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Archive for août 2012

La guerre des libérateurs

En 42 av-JC, après une brève tentative de réconciliation, la République romaine est en proie à une nouvelle guerre civile. Elle oppose Cassius et Brutus, qui ont participé à l’assassinat de Jules César avant d’être contraints de se réfugier dans les provinces, qui s’étendent de l’Illyrie à la Syrie, que le Sénat leur a attribué, aux triumvirs, Lépide, Octavien et Marc-Antoine, qui, après que les deux derniers se soient livré bataille à Modène, ont réussi à s’entendre au sujet du partage des territoires sous leur contrôle et à museler le Sénat en procédant à la proscription de tous leurs opposants.

Les forces dont ils disposent sont colossales. Cassius et Brutus alignent 19 légions, chiffre qu’il faut toutefois relativiser, l’effectif de deux d’entre elles seulement étant au complet, tandis que les triumvirs peuvent compter sur 43 légions. Pour mémoire, lors de la guerre des Cimbres, quelques 60 années plus tôt, Marius n’avait en tout levé que treize légions, une mobilisation déjà considérable, qui ne s’était plus vue depuis les guerre puniques. Cette évolutioni témoigne du changement radical qu’a subi la société romaine durant l’intervalle. Le contrat social fondateur de la République qui reposait auparavant sur des citoyens paysans qui prenaient occasionnellement les armes pour défendre leurs terres, sans en être éloigné trop longtemps pour ne pas que leurs fermes périclitent faute de main d’œuvre, a été rompu (voir Alea jacta est). La foule d’esclaves de plus en plus nombreuse au fil des victoires et des conquêtes est venu alimenter les latifundia, grandes exploitations de riches propriétaires terriens, qui ont de surcroît peu à peu grignoté l’ager publicus, traditionnellement alloué à la pâture des animaux. Ce travail gratuit faisant une concurrence déloyale aux petits paysans, de plus en plus d’entre eux se sont retrouvés incapables de rembourser leurs dettes ; leurs terres ont alors pu être rachetées pour une bouchée de pain, au grand bénéfice des propriétaires de latifundia. Ces gens, désormais prolétaires (dont les enfants sont l’unique richesse) à la recherche de travail, ont migré vers les villes où ils sont venu grossir les rangs des chômeurs. Tous ces mécontents ont favorisé la montée du populisme, de l’instabilité politique et de l’insécurité. Ce sont eux qui se sont engagés dans l’armée avec l’espoir de s’enrichir grâce au butin récolté lors de longues campagnes à l’étranger. Le pouvoir s’est alors déplacé du Sénat vers des généraux charismatiques dont les victoires assuraient la prospérité et la fidélité de leur soldats. Toutes ces dérives ont mis à mal une République dont les institutions corrompues n’ont pas su empêcher le développement de ce nouveau mode de fonctionnement.

Ces effectifs militaires devenus pléthoriques à ce moment n’ont cependant pas que des avantages. Il faut tout d’abord les payer, une des raisons principales pour lesquelles les triumvirs ont décidé des proscriptions qui leur permettait la saisie de tous les biens des individus visés (les sommes récoltées par ce biais ne se sont pourtant pas révélées suffisantes, aussi ont-ils dû exiger une contribution exceptionnelle, dont un impôt qui visait à taxer les femmes qui en avaient toujours été exemptes, ce qui a fait grand scandale), mais une fois en campagne, leur approvisionnement devient lui aussi problématiques étant données les quantités de nourriture consommées par la troupe. C’est sur ce point faible que Brutus et Cassius comptent pour arriver à la victoire en dépit de leur infériorité numérique. Ils peuvent de plus payer leurs hommes rubis sur l’ongle grâce à l’argent des riches provinces asiatiques.

A l’automne 43 av-JC, après sa victoire contre Dolabella, qui comptait faire fortune en menant la guerre contre les Parthes, mais a plutôt été envoyé au casse pipe par un Marc Antoine excédé de ses multiples revirements, Cassius est rejoint à Smyrne (l’actuelle Izmir) par Brutus et ses troupes illyriennes, thraces et macédoniennes. Ils décident alors de livrer une guerre totale aux triumvirs. Ils choisissent la Macédoine comme lieu de l’affrontement pour la bonne raison que l’ennemi ne pourra tirer que peu de nourriture de ce pays montagneux et qu’il aura dans ces conditions beaucoup de mal à acheminer son ravitaillement par la voie terrestre, Sextus Pompée et sa flotte étant chargée de l’empêcher par mer, alors qu’eux bénéficieront d’un abondant approvisionnement maritime en provenance de l’Asie toute proche.

Campagne de Philippes

Ils se mettent en marche au printemps 42 av-JC avec leurs 19 légions accompagnées de 20 000 cavaliers. Ils franchissent sans encombres les détroits qui séparent l’Asie de l’Europe, mais sont arrêtés en Thrace, dans le défilé des Korpiles, par Decidius et ses quatre légions sur les huit envoyées en avant garde parmi les 28 passées en Grèce dont disposent Octavien et Marc Antoine, Lépide ayant été chargé d’assurer la continuité du pouvoir à Rome et la sécurité des territoires sous leur contrôlé avec les quinze restantes. Les quatre autres légions détachées sont quant à elles sous le commandement de Norbanus qui a été chargé de barrer le passage à l’ennemi un peu plus loin, dans le défilé de Sapéens. Brutus et Cassius ne se démontent cependant pas. Pour faire croire qu’ils n’ont pas besoin de la route terrestre, ils reculent dans un premier temps jusqu’à la mer, puis envoient Tillius et sa flotte jusqu’à Néapolis, dans le dos de Norbanus, avec ordre de longer la côte pour être bien visible depuis les positions de l’ennemi. Le stratagème prend. Norbanus ordonne à Decidius de le rejoindre au défilé des Sapéens. L’armée de Brutus et Cassius peut ainsi continuer à progresser. Lorsqu’elle arrive au dit défilé, le prince thrace Rhaskuporis leur indique un chemin pour contourner l’obstacle érigé par l’ennemi. Il faut pour cela ouvrir une voie dans de difficiles chemins de montagne encombrés par une forêt très dense et marcher quatre jours sans rencontrer aucun point d’eau. Malgré le scepticisme des troupes, l’audacieuse manœuvre se solde pourtant par un succès, ce qui permet à Cassius et Brutus d’arriver à Philippes sans avoir subi aucune perte. Quand Norbanus et Decidius apprennent que leurs adversaires ont réussi a passer derrière leur ligne de défense, ils se replient à Amphipolis pour ne pas être coupés du reste de l’armée. Là, ils sont rejoints par Marc Antoine, Octavien, malade, n’étant pas en état de se déplacer immédiatement.

Pendant ce temps, Brutus et Cassius, dissuadés d’intercepter Norbanus et Decidius par l’arrivée rapide de Marc Antoine, en profitent pour installer leurs camps à Philippes. Brutus établit le sien au nord-est de la ville, sur une colline adossée à la montagne, tandis que Cassius en occupe une autre au sud-ouest, un marais protégeant son flanc gauche. Ils tirent ensuite une ligne de fortification entre les deux positions, de manière à barrer complètement la plaine. Le fleuve Ganga qui passe à son pied leur assure l’approvisionnement en eau potable, tandis qu’à l’arrière, la route vers le port de Néapolis offre une bonne liaison avec leurs dépôts de vivres situés bien à l’abri sur l’île de Thasos. Lorsque Marc Antoine arrive, il n’a plus d’autre choix que de s’installer dans la plaine, dans une position très désavantageuse qui ne lui offre aucune solution de repli sur une quelconque hauteur, sans bois ni autre source d’eau que celle des puits qu’il fait creuser et un long chemin à parcourir en chariot depuis Amphipolis pour son ravitaillement. Il se barricade derrière d’imposantes fortifications. Impressionné par tant d’audace, Cassius complète sa ligne de fortification en l’étendant à l’étroit passage qui sépare la colline qu’il occupe au marais. Seules quelques traditionnelles escarmouches de cavalerie ont lieu. Octavien, pas encore tout à fait rétabli, arrive quelques temps plus tard et s’installe non loin de là dans les mêmes conditions.

Sitôt la défense de leurs camps solidement assurée, les deux triumvirs se préparent à la bataille en présentant leur armée en formation dans la plaine. Celle de Cassius et Brutus leur fait face, mais elle ne quitte pas les pentes des collines pour venir à la rencontre de l’ennemi car ils préfèrent attendre que la disette qui ne manquera pas d’arriver l’affaiblisse suffisamment pour compenser leur infériorité numérique. Le même scénario se reproduit de jour en jour. Marc Antoine, conscient que le temps joue contre lui, est bien décidé à provoquer le combat au plus vite ; aussi échafaude t-il un plan tout aussi audacieux que la position qu’il occupe. Il continue de faire quotidiennement sortir ses hommes en ordre de bataille pour que l’ennemi ne se doute de rien, mais parallèlement, une partie d’entre eux se charge de construire une chaussée à travers le marais pour prendre Cassius par l’arrière. Les travaux s’effectuent nuit et jour, dans le plus grand silence, les roseaux masquant leur progression. L’ouvrage est terminé au bout de dix jours. La nuit suivant son achèvement, Marc Antoine envoie un détachement qui bâtit des redoutes sur la terre ferme et s’y retranche. A l’aube, Cassius réagit immédiatement en faisant construire un chemin similaire, à la différence qu’il est défendu par une palissade, qui vient couper celui de l’ennemi perpendiculairement de manière à ce que les deux parties de l’armée adverse ne puisse plus communiquer librement.

1ère bataille de Philippes

Voyant cela vers midi, Marc Antoine lance un assaut frontal sur les fortifications de Cassius. Les hommes de Brutus chargent aussitôt l’aile gauche de Marc Antoine qui subit de lourdes pertes dans cette attaque de flanc, puis, galvanisés par ce succès, ils se retournent contre l’armée d’Octave qui leur fait face dans la plaine. Celle-ci ne résiste pas mieux au choc. Elle est mise en fuite et poursuivie jusque dans son camp qui est pillé. Par chance pour lui, Octave ne s’y trouve pas. Il prétend dans ses mémoires qu’il l’a quitté suite à un rêve prémonitoire, manière de dire qu’il bénéficiait de la protection des dieux, explication plus valorisante que d’avouer que sa maladie l’empêchait d’assurer le commandement et qu’il avait dû s’absenter pour se soigner (ce qui pourrait aussi expliquer l’empressement de Marc Antoine de passer à l’action, toute la gloire lui revenant en cas de victoire) ou pire encore qu’il avait fui lâchement en constatant le désastre engendré par son incapacité à mener ses hommes au combat.

Cependant que Brutus remporte la victoire, les choses se passent tout différemment pour Cassius. En effet, l’aile droite de Marc Antoine balaye rapidement les quelques soldats placé en avant de la fortification entre la colline et le marais, comblent le fossé et créent une brèche dans la palissade malgré la grêle de flèches qui s’abat sur elle avant de prendre d’assaut le camp, peu défendu en raison de sa forte position, et de le piller tout aussi méthodiquement que l’est celui d’Octave. Lorsqu’elles constatent qu’elles ne peuvent plus se replier à l’abri des remparts du camp, les troupes qui se battent à l’extérieur se débandent et se précipitent vers ceux de Philippes. Cassius en fait autant car il espère pouvoir mieux appréhender la situation globale de la bataille depuis ce poste d’observation qui domine la plaine en son entier. Hélas pour lui, la poussière soulevée par le tumulte l’empêche de voir que Brutus est victorieux. Aussi aurait-il demandé à Pindarus, son porte bouclier, de lui donner la mort, soit qu’il n’ait pas supporté la honte de la défaite bien qu’il ait été informé du succès de Brutus, soit qu’il ait confondu les cavaliers venus lui apporter la bonne nouvelle avec des ennemis et leurs cris de victoire avec la joie de s’être emparés de son ami Titinius, et qu’il se soit retiré sous sa tente pour échapper au funeste spectacle ; Pindarus l’aurait alors tué de son propre chef. Toujours est-il que Cassius, le dernier des Romains, est mort ce jour là. Brutus le fait enterrer en secret pour ne pas que ses soldats se démoralisent à la vue du cadavre. Marc Antoine est vengé de celui qui a fait périr son frère Caïus Antonius en représailles à l’assassinat de Cicéron. Le lendemain chacun est revenu sur les positions qu’il occupait, et, bien qu’ils aient perdu environ 16 000 hommes, deux fois plus que l’ennemi, les triumvirs rangent une nouvelle fois leur armée en ordre de bataille dans la plaine comme si cela ne les avait pas affectés, Brutus en fait de même, puis tout le monde rentre. Le manège reprend les jours suivants.

2nd bataille de Philippes

Brutus reprend sa stratégie d’affaiblissement de l’ennemi par la pénurie, d’autant plus que le même jour où la bataille s’est déroulée, une autre a eu lieu, navale celle-ci. Octave attendait en effet le renfort de deux légions supplémentaires, mais la flotte qui les amenaient a été interceptée par Murcus et Ahenobarbus et leurs 130 navires de guerre. Le convoi est anéanti, la plupart des soldats se rendent et font allégeance à Murcus, le reste périt. La nouvelle parvient bientôt aux triumvirs. Elle finit de les convaincre qu’il faut terminer cette guerre au plus vite, avant que la famine n’ait raison d’eux. Marc Antoine s’empare alors d’une petite colline entre le marais et le camp de feu Cassius que Brutus a négligé de réoccuper car elle se trouve à portée de flèche. Il y installe 4 légions protégées des traits ennemis par des auvents d’osier et de cuir, puis il établit un second camp de 10 légions un peu plus au nord le long du marais et encore un troisième de 2 légions, toujours un peu plus au nord. Le but de la manœuvre est d’arriver à couper la route qui vient de Néapolis pour priver Brutus de tout ravitaillement. Celui-ci fait construire des fortifications vis-à-vis de ces camps et en travers de l’étroit passage, ce qui stoppe la progression de Marc Antoine. Les triumvirs cessent alors de présenter leur armée en bataille afin que les hommes ne s’épuisent pas inutilement, mais ils envoient tout de même de petits groupes qui vont provoquer l’ennemi jusqu’au pied de ses fortifications.

Brutus n’a plus qu’à attendre que la faim fasse son travail, mais ce n’est pas l’avis de ses hommes et de ses officiers qui veulent absolument en découdre, frustrés qu’ils sont que leur victoire lors de la première bataille ne soit pas reconnue. Le 23 octobre, leur chef cède à leurs supplications car il craint qu’à force d’attendre nombre de ses soldats, anciens césariens, ne passent dans le camp adverse. La bataille finale s’engage vers 15 heures, après que, selon la légende, deux aigles se soient affrontés dans l’espace séparant les deux armées, celui du côté de Brutus ayant été défait. S’engage un combat à mort qui ne voit pendant longtemps aucun des deux belligérants prendre l’avantage, puis, après un grand carnage, les soldats de Brutus commencent peu à peu à reculer pour finir par prendre la fuite vers la mer ou la montagne. Octave se charge alors d’empêcher la fuite de ceux restés dans le camp, tandis que Marc Antoine poursuit impitoyablement les groupes de fugitifs qui s’égayent en tous sens, de craint qu’ils ne se rassemblent ultérieurement pour former à nouveau une puissant armée.

Brutus et quatre légions parviennent pourtant à s’échapper et à trouver refuge dans la montagne. Il est cependant pris au piège, toutes les routes étant barrées par les soldats ennemis, aussi décide t-il le lendemain de suivre l’exemple de Cassius. La guerre des libérateurs est ainsi achevée. Les riches provinces d’Asie tombent dans l’escarcelle de Marc Antoine, tandis que de son côté, Octave trouve un arrangement avec Sextus Pompée qui peut garder la Sicile, enfin, pour le moment…