple retour aux états-nations, mais à une fragmentation en une myriade de micro-états. En témoigne le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse par rapport au Royaume-Uni, celui voulu par les indépendantistes catalans pour se séparer de Madrid, sans oublier la Ligue du Nord qui réclame l’autonomie de la Padanie en Italie, ou encore les succès électoraux du NVA en Flandres qui menacent la Belgique de disparition (les discours contre l’hégémonie de Paris lors des dernières élections régionales démontrent qu’il n’est pas impossible de voir de tels courants émerger en France, ce qui n’est pas non plus étonnant, étant donné que de plus en plus de charges sont transférées vers les régions pour alléger le budget de l’Etat. La dette est une patate chaude dont tout le monde essaie de se débarrasser sans trop se cramer, mais elle ne disparaît pas pour autant.).

Ces mouvements, souvent xénophobes, font craindre que la situation puisse éventuellement dégénérer en guerre civile, comme naguère en ex-Yougoslavie. Cette option plongerait évidemment l’Europe dans un chaos indescriptible, mais cela pourrait aussi se passer sans violence. Bart de Wever, le leader du NVA flamand, l’a évoqué lorsqu’il a parlé « d’évaporation » de la Belgique. Cette expression demande une petite explication. Par là, il voulait dire qu’entre les prérogatives des régions belges, qu’il souhaite étendre, et celles de l’Union Européenne, qui fournit d’ores et déjà plus de lois aux pays membres que les parlements nationaux, celles du gouvernement fédéral se réduiront bientôt à néant ; il n’aura donc plus de raison d’être, il se sera évaporé sans que la Belgique, qui garderait son roi, mais aussi son armée, n’ait pour autant disparu. La structure de ce pays, mais aussi d’autres comme l’Espagne ou l’Allemagne, peut en effet laisser penser que le gouvernement national est un échelon de trop qui pourrait éventuellement être supprimé, ne serait-ce que pour faire des économies. Qu’on le veuille ou non, il faudra bien tenir compte de ce problème, faute de quoi les tensions qui en résultent nous conduiront tout droit à des conflits incessants qui finiront par se régler par les armes. L’Europe a déjà commis ce genre de suicide lors de la première guerre mondiale.

La solution consisterait peut être à instaurer une forme d’Empire. Voilà, le gros mot est lâché, mais les mots étant à notre époque plus importants que la réalité qu’ils décrivent, en utilisera t-on certainement un autre, plus ronflant, genre « Mouvement Européen Républicain et Démocratique pour le Relèvement Economique », qui voudra dire exactement la même chose. Il évoque forcément une dérive autoritaire, voire dictatoriale, mais refuser aux Grecs de s’exprimer par référendum sur les mesures qui les plongent dans la misère, s’asseoir sur le « non » des Français au traité constitutionnel en le faisant ratifier par la voie parlementaire, imposer, même temporairement (chez les Romains, la dictature était accordée pour 6 mois quand la République était en danger), aux Italiens, et toujours aux Grecs, un gouvernement dit d’experts ou de techniciens, sans passer par des élections, n’est-ce pas déjà un avant goût de dictature qui ne dit pas son nom ? Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux discuter franchement de l’organisation que devrait adopter un gouvernement européen plutôt que de continuer à laisser nos dirigeants nationaux rejeter systématiquement la faute sur Bruxelles ? Cette discussion est d’autant plus urgente que les budgets des pays membres sont dorénavant soumis à son approbation. Il serait temps que ce pouvoir considérable soit incarné par autre chose qu’une ridicule présidence tournante de six mois et une obscure commission dont personne ne connaît les membres, et encore moins les fonctions.

Il faudrait d’une part un chef de l’Union, l’empereur/impératrice, ou Soul Brother Number One/Soul Sister Number One, élu (hors de question que le titre soit héréditaire) pour un mandat long, 8-9 ans, mais doté de peu de pouvoirs, car avant tout chargé de représenter les peuples, mais aussi de garantir leur liberté ainsi que la pérennité des institutions. Son rôle serait plutôt moral, celui du sage qui rappelle les calamités où les querelles du passé nous ont conduits (par exemple de fustiger ceux qui traitent les autres de PIIGS ou de nazis). La politique proprement dite serait quant à elle confiée à un gouvernement on ne peut plus classique, élu pour 4-5 ans en fonction de la majorité au parlement, avec un premier ministre, ou Grand Vizir, qui devrait exprimer clairement l’orientation de sa politique (on voit bien en ce moment que la politique d’un président de gauche n’est que marginalement différente de celle de la droite car les contraintes sont dictées par l’Europe), et représenterait enfin le continent comme une entité cohérente face aux autres grandes puissances, et des ministres chargés de l’appliquer, c’est à dire de coordonner l’action de leurs homologues des pays membres (qui, rappelons le, pourraient être réduits à la taille de régions) , tout en veillant à ce qu’ils ne se fassent pas une concurrence forcenée. En cas de mécontentement, ce gouvernement pourrait être viré, soit par le parlement, soit par l’empereur/impératrice au nom des peuples, car il risquerait lui-même d’être destitué s’il agissait contre leur volonté. L’empire ne doit pas être conçu comme un gigantesque pays dictatorial, mais comme une meute de régions coordonnées à la poursuite du même objectif, chacune avec sa spécialité. L’empereur/impératrice devra veiller à ce que tout le monde en retire une part équitable (on a retrouvé le fossile d’un grand félin, d’une espèce de tigre à dents de sabre me semble t-il, âgé de plusieurs centaines de milliers d’années, qui portait les traces d’une fracture de la patte qui devait l’empêcher de chasser, mais qui a eu le temps de guérir, ce qui est la preuve qu’il a bénéficié de la solidarité de ses congénères qui lui ont laissé de quoi se nourrir malgré son état de faiblesse ; tel devrait être notre modèle de société et non casser les pattes aux autres pour se goinfrer un max. L’obésité était autrefois signe de richesse, aujourd’hui, c’est la maigreur ; demain en sera t-il peut être de même pour le tour de taille du compte en banque, qui sait?).

Tout cela ne servirait évidemment pas à grand chose si nous ne nous mettons pas au préalable d’accord sur le projet que nous souhaitons réaliser ensemble. Cet « empire » n’est en effet pas un projet en lui-même, sensé durer 1 000 ans comme le Reich de ce grand malade d’Hitler, mais il doit au contraire durer juste le temps d’accompagner la transition que nous appelons crise, économique, sociale, énergétique, écologique et politique, ou de civilisation qui pourrait bien être le plus grand bouleversement que l’humanité ait connue depuis le néolithique et la domestication des plantes et des animaux avec l’invention de l’agriculture, dans le but qu’elle fasse le moins de dégâts possible. Une fois cette transition effectuée, il ne devrait de toute façon plus être d’aucune utilité, même s’il pourrait éventuellement persister.

Pour imaginer ce à quoi ce projet pourrait ressembler, il faut à nouveau tenir compte de ce mouvement de repli sur soi, mais cette fois-ci, de celui des riches (pour les régions, ce sont aussi les plus riches qui souhaitent se séparer des plus pauvres dans la plupart des cas, comme pour la Catalogne, les Flandres ou le nord de l’Italie). Depuis un certain nombre d’années déjà, les riches s’isolent de plus en plus du reste de la population. Ils ne se contentent plus de vivre dans des quartiers où le prix du mètre carré fait qu’ils sont les seuls à pouvoir s’y installer, mais ils se retranchent carrément dans des zones résidentielles entourées de murs, surveillées par des caméras et des gardiens qui empêchent les gens qui n’ont pas d’autorisation d’y accéder (cela existe aussi pour les retraités qui ont peur de se faire agresser, les enfants n’ont pas le droit d’y résider, et il faut parfois faire couper les cordes vocales de son chien pour qu’il ne dérange pas ou votre voisin peut porter plainte parce que vous ne tondez pas votre gazon assez souvent). Au Brésil, en particulier à São Paulo, ils ne veulent même plus prendre le risque de traverser les quartiers plus pauvres par peur des enlèvements, mais ils volent au-dessus pour éviter tout contact, ils prennent l’hélicoptère et atterrissent sur les toits des immeubles pour se rendre à leurs bureaux ou faire du shopping au centre ville. Pour encore plus de sécurité, il existe un projet d’île artificielle réservée aux nantis qui serait construite dans la baie de Rio, et, toujours plus fort, un américain propose carrément de créer un nouveau pays en construisant une ville sur des plate-formes implantées sur des hauts fonds dans les eaux internationales, comme ça, ils n’auront plus non plus à payer des impôts pour subvenir aux besoins des parasites que sont pour eux les pauvres (pour bien s’imprégner de leur mentalité, il faut absolument voir le documentaire « 740 Park Avenue » qui est récemment passé sur Arte). Ce programme n’est à priori pas très réjouissant, mais il pourrait cependant avoir un aspect intéressant.

En effet, l’isolement au milieu de l’océan comporte un inconvénient majeur, s’il permet d’éviter d’avoir à côtoyer des gens qui sont perçus comme un danger, il a cependant un gros point faible : son ravitaillement. Rien ne serait plus facile que d’assiéger ces îlots et d’attendre que la pénurie fasse crever ses occupants. Les riches, qui n’ont certes pas un sens de l’altruisme très développé, mais sont loin d’être des idiots, le savent bien. Ils feront donc tout ce qui est possible pour éviter qu’on puisse exercer ce moyen de pression sur eux. Il faudra donc que leur petit paradis soit conçu pour subvenir à leurs besoins de manière totalement autonome, un peu comme pour des astronautes qui établiraient une colonie sur Mars. La nourriture et l’énergie devront donc être produites sur place, au moins en quantités nécessaires à ce qu’ils puissent indéfiniment survivre. Cet objectif de pouvoir vivre en autarcie était l’un des idéaux d’Aristote qui devait garantir la paix entre les cités. Ce qui était jusque là réservé à une poignée d’originaux amateurs de fromage de chèvre pourrait bien séduire une autre minorité, à l’extrême opposé de l’échelle sociale, de même que l’infiniment petit et l’infiniment grand finissent par se rejoindre, à la différence près que cette seconde catégorie à les moyens de faire passer le concept du stade artisanal au stade industriel. Les start-up qui travaillent au développement de la culture des micro-algues pour en faire du carburant et une source de protéines, ainsi que celles qui s’attachent à la production d’électricité grâce aux bactéries tout en dépolluant l’eau, de même que les cabinets d’architecture qui proposent de bâtir des fermes verticales et l’aquaculture en pleine mer ont certainement de très beaux jours devant eux. L’Europe devrait sérieusement songer à se positionner sur ces créneaux qui devraient sous peu rapporter gros.

Le dispositif resterait néanmoins susceptible d’être attaqué, et les premières cibles seraient à coup sûr les sites de production d’énergie et d’eau douce. A nouveau, les habitants ne résisteraient pas longtemps. La solution serait peut-être de protéger ces éléments indispensables à la survie en les installant sous les lieux d’habitation, les bureaux et autres commerces qui serviraient alors de carapace. Un matériau aux caractéristiques extraordinaires pourrait en effet les rendre très difficiles à détruire. Il s’agit des nanotubes de carbone, dix fois plus légers que l’acier, tout en étant cent fois plus résistants. Il faudrait alors percer les étages des habitations, puis ceux des commerces et des bureaux qui pourraient se situer en-dessous, à la manière des couches de la peau, avant d’atteindre les centres vitaux. Cette configuration permettrait de plus de fuir en descendant dans les étages sans avoir à s’exposer aux dangers extérieurs, suivant l’inspiration de ces habitants de Cappadoce qui construisaient une seconde ville sous terre, fermée par une lourde porte en pierre, où ils pouvaient se réfugier avec tous leurs biens, bétail compris, pour se protéger des pillages incessants. La résistance et la souplesse qui donnent aux nanotubes de carbone leur solidité hors du commun ne sont par ailleurs pas leur seule caractéristique intéressante. Ils ont aussi une grande résistance thermique, et d’autre part une faible résistance électrique qui en font un très bon conducteur. Ils pourraient entre autre servir à fabriquer des cellules photovoltaïques plus performantes ou des écrans souples ultra-fins d’une très haute définition. La même structure, mais non plus sous forme de tubes, mais de feuillet hydrogéné d’un atome d’épaisseur, le graphane, est quant à elle susceptible de remplacer avantageusement le silicium des circuits électroniques, ou encore de confectionner des membranes qui servent à dessaler l’eau de mer qui demandent d’utiliser moins d’énergie, de stocker de grandes quantités d’hydrogène ou des données électroniques et même servir pour les boîtes quantiques nécessaires aux ordinateurs du même nom. Il ne se passe quasiment pas une semaine sans qu’on découvre de nouvelles applications à ce matériau incroyable. Il faudra cependant veiller à prendre toute les précautions possibles lors de son utilisation, les tubes ayant la même taille et sans aucun doute les mêmes risques que les fibres d’amiante. Mais à n’en pas douter, ceux qui maîtriseront la fabrication de ces matériaux à un coût raisonnable (en particulier pour le graphane, il est actuellement totalement prohibitif) seront les rois du pétrole. Là aussi, l’Europe devrait investir massivement.

Il reste un dernier petit inconvénient pour les riches soucieux d’éviter d’avoir affaire au bas peuple, ils devraient dès lors se passer du personnel d’habitude chargé de faire tourner la machine, car s’ils choisissent de s’isoler à ce point, ce n’est certainement pas pour emmener une horde de nécessiteux qui serait forcément plus nombreuse qu’eux et donc susceptible de les menacer. La solution à ce problème devrait venir d’un autre marché qui devrait exploser pendant cette décennie : celui des robots. D’après les prévisions, ils sont appelés à connaître une diffusion aussi massive dans la population que l’automobile qui a été l’un des principaux moteur de l’économie durant les trente glorieuses. Si l’on en croit Martin Ford et son livre « The lights in the tunnel », les robots pourraient même occuper 70% des jobs que nous connaissons à l’heure actuelle, y compris dans le secteur tertiaire. Cela n’a encore une fois rien de rassurant, , dans ce cas la réindustrialisation que tout le monde appelle de ses vœux ne ramènerait pas pour autant de l’emploi, mais refuser cette évolution ne serait certainement pas beaucoup plus bénéfique lorsqu’on sait qu’un pays comme la Chine où le coût de la main d’œuvre est pourtant encore beaucoup moins élevé que dans les pays développé se convertit déjà à ce nouveau mode de production pour garder ses marchés, comme en témoigne la commande d’un million de robots par Foxconn (fabricant des produits Apple) pour remplacer quelque 500 000 employés devenus trop chers. Il faudrait être fou pour croire que nous serons capable de faire face à la concurrence de ces produits, et encore plus d’imaginer exporter, à moins d’accepter des salaires dignes du Bangladesh, alors autant y aller, construire ces robots dont le monde entier voudra, d’autant plus que l’Europe, notamment la France, est très forte dans le domaine de leur conception. Les robots pourraient ainsi devenir les ilotes, les esclaves, qui laissaient le temps aux Grecs de s’occuper activement de la vie de la cité en vrais citoyens et non en sujets soumis. Passer à côté de cette richesse, de la même manière que l’Europe a raté le train de l’informatique, serait une connerie monumentale, mieux vaut profiter de notre avantage, faire payer la formation de nos chercheurs, ingénieurs et ouvriers à leur juste valeur et utiliser cet argent comme bon nous semble, soit à donner à tout le monde les moyens de subsister indéfiniment.

L’idée n’a finalement rien de très originale, elle consiste simplement à remettre au goût du jour le concept des cités antiques ou médiévales qui consistait à protéger les populations des pillages perpétrés par les hordes barbares. Si les plus riches veulent se mettre à l’abri de la populace en construisant de nouveaux châteaux forts (ou bourgs, de l’allemand Burg, Borgen en danois), bâtissons alors des cités-montagnes (montagne se dit « Berg » en allemand), des « cibergs » sur lesquelles leur volonté de domination absolue viendra se fracasser. Ces cités d’une conception nouvelle (il faut avoir à l’esprit que 800 millions de gens devraient intégrer les villes dans les vingt prochaines années rien qu’entre la Chine et l’Inde), avec les lieux d’habitation situés sur l’extérieur et les centres économiques vitaux abrités à l’intérieur devraient être une réponse à la crise globale que nous traversons en ce moment. Leur structure tridimensionnelle permettrait de résoudre le problème du déplacement, de réduire les distances entre le domicile et le travail, ce qui permettrait de faire des économies d’énergie, tout comme la récupération de l’énergie thermique produite par l’activité industrielle enfouie en son sein chaufferait ou refroidirait les appartements. Les toits pourraient être végétalisés, offrant un refuge à de nombreuses espèces étant donné la variété de climats obtenus selon l’orientation par rapport au soleil, l’exposition au vent et à la pluie et à l’altitude. Insectes et oiseaux devraient aussi y trouver leur bonheur.

Elles pourraient ressembler à des termitières (si nous avions la taille des termites, les termitières seraient des montagnes de 1 500 mètres de haut), des éponges (les animaux marins), des coraux, des choux romanesco ou chaque bouton floral serait une maison et chaque bouquet, un village, et finalement à un cerveau, avec son cortex, couche extérieure, lieu de notre conscience et ses structures profondes qui assurent le bon fonctionnement de l’organisme sans que nous n’ayons besoin de nous en préoccuper. Inversement, on peut aussi les voir comme des corps vivants, chargés de nous assurer des conditions de vie idéales, de la même manière que les bactéries que nous abritons dans nos intestins (elles sont 100 fois plus nombreuses que les cellules de notre corps) se servent de nous comme instrument chargé de chercher leur nourriture et de les maintenir à une température constante, et qui agissent même sur notre comportement sans que nous ne nous en rendions compte. L’ensemble que nous formons avec elles s’appelle holobionte. Après tout, le cerveau n’est rien d’autre que le système digestif de l’information. Le but recherché est identique, que nous nous trouvions à l’abri quelles que soient les variations extérieures, même extrêmes comme lors de catastrophes naturelles comme les tempêtes, les inondations, les sécheresses, les glaciations, les tremblements de terre, les tsunamis, les éruptions volcaniques, éventuellement la chute d’un astéroïde ou alors de guerres. Dans ce dernier cas, si les conditions extérieures devenaient complètement invivables pour un très longue période, typiquement en raison des radiations suite d’un bombardement atomique, la cité devrait pouvoir être vidée de toute sa substance vitale et resurgir à n’importe quel endroit le long des artères de communication qu’elle ne manquera pas d’établir avec les autres, à la manière d’un rhizome.

Le projet de l’empire devrait être de doter chaque région d’au moins une de ces cités-montagnes, toutes se retrouveraient ainsi à égalité avec les autres. Dès lors, libre à chacune de choisir sa politique, de nouer ou non des liens avec les autres pour former un réseau, d’accueillir ou pas des étrangers, etc… Peut-être un jour la Terre finira-t-elle par être recouverte de ce type de structures reliées entre elles et formera-t-elle une entité cohérente qui fonctionnera comme un cerveau, de manière totalement anarchique. Un neurone qui n’établit pas de connexion avec ses semblables est un neurone condamné à mort ; chacun peut en établir 10 000 ; les 100 milliards de notre cerveau offrent plus de possibilités de circuits qu’il n’y a d’atomes dans tout l’univers ; celui que je propose en est un qui essaie tant bien que mal (surtout mal) de faire le tour de cet organe fantastique. Merci de l’avoir parcouru.