Accueil > Histoire, Politique, Société, Uncategorized > Second triumvirat

Second triumvirat

A la mort de Jules César, une énième crise politique se dessine à Rome. Elle est en partie provoquée par le testament du dictateur qui désigne les trois petits fils de ses sœurs, Lucius Pinarius Scarpus, Quintus Pedius et Caïus Octavius Thurinus, soit Octave, comme ses successeurs; les trois quarts de l’héritage revenant à ce dernier qui est en plus adopté par César dans la dernière clause. Cela contrarie en particulier Marc Antoine qui pensait être désigné pour reprendre les rênes du pouvoir, eu égard à son exemplaire fidélité. Mais à ce moment, le jeune homme d’à peine 19 ans, qui se trouve à Apollonie en Illyrie lors des faits, n’est pas sa principale préoccupation, il doit plutôt se concentrer sur le Sénat qui veut à nouveau imposer son autorité à la tête de la République. Aussi organise t-il des funérailles théâtrales à son mentor pour obtenir le soutien du peuple contre l’assemblée d’où sont issus les « césaricides ».

Le corps de César est tout d’abord déposé dans une chapelle dorée dressée sur le forum. Il est étendu sur un lit d’ivoire recouvert de pourpre et d’or, et, comme dans cette position la foule venue lui rendre hommage, composée de citoyens qui ont chacun hérité de 300 sesterces, ne peut pas contempler la dépouille martyrisée, sa toge ensanglantée ainsi qu’une effigie de cire grandeur nature où les blessures qui lui ont été infligées ne manquent pas d’avoir été représentées sont exposées au public. Puis, le 20 mars 44 av-JC, 5 jours après l’assassinat, il est conduit au Champ de Mars où un bûcher a été dressé, à proximité de la tombe de sa fille bien aimée, Julia. Là, on prononce son éloge funèbre alors que Marc Antoine se tient à ses côtés, aussi fidèlement que de son vivant. Elle commence par la liste des honneurs qui lui ont été décernés, puis le serment des sénateurs de protéger sa vie est relu, et finalement on chante des vers parmi lesquels la citation du Jugement des Armes de Pacuvius : « Fallait-il les sauver pour qu’ils devinssent mes meurtriers ? » revient en leitmotiv pour souligner la clémence dont il avait fait preuve envers ses futurs assassins (cela ne manque pas d’une certaine dose d’ironie de la part de Marc Antoine qui a, ainsi que Lépide, été épargné à la demande de Brutus alors que Cassius prônait leur élimination). La mise en scène galvanise le peuple. Le bois des boutiques alentour est arraché pour alimenter le brasier tandis que les femmes y jettent leurs bijoux et les soldats leurs armes. Les Juifs veillent plusieurs nuits d’affilée sur le tombeau pour honorer la mémoire de celui qui leur a permis de relever les murs de Jérusalem abattus par Pompée. Il ne reste plus à Marc Antoine qu’à inciter la masse à se faire justice elle-même. La colère populaire force alors les sénateurs impliqués dans le complot à quitter la ville. Il joue en fait le même jeu que Pompée à la mort de Publius Clodius Pulcher. Il provoque l’agitation afin de se présenter comme le seul à pouvoir rétablir l’ordre.

A ce moment, Marc Antoine semble avoir pris le contrôle de la situation, surtout qu’il peut compter sur l’appui de Lépide, l’homme qui a proposé de nommer César dictateur en 49 av-JC lorsqu’il était préteur de Rome, et qui dispose à présent de nombreuses troupes en tant que maître de cavalerie (général en chef) du défunt dictateur. Il désire cependant ne pas apparaître comme un nouveau tyran, aussi fait-il approuver par le Sénat sa proposition de retirer de la loi la possibilité d’octroyer la dictature, même temporaire, à qui que ce soit. Cela ne lui permet pourtant pas de trouver un terrain d’entente avec Cicéron qui s’oppose dès lors de plus en plus violemment à sa politique dans ses Philippiques, dont il espère un sursaut républicain équivalent à celui qu’il avait obtenu avec ses Catilinaires.

Pour arriver à ses fins, il compte sur la légitimité de celui qui, suite à la ratification du testament de César par le Sénat, s’appellera désormais Caïus Iulius Caesar Octavianus, ou plus simplement Octavien. Bien qu’il n’ait pas suivi le cursus honorum, ni l’âge requis, Cicéron parvient à le faire nommer propréteur arguant de ce que « la valeur n’attend pas le nombre des années ». Il peut aussi s’appuyer sur Publius Cornelius Dolabella, qui a été son gendre et se trouve à présent consul en remplacement de César. Le moins qu’on puisse dire est que le parcours de Dolabella est plus caractérisé par son désir de faire fortune que par ses convictions politiques. Il se fait connaître en 52 av-Jc par le procès pour corruption qu’il intente à Appius Clodius Pulcher dont il espère certainement qu’il lui permettra d’acquérir une réputation qui le mènera aux plus hauts postes de l’état, mais il le perd. En 49 av-JC, il est criblé de dettes ; aussi rejoint-il le rang des césariens avec l’ambition d’en tirer profit. Il obtient le commandement de la flotte de l’Adriatique, mais il n’est pas à la hauteur et se fait chasser de Dalmatie par les généraux optimates. Il pense néanmoins être récompensé après avoir pris part à la bataille de Pharsale, mais il est déçu. Il se fait alors adopter par Lentulus Vatia grâce auquel il passe à la plèbe pour devenir son tribun en 47 av-JC. L’annulation des dettes, dont la question est pourtant mise en suspes par le Sénat jusqu’au retour de campagne de César, est une des premières mesures qu’il tente d’imposer. Il se heurte à l’opposition des ses collègues Asinius et Trebellius, au point que des émeutes finissent par éclater. Elles sont violemment réprimées par Marc Antoine, alors maître de cavalerie du dictateur absent. Dolabella manque d’être tué au cours de l’une d’elles. César, une fois revenu et avec lui le calme, juge pourtant opportun de ne pas punir le fauteur de trouble, mais il préfère l’emmener avec lui en Afrique, puis en Espagne où Dolabella participe aux batailles de Thapsus et de Munda, au cours de laquelle il est blessé. César lui promet que son dévouement sera récompensé par le consulat, mais le dictateur décide d’occuper le poste seul pour l’année 45 av-JC et lui préfère Marc Antoine pour 44. Dolabella se voit alors offrir l’opportunité de reprendre la charge suprême en tant que consul suffect, dès que César aura quitté Rome pour aller combattre les Parthes ; mais Marc Antoine, qui était aussi augure, s’y oppose le jour de sa nomination, en invoquant de mauvais présages. Ces vexations successives poussent donc Dolabella à se déclarer en faveur des tyrannicides suite au meurtre de César et à reprendre de son propre chef les faisceaux ainsi que les insignes de consul le jour même de l’assassinat. Le Sénat le confirme par la suite à ce poste, tandis qu’il fait preuve du plus grand zèle en détruisant la colonne érigée sur le forum en l’honneur de César et précipiter du haut de la roche tarpéienne ceux venus faire des offrandes à son pied. Sa frénésie anti-César ne dure pourtant pas. Il change à nouveau de camp lorsque Marc Antoine lui ouvre les portes du trésor du défunt dictateur, et lui donne la province de Syrie assortie du commandement de la guerre contre les Parthes. Il part dons prendre possession de sa province, pourtant aux mains de Cassius, traverse la Grèce, la Macédoine, la Thrace et l’Asie où il assouvit sa soif de fortune en se livrant au pillage, mais il bute sur Smyrne lorsque Caïus Trebonius, un « césaricide », lui ferme les portes de la ville tout en lui faisant livrer des vivres. Dolabella tend un piège à ce dernier, l’exécute, puis met la cité à sac. Outré pas ces exactions, le Sénat le déclare alors ennemi public et Cassius marche contre lui. Plusieurs batailles ont lieu jusqu’à ce que Dolabella se retrouve enfermé dans Laodicée, en Cilicie. Il préfère se donner la mort plutôt que d’être pris.

Tout cela n’empêche pas Cicéron de faire voter une loi d’amnistie des « césaricides », qui peuvent par conséquent revenir siéger au Sénat en 43 av-JC, ce qui permet par exemple à Sextus Pompée, seul fils survivant du Grand Pompée, alors réfugié en Sicile, d’être nommé préfet de la flotte et commandant en chef des côtes romaines, et de s’installer à Marseille (il est démis de ses fonctions après seulement 4 mois et retourne en Sicile). Cicéron ne parvient toutefois pas à convaincre les sénateurs de déclarer Marc Antoine ennemi public. Ce dernier ne tolère cependant pas la réhabilitation des assassins, aussi part-il dès le printemps assiéger l’un d’eux, Decimus Brutus qui s’est réfugié à Modène. Cette fois-ci il est allé trop loin. Le Sénat réagit en mandatant Aulus Hirtius (auteur présumé du dernier livre de la Guerre des Gaules, ainsi que de ceux sur la guerre civile, d’Alexandrie, d’Afrique et d’Espagne) et Vibius Pansa, les deux consuls de l’année selon la volonté de César, pour aller le combattre. Octavien les accompagne. Ils parviennent à le battre et à l’obliger à prendre la fuite, mais les deux consuls meurent à quelques jours d’intervalle suite aux blessures qu’ils ont reçu au cours des affrontements (il se pourrait que Cicéron ne soit pas étranger à leur décès), ce qui laisse à Octavien toute la gloire de la victoire alors qu’il n’y a que modestement contribué. Il est même acclamé imperator pas les troupes.

Marc Antoine, poursuivi par Decimus Brutus, se retrouve en mauvaise posture, mais il reçoit le renfort de trois légions amenées par Publius Ventidius Bassus, ce qui inverse le rapport de force. Il peut alors tranquillement rejoindre Lépide en Gaule Transalpine. De son côté, Octavien se voit refuser l’ovation par le Sénat, ainsi que l’un des postes de consul vacants, l’institution s’étant débarrassée d’un tyran soupçonné de vouloir rétablir la monarchie ne pouvant décemment nommer son fils adoptif pour lui succéder alors qu’il ne remplit aucun des critères exigés. Frustré, le jeune homme avide de pouvoir change son fusil d’épaule et cherche à trouver un arrangement avec Marc Antoine par l’intermédiaire de Lépide. Il réussit à obtenir leur soutien, ce qui lui permet d’être élu consul par les comices en août 43 av-JC. Les trois hommes se retrouvent aux environs de Bologne début novembre pour définir les modalités du partage du pouvoir.

Ils forment ainsi le second triumvirat, qui, contrairement au premier resté secret, est légalisé par la lex Titia dès le 13 novembre. Pendant cinq ans, ils auront ainsi le droit de nommer les magistrats en se passant du vote des comices, de disposer des armées comme bon leur semble et de décréter des proscriptions, soit le droit de faire exécuter et de s’approprier les biens de n’importe quel citoyen par simple voie d’affichage, sans aucun procès. Plusieurs centaines de personnes, sénateurs et chevaliers, en seront victimes ; la plus célèbre étant Cicéron, qu’Octavien ne parvient pas à sauver en raison de la haine farouche que lui voue Marc Antoine suite aux Philippiques. Dans ce climat de terreur, le Sénat charge les trois compères de réorganiser la vie publique de Rome avec le titre de triumvirs rei publicae constitundae. Chacun d’eux reçoit aussi le gouvernement de plusieurs provinces, hormis celles d’Asie, d’Illyrie, de Thrace et de Macédoine, aux mains de Brutus et Cassius. A Octavien reviennent l’Afrique, la Sicile et la Sardaigne, avec vingt légions, à Marc Antoine, autant de légions ainsi que les Gaules Chevelue et Cisalpine, tandis qu’en position d’arbitre, Lépide devra se contenter de trois légions, de la Gaule Transalpine et des provinces ibériques ; l’Italie reste quant à elle indivise. L’alliance est renforcée par un mariage, comme au temps du premier triumvirat lorsque Pompée avait épousé Julia, fille de Jules César. Ainsi Octavien s’unit à Clodia Pulchra, fille de l’ambitieuse Fulvia issue d’un premier mariage et actuelle épouse de Marc Antoine, après qu’il ait refusé la main de la nièce de Lépide.

Avec cet accord, les trois hommes forts de Rome concluent avant tout une trêve qui doit leur donner le temps de venir à bout de leurs opposants. Ils remettent simplement leur inévitable affrontement à plus tard pour éviter que leurs adversaires ne profitent de leur querelle pour se renforcer pendant qu’eux risqueraient de s’affaiblir. Peut être espèrent-ils aussi que la guerre qu’ils auront à mener sera fatale à l’un ou l’autre de leurs rivaux, comme celle contre les Parthes a vu la disparition de Crassus, ou qu’ils connaissent des déboires dans la gestion de leurs provinces, tout comme Pompée escomptait que César se casse les dents sur la Gaule. En tous cas, avec ce second triumvirat, le Sénat n’est déjà plus qu’une coquille vide dont le pouvoir est réduit à néant. La République romaine ne s’en remettra jamais. Il ne lui reste plus que quelques année à vivre avant que l’un des triumvirs atteigne l’objectif de César ou Pompée : régner sans partage sur Rome. A cet instant, la plupart des citoyens doit déjà avoir fait le deuil de la démocratie et espérer qu’après quasiment un siècle de troubles politiques et de guerres civiles la stabilité revienne au plus vite.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. 19/08/2012 à 14:11
  2. 14/10/2012 à 14:41

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :