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Le retour du mégalo-romain

A la fin de la guerre des Gaules, Jules César n’a plus qu’une seule idée en tête: reconquérir le pouvoir à Rome. A cette époque, les institutions politiques de la République ont déjà beaucoup souffert des crises qui se succèdent depuis près d’un siècle.

La question agraire et les réformes des Gracques

Les troubles ont commencé en 133 av JC, lorsque Tibérius Sempronius Gracchus a fait voter des lois visant à répondre à la question agraire. Celle-ci se posait en raison des problèmes relatifs à la possession des terres. Ce sujet a toujours été délicat pour la République romaine, mais il a été très accentué par les nombreuses guerres qu’elle a dû mener, notamment par la seconde guerre punique qui a maintenu les petits propriétaires éloignés de leurs exploitations pendant de longues années. A leur retour, certains de ces paysans-soldats, qui s’étaient enrichis rapidement grâce au butin pris à l’ennemi, avaient tout simplement perdu le goût de l’effort qu’il faut faire pour cultiver ses terres, tandis que d’autres ont retrouvé leurs fermes en piteux état, suite au manque de main d’œuvre pour les entretenir qui a entraîné de mauvaises récoltes, sans compter les intempéries, ce qui les a plongés dans l’impossibilité de rembourser leurs dettes. Les grands propriétaires, essentiellement des nobles, souvent sénateurs, ont alors pu racheter leurs terres à vil prix et les ont fait exploiter par des esclaves qu’ils n’avaient pas à rémunérer. Face à cette concurrence déloyale qui tirait les prix vers le bas, encore plus de petits agriculteurs acculés à la faillite se sont retrouvés dans l’obligation de vendre leurs biens aux plus riches. Tout ce petit monde vient grossir la foule des prolétaires (étymologiquement, dont les enfants sont l’unique richesse) des villes qui n’avaient que leurs bras à offrir aux manufactures, qui appartenaient aux mêmes auxquels ils avaient vendu leurs fermes, en échange d’un salaire de misère étant donné le nombre élevé de demandeurs d’emploi. Comme si cela ne suffisait pas, les riches, toujours soucieux d’en avoir une plus grosse que celle de leur voisin, se permettent de plus en plus de faire déborder leurs exploitations sur l’ager publicus (terres à usage collectif, destinées au pâturage du bétail) sans toutefois s’acquitter de la redevance qu’il fallait payer en ce cas (vectigale si elle était payée en nature, stipendium ou tributum lorsqu’elle était versée en espèces), comme s’ils en étaient propriétaires de plein droit.

Les lois que propose Tibérius Gracchus ont pour objectif de rétablir l’équilibre économique entre les aristocrates et la plèbe. Elles limitent la surface d’ager publicus accessible à la possessio à 1 000 jugères (≈ 250 ha) par famille pour les grands propriétaires et se proposent de redistribuer les terres récupérées aux citoyens pauvres à raison de 30 jugères par personne. Son argument s’appuie sur le fait qu’un citoyen fera tout pour défendre sa terre, tandis que des esclaves n’ont aucune raison de se battre pour leurs maîtres, au contraire, comme en témoigne la révolte, la première guerre servile, qui dure depuis plusieurs années en Sicile au moment de la proposition. Pour justes qu’elles soient, ces lois induisent pourtant un nouveau déséquilibre car elles sont entachées d’illégalité. Tout d’abord, l’autre tribun de la plèbe, Octavius, qui, télécommandé par les sénateurs, souhaitait y mettre son véto, est démis de ses fonctions par les comices convoquées par Tibérius alors que seul le Sénat détient cette prérogative (en représailles de cette tentative sénatoriale de lui mettre des bâtons dans les roues, Tibérius supprime l’article qui prévoyait d’indemniser les propriétaires expulsés), puis, une fois votées, un triumvirat est chargé de leur application, mais au lieu d’inclure plusieurs branches de la société parmi ses membres, Tibérius s’y fait élire en compagnie de son frère Caïus et de son beau-père, Appius Claudius Pulcher. Les clients des Gracques en sont par conséquent les seuls bénéficiaires. Tibérius perd le soutien de ses amis libéraux du Sénat dans l’opération, il finit assassiné alors qu’il tentait de faire voter une loi l’autorisant à exercer un second tribunat successif qui aurait initié une dérive vers une conception personnelle du pouvoir contraire à l’esprit de la République. Sa loi agraire n’est plus que mollement appliquée, même si elle n’est pas abrogée (Scipion Emilien mourra mystérieusement le jour avant qu’il n’en fasse la proposition en 129 av JC.).

D’un excès à l’autre, le mouvement de balancier ne va que s’amplifier au fil du temps, comme dans le cas du pont de Tacoma, jusqu’à l’inéluctable éclatement du système politique de la République. Dès lors, la société romaine se divise en deux factions fortement antagonistes: les populares qui cherchent le soutien de la plèbe et les optimates qui s’appuient sur l’aristocratie conservatrice.

La question agraire revient au centre des débats en 124 av JC, avec l’élection au tribunat de la plèbe de Caïus Sempronius Gracchus. Il pousse encore plus loin les mesures prises par son frère Tibérius en portant la surface attribuée aux citoyens pauvres à 200 jugères, il compte les trouver en créant deux nouvelles colonies en Italie, ainsi qu’en leur octroyant un boisseau de blé à prix réduit par mois (les débats sur l’affaiblissement de la « valeur travail » et l’assistanat que provoquent cette proposition ressemblent trait pour trait à ceux qu’on nous sert encore aujourd’hui, plus de 21 siècles plus tard. Nous sommes décidément mal barrés avec des responsables politiques doués d’aussi peu d’imagination.). Mais il tire aussi profit des leçons de l’échec de son aîné et ne compte pas sur le seul soutien de la plèbe, il cherche parallèlement à s’attirer les faveurs d’une autre catégorie de la population qui a des griefs contre le Sénat: l’ordre équestre. Pour cela, il fait voter toute une série de lois qui renforcent le pouvoir des chevaliers. Il n’oublie cependant pas totalement les patriciens qui doivent approuver ses propositions au Sénat; il leur permet d’acquérir les terres qu’ils convoitent autour de Capoue et de Tarente. Cela ne suffit pas. Bien qu’il jouisse d’une grande popularité et qu’il soit réélu tribun de la plèbe en 123 av JC, comme la loi le lui permet depuis 125 av JC, les sénateurs s’emploient à lui couper l’herbe sous le pied en instrumentalisant une nouvelle fois le second tribun, Marcus Livius Drusus, qui propose alors la création de non pas deux, mais douze colonies en Italie, ce qui occulte qu’il propose également de supprimer purement et simplement les vectigales, à la grande satisfaction des grands propriétaires. Caïus est contraint à la surenchère pour reprendre le devant de la scène; il désire maintenant créer une colonie supplémentaire à Carthage dont la terre à pourtant été maudite, mais encore d’attribuer la citoyenneté complète aux habitants du Latium et partielle, sine suffragio, aux autres peuples alliés d’Italie. Là, il va trop loin. Une partie du peuple romain jaloux d’avoir à partager ce privilège ne le suit plus, tout comme il est lâché par le consul Gaius Sextius Calvinius. (Il faudra une guerre, la guerre sociale de 90-88 av JC, pour enfin convaincre le Sénat d’accorder la citoyenneté à tous les Italiens) Ses opposants profitent de ce qu’il est parti superviser l’installation de la colonie de Carthage pour le discréditer auprès du reste de la population et empêcher son élection à un troisième mandat successif. Sitôt sa défaite annoncée, sitôt le démantèlement de la colonie de Carthage est annoncé. Caïus tente de s’y opposer, mais il est débouté. Aussi entreprend-il de faire sécession avec ses partisans, ce qui lui vaut un senatus consultum ultimum qui le déclare ennemi de Rome et lui coûtera la vie, ainsi que celle de nombre de ses amis. La spirale de la violence entre populares et optimates est enclenchée. Elle gagne encore en puissance avec l’affrontement entre Caïus Marius et Sylla.

Les guerres de Marius

Bien qu’il soit un homo novus, c’est à dire issu d’une famille de l’ordre équestre qui n’a jamais compté de magistrat dans ses rangs et non d’une ancienne famille de la nobilitas, ce qui le fait naturellement pencher du côté des populares, les réformes que Caïus Marius entreprend ne sont pas tant guidées par l’idéologie que par un souci pragmatique. Il se fait connaître par ses talents militaires lors de la guerre de Numance en 134-133 av JC, puis il entame son cursus honorum en 121 av JC avec son élection au poste de questeur en Gaule transalpine grâce à la protection de la puissante gens Caecilii Metelli dont sa famille est cliente. Il devient ensuite tribun de la plèbe en 119 av JC et se rapproche des populares, pourtant moribonds, en faisant voter une loi en faveur des pauvres (sur les procédures de vote ou la distribution de blé), ce qui le rend populaire auprès d’eux, mais lui attire parallèlement les foudres des optimates qui empêchent son élection à l’édilité l’année suivante. Il parvient toutefois à se faire élire préteur en 115 av JC malgré le procès pour corruption électorale que lui intentent les optimates; il est innocenté grâce aux chevaliers qui ont obtenu la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. Il est ensuite propréteur en Hispanie avant de revenir à Rome où il épouse Julia Caesaris, future tante de Jules César, de la prestigieuse, mais peu influente à l’époque, gens patricienne des Iulii. En 109 av JC, il retourne sur les champs de bataille de la guerre de Jugurtha où il accompagne son patron, Quintus Caecilius Metellus, alors consul. Il s’illustre encore une fois par son habileté au combat, mais il cultive surtout sa proximité avec ses hommes avec qui il partage les conditions de vie spartiates d’une armée en campagne, n’hésitant pas à accomplir lui-même les corvées les plus ingrates. Il devient dès lors très populaire parmi la troupe qui se charge ses lettres de porter sa renommée jusqu’à Rome où les populares l’exploitent pour ternir l’image de Métellus. Aussi le congé qu’il demande à son patron pour se présenter aux élections consulaires ne lui est accordé que 12 jours avant l’échéance. Il devient néanmoins consul pour l’année 107 av JC et se venge en obtenant le commandement de l’armée qu’il vient de quitter; contre l’avis du Sénat. Les hostilités entre les deux factions rivales sont déclarées.

Cette victoire politique pose malgré tout un problème à Marius: il doit recruter des renforts. Et bien que le nombre de citoyens ait considérablement augmenté depuis la réforme des Gracques, ceux-ci sont réticents à s’engager dans cette guerre africaine. Tout d’abord ils ne souhaitent pas être maintenus éloignés de leurs exploitations pendant de longues années au risque de les voir péricliter, surtout qu’une victoire ne ferait qu’amener encore plus d’esclaves dont ils auraient à subir la concurrence, mais ils sont avant tout beaucoup plus inquiets de voir les Cimbres et les Teutons tenter de les envahir et ravager leurs pays comme ils le font à cette heure dans la province voisine de Gaule Transalpine. Cela fait alors près de sept ans que Rome essaye de mettre fin au périple guerrier de ces tribus venues du nord au prix de plusieurs défaites coûteuses en hommes, sans y parvenir. Ces deux conflits font que le nombre de légions mobilisées n’a plus été aussi élevé depuis 80 ans. Pour faire face au manque de volontaires, Marius entreprend la réforme du mode de conscription des légionnaires. Il modifie la loi en supprimant les conditions de ressource, le cens, qui ne permettaient qu’aux citoyens en mesure de se payer l’équipement militaire de devenir soldat, ce qui donne aux prolétaires la possibilité de s’engager. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, Scipion l’Africain l’avait déjà permis à titre exceptionnel pendant la deuxième guerre punique; il était même allé jusqu’à recruter des esclaves. Le vainqueur d’Hannibal avait alors distribué des terres à ses soldats pour les récompenser de leurs bons et loyaux services, et concentré tous les pouvoirs entre ses mains. A terme, la réforme de Marius aura les mêmes conséquences. Les citoyens-soldats qui avaient pour vocation de défendre leurs terres vont peu à peu laisser place à des militaires de carrière, engagés pour de longues périodes, dont la fortune sera subordonnée aux succès des généraux qu’ils n’hésiteront plus à suivre jusque dans l’illégalité pour réclamer leur dû. D’une part cela va favoriser l’extension du territoire par des expéditions lointaines et permettre la romanisation des provinces conquises grâce à l’installation de colons vétérans, mais d’autre part, le poids considérable de l’armée va perturber le jeu politique et entraîner des guerres civiles à répétition.

Une fois ces dispositions prises, Marius revient donc en Afrique. Il n’obtient cependant pas la victoire aussi vite qu’il l’espère, son mandat doit être prolongé par un proconsulat de deux années supplémentaires, et encore n’est-ce pas lui qui finit par capturer Jugurtha, mais un de ses légats, Lucius Cornelius Sulla ou Sylla, qui se le fait livrer par le roi Bocchus de Maurétanie. Ce dernier deviendra bientôt le principal opposant de Marius. Cela n’empêche toutefois pas Marius d’être auréolé de la gloire du vainqueur, ce qui lui permet d’être élu une seconde fois consul en 104 av JC, au mépris de la loi qui impose un délai de dix ans entre deux mandats. Cette entorse à la règle ne signifie pourtant pas qu’il opère un coup de force. Il apparaît en effet comme l’homme providentiel qui seul est capable de sauver Rome du pillage par les Cimbres et les Teutons après la terrible défaite des légions à la bataille d’Arausio (Orange) en 105 av JC. Elle a coûté la vie à 84 000 soldats, soit près du double des pertes infligées par Hannibal lors de la bataille de Cannes un siècle auparavant. Le désastre est imputable à la querelle entre le proconsul Servilius Caepio, d’une vieille famille patricienne, qui a refusé de coopérer avec le consul Mallius Maximus, un homo novus. Caepio est par conséquent démis de ses fonctions et condamné à l’exil. Dans ces circonstances, le Sénat a jugé préférable de laisser le commandement à Marius plutôt que d’envenimer encore la situation. Il doit alors attendre deux ans avant de rencontrer l’ennemi parti ravager l’Ibérie pendant ce temps. En 102 av JC, il remporte sa première victoire contre les Teutons à la bataille d’Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) avant de mettre un terme définitif à la menace en 101 av JC, à la bataille de Vercellae (Verceil) où il défait les Cimbres qui s’apprêtaient à envahir l’Italie. La gravité de la crise justifie que Marius ait été élu pendant 4 années consécutives au poste de consul sans être pour autant accusé d’exercer un pouvoir dictatorial.

A cette même période, un autre événement vient encore amplifier l’inquiétude des Romains quant à leur survie: la deuxième guerre servile. Elle commence en Campanie en 104 av JC, lorsqu’un chevalier criblé de dettes arme ses esclaves car il refuse d’appliquer une loi qui l’oblige à affranchir les hommes libres capturés par les pirates dans les pays alliés d’Asie pour s’assurer qu’ils ne saisiront pas de ce prétexte pour s’en prendre aux provinces romaines alors que la République ne dispose pas des moyens d’y envoyer un corps expéditionnaire. Ce premier foyer est aussitôt étouffé. C’est en Sicile que la situation devient rapidement incontrôlable. Là aussi, les grands propriétaires de latifundia rechignent à se plier à la loi, de plus les autorités locales ne font rien pour les y obliger. Aussi les esclaves prennent-ils eux-mêmes les choses en main. Ce sont tout d’abord deux cents d’entre eux qui se révoltent contre l’oppression de leurs maîtres avant d’être matés, mais deux mille autres prennent le relais dans la région de Morgantia sans qu’ils puissent être arrêtés. Le mouvement prend alors rapidement de l’ampleur sous l’impulsion de Salvius qui, proclamé roi, entreprend le siège de la ville et s’en empare. Cet exemple est bientôt suivi par Athénion dans la région de Marsala. Les deux groupes s’unissent et sont même rejoints par des paysans pauvres qui souffrent de la concurrence des latifundia. Cette troupe maintenant nombreuse conquiert une grande partie de l’île et fait de Triocala sa capitale alors que Salvius prend le nom de Tryphon avec l’intention d’instaurer un royaume hellénistique sur le territoire qu’il contrôle. Rome, pour qui le blé sicilien est vital, ne peut plus tolérer la situation plus longtemps, aussi le Sénat envoie t-il Lucullus dans l’île à la tête de 17 000 hommes, malgré l’importante mobilisation contre les Cimbres. Ce dernier remporte de justesse une victoire contre les 40 000 esclaves révoltés, sans toutefois parvenir à reprendre Triocala. Son successeur, Caïus Servilius, ne fait pas mieux. Il faut attendre 101 av JC et la victoire contre les Cimbres pour que le consul Manius Aquilius Nepos puisse intervenir avec des troupes aguerries. Il écrase alors la révolte dans le sang tandis que les survivants préfèrent se suicider plutôt que d’offrir aux Romains le spectacle d’être dévorés par les bêtes féroces dans l’arène. Après cela, il n’y aura plus de révolte d’esclaves en Sicile.

A la suite de sa victoire contre les Cimbres, Marius jouit d’un immense prestige; il est mis sur le même plan que Romulus, le fondateur légendaire de Rome. Cela lui permet d’être élu haut la main consul pour une cinquième année d’affilée. Pour la première fois, il n’est plus uniquement un chef de guerre aux compétences incontestables, ses élections précédentes ont toujours eu lieu in abstentia, mais il se retrouve directement confronté aux vicissitudes de la vie politique romaine de l’époque avec lesquelles il n’est pas du tout à l’aise. Paradoxalement, ses plus gros ennuis lui sont causés par ses amis populares, en particulier le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le préteur Caius Servilius Glaucia. L’hégémonie de leur parti les pousse à commettre tous les excès. Le premier vise à être reconduit une fois de plus dans ses fonctions, tandis que le second se présente au consulat, aussi entreprennent-ils tout d’abord de faire voter des lois démagogiques destinées à imposer une baisse des prix du blé et à permettre aux chevaliers de siéger dans de nouveaux jurys pour affaiblir un peu plus le Sénat, mais pour plus de sûreté, ils vont jusqu’à dissuader les électeurs récalcitrants en faisant régner la terreur et à éliminer physiquement leurs concurrents. Ces troubles font craindre au Sénat que la ville ne sombre dans le chaos. Il ordonne par conséquent à Marius de les faire cesses par tous les moyens par l’intermédiaire d’un senatus consultum ultimum. Celui-ci n’ alors plus d’autre alternative que de les éliminer ou d’opérer un coup d’état qui plongerait inéluctablement le pays dans la guerre civile. Coincé, il choisit de rester dans la voie de la légalité et de se ranger aux côtés du Sénat. Saturnius et Glaucia sont tués sans autre forme de procès. Marius y perd une grande partie de ses soutiens parmi les populares et décide de se faire oublier en acceptant une ambassade en Asie, puis en se retirant à Misène.

Guerre sociale et première guerre civile

Il ne voit l’occasion de faire son retour qu’en 91 av JC, lors du déclenchement de la guerre sociale (socius signifie allié en latin). Elle éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Livius Drusus qui proposait que les peuples italiens alliés deviennent citoyens romains de plein droit. Suite à ce meurtre, la plupart des cités du centre et du sud de la péninsule font sécession avec Rome pour s’unir au sein d’une confédération italique dotée d’un Sénat et de sa propre monnaie. Elles s’échangent mutuellement des otages et lèvent une armée forte de 100 000 soldats. L’existence même de la République est à nouveau menacée. Marius s’imagine alors qu’il peut encore une fois en être la sauveur. Rome parvient à mobiliser à son tour une armée équivalente grâce à l’aide de ses provinces et de ses alliés. Marius devient l’un de dix légats chargés de la conduire, ainsi que Sylla. La première année de combat est pourtant difficile, si les confédérés venant du nord de la capitale ont pu être bloqués, ceux du sud ont quant à eux réussi à s’emparer de la Campanie méridionale où ils n’ont dans certains cas pas hésité à massacrer tous les Romains. Ce succès militaire incite les Etrusques et les Ombriens à s’agiter alors qu’ils étaient jusque là restés fidèles à Rome. Pour les dissuader de rejoindre la confédération, le Sénat décide de leur accorder la citoyenneté; ains qu’à tous les peuples restés fidèles, grâce au vote de la lex Julia. La rébellion cesse aussitôt de s’étendre. L’année suivante, 89 av JC, les Romains reprennent l’avantage, ils s’imposent tout d’abord au nord où les Marses, les Péliginiens et les Vestins finissent par capituler, puis au sud où ile reconquièrent la Campanie et remontent la vallée du Vulturne. Le Sénat vote alors la lex Papria qui offre la citoyenneté à tous les peuples italiques, mais à condition qu’ils se présentent à Rome sous 60 jours pour être enregistrés. Seuls une poignée de Samnites continue le combat; la guerre sociale est terminée. Marius n’y a pas particulièrement brillé. Bien qu’il ait remporté quelques victoires contre les Marses, il est soupçonné d’avoir trop cherché le compromis avec les insurgés pour les ramener dans le giron de Rome en préférant mener de longs sièges plutôt que de réprimer férocement l’insurrection. Il doit cela à ses origines provinciales, mais aussi à ses opinions politiques qui l’avaient amené à défendre le droit des italiens d’accéder à la citoyenneté lors de ses mandats. C’est Sylla qui a reconquis la Campanie et mis au pas les Samnites qui apparaît à présent comme l’homme fort de Rome. Il est élu consul pour l’année 88 av JC.

A ce titre, le commandement de l’armée qui doit partir combattre Mithridate VI en Orient devrait lui échoir avec la bénédiction du Sénat. Mais Marius, qui a toujours a cœur de redorer son blason, le revendique aussi et fait organiser un plébiscite de dernière minute pour qu’il lui soit accordé. Aucun des deux partis n’est prêt à laisser l’autre mener cette guerre car la gloire dont son chef serait couvert en cas de victoire n’est pas le seul enjeu, bien que le massacre des citoyens romains lors de la perte des provinces d’Asie ait provoqué l’indignation de la population et que Mithridate représente une menace d’invasion après sa conquête de la Grèce, mais elle promet aussi d’être fort lucrative, contrairement à celle contre les Cimbres ou la guerre sociale. Marius remporte le scrutin qui se déroule dans un climat de terreur entretenu par les sbires des populares. Sylla fait tout d’abord mine de se plier au verdict des urnes, mais ce n’est que pour mieux se rendre en Campanie, auprès de l’armée qu’il avait déjà rassemblée en prévision de son départ pour la Grèce. Sylla commet alors un acte sans précédent, sacrilège par excellence, car sensé avoir coûté la vie à Rémus: il marche sur Rome avec ses troupes. Marius n’a plus d’autre solution que de prendre la fuite. Une fois revenu, Sylla déclare Marius et ses amis ennemis publics; beaucoup sont tués sans toutefois que cela ne sorte du cadre légal. Il entreprend aussi de rétablir l’autorité du Sénat: il fait passer leur nombre de 300 à 600, supprime le droit des chevaliers à siéger dans les jurys, ôte la possibilité de proposer des lois aux tribuns de la plèbe ainsi que celle de se présenter à un second mandat, fait cesser les distributions gratuites de blé et attribue des terres aux 100 000 vétérans de la guerre sociale. Il rencontre pourtant une forme de résistance lorsqu’il tente de démettre de ses fonctions le proconsul Gnaeus Pompéius Strabo, père de Pompée, en attribuant son commandement à l’autre consul, Quintus Pompeius Rufus, un vague cousin du premier, mais les hommes de Strabo refusent de se plier et le tuent. Une fois ces dispositions prises et son mandat achevé, Sylla part pour la guerre contre Mithridate au début de 87 av JC, mais, devenu fort impopulaire, il a dû accepter que Lucius Cornelius Cinna, un de ses opposants, lui succède au poste de consul.

Seconde guerre civile

Cinna est le père de Cornélia Cinna, future épouse de Jules César qui lui donnera son seul enfant légitime, sa fille bien aimée, Julia. Bien qu’il ait juré fidélité à Sylla, Cinna propose de rappeler Marius qui a trouvé refuge en Afrique. Son homologue Gnaeus Octavius et le Sénat s’y opposent catégoriquement, aussi Cinna est-il destitué. Il fuit en Campanie où il n’a pas trop de mal à lever une armée parmi les vétérans italiens, assoiffés de vengeance après les atrocités de la guerre sociale, auxquels il va jusqu’à adjoindre des esclaves. Il reçoit en plus le renfort de Gnaeus Papirius Carbo, fervent marianiste, et de Quintus Sertorius, beaucoup plus réservé quant aux qualités humaines de Marius, mais frustré d’avoir été empêché d’accéder au poste de tribun de la plèbe par les optimates. Marius les rejoint bientôt avec un détachement de cavalerie maure. Ils marchent à leur tour sur Rome. La prise de la ville tourne au carnage, non seulement un grand nombre de sénateurs optimates sont-ils tués et leurs biens confisqués suite à des proscriptions édictées par Marius et Cinna, mais les troupes échappent au contrôle des nouveaux maîtres de Rome et se livrent au pillage et au meurtre de simples citoyens. Il faut alors faire appel à des mercenaires gaulois pour les maîtriser. Seul Sertorius semble avoir fait tout son possible pour éviter que la situation ne dégénère en attaquant un camp de soldats qui participaient aux exactions contre la population.

Cinna et Marius ne s’embarrassent plus du fonctionnement démocratique de la cité. Ils s’autoproclament consuls pour l’année 86 av JC, mais Marius n’exerce son septième mandat que 17 jours car il meurt à la mi-janvier à l’âge de 71 ans. Cinna reste 2 années supplémentaires à ce poste. Il s’attache principalement à préparer le retour de Sylla, mais le recrutement de troupes s’avère difficile car les violences commises à Rome dissuadent les volontaires potentiels de s’engager dans un conflit dont l’extermination de l’adversaire semble devoir être la seule issue. De son côté, Sylla fait tout ce qu’il peut pour mettre le plus rapidement un terme à la guerre contre le royaume du Pont. Il commence par reprendre Athènes, suite à un long siège, puis remporte deux brillantes victoires à Chéronée, en Macédoine, puis à Orchomène, en Béotie, alors que ses troupes sont en très nette infériorité numérique. Cela lui permet d’imposer la paix à Mithridate en 85 av JC, sans que ce dernier ne soit toutefois mis à genoux. Même s’il doit restituer la province d’Asie, se retirer de tous les royaumes qu’il occupe, livrer sa flotte et, ce qui est essentiel pour que Sylla puisse mener une guerre en Italie, s’acquitter de 2 000 talents d’argent (soit une cinquantaine de tonnes, 1 talent = 25,86 kg) pour le préjudice subit, le traité de Dardanos n’est cependant pas si défavorable au roi du Pont qui conserve son territoire intact ainsi que son trône, mais aussi une armée encore très puissante. Deux autres guerres seront nécessaires pour le vaincre définitivement, la seconde permettra à Lucullus d’amasser une immense fortune.

Sylla débarque donc à Brindisium au printemps de 83 av JC avec une troupe de 40 000 hommes. Il trouve sur place le renfort de ceux de Pompée qui s’autoproclame général à seulement 23 ans et lève à ses frais trois légions parmi les vétérans qui ont combattu sous les ordres de son défunt père lors de la guerre sociale et voit Quintus Caecilius Metellus Pius et Marcus Licinius Crassus revenir d’Afrique où il s’étaient réfugiés, victimes des proscriptions de Marius et Cinna. Face à ces hommes, Sertorius préfère partir pour l’Espagne car il ne croit pas que les populares soient en mesure de remporter la victoire avec les piètres généraux qui sont à leur tête; l’incompétence de Carbo, Scipion l’Asiatique et de Norbanus leur a d’entrée de jeu valu une défaite et Cinna finit même par se faire tuer par ses propres soldats qui ne supportent plus la brutalité avec laquelle ils sont traités. Dans ces conditions, les combats, très sanglants, durent moins de deux ans. La reconquête de l’Italie s’achève le 2 novembre 82 av JC, avec la chute de Rome suite à la bataille de la Porte Colline. Caïus Marius le jeune, fils adoptif de Caïus Marius et consul de l’année, fuit à Préneste où il ne tarde pas à être acculé au suicide. Sylla est nommé dictateur en décembre et ouvre la voie qui mènera inéluctablement à l’Empire en prenant le cognomen de Felix, le bienheureux, chéri des dieux, comme il prétend être protégé de Vénus. Il rétablit la toute puissance du Sénat et prononce à son tour de nombreuses proscriptions, dont Jules César est entre autres victime, car il refuse de répudier la femme qu’il a épousé en 84 av JC, Cornélia Cinna, comme Sylla le lui a ordonné. La spoliation des biens des populares permet à Crassus de devenir l’homme le plus riche de Rome. Conformément à la loi, Sylla abdique sa dictature en juin 81 av JC et se présente au consulat pour l’année suivante. Il est élu haut la main. Il mourra en 78 av JC alors qu’il s’est retiré à Cumes.

Il reste malgré tout quelques partisans de Marius en Sicile et en Afrique. Le jeune Pompée est chargé de les éliminer. Il s’acquitte si bien de la tâche qu’il est tout d’abord acclamé imperator par ses hommes, puis qu’à son retour, Sylla alors consul, lui donne le cognomen de Magnus, le Grand, en plus de lui accorder le triomphe. Cela lui attire cependant une forte inimitié de la part de Crassus, qui n’a quant à lui obtenu qu’une ovation alors qu’il estime que son action décisive à la bataille de la Porte Colline aurait dû lui valoir autant d’honneurs qu’à celui qu’il verra désormais comme un rival.

Sertorius et Spartacus

Des forces populares, seul Sertorius installé en Hispanie résiste encore. Le commandement de l’armée envoyée pour l’en déloger échoit une nouvelle fois à Pompée. En 77 av JC, il y rejoint Métellus Pius. Dans un premier temps, les légats de Sylla ont réussi à chasser Sertorius jusqu’en Afrique, plus précisément en Maurétanie. Il y trouve le roi chassé de son trône par Pompée pour l’aide qu’il a fourni à Marius auquel il s’associe. Il défait et tue alors Paccianus qui a été spécialement dépêché contre lui, puis il incorpore les légionnaires vaincus à ses troupes, ce qui lui permet de prendre Tanger. Il remet son hôte au pouvoir sans pour autant exiger des sommes exorbitantes pour son aide; il se contente de la rétribution qui lui est offerte. Cette attitude encourage les Lusitaniens (Portugais) qui souffrent beaucoup de l’occupation romaine à faire appel à ses services. Métellus Pius est chargé de l’empêcher de faire son retour sur le continent européen. Sertorius parvient néanmoins à effectuer la traversée grâce aux pirates ciliciens, puis à débarquer. Il adopte dans un premier temps une tactique de guérilla qui le rend insaisissable, gagne la confiance des tribus locales, qu’il n’hésite pas à secourir lorsqu’elles sont menacées, avant de remporter la victoire sur Métellus à la bataille de Lacobriga. Il bénéficie lui aussi d’une aura divine, car il prétend recevoir les conseils de Diane par l’intermédiaire d’une biche blanche apprivoisée qui le suit partout qu’il a reçu en cadeau.

Après cela, plus rien ne l’arrête. Il repousse les légions de Rome jusqu’à l’Ebre, au nord de la péninsule. Il se distingue alors par la manière qu’il a d’administrer les territoires qu’il contrôle. Il ne s’approprie pas toute la nourriture et préfère loger ses hommes dans l’inconfort des tentes plutôt que d’imposer leur présence dans les maisons des habitants, ne rend donc pas la présence de son armée insupportable pour la population, il ne l’écrase pas plus sous le poids des impôts qu’il réclame, il met au contraire en place un Sénat de 300 membres où siègent essentiellement des Romains, mais aussi les membres les plus influents des tribus ibères; et pour leurs enfants, il crée une école à Osca où les élèves reçoivent une éducation à la romaine plutôt que de les prendre en otage. En résumé, il fait exactement l’inverse de ce qui poussera les Gaulois à se révolter contre Jules César lors de la guerre des Gaules. Il réussit ainsi à fédérer les peuples de la péninsule, ce qui fait qu’il est aujourd’hui reconnu comme l’un des pères fondateurs de la nation portugaise.

Pompée a été nommé pour que cet exemple d’administration des territoires ne risque pas de faire tache d’huile. Mais avant de se rendre en Hispanie, il est chargé de mettre fin à la rébellion qui a éclaté en Etrurie après que Marcus Aemilius Lepidus ait été déclaré ennemi public à cause de l’opposition du Sénat à sa loi qui proposait de restituer à leurs propriétaires les terres données aux vétérans de Sylla. Pompée s’impose sans grandes difficultés, mais il pousse par la même occasion 20 000 des vaincus à rejoindre Sertorius. Et ce ne sont pas les seuls, Marcus Perperna Veiento qui a quant à lui été chassé de Sicile unit aussi ses forces avec celles du général des populares. Dans ces conditions, aucun des deux partis ne progresse pendant deux ans malgré quelques victoires de part et d’autre. Devant ce blocage, Pompée menace de rentrer en Italie si des moyens supplémentaires ne lui sont pas accordés dans les plus brefs délais. Lucius Licinius Lucullus ne se fait pas longtemps prier pour les lui donner car dans le cas contraire, il craint devoir lui céder la fortune qui promise avec le commandement de l’armée qui se prépare une nouvelle fois à affronter Mithridate VI; ce dernier ayant profité de ce que les légions soient occupées ailleurs pour reprendre l’offensive en Asie. Sertorius et le roi du Pont ne tardent d’ailleurs pas à signer un traité d’alliance qui stipule qu’en échange d’une partie des troupes combattant en Espagne, Mithridate s’engageait à fournir 40 navires ainsi que 3 000 talents d’argent et pourrait revendiquer la souveraineté sur la Cappadoce et la Bithynie, mais en aucun cas sur la province romaine d’Asie.

Si l’argent que Métellus et Pompée reçoivent ne leur donne pas la victoire militaire, il leur permet cependant de semer la discorde entre les généraux ennemis. Pour ce faire, Métellus met à prix la tête de Sertorius. Il promet 100 talents d’argent et deux mille plèthres de terre au Romain qui le tuera. Cela éveille particulièrement la convoitise de Perperna dont le principal souci devient alors de s’enrichir, mais la crainte d’être tué par la garde espagnole de son chef le dissuade de passer à l’acte. Il se met à écraser les populations dont il a la charge sous les impôts et à les maltraiter quand elle rechignent à s’en acquitter. Plusieurs cités se soulèvent alors contre lui, ce qui permet à Métellus et Pompée de regagner du terrain. Sertorius ne comprend pas vraiment les raisons de ces soulèvement. Il s’estime trahi par les Ibères et prend une décision irréparable: il fait exécuter une partie des enfants de l’école d’Osca et vend les autres comme esclaves. Dès lors, son sort est scellé. Affaibli par la perte du soutien des locaux, il recule de plus en plus, jusqu’à ce qu’en 72 av JC, Perperna finisse par le tuer dans l’espoir que ce service lui vaudra la reconnaissance de ses ennemis. Il leur livre pourtant une dernière bataille. Il la perd, mais il espère toujours encore entrer dans les bonnes grâces de Pompée lorsqu’il lui donne la correspondance de Sertorius qui contient tous les noms de ses alliés à Rome. Mais Pompée n’est pas encore prêt à déclencher une nouvelle guerre civile, il brûle les lettres sans les lire et fait périr Perperna pour qu’il emporte dans la tombe ses embarrassants secrets.

Cela n’empêche pas le peuple romain de craindre que le général qui a définitivement mis un terme à la menace populares ne soit tenté de s’imposer au pouvoir par la force à son retour. Le Sénat compte l’en empêcher grâce à une habile manœuvre politique. L’Italie est en effet en proie aux troubles provoqués par la révolte des esclaves qui dure à ce moment depuis deux ans. Elle a commencé avec l’évasion de 70 gladiateurs seulement, mais s’est ensuite développée jusqu’à regrouper plus de cent mille personnes. Spartacus n’imaginait certainement pas qu’il se retrouverait à la tête d’une armée capable de faire trembler la République lorsqu’il s’est enfui de Capoue avec ses quelques compagnons d’infortune, les autorités romaines non plus. La troisième guerre servile qui débute à l’été de 73 av JC n’a tout d’abord qu’une dimension locale qui ne concerne que la milice de Capoue, mais, contrairement à l’habitude, la petite troupe de fugitifs ne s’est pas dispersée pour que chacun tente sa chance de son côté et elle est de plus tombée sur une cargaison d’armes destinées à une école de gladiateurs concurrente. Les miliciens sont par conséquent balayés par ces hommes habitués au combat. Ils traversent alors la Campanie où ils sont rejoints par d’autres esclaves fugitifs, mais aussi par quelques hommes libres, employés dans les latifundia. Ce groupe trouve refuge sur les pentes du Vésuve. A présent trop nombreux pour se contenter de voler un peu de nourriture, ils se mettent à attaquer de riches exploitations où ils trouvent de grandes quantités de blé ou de bétail, ainsi que de nouveaux compagnons qu’ils ne manquent pas de libérer au passage. Spartacus veille scrupuleusement à ce que le butin soit équitablement réparti.

La garde régionale na parvient pas plus que la milice à les arrêter; sa défaite fournit au contraire de nouvelles armes aux rebelles. L’affaire remonte alors au Sénat qui charge le préteur Gaïus Claudius Glaber de recruter 3 000 volontaires inexpérimentés pour faire cesser ce trouble à l’ordre public. Il ne prend cependant pas cette bande de va-nu-pieds très au sérieux. Aussi, une fois parvenu à l’entrée de l’unique sentier qui mène au camp des esclaves, néglige t-il d’installer ses troupes à l’abri d’un camp fortifié comme le veut la règle. Il pense qu’ainsi isolés, la faim et la soif viendront vite à bout des rebelles qui n’auront plus d’autre choix que de se rendre. Spartacus ne s’avoue pas pour autant vaincu; il échafaude au contraire un audacieux plan pour surprendre l’adversaire. Il fait tresser des cordes et construire des échelles qui permettent à ses hommes de descendre discrètement la pente la plus abrupte du volcan à la nuit tombée, puis de prendre à revers les Romains qui se font massacrer avant d’avoir réalisé ce qui leur arrive. Avec cette victoire, esclaves en fuite, bergers livrés à eux-mêmes pour subsister et paysans pauvres écrasés par la concurrence des latifundia arrivent par milliers. Le Vésuve ne peut plus les accueillir; surtout que l’hiver approche. Les révoltés se déplacent donc vers le sud où ils rencontrent et défont les troupes de Publius Varinus, nommé en remplacement de Glaber. Ce succès amène toujours plus de déshérités à se joindre à cette troupe hétéroclite. Les razzias sur les latifundia se poursuivent, mais à présent, l’armée des esclaves attaque aussi des villes telles que Nola, Nuceria, Metapontum ou Thurii où Spartacus choisit de s’établir pour passer l’hiver.

Selon la légende relayée par Arthur Koestler, il aurait alors tenté de bâtir une cité idéale, inspirée par les idées d’un Juif, à mi-chemin entre idéologie communiste et foi chrétienne, où tout le monde aurait été traité à égalité sans distinction du milieu de naissance ou d’origine ethnique. Il me semble plutôt que le mouvement n’était absolument pas guidé par quelque grande idée philosophique que ce soit, mais que son seul objectif ait été de retrouver la liberté pour ceux qui la voulaient, sans être pour autant abolitionniste, et qu’il se comportait plus vraisemblablement à la manière des pirates du XVII-XVIII ème siècle qui répartissaient équitablement le butin entre les membres de l’équipage et élisaient leur capitaine en fonction de la manière dont il traitait ses hommes et de sa capacité à choisir des cibles richement dotées, sans pour autant être trop lourdement armées (le parti des pirates qui émerge en Allemagne semble s’inspirer de ce mode de fonctionnement). Malgré ces apparences démocratiques, cela n’empêchait pas les pirates de devoir porter en permanence toute leur fortune sur eux pour éviter de se la faire voler, ceux qui semaient la discorde d’être exclus du groupe et ceux qui se rebellaient contre l’autorité d’être sévèrement punis. Bien qu’imparfait, ce système reste néanmoins un précurseur de celui que nous connaissons aujourd’hui.

Toujours est-il que les esclaves mettent cette période à profit pour forger les armes garantes de leur liberté, mais aussi pour faire du commerce avec les pirates ciliciens (qui eux devaient avoir une organisation plus hiérarchisée proche de celle des Vikings, autres précurseurs de la démocratie moderne) et entrer en contact avec Sertorius. Se pose alors le problème de la suite à donner au mouvement. Il semble que la réponse à ce questionnement ait donné naissance à deux courants distincts. Le premier, mené par Crixus, représente l’option des Gaulois, ou plus généralement des Celtes, qui sont partisans de s’établir sur le territoire italien, plus précisément en Apulie (les Pouilles). Le second, mené par Spartacus, au nom des Thraces, et plus généralement des peuples qui ont adopté le modèle grec depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, préfère tenter de quitter la péninsule, surtout qu’il se trouvent de toutes parts acculés à la mer dans le bas de la botte. Ces derniers sont les plus nombreux, a peu près 70 000 sur 100 000. Au printemps, ils prennent donc la route du nord en longeant la côte est et laissent les autres sur place.

A Rome, suite à la défaite des deux armées prétoriennes, le Sénat a enfin commencé a prendre la menace des esclaves au sérieux et chargé les deux consuls, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, de mettre un terme à la rébellion. L’armée de Lentulus se rend au nord, dans le Picenum, pour barrer la route à Spartacus, tandis que celle de Gellius se dirige au sud, vers l’Apulie. C’est elle qui livre bataille la première contre Crixus, aux environs du Mont Garganus. La légion extermine l’adversaire sans pitié; Crixus est lui aussi tué. Elle repart aussitôt vers le nord pour prendre Spartacus en étau. Celui-ci ne tarde pas à rencontrer Lentulus, mais cette fois-ci, ce sont les esclaves qui remportent la bataille et mettent les légions en déroute. L’armée servile fait alors volte face et revient sur ses pas pour affronter Gellius qu’elle bat à son tour. Les deux consuls vaincus sont relevés de leur commandement et rentrent à Rome, tandis que Spartacus reprend son chemin vers la Gaule Cisalpine après avoir tué tous les prisonniers, brûlé tous les bagages inutiles et abattu les bêtes de somme pour qu’il puisse se déplacer plus rapidement, suivant le précepte qui avait permis à Alexandre le Grand de conquérir la plus grande partie du monde connu. Une fois arrivé près de Mutina (Modène), il remporte une nouvelle victoire contre Caïus Cassius Longinus Varus, proconsul de Gaule Cisalpine.

A ce moment, il prend une décision stupéfiante. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule, à l’ouest, ou l’Illyrie, à l’est, dont les voies lui sont à présent ouvertes, il traverse les Apennins et paraît vouloir marcher directement sur Rome. Quelle mouche a bien pu le piquer pour qu’il renonce subitement à quitter l’Italie? Ni Plutarque, ni Appien ne répondent à cette question. Je me permet donc d’émettre une hypothèse personnelle: il avait pour objectif de venir au secours de Sertorius en Hispanie, mais il vient d’apprendre sa mort et la victoire de Métellus et Pompée. On peut en effet imaginer qu’une alliance avec Sertorius aurait été la meilleure solution pour son avenir et celui de sa troupe. Le contrat entre les deux hommes aurait pu confier à Spartacus la mission de traverser la Gaule Transalpine, puis les Pyrénées pour venir se placer dans le dos des armées de Métellus et Pompée, non pas forcément pour les affronter, mais avant tout pour couper leurs lignes de ravitaillement, ce qui lui aurait par la même occasion permis de nourrir ses gens en évitant le pillage des paysans. En échange de cette aide militaire, Sertorius aurait pu lui promettre d’accorder la citoyenneté à toute son armée ainsi qu’un bout de terre à chacun, comme pour n’importe quel vétéran. Cette option n’étant plus possible, Spartacus n’a plus vraiment d’autre choix que de rester en Italie, car s’il en était sorti, nul doute que les peuples qu’il aurait rencontré auraient avant tout vu sa troupe de 120 000 personnes comme une nuée de sauterelles affamées qu’il faut arrêter plutôt que comme des amis, et à supposer qu’elles aient été accueillies par des tribus étrangères, encore aurait-il fallu qu’elles soient prêtes à faire la guerre à Rome qui aurait inévitablement interprété cette hospitalité comme un casus belli.

Lorsqu’il fait demi-tour, Spartacus ne pense certainement pas qu’il parviendra à prendre la capitale d’assaut, il doit plutôt espérer que son approche poussera les très nombreux esclaves de la ville à se soulever ou peut être même que les populares encourageront les foules de citoyens pauvres qui hantent ses rues à déclencher l’insurrection. Mais rien de tel ne se passe. Il continue donc son chemin pour revenir à son point de départ. L’hiver se passe tandis qu’à Rome les volontaires ne se bousculent pas pour mener une guerre qui leur amènerait au mieux une victoire sans gloire, et au pire, l’humiliation d’avoir été défaits par une bande de peigne culs. Seul Marcus Licinius Crassus est sur les rangs. Six nouvelles légions lui sont octroyées pour mener à bien la tâche, en plus des deux légions consulaires. Au début de l’année 71 av JC, Spartacus se résout à reprendre la route du nord pour quitter définitivement la péninsule. Crassus adopte la même tactique que ses prédécesseurs, attend les esclaves rebelles dans le Picénum, et à leur approche, il envoie Mummius avec deux légions pour les prendre à revers, avec l’ordre formel de n’engager le combat sous aucun prétexte. Mais son lieutenant désobéit et est mis en déroute. Pour punir ces hommes qui, selon lui, ont manqué d’ardeur au combat, Crassus remet en vigueur une ancienne punition: la décimation. Elle consiste à exécuter un soldat sur dix pris au hasard dans les rangs alors que toute l’armée est assemblée. On ne sait pas si ce châtiment cruel n’a concerné qu’une seule cohorte ou l’armée en son entier, mais toujours est-il que cela faisait comprendre aux légionnaires qu’ils avaient plus à craindre de leur chef que de l’ennemi. Le résultat ne se fait pas attendre, l’armée servile est contrainte de reculer, toujours plus au sud. Le revers momentané a pourtant suffi à faire douter le Sénat des capacités militaires de Crassus, il décide donc de lui adjoindre le renfort de Lucullus, propréteur de Macédoine et frère de celui chargé de la guerre contre Mithridate, mais aussi celui de Pompée qui, sur le chemin du retour d’Espagne, reçoit l’ordre d’aller dans le sud, sans s’arrêter à Rome. Crassus n’a plus qu’une hâte: mater le révolte avant l’arrivée du rival qu’il hait de tout son cœur. Ce stratagème permet aux sénateurs de faire en sorte que les monstres ambitieux qu’ils ont créés en leur confiant de puissantes armées se neutralisent mutuellement comme aucun d’eux ne pourra revendiquer l’exclusivité du sauvetage de la République auprès du peuple à qui il suffira de rappeler les mérites de l’autre (ou des autres, si on considère que le Lucullus en campagne en Asie ne manquerait pas d’intervenir au cas où son frère venait à être menacé par Crassus ou Pompée. Cette équation est une forme de prélude au triumvirat qui se mettra en place 10 ans plus tard).

Une fois acculé à la mer, Spartacus abat sa dernière carte: acheter son passage en Sicile au pirates ciliciens. Le contrat est passé, mais le richissime propréteur Caïus Licinius Verres de Sicile, qui a bâti sa fortune grâce aux impôts illégaux qu’il lève, au pillage des œuvres d’art et aux malversations en tous genres, leur fait une meilleure offre. L’armée servile se retrouve par conséquent coincée dans le Rhégium, à la pointe de la botte italienne que Crassus à pris soin de verrouiller par un fossé et un mur s’étirant d’un côté à l’autre de l’isthme. Spartacus tente alors de négocier les termes d’une paix honorable avec le général romain, mais il se heurte à son refus. La situation désespérée et la faim aidant, l’entente entre les esclaves devient plus précaire, aussi un groupe de plusieurs milliers d’entre eux entreprend-il de forcer le blocus. Il y parvient, mais il est aussitôt poursuivi par Crassus qui les rattrape au bord d’un lac de Lucanie. Seule l’arrivée de Spartacus et du reste de l’armée qui suivait de près évite un massacre. Le chef des esclaves prend encore une fois la fuite, mais beaucoup de ses hommes sont las de cette stratégie, aussi de plus en plus de groupes se détachent de la colonne principale pour venir au contact des légions à leur poursuite. Cela donne lieu à des victoires de part et d’autre, ce qui oblige finalement Spartacus à céder à la pression de ses soldats et à livrer bataille à Crassus. L’ancien gladiateur meurt les armes à la main avec presque tous ses compagnons. Les 6 000 prisonniers qui restent finissent pendus par Crassus le long de la voie Appienne, tandis que 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont tués par les légions de Pompée qui revendique immédiatement la paternité de la victoire définitive. Il obtient le triomphe pour la deuxième fois, tandis que Crassus, qui refuse de licencier son armée avant que son rival en ait fait autant, n’est gratifié que de l’ovation. Ils parviennent néanmoins par trouver un terrain d’entente qui les conduit tous deux au consulat de l’année 70 av JC. Comme leur est élection est illégale en regard des critères édictés par Sylla, ils tombent d’accord pour abroger ses lois, mais après cela, ils ne font plus que se quereller.

Conjuration de Catilina et triumvirat

La conjuration de Catilina est une nouvelle crise majeure qui menace les institutions de la République romaine. Elle se déroule en 63 av JC, alors que Pompée est absent de Rome car il a été chargé de remplacer Lucullus (qui s’est totalement retiré de la vie publique à son retour pour jouir de la fortune qu’il a amassé) dans la guerre de Mithridate après avoir très efficacement éliminé la piraterie qui perturbait fortement le commerce en Méditerranée en 67 av JC. Crassus et son protégé, Jules César, sont soupçonnés d’y avoir pris part en sous-main, sans toutefois que la preuve formelle en ait été apportée.

Cette époque est marquée par de nombreux scandales qui touchent directement les plus hautes autorités de l’état accusées de détournement de fonds, d’extorsion ou encore d’avoir acheté les élections. Dans ce contexte de défiance, Catilina a échoué par trois fois à l’élection au consulat. Il pense que le temps de s’imposer par la force est venu et cherche des alliés pour le soutenir. Il prévoit de faire assassiner plusieurs personnalités influentes, d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion, puis d’intervenir avec des troupes recrutées en Etrurie parmi les vétérans de Sylla pour rétablir l’ordre et imposer sa dictature. Il approche même des Gaulois, des Allobroges venus à Rome pour se plaindre du traitement qu’ils reçoivent chez eux. Seulement, le secret est mal gardé, il parvient aux oreilles de Cicéron, directement menacé d’assassinat, qui le dénonce au Sénat dans ces célèbres catilinaires. Par conséquent, les consuls se voient confier les pleins pouvoirs par l’intermédiaire d’un senatus consultum utimum qui leur permet d’éliminer tous ceux qui auraient pris part au complot contre la République. Les Allobroges, qui ont hésité sur le parti à prendre avant d’opter pour la légalité, sont les principaux informateurs des autorités en place. Cinq conspirateurs sont exécutés, tandis que Catilina réussit à rejoindre ses troupes en Etrurie. Il meurt avec ses hommes dans la bataille qui s’engage peu après.

Même si Crassus et Jules César n’étaient vraisemblablement pas impliqués dans la conjuration, ils savent maintenant que la force n’est pas le bon moyen pour accéder au pouvoir. Le retour de Pompée en 61 av JC leur donne l’occasion d’en trouver un autre. Bien qu’il ait cette fois-ci licencier son armée dès son arrivée, le Sénat craint toujours qu’un homme aussi riche et populaire que lui ne soit tenté de faire main basse sur le pouvoir. Aussi son triomphe de orbi universo (sur le monde entier, comme il a été victorieux sur tous les continents) est retardé de six mois, et un peu plus tard, la demande qu’il fait pour que les avantages qu’il a promis aux cités d’orient soient confirmés et celle que des terres soient attribuées à ses vétérans lui sont refusées. Jules César, quant à lui se prononce pour. Il parvient ensuite à le réconcilier avec Crassus. Les trois hommes passent alors un pacte de non agression mutuelle d’une durée de 5 ans, secret car illégal, qui a pour but de porter César au consulat pour l’année 59 av JC, puis de lui octroyer le proconsulat sur l’Illyrie ainsi que sur les Gaules Cisalpine et Transalpine pour 5 années au lieu d’une. Pour sceller définitivement le contrat, César donne sa fille, Julia, en mariage à Pompée.

Le plan se déroule comme prévu. Une fois élu, Bibulus, l’autre consul, et Caton tentent de s’opposer au programme inspiré par les populares que César met en place, mais ils sont chassés du forum et Bibulus se retire chez lui jusqu’à la fin de son mandat, sans que cela ne soulève de contestations chez les optimates aux ordres de Pompée. Jules César exerce donc seul le pouvoir et satisfait les demandes de Pompée. En échange, il obtient son soutien pour l’attribution d’un proconsulat exceptionnel et part faire la guerre en Gaule se sachant protégé à Rome. L’alliance est renouvelée en 56 av JC. Cette fois, ce sont Crassus et Pompée qui devront prendre le consulat l’année suivante, à l’issue duquel le premier obtiendra le proconsulat en Syrie et le second en Hispanie et en Afrique; César verra le sien prolongé de 5 années supplémentaires. Tout marche comme sur des roulettes pour les trois hommes. En 54 av JC, Crassus part pour la Syrie avec l’intention d’enfin se couvrir de gloire en faisant la guerre aux Parthes, tandis que Pompée obtient l’autorisation de rester à Rome pour en garder le contrôle. C’est alors qu’apparaît la première ombre au tableau: Julia meurt en couches ainsi que le bébé et Pompée refuse d’épouser Octavie, petite nièce de César. Les liens du sang entre les deux hommes sont donc rompus. Le triumvirat vole en éclats l’année suivante lorsque Crassus et son fils, Publius qui s’est illustré en Gaule sous les ordres de César, sont tués par les Parthes à la bataille de Carrhes. Pompée épouse alors Cornélia Métella, veuve de Publius Crassus. Désormais, c’est chacun pour soi.

L’escalade

Les hostilités commencent en janvier 52 av JC avec l’assassinat de Clodius Pulcher, l’homme qui tenait Rome d’une main de fer avec ses sbires pour le compte de César. Les troubles se répandent dans la ville qui menace de sombrer dans l’anarchie. Pompée en est directement responsable, il n’intervient pas pour ramener le calme, au contraire, il a lui-même commandité le meurtre et attend que la situation dégénère pour apparaître comme le seul en mesure de sauver la République. L’un des tribuns de la plèbe propose qu’il soit nommé dictateur, mais Caton s’y oppose fermement. Les consuls ne parvenant pas à rétablir l’ordre, Bibulus suggère alors que Pompée les remplace, seul. Contre toute attente, Caton abonde en son sens. Cette mesure, doublement illégale, comme la loi exige non seulement deux hommes à la magistrature suprême, mais aussi un délai de dix ans entre deux mandats, permet de ramener le calme et à Pompée de s’attaquer à ceux qu’il désigne comme les fauteurs de trouble, à savoir ceux accusés d’avoir acheté leur charge, tous bien évidemment soutiens de César alors que cette pratique concernait n’importe quel élu de l’époque. Une fois ces mesures d’urgence adoptées, Pompée fait mine de montrer son attachement à la loi en nommant un second consul, mais ce n’est autre que son propre beau-père, Metellus Scipion.

Face à toutes ces irrégularités, César choisit d’incarner la voie légale et d’attendre scrupuleusement que le délai de dix ans soit écoulé pour se représenter au consulat. Il ne reste cependant pas inactif, fin 52 av JC, il publie le dernier tome de ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » pour faire étalage du génie militaire qui lui a permis de remporter la victoire et d’agrandir le territoire de la République, puis en -51, il annonce qu’il va faire bâtir un nouveau forum ainsi qu’un temple dédié à la Vénus Génitrix, dont il prétend descendre, avec le butin, tout cela pour s’assurer du soutien de la plèbe; et sur le plan politique, en -50, il solde les dettes du tribun Curion et finance la restauration de la basilique Aemilia à laquelle le consul Lucius Aemilius Paullus s’était engagé. Pour finir, il fait élire son fidèle lieutenant Marc Antoine tribun de la plèbe pour -49, bien qu’il échoue à placer Servius Sulpicius Galba au consulat.

Le Sénat s’efforce dès lors d’affaiblir sa puissance militaire. Il lui demande tout d’abord de fournir une légion pour préparer la guerre contre les Parthes et fait de même avec Pompée qui choisit naturellement de donner une de celles qu’il a prêté à César au temps du triumvirat. Les officiers de cette légion, dont les hommes se sont pourtant vus attribuer une prime de 250 drachmes avant leur départ, poussent alors Pompée à sous estimer la puissance de son rival en lui laissant croire que les soldats de César en sont venus à haïr leur chef et qu’il ne le suivront pas au cas ou il viendrait à marcher sur Rome. Le Sénat s’enhardit en disant qu’il n’acceptera la candidature de César au consulat qu’à condition qu’il licencie préalablement ses légions. Marc Antoine y met son véto. Curion fait une contre proposition, César consentira a licencier son armée, si Pompée en fait de même avec ses troupes d’Espagne et d’Afrique. Cette fois-ci, ce sont les consuls qui s’y opposent. César tente alors une ultime conciliation: en l’échange de l’acceptation de sa candidature en son absence de Rome, il ne gardera que deux légions et abandonnera ses proconsulats sur les Gaules Transalpine et Chevelue pour ne garder que ceux sur la Gaule Cisalpine et l’Illyrie. Caton s’indigne du fait qu’un simple citoyen puisse avoir l’outrecuidance de dicter ses conditions à la République et le consul Lentulus fait expulser du Sénat les rapporteurs de la proposition, les tribuns de la plèbe, Curion et Marc Antoine, avant de déclarer César ennemi du peuple.

Après s’être montré obéissant et avoir vu toutes les demandes raisonnables qu’il faisait rejetées par le parti des optimates, cet outrage aux représentants du peuple est le dernier argument qui manquait à César pour franchir le pas de l’illégalité. En janvier 49 av JC, il traverse le Rubicon, qui sépare la Gaule Cisalpine du territoire de Rome, avec une légion et résume son devoir de vaincre ou de périr par un « Aléa jacta est » devenu légendaire.

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