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Vercingétorix entre en scène

Les problèmes s’accumulent pour César durant l’hiver 53-52 av JC. Tout d’abord, le 18 janvier 52 av JC, Publius Clodius Pulcher est assassiné à Rome par les clients de son opposant, Milon. La ville menace alors de sombrer dans l’anarchie. Le proconsul se met aussitôt en devoir de lever de nouvelles légions dans sa province de Gaule transalpine comme le lui ordonne un senatus consultum, mais à peine cette nouvelle lui est-elle parvenue qu’il apprend que l’insurrection s’est derechef déclarée en Gaule alors qu’il croyait avoir réussi à pacifier le pays à l’automne. Il n’a dès lors plus vraiment le choix, il doit en priorité ramener l’ordre dans les provinces conquises par ses soins et laisser Pompée apparaître comme l’homme providentiel qui seul saura ramener le calme à Rome. Cette décision a dû le rendre fou de rage, Marcus Licinus Crassus, tué peu auparavant par les Parthes, n’étant plus là pour contrebalancer le pouvoir de son rival; les deux hommes n’ont de surcroit plus aucun lien familial depuis la mort de Julia, fille de César et épouse de Pompée, ce dernier ayant refusé de s’unir à Octavie, nièce du proconsul. Il n’hésite cependant pas à faire montre de la plus grande hypocrisie à ce sujet lorsqu’il relate cet épisode dans « la guerre des Gaules, Livre VII §6 »: «  Lorsque César apprit ces événements en Italie, il savait déjà que, grâce aux talents de Cn. Pompée, les affaires avaient pris un meilleur aspect à Rome ; il partit donc pour la Gaule transalpine. », dit-il alors qu’il sait pertinemment qu’il n’en est rien car Pompée laisse au contraire la violence se déchaîner pour qu’il soit fait appel à lui en dernier recours. Il parviendra d’ailleurs bientôt à ses fins en se faisant nommer consul unique avec l’appui de Caton, mais contre la loi qui impose deux personnes à ce poste et un délai de dix ans entre deux mandats; il reviendra vers plus de légalité en milieu d’année en prenant Metellus Scipion comme homologue, mais il aura entre temps épousé Cornelia Metella, qui n’est autre que la fille de son collègue et la jeune veuve de Publius Licinus Crassus, lui aussi tué à la bataille des Carrhes comme son triumvir de père. Le peuple a pris conscience de toutes ces manœuvres entreprises pour isoler César lorsqu’il publie ses mémoires de guerre, aussi désire t-il passer pour l’innocente victime de ces machinations alors qu’il se serait lui-même comporté de manière exemplaire. Les politiciens d’aujourd’hui ne feraient pas mieux avec leurs armées de conseillers en communication qui coûtent un bras.

Du côté gaulois, le signal de la révolte est donné le 23 janvier avec le massacre des marchands romains de Cénabum (Orléans) par les Carnutes qui n’ont pas accepté la punition que César leur a infligé l’année précédente suite à leur insurrection et encore moins que le Sénon Acco, qui en avait été l’instigateur, ait été exécuté à la romaine, c’est à dire flagellé jusqu’à l’évanouissement puis décapité, alors qu’il s’était rendu sans livrer combat. La nouvelle se répand très vite dans toute la Gaule, en particulier chez les Arvernes où Vercingétorix exhorte les habitants de Gergovie à prendre les armes. Il n’est cependant pas suivi par les autres chefs de sa tribu, dont son oncle Gobannitio, qui le chassent de la ville. Il n’abandonne pas pour autant son projet, mais il se met à parcourir la campagne où il réussit mieux à convaincre les paysans de le suivre, puis il revient à Gergovie dont il obtient finalement le soutien et chasse à son tour ceux qui l’avaient expulsé pour rester l’unique chef.

Cela pose quand même une question: pourquoi les Arvernes suivent-ils Vercingétorix et choisissent-ils d’intervenir à ce moment là contre les romains, alors qu’ils sont restés neutres pendant les six années précédentes quand leurs voisins étaient forcés de se soumettre aux légions romaines ou se soulevaient contre l’occupant? Si Vercingétorix avait été le fervent défenseur de la nation gauloise qu’on nous présente, ne se serait-il pas pas révolté plus tôt contre l’oppresseur? Le général De Gaulle n’a pas attendu 1944 pour appeler à la résistance contre l’envahisseur, il s’est prononcé dès le lendemain du jour où le maréchal Pétain a donné l’ordre de cesser le combat. Les communistes ne se sont pas décidés aussi vite malgré le sort qui était réservé à leurs camarades du P.C. Allemand, ils ont attendu le feu vert de Moscou, après la rupture du pacte germano-soviétique un an plus tard, le 22 juin 1941. Vercingétorix aurait-il lui aussi attendu aussi longtemps pour des raisons de politique extérieure? Les chefs de sa tribu étaient bien entendu opposés à l’intervention contre les Romains, mais c’était également vrai pour d’autres peuples qui ont su avant lui se passer de l’avis de leurs dirigeants pour se soulever. L’Arverne était certainement un personnage plus complexe que celui du mythe fondateur de la nation française qui s’est construit depuis le XIXème siècle.

Vercingétorix n’apparaît en effet que depuis très récemment dans notre Histoire, avec le livre d’Amédée Thierry, « Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculés », dont le premier tome paraît en 1828. A ce moment, il n’est cependant pas encore le héros symbolique que nous connaissons, le régime monarchique d’alors préférant ne faire remonter la notion de France qu’à partir de la dynastie des Mérovingiens, de Clovis en particulier car il est le premier roi converti au christianisme. Il faut attendre Napoléon III , à la fois grand admirateur de Jules César et fervent partisan du principe des nationalité dans la définition de sa politique extérieure, pour que les Gaulois accèdent au statut de modèle du peuple français. En 1866, l’empereur fait ériger la statue d’un Vercingétorix (d’après son étymologie; ver- est un superlatif, -cingéto- signifie guerrier et -rix, roi) haute de 7m à Alise-Sainte-Reine, site présumé d’Alésia, sur le socle de laquelle on peut lire: « La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’Univers. ».

L’année suivante paraît le livre d’Henri Martin, « Histoire de France populaire » où les Gaulois apparaissent pour la première fois comme grands blonds aux yeux bleus, certainement plus par souci de les différencier des Romains supposés être de type méditerranéen -petits aux yeux bruns- que par souci de vérité; leurs chefs deviennent alors des figures de proue de l’idée nationale. Mais ce n’est qu’avec la Troisième République, qui met également à l’honneur les théories racistes dans les manuels scolaires pour justifier de sa politique colonialiste, que le Vercingétorix devient un héros national qui incarne la résistance à l’envahisseur, dans le but d’exalter le sentiment de revanche contre l’Allemagne après la défaite de 1870, tout en reprenant la distinction que fait César à son époque entre Gaulois, qu’il décrit comme plus ou moins civilisés, et Germains qui ne sont quant à eux que des barbares nomades dont le bétail est l’unique richesse.

Pour finir, en 1901, Camille Jullian fait du mythe désincarné un être humain auquel chacun peut s’identifier en attestant que Vercingétorix était bel et bien un nom propre et non pas uniquement un titre honorifique qui a pu être attribué à plusieurs personnes différentes de cette époque. L’image du guerrier gaulois évolue plus tard avec Astérix, créé en 1959, où le petit Gaulois malin qui devient invincible lorsqu’il avale la potion magique incarne bien évidemment la France mise à genoux par les nazis qui se redresse grâce au courage insensé des résistants, malgré leurs divergences politiques. Et enfin, tout récemment nous avons l’exposition qui réhabilite la culture Gauloise en nous présentant ses villes et son avancement technique, pour démontrer que les gens qui vivaient à l’époque étaient loin de vivre à l’âge de pierre, mais qui, si elle avait voulu être vraiment honnête, nous aurait plutôt dû parler de la culture Celte qui concernait certes la majorité de la France actuelle, mais aussi une partie de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Autriche (d’où elle serait plutôt originaire) et une grande partie de l’Europe centrale, pour essaimer jusqu’en Grande-Bretagne, en Espagne et même en Turquie. A l’heure où la Communauté Européenne vit une crise sans précédent, il ne me semble pas très judicieux de mettre l’accent sur une supposée civilisation gauloise, à moins qu’on ne veuille nous préparer à un nouveau conflit type première guerre mondiale. -Que les pays du nord, protestants, traitent ceux du sud, catholiques, de PIIGS (même si l’Irlande est au nord et que la Grèce est orthodoxe, c’est toujours un moyen de désigner les « autres » et les « autres », c’est le diable) n’incite en effet pas à l’optimisme pour l’avenir du continent.-

A présent que nous savons que l’image de héros national de Vercingétorix n’est qu’une construction fortement influencée par les objectifs politiques d’une époque, voyons quelles ont pu être les motivations moins glorieuses qui l’ont poussé à agir. Elles ont certainement un rapport avec la rivalité entre les Arvernes et les Eduens. Jusqu’en 121 av JC, les Arvernes exerçaient une hégémonie sur une grande partie de la Gaule selon l’historien grec Strabon. Ils devaient leur puissance à leur technologie en matière de poterie et de métallurgie, mais aussi à leur agriculture très développée qui en faisaient un peuple riche grâce au commerce qu’ils entretenaient avec les autres tribus. Cette opulence relative leur donnait l’avantage supplémentaire de pouvoir nourrir une population nombreuse et donc d’avoir une armée conséquente, de surcroît bien équipée, qui en faisaient des ennemis redoutés. Tout cela leur permettait de s’imposer sur la scène politique et diplomatique gauloise de ce début de deuxième siècle avant Jésus-Christ. Mais cela change en 125 av JC lorsque les Massaliotes font appel à leur allié romain pour faire cesser les pillages perpétrés par leurs voisins Salyens. La guerre s’étend rapidement aux peuples voisins. Les Allobroges entrent dans la danse en 123 av JC en attaquant les Eduens auxquels le Sénat venait d’accorder le titre d’allié du peuple romain. Ces derniers font donc naturellement appel à leur puissant protecteur, tandis que les Allobroges sollicitent l’aide de leurs amis arvernes. Ils sont tous deux vaincus par les légions de Gnaeus Domitius Ahenobarbus et Quintus Fabius Maximus en 121 av JC, et le roi arverne Bituitos est fait prisonnier par traîtrise alors qu’il tentait de négocier la paix, puis condamné à l’exil à Albe. La monarchie arverne prend alors fin pour être remplacée par un gouvernement aristocratique. Les Allobroges deviennent une tribu cliente de Rome et sont intégrés à ce qui deviendra la province de Gaule transalpine; les Arvernes sont quant à eux repoussés au-delà des Cévennes en 118 av JC avant de signer une paix avec Rome qui leur garantit la liberté du commerce. Ils ont cependant perdu leur hégémonie sur la Gaule au profit des Eduens dont les Séquanes deviennent le principal opposant. Ces dissensions empêchent les Gaulois de s’opposer efficacement à l’expédition des Cimbres et des Teutons quelques années plus tard, mais cela ne change pas pour autant la situation politique. Il faut attendre 61 av JC pour qu’elle évolue, lorsque les Séquanes font alliance avec les Suèves pour attaquer les Eduens qui sont alors battus. En récompense de leur aide, les Suèves exigent qu’une grande partie du territoire séquane leur revienne. Ils essuient un refus qui entraîne le massacre de la population séquane dans les territoires revendiqués. Aussi les Séquanes décident-ils à présent de retourner leur alliance en demandant de l’aide aux Eduens pour chasser l’envahisseur. Les Suèves battent également cette coalition qui se voit obligée de faire appel à Rome pour régler le problème. Jules César, alors consul, parvient à faire cesser les hostilités par la voie diplomatique; les Suèves obtiennent le titre de « peuple ami de Rome ». Le prestige Eduens et des Séquanes, incapables de se défendre seuls, a certainement dû en souffrir auprès des autres tribus gauloises, ce qui a pu inciter les Arvernes à tirer profit de leur affaiblissement.

C’est dans ce contexte que se produit l’affaire des Helvètes et du complot avec les Eduens et Séquanes pour rétablir la monarchie et prendre le contrôle de toute la Gaule qui servent de prétexte à l’intervention de César. Le proconsul a tout intérêt à jouer sur les divergences entre Gaulois pour faciliter son entreprise, aussi l’histoire qu’il nous raconte dans ses « commentaires sur la guerre des Gaules » n’est-elle peut être pas tout à fait conforme à la réalité. Il ne serait en effet pas très étonnant qu’il ait tenté de manipuler les Gaulois pour arriver à ses fins, tout comme il se servait de Crassus et Pompée à Rome et les Gaulois de leur côté ont peut être cru qu’ils pourraient utiliser César pour prendre l’ascendant sur les tribus rivales. Le proconsul a tout d’abord pu laisser croire qu’il était en faveur du retour de la monarchie pour provoquer la division au sein même des tribus, comme en témoigne ultérieurement le rétablissement sur le trône du Carnute Tasgétios et du Sénon Cavarinos qui finiront tous deux mal, tué par son peuple pour le premier, banni pour le second. Ce n’est qu’une hypothèse, mais il est quand même troublant de constater que l’Helvète Orgétorix tente de conclure un pacte avec l’Eduen Dumnorix et le Séquane Casticos pour s’emparer du pouvoir en Gaule au moment même ou César négocie secrètement le triumvirat avec Crassus et Pompée. La similitude est telle qu’Orgétorix donne sa fille en mariage à Dumnorix, tout comme César le fait avec Pompée.

Orgétorix finit par être découvert et poussé au suicide, mais toujours est-il que son peuple ne renonce pas pour autant à migrer vers le territoire des Santons, au nord de l’estuaire de la Gironde. César les empêche de passer par la Gaule transalpine sous le prétexte qu’ils veulent s’établir trop près de Tolosa (Toulouse). Cet argument ne paraît pas très solide vu la distance qui sépare les deux endroits. Ne pourrait-on pas plutôt imaginer qu’il désire envoyer un signal aux Arvernes? Si les Helvètes étaient arrivés à bon port, ils auraient été quasiment encerclés par les alliés des Eduens et des Séquanes, et si cette coalition avait réellement eu l’intention de prendre le pouvoir en Gaule, les Arvernes n’auraient-ils pas été visés en priorité? Le proconsul, qui ne dispose à ce moment là que de quatre légions, a certainement à cœur de ne pas se mettre à dos ce peuple qui, bien qu’affaibli, reste toutefois puissant. Peut être leur a t-il même fait miroiter la possibilité de retrouver leur hégémonie passée? Les tentatives de restauration du pouvoir monarchique ne touchent en effet pas que les tribus de l’est, les Arvernes sont eux aussi concernés à cette période. Là, c’est Celtillos, le propre père de Vercingétorix qui intrigue pour retrouver son trône; il sera condamné par ses pairs et finira sur le bûcher. Il est tout à fait possible qu’il ait voulu se porter à la tête du parti anti-romain en Gaule dans le but de redonner sa gloire passée à sa tribu, mais il n’est pas totalement exclu qu’il ait au contraire été pro-César parce qu’il aurait eu l’opportunité de faire fortune en devenant un de ses clients privilégiés. Le proconsul ne procédait pas autrement avec ses puissants amis à Rome. Cela expliquerait tout aussi bien la sévérité de la sanction qui lui est infligée. Vercingétorix, qui serait entré peu de temps après au service de César en tant que chef du corps de cavaliers arvernes réquisitionné au titre des accords passés en 120 av JC, et serait même devenu l’un de ses contubernales (compagnon de tente), soit, en gros, l’équivalent d’un courtisan, aurait alors pu à son tour être tenté par les alléchantes propositions du chef de guerre romain avant de s’aperçevoir qu’il se faisait rouler dans la farine et de prendre la tête de la révolte (le fait que les Gaulois s’en prennent d’abord aux marchands plutôt qu’aux légions en cette année 52 av JC n’est peut être pas innocent, il pourrait indiquer qu’ils en ont assez de se faire spolier sur le plan commercial). Tout ceci n’est bien entendu que pure spéculation, mais après tout, beaucoup de gens ont tout d’abord cru en la capacité de Pétain à sauver l’honneur de la France et se sont rendus à Vichy pour se mettre à son service (pas seulement François Mitterrand) avant de s’aperçevoir qu’il n’y avait rien à attendre de lui et d’entrer dans la résistance.

En tout état de cause, César a bien réussi à faire en sorte qu’à la fois les Eduens et les Arvernes croient qu’ils sortiraient grands gagnants en s’accomodant de sa présence. Il n’a pas dû procéder bien différemment qu’avec Crassus et Pompée. Dumnorix a peut être été le premier à en douter. Son attitude est assez déroutante, il ne prend en effet réellement parti pour aucun des deux protagonistes lors de la tentative de migration des Helvètes à travers son pays. Ceux-ci ont traversé le territoire séquane pacifiquement puis se sont mis à ravager celui des Eduens dès qu’ils y ont mis les pieds. Ces derniers font donc appel à leur allié romain pour les protéger, mais Dumnorix ne fait rien pour l’aider. Il dissuade ses concitoyens de livrer le ravitaillement promis, puis quitte le champ de bataille avec sa cavalerie sans combattre au lieu de prêter main forte aux légions, mais ne les attaque pas pour autant. On dirait qu’il se sent piégé et qu’il ne sait plus quoi faire pour s’en sortir. D’un côté il ne peut pas aider ouvertement les Helvètes, qui ont éliminé son beau père et sont en train de mettre son pays à sac, sans rompre l’alliance avec Rome et perdre la confiance de son peuple, mais de l’autre, il sait qu’il ne doit cette invasion qu’à César qui leur a défendu de traverser de la Gaule transalpine, puis à refusé qu’ils puissent s’installer pacifiquement où que ce soit.

Les Helvètes n’ont donc pas vraiment eu le choix, ils étaient absolument convaincus que les Romains ne s’opposeraient pas à leur entreprise jusqu’au moment où ils se sont retrouvés confrontés à la palissade que César a fait ériger pendant qu’il prétendait réfléchir à leur demande. Peut être ont-ils alors cru qu’ils devaient cette décision à une trahison des Eduens. Le proconsul aurait eu tout intérêt à le leur suggérer, leur invasion du territoire éduen lui permettait de justifier son intervention auprès du Sénat en ravivant le souvenir de la guerre des Cimbres à laquelle avaient participé certains peuples maintenant aux côtés des Helvètes. Il pose par conséquent des conditions inacceptables à la paix au lieu de chercher à faire cesser les hostilités. Il obtient la victoire un peu plus tard, renvoie ce qu’il reste des Helvètes d’où ils sont venus, puis reçoit des ambassadeurs venus de toute la Gaule pour le féliciter et lui demander l’autorisation de tenir une assemblée générale de tous les chefs en signe de soumission. Selon César (Guerre des Gaules, Livre I §31), le chef Eduen Diviciacos, frère de Dumnorix, prend ensuite la parole pour lui demander son intervention pour se débarrasser des Germains. On peut alors se demander dans quelle mesure cet appel à l’aide n’est pas la contrepartie qu’exige le proconsul en l’échange de sa clémence envers la trahison de Dumnorix, mais aussi s’il n’est pas dirigé contre les Arvernes et les Séquanes qui sont désignés comme responsables de la présence germaine au-delà du Rhin alors que le Sénat a lui-même entériné la situation en octroyant aux Suèves le titre de « peuple ami de Rome ». Vercingétorix aurait pu tenter de prendre la tête de la rébellion contre la politique de César dès ce moment là, mais il serait apparu comme le diviseur du peuple gaulois puisque Dumnorix tenait alors le rôle de principal opposant. S’ils avaient réalisé l’union sacrée à cet instant, peut être auraient-ils pu contrecarrer les plans du proconsul. Ils n’en font rien car ils sous estiment probablement le risque de perdre leur indépendance et les ambitions de César, voire imaginent s’en servir pour supplanter l’autre. Le Romain en tire naturellement avantage, tout comme les croisés profiteront de la division chez les Arabes pour s’emparer de Jérusalem 11 siècles plus tard, ou comme Saladin parviendra à les en chasser moins de cent ans après leur arrivée. Une fois que le proconsul a réussi à éliminer la menace que constituaient les Suèves d’Arioviste, il devient plus difficile de convaincre l’ensemble des Gaulois qu’il est doté de mauvaises intentions à leur égard.

Il faut alors attendre 5 ans, la prolongation du proconsulat de César et la seconde expédition en Bretagne, pour qu’un vent de révolte se lève dans les tribus gauloises. Les Trévires sont les premiers à refuser d’obéir aux ordres en ne se rendant pas à la convocation du Romain et en sollicitant l’aide des Germains. Il réagit immédiatement en marchant sur eux avec 4 légions. Cingétorix vient à sa rencontre pour lui offrir sa soumission, tandis que son rival Indutiomaros continue dans un premier temps les préparatifs de guerre. Il se cache dans la forêt avant de renoncer devant l’importance des forces romaines et accepte alors de livrer toute sa famille en otage. César désigne Cingétorix comme chef unique des Trévires, ce qui est inacceptable pour Indutiomaros. Le proconsul ne voulant pas perdre plus de temps pour régler les différends entre Gaulois, il décide d’emmener avec lui 4 000 de leurs cavaliers venus de toutes les provinces, soit presque l’intégralité de l’aristocratie, pour se prémunir de mouvements similaires pendant qu’il se trouvera Outre-Manche. Dumnorix voit tout cela d’un très mauvais œil. Il avance tous les prétextes possibles et imaginables pour ne pas s’embarquer, essaye, d’après César, de convaincre les autres tribus de faire de même en prétendant que les Romains vont tous les massacrer une fois loin de la vue de leurs compatriotes, puis s’en va avec les siens. Ce départ a peut être une toute autre raison. On apprend en effet au Livre V § 6 de la « Guerre des Gaules » que, lors d’une assemblée, les Eduens ont été fort irrités d’apprendre de la bouche même de Dumnorix qu’il s’était vu offrir la royauté par César. Le triumvir ne mentionne peut être cet épisode que dans le but de couper l’herbe sous le pied à ceux qui l’accuseraient de duplicité, de nombreux témoins ayant pu relater l’affaire à Rome. Même s’il semble s’en étonner, il n’est pas exclu que la proposition ait bien été on ne peut plus réelle, mais qu’il l’ait retirée une fois l’arrangement révélé au grand jour. Le refus de César d’honorer ses engagements expliquerait tout aussi bien la décision de Dumnorix d’arrêter de coopérer.

Personne d’autre n’imite son exemple, pas même les Arvernes de Vercingétorix. Les Eduens sont bientôt rattrapés par la cavalerie romaine, Dumnorix est tué parce qu’il aurait fait mine de résister, le reste rentre dans le rang et rejoint le corps expéditionnaire sous bonne garde. Le pays reste calme jusqu’au retour de Bretagne, mais les hostilités reprennent de plus belle une fois César rentré en Italie. Cette fois-ci, ce sont les Eburons qui prennent l’initiative. Ils attaquent le camp des Romains qui séjournent sur leur territoire sans parvenir à le prendre, mais ils réussissent à les en faire sortir en leur faisant croire qu’ils les laisseront rejoindre les autres légions en paix. Ils en profitent alors pour leur tendre une embuscade dans une vallée étroite où ils les massacrent presque tous. Galvanisés par cette victoire, leurs voisins Atuatuques et Nerviens donnent à leur tour l’assaut au camp romain situé sur le territoire de ces derniers, aidés de toutes les petites tribus vassales des Eburons. Le Trévire Indutiomaros en fait autant avec celui situé chez les Rèmes. Averti, César revient de toute urgence d’Italie avec deux légions et se rend chez les Nerviens qui lèvent alors le siège et viennent à sa rencontre. Mais le proconsul à le temps de faire bâtir un camp retranché que la coalition attaque inconsidérément. L’assaut se solde par une cuisante défaite gauloise. Les Armoricains renoncent à l’action qu’ils avaient entreprise contre la légion stationnée chez les Esuvii suite à cette mauvaise nouvelle. Pendant ce temps, Indutiomaros a lui aussi levé le camp, mais il s’est employé à rallier d’autres tribus sous son commandement, dont les Sénons, qui font pourtant partie de la confédération éduenne, et les Carnutes, vassaux des Rèmes, eux aussi fidèles alliés de Rome. Il revient alors en force, mais en face se trouve Titus Labiénus, l’un des meilleurs lieutenants de César. Celui-ci, conscient de son infériorité numérique, met au point un stratagème pour éviter une bataille rangée où il serait mis en grandes difficultés. Il fait sortir sa cavalerie accompagnée de quelques cohortes seulement, avec pour unique objectif de tuer Indutiomaros. Le commando revient avec sa tête qu’il s’empresse d’exhiber, ce qui dissuade les Gaulois de poursuivre l’assaut. Cela marque la fin des révoltes pour cette année 54 av JC, Vercingétorix, les Arvernes et leurs alliés n’y ont absolument pas participé.

Dès le début de l’année 53 av JC, avant même la fin de l’hiver, César décide d’étouffer dans l’œuf toute tentative de nouveau soulèvement. Il commence par ravager le territoire des Nerviens qui capitulent, puis soumet les Sénons et les Carnutes avant de s’occuper des Trévires. Il n’a pas le temps d’arriver que Titus Labiénus remporte la victoire contre eux grâce à une nouvelle ruse. Il continue donc sur sa lancée et traverse une deuxième fois le Rhin dans l’objectif de punir les Germains qui s’étaient alliés aux Trévires, mais revient aussitôt sur ses pas sans avoir combattu, le risque de voir ses lignes d’approvisionnement coupées étant trop grand. Il en profite néanmoins pour surprendre les Eburons en passant par la dense forêt des Ardennes, boucle leur territoire et envoie ses lieutenants dévaster leurs voisins Ménapiens et Atuatuques, puis fait massacrer toute la population éburonne, d’origine germaine, par ses alliés Gaulois.

Les Arvernes ont donc certainement participé à leur extermination. Ils n’ont toujours pas levé le petit doigt pour venir en aide à ces tribus du nord qui tombaient les unes après les autres sous la domination romaine. Peut être même ont-ils vu dans leur affaiblissement l’aubaine de retrouver leur grandeur d’antan. Dans ce cas il n’est pas impossible que Vercingétorix ait lui aussi passé un pacte secret avec César où il se serait vu octroyer le trône et le monopole du commerce en l’échange de son aide. Son changement d’attitude l’année suivante pourrait alors s’expliquer par le fait que César ait rechigné à respecter ses engagements et/ou que l’Arverne ait estimé qu’il pouvait désormais se passer du proconsul pour arriver à ses fins, ses concurrents Rèmes et surtout Eduens ayant perdu beaucoup de la confiance des tribus qu’ils dominaient, et qu’il lui serait plus profitable de récupérer la suzeraineté sur ces peuples en jouissant de la gloire d’avoir chassé l’envahisseur romain plutôt qu’en ayant honteusement collaboré avec lui. En tout cas, Vercingétorix n’est pas le héros nationaliste fédérateur du peuple gaulois qu’on nous présente depuis 150 ans, mais son action s’inscrit avant tout dans un contexte de luttes intestines entre les différentes factions gauloises pour prendre le dessus sur les autres, ce dont César tire fort bien parti pour s’imposer. Il continue d’ailleurs à en jouer après la défaite de la coalition gauloise à Alésia, tous les guerriers celtes sont alors réduits en esclavage, à l’exception notable des Eduens, mais aussi des Arvernes. Vercingétorix n’a t-il peut être pas été seulement amené à Rome pour servir de trophée après son honorable reddition, mais encore pour l’empêcher de révéler tous les petits arrangements qui auraient pu nuire à la suite de la carrière de César. Le fait qu’il décrive le chef Arverne et sa manière de chercher des soutiens parmi la population rurale avec les mêmes mots que ceux utilisés pour délégitimer Catalina ou Clodius Pulcher, avec qui il a pourtant eu d’étroits liens, pourrait indiquer que les deux hommes ont eu le même genre de relations inavouables.

Encore une fois, je n’ai aucune preuve pour étayer les hypothèses que j’avance, ni aucune certitude quant à leur véracité, mais la démarche d’utiliser l’imagination pour tenter d’expliquer l’Histoire ne me paraît pas beaucoup plus malhonnête que celle de ceux qui se croient obligés de répéter à l’envi que tous leurs documents sont authentiques pour cacher le montage qu’ils en font, ou, pour faire le lien avec l’article précédent, de ceux qui prétendent que les poilus ont soutenu jusqu’au bout la guerre en avançant l’argument du témoignage de leurs lettres, sans toutefois mentionner l’existence de la censure qui supprimait tout ce qui aurait pu ressembler à du défaitisme ou du pacifisme pour ne pas démoraliser l’arrière. Ne laissons pas l’Histoire ou la Justice uniquement entre les mains des experts.

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