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Sur la voie qui mène au triumvirat

Les victoires de Lucullus en Asie qui ont coûté la vie aux meilleurs soldats ennemis font que la tâche de Pompée ne s’avère pas très compliquée. Mithridate se réfugie tout d’abord dans la montagne où il se retrouve assiégé. En manque d’eau, il parvient à s’échapper du piège, mais il est vite rattrapé. Il s’enfuit avec une partie de sa cavalerie tandis que ses troupes se font massacrer. Il tente de rejoindre l’Arménie, mais Tigrane lui refuse l’asile, aussi doit-il gagner la Colchide gouvernée par son fils, Macharès, qui soutient pourtant les romains. Pompée doit alors traverser l’Arménie pour l’atteindre. Il entre dans le pays accompagné de Tigrane le jeune, le fils de Tigrane qui a lui aussi trahi son père. Ce dernier a d’abord cherché à s’allier avec les Parthes, pour ce faire, il a épousé la fille du roi Phraatès III qui lui a fourni une armée en échange. Mais son père l’ayant aisément repoussé, il s’est réfugié auprès du général romain. Le roi d’Arménie, fortement affaibli par ses défaites contre Lucullus, n’offre pas de résistance à leur avancée. Au contraire, il leur ouvre les portes de sa capitale et se rend dans le camp romain pour déposer sa couronne aux pieds de Pompée qui lui rend aussitôt. Il obtient le droit de conserver son royaume à la condition de verser 6 000 talents d’argent en réparation du préjudice subi. Si le vieux Tigrane se satisfait de la proposition, ce n’est pas le cas du jeune qui a pourtant obtenu le royaume de Sophène, il proteste en affirmant que d’autres Romains sauraient mieux le traiter. Cela lui vaut d’être fait prisonnier, puis envoyé à Rome. Phraatès le réclame en tant que son beau père, mais il n’obtient qu’une fin de non recevoir, un nouveau motif de grief entre les deux super puissances de la région.

Pompée a donc les mains libres pour se lancer à la poursuite de Mithridate mais il se heurte à la résistance des Ibères et des Albaniens, deux royaumes situés à l’est de la Colchide qui n’ont rien à voir avec l’Espagne ou l’Albanie, qu’il bat. Pendant ce temps, Mithridate s’enfuit plus avant vers le royaume du Bosphore, l’actuelle Crimée. Arrivé à Panticapée, le roi du Pont assiège son fils Macharès qui se suicide par peur des représailles. Pompée décide alors de rebrousser chemin pour ne pas risquer d’être coupé de ses bases arrières à présent très éloignées (Plutarque va jusqu’à invoquer l’implication des redoutables Amazones et l’abondance des serpents venimeux pour justifier cette décision). Lassé par la poursuite, il change de tactique. S’il ne peut venir à bout de son ennemi sur le champ de bataille, il l’asphyxiera en le privant de ses ressources; il ordonne le blocus maritime de la Crimée et attend que Mithridate tombe tout seul comme un fruit trop mûr. Il lui faudra patienter près de deux ans pour arriver à ses fins. A ce moment, les cités de Crimée n’en pourront plus de payer un impôt exorbitant pour entretenir l’armée en plus de voir leurs commerces ruinés par l’impossibilité d’exporter les marchandises et Pharnace, un autre fils de Mithridate, se sera révolté contre son père et l’aura fait assassiné (ou l’aura poussé au suicide, mais comme il était obsédé par la possibilité de se faire empoisonner, il avait pris la précaution de s’immuniser contre les poisons, de se mithridatiser, et sera obligé de se faire poignarder par l’un de ses soldats). En récompense, Pharnace pourra conserver le royaume du Bosphore, jusqu’à ce qu’il tente de récupérer tous les territoires de son père à la faveur d’une nouvelle guerre civile à Rome.

Une fois revenu en Petite-Arménie, Pompée ne veut cependant pas rester inactif. Pour faire mieux que Lucullus, il décide de transformer la Syrie en province Romaine en évinçant Antiochos XIII, puis il est amené à intervenir en Judée dans le conflit qui oppose les deux frères Aristobule II et Hyrcan II. La guerre civile a éclaté suite à la mort de leur mère Salomé Alexandra, elle oppose les pharisiens, traditionalistes, soutenus par Hyrcan, aux sadducéens, partisans du métissage avec la culture grecque, représentés par Aristobule. Dans un premier temps, Hyrcan hérite du trône, mais Aristobule et son armée s’emparent de Jérusalem et l’assiègent dans le Temple. Les deux frères parviennent à un arrangement: Aristobule sera roi tandis qu’Hyrcan occupera la fonction de Grand-Prêtre. Cependant cela ne convient pas à Antipater l’Iduméen qui pousse Hyrcan à récupérer son bien. Les deux hommes s’enfuient de Jérusalem à Pétra où ils font alliance avec le roi Nabatéen, l’Arabe Arétas III. C’est alors au tour d’Aristobule d’être assiégé dans le Temple, mais il réussit à se faire libérer en s’adjugeant les services de Scaurus, un lieutenant de Pompée qui arrive sur ces entrefaites et s’empresse de reprendre le siège. Au bout de trois mois, Pompée parvient à pénétrer dans le Temple et fait Aristobule prisonnier. Il est envoyé à Rome en otage avec ses fils. Hyrcan redevient Grand-Prêtre et obtient le titre d’ethnarque bien que l’exercice réel du pouvoir revienne en fait à Antipater. L’indépendance de la Judée prend ainsi fin et avec elle, la dynastie Hasmonéenne s’éteint. Tout ceci démontre bien que les Romains n’ont pas mieux compris que leurs prédécesseurs Grecs, Séleucides ou Lagides, les enjeux fondamentaux pour lesquels se déchire le peuple Juif.

Cette région va leur causer de nombreux problèmes comme a tous les empires qui s’y sont succédés, elle à déjà démontré à maintes reprises qu’elle ne soumet pas facilement, en refusant par exemple de payer l’impôt à l’envahisseur. D’une part elle éveille la convoitise des Parthes qui s’en empareraient volontiers pour avoir un accès direct à la mer Méditerranée, et d’autre part la culture locale profondément ancrée dans le mode de pensée de ses habitants va s’avérer impossible à éradiquer et va même finir par supplanter le polythéisme ancestral et contribuer à la chute de la civilisation romaine. En effet, le culte de la personnalité qui va aller jusqu’à faire de l’empereur une incarnation divine à laquelle il convient de vouer un culte va se heurter de plein fouet au monothéisme juif. Lorsque le Temple sera détruit en 70 de notre ère, cela ne fera qu’inciter à l’écriture des évangiles (un seul des 4, celui de Marc, aurait été écrit antérieurement) qui faciliteront l’expansion du monothéisme par l’intermédiaire du christianisme. L’adoption de cette religion par Constantin Ier au IV ème siècle forcera à accueillir les barbares convertis victimes de persécution chez eux, avec leurs armes, ce qui coupera littéralement l’Empire en deux pour aboutir à sa scission, puis à la chute de sa partie occidentale.

Mais en 63 av JC, Pompée ne peut pas se douter des conséquences futures de sa campagne asiatique, il rentre à Rome où il s’attend à triompher pour la troisième fois. Cependant, le contexte ne lui est pas très favorable, un événement récent a ravivé les craintes de dérives monarchiques du pouvoir: la conjuration de Catilina. A cette date, Lucius Sergius Catilina, un noble issu d’une très ancienne famille patricienne, a échoué pour la troisième fois à l’élection au poste de consul au profit de Marcus Tullius Cicero dit Cicéron, qui est quant à lui un homo novus, c’est à dire originaire d’une famille plébéienne récemment élevée au rang équestre qui ne compte donc pas de vénérables ancêtres parmi ses membres. Catilina voit d’un très mauvais œil ce changement dans les traditions politiques de la République. Il s’était déjà engagé aux côtés de Sylla quelques années auparavant et s’était illustré par des exécutions qui lui ont permis d’acquérir une fortune bientôt dilapidée. Grâce à ses honorables amitiés, il a toutefois échappé aux purges anti-syllaniennes de l’année 70 av JC, sous les mandats consulaires de Crassus et Pompée. Il a alors poursuivi le cursus honorum jusqu’à pouvoir envisager d’accéder à la fonction suprême en 66 av JC, mais accusé de malversation par ses administrés lors de sa préture dans la province d’Afrique, il n’a pu déposer sa candidature; il sera acquitté en 64 av JC avec l’aide des optimates et la corruption. Cet impair le convainc de participer à une première conjuration qui visait à assassiner les consuls élus pour 65 av JC aux calendes de Janvier (le 1er) pour donner la dictature à Crassus avec Jules César pour maître de cavalerie, et rendre le consulat à ses complices, Publius Autronius Paetus et Publius Cornelius Sulla, le neveu de Sylla, dont l’élection a été invalidée parce qu’il a acheté des électeurs. Mais, fort mal préparé, le coup d’état est un échec total. Reporté au 5 février car éventé, il porte maintenant sur l’élimination de la plupart des sénateurs, mais Crassus ne se présente pas ce jour là et César renonce à donner le signal convenu; Catilina s’en charge, sans résultat. Les conspirateurs restent pourtant impunis.

Catilina persiste donc à vouloir conquérir le pouvoir, de préférence de manière légale. Il ne parvient pas à se faire élire en 65 av JC, pas plus qu’en 64, ni en 63, après une campagne d’une rare violence où Cicéron a fait retarder le vote autant qu’il l’a pu. Cette fois-ci le scrutin est entaché des soupçons d’irrégularités qui pèsent sur l’élection de Lucius Licinius Murena, un lieutenant de Pompée. Cicéron le soutient en prononçant un discours qui permet à Murena d’être confirmé dans sa fonction en raison de l’instabilité que provoquerait la vacance du pouvoir. En réaction, Catilina projette à nouveau d’éliminer les consuls pour imposer sa politique. Il a cette fois-ci pris soin de chercher des appuis en province et cherche alors à faire rassembler des troupes par ses complices, essentiellement en Etrurie parmi les vétérans de Sylla, pour qu’elles puissent intervenir à Rome lorsqu’il aura mis son plan à exécution. Mais encore une fois il y des fuites, même les plus hautes autorités ont été informées du complot par l’intermédiaire de Fulvia, la maîtresse d’un conjuré. En conséquence, le Sénat vote un senatus consultum ultimum qui donne les pleins pouvoirs aux consuls pour débarrasser la République de la menace qui pèse sur elle. Après avoir décrété l’état d’urgence dans l’espoir que la mobilisation de quelques légions dissuadera les conjurés de passer à l’action, Cicéron prononce sa première Catilinaire au Sénat: « Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? ». Catilina tente maladroitement de se défendre, mais il doit quitter l’assemblée sous les quolibets des sénateurs qu’il menace de représailles; il fuit Rome le soir même pour rejoindre Manilus en Etrurie. Le lendemain, dans sa seconde Catilinaire destinée au peuple assemblé sur le forum, le consul tente de se justifier du fait qu’il a laissé Catilina quitter librement la ville. Les conjurés essayent quant à eux de rallier le plus de monde possible à leur cause, entre autres des Allobroges, des Gaulois venus se plaindre à la capitale du traitement qu’ils reçoivent dans leur région. Ils préfèrent rester fidèles au pouvoir en place et Cicéron se sert d’eux pour obtenir des informations sur le déroulement prévu du coup d’état ainsi qu’une lettre précisant les engagements des conjurés signée de leurs propres mains. Dans sa troisième Catilinaire, il peut alors révéler au peuple les noms des personnalités qui doivent être assassinées ainsi que l’intention des conspirateurs d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion et s’emparer des institutions. La plèbe se rassemble alors autour du pouvoir en place et les conjurés sont arrêtés. Malgré cela, 5 d’entre eux continuent d’appeler au soulèvement. Ils comparaissent devant le Sénat, puis sont immédiatement exécutés bien que César ait longuement plaidé pour leur exil par souci de légalité. Cicéron, dans sa quatrième et dernière Catilinaire, l’annonce aussitôt à la population qui l’acclame, mais il paiera le prix de son empressement à punir les coupables, quand, en 58 av JC, sa vantardise permanente d’avoir sauvé la République aura fini par lasser et qu’il sera momentanément condamné à l’exil pour sa conception expéditive de la justice. Pour l’instant, il lui reste encore à s’occuper du sort de l’instigateur de la conjuration, il envoie pour ce faire des troupes en Etrurie. Catilina repousse autant que possible la confrontation dans l’espoir de voir arriver des renforts, mais, comme ils ne viennent pas, il se résout à livrer bataille et meurt honorablement au combat.

Dans ce contexte, le retour de Pompée d’Orient est perçu comme une nouvelle menace. Pour rassurer le Sénat, il démobilise son armée aussitôt qu’il arrive comme l’exige la loi, mais son triomphe de orbi universo (« sur le monde entier », il a obtenu le premier pour ses victoires en Afrique, le second pour celles en Europe et maintenant pour celles en Asie) est quand même retardé de six mois afin qu’il ne puisse pas participer aux élections consulaires, comme il lui est interdit de pénétrer dans Rome avant la cérémonie. De plus, les sénateurs refusent d’attribuer des terres à ses soldats en Italie; celles octroyées au vétérans de Sylla, prises sur l’ager publicus, étant largement perçues comme illégales et beaucoup d’entre eux cherchant à les vendre, faute de pouvoir en tirer des revenus suffisants, mais sans trouver d’acquéreur. Jules César soutient pourtant singulièrement ce mode de récompense. Il compte utiliser le mécontentement de Pompée pour se rapprocher de lui et ainsi assouvir son ambition d’accéder au pouvoir bien qu’ils soient totalement opposés, César étant du côté des populares tandis que Pompée se place de celui des optimates. En 60 av JC, a son retour d’Hispanie où il a été propréteur, César doit triompher après avoir soumis les populations de Bétique, mais il désire aussi se présenter aux élections consulaires. Il demande une dérogation qui lui permettrait d’entrer dans Rome sans attendre pour déposer sa candidature à temps, mais Caton fait traîner les négociations. Aussi doit-il choisir entre le triomphe et les élections. Il opte pour l’élection dont il entreprend de s’assurer la victoire. Il a déjà été élu pontifex maximus (« celui qui fait des ponts », titre le plus élevé de la religion romaine) grâce au financement de sa campagne par Crassus en 63 av JC, il s’attache alors à le réconcilier avec Pompée qu’il déteste plus que tout. Il leur propose de passer un accord secret qui stipule qu’aucun d’entre eux trois n’entreprendra d’action qui pourrait nuire à l’un des deux autres. Le premier triumvirat était né. Le pacte est officiellement scellé par le mariage de Pompée avec Julia, la fille de César. Ces appuis lui permettent de devenir consul pour l’année 59 av JC. La République ne s’en relèvera pas. Plutarque écrit: On disait un jour, devant Caton, que les différends survenus depuis entre César et Pompée avaient causé la ruine de la république : « Vous vous trompez, dit-il, de l’imputer aux derniers événements ; ce n’est ni leur discorde, ni leur inimitié, c’est leur amitié et leur union, qui ont été pour Rome le premier malheur et le plus funeste. » (Vie des hommes illustres/Pompée [392])

Avec les crises à répétition que nous subissons depuis le premier choc pétrolier, nous risquons fort de nous retrouver dans une situation similaire, lassés que nous sommes par l’incapacité des politiques de tous bords à remédier durablement au problème. Il semble que nous soyons maintenant déterminés à résister à la tentation des extrêmes après les funestes expériences fascistes et communistes du XX ème siècle, mais aussi que nos dirigeants aient une fâcheuse tendance à réagir à contretemps, Jacques Chirac nous ayant doté d’un gouvernement exclusivement de droite alors qu’il avait été élu avec l’apport des voix de gauche, tandis que Nicolas Sarkozy pratiquait l’ouverture à gauche alors qu’il bénéficiait du soutien des électeurs du Front National. Le Parti Socialiste n’est pas en reste alors qu’il va nous proposer un candidat tout acquis à la cause libérale à l’heure où nous sommes inquiets pour nos acquis sociaux. Il ne nous manquerait plus en 2012 que l’élection d’un candidat centriste soutenu par un parti incapable de fournir à lui seul un gouvernement digne de ce nom, qui perdrait inéluctablement les élections législatives, pour finir de nous convaincre que nous serions mieux dirigés par un régime autoritaire quitte à nous asseoir définitivement sur nos principes démocratiques. Il ne reste plus qu’à espérer que l’Europe se trouvera rapidement un leader de la trempe de Roosevelt, Churchill ou De Gaulle qui saura mettre tout le monde d’accord sur la marche à suivre pour redresser la barre.

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