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Bientôt l’Empire

A la fin de l’été 36 av-JC, Octavien peut être satisfait. Il vient en effet d’éliminer la menace sur l’approvisionnement de l’Italie en blé que représentait la flotte de Sextus Pompée et de récupérer la souveraineté sur la Sicile, la Corse, la Sardaigne et d’autres petites îles de la Méditerranée pendant que son rival, Marc Antoine essuyait quant à lui une défaite contre les Parthes (voir Le second triumvirat prend du plomb dans l’aile) . Il peut donc passer pour le meilleur défenseur de Rome aux yeux du peuple. Il obtient de ce fait des éloges, des statues, le titre de prince du sénat, un arc de triomphe, l’honneur de faire son entrée à cheval, le droit de porter toujours une couronne de laurier, et, pour l’anniversaire de sa victoire, qui devait être célébrée à perpétuité par une supplication, le privilège d’un banquet dans le temple de Jupiter, au Capitole, avec sa femme et ses enfants, selon Dion Cassius (Histoire Romaine livre XLIX § 15). Il refuse d’ailleurs certains de ces honneurs, abolit des impôts et renonce à percevoir certaines des taxes pour la période antérieure à la guerre afin de montrer sa grandeur d’âme. D’autre part, son ami Agrippa, principal artisan de la victoire, se voit décerner une couronne d’or ornée de proues de navires, « une décoration jamais reçue par quiconque et jamais plus décernée après lui ».

Mais il vient aussi de destituer Lépide de son poste de triumvir sous prétexte d’entente avec l’ennemi, et s’est attribué les territoires que ce dernier administrait en Afrique, ainsi que son armée. Nul doute qu’il ne compte pas s’arrêter là, mais qu’il désire à présent se débarrasser au plus vite du dernier triumvir en travers de sa route vers le pouvoir absolu : Marc Antoine. Dans ce but, Octavien va multiplier les provocation à l’égard de son homologue. Le premier prétexte dont il envisage de se saisir est sans doute relatif à l’accueil qu’Antoine réservera à Sextus qui a pris la fuite, ou qu’Octavien a peut être laissé partir à dessein, après la bataille de Nauloque.

Antoine n’est cependant pas né de la dernière pluie. Il accepte de recevoir Sextus dans ses territoires d’Asie, mais à la condition sine qua non que le général défait dépose préalablement les armes. Sextus, alors réfugié sur l’île de Lesbos, aurait fait mine de bien vouloir se plier à cette exigence, mais il aurait parallèlement tenté de faire alliance avec les Parthes pour s’emparer de l’Asie. Informé de la trahison, Antoine lui envoie sa flotte emmenée par M. Titius. Sitôt au courant de cette réaction hostile, Sextus met voile vers Nicomédie, en Bithynie, où Titius le suit sans délai. S’ensuit une nouvelle tentative de négociation qui échoue, Antoine restant toujours aussi intransigeant quant à la reddition des troupes et de la flotte. Sextus préfère l’incendier et s’enfuir à l’intérieur des terres. Il est rattrapé à Midée, en Phrygie et fait prisonnier. Antoine donne l’ordre de l’exécuter. Il se serait ravisé et aurait envoyé un second courrier ordonnant au contraire de lui laisser la vie sauve dont Titius n’aurait pas tenu compte étant donné qu’il aurait reçu ce second message en premier. Cela semble assez peu vraisemblable, Antoine ayant tout intérêt à ce que Sextus ne révèle pas les tractations et les promesses faites entre eux et à le réduire au silence aussi vite que possible. Antoine a certainement inventé cette histoire abracadabrantesque a posteriori, après avoir appris la réaction d’Octavien qui a fait part de son indignation quant au sort réservé au chef ennemi qu’il était prétendument tout prêt à pardonner à titre personnel.

Octavien retombe ainsi sur ses pattes, il va jusqu’à célébrer la victoire d’Antoine à Rome pour montrer que l’entente avec son collègue est au beau fixe. De nouvelles dissensions ne tardent cependant pas à apparaître. Octavien n’hésite en effet pas à remettre de l’huile sur le feu en refusant de partager avec son homologue les territoires, mais encore plus les troupes de Lépide dont Antoine aurait pourtant besoin pour mener la campagne qu’il projette de mener contre les Parthes, sans qu’il ne l’autorise à en lever en Italie. Antoine ne voit pas plus revenir les 120 navires qu’il a prêtés pour la guerre contre Sextus. Par contre, au printemps 35 av-JC, Octavien lui envoie 2 000 soldats, soit à peine un dixième du contingent promis en échange de la flotte, accompagnés d’Octavie, sa sœur et épouse légitime d’Antoine. Il cherche à l’évidence à provoquer la jalousie de sa maîtresse, Cléopâtre. Antoine ne peut décemment pas prendre le risque de laisser les deux femmes en présence l’une de l’autre à Alexandrie, la reine d’Egypte ayant la fâcheuse tendance à faire assassiner tous ceux qui pourraient s’interposer entre elle et le pouvoir, comme ce fut le cas avec son frère, Ptolémée XIV, et sa sœur, Arsinoé IV. Il ordonne donc à Octavie de rester en Grèce sous prétexte de la protéger des dangers de la guerre qu’il s’apprête à mener. Elle s’exécute docilement tout en laissant les militaires rejoindre seuls son mari. Octavien s’insurge naturellement contre l’outrage infligé à sa sœur et l’influence néfaste de cette reine orientale aux mœurs douteuses sur son beau frère. En contraste et pour souligner la supériorité de la morale romaine, Octavie l’aurait cependant dissuadé d’entreprendre toute action de représailles en son nom. Octavien a trouvé l’angle qui lui permet d’attaquer Antoine, sans toutefois s’en prendre directement à lui.

La manœuvre politique permet en même temps à Octavien de retarder un peu la campagne d’Antoine. Il doit espérer que ce délai permette à Phraatès IV, roi des Parthes, et à Mithridate Ier, roi des Mèdes, de se réconcilier, un différend étant apparu entre eux quant au partage du butin acquis lors de leur victoire de l’année précédente contre les Romains. Leur désaccord est si profond que Mithridate, craignant à présent une invasion de son puissant voisin, a engagé des pourparlers avec Antoine en vue d’une alliance. Octavien souhaitait certainement faire échouer la négociation, mais elle finit néanmoins par aboutir. Leur coalition a pour cible Artavazde II d’Arménie, pourtant ami des Romains, mais dont Antoine désire se venger car il attribue sa défaite de l’hiver 37/36 av-JC au départ prématuré du roi arménien. Il ne se montre pas pour autant hostile lorsqu’il rejoint l’Asie à l’automne 35 av-JC, il offre au contraire de marier le premier fils qu’il a eu de Cléopâtre, Alexandre Hélios, à la fille d’Artavazde pour l’attirer à lui. Inquiet de l’alliance avec le roi mède, ce dernier se doute qu’il y a anguille sous roche, aussi tarde t-il a donner sa réponse. Antoine se déplace alors à Nicopolis, dans le Pont, où il le convoque sous prétexte qu’il a besoin de ses conseils pour mener sa campagne contre les Parthes. Artavazde flairant le piège ne s’y rend pas. Antoine lui envoie à nouveau un émissaire pour réitérer sa demande, pendant qu’il se déplace lui-même jusqu’à la ville arménienne d’Artaxate. Sous le coup de cette menace à peine voilée, Artavazde lui écrit toute son amitié avant de se rendre au camp romain où il est immédiatement saisi. Antoine réclame aussitôt une rançon pour sa libération. Les Arméniens refusent catégoriquement de payer et se donnent un nouveau roi, Artaxias II, fils aîné du souverain captif, qui est vaincu et contraint à l’exil en Parthie. Artavazde est quant à lui couvert de chaînes et envoyé en Egypte, tandis qu’Alexandre Hélios est fiancé à la fille du roi mède.

De retour à Alexandrie, Antoine célèbre son triomphe. A cette occasion, il procède au partage des territoires sous son contrôle, et même de certains qu’il ne contrôle pas. Il déclare Cléopâtre reine d’Egypte, de Chypre et de Cœlésyrie et lui adjoint comme collègue Ptolémée XV, dit Césarion, qu’il reconnaît comme fils naturel de Jules César (alors que cette filiation est très sujette à caution). Il donne l’Arménie, la Médie et le royaume des Parthes à Alexandre Hélios, la Cyrénaïque à sa sœur jumelle, Cléopâtre Séléné II et à son deuxième fils qui vient à peine de naître, Ptolémée Philadelphe, la Phénicie, la Cilicie et la Syrie que convoitait pourtant la reine (cela explique la prise de position ultérieure d’Hérode, qui optera pour Octavien de crainte de perdre son trône en cas de victoire d’Antoine). Antoine répond ainsi au refus d’Octavien de partager les fruits de la guerre contre Sextus et de l’éviction de Lépide. Il commet cependant une grave erreur politique. En effet, Octavien n’apprécie guère que sa légitimité soit remise en cause par un prétendu héritier du sang de Jules César, lui qui n’a été qu’adopté, et le peuple romain voit d’un très mauvais œil cette (toute hypothétique) distribution familiale des territoires qu’Antoine est censé administrer au nom de la République. En fin politicien, Octavien se garde pourtant de toute attaque publique envers son collègue, il feint au contraire de lui offrir une protection contre lui-même en faisant en sorte que les lettres qui annoncent le partage clanique ne soient pas lues officiellement au Sénat, tout en s’arrangeant pour que leur contenu fuite largement auprès des citoyens. Il diffuse aussi l’idée qu’Antoine n’est plus vraiment un Romain, mais qu’il est devenu un monarque oriental, comme en témoigne la tenue vestimentaire qu’il a adopté, et cela sous l’influence maléfique de l’ensorceleuse Cléopâtre à qui il prête l’intention (loin d’être avérée) de mettre la main sur Rome (alors que celle d’Octavien de s’emparer de l’Egypte ne fait aucun doute).

Antoine n’ayant pas cédé à ses provocations, Octavien décide de prendre son mal en patience. Pendant que son homologue s’occupe de l’Arménie et de la Médie, il part en campagne en Illyrie avec ses fidèles lieutenants, Agrippa et Titus Statilius Taurus. Cela lui permet d’éviter l’oisiveté à ses troupes et de les aguerrir au combat, mais aussi d’éloigner d’Italie ceux de ses soldats qu’il avait congédiés sans gratification suite à leur révolte de l’année précédente qu’il a consenti à reprendre à son service, de peur qu’il ne rejoignent son rival ou ne sèment le trouble dans la péninsule. Il regroupe ces éléments dans une légion à part qu’il met au pas avec la plus grande fermeté. Il compte également se forger une aura de grand guerrier après les humiliantes défaites que Sextus Pompée lui a infligées ou sa prestation mitigée à Philippes où Antoine a quant à lui brillé. Par conséquent, Statilius Taurus, mais encore plus Agrippa, réel vainqueur de Sextus à Nauloque, devront s’abstenir de revendiquer d’avoir joué un rôle prépondérant dans cette nouvelle guerre pour laisser tout le bénéfice de la gloire à leur chef.

Il se charge tout d’abord des Iapydes qui rechignent à payer leur tribut, voire lancent des raids dans les régions avoisinantes. La plupart d’entre eux se soumettent sans grand mal, jusqu’à ce que certains se retranchent dans Métule. Là, Octavien aurait été blessé au cours du siège alors qu’il sortait d’une tour de bois pour franchir le mur d’enceinte. L’anecdote, véridique ou non, sert avant tout à souligner la bravoure dont il aurait fait preuve en s’exposant lui-même au danger. La ville est prise après que tous ses habitants se soient suicidés par désespoir, non sans qu’ils ne l’aient totalement détruite au préalable. Octavien marche ensuite contre les Pannoniens, bien qu’il n’ait rien à reprocher à ce peuple. Il désire tout simplement maintenir ses hommes en action et les nourrir aux dépens des autochtones au nom de ce que le faible doit se soumettre au fort. Son avancée fait fuir les habitants de leurs villages, aussi ne commence t-il à ravager le pays qu’à partir du moment où ils tentent de l’empêcher d’atteindre Siscia. La ville est pourtant à son tour assiégée. Elle se défend bravement, mais finit par se rendre lorsqu’elle apprend que les alliés dont elle attendait du secours ont été pris dans une embuscade. Il confie les territoires conquis à Statilius Taurus, puis rentre victorieux à Rome. Il diffère la célébration du triomphe que le Sénat lui a décerné, mais doit revenir en Illyrie l’année suivante, 34 av-JC, pour faire face au soulèvement de ces peuples nouvellement soumis qui croulent sous le poids des contributions exigées, ainsi qu’à celui des Dalmates. Il aurait à nouveau été blessé au cours de ces combats avant de s’imposer. Il réussit ainsi à prendre le contrôle des côtes de l’Adriatique et enrichit sa flotte de liburnes, navires légers livrés par les Dalmates et les Illyriens dont il aura fort besoin par la suite.

En 33 av-JC, la Maurétanie tombe dans son escarcelle suit à la mort du roi Bocchus qu’il ne remplace pas, transformant son royaume en province romaine. Mais cette année là, c’est certainement Agrippa qui joue le plus grand rôle dans l’accroissement du prestige d’Octavien. Il accepte en effet de devenir édile de Rome bien qu’il ait déjà exercé la fonction suprême de consul (un peu comme si l’un de nos présidents devenait maire de Paris après son mandat ; certains qui s’estiment trop importants pour exercer un mandat subalterne devraient peut être en prendre de la graine), et entreprend de grands travaux pour améliorer la qualité de vie des citoyens de base. Sur ses propres deniers, il entreprend la rénovation du réseau de distribution d’eau avec l‘Aqua Appia, l‘Anio Vetus et l‘Aqua Marcia et fait construire l’Aqua Julia, et met en place une équipe de 200 esclaves pour les entretenir ainsi que les réservoirs et les fontaines ; fait curer la Cloaca Maxima, les égoûts, pour qu’ils s’écoulent jusqu’au Tibre ; fait rénover les rues, construire des portiques et aménager des jardins ; et encore construire les premiers termes ouverts au public et gratuits. Tout cela sera légué à la ville de Rome à sa mort. Dans un autre registre, il fait distribuer de l’huile et du sel aux citoyens pauvres en plus du blé, mais s’occupe aussi de leur divertissement en donnant de nombreux jeux, tous plus grandioses les uns que les autres, il instaure à cette occasion les sept dauphins faisant office de compte-tours dans les courses de chars au circus maximus, organise de grandes expositions d’art (certainement par rivalité avec Mécène, l’autre ami-conseiller d’Octavien), et finalement organise une sorte de tombola au théâtre en faisant jeter des tesselles donnant droit à différents lots ou empiler des marchandises au milieu de l’enceinte qu’il permet aux spectateurs de piller. Bref, il met en place le système du panem et circenses (du pain et des jeux) qui a forgé l’image que nous avons encore aujourd’hui de l’Empire. Toutes ces largesses avec le bon peuple permettent que passe une loi qui interdit de poursuivre les membres du sénat pour brigandage, leur permet de voler en toute impunité et asservit le citoyen.

En 32 av-JC, lorsque le seconde triumvirat que plus personne ne veut renouveler arrive à terme, tout est en place pour que la République devienne l’Empire. Il ne reste plus qu’à attendre l’affrontement final entre Antoine et Octavien, car, comme le dit Connor McLeod, il ne peut en rester qu’un…

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