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Victoires par procuration

A l’hiver de 39 av-JC, Octavien et Marc Antoine sont parvenus à apaiser les tensions apparues entre eux tout de suite après leur victoire contre Cassius et Brutus à Philippes. Elles provenaient essentiellement du déséquilibre dans le partage des ressources financières en faveur d’Antoine, qui, à l’établissement du second triumvirat, avait non seulement reçu les riches provinces d’Asie, mais aussi les très intéressantes Gaules Cisalpine et Chevelue. Ces deux dernières reviennent désormais à Octavien qui contrôle de ce fait tout l’occident à partir de Scodra en Illyrie, tandis que l’orient revient à Antoine. Lépide, troisième homme signataire du pacte, n’a quant à lui que les quelques possessions romaines d’Afrique. Aucun des deux grands rivaux n’est cependant complètement maître de la totalité des territoires qui leur ont été dévolus. Antoine doit récupérer ceux entre qui vont de l’Anatolie à la Syrie, pris par les Parthes à la faveur du conflit avec son collègue, tandis qu’Octavien désire reprendre la Sicile, la Sardaigne et la Corse à Sextus Pompée malgré le tout récent accord qui les lie.

A ce moment, Marc Antoine ne se charge pas lui-même de la reconquête. Il passe l’hiver à Athènes, en compagnie de sa nouvelle épouse, Octavie. Il y adopte les habits, ainsi que les coutumes grecques et abandonne le protocole associé à son rang, aussi pourrait-on croire qu’il se contente de prendre du bon temps, mais cette simplicité a certainement l’objectif plus politique d’amadouer la population en lui montrant qu’il respecte la culture locale et qu’il ne souhaite pas imposer la sienne. Pendant ce temps, ses troupes se chargent de mettre au pas les peuples illyriens qui avaient pris le parti de Cassius et Brutus, en guise d’entraînement à la campagne à venir. Sa présence se justifie encore par un autre motif : il refuse de livrer le Péloponnèse à Sextus Pompée comme convenu car il a besoin de l’argent de la province pour financer la guerre contre les Parthes et qu’il soupçonne Sextus de vouloir le garder au lieu de le lui donner comme le stipule le traité qu’ils ont signé.

Ces préparatifs méticuleux démontrent qu’il craint l’affrontement avec les Parthes et qu’il ne pensait pas que Publius Ventidius Bassus, qu’il a envoyé en Asie pour mener la contre attaque en attendant son arrivée, s’acquitterait aussi bien de sa tâche. La campagne de Ventidius est en effet remarquable. Il commence par battre Quintus Labiénus (fils de Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de Jules César durant la guerre des Gaules passé plus tard dans le camp pompéien jusqu’à sa mort à la bataille de Munda) et Phranipates reconquérant ainsi les provinces romaines d’Asie. Labiénus est tué au cours des combats. Antoine organise de grandes fêtes à Athènes en son honneur à l’occasion de cette victoire. Il doit ensuite faire face au retour en force de l’armée parthe en Syrie. Il la repousse tout d’abord lors de la bataille des monts Taurus, puis les bats définitivement lors de la bataille du mont Gindarus où Pacorus Ier, héritier du trône, trouve la mort, provoquant une crise de succession (Phraatès IV fait assassiner ses trente frères, son fils aîné ainsi que son vieux roi de père, Orodès II pour obtenir la couronne). Il apparaît alors aux yeux des Romains comme celui qui a rétabli leur honneur en vengeant la mort de Crassus à la bataille de Carrhes 15 ans plus tôt.

Venditius aurait alors pu poursuivre l’armée parthe en déroute jusque sur son territoire sur l’autre rive de l’Euphrate, mais il juge plus prudent de s’arrêter à la frontière pour ne pas qu’Antoine prenne ombrage de ses succès. Il doit avoir à l’esprit l’exemple de Quintus Salvidienus Rufus, qui était tout comme lui de basse extraction et ne devait son ascension sociale qu’à ses talents militaires, qui a été exécuté lorsqu’Antoine l’a accusé de vouloir trahir Octavien bien qu’il ait été le principal artisan de la victoire de ce dernier contre Lucius Antonius (Jérôme Kerviel n’aurait-il pas dû en prendre de la graine ?). Venditius a dû en conclure que les triumvirs n’appréciaient guère qu’un de leurs lieutenant puisse remettre leur autorité en cause en se couvrant de trop de gloire. Il se contente donc de mettre au pas les villes qui ont soutenu les Parthes en attendant l’arrivée son chef. Celui-ci finit par le rejoindre à Commagène où Ventidius assiège Antiochus Ier. Antoine, qui souhaite alors prendre sa part de victoire, refuse de ratifier le traité de paix et les mille talents d’argent que son subordonné avait obtenus. Il prend lui-même le commandement du siège, obtient de même la fin des hostilités, mais il doit se contenter de 300 talents d’indemnités. Ventidius est ensuite éloigné du théâtre des opérations car renvoyé à Rome pour qu’il y célèbre son triomphe. Il restera le premier et le seul Romain à avoir triomphé du puissant empire parthe.

Pendant que tout ceci se déroule en orient, Octavien a lui-même pris le commandement de la lutte contre Sextus Pompée en occident. Les attaques de pirates qui n’ont pas cessé lui donnent un prétexte pour passer à l’offensive, après qu’un équipage ait avoué sous la torture que Sextus était leur commanditaire. Il peut ainsi agir en toute légalité en alléguant que Sextus a violé une clause du traité qu’ils ont signé, même si Sextus dépose à son tour au Sénat une plainte à propos du Péloponnèse que Marc Antoine a refusé de lui livrer. Les deux triumvirs auraient d’ailleurs dû se rencontrer à Brindes pour discuter de la conduite à tenir, mais Marc Antoine n’y trouvant pas son homologue dès son arrivée préfère repartir sans attendre, ce qui lui évite de trop se mouiller dans une affaire qui pourrait être jugée douteuse.

Octavien commence par rompre les liens qui l’unissaient à Sextus en divorçant de Scribonia, puis il passe outre le semi-désaveu de son collègue et rival car il compte bien profiter de l’avantage que lui confère la trahison de Menodorus (ou Menas). Ce dernier, ancien esclave du Grand Pompée, s’est en effet laissé convaincre de rendre la Sardaigne et la Corse en échange de son passage du statut d’affranchi à celui de membre de l’ordre équestre et de l’assurance qu’il pourrait continuer a commander sa flotte. Sitôt les îles deux récupérées et les navires de Menodorus incorporés à la flotte de l’amiral Calvisius, Octavien s’attaque à la Sicile, fief de Sextus. Les effectifs sont divisés en deux parties, l’une, dirigée par Calvisius, arrive par le nord du détroit de Messine, et l’autre, sous les ordres d’Octavien lui-même, vient par le sud. Calvisius est le premier à rencontrer l’ennemi en la personne de Menecrates aux environs de Cumes, Sextus étant resté à Messine pour attendre Octavien. Calvisius pense se protéger en se réfugiant dans la baie de Cumes, mais il se trouve au contraire acculé à la terre où ses navires s’échouent sur les rochers sous les assauts répétés de l’adversaire. L’arrivée de Menodorus sur le flanc gauche lui permet de se dégager de ce mauvais pas, mais elle ne change pas l’issue du combat, bien que Menecrates ait péri dans l’affrontement. Au final, Calvisius subit une lourde défaite, ses meilleurs bateaux ont été détruits et beaucoup d’autres sont sévèrement endommagés.

Octavien arrive en vue de Messine avec sa flotte quelque temps plus tard. Il croise Sextus qui n’est accompagné que de quarante navires, mais, malgré les conseils de ses amis, il préfère renoncer à attaquer l’ennemi qui est pourtant en nette infériorité numérique car il juge plus prudent d’attendre le renfort de son amiral. Il rate ainsi l’occasion d’éliminer le leader au nom prestigieux indispensable à la rébellion. Octavien reste dans le détroit jusqu’à ce qu’il apprenne le désastre de Cumes. Il décide alors d’aller retrouver Calvisius, mais il est attaqué en chemin par Sextus qui a quant à lui été rejoint par la flotte de Menecrates, à présent dirigée par Demochares. Au lieu de livrer combat en pleine mer, il applique la même tactique que son lieutenant et se replie le long de la côte en rangs serrés pour faire face à l’assaillant. Il obtient le même résultat : ses navires s’échouent sur les rochers avant d’être incendiés. Calvisius et Menodorus, qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de là, arrivent à la rescousse mettant un ennemi fatigué par la bataille en fuite. La nuit se passe, et le lendemain Octavien ordonne à Calvisius de positionner ses navires en protection des siens afin qu’il puisse réparer ceux qui n’ont pas coulé en sécurité. C’est alors que se produit un nouveau désastre : une forte tempête se lève. Elle précipite les bateaux sur les rochers ou les fait se fracasser les uns contre les autres. Seul Menodorus, parti s’ancrer plus au large, parvient à sauver sa flotte. La campagne de cette année 38 av-JC est un échec sur toute la ligne. Octavien a décidément l’air d’avoir été un piètre chef de guerre. Il doit faire face au mécontentement du peuple qui subit toujours encore la pénurie et rechigne à payer l’impôt pour financer une guerre qu’il juge avoir été déclarée en violation du traité passé avec Sextus.

Un an après avoir subi deux sérieux revers avec l’invasion des Parthes et la perte de son autorité sur la Gaule, Marc Antoine semble à nouveau avoir le vent en poupe. Octavien lui reproche d’ailleurs de ne pas l’avoir aidé lorsqu’il s’est trouvé en difficulté, voire d’avoir comploté avec Lépide pour l’évincer du pouvoir afin de focaliser la colère du peuple sur ses collègues. Il envoie donc Mécène en orient pour négocier avec Antoine l’envoi d’une partie de sa flotte. Octavien pense certainement qu’Antoine refusera, ce qui lui permettrait de se poser en victime, mais son homologue accepte de fournir toute l’aide nécessaire. Rendez-vous est pris entre les deux hommes pour le printemps 37 av-JC.

Antoine prend ses dispositions pour assurer la sécurité des territoires reconquis pendant son absence ; il nomme donc des rois acquis à sa cause selon son bon plaisir, comme par exemple Darius dans le Pont, Amyntas en Pisidie, Polémon en Cilicie, ou encore Hérode en Judée. Il passe ensuite par Athènes où il récupère Octavie, puis se dirige vers Tarente avec les 300 vaisseaux promis. Mais, lorsqu’il arrive, Octavien a changé d’avis. Ce revirement s’explique par ce qu’il a entre temps appris les succès de son ami Marcus Vispanius Agrippa en Gaule. Celui-ci a réussi à faire rentrer dans le rang les Belges et les Aquitains qui contestaient de plus en plus ouvertement l’autorité romaine, mais il s’est aussi offert le luxe d’être le second après Jules César à traverser le Rhin pour aller combattre les tribus germaines, notamment les Suèves. Il revient donc auréolé de gloire, mais encore rapporte t-il de quoi financer la construction d’une nouvelle flotte. Il est donc tout désigné pour mener la lutte contre Sextus. Octavien juge alors préférable de jouer cette carte plutôt que d’avoir à partager le prestige d’une potentielle victoire avec Antoine. Il désigne par conséquent Agrippa comme consul pour l’année 37 av-JC bien qu’il n’ait de loin pas atteint l’âge requis ; il sera de ce fait en charge d’assurer la sécurité de l’Italie. Pour montrer qu’il a bien conscience de la gravité de la situation, Agrippa refuse le triomphe que le Sénat lui a accordé en signe de ce qu’il n’est pas temps de gaspiller de l’argent en fêtes, suivant en cela le conseil, voire l’injonction d’Octavien dont il souhaite conserver l’amitié. Cependant, la construction d’une nouvelle flotte, qu’il veut moderniser, tant par la conception des navires qu’il désire élargir que par leur équipement militaire, en particulier un nouveau harpax (harpon à bateaux), prend du temps. Aussi les deux amis ont-ils décidé d’un commun accord de remettre les opérations contre Sextus à l’année suivante.

L’arrivé d’Antoine vient donc perturber leurs plans. Celui-ci s’offusque naturellement du traitement méprisant qui lui est réservé. Aussi envoie t-il sa femme, Octavie, plaider sa cause auprès de son frère, Octavien, de manière à souligner que de tels agissements, qui portent préjudice à sa propre famille, pourraient être considérés comme une rupture du pacte qu’ils ont conclu et qu’à la fois le peuple et le Sénat seraient alors en position de lui en tenir rigueur. Octavien n’a donc plus d’autre choix que de se rabibocher avec Antoine. Pour la forme, Octavien avance à nouveau les arguments qu’Antoine ne l’a pas secouru lorsqu’il en avait besoin et qu’il a de plus envoyé un émissaire à Lépide pour tenter de l’évincer. Pour le premier, Octavie répond que toutes les explications ont déjà été fournies à Mécène, quant au second, si elle admet que l’entrevue a bien eu lieu, elle affirme qu’elle ne concernait que les modalités du mariage prévu entre sa fille et le fils de Lépide, et qu’Antoine est prêt à lui livrer son émissaire Callias, qu’il lui permet de torturer à sa guise pour s’assurer de la vérité de cette assertion. Suite à cela, les deux triumvirs se rencontrent entre Tarente et Métaponte, dormant alternativement l’un chez l’autre sans aucune protection de leurs gardes personnelles respectives pour bien faire étalage de leur bonne entente retrouvée et de leur confiance mutuelle.

Les négociations entre les deux hommes aboutissent à ce qu’Antoine laissera 120 navires à Octavien en échange de 20 000 soldats d’infanterie dont il a besoin pour mener sa nouvelle campagne contre les Parthes qu’il aurait du mal à lever dans une Italie contrôlée par son rival (aujourd’hui nous qualifierions cet accord de win-win, que j’ai personnellement rebaptisé  » Pine d’huître « , rapport à Ouin-Ouin et son totem : l’huître). Dans la foulée, le triumvirat qui arrivait à échéance est renouvelé pour cinq années supplémentaires, sans consultation du Sénat. Antoine retourne en Syrie, tandis qu’Octavie, qui vient de donner naissance à leur deuxième fille, rentre à Rome avec son frère.

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