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Le choix de Spartacus

Après plus de 5 ans d’une lutte acharnée en Hispanie, Pompée est enfin parvenu à venir à bout de Sertorius et de ses partisans qui entretenaient la menace d’une nouvelle guerre civile. En 71 av JC, il peut enfin rentrer à Rome couvert de gloire, mais avant cela, le Sénat lui ordonne de se rendre dans le sud de l’Italie pour aider Crassus à mater la révolte des esclaves menée par Spartacus. En effet, depuis deux ans le pays est en proie aux désordres provoqués par la troisième guerre servile. Contrairement aux deux premières qui étaient restées cantonnées à la Sicile, celle-ci a éclaté en Campanie et ravage le continent mettant directement la République en péril.

En 73 av JC, un petit groupe d’un peu plus de 70 gladiateurs d’une école de Capoue qui ne supportaient plus d’être maltraité par leur propriétaire a réussi à s’évader, mais au lieu de se disperser pour que chacun tente sa chance séparément, ils restent groupés puis s’emparent d’un chariot d’armes destinées à une autre école de gladiateurs. A partir de ce moment, ils commencent à piller la région. Dans le même temps, ils voient leur effectif augmenter rapidement avec l’apport des esclaves, mais aussi des hommes libres, employés comme ouvriers dans les grandes exploitations agricoles, les latifundia, qu’ils saccagent. Ils reçoivent encore de l’aide de la part des petits paysans, pourtant citoyens romains, qui n’arrivent plus à vivre de leur production à cause de la concurrence déloyale des riches propriétaires qui bénéficient d’une main d’œuvre gratuite et peuvent ainsi casser les prix. Rome ne s’inquiète tout d’abord pas trop de la situation bien que la Campanie soit le lieu de villégiature de nombreux notables qui s’en alarment. Le Sénat envisage qu’il a affaire à une troupe de brigands contre lesquels une simple opération de police musclée suffira plutôt qu’à une rébellion organisée qui nécessiterait l’intervention de l’armée. Aussi charge t-il le préteur Gaius Claudius Glaber de former une milice, recrutée en urgence parmi les simples citoyens, pour mettre un terme au désordre. Avec ses 3 000 hommes, il parvient à repousser les fauteurs de trouble qui doivent se retrancher sur les hauteurs du Vésuve. Une fois maître du seul accès praticable qui mène à la montagne, Glaber pense qu’il suffit d’attendre et que la faim finira sous peu par obliger les insurgés à se rendre. C’était sans compter l’ingéniosité de l’un des chefs rebelles récemment élu: Spartacus. Il met au point un plan audacieux qui consiste à descendre par le versant le plus abrupt du volcan à l’aide de cordes et d’échelles fabriquées avec des sarments de vigne, puis à prendre à revers les assiégeants qui n’ont pas pris soin de construire un camp retranché solidement défendu par un fossé et une palissade en bonne et due forme comme à l’accoutumée dans l’armée romaine. Le stratagème réussit à merveille, Glaber est battu à plate couture. Un autre préteur, Publius Valerius, est envoyé pour prendre la relève mais il est à son tour défait, ce qui permet aux rebelles de récupérer de plus en plus d’équipements militaires. Ces victoires éclatantes incitent une foule de gens à rejoindre les rangs de Spartacus. Ses troupes rassembleront jusqu’à 120 000 membres, femmes et enfants inclus. Se pose alors la question de la suite à donner au mouvement.

Spartacus passe l’hiver de 73 av JC dans le sud de l’Italie. Il profite de la trêve hivernale pour faire forger de grandes quantités d’armes, mais aussi pour entrer en contact les pirates ciliciens, seuls en mesure de lui fournir la nourriture nécessaire pour entretenir ses nombreux partisans, et par leur intermédiaire avec Sertorius qui résiste toujours encore en Hispanie; ce qui, d’après moi, pourrait bien expliquer la suite des évènements. Œnomaüs, l’un des 2 autres chefs élus, périt au cours de cette période, certainement dans l’assaut mené pour prendre une ville.

Au printemps, l’armée des esclaves se sépare en deux groupes. Le premier, dirigé par Spartacus, prend la direction du nord, tandis que le second composé de 30 000 hommes avec Crixus à sa tête reste dans le sud. Les consuls romains, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, ont de leur côté chacun levé une armée. Gellius écrase Crixus qui est tué dans les Pouilles avec les deux tiers de son armée, mais Spartacus bat Lentulus qui tentait de lui barrer la route de Modène puis il fait volte face pour affronter Gellius qui s’était lancé à sa poursuite et le défait à son tour avant de reprendre sa progression vers le nord. Pour avancer le plus vite possible, il applique la recette qui avait permis à Alexandre le Grand d’aller au bout du monde, il décide d’abandonner tout le matériel inutile, ainsi que les chars à bœufs qui sont les éléments les plus lents de l’armée pour ne garder que l’essentiel transportable à dos d’homme (le poids de l’équipement du soldat en campagne n’a pas varié depuis l’antiquité, il est toujours encore d’environ 35 kg). Il rencontre à nouveau les légions romaines des deux consuls cette fois réunis et les bat derechef. C’est alors qu’il opère une manœuvre totalement inattendue que les historiens ne s’expliquent pas. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule Cisalpine comme il avait l’air d’en avoir l’intention, il se dirige soudain vers Rome (ceci d’après la version d’Appien, celle de Plutarque diffère légèrement. Selon lui Spartacus n’aurait pas livré bataille aux deux consuls mais au proconsul de Gaule Cisalpine qu’il aurait également battu, ce qui rend son retournement vers Rome encore plus extravagant vu qu’il se serait forcément retrouvé face aux armées consulaires qui auraient naturellement eu pour mission d’assurer la défense de la ville.). Il n’attaque cependant pas la cité éternelle, mais retourne à ses quartiers d’hiver dans le sud.

Cet épisode laisse dubitatif, il ne reflète pas du tout l’esprit d’organisation rationnelle qui avait jusqu’alors permis à Spartacus de tenir en échec les légions romaines, pourtant réputées pour leur discipline, et ce avec une troupe disparate qui était loin d’avoir l’entrainement de ses adversaires. On dirait qu’il est cette fois en proie à un grand désarroi et qu’il improvise sans savoir vraiment où il veut aller. Quelle peut bien être la cause de ce comportement subitement erratique? Ni Appien, ni Plutarque ne donnent d’explication convaincante, aussi est-ce l’occasion d’émettre une hypothèse et de nous livrer au même exercice que Don DeLillo dans « Libra » ou Antoine de Caunes avec « Monsieur N. ». Et si Spartacus avait dû changer ses plans en apprenant la mort de Sertorius? Imaginons ce qui a pu se passer au courant de l’hiver 73 av JC. Echappé avec moins d’une centaine de ses compagnons d’infortune, il se retrouve à devoir gérer une foule disparate de plusieurs dizaines de milliers de personnes, beaucoup d’esclaves essentiellement fait prisonniers lors de la guerre des Cimbres, mais aussi des hommes libres, des paysans, qui ont épousé son combat contre l’oppression de la classe dirigeante. Cependant il ne parvient pas à gagner le soutien des villes qui ne sont pas prêtes à s’engager dans un nouveau conflit meurtrier tel que la guerre sociale ou les guerres civiles qui ont opposé Marius et Sylla. Il ne peut donc pas espérer de fonder un état indépendant de Rome qui octroierait des terres à ses partisans dans le sud de l’Italie. Il en est réduit à se livrer au pillage des cités pour assurer la subsistance de ses troupes, mais aussi pour trouver les fonds nécessaires pour qu’ils puissent se prémunir de la vengeance des légions romaines qui a été impitoyable lors des deux précédentes guerres serviles en Sicile. Le vol ne suffisant plus a nourrir tout son monde, il entre en contact avec les pirates qui infestent la Méditerranée pour leur acheter de quoi faire du pain, tout comme Sertorius le fait en Hispanie.

Lui vient alors l’idée de contacter Sertorius pour obtenir les armes indispensables à la survie de son mouvement. Sertorius accepte car il connait des revers depuis deux ans, mais il pose évidemment des conditions à son soutien: que Spartacus lui vienne à son tour en aide. Pour cela, ils échafaudent un plan: une fois dûment équipé, Spartacus devra se rendre en Gaule avec ses troupes, non pas en Gaule Cisalpine comme le suggèrent les historiens, mais en Gaule Narbonnaise, là où Metellus avait pris ses quartiers d’hiver et sécurisé les lignes d’approvisionnement pour Pompée. Spartacus aurait alors eu pour mission non pas de rejoindre immédiatement Sertorius dans la péninsule ibérique, mais plutôt de couper le ravitaillement du corps expéditionnaire romain, une tactique qui avait permis au général exilé de remporter nombre de succès et poussé Pompée au bord de la rupture (si les français et les anglais avaient disposé de bombardiers en piqué tel que le Stuka et si les blindés avaient été utilisés judicieusement en 1940, ils auraient pu tenter de couper la ligne d’approvisionnement allemande qui s’étirait si rapidement qu’elle donnait des sueurs froides aux généraux de la Wehrmacht, les panzers seraient vite tombés à court de carburant et de munitions; le déroulement du conflit en eût été considérablement changé. De Gaulle a bien tenté la manœuvre avec ses chars, mais tout seul, il ne pouvait pas faire grand chose. De même en Afrique du Nord, les mouvement successifs d’avance et de retrait des armées anglaises et allemandes étaient essentiellement déterminées par la longueur des lignes de ravitaillement qui déterminaient leurs capacités d’approvisionnement en carburant, munitions et nourriture.). Cela aurait par la même occasion permis à Spartacus de nourrir son armée. (en poussant la logique jusqu’au bout, la décision de Crixus de rester dans le sud de l’Italie ne serait alors peut être pas due à des dissensions avec son homologue sur la marche à suivre, mais plutôt pour qu’il continue à perturber les récoltes et qu’il empêche dans la mesure du possible les exportations du grain vers l’Espagne.) En effet, comment Spartacus aurait-il été accueilli en Gaule Cisalpine? Sa nombreuse troupe, 120 000 personnes, n’aurait-elle pas été perçue comme une nuée de sauterelles qui dévore tout sur son passage? et qu’il faut par conséquent à tout prix chasser, comme se fut le cas lors du raid des Cimbres et des Teutons à travers le continent. Même s’ils avaient accueilli Spartacus en grande pompe, n’aurait-ce pas été un casus belli évident qui aurait inéluctablement provoqué une invasion des légions romaines? Il en faudra bien moins que cela à Jules César pour déclencher la guerre des Gaules.

En cas de réussite de cet hypothétique projet et de victoire face à Metellus et Pompée, peut être Sertorius envisageait-il de revenir en Italie avec Spartacus à ses côtés, mais avant cela de fédérer les peuples gaulois sur le même modèle que celui appliqué en Hispanie, tous auraient alors obtenu leur revanche. Mais une fois Sertorius mort, le plan tombait de facto à l’eau, Spartacus ne pouvait pas prendre le risque de se retrouver pris en sandwich entre Metellus et Pompée d’un côté et les armées consulaires de l’autre, il lui fallait trouver une position plus facile à défendre, comme l’étroit passage qui mène à la pointe de la botte de l’Italie, puis par la suite les côtes de Sicile qu’il comptait bien gagner, avec le concours de pirates Ciliciens, pour ranimer le feu de la révolte sur l’île. Ces derniers l’ayant trahis, il se retrouvait au contraire piégé, acculé à la mer, et il n’avait plus d’autre choix que de tenter de s’échapper à nouveau vers le nord.

Mais en 71 av JC, il se heurte à Marcus Licinius Crassus Dives, le seul qui ait accepté de prendre le commandement de l’armée romaine, à présent renforcée de 6 légions, 8 au total, soit entre 40 et 50 000 hommes. Il possède certes la fortune, mais pour arriver aux plus hautes fonction, il compte sur la popularité que lui offrirait une victoire militaire. Le premier contact entre les deux armées tourne pourtant à l’avantage de Spartacus. Crassus fort irrité par cet échec fait alors décimer (exécuter 1 homme sur 10) son armée pour qu’elle craigne plus son chef que l’ennemi et la motiver au combat (selon les sources, le châtiment aurait concerné ou l’ensemble des troupes, ou les 2 armées consulaires seulement, ou encore, et plus vraisemblablement, 50 soldats d’une cohorte qui aurait manqué de bravoure). Cependant ce n’est pas cet événement qui va décider de la suite des hostilités, mais l’annonce du retour de Pompée et de son engagement dans le conflit; ainsi que, dans une moindre mesure, celui de Marcus Terentius Varro Lucullus, proconsul de Macédoine, qui débarque à Brindisium. Se voyant perdu, Spartacus tente alors de négocier une paix honorable avant l’arrivée des renforts romains, mais Crassus refuse tout net et repousse les rebelles jusqu’à l’extrême pointe de la botte italienne. Parvenue à ce point, un tiers de l’armée des esclaves décide de tenter de se frayer un passage vers le nord à travers les lignes romaines et parvient à s’échapper. Poursuivis par un détachement des légions de Crassus, beaucoup (12 300 d’après Plutarque) sont tués, mais Spartacus rejoint le reste des fuyards et inflige un peu plus tard une cuisante défaite à Lucius Quinctus, un lieutenant de Crassus et au questeur Scrofa. Cette victoire sème pourtant la discorde dans les rangs de Spartacus. Ayant repris de l’assurance, de nombreux groupes quittent la troupe principale pour aller attaquer les légions romaines contre l’avis de leur chef. Pour ne pas voir son armée se débander complètement, Spartacus doit se résoudre à livrer bataille, à la grande joie de Crassus pressé d’en finir avant l’arrivée de son rival, Pompée. L’affrontement tourne au carnage, la plupart des rebelles se font massacrer. Spartacus périt certainement dans la mêlée bien que son corps n’ait jamais été retrouvé. Les quelques 6 000 prisonniers qui survivent finissent pendus par Crassus le long de la voie appienne. 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont pris et exécutés par Pompée plus au nord; bien que ce soit là son seul fait d’armes, cela ne l’empêche pas de revendiquer l’honneur d’avoir été l’homme qui a mis un terme définitif à la terrible menace qui pesait sur la République, au grand dam de Crassus. Tous deux briguent le mandat de consul pour l’année 70 av JC…

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  1. Anonyme
    24/03/2013 à 20:49

    Le contexte du IIe.s av J.C mérite d’être étayer. Ensuite les 6 000 gladiateurs ne sont pas pendu mais crucifier et Pompée reconnait la victoire à Crassus mais s’arroge la gloire d’avoir « retirer les racines du mal ». Pompée aura le Triomphe pour sa victoire sur Sertorius, et plaidera en faveur de Crassus comme compagnon au consulat.

    • 24/03/2013 à 23:08

      Tout d’abord merci pour l’intérêt que vous avez porté à mon article.

      Pour ce qui est du contexte du Ier siècle av JC, je pense qu’il est suffisamment étayé par les articles précédents où j’évoque la crise agraire, les Gracques, l’ascension de Caïus Marius, puis la guerre avec Sylla et la dictature de ce dernier, et enfin la résistance de Sertorius en Hispanie. Ensuite, vous avez pu constater que j’aime les hypothèses exotiques, celle de la tentative de Spartacus pour rejoindre Sertorius l’est particulièrement, aussi, comme je n’ai trouvé nulle part la confirmation de la crucifixion des esclaves survivants, qui était certes le châtiment réservé aux non romains, j’ai préféré les pendre, comme je crois l’avoir lu quelque part. Je vous accorde que l’usage d’un conditionnel eût été plus approprié. Quant aux rapports entre Crassus et Pompée, je me permets de vous signaler qu’ils ont tous deux refusé de démobiliser leurs légions à la fin du conflit comme la loi l’exigeait pourtant, qu’ils ont été élus dans ce climat de quasi guerre civile, Pompée avec le soutien des optimates et Crassus avec celui des populares, qu’ils n’ont enterré la hache de guerre qu’à partir du moment où Pompée a fait abolir les lois de Sylla et que c’est Crassus qui s’est alors levé de son siège au Sénat pour venir serrer la main de son homologue, au prétexte que les augures prédisaient le pire pour Rome au cas où la tension entre les deux hommes devait perdurer. Ils n’ont pas pour autant collaboré durant leur mandat, car ils se détestaient profondément. Seul Jules César parviendra ultérieurement à leur faire comprendre l’intérêt qu’ils avaient à s’associer pour prendre le pouvoir, malgré leur rivalité exacerbée.

  1. 11/08/2011 à 15:35
  2. 08/10/2011 à 16:41
  3. 31/03/2012 à 13:53

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