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Archive for août 2011

César s’en va-t-en guerre

Une fois arrivé au pouvoir avec l’aide de Crassus et Pompée en 59 av JC, Jules César ne tarde pas à montrer son vrai visage. Fort du soutien de ses puissants amis, il gouverne sans se soucier de l’avis du Sénat et use de démagogie pour s’attirer les faveurs du peuple. Plutarque écrit: « A peine entré dans l’exercice de sa charge, il publia des lois dignes, non d’un consul, mais du tribun le plus audacieux. »(Plutarque -Vie des hommes illustres/Caïus Julius Cesar). Il approuve la nouvelle organisation des provinces asiatiques décidée par Pompée malgré l’opposition de Lucullus et fait distribuer aux vétérans des terre prises sur l’ager publicus autour de Capoue qui devient une colonie. Il obtient aussi le soutien des chevaliers en baissant d’un tiers le coût de la location de terres à l’état et s’occupe de satisfaire les revendications des populares en reprenant la distribution de blé aux citoyens les plus pauvres ainsi qu’en achetant des terres qu’il fait distribuer à 20 000 d’entre eux. Et lorsque le Sénat proteste contre ces réformes populistes, il se rend sur le forum flanqué de Crassus et Pompée auxquels il demande s’ils approuvent ses lois. Ils acquiescent, puis César obtient leur promesse de le défendre contre ceux qui le menacent de résister l’épée à la main. Caton le jeune, fervent défenseur de la République, et Bibulus, l’autre consul, sont chassés du forum et ne peuvent dès lors plus s’opposer à la politique de César, d’autant plus que les comptes rendus des séances du Sénat sont dorénavant publiés pour être soumis au jugement du peuple. Bibulus se retire chez lui pour le reste de son mandat et laisse César gouverner seul. Peu de sénateurs osent encore se présenter au Sénat de peur d’y perdre la vie, mais Caton continue à protester et finit par être conduit en prison, sans protestation. Cette attitude pleine de dignité force l’admiration du peuple qui le suit en silence sur le chemin de la geôle, ce qui oblige César à se raviser en faisant intervenir un tribun pour le libérer.

La mainmise de César sur le pouvoir passe aussi par ses relations privées. Il aurait eu pour maîtresse Servilia, la demi-sœur de Caton, mais encore les épouses de Crassus et de Pompée avant qu’il ne lui donne sa fille Julia en mariage. De son côté, il épouse Calpurnia, fille de Lucius Calpurnius Pison et le fait élire consul pour l’année suivante de manière à se prémunir des procès qui risqueraient de lui être intentés. Il accède aussi au désir de Clodius Pulcher, pourtant soupçonné d’avoir été l’amant de la première femme de César, Pompéia, répudiée pour cette raison, en lui permettant de passer du statut de patricien à celui de plébéien et de se faire ainsi élire tribun de la plèbe. Cela permet à César de s’assurer des protections nécessaires à la suite de la carrière qu’il envisage. Il a en effet besoin de se couvrir à son tour de la gloire des victoires militaires et de la conquête de nouveaux territoires pour égaler Pompée; mais aussi de la fortune qu’il en retirerait pour éponger les dettes contractées auprès de Crassus. Il achète donc le tribun de la plèbe Publius Vatinius pour qu’il organise un plébiscite qui confierait à César le proconsulat pour deux provinces, l’Illyrie et la Gaule cisalpine, au lieu d’une et non pas pour une seule année comme le veut la loi, mais pour 5 ans. Il obtient ainsi le commandement de trois légions avec l’assentiment du peuple. Le Sénat lui accorde en plus le proconsulat en Gaule transalpine et une légion supplémentaire pour ne pas perdre complètement la face. Il dispose à présent d’une armée suffisamment puissante pour qu’il puisse se lancer à la conquête de la Gaule chevelue. Il se retire donc dans ses provinces dès la fin de son mandat de consul. Cependant, le préteur Lucius Domitius Ahenobarbus et le tribun de la plèbe Antistius tentent malgré tout de le poursuivre en justice pour les actes illégaux commis lors de son consulat. Mais il y échappe en vertu de la loi Memmia qui stipule qu’un citoyen Romain ne peut être poursuivi alors qu’il est absent de Rome pour le service de la République, ils devront attendre son retour. Il prendra par conséquent bien soin de ne pas mettre les pieds hors des provinces qui lui ont été attribuées avant de pouvoir s’assurer de l’impunité, ce qui ne l’empêchera pas de recevoir régulièrement dans ses terres les gens qu’il utilise pour s’occuper de ses intérêts à Rome.

Son intention première était certainement de stopper l’avancée de Burebista, un Dace qui avait lancé ses troupes hors de leur Roumanie natale vers les plaines hongroises, un peu trop près des frontières de l’Illyrie au goût des Romains qui avaient été défaits par ses armées en 71 av JC au cours de la troisième guerre de Mithridate. Mais en 58 av JC, craignant l’intervention des 3 légions stationnées à Aquilée, Burebista rentre sagement en Transylvanie. Le Sénat n’a plus de motif pour lui déclarer la guerre et César peut être soulagé de ne pas avoir à le poursuivre dans ses montagnes d’où il serait difficile à déloger.

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Carte des tribus voisines de Rome

Les velléités guerrières du proconsul ne seront pas pour autant frustrées car une campagne en apparence plus facile à mener s’annonce. En effet, à la même période, les Suèves sèment le trouble parmi les tribus gauloises depuis leur établissement dans la vallée du Rhin. Dans un premier temps, aux alentours de 62-61 av JC, les Suèves ont été appelés à l’aide par les Séquanes alors en guerre contre les Eduens. Mais en contrepartie de leur intervention, les Suèves ont purement et simplement annexé une grande portion nord du territoire séquane. Aussi ces derniers ont-ils renversé leur alliance et ont pactisé avec les Eduens pour chasser l’envahisseur germain. Leur tentative de reconquête s’étant soldée par un cuisant échec, les Gaulois en sont réduits à faire appel à Rome en 59 av JC. L’intervention diplomatique du Sénat conduite par le consul Jules César fait cesser les hostilités et Arioviste, le chef des Suèves, obtient dans la foulée le titre d’ami du peuple romain. Mais en 58 av JC, ce sont maintenant les Helvètes qui menacent d’ »envahir » le sud du territoire séquane. Ce mouvement est encore une fois indirectement imputable aux Suèves qui ont chassé les Latobices, les Rauraques et les Tulinges depuis le nord, mais aussi les Boïens depuis l’ouest vers la Rhétie-Vindélicie où sont déjà établis les Rhètes et les Vendéliques ainsi que plus récemment les Helvètes. La famine les menace tous, la région ne pouvant pas fournir assez de nourriture pour une telle concentration de population. Aussi toutes ces tribus se sont-elles rassemblées en vue d’émigrer et se sont mises en marche vers la Gaule transalpine en direction de la côte atlantique où les Santons ont promis de les accueillir au nord de l’estuaire de la Gironde. Aussitôt informé, César envoie ses légions pour les stopper à Genua (Genève) car il craint la révolte des Allobroges, qui avaient donné beaucoup de fil à retordre alors qu’ils semaient la dévastation en Narbonnaise seulement deux ans auparavant, s’il laisse leur territoire livré au pillage. Il s’inquiète également de voir les germains prendre possessions des terres abandonnées par les émigrants.

Des ambassadeurs Helvètes sont envoyés à sa rencontre pour négocier la traversée pacifique de la province romaine. César leur demande un délai de réflexion pour donner sa réponse, mais il a déjà pris sa décision et met ce temps à profit pour ériger des palissades hautes de 5 m gardées par des forts et surveillées par des tours à tous les points de passage possibles pour leur barrer la route, prélude à ce à quoi ressembleront bientôt toutes les frontières du futur empire avec le limes. Selon le proconsul, les Helvètes auraient alors été repoussés dans leur tentative de forcer le barrage, mais ils sont plus certainement revenus sans combattre à leur plan initial qui prévoyait de passer par les territoires séquanes et éduens qui avait été abandonné suite à la découverte d’un complot visant à instaurer une monarchie avec Orgétorix à sa tête. Ce dernier a incité le Séquane Casticos, fils de l’ancien chef Catamantaloédis qui avait obtenu le titre d’ami du peuple romain pour sa fidelité pendant la guerre des Cimbres, à prendre le pouvoir et en a fait de même avec Dumnorix, frère de Diviciacos, l’actuel chef Eduen, à qui il a donné sa fille en mariage à pour sceller le pacte. Plutôt que d’envahir ses voisins, Orgétorix avait prévu une alliance avec eux, ce qui devait leur permettre par la suite de se rendre maître de toute la Gaule. Si ses deux comparses finiront par atteindre leur objectif, ce n’est pas le cas d’Orgétorix qui est rapidement démasqué et préfère se suicider plutôt que d’être livré aux flammes par les siens.

Campagne de César en 58 av JC

Le passage en territoire séquane s’effectue en toute amitié, mais sitôt arrivé sur la terre de Eduens, les Helvètes se livrent sans retenue au pillage des biens de ces complices avérés du traître Orgétorix. Les Eduens font naturellement appel à leur protecteur Romain pour faire face à l’invasion à la grande satisfaction de César. Ses légions se lancent à la poursuite des Helvètes et tombent sur une partie de leurs troupes qui n’a pas encore traversé la Saône. Surpris alors qu’ils ne sont pas en ordre de bataille, les migrants se font massacrer. César s’empresse de faire construire un pont sur la rivière et se remet aux trousses de l’ennemi. Les chefs Helvètes, toujours encore désireux d’éviter l’affrontement, tentent à ce moment de négocier une nouvelle foi, ils déclarent qu’ils s’installeront où le proconsul le désire, la proximité du territoire Santon avec Tolosa (Toulouse) étant un des motifs invoqués par le Romain pour s’opposer à leur déplacement. César, qui n’a pas intérêt à voir sa campagne s’arrêter là, y met des conditions bien trop contraignantes. Non seulement réclame t-il des otages pour s’assurer du pacifisme de leurs intentions, mais il exige de plus des réparations pour les dommages subis par les Eduens, ce qui est une intrusion manifeste dans des affaires qui concernent uniquement les différends entre tribus gauloises. La négociation se solde par conséquent par un échec. La chasse reprend. Pendant 14 jours, elle ne donne lieu qu’à quelques escarmouches sans grandes conséquences, mais les évènements se précipitent alors même que les légions s’arrêtent à Bibracte, capitale des Eduens, pour prendre livraison des vivres promis par les alliés de Rome. Rien ne se passe comme prévu. Tout laisse à penser que les romains sont tombés dans un traquenard, le blé n’est pas là car Dumnorix a dissuadé son peuple de le fournir et les Helvètes choisissent ce moment pour faire volte face et provoquent l’affrontement. Le premier choc tourne à leur avantage, la cavalerie romaine ayant été repoussée par les combattants Helvètes suite à la défection des Eduens, mais ils se font mettre en pièces dès qu’ils sont confrontés à l’organisation rigoureuse de l’infanterie. La bataille est poutant aussi longue qu’acharnée, elle débute aux alentours de midi pour ne s’achever que tard dans la nuit, les guerriers gaulois s’étant retranchés derrière leurs chariots avant de se faire massacrer. Un tiers des migrants, soit une bonne centaine de milliers de personnes, essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards, parviennent tout de même à prendre la fuite et prennent la direction du pays Lingon. Ils sont bientôt rattrapés et contraints de se rendre. De là, les survivants sont reconduits dans les contrées qu’ils avaient déserté pour ne pas laisser le champ libre aux Germains et fondent l’Helvétie. A l’exception des Boïens laissés aux Eduens à Gorgobina comme prise de guerre. César préfère pour l’instant pardonner la trahison de Dumnorix pour préserver son amitié avec son frère Diviciacos, mais ce ne sera plus le cas 4 ans plus tard lorsqu’il récidivera en refusant de se joindre aux troupes romaines pour l’invasion de l’île de Bretagne; il sera alors exécuté.

L’élimination de la menace helvète vaut à César la visite d’ambassadeurs venus de toute la Gaule. Ils le félicitent et lui signifient leur soumission en lui demandant l’autorisation de tenir une assemblée de tous les peuples gaulois qui aura pour but d’entériner l’alliance avec Rome. Maintenant qu’il est reconnu comme le défenseur de la Gaule, César décide de s’occuper du problème germain. Comme il souhaite avant tout bénéficier de la gloire d’être celui qui aura définitivement fait disparaître le spectre d’une invasion de l’Italie par les barbares ainsi que les Romains l’avaient craint lors de la récente guerre des Cimbres, le proconsul ne cherche pas la paix mais pose encore une fois des conditions inacceptables qui ne peuvent « qu’exciter le taureau germain », pour paraphraser l’expression de Bismarck à l’occasion de l’envoi de la dépêche d’Ems. Il exige la restitution des otages Eduens en échange des Suèves détenus par les Séquanes, l’arrêt du transfert de populations depuis la rive droite du Rhin vers la Gaule et la cessation des hostilités envers les Eduens ou leurs alliés. Arioviste ne se laisse pas impressionner et rétorque que les Eduens sont ses vassaux par le droit de la guerre, puis il met César au défi en lui rappelant que son armée est toujours sortie vainqueur des guerres où elle s’est engagée. Pour enfoncer le clou, le chef Suève mobilise ses troupes et se met en marche vers Vesontio (Besançon), capitale des Séquanes. Sitôt informés de ce mouvement, César et ses légions se précipitent vers la ville pour en prendre possession avant l’arrivée de l’ennemi tandis qu’Arioviste établit son camp à 35 km de là. Une nouvelle entrevue entre les deux chefs de guerre à lieu après que les Romains aient pris leurs quartiers dans la plaine; il n’en ressort absolument rien de nouveau. Arioviste se rapproche à son tour, mais il n’est cependant pas encore prêt à livrer bataille, une prêtresse lui ayant prédit la défaite s’il n’attendait pas que les dieux lui soient favorables à la nouvelle lune, aussi se contente t-il de harceler l’ennemi avec 6 000 cavaliers et autant de fantassins alors qu’il dispose de 70 000 guerriers. De nombreux accrochages meurtriers ont lieu, les germains manquent même de s’emparer d’un camp romain secondaire en construction. César, irrité par la situation, décide de passer à la provocation; ses légions se présenteront dorénavant quotidiennement en ordre de bataille face au camp germain. Il ne faut que quelques jours pour qu’Arioviste ordonne à ses troupes de passer à l’assaut. Lors de cette bataille de l’Ochsenfeld, les germains organisés en phalanges mettent rour d’abord l’armée romaine en difficulté, surtout sur leur aile gauche qui menace de céder. Publius Crassus, le fils du triumvir, envoie la troisième ligne des légions à la rescousse, ce qui permet non seulement de contenir l’attaque, mais d’envelopper les assaillants qui perdent alors leur cohésion et se font massacrer jusqu’au dernier. Le carnage continue jusque dans le camp germain où ni les femmes ni les enfants ne sont épargnés. Seul un petit nombre, dont Arioviste, parvient à s’échapper et à traverser le Rhin.

Ainsi s’achève la première année de campagne de César, ses troupes prennent leurs quartiers d’hiver en pays séquane tandis qu’il se rend en Gaule Cisalpine pour s’occuper de l’administration de ses territoires et recevoir ses solliciteurs. Sa victoire est totale. Il jouit à présent de prestige guerrier qu’il recherchait, mais il s’abstient cependant de déclarer sa souveraineté sur les territoires conquis alors que le droit de la guerre l’y autorise, sans non plus la rejeter. A Rome, ses adversaires, Caton en tête, craignent d’autant plus de le voir se transformer en tyran. Ils s’insurgent contre la trahison de la parole donnée à Arioviste, qui avait obtenu le titre d’ami du peuple romain alors même que César était consul, car cela pourrait inciter d’autres peuples à douter de la valeur des accords passés avec le Sénat. Une partie des Gaulois doute d’ailleurs déjà des intentions du proconsul en cet hiver de 58 av JC, la population supporte mal de voir des troupes étrangères stationner sur leurs terres et les tribus de Gaule Belgique ont commencé à s’échanger des otages de crainte d’être la prochaine cible de l’extension romaine. L’intervention occidentale en Libye, essentiellement sous l’impulsion de la France et l’Angleterre qui avaient perdu l’initiative au profit des Etats-Unis depuis la crise du Suez de 1956, pourrait bien déclencher le même genre de réaction. Il faudra réussir à démontrer qu’elle n’était pas uniquement motivée par l’argent du pétrole pour l’éviter.

Sur la voie qui mène au triumvirat

Les victoires de Lucullus en Asie qui ont coûté la vie aux meilleurs soldats ennemis font que la tâche de Pompée ne s’avère pas très compliquée. Mithridate se réfugie tout d’abord dans la montagne où il se retrouve assiégé. En manque d’eau, il parvient à s’échapper du piège, mais il est vite rattrapé. Il s’enfuit avec une partie de sa cavalerie tandis que ses troupes se font massacrer. Il tente de rejoindre l’Arménie, mais Tigrane lui refuse l’asile, aussi doit-il gagner la Colchide gouvernée par son fils, Macharès, qui soutient pourtant les romains. Pompée doit alors traverser l’Arménie pour l’atteindre. Il entre dans le pays accompagné de Tigrane le jeune, le fils de Tigrane qui a lui aussi trahi son père. Ce dernier a d’abord cherché à s’allier avec les Parthes, pour ce faire, il a épousé la fille du roi Phraatès III qui lui a fourni une armée en échange. Mais son père l’ayant aisément repoussé, il s’est réfugié auprès du général romain. Le roi d’Arménie, fortement affaibli par ses défaites contre Lucullus, n’offre pas de résistance à leur avancée. Au contraire, il leur ouvre les portes de sa capitale et se rend dans le camp romain pour déposer sa couronne aux pieds de Pompée qui lui rend aussitôt. Il obtient le droit de conserver son royaume à la condition de verser 6 000 talents d’argent en réparation du préjudice subi. Si le vieux Tigrane se satisfait de la proposition, ce n’est pas le cas du jeune qui a pourtant obtenu le royaume de Sophène, il proteste en affirmant que d’autres Romains sauraient mieux le traiter. Cela lui vaut d’être fait prisonnier, puis envoyé à Rome. Phraatès le réclame en tant que son beau père, mais il n’obtient qu’une fin de non recevoir, un nouveau motif de grief entre les deux super puissances de la région.

Pompée a donc les mains libres pour se lancer à la poursuite de Mithridate mais il se heurte à la résistance des Ibères et des Albaniens, deux royaumes situés à l’est de la Colchide qui n’ont rien à voir avec l’Espagne ou l’Albanie, qu’il bat. Pendant ce temps, Mithridate s’enfuit plus avant vers le royaume du Bosphore, l’actuelle Crimée. Arrivé à Panticapée, le roi du Pont assiège son fils Macharès qui se suicide par peur des représailles. Pompée décide alors de rebrousser chemin pour ne pas risquer d’être coupé de ses bases arrières à présent très éloignées (Plutarque va jusqu’à invoquer l’implication des redoutables Amazones et l’abondance des serpents venimeux pour justifier cette décision). Lassé par la poursuite, il change de tactique. S’il ne peut venir à bout de son ennemi sur le champ de bataille, il l’asphyxiera en le privant de ses ressources; il ordonne le blocus maritime de la Crimée et attend que Mithridate tombe tout seul comme un fruit trop mûr. Il lui faudra patienter près de deux ans pour arriver à ses fins. A ce moment, les cités de Crimée n’en pourront plus de payer un impôt exorbitant pour entretenir l’armée en plus de voir leurs commerces ruinés par l’impossibilité d’exporter les marchandises et Pharnace, un autre fils de Mithridate, se sera révolté contre son père et l’aura fait assassiné (ou l’aura poussé au suicide, mais comme il était obsédé par la possibilité de se faire empoisonner, il avait pris la précaution de s’immuniser contre les poisons, de se mithridatiser, et sera obligé de se faire poignarder par l’un de ses soldats). En récompense, Pharnace pourra conserver le royaume du Bosphore, jusqu’à ce qu’il tente de récupérer tous les territoires de son père à la faveur d’une nouvelle guerre civile à Rome.

Une fois revenu en Petite-Arménie, Pompée ne veut cependant pas rester inactif. Pour faire mieux que Lucullus, il décide de transformer la Syrie en province Romaine en évinçant Antiochos XIII, puis il est amené à intervenir en Judée dans le conflit qui oppose les deux frères Aristobule II et Hyrcan II. La guerre civile a éclaté suite à la mort de leur mère Salomé Alexandra, elle oppose les pharisiens, traditionalistes, soutenus par Hyrcan, aux sadducéens, partisans du métissage avec la culture grecque, représentés par Aristobule. Dans un premier temps, Hyrcan hérite du trône, mais Aristobule et son armée s’emparent de Jérusalem et l’assiègent dans le Temple. Les deux frères parviennent à un arrangement: Aristobule sera roi tandis qu’Hyrcan occupera la fonction de Grand-Prêtre. Cependant cela ne convient pas à Antipater l’Iduméen qui pousse Hyrcan à récupérer son bien. Les deux hommes s’enfuient de Jérusalem à Pétra où ils font alliance avec le roi Nabatéen, l’Arabe Arétas III. C’est alors au tour d’Aristobule d’être assiégé dans le Temple, mais il réussit à se faire libérer en s’adjugeant les services de Scaurus, un lieutenant de Pompée qui arrive sur ces entrefaites et s’empresse de reprendre le siège. Au bout de trois mois, Pompée parvient à pénétrer dans le Temple et fait Aristobule prisonnier. Il est envoyé à Rome en otage avec ses fils. Hyrcan redevient Grand-Prêtre et obtient le titre d’ethnarque bien que l’exercice réel du pouvoir revienne en fait à Antipater. L’indépendance de la Judée prend ainsi fin et avec elle, la dynastie Hasmonéenne s’éteint. Tout ceci démontre bien que les Romains n’ont pas mieux compris que leurs prédécesseurs Grecs, Séleucides ou Lagides, les enjeux fondamentaux pour lesquels se déchire le peuple Juif.

Cette région va leur causer de nombreux problèmes comme a tous les empires qui s’y sont succédés, elle à déjà démontré à maintes reprises qu’elle ne soumet pas facilement, en refusant par exemple de payer l’impôt à l’envahisseur. D’une part elle éveille la convoitise des Parthes qui s’en empareraient volontiers pour avoir un accès direct à la mer Méditerranée, et d’autre part la culture locale profondément ancrée dans le mode de pensée de ses habitants va s’avérer impossible à éradiquer et va même finir par supplanter le polythéisme ancestral et contribuer à la chute de la civilisation romaine. En effet, le culte de la personnalité qui va aller jusqu’à faire de l’empereur une incarnation divine à laquelle il convient de vouer un culte va se heurter de plein fouet au monothéisme juif. Lorsque le Temple sera détruit en 70 de notre ère, cela ne fera qu’inciter à l’écriture des évangiles (un seul des 4, celui de Marc, aurait été écrit antérieurement) qui faciliteront l’expansion du monothéisme par l’intermédiaire du christianisme. L’adoption de cette religion par Constantin Ier au IV ème siècle forcera à accueillir les barbares convertis victimes de persécution chez eux, avec leurs armes, ce qui coupera littéralement l’Empire en deux pour aboutir à sa scission, puis à la chute de sa partie occidentale.

Mais en 63 av JC, Pompée ne peut pas se douter des conséquences futures de sa campagne asiatique, il rentre à Rome où il s’attend à triompher pour la troisième fois. Cependant, le contexte ne lui est pas très favorable, un événement récent a ravivé les craintes de dérives monarchiques du pouvoir: la conjuration de Catilina. A cette date, Lucius Sergius Catilina, un noble issu d’une très ancienne famille patricienne, a échoué pour la troisième fois à l’élection au poste de consul au profit de Marcus Tullius Cicero dit Cicéron, qui est quant à lui un homo novus, c’est à dire originaire d’une famille plébéienne récemment élevée au rang équestre qui ne compte donc pas de vénérables ancêtres parmi ses membres. Catilina voit d’un très mauvais œil ce changement dans les traditions politiques de la République. Il s’était déjà engagé aux côtés de Sylla quelques années auparavant et s’était illustré par des exécutions qui lui ont permis d’acquérir une fortune bientôt dilapidée. Grâce à ses honorables amitiés, il a toutefois échappé aux purges anti-syllaniennes de l’année 70 av JC, sous les mandats consulaires de Crassus et Pompée. Il a alors poursuivi le cursus honorum jusqu’à pouvoir envisager d’accéder à la fonction suprême en 66 av JC, mais accusé de malversation par ses administrés lors de sa préture dans la province d’Afrique, il n’a pu déposer sa candidature; il sera acquitté en 64 av JC avec l’aide des optimates et la corruption. Cet impair le convainc de participer à une première conjuration qui visait à assassiner les consuls élus pour 65 av JC aux calendes de Janvier (le 1er) pour donner la dictature à Crassus avec Jules César pour maître de cavalerie, et rendre le consulat à ses complices, Publius Autronius Paetus et Publius Cornelius Sulla, le neveu de Sylla, dont l’élection a été invalidée parce qu’il a acheté des électeurs. Mais, fort mal préparé, le coup d’état est un échec total. Reporté au 5 février car éventé, il porte maintenant sur l’élimination de la plupart des sénateurs, mais Crassus ne se présente pas ce jour là et César renonce à donner le signal convenu; Catilina s’en charge, sans résultat. Les conspirateurs restent pourtant impunis.

Catilina persiste donc à vouloir conquérir le pouvoir, de préférence de manière légale. Il ne parvient pas à se faire élire en 65 av JC, pas plus qu’en 64, ni en 63, après une campagne d’une rare violence où Cicéron a fait retarder le vote autant qu’il l’a pu. Cette fois-ci le scrutin est entaché des soupçons d’irrégularités qui pèsent sur l’élection de Lucius Licinius Murena, un lieutenant de Pompée. Cicéron le soutient en prononçant un discours qui permet à Murena d’être confirmé dans sa fonction en raison de l’instabilité que provoquerait la vacance du pouvoir. En réaction, Catilina projette à nouveau d’éliminer les consuls pour imposer sa politique. Il a cette fois-ci pris soin de chercher des appuis en province et cherche alors à faire rassembler des troupes par ses complices, essentiellement en Etrurie parmi les vétérans de Sylla, pour qu’elles puissent intervenir à Rome lorsqu’il aura mis son plan à exécution. Mais encore une fois il y des fuites, même les plus hautes autorités ont été informées du complot par l’intermédiaire de Fulvia, la maîtresse d’un conjuré. En conséquence, le Sénat vote un senatus consultum ultimum qui donne les pleins pouvoirs aux consuls pour débarrasser la République de la menace qui pèse sur elle. Après avoir décrété l’état d’urgence dans l’espoir que la mobilisation de quelques légions dissuadera les conjurés de passer à l’action, Cicéron prononce sa première Catilinaire au Sénat: « Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? ». Catilina tente maladroitement de se défendre, mais il doit quitter l’assemblée sous les quolibets des sénateurs qu’il menace de représailles; il fuit Rome le soir même pour rejoindre Manilus en Etrurie. Le lendemain, dans sa seconde Catilinaire destinée au peuple assemblé sur le forum, le consul tente de se justifier du fait qu’il a laissé Catilina quitter librement la ville. Les conjurés essayent quant à eux de rallier le plus de monde possible à leur cause, entre autres des Allobroges, des Gaulois venus se plaindre à la capitale du traitement qu’ils reçoivent dans leur région. Ils préfèrent rester fidèles au pouvoir en place et Cicéron se sert d’eux pour obtenir des informations sur le déroulement prévu du coup d’état ainsi qu’une lettre précisant les engagements des conjurés signée de leurs propres mains. Dans sa troisième Catilinaire, il peut alors révéler au peuple les noms des personnalités qui doivent être assassinées ainsi que l’intention des conspirateurs d’incendier plusieurs quartiers de Rome pour semer la confusion et s’emparer des institutions. La plèbe se rassemble alors autour du pouvoir en place et les conjurés sont arrêtés. Malgré cela, 5 d’entre eux continuent d’appeler au soulèvement. Ils comparaissent devant le Sénat, puis sont immédiatement exécutés bien que César ait longuement plaidé pour leur exil par souci de légalité. Cicéron, dans sa quatrième et dernière Catilinaire, l’annonce aussitôt à la population qui l’acclame, mais il paiera le prix de son empressement à punir les coupables, quand, en 58 av JC, sa vantardise permanente d’avoir sauvé la République aura fini par lasser et qu’il sera momentanément condamné à l’exil pour sa conception expéditive de la justice. Pour l’instant, il lui reste encore à s’occuper du sort de l’instigateur de la conjuration, il envoie pour ce faire des troupes en Etrurie. Catilina repousse autant que possible la confrontation dans l’espoir de voir arriver des renforts, mais, comme ils ne viennent pas, il se résout à livrer bataille et meurt honorablement au combat.

Dans ce contexte, le retour de Pompée d’Orient est perçu comme une nouvelle menace. Pour rassurer le Sénat, il démobilise son armée aussitôt qu’il arrive comme l’exige la loi, mais son triomphe de orbi universo (« sur le monde entier », il a obtenu le premier pour ses victoires en Afrique, le second pour celles en Europe et maintenant pour celles en Asie) est quand même retardé de six mois afin qu’il ne puisse pas participer aux élections consulaires, comme il lui est interdit de pénétrer dans Rome avant la cérémonie. De plus, les sénateurs refusent d’attribuer des terres à ses soldats en Italie; celles octroyées au vétérans de Sylla, prises sur l’ager publicus, étant largement perçues comme illégales et beaucoup d’entre eux cherchant à les vendre, faute de pouvoir en tirer des revenus suffisants, mais sans trouver d’acquéreur. Jules César soutient pourtant singulièrement ce mode de récompense. Il compte utiliser le mécontentement de Pompée pour se rapprocher de lui et ainsi assouvir son ambition d’accéder au pouvoir bien qu’ils soient totalement opposés, César étant du côté des populares tandis que Pompée se place de celui des optimates. En 60 av JC, a son retour d’Hispanie où il a été propréteur, César doit triompher après avoir soumis les populations de Bétique, mais il désire aussi se présenter aux élections consulaires. Il demande une dérogation qui lui permettrait d’entrer dans Rome sans attendre pour déposer sa candidature à temps, mais Caton fait traîner les négociations. Aussi doit-il choisir entre le triomphe et les élections. Il opte pour l’élection dont il entreprend de s’assurer la victoire. Il a déjà été élu pontifex maximus (« celui qui fait des ponts », titre le plus élevé de la religion romaine) grâce au financement de sa campagne par Crassus en 63 av JC, il s’attache alors à le réconcilier avec Pompée qu’il déteste plus que tout. Il leur propose de passer un accord secret qui stipule qu’aucun d’entre eux trois n’entreprendra d’action qui pourrait nuire à l’un des deux autres. Le premier triumvirat était né. Le pacte est officiellement scellé par le mariage de Pompée avec Julia, la fille de César. Ces appuis lui permettent de devenir consul pour l’année 59 av JC. La République ne s’en relèvera pas. Plutarque écrit: On disait un jour, devant Caton, que les différends survenus depuis entre César et Pompée avaient causé la ruine de la république : « Vous vous trompez, dit-il, de l’imputer aux derniers événements ; ce n’est ni leur discorde, ni leur inimitié, c’est leur amitié et leur union, qui ont été pour Rome le premier malheur et le plus funeste. » (Vie des hommes illustres/Pompée [392])

Avec les crises à répétition que nous subissons depuis le premier choc pétrolier, nous risquons fort de nous retrouver dans une situation similaire, lassés que nous sommes par l’incapacité des politiques de tous bords à remédier durablement au problème. Il semble que nous soyons maintenant déterminés à résister à la tentation des extrêmes après les funestes expériences fascistes et communistes du XX ème siècle, mais aussi que nos dirigeants aient une fâcheuse tendance à réagir à contretemps, Jacques Chirac nous ayant doté d’un gouvernement exclusivement de droite alors qu’il avait été élu avec l’apport des voix de gauche, tandis que Nicolas Sarkozy pratiquait l’ouverture à gauche alors qu’il bénéficiait du soutien des électeurs du Front National. Le Parti Socialiste n’est pas en reste alors qu’il va nous proposer un candidat tout acquis à la cause libérale à l’heure où nous sommes inquiets pour nos acquis sociaux. Il ne nous manquerait plus en 2012 que l’élection d’un candidat centriste soutenu par un parti incapable de fournir à lui seul un gouvernement digne de ce nom, qui perdrait inéluctablement les élections législatives, pour finir de nous convaincre que nous serions mieux dirigés par un régime autoritaire quitte à nous asseoir définitivement sur nos principes démocratiques. Il ne reste plus qu’à espérer que l’Europe se trouvera rapidement un leader de la trempe de Roosevelt, Churchill ou De Gaulle qui saura mettre tout le monde d’accord sur la marche à suivre pour redresser la barre.

Des conflits externes masquent les dissensions internes de la République Romaine

Une fois Sertorius éliminé par Pompée en Hispanie et la révolte des esclaves matée par Crassus en 71 av JC, les menaces internes sont temporairement écartées. Pompée obtient le triomphe en récompense, tandis que Crassus doit se contenter d’une ovation car le Sénat ne considère pas que son combat contre des va-nu-pieds équipés de bric et de broc puisse vraiment être considéré comme une guerre. Mais aucun des problèmes qui ont conduit à ces tensions n’ont encore été résolus. Les riches patriciens ont toujours encore la mainmise sur la vie politique et économique de la République et l’amélioration des conditions de vie des esclaves est toute relative, elle ne tient qu’à la peur des maîtres de les voir se révolter à nouveau (il faudra encore attendre 70 ans pour que le meurtre d’un esclave devenu incapable de travailler de par son âge ou suite à une infirmité soit reconnu en tant que tel et devienne punissable. C’est à dire qu’ils ne seront plus considérés comme du bétail qu’après l’achèvement de l’extension territoriale, que le « stock » ne pourra par conséquent plus être renouvelé par l’asservissement des armées et des peuples ennemis.).

A ce moment, Pompée et Crassus estiment donc tous deux qu’ils peuvent être considérés comme les sauveurs de l’unité de la République. La popularité qu’ils ont acquise chacun de leur côté les convainc de présenter leur candidature au mandat de consul pour l’année 70 av JC. Maintenant ce sont eux qui menacent les institutions du pays, en violation de toutes les règles, aucun ne démobilise son armée malgré la fin des hostilités. Pompée argue du fait qu’il attend le retour de Metellus pour triompher avec lui, aussi Crassus déclare qu’il ne licenciera ses troupes qu’après que le Grand général en ait fait de même. Ainsi entretiennent-ils un climat délétère qui force leur élection au consulat. Crassus l’obtient en tant que représentant des patriciens tandis que Pompée sera celui des plébéiens bien qu’il n’ait ni suivi le cursus honorum (à l’inverse de son homologue) comme le veut la loi , ni l’âge requis pour exercer la fonction. Ils ne désarment pas pour autant; Crassus doit certainement se servir de l’argument de l’illégalité de l’élection de Pompée pour que ce dernier le reconnaisse à son égal. Seule l’abolition des lois de Sylla, qui satisfait à la fois les populares que représente Crassus et rend sa légitimité à Pompée, leur permet de trouver un modus vivendi. Pour sauver la face auprès du peuple, ils préfèrent cependant présenter leur accord comme le signe de leur obéissance à la volonté divine qu’ils mettent en scène par l’intermédiaire des augures qui prédisent le pire au cas où la situation viendrait à perdurer. Crassus se lève alors de son siège au Sénat pour venir serrer la main de Pompée. (une question relative à un contexte similaire ne cesse de me turlupiner. Après la seconde guerre mondiale, à la fois les gaullistes, mais aussi les communistes pouvaient revendiquer le fait d’avoir organisé la résistance en France. Quels accords De Gaulle a-t-il bien pu passer avec le Parti pour qu’il accepte de déposer les armes et reconnaisse sa légitimité en tant que chef de l’état? Je suppose que cela doit tourner autour du contre pouvoir donné avec le contrôle octroyé à la CGT des grandes entreprises telles que la SNCF, EDF, ou encore la nationalisation de Renault qui faisait rentrer de grosses sommes dans les caisses du syndicat par l’intermédiaire de leurs comités d’entreprise et le refus de Moscou de financer un coup d’état, plus que pour des considérations patriotiques. Je saurai gré à tous ceux qui auraient des informations à ce sujet de bien vouloir me les donner; notre désarroi politique actuel me semble provenir du fait que la droite en général, poussée à se radicaliser par la politique acquise au libéralisme du parti socialiste depuis 1983 -suite à l’échec des réformes initiées en 1981, favorisé par le manque manifeste de coopération de ses adversaires comme le démontre la fuite des capitaux à l’étranger constaté juste après l’élection- et par la marginalisation délibérée du parti communiste, et le gouvernement actuel en particulier, à rompu l’équilibre qui s’était instauré à cette époque, comme s’il n’avait jamais existé. Il serait peut être temps de le rappeler pour éviter que des groupuscules extrémistes n’estiment légitime de passer à l’action plutôt que de dialoguer.)

Les deux hommes n’arrivent pas à s’entendre sur la politique à mener tout au long de leur mandat, mais le Sénat a repris la main le gouvernement du pays. L’expérience de cohabitation ne se poursuit pas les années suivantes, ce qui n’empêche pas les deux rivaux de vouloir retrouver le pouvoir dès que la conjoncture leur sera redevenue favorable. Aussi s’emploient-ils chacun de leur côté à soigner leur popularité. Si Crassus n’était jamais aussi à l’aise que dans la fréquentation de la société Romaine et savait faire preuve de diligence pour satisfaire sa clientèle, ce n’était pas le cas de Pompée qui préférait de loin l’atmosphère des camps militaires car il excellait quant à lui à galvaniser ses troupes. Il cherche par conséquent à se voir confier un nouveau commandement, mais le Sénat échaudé par son refus de déposer les armes rechigne à le lui donner. Il finit cependant par l’obtenir à l’hiver 67 av JC avec pour mandat d’éliminer la piraterie en Méditerranée qui perturbe gravement le commerce, en particulier les importations de blé égyptien, ce qui a pour effet de mettre le pain à des prix prohibitifs et de faire monter la colère du peuple. L’imperium tout à fait exceptionnel qu’il reçoit nécessite une nouvelle loi. Comme les pirates ne sont pas localisés à un endroit précis, la lex Gabinia stipule qu’il n’est pas restreint à une unique province conformément à la loi ordinaire, mais étendu à toute la mer Méditerranée et jusqu’à 20 km à l’intérieur des terres pour qu’il puisse s’attaquer aux villes qui leur servent de refuge. Il s’acquitte très rapidement de cette tâche, il ne lui aurait en effet fallu que 3 mois pour rendre la navigation sûre à nouveau et faire baisser dans la foulée le prix des denrées alimentaires. Encouragé par ce succès éclatant, le tribun de la plèbe Caïus Manilius propose alors, en 66 av JC, de confier à Pompée le soin de mettre un terme à la troisième guerre contre Mithridate qui s’éternise depuis 74 sous le commandement de Lucullus.

Le conflit entre la République Romaine et le Royaume du Pont avait repris à cette date, suite à la mort de Nicomède IV, roi de Bithynie, qui avait décidé de léguer par testament son territoire à Rome. Aucun traité de paix définissant formellement les zones d’influence des deux protagonistes à la fin de la seconde guerre mithridatique en 78 av JC n’ayant été signé, les troupes pontiques ont aussitôt envahi leur voisin. En réaction, le consul Cotta prend l’offensive, sans attendre son homologue Lucullus avec qui il ne veut pas partager les lauriers de la victoire. Mais il est battu, à la fois sur mer et sur terre et se retrouve assiégé dans Chalcédoine. Magnanime, Lucullus vient à son secours au lieu de l’abandonner à son triste sort. Devant le nombre des ennemis, il ne cherche cependant pas à livrer bataille, mais, renseigné sur l’état de leurs réserves de nourriture, il entreprend d’encercler les assaillants pour empêcher leur ravitaillement. Cette manœuvre incite Mithridate à lever le camp de nuit pour immédiatement entreprendre le siège de Cyzique, une autre ville voisine acquise à la cause romaine; Lucullus le poursuit et continue d’appliquer sa tactique précédente. S’ensuit une terrible famine dans les camps pontiques. A l’hiver, la majeure partie de la cavalerie, accompagnée des bêtes de somme et des soldats hors de combat, profitent de ce qu’une partie de l’armée romaine est occupée ailleurs pour s’échapper du piège, mais ils sont bientôt rattrapés et sont mis en déroute; 6 000 chevaux sont pris à l’ennemi et 15 000 hommes capturés. A cette nouvelle, Mithridate décide de lever le siège. Lui même s’enfuit par la mer tandis que ces généraux conduisent son armée par la terre. Rejoints à leur tour par les légions romaines, les soldats du Pont très affaiblis par la faim se font massacrer, mais leur roi court toujours. Cyzique libérée est déclarée ville libre pour sa résistance héroïque à l’envahisseur.

Lucullus obtient une autre grande victoire au cours de laquelle la flotte ennemie est réduite à néant aux abords de l’île de Ténédos. Marius, l’envoyé de Sertorius, est fait prisonnier. Pendant ce temps, Mithridate a réussi à rejoindre le Pont et s’est retranché à Cabeira, dans une vallée facilement défendable. Le consul romain entreprend de le poursuivre sans se donner la peine de soumettre les villes sur son passage. Cela provoque la colère de ses soldats qui se retrouvent ainsi privés de butin. Aussi décide t-il de s’arrêter pour faire le siège d’Amisus durant l’hiver 73 av JC, ce qui laisse le temps à Mithridate de se fortifier. Lorsque Lucullus arrive aux environs de Cabeira au printemps de 72 av JC, la cavalerie pontique lui inflige une défaite. Il passe le reste de l’année sur les hauteurs de la ville sans livrer de grande bataille. Au printemps suivant, la situation tourne en sa faveur, il défait à plusieurs reprises les armées adverses qui tentaient d’attaquer ses lignes de ravitaillement. Accusant de lourdes pertes et se voyant coincé, Mithridate décide à nouveau de prendre la fuite pour rejoindre le roi Tigrane, son beau fils, en Arménie. Lucullus pense à ce moment qu’il a gagné la guerre car Tigrane a jusqu’à présent refusé de se joindre à son beau-père alors que l’armée de ce dernier était puissante, aussi ne voit-il pas de raison qu’il s’implique dans les hostilités maintenant que Mithridate est affaibli. Il écrit par conséquent au Sénat pour refuser les renforts qui devaient lui être envoyés et il s’occupe de soumettre les villes du Pont qui lui ont résisté, ce qui lui permet de s’enrichir considérablement. Il n’en oublie pas pour autant de faire régner la justice, fait baisser de manière drastique le taux d’usure et allège l’impôt. Il en profite également pour ouvrir des négociations avec les Parthes, mais elles n’aboutissent pas, ceux-ci proposant dans le même temps une alliance à Tigrane en échange de la Mésopotamie. Il se prépare donc à leur faire tâter du glaive à leur tour.

Mais contre toute attente, les deux rois se réconcilient et mettent sur pied une nouvelle armée pour contre attaquer. Le général romain ne les attend pas, au contraire, il se met en route pour l’Arménie où il entreprend d’assiéger la capitale, Tigranocerte. Les troupes arméniennes, bien plus nombreuses que les légions romaines, arrivent pour secourir la ville, mais Lucullus prend l’offensive semant le désordre dans les rangs ennemis et leur inflige un sévère défaite. Il poursuit son avancée jusqu’à Artaxate où il bat à nouveau Tigrane. Ce sera pourtant sa dernière grande victoire, ses troupes sont lasses d’une si longue campagne et du peu de reconnaissance de leur chef; elles n’aspirent plus qu’à retrouver leurs foyers après les 6 années passées à guerroyer en Asie. Sous leur pression, il doit alors renoncer à poursuivre ses ennemis plus avant et est obligé de se retirer d’Arménie tout en pillant Nisibe au passage. Il en profite également pour mettre Antiochos XIII sur le trône de Syrie, un Séleucide dont la famille en avait été chassée par les syriens eux-mêmes au profit de Tigrane, à cause des luttes incessantes pour le pouvoir. Au printemps suivant, la sédition est encore plus forte, les soldats refusent carrément de marcher contre Tigrane et même contre Mithridate qui a entrepris de reconquérir son royaume. Il faut que Fabius soit battu et que Triarius perde plus de 7 000 légionnaires sur le champ de bataille pour que l’armée de Lucullus se décide à intervenir. Elle se contente de porter secours aux unités en danger mais s’abstient de toute autre action, ce qui laisse le champ libre à Tigrane en Cappadoce et à Mithridate de s’emparer de la Petite-Arménie. Ces évènements finissent par convaincre le Sénat de laisser Pompée prendre la direction des opérations bien qu’il se méfie de lui au plus haut point. Lucullus est renvoyé à Rome sans ménagement avec seulement 1 600 hommes pour l’accompagner. Il obtient quand même le triomphe malgré l’opposition de Caïus Memmius. Par la suite, Lucullus se retire de la vie publique alors que les sénateurs comptaient sur lui pour faire contrepoids au risque de tyrannie de Pompée lorsqu’il reviendrait d’Asie couvert de gloire. Lucullus passe alors le reste de ses jours dans un luxe devenu légendaire, à donner des fêtes dont le raffinement culinaire lui vaut d’être encore aujourd’hui célèbre.