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Trop près du soleil, César finit par se brûler les ailes

Au bout de quinze années de guerre et d’intrigues politiques, Jules César a presque atteint son objectif. Le butin de la guerre des Gaules l’a rendu immensément riche et, à Rome, il ne reste plus personne en mesure de s’opposer à son hégémonie sur les institutions. Seule une poignées de ses adversaires optimates continue le combat, mais leurs forces sont à présent très réduites et isolées aux Baléares. Ils ont cependant l’opportunité de tenter un retour en Espagne. En effet, bien que César ait vaincu et chassé les partisans de Pompée de la péninsule dès la première année de la guerre civile, l’occupation du pays par ses troupes, compliquée depuis l’arrivée des Romains lors des guerres puniques, s’est très vite mal passée.

La responsabilité en reviendrait à un certain Cassius Longinus qui avait été chargé de l’administration de la province d’Hispanie ultérieure (au sud). Il avait pourtant commencé par s’illustrer en soumettant plusieurs villes, mais aussitôt ces victoires militaires acquises, il s’est mis à lever des impôts exorbitants, à la fois pour punir les locaux d’avoir apporté leur soutien à Pompée, qui, comme Sertorius, les avait quant à lui fort bien traités en son temps pour s’assurer de leur fidélité, mais aussi pour son enrichissement personnel et celui de ses hommes. Comme les Gaulois ou les Syriens soumis au même traitement, les Ibères se sont alors soulevés contre lui. Ses agissements inconsidérés finissent même par lui attirer des inimitiés dans son propre camp. Il est alors victime d’une tentative d’assassinat fomentée par des Romains. Cassius Longinus survit malgré tout à ses blessures et les commanditaires sont exécutés. Cela provoque la mutinerie de deux légions qui se revendiquent dans la foulée du parti de Pompée. Les rebelles renoncent cependant à l’étendard des optimates un peu plus tard pour ne pas effrayer les habitants de Cordoue, prêts à rallier leur cause, mais qui craignent d’être pillés. Cassius Longinus s’en charge pour punir la ville de sa trahison, sans qu’il ne s’aventure toutefois à défier les renégats dans une bataille rangée. Il préfère faire appel aux renforts du roi Bogus de Maurétanie et surtout à celui des troupes de Lépide, alors proconsul d’Hispanie citérieure. Il réussit quand même à les chasser de Cordoue et les suit jusqu’à Ulia. Lépide les rejoint à cet endroit, mais il intercède en faveur des rebelles et Trebonius remplace Cassius Longinus qui trouve la mort peu après dans le naufrage du navire chargé de sa fortune volée, alors qu’il tentait de s’enfuir.

L’incertitude quant à la fidélité à César d’une partie des soldats associée à l’hostilité chronique à l’occupation romaine de la population étranglée par les impôts sont donc le terreau idéal pour les optimates survivants qui cherchent à reconstituer leurs forces après leur défaite en Afrique. Lorsque les deux fils de Pompée, Sextus et Gnaeus, ainsi que Titus Labiénus débarquent, beaucoup de villes leur ouvrent grand leurs portes, mais d’autres font le choix de leur résister. Gnaeus se trouve devant l’une d’elles, Ulia, quand César arrive d’Italie avec ses légions, tandis que Sextus s’occupe de l’administration de la province à Cordoue. Le dictateur romain a décidé d’intervenir sans attendre car il n’a fallu que quelques mois aux optimates pour lever une armée forte de treize légions, les deux de vétérans romains qui s’étaient révoltées, une de citoyens romains de la province, une survivante d’Afrique et neuf autres composées d’Espagnols. Il craint par conséquent que ses adversaires ne finissent par occuper toute la péninsule et qu’il faille des années pour les en déloger comme au temps de Sertorius, voire qu’ils ne réussissent à propager le soulèvement jusqu’à la Gaule récemment conquise, mais il veut aussi ôter tout espoir à ses opposants qui, à Rome, n’attendent que de le voir en difficulté pour contester son hégémonie.

La présence de César dans la région en plein hiver surprend les pompéiens. Il n’envoie que quelques cohortes à Ulia tandis qu’il marche lui-même sur Cordoue avec le gros de l’armée, ce qui force Gnaeus à lever le siège et à rejoindre Sextus qui ne dispose pas d’assez de forces pour défendre la capitale de la province contre une attaque massive. Les deux armées se retrouvent alors à camper face à face devant Cordoue dont ils sont séparés par le Guadalquivir, mais sur les conseils avisés de Titus Labiénus, Gnaeus refuse d’affronter l’ennemi dans une bataille en ligne. Les combats font pourtant rage pour obtenir la maîtrise du pont qui mène à la cité construit par les césariens. Les deux chefs ont fait ériger des retranchements qui s’étirent depuis leurs camps respectifs jusque là. L’enjeu est pour les uns d’empêcher les assaillants d’accéder à la ville et pour les autres de couper les défenseurs du ravitaillement qu’elle leur procure. Malgré des affrontements de plus en plus meurtriers, aucun des deux adversaires na parvient à prendre l’avantage sur l’autre, aussi César décide t-il de renoncer au siège et de lever le camp pour se diriger vers la plus forte place de la région, Atégua. Les pompéiens lui emboîtent le pas dès qu’ils s’en aperçoivent. Ils arrivent cependant trop tard pour déloger l’ennemi des positions dont il s’est emparé et ne peuvent empêcher les travaux de siège. Quelques combats ont lieu aux alentours de l’un et l’autre camp ou de postes avancés, mais cette fois-ci, César connaît la tactique de Labiénus qui mêle cavalerie et infanterie légère et il s’est doté d’un très important contingent d’hommes à cheval.Les citoyens romains ayant épousé le parti de Pompée qui sont faits prisonniers sont exécutés sans pitié, contrairement à la clémence dont ils avaient bénéficié lors de la première campagne d’Espagne. Dans ces conditions, L.Munatius, commandant de la garnison d’Atégua, décide de se rendre au tout début du mois de mars.

L’incapacité des pompéiens à défendre cette cité alliée provoque un choc dans toute la province. Plusieurs villes abandonnent le parti des optimates et font allégeance à César. Les troupes sont elles aussi ébranlées par la cruauté du traitement infligé aux combattants faits prisonniers, particulièrement par la décapitation d’un soldat et la crucifixion de trois esclaves pris à espionner dont les dépouilles sont exhibées. S’ensuivent de nombreuses défections. En réaction, les frères Pompée durcissent à leur tour leur politique. Ils font exécuter soixante quatorze habitants d’Ucubi où ils se sont déplacés, car ils sont soupçonnés de favoriser les intérêts de César. Ces crimes commis de part et d’autre témoignent de ce que le conflit dégénère en une lutte à mort qui s’affranchit des lois de la guerre classique.

César se déplace à son tour à Ucubi et les escarmouches concernant de l’occupation du terrain reprennent, mais cette fois-ci, une bataille rangée pour le contrôle d’un point stratégique aux alentours de Soricaria se produit. Elle voit la victoire des césariens. Le doute s’amplifie encore dans les rangs pompéiens qui menacent de se débander. Aussi les chefs décident-ils de déplacer l’armée à Munda où ils attendent l’ennemi en ordre de combat devant leur camp. César s’installe à son tour sur un promontoire non loin de là, puis il fait descendre ses huit légions dans la plaine pour livrer bataille, nous sommes le 17 mars. Selon le récit qu’en fait l’auteur des commentaires sur la Guerre d’Espagne, soucieux de souligner le courage des uns et la couardise des autres, les pompéiens ne viennent pourtant pas à leur rencontre. Aussi les césariens s’avancent-ils jusqu’au pied de la colline occupée par l’ennemi avant de s’arrêter pour ne pas avoir à pâtir du désavantage de combattre en montée. Les troupes optimates, enhardies par ce signe de faiblesse, descendent alors et le combat s’engage. Les pompéiens, qui savent qu’ils n’ont d’autre alternative que de vaincre ou périr, se battent avec l’énergie du désespoir. L’issue de la bataille reste pendant longtemps incertaine, même les généraux césariens sont contraints de se battre, ce qui fera dire à leur chef qu’il ne se battait pas cette fois-ci pour la victoire, mais pour sa vie.

La situation bascule lorsque la dixième légion de César commence à faire reculer les soldats en face d’eux sur l’aile droite. Pour éviter qu’elle ne puisse attaquer le reste des troupes par le flanc ou s’infiltrer par l’arrière, Gnaeus Pompée décide de prélever une légion sur l’aile gauche afin de venir en renfort des ses hommes en difficulté. César lance aussitôt sa cavalerie à l’assaut de ce côté à présent affaibli, ce qui permet à son allié, le roi Bogud de Maurétanie, de faire passer la sienne derrière les formations ennemies. Titus Labiénus se précipite au contact, mais ce mouvement soudain est mal interprété par l’infanterie qui croit qu’il est en train de fuir le champ de bataille. La panique s’installe dans les rangs qui rompent dès lors sous la charge des césariens. 30 000 pompéiens trouvent la mort dans la bataille, dont Titus Labiénus, tandis que César n’a à déplorer la perte de 1 000 hommes uniquement. Le reste des troupes optimates, tout comme Sextus et Gnaeus, prend la fuite ; une grande partie se réfugie à l’abri des remparts de Munda que César assiège dans la foulée. Détail sordide, il fait planter la tête des vaincus sur la palissade qui entoure la ville pour semer l’épouvante parmi les survivants ; une tradition attribuée aux Gaulois par l’auteur.

César laisse à Fabius Maximus le soin de conduire les opération de siège tandis qu’il se rend lui-même à Cordoue qui finit par tomber, non sans résistance de la garnison. Ses 14 000 membres sont par conséquent exécutés en représailles. Les autres villes renégates subissent le même sort lorsqu’elles ne se rendent pas immédiatement. Munda est elle aussi prise après que les pompéiens aient tenté une sortie. Seuls quatorze sont faits prisonniers, le reste est tué. Gnaeus Pompée est quant à lui blessé lors de la bataille de Cartéia, mais il parvient une nouvelle fois à s’enfuir par la mer. Il est cependant contraint d’accoster pour faire de l’eau et les trente galères de sa flotte sont détruites ou prises par Didius. Gnaeus est débusqué alors qu’il se cachait dans une grotte, passé par les armes et sa tête est envoyée à Hispalis où elle est exhibée au peuple. Seul Sextus survit. Il parvient à rejoindre la Sicile accompagné d’une poignée d’hommes.

Les opérations militaires en Espagne sont terminées courant avril ; César revient à Rome en octobre. Il y triomphe pour la cinquième fois, une de plus que Pompée, mais une de trop, cette dernière fois célébrant sa victoire non pas sur des étrangers, mais sur d’autres Romains. Ses opposants optimates ne disposant plus d’aucune force armée susceptible de lui contester le pouvoir, il ne se soucie plus du tout du scrupuleux respect des lois dont il s’était fait le chantre pour justifier son entrée en guerre contre Pompée. Bien que la menace ait disparu, il se fait à nouveau proclamer dictateur, et ce pour dix ans au lieu des six mois prévus par la loi. Il abdique cependant le consulat qu’il exerçait seul cette année là et désigne deux remplaçants à la fonction pour les quelques semaines qui le séparent de la fin de la mandature ; mais il reprend la charge pour l’année suivante, pour la cinquième fois également, avec son fidèle lieutenant Marc Antoine pour collègue. Il nomme personnellement tous les autres magistrats supérieurs, seuls les représentants du peuple, les tribuns de la plèbe, sont encore élus.

Il exclut ses opposants du Sénat sous le prétexte qu’ils ont commis des malversations financières, une accusation dont tous les sénateurs auraient pu faire l’objet, mais il ne va toutefois pas jusqu’à décréter leur proscription (leur condamnation à mort arbitraire qui autorisait tout citoyen à tuer la personne visée, ainsi que la saisie de tous leurs biens dont une partie revenait à l’assassin en récompense du service rendu) comme sous la dictature de Sylla, ce qui avait permis à Marcus Crassus de devenir la première fortune de Rome. Le Sénat voit par contre ses effectifs augmenter à 900 au lieu de 300, ainsi que l’arrivée en son sein de représentants de Gaule Cisalpine et d’Espagne ; ce qui traduit plus la perte du pouvoir de la vénérable institution qu’un souci de justice (la parité accordée aux femmes de nos jours ne traduirait-elle pas aussi l’affaiblissement du pouvoir politique face au pouvoir économique ? J’aurais dû placer un « malheureusement » caractéristique de notre époque dans la phrase, mais la mode de le coller à tout bout de champ me hérisse le poil d’importance, à l’égal des « jamais depuis » ou autre « malgré le fait que ».)

Si le système qu’il instaure a le mérite de soulager les citoyens du fardeau financier lié aux sommes extravagantes prélevées pour alimenter les circuits de corruption électorales, il a néanmoins de gros inconvénients. Les postes importants n’étant plus accessibles qu’avec la bénédiction de César, la flatterie devient le moyen privilégié pour entrer dans les petits papiers du dictateur. Cicéron, qui avait mollement pris le parti de Pompée, a été le premier à user de son art oratoire pour obtenir la réhabilitation de ses amis, dès son retour à Rome après la bataille de Pharsale. Il avait alors qualifié de divine la clémence de César et obtenu gain de cause. Il propose à présent de décerner des honneurs au grand homme. Les sénateurs rivalisent alors d’inventivité, jusqu’à lui accorder des privilèges délirants. Il reçoit le nom de Liberator, son titre d’Imperator devient héréditaire, il peut à titre permanent arborer les insignes du triomphe, couronne de lauriers et robe pourpre, lors des jeux, son siège au Sénat est plaqué d’or, etc… , le cinquième mois de l’année prend en son honneur le nom de Iulius, notre juillet, il obtient même la licence d’avoir des relations avec toutes les femmes qu’il voudra.

Ces excès font peser sur lui le soupçon de rétablir la monarchie que les Romains ont en horreur. D’autres mesures viennent encore renforcer cette impression, il ôte le droit d’intercessio aux tribuns de la plèbe sous son imperium et s’arroge le droit de les nommer pour l’année 42 av-JC, car il compte s’absenter pour faire la guerre aux Parthes. Le 14 février 44 av-JC, se produit l’événement qu va sceller son sort : le Sénat le fait dictateur à vie. Même si, dans une mise en scène à l’occasion des Lupercales qui ont lieu le lendemain, il repousse par deux fois le diadème royal que Marc Antoine lui met sur la tête sous les acclamations de la foule, il est allé trop loin. Il n’y a désormais plus d’espoir de retour à un fonctionnement démocratique des institutions avant sa mort. Cela décide Marcus Junius Brutus à rejoindre les rangs de ceux qui complotent contre César. Il est pour eux le chef idéal car il se prétend descendant de Lucius Junius Brutus, soit celui qui a renversé le dernier roi de Rome, Tarquin le Superbe.

Les conjurés viennent de différents horizons. Il y a tout naturellement des pompéiens qui ont été exclus de la vie publique, mais aussi des césariens qui, tel Cassius, n’ont pas obtenu le poste qu’ils convoitaient ou alors n’ont pas accumulé la fortune qu’ils escomptaient quand leur chef leur avait promis monts et merveilles (ce même schéma pourrait aussi expliquer les raisons des révoltes pendant la guerre des Gaules), et encore, plus surprenant, des militaires qui ont suivi César lors de toutes ses campagnes, mais sont effrayés par sa mégalomanie galopante car ils redoutent que celle qui s’annonce contre les Parthes ne soit celle de trop et qu’elle ne leur coûte la vie comme à Crassus. Lorsque la rumeur d’un attentat dans lequel Brutus serait impliqué parvient aux oreilles de César, il répond : « il attendra bien la fin de cette carcasse ! », il licencie au contraire sa garde personnelle et décrète une amnistie générale. Il ne tient pas compte des mauvais présages des augures qui l’avertissent des risques qu’il courre jusqu’au ides de Mars, ni du cauchemar que fait sa femme la veille de ce jour. Les assassins ont en effet choisi cette date de réunion du Sénat pour passer à l’action. Marc Antoine, qui doit être épargné à la demande de Brutus, est tout d’abord éloigné par de faux solliciteurs, puis les conjurés entourent César et Métellus donne le signal convenu. Chacun lui porte un coup de poignard, pour finir par Brutus qui lui assène le vingt troisième et dernier. Il aurait alors prononcé en grec la fameuse phrase « toi aussi, mon fils » avant de succomber. Sa mort déclenche immédiatement une nouvelle crise politique…

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  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. 31/07/2012 à 10:19

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