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Archive for juin 2012

La vague des populares emporte les optimates en Afrique

Une fois l’affaire égyptienne réglée, Cléopâtre remise sur le trône et l’approvisionnement en blé de Rome garanti, condition essentielle pour qui se revendique des populares, donc du bien être du peuple, Jules César décide de s’occuper de la situation en Asie où Pharnace II a profité du désordre provoqué par la guerre civile romaine pour reconquérir une partie des territoires perdus par son père Mithridate VI au cours des trois conflits qui l’ont opposé aux Romains (lien 1 et lien 2). Il s’agit pour le consul de renvoyer l’ascenseur à Mithridate de Pergame, élevé comme un fils par Mithridate VI, et Antipater, gouverneur de Judée pourtant arrivé au pouvoir avec Hyrcan II grâce à Pompée, qui lui ont apporté de l’aide contre Ptolémée XIII, mais avant tout de mettre la main sur les revenus considérables que fournissent cette région du monde. Il en a grand besoin pour payer la solde des légions qui combattent sous ses ordres et s’assurer qu’elles lui resteront fidèles jusqu’à ce que les derniers optimates qui résistent encore en Afrique soient vaincus.

Avec sa sixième légion de vétérans, le Romain commence par se rendre en Syrie, puis en Cilicie et en Cappadoce pour asseoir son autorité sur la région, comme l’atteste par exemple la nomination d’Antipater au titre de procurateur de Judée. Il passe ensuite en Galatie où Déiotaros obtient de garder sa couronne après qu’il soit venu humblement trouver César pour se faire pardonner d’avoir fourni des troupes à Pompée avant de se rallier. Il perd cependant la Sophène et les autres territoires que le Sénat lui avait attribués en récompense de son aide pendant les guerres contre Mithridate VI. L’armée romaine, qui compte à présent quatre légions, entre alors dans le territoire du Pont que Pharnace a reconquis. Ce dernier tente lui aussi une négociation, mais il ne se présente pas en personne; il préfère envoyer des députés ainsi que sa couronne. Malgré ces signes de soumission, César n’est pas dans les mêmes dispositions avec lui qu’avec Déiotaros. Il pose des conditions bien plus strictes à l’obtention de la paix arguant du fait que même si Pharnace n’a pas soutenu Pompée, il a perpétré des crimes odieux contre des citoyens romains, notamment leur émasculation lors de la prise d’Amisos. Les raisons de cette intransigeance sont toutefois certainement plus liées à ce que le consul souhaite tout simplement remplacer Pharnace par Mithridate de Pergame, mais aussi de revenir à Rome couvert de la gloire d’avoir à son tour vaincu un ennemi qui a donné du fil à retordre à la République pendant des décennies avant de s’incliner. Il prend donc prétexte de ce que Pharnace continue la négociation plutôt que d’obtempérer pour passer à l’offensive.

Les deux armées se retrouvent aux environs de Zéla. Pharnace a installé son camp sur une haute colline tandis que César a établi le sien à quelques kilomètres de là, mais il se rapproche à la faveur de la nuit et prend position sur une colline situé juste en face. Au lever du jour, Pharnace s’en aperçoit et fait ranger ses hommes en ordre de bataille devant son camp. Puis, à la grande surprise du général romain qui pensait cette manœuvre uniquement destinée à l’obliger à mobiliser ses soldats pour ralentir les travaux de fortification, l’armée pontique descend dans l’étroit vallon et entreprend de gravir la colline occupée par l’ennemi malgré le gros désavantage que représente une attaque en montée. Cet assaut téméraire tourne vite au fiasco. Les chars à faux ne provoquent pas la panique escomptée, mais subissent durement le tir des archers, puis, une fois le combat des fantassins engagé, l’aile droite de Pharnace se fait repousser en premier avant que ce ne soit le tour du centre et de l’aile gauche. Les soldats du Pont se font mettre en pièce dans leur fuite tandis qu’ils sont poursuivis par les Romains jusque dans leur camp qui ne résiste pas à la vague ennemie. Après quelques heures de combat, la victoire de César est totale, bien que Pharnace soit parvenu à s’échapper. Le consul informe le Sénat de son fulgurant succès par la formule laconique devenue légendaire: « Veni, vidi, vici » (Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu). Par là, il souligne non seulement la brièveté de la campagne entre avril et juillet 47 av JC, mais aussi que son génie militaire est bien supérieur à celui de Lucullus, et surtout à celui de Pompée, qui ont tout deux mis plusieurs années pour s’imposer contre le père de Pharnace, Mithridate VI. Mithridate de Pergame obtient le titre de roi du Pont et du Bosphore, mais il sera tué deux ans plus tard par Asandros en tentant de faire valoir ses droits sur le Bosphore, ce dernier ayant tué Pharnace au retour après sa défaite.

César ne s’attarde pas plus longtemps dans le pays. Il part à cheval dès le lendemain, traverse la Gallo-Grèce, la Bithynie, puis la province romaine d’Asie sans oublier de mettre ses partisans au pouvoir. Aussitôt ces affaires réglées, il s’embarque pour l’Italie. Son retour est urgent car quatre légions de vétérans s’impatientent de percevoir la prime promise après la bataille de Pharsale, ainsi que d’être mises en congés et ont commencé à perpétrer des pillages en Campanie pour se dédommager. La révolte gronde depuis des mois sans qu’aucun émissaire ne soit parvenu à la calmer lorsque César arrive. Il demande à ces troupes quelles sont leurs revendications. Celles-ci, ne désirant pas se voir infliger l’humiliation de passer uniquement pour intéressés financièrement, ne lui parlent que d’obtenir leurs congés. Il s’adresse alors à elles comme à des civils déjà libérés de leurs obligations militaires, leur dit qu’il saura bien se passer d’elles pour la suite du conflit en Afrique en levant de nouvelles légions et qu’elles ne seront payées qu’une fois la guerre terminée, ce qui signifie qu’elles ne pourront prétendre à une retraite aussi élevée que s’ils avaient été vainqueurs. Ces soldats qui le suivent fidèlement depuis près de quinze ans en sont profondément blessés. Ils lui offrent de continuer à le servir jusqu’à la victoire finale. César leur fait la grâce d’accepter, sans laisser paraître qu’il est soulagé de pouvoir compter ces quatre légions expérimentées à ses côtés pour combattre les quatorze que lui opposent les partisans de Pompée, et ce sans avoir à débourser l’argent que lui aurait coûté l’engagement et la formation de nouvelles recrues. Il passe le reste de l’année à Rome où il s’occupe de la politique du pays, mais aussi et surtout de recevoir ses clients pour les amadouer comme il le faisait chaque année au temps de la guerre des Gaules. Il est reconduit à la dictature pour la troisième année consécutive et est parallèlement élu consul pour la troisième fois aux côtés de Lépide. En janvier 46 av JC, il part pour l’Afrique.

Il débarque à Hadrumète (l’actuelle Sousse, en Tunisie) avec une partie de ses troupes, mais la garnison, fidèle à Metellus Scipion, nouveau chef des optimates depuis la mort de Pompée, refuse de se rendre. Aussi décide t-il d’aller à Ruspina (Monastir) dès le lendemain pour ne pas être exposé aux attaques de la cavalerie maure de Juba Ier, roi de Numidie allié des optimates. Malgré le harcèlement de son arrière garde par ces mêmes cavaliers, il parvient à Ruspina sans encombres. Il y est accueilli à bras ouverts, la province d’Afrique croulant sous le poids des impôts levés par Metellus Scipion. Il reçoit encore la soumission de Leptis Minor (Lamta) où il se rend pour déposer une garnison avant de revenir. Il dispose ainsi de plusieurs ports pour assurer son ravitaillement et l’arrivée de ses troupes. Il part ensuite à la recherche du reste de sa flotte qui s’est égaré. Ces navires font leur apparition avant même qu’il ait appareillé. Il ramène les nouveaux arrivants à son camp de Ruspina, et repart aussitôt avec 30 cohortes, en quête de vivres pour nourrir tout ce petit monde. Sur le chemin du retour, on lui signale la présence de l’ennemi à proximité. Il aperçoit en effet bientôt la poussière soulevée par une nombreuse cavalerie. Elle est commandée par Titus Labiénus, le meilleur lieutenant de César durant la guerre des Gaules, renommé pour son art consommé de l’utilisation de l’arme équestre, à présent du côté des optimates.

Labiénus utilise une tactique inhabituelle. Il forme une longue ligne ininterrompue de cavaliers auxquels se mêlent de l’infanterie légère et des archers; deux corps de cavalerie plus classiques protègent les ailes du dispositif. Ce sont eux qui lancent l’assaut en attaquant la cavalerie de César, très nettement moins nombreuse, qui se trouve rapidement en difficulté. La ligne principale entre en action lorsque les légions se mettent en mouvement pour venir au secours des hommes à cheval. Dans un premier temps, les cavaliers de Labiénus attaquent les rangs des populares pour qu’ils se désorganisent en se lançant à leur poursuite, puis ils reculent pour laisser place à l’infanterie légère et aux archers qui en profitent pour faire pleuvoir les projectiles sur l’ennemi qui s’est découvert. Quand les rangs se reforment, la cavalerie revient à la charge et ainsi de suite. Les soldats de César sont bientôt encerclés par cette masse mouvante et en sont réduits à combattre en rond. Le consul romain ordonne à ses cohortes de rester bien compactes pour ne pas s’exposer. La contre attaque lancée dans cette configuration permet de rompre la ligne ennemie pour créer une brèche par laquelle les légions parviennent à se sortir du guêpier. Les troupes de César rentrent alors à leur camp. Il prétend avoir ensuite poursuivi l’armée des optimates qui tentait d’attaquer son arrière-garde jusqu’à la chasser de la plaine, mais en fait, Labiénus lui a bel et bien infligé une défaite.

La présence des troupes ennemies empêche désormais les césariens de sortir librement de leur camp, d’autant plus que Metellus Scipion arrive avec des renforts quelques jours plus tard. Sans possibilité d’aller chercher du ravitaillement et en l’attente des légions qu’il a appelé à la rescousse, César fait tirer deux ligne de fortifications, l’une de la mer à Ruspina et l’autre du camp à la mer, afin d’assurer son approvisionnement. Il mobilise tous les hommes dont il dispose pour la défense des retranchements, jusqu’au rameurs de ses galères qu’il essaie de former au combat mêlé à la cavalerie, à l’instar de Labiénus. Des escarmouches avec la cavalerie ennemie ont quotidiennement lieu tandis que les vaisseaux de transports subissent en permanence des attaques menées par des chaloupes légères, sans compter les retards dûs aux aléas climatiques hivernaux peu favorables à la navigation. César se trouve une fois de plus dans une situation critique. Ses soldats doivent se contenter du peu de blé fourni par les cités alliées de la région et les chevaux en sont réduits à être nourris d’algues séchées. Fort de son avantage, Metellus Scipion provoque chaque jour les populares en rangeant son armée en ordre de bataille dans la plaine. César refuse obstinément le combat.

De son côté, Labiénus tente sans succès de s’emparer de Leptis Minor, cependant que de nouvelles cités telles qu’Acylla, Cercina ou Thysdra se rallient à César qui leur fournit une garnison par l’intermédiaire ses lieutenants. Début février, le consul voit enfin arriver le renfort de deux de ses légions de vétérans (il profite alors de ce qu’elles sont loin de chez elles pour punir les meneurs de le révolte de Campanie). Il envoie immédiatement les vaisseaux qui les ont amenées à Lilybée (Marsala, en Sicile) pour chercher le reste de ses troupes, puis il déplace son camp et entreprend bientôt une guerre de mouvement où se mêlent de part et d’autre tentatives d’intimidation de toute l’armée rangée en ordre de bataille et raids de cavalerie opportunistes dont l’auteur de « Guerre d’Afrique » se sert pour systématiquement dénigrer Labiénus et établir la supériorité tactique de César sur son ex-lieutenant. Les deux armées se retrouvent tout d’abord devant Uzitta que César ne parvient pas à prendre. Il est ensuite contraint de venir au secours de Leptis qui est attaqué par le mer, puis, les réserves de blé venant à manquer, de quitter Uzitta pour Aggar avant de s’emparer de Zeta où il pensait trouver Metellus Scipion. En avril, les provisions se faisant à nouveau rares, il prend Sarsura, puis revient à Aggar. La bataille décisive se produit finalement après qu’il ait reçu le renfort de nouvelles légions, lorsqu’il tente d’investir Thapsus.

Lorsque Metellus Scipion arrive, il constate que César lui barre le passage entre la mer et un étang qu’il voulait emprunter pour porter secours aux assiégés. Il commence donc par établir deux camps au-dessus de l’étang, mais, comme sa présence n’empêche en rien les césariens de continuer les travaux de siège, il vient camper dans la plaine le surlendemain, directement en face de retranchements qui l’empêchent de rejoindre la ville et range son armée en bataille, signe qu’il est bien décidé à forcer le passage. César fait aussitôt stopper les travaux pour regrouper ses soldats en formation de combat. Les deux armées se trouvent face à face pour la énième fois. Mais ce coup-ci, l’aile droite des césariens se lance à l’attaque, sans en avoir reçu l’ordre. Le reste des troupes leur emboîte le pas et César n’a plus d’autre choix que de se porter à leur tête. La charge se concentre en premier lieu sur les éléphants qui subissent un déluge de flèches et de balles en plomb tirées par les frondeurs. Les pachydermes pris de panique fuient alors en tous sens, provoquant la retraite des cavaliers et semant le chaos dans les rangs de l’infanterie qui ne tarde pas à se replier vers son camp dans le plus grand désordre. Les retranchements encore inachevés ne résistent pas longtemps à la vague des assaillants et la tentative de sortie de la garnison de Thapsus pour venir au secours de leurs camarades est vite repoussée. Les pompéiens tentent alors de se réfugier dans les camps qu’ils occupaient précédemment, mais ne trouvent personne pour les commander. Le gros de l’armée se regroupe en dernier ressort sur une colline où les soldats, cernés, déposent les armes. Malgré cet honorable aveu de défaite ed la part des optimates, ils sont impitoyablement massacrés; contre l’avis de César d’après l’auteur qui se soucie certainement plus de consolider la légendaire réputation de clémence du consul envers l’ennemi que de la réalité des faits, mais plus vraisemblablement pour éviter que les vaincus ne reforment une armée ailleurs, certains ayant déjà combattu en Espagne ou en Grèce.

Suite à cette victoire, les villes encore aux mains tombent les unes après les autres. Metellus Scipion trouve la mort alors qu’il essayait de s’enfuir du pays par la mer, Pétréius est tué par le roi Juba avant qu’il ne se donne lui-même la mort et Caton le jeune se suicide lui aussi à Utique. Seul Titus Labiénus parvient à s’échapper aux Baléares où il rejoint les deux fils de Pompée, Gnaeus et Sextus. César rentre quant à lui à Rome où il célèbre son quadruple triomphe en Gaule, en Grèce, en Egypte et en Afrique aux mois d’août et septembre 46 av JC et offre pour l’occasion des jeux d’une ampleur jamais vue à la population. Il donne aussi 100 sesterces à chaque citoyens, 24 000 à chaque vétéran ainsi que des terres, exonère de loyer ceux qui paient moins de 1000 sesterces par an à Rome et 500 ailleurs en Italie et, bien qu’il limite les distributions de blé gratuit, installe des milliers de citoyens pauvres dans de nouvelles colonies. Il jouit d’un pouvoir absolu dont il se sert pour se faire nommer seul consul pour l’année suivante. Tous les ingrédients pour que la République laisse place à l’Empire sont alors réunis.

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