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Archive for novembre 2012

Adieu République

Contexte

En 32 av-JC, le processus de décomposition de la République romaine initié un siècle plus tôt est sur le point d’aboutir. Cette longue période de troubles a débuté avec l’assassinat de Tiberius Sempronius Gracchus, puis de son frère Caïus, en prélude aux guerres civiles entre Caïus Marius et Sylla, avant celle de Jules César et Pompée le Grand, pour finir par celle entre les assassins de César et les triumvirs, Octavien et Marc Antoine.

Deux facteurs principaux sont à l’origine de la déstabilisation des institutions qui a entraîné ces affrontements sanglants. D’une part l’extension des grandes exploitations agricoles ou latifundia, propriétés de riches aristocrates, souvent sénateurs, où travaille une main d’œuvre gratuite fournie par les esclaves étrangers capturés lors des guerres qui font une concurrence déloyale aux citoyens-paysans romains qui font faillite en masse, faute de pouvoir rembourser leurs dettes, tout comme de payer leurs ouvriers, et viennent grossir une foule de citadins, aussi pauvres que mécontents, prêts à suivre le premier démagogue venu ou à vendre leurs voix au plus offrant. Cela constitue le terrain idéal pour que se développent les revendications de l’autre classe sociale mécontente de son sort, celle des homo novus, anoblis de fraîche date, souvent chevaliers peu fortunés qui aspirent à s’enrichir, mais encore plus à conquérir les plus hauts postes de l’état jusqu’alors trustés par les membres de l’aristocratie de vieille souche.

Ce cocktail détonnant a favorisé l’émergence d’un nouveau type de personnalité, inspiré de la figure de Scipion l’Africain, le vainqueur d’Hannibal lors de la seconde guerre punique devenu à ce titre intouchable, celle du général charismatique, seul capable d’assurer la sécurité et la prospérité de la cité. Il s’illustre tout d’abord dans la défense contre les invasions des barbares venus du nord, avec Caïus Marius qui incorpore à l’armée des citoyens pauvres, les prolétaires (dont les enfants, proles, sont la seule richesse), alors que la conscription était auparavant uniquement réservée aux propriétaires en raison de ce qu’ils étaient directement menacés de perdre leurs biens. Le recrutement de ces pauvres qui ne sont pas pressés de retrouver leurs fermes favorise ensuite une politique expansionniste, car cela permet à des généraux de mener de longues campagnes loin de l’Italie, à l’image de Lucullus et Pompée en Asie, puis de Jules César en Gaule. Ils accumulent ainsi des fortunes, tout en s’attachant des soldats dévoués corps et âmes à leur chef grâce aux terres et aux récompenses qu’ils distribuent généreusement. La conjugaison des pouvoirs financiers et militaires démultiplie alors leurs ambitions politiques, autant qu’elle attise les rivalités. Ils s’allient pourtant par un pacte à trois secret, le premier triumvirat, le temps de réduire les sénateurs qui défendent les institutions de la République à l’impuissance, tout en espérant que les autres commettront des erreurs qui leur permettront de rester seul maître de Rome.

L’équilibre se rompt lorsque Crassus trouve la mort chez les Parthes dans sa quête de gloire et de richesse. Jules César ressort vainqueur de l’affrontement avec Pompée qui s’ensuit. Il n’exerce cependant pas très longtemps le pouvoir absolu qui lui échoit, car il est assassiné au prétexte qu’il voulait rétablir la monarchie. Ceux qui ont fomenté le complot sont à leur tour battus, après qu’Octavien et Antoine aient trouvé un terrain d’entente pour former le second triumvirat avec Lépide, tout aussi hypocrite que le premier bien que légal cette fois-ci. Leur entente chaotique dure le temps qu’ils remplissent les tâches qui leur ont été assignées, à savoir pour Antoine de stabiliser les frontières avec l’empire Parthe, et pour Octavien d’éliminer Sextus Pompée, le dernier à s’opposer à eux. Pour ce faire, il se partagent le territoire, l’occident revient à Octavien et l’orient à Antoine, Lépide n’a que des miettes, les terres prises à Carthage en Afrique. Ce dernier est d’ailleurs évincé du pouvoir par Octavien qui l’accuse de trahison dès sa victoire contre Sextus acquise. Il s’emploie ensuite à dénigrer Antoine qui se comporterait plus en monarque oriental qu’en Romain et qui ambitionnerait d’imposer ce régime à Rome, sous l’influence de sa maîtresse, la vénéneuse reine d’Egypte, Cléopâtre. Aussi, lorsque le second triumvirat arrive à terme en 32 av-JC, aucun des deux ne désire le prolonger encore une fois. Leur affrontement devient inévitable.

Dernière guerre civile

Jusque là, les deux hommes se contentaient de s’adresser des reproches, Antoine blâmant son homologue d’avoir destitué Lépide, de s’être approprié ses territoires, son armée, ainsi que celle de Sextus, sans rien partager,et de l’avoir privé de la moitié des légions levées en Italie auxquelles il avait droit, et Octavien rétorquant à son collègue qu’il s’était attribué l’Egypte sans aucune concertation préalable, qu’il avait mis à mort Sextus alors que lui-même était prétendument tout prêt à lui accorder le pardon et qu’il avait porté préjudice au peuple romain en se saisissant du roi d’Arménie et en l’envoyant en Egypte couvert de chaînes, sans compter l’outrage fait à sa sœur Octavie, sommée de rester en Grèce pour qu’il puisse prendre du bon temps avec sa maîtresse alors qu’elle venait lui apporter des troupes en épouse dévouée. Malgré ces griefs, ils s’abstenaient d’entreprendre des démarches légales pour obtenir la justice. Cela change en 32 av-JC, avec l’arrivée au consulat de Gnaeus Domitius Ahenobarbus et Caïus Sosius, tous deux nommés par Antoine.

Dès sa prise de fonction, Sosius fait l’éloge d’Antoine, tandis qu’il accable Octavien. Seule l’intervention de Nonius Balbus, tribun de la plèbe, l’empêche de prendre un décret pour le destituer. Octavien ne réagit pas immédiatement à l’attaque, au contraire, il s’abstient prudemment de venir au Sénat, quitte même momentanément Rome le temps de réfléchir à la stratégie à adopter pour ne pas apparaître comme l’agresseur, de jauger l’évolution de la situation et d’évaluer le rapport de force qu’il peut établir à l’assemblée. A son retour, il convoque le Sénat où il se présente entouré de sa garde personnelle et de ses amis qui dissimulent des poignards, afin de suggérer qu’il risque à présent d’être victime d’un complot similaire à celui qui a conduit à l’assassinat de Jules César, puis se défend modestement des accusations portées contre lui ainsi qu’il expose calmement les torts qu’il attribue à Sosius et Antoine. Il ajoute qu’il apportera une preuve écrite à ses assertions lors d’une réunion ultérieure dont il fixe la date. Aucun de ses opposants n’ose alors prendre la parole pour le contrer. Tous savent en effet de quoi il parle : du testament d’Antoine. Octavien est au courant de l’existence de ce document depuis un certain temps déjà, mais il a préféré le garder sous le coude en attendant le moment opportun pour l’exploiter, tout en s’arrangeant pour que son contenu fuite largement sous forme de rumeur; ce qui lui permettait de prétendre dans l’intervalle qu’il avait à coeur de protéger Antoine contre un coup de folie qui ne pouvait être que passager. Il va en personne le chercher chez les vestales. A cette nouvelle, bon nombre de sénateurs, ainsi que les deux consuls renoncent à assister à la lecture de cette pièce accablante, ils quittent la ville et prennent la route de la Grèce. Octavien ne fait rien pour s’opposer à leur départ, affirme qu’il n’aurait de toute façon pas entrepris de les retenir contre leur gré et autorise quiconque le désire à rejoindre Antoine.. La rupture entre les deux triumvirs est entérinée par le fait qu’Antoine répudie Octavie. certains, dont Titius et Plancus, entreprennent alors le mouvement inverse et rejoignent Octavien

Le jour dit, Octavien fait la lecture du testament de son rival devant ce qu’il reste de sénateurs, puis devant l’assemblée du peuple. Il révèle qu’Antoine confirme Cléopâtre comme reine d’Egypte et qu’elle exercera le pouvoir en compagnie de son fils aîné, Césarion, qu’il reconnaît comme étant le descendant direct de Jules César ; qu’il lègue les royaumes orientaux sous son autorité, et même certains qui ne le sont pas, à Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philadelphe, les enfants qu’il a eu avec sa maîtresse, et qu’il souhaite que sa sépulture soit érigée à Alexandrie, même au cas où il viendrait à mourir à Rome. Ces révélations scandalisent l’assistance, pour la majorité, non seulement ceux qui étaient jusqu’alors indécis, mais aussi des partisans d’Antoine, parce qu’elles confirment que le triumvir a adopté le comportement d’un monarque oriental et laisse subodorer qu’il envisage de transférer la capitale de Rome à Alexandrie ; et pour les plus fidèles antoniens parce qu’ils trouvent tout aussi illégal qu’injuste d’accuser un vivant pour des dispositions qu’il pourrait encore changer avant sa mort.

Une fois l’opposition partie rejoindre Antoine ou réduite au silence, Octavien a les mains libres. Il évite toutefois de s’en prendre directement à son collègue bien qu’il soit destitué de toutes ses fonctions, mais il préfère déclarer la guerre à Cléopâtre qu’il accuse d’avoir ensorcelé Antoine par quelque breuvage magique, sans douter qu’il n’abandonnera pas sa maîtresse. Octavien pourra ainsi lui reprocher d’avoir entrepris de faire la guerre à sa patrie alors qu’il n’a subi aucun outrage personnel. C’est en effet ce qui se passe. Antoine déclare à ses soldats qu’il fera une guerre à outrance et qu’il abdiquera son commandement pour rendre le pouvoir au peuple et au Sénat deux mois après la victoire seulement. Il hâte autant que possible ses préparatifs, rallie tous les souverains qui lui sont inféodés, à l’exception notable d’Hérode, en même temps qu’il envoie des sommes considérables en Italie pour s’acheter des soutiens. Il est prêt dès la fin de l’été, à la grande surprise d’Octavien qui rencontre quant à lui des difficultés financières pour réunir son armée. Antoine met le cap vers l’Italie, mais se replie sur la Grèce lorsqu’il rencontre les vaisseaux chargés de la surveillance des côtes car il pense, à tort, qu’il est attendu par la flotte ennemie au complet. La mauvaise saison arrivant, il juge plus prudent de prendre ses quartiers d’hiver et disperse les 19 légions dont il dispose entre l’Epire et le Péloponnèse pour qu’elles trouvent plus facilement de quoi s’approvisionner, tandis qu’il stationne le plus gros de sa flotte à Actium. Octavien le provoque en lui écrivant qu’il consent à venir à sa rencontre à condition qu’il s’éloigne de la mer d’une distance équivalent à une journée de cheval ou qu’il l’attend en Italie dans les mêmes dispositions. Antoine décline cette offre hasardeuse. Octavien projette alors d’attaquer Actium par surprise, mais les avaries qu’il subit dans le mauvais temps le forcent à rebrousser chemin. Plus rien ne se passe jusqu’au printemps.

Au retour des beaux jours, les équipages d’Antoine ont beaucoup souffert, victimes de la malaria. Il ne peut donc rien entreprendre. C’est donc Octavien qui prend l’offensive, par l’intermédiaire d’Agrippa qui a repris le commandement de la flotte qu’il avait mené à la victoire contre Sextus Pompée. Il entreprend de couper la ligne de ravitaillement de l’ennemi qui vient d’Egypte. Il commence par se rendre maître de Méthone, ville portuaire du sud du Péloponnèse, puis envahit l’île de Corfou qui lui sert dès lors de base navale. Fort de ces victoires, Octavien débarque ses troupes terrestres en Epire, à l’opposé de la ligne de front et repousse les soldats d’Antoine jusqu’à Actium où leur chef les rejoints. De son côté, Agrippa complète l’encerclement du Péloponnèse en s’emparant des îles de Leucade, d’Ithaque et de Patras où il détruit la flotte de Sosius, puis bloque le passage dans l’isthme de Corinthe. Antoine se retrouve sans aucune ressource. Il rechigne cependant à lancer une attaque terrestre contre Octavien bien qu’il dispose de presque quatre fois plus de fantassins et que l’ennemi l’attende en ordre de bataille, car il craint de voir ses légions fraterniser avec l’ennemi, les deux partis se réclamant de Jules César. Certains de ses alliés orientaux sont d’ailleurs déjà passés dans le camp adverse, de même que Domitius Ahenobarbus. Les soldats sont épuisés par les guerres incessantes et les promesses mirobolantes de leurs chefs qui ne se concrétisent jamais, alors qu’ils constatent que les massacres de leurs concitoyens n’ont fait qu’appeler à de nouveaux massacres. Ils aspirent tous à jouir enfin d’une retraite paisible qui ne sera pas interrompue par un énième conflit. Cette fois-ci, la clef de la victoire n’est pas tant militaire que politique.

Dans ces conditions, Antoine ne songe plus qu’à trouver un moyen de se sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré. La bataille navale lui semble être la meilleure option. Il compte embarquer autant d’hommes que possible, rompre la ligne de navires qui lui imposent le blocus et fuir à toutes voiles vers l’Egypte (en configuration de combat, les mâts étaient d’ordinaire démontés et rangés) ; il pense ainsi distancer les bateaux ennemis, mus uniquement à la force des rames. Le problème est que ses navires, même s’ils sont plus nombreux que ceux de l’adversaire, sont très gros et peu manœuvrables, tandis qu’Agrippa a changé son fusil d’épaule. Alors qu’il avait opté pour le même genre de construction lors de la reconquête de la Sicile pour pallier l’inexpérience de ses équipages, il utilise à présent de petites embarcations aussi rapides qu’agiles, avec à leur bord les marins rompus à l’art du combat naval de la flotte de Sextus Pompée. L’affrontement décisif se déroule le 2 septembre 31 av-JC.

La tactique d’Antoine consiste à faire sortir toute sa flotte, puis à l’immobiliser à la sortie du détroit d’Actium, en gardant les rangs aussi serrés que possible, avec les côtes pour protéger ses flancs, de manière à éviter que l’ennemi vienne s’infiltrer. Cléopâtre et ses soixante navires chargés du trésor nécessaire à la guerre restent quant à eux à l’arrière, à l’abri de ce mur défensif. Antoine conçoit en effet la bataille comme un siège où il espère briser la charge de l’assaillant qui viendra s’écraser sur ses fors éperons et en l’accablant de traits et de pierres lancés depuis les hautes tours dont ses vaisseaux sont pourvus. Agrippa vient à sa rencontre, mais il s’immobilise à son tour lorsqu’il constate que le dispositif ennemi est arrêté, puis il attend. Cela force l’aile gauche d’Antoine à s’avancer. Agrippa recule dans un premier temps son aile droite pour l’obliger à découvrir encore plus ses flancs, puis il s’élance dans un mouvement d’enveloppement. La tactique qu’il emploie s’apparente à ce que nous appellerions de nos jours « hit and run », il éperonne les vaisseaux ennemis sur le côté, parfois à plusieurs contre un, lance ses traits enflammés et ses javelots, puis se retire aussitôt, au lieu de lancer ses équipages à l’abordage, avant de revenir à la charge ou de s’attaquer à un autre navire. Le reste de la flotte d’Antoine entre bientôt dans la bataille pour éviter d’être encerclée.

Cela finit par laisser un passage sans danger vers la haute mer, au sud. Cléopâtre s’y engouffre à fond de train avec sa flotte. La galère d’Antoine quitte alors la mêlée pour la suivre. La reine d’Egypte s’arrête le temps d’être rejointe. Antoine monte à son bord, puis ils prennent la fuite à toutes voiles en direction de l’Afrique, non sans avoir donné l’ordre aux troupes restées à terre de prendre le chemin de l’Asie. La bataille est finie lorsque les généraux d’Antoine se rendent compte de la désertion de leur chef ; ils tentent tout d’abord de s’alléger en se débarrassant du poids des tours pour le suivre, mais ils n’arrivent pas pour autant à s’extirper du piège et se rendent. Ils épargnent ainsi la vie de leurs soldats ; seules 5 à 13 000 victimes sont à déplorer. Les hommes à pieds suivent cet exemple peu de temps après la défaite navale. Octavien les intègre à son armée. Il est désormais le seul maître de tout le monde romain.

Mort de Marc Antoine et Cléopâtre

Il règle ensuite les affaires en Grèce, puis s’assure de la soumission des royaumes d’Asie dont il remplace la plupart des souverains. Il songe alors à régler immédiatement leurs comptes à Cléopâtre et Antoine, mais la grogne gagne une nouvelle fois ses troupes, dont certaines combattent depuis plus de vingt ans et souhaitent regagner leurs foyers, tandis qu’Agrippa l’informe que Mécène a dû déjouer une conspiration fomentée par Lépide le Jeune à Rome où sa présence est par conséquent indispensable. Il juge donc préférable de rentrer en Italie où le Sénat au grand complet vient à sa rencontre à Brindes en signe de déférence, puis il distribue les terres qu’il confisque aux villes ayant pris parti pour Antoine aux vétérans souhaitant leurs congé, ainsi que celles des colonies de Dyrrachium et de Philippes, et leur donne une partie de la récompense promise, remettant le reste à la victoire contre Cléopâtre et à la saisie de son trésor.

De son côté, Antoine se rend en Cyrénaïque où il espère rallier Lucius Pinarius Scarpus à sa cause, mais ce dernier fait égorger les émissaires qu’il lui envoie pour signifier son refus, aussi rentre t-il à Alexandrie où Cléopâtre est rentrée en urgence afin de prévenir tout risque de sédition. Là, il sombre tout d’abord dans un état de profonde dépression, s’isolant dans une retraite maritme qu’il appelle Timonium et refusant toute visite ; puis il tombe dans l’excès inverse, donne de grands festins à tous propos, se livre à la débauche et à la prodigalité, et inscrit Césarion ainsi que le fils qu’il a eu avec Fulvie au rang des éphèbes, espérant que ce regain de confiance amène les alexandrins et ses troupes à résister à l’offensive qui s’annonce avec une énergie du décuplée. Il envoie parallèlement des messagers qui offrent la paix et de l’argent à Octavien, pendant que Cléopâtre lui fait porter la couronne, le sceptre et le trône à l’insu de son amant pour obtenir sa clémence et sauver la tête de Césarion. Octavien ne répond pas à Antoine, mais en ce qui concerne Cléopâtre, il dit en public qu’il avisera de la conduite à tenir au cas où elle viendrait à quitter le trône et à poser les armes, et en particulier, qu’il lui accordera l’impunité et son royaume, si elle faisait assassiner Antoine. Ces propositions restent lettre morte.

Octavien prend donc la route de l’Egypte au printemps 30 av-JC, en passant à pieds par l’Asie. Pinarius Scarpus, qui vient quant à lui de la Cyrénaïque plus proche, le précède à Alexandrie. Antoine engage sans attendre ses 10 000 hommes contre lui. Ils sont balayés par les troupes deux fois plus nombreuses de Scarpus et Antoine se retranche dans Alexandrie, comptant sur sa cavalerie et la flotte pour le défendre. Toutes deux se rendent sans combattre en août, dès qu’Octavien arrive, après qu’il ait pris Péluse, verrou de l’Egypte que Cléopâtre lui a secrètement livrée. A cette nouvelle, elle se retire dans son tombeau ou elle prétend vouloir mettre fin à ses jours de crainte d’être prise vivante par Octavien. Lorsqu’il en est informé, Antoine se laisse tomber sur son épée. Il est amené agonisant à Cléopâtre. Une fois son amant mort, elle est reçue par Octavien, certainement pour négocier son maintien sur le trône ou tout du moins celui de Césarion, en vertu de ce qu’elle a rempli les termes de contrat qui lui était proposé. Octavien lui oppose une fin de non recevoir, mais il la laisse cependant repartir sans se soucier de ce qu’elle pourrait se suicider à son tour, au lieu de s’en saisir en vue de l’exhiber à Rome pendant le triomphe qu’il ne manquera pas de recevoir. En réalité, Octavien doit avoir une peur bleue de cette femme en qui il doit reconnaître sa propre ambition ainsi que sa détermination ; peut être craint-il que par quelque enchantement le peuple romain ne vienne à la prendre en pitié s’il la voyait misérablement enchaînée et qu’il soit dès lors obligé de l’épargner, à l’instar de ce qui s’était passé avec feu sa sœur, Arsinoé, laissant planer le spectre d’une nouvelle insurrection susceptible de mettre le feu aux poudres. Selon la légende, Cléopâtre se serait alors fait livrer deux cobras dans un panier de figue, puis se serait volontairement fait mordre (au sein, c’est plus joli), aussitôt imitée par ses deux plus fidèles servantes. Elle aurait plus vraisemblablement utilisé un banal poison, mais il n’est pas impossible non plus qu’elle n’ait jamais souhaité mourir de sa propre main et qu’Octavien l’ait tout bonnement fait liquider, comme il le fera avec Marcus Antyllus, fils aîné d’Antoine et Fulvie qui aurait pu reprendre le flambeau de son père, ou avec Césarion, dont la filiation supposée lui donne des sueurs froides. Il épargnera les autres enfants de la reine et d’Antoine, Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philopator pour confier leur éducation à Octavie. Cléopâtre Séléné régnera d’ailleurs sur la Maurétanie grâce à son mariage avec Juba II.

Diplomatie

L’Egypte devient une province romaine, mais avec un statut spécial ; elle ne tombe pas sous l’autorité du Sénat de Rome. Elle devient le domaine personnel d’Octavien, un peu comme le Congo belge l’était à l’origine pour Léopold II. L’armée y reste stationnée en permanence, Octavien s’arroge le privilège de nommer, et de révoquer le gouverneur à sa guise, la durée du mandat n’étant pas déterminée, et les sénateurs doivent obtenir son autorisation pour s’y rendre. Il souhaite ainsi éviter de donner trop de pouvoir à un homme seul dans une région indispensable à l’approvisionnement en blé de l’Italie. Une fois le problème de l’administration réglé et l’autorité de Rome reconnus partout dans le pays, il part hiverner dans la province d’Asie.

Sa présence est destinée à dissuader les rois orientaux de lui désobéir, car il compte mettre en œuvre la politique d’apaisement avec les Parthes qu’il a décidé. A ce moment, Tiridate II de Parthie, qui avait brièvement chassé Phraatès IV de son trône avant que ce dernier ne reprenne son bien avec l’aide des Scythes, s’est en effet réfugié en Syrie. Octavien accepte de lui offrir asile, mais il refuse catégoriquement de lui apporter son soutien dans une nouvelle guerre avec le puissant empire voisin. Il doit donc démontrer qu’il est capable d’imposer cette décision aux royaumes clients de Rome qui pourraient vouloir s’engager aux côtés de Tiridate. Aucun d’eux n’ose braver l’interdit. La préférence d’Octavien pour la solution diplomatique sera confirmée quelques années plus tard, lorsqu’il décidera de rendre à Phraatès le fils que Tiridate a enlevé au cours d’une nouvelle expédition pour renverser l’empereur, sans exiger de rançon, ni pour autant livrer Tiridate. En échange, Phraatès lui rendra les insignes prises à Crassus lors de la bataille de Carrhes ainsi que les derniers prisonniers romains, alors que toutes les tentatives de les récupérer par la force entreprises par ses prédécesseurs avaient jusque là échouées. Octavien signe là une grande victoire. Malgré des regains de tension périodiques, la paix entre ces deux grandes puissances durera plus de 80 ans. Le Sénat lui octroie la ius auxilii des tribuns qui permet à tout citoyen mis en cause de faire appel à lui pour sa défense, faisant de lui le « protecteur de la plèbe ».

Retour à Rome et fin de la République

En 29 av-JC, il est consul pour la cinquième fois. Il part pour la Grèce au printemps, puis revient en Italie à l’été. Son retour à Rome est accueilli par des sacrifices et la date de son entrée dans la ville décrété sacré à l’avenir. Les portes du temple de Janus sont fermées en signe de ce que toutes les guerres sont finies. En août, il célèbre trois triomphes successifs, comme s’il n’avait acquis ces victoires que contre des étrangers. Le premier est dédié à sa victoire contre les Panonniens et les Dalmates, le second à celle d’Actium, comme si seuls les Egyptiens avaient combattu, et le troisième et le plus somptueux, à la soumission de l’Egypte, sans aucune allusion à la mort d’Antoine, alors que sa famille a reçu l’interdiction de donner son prénom, Marcus, à aucun de ses membres pour l’avenir. Il consacre ensuite le temple du divin César sur le forum ; comme il a déjà autorisé que d’autres temples dédiés au soi-disant descendant de Venus Genitrix, ainsi qu’à son humble personne, soient érigés dans les royaumes d’orient qu’il appelle grecs (adorer une personne comme un dieu ne pose en principe pas de problèmes particulier à ces peuples, à part peut-être aux Juifs qui ont construit leur identité autour du monothéisme, mais surtout à ceux des Grecs qui ont adhéré à ce principe car ils y ont vu une prolongation de la philosophie de Platon ou d’Aristote. Cela explique certainement que l’annonce de l’arrivée du Messie corresponde à cette période ; personnellement je situerai bien la naissance de celui qui s’en chargera, Saint Jean le Baptiste,  au 2 septembre 31 av-JC, jour de la victoire d’Octavien à Actium, ainsi que celui retenu par décret sénatorial pour dater l’avènement de l’Empire.). Les  » Grecs  » reçoivent aussi l’autorisation d’organiser des jeux sacrés en leurs noms. Il inaugure enfin la Curie Julia, dont la construction a débuté sous Jules César, où le Sénat siégera désormais.

Il est encore une fois consul en 28 av-JC, avec Agrippa. Ils s’attaquent ensemble à une réforme de la composition du Sénat, car ils trouvent que l’autorisation d’y siéger a récemment été accordée à des familles qui ne le méritent pas. Des 45 familles patriciennes alors représentés au Sénat, seule une seule restera à la fin du premier siècle après J-C. Pour les remplacer, ils y font entrer des provinciaux, et bientôt des Gallo-Romains, puis des Hispaniques, des Africains et des Orientaux, qui seront naturellement tout acquis à la cause de ceux à qui ils doivent leur ascension sociale. En fait, ils procèdent à une forme douce de proscription. Cette année là, le Sénat lui confie le titre de Princeps Senatus, qui donne son nom de principat au nouveau régime en cours d’élaboration, et pour nous le mot Prince, qui lui donne le droit de s’exprimer en premier lors des sessions du Sénat, et donc d’orienter fortement l’avis de ceux qui prennent ensuite la parole.

En 27 av-JC, il est toujours consul. Si cette répétition vous agace, Octavien pense qu’il pourrait en être de même avec le peuple. Le 13 janvier, au terme d’un long discours, il fait part de sa décision d’abdiquer la charge, qu’il rend au Sénat et au peuple romain ses pouvoirs et l’État, auquel il a rendu sa liberté et la paix. Cela n’est qu’une mise en scène destinée à montrer son attachement aux valeurs républicaines (le nombre de fois où le mot « républicain » a été employé après les dernières élections présidentielles n’augure vraiment rien de bon). Les sénateurs refusent. Ils lui accordent au contraire les pouvoirs proconsulaires pour dix ans, ce qui signifie par la même occasion qu’il bénéficie d’un imperium, c’est à dire le pouvoir d’utiliser l’armée comme bon lui semble dans les provinces sous son autorité, qui deviennent alors provinces impériales, tandis que les autres, pacifiées et quasiment dépourvues de garnison militaire, restent sous l’autorité du Sénat, et prennent par conséquent le nom de provinces sénatoriales. L’Egypte reste le domaine privé d’Octavien.

Le 16 janvier, il reçoit le titre d’Auguste, adjectif jusqu’alors réservé aux dieux, en vertu de ce qu’il a augmenté l’ager publicus, en même temps que cela lui confère le don de voir l’avenir en tant qu’augure. Lorsque le pouvoir devient absolu, celui qui l’exerce trouve presque toujours sa légitimité dans ce qu’il le détient de droit divin. Par ce règlement constitutionnel, le régime personnel, régime d’exception jusque-là, entre dans sa période organique. Octave, devenu Octavien après son adoption par Jules César et que nous appelleront désormais Auguste, devient le chef de l’état romain. Il prend le pouvoir absolu sur les 28 légions de l’armée, dont il assure le financement, et obtient d’être protégé en permanence par la garde prétorienne qui stationne dorénavant dans l’Urbs, alors qu’aucune troupe n’était auparavant tolérée dans les limites de Rome. Le Sénat conserve cependant de nombreuses prérogatives dans les domaines de l’administration civile, des finances, de la justice et de la monnaie, mais Auguste contrôle en fait les élections des magistrats par l’intermédiaire d’un système de recommandation officielle, la commandatio, à laquelle mieux vaut ne pas s’opposer, bien que la destinatio permette aux chevaliers et sénateurs répartis en centuries de proposer eux aussi leurs candidats. Les comices, assemblées du peuple, ont quant à elles perdu tout pouvoir d’intervention dans la vie politique romaine. L’empereur ne néglige cependant pas de subvenir aux besoins des citoyens pauvres, panem et circenses, du pain et des jeux.

Le petit train-train des consulats successifs se poursuit alors jusqu’en 23 av-JC sans autre changement institutionnel ; Auguste en est à son onzième mandat. C’est alors que la dérive monarchique du Prince provoque une crise. Cette année là, une épidémie de peste ravage l’Italie, ce qui est interprété comme un signe de la colère des dieux, et ses maladies à répétition tiennent souvent l’empereur éloigné du centre du pouvoir. Les troubles gagnent par conséquent Rome, et une conspiration qui vise à assassiner Auguste voit le jour. Elle est vite déjouée, mais elle le décide à abdiquer le consulat (il l’exercera encore deux fois, en 5 et en 2 av-JC). En contrepartie, il reçoit la puissance tribunicienne complète et à vie, qui en fait le représentant du peuple et rend sa personne sacro-sainte, quiconque lui porte atteinte est maudite et mérite la mort (nous connaissons cela sous l’appelation de crime de lèse majesté), en même temps qu’il a le droit de casser les décisions des magistrats qu’il désapprouve et de proposer des lois. Son immunité juridique devient donc totale, et cela sans qu’il n’en ait a priori la possibilité, ne faisant pas lui même partie de la plèbe. Il se voit aussi confié le pouvoir proconsulaire à vie, ainsi qu’un imperium majus, plus grand que l’imperium proconsulaire, c’est à dire qu’il peut également l’exercer sur les provinces sénatoriales. A partir de ce moment, Auguste détient réellement le pouvoir absolu, aussi, pour sauver les apparences républicaines, refuse t-il le consulat perpétuel, la censure ou la dictature du même métal que le Sénat lui propose. Les troubles cessent définitivement. Il ne prendra plus qu’un titre supplémentaire, celui de Pontifex Maximus, plus haut titre de la religion romaine, à la mort de Lépide en 12 av-JC.

Conclusion

Il aura donc fallu plus d’un siècle pour que les institutions trouvent un nouveau point d’équilibre. Ni la défense du territoire contre les invasions, ni les guerres civiles ou serviles, ni les conquêtes n’ont empêché ce changement radical de se produire malgré le profond attachement des Romains à la République et leur haine viscérale de la monarchie. Au contraire, chaque événement a donné une impulsion supplémentaire au déplacement du centre de gravité du pouvoir de l’exercice collégiale vers un seul homme providentiel, un peu comme un système soumis à une impulsion relativement faible, mais régulière, peut entrer en résonance, amplifiant à chaque fois son mouvement, jusqu’à sa destruction totale, comme dans le célèbre exemple du pont de Tacoma. Les gens qui vivaient à cette époque ne se sont certainement pas rendu compte de ce phénomène et ont-ils à chaque fois cru qu’ils arriveraient à rétablir la situation, sans se douter que le retour de balancier prendrait sans cesse plus d’ampleur, jusqu’à mettre à bas leur chère République.

Il faut toutefois relativiser, peut être l’Empire a-t-il empêché que l’unité du territoire vole en éclats, ce qui aurait entraîné de nouvelles guerres régionales avec leur cortège de souffrances, de destructions et de misère, jusqu’à l’émergence d’une coalition plus forte que les autres, pour finalement aboutir à l’établissement d’une autre forme d’empire. Il ne faut pas oublier que, même si la perte de souveraineté du peuple est très regrettable et que le régime impérial est apparu condamné à terme dès sa dérive autocratique sous Tibère, le second empereur, mais surtout sous Caligula, l’Empire d’Auguste a permis à la paix de régner sur son territoire pendant une période d’à peu près deux siècles (les dates diffèrent selon les auteurs) que nous connaissons sous le nom de Pax Romana, et qu’il a permis à des provinces, comme la Gaule, de se développer en faisant cesser le pillage systématique de leurs richesses au profit d’un commerce plus équitable avec la puissance dominante, ainsi que de les doter des infrastructures nécessaires à cette activité, dont les inoubliables voies romaines. L’erreur politique majeure d’Auguste a sans doute été de ne pas prévoir que son système devrait s’effacer pour laisser place à un autre une fois ces deux objectifs atteints.

Il me semble que nous sommes aujourd’hui confrontés au même genre de problème que celui qui s’est posé à cette époque lointaine. Nous n’avons toujours pas trouvé le moyen de remédier aux déséquilibres engendrés par la révolution industrielle (que l’arrivée massive de robots pour remplacer les travailleurs ne va faire qu’aggraver ; voir ce qui se passe en Chine avec Foxconn, le fabricant des produits Apple qui a commandé une armée de robots pour remplacer ses ouvriers devenus trop revendicatifs), il apparaît même que nous sommes sur le point de revenir à la situation qui prévalait à la fin du 19ème siècle, comme si les progrès sociaux acquis au fil des luttes et des boucheries qu’ont été les deux guerres mondiales n’avaient été qu’une parenthèse incongrue à oublier au plus vite. Saurons-nous éviter le massacre cette fois-ci ? Et si oui, serons nous capable d’obtenir la stabilité tout en préservant les droits du peuple à décider de son destin par lui-même ? Réponse, bientôt…

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