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Archive for juillet 2011

Le choix de Spartacus

Après plus de 5 ans d’une lutte acharnée en Hispanie, Pompée est enfin parvenu à venir à bout de Sertorius et de ses partisans qui entretenaient la menace d’une nouvelle guerre civile. En 71 av JC, il peut enfin rentrer à Rome couvert de gloire, mais avant cela, le Sénat lui ordonne de se rendre dans le sud de l’Italie pour aider Crassus à mater la révolte des esclaves menée par Spartacus. En effet, depuis deux ans le pays est en proie aux désordres provoqués par la troisième guerre servile. Contrairement aux deux premières qui étaient restées cantonnées à la Sicile, celle-ci a éclaté en Campanie et ravage le continent mettant directement la République en péril.

En 73 av JC, un petit groupe d’un peu plus de 70 gladiateurs d’une école de Capoue qui ne supportaient plus d’être maltraité par leur propriétaire a réussi à s’évader, mais au lieu de se disperser pour que chacun tente sa chance séparément, ils restent groupés puis s’emparent d’un chariot d’armes destinées à une autre école de gladiateurs. A partir de ce moment, ils commencent à piller la région. Dans le même temps, ils voient leur effectif augmenter rapidement avec l’apport des esclaves, mais aussi des hommes libres, employés comme ouvriers dans les grandes exploitations agricoles, les latifundia, qu’ils saccagent. Ils reçoivent encore de l’aide de la part des petits paysans, pourtant citoyens romains, qui n’arrivent plus à vivre de leur production à cause de la concurrence déloyale des riches propriétaires qui bénéficient d’une main d’œuvre gratuite et peuvent ainsi casser les prix. Rome ne s’inquiète tout d’abord pas trop de la situation bien que la Campanie soit le lieu de villégiature de nombreux notables qui s’en alarment. Le Sénat envisage qu’il a affaire à une troupe de brigands contre lesquels une simple opération de police musclée suffira plutôt qu’à une rébellion organisée qui nécessiterait l’intervention de l’armée. Aussi charge t-il le préteur Gaius Claudius Glaber de former une milice, recrutée en urgence parmi les simples citoyens, pour mettre un terme au désordre. Avec ses 3 000 hommes, il parvient à repousser les fauteurs de trouble qui doivent se retrancher sur les hauteurs du Vésuve. Une fois maître du seul accès praticable qui mène à la montagne, Glaber pense qu’il suffit d’attendre et que la faim finira sous peu par obliger les insurgés à se rendre. C’était sans compter l’ingéniosité de l’un des chefs rebelles récemment élu: Spartacus. Il met au point un plan audacieux qui consiste à descendre par le versant le plus abrupt du volcan à l’aide de cordes et d’échelles fabriquées avec des sarments de vigne, puis à prendre à revers les assiégeants qui n’ont pas pris soin de construire un camp retranché solidement défendu par un fossé et une palissade en bonne et due forme comme à l’accoutumée dans l’armée romaine. Le stratagème réussit à merveille, Glaber est battu à plate couture. Un autre préteur, Publius Valerius, est envoyé pour prendre la relève mais il est à son tour défait, ce qui permet aux rebelles de récupérer de plus en plus d’équipements militaires. Ces victoires éclatantes incitent une foule de gens à rejoindre les rangs de Spartacus. Ses troupes rassembleront jusqu’à 120 000 membres, femmes et enfants inclus. Se pose alors la question de la suite à donner au mouvement.

Spartacus passe l’hiver de 73 av JC dans le sud de l’Italie. Il profite de la trêve hivernale pour faire forger de grandes quantités d’armes, mais aussi pour entrer en contact les pirates ciliciens, seuls en mesure de lui fournir la nourriture nécessaire pour entretenir ses nombreux partisans, et par leur intermédiaire avec Sertorius qui résiste toujours encore en Hispanie; ce qui, d’après moi, pourrait bien expliquer la suite des évènements. Œnomaüs, l’un des 2 autres chefs élus, périt au cours de cette période, certainement dans l’assaut mené pour prendre une ville.

Au printemps, l’armée des esclaves se sépare en deux groupes. Le premier, dirigé par Spartacus, prend la direction du nord, tandis que le second composé de 30 000 hommes avec Crixus à sa tête reste dans le sud. Les consuls romains, Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus et Lucius Gellius Publicola, ont de leur côté chacun levé une armée. Gellius écrase Crixus qui est tué dans les Pouilles avec les deux tiers de son armée, mais Spartacus bat Lentulus qui tentait de lui barrer la route de Modène puis il fait volte face pour affronter Gellius qui s’était lancé à sa poursuite et le défait à son tour avant de reprendre sa progression vers le nord. Pour avancer le plus vite possible, il applique la recette qui avait permis à Alexandre le Grand d’aller au bout du monde, il décide d’abandonner tout le matériel inutile, ainsi que les chars à bœufs qui sont les éléments les plus lents de l’armée pour ne garder que l’essentiel transportable à dos d’homme (le poids de l’équipement du soldat en campagne n’a pas varié depuis l’antiquité, il est toujours encore d’environ 35 kg). Il rencontre à nouveau les légions romaines des deux consuls cette fois réunis et les bat derechef. C’est alors qu’il opère une manœuvre totalement inattendue que les historiens ne s’expliquent pas. Au lieu de continuer son chemin vers la Gaule Cisalpine comme il avait l’air d’en avoir l’intention, il se dirige soudain vers Rome (ceci d’après la version d’Appien, celle de Plutarque diffère légèrement. Selon lui Spartacus n’aurait pas livré bataille aux deux consuls mais au proconsul de Gaule Cisalpine qu’il aurait également battu, ce qui rend son retournement vers Rome encore plus extravagant vu qu’il se serait forcément retrouvé face aux armées consulaires qui auraient naturellement eu pour mission d’assurer la défense de la ville.). Il n’attaque cependant pas la cité éternelle, mais retourne à ses quartiers d’hiver dans le sud.

Cet épisode laisse dubitatif, il ne reflète pas du tout l’esprit d’organisation rationnelle qui avait jusqu’alors permis à Spartacus de tenir en échec les légions romaines, pourtant réputées pour leur discipline, et ce avec une troupe disparate qui était loin d’avoir l’entrainement de ses adversaires. On dirait qu’il est cette fois en proie à un grand désarroi et qu’il improvise sans savoir vraiment où il veut aller. Quelle peut bien être la cause de ce comportement subitement erratique? Ni Appien, ni Plutarque ne donnent d’explication convaincante, aussi est-ce l’occasion d’émettre une hypothèse et de nous livrer au même exercice que Don DeLillo dans « Libra » ou Antoine de Caunes avec « Monsieur N. ». Et si Spartacus avait dû changer ses plans en apprenant la mort de Sertorius? Imaginons ce qui a pu se passer au courant de l’hiver 73 av JC. Echappé avec moins d’une centaine de ses compagnons d’infortune, il se retrouve à devoir gérer une foule disparate de plusieurs dizaines de milliers de personnes, beaucoup d’esclaves essentiellement fait prisonniers lors de la guerre des Cimbres, mais aussi des hommes libres, des paysans, qui ont épousé son combat contre l’oppression de la classe dirigeante. Cependant il ne parvient pas à gagner le soutien des villes qui ne sont pas prêtes à s’engager dans un nouveau conflit meurtrier tel que la guerre sociale ou les guerres civiles qui ont opposé Marius et Sylla. Il ne peut donc pas espérer de fonder un état indépendant de Rome qui octroierait des terres à ses partisans dans le sud de l’Italie. Il en est réduit à se livrer au pillage des cités pour assurer la subsistance de ses troupes, mais aussi pour trouver les fonds nécessaires pour qu’ils puissent se prémunir de la vengeance des légions romaines qui a été impitoyable lors des deux précédentes guerres serviles en Sicile. Le vol ne suffisant plus a nourrir tout son monde, il entre en contact avec les pirates qui infestent la Méditerranée pour leur acheter de quoi faire du pain, tout comme Sertorius le fait en Hispanie.

Lui vient alors l’idée de contacter Sertorius pour obtenir les armes indispensables à la survie de son mouvement. Sertorius accepte car il connait des revers depuis deux ans, mais il pose évidemment des conditions à son soutien: que Spartacus lui vienne à son tour en aide. Pour cela, ils échafaudent un plan: une fois dûment équipé, Spartacus devra se rendre en Gaule avec ses troupes, non pas en Gaule Cisalpine comme le suggèrent les historiens, mais en Gaule Narbonnaise, là où Metellus avait pris ses quartiers d’hiver et sécurisé les lignes d’approvisionnement pour Pompée. Spartacus aurait alors eu pour mission non pas de rejoindre immédiatement Sertorius dans la péninsule ibérique, mais plutôt de couper le ravitaillement du corps expéditionnaire romain, une tactique qui avait permis au général exilé de remporter nombre de succès et poussé Pompée au bord de la rupture (si les français et les anglais avaient disposé de bombardiers en piqué tel que le Stuka et si les blindés avaient été utilisés judicieusement en 1940, ils auraient pu tenter de couper la ligne d’approvisionnement allemande qui s’étirait si rapidement qu’elle donnait des sueurs froides aux généraux de la Wehrmacht, les panzers seraient vite tombés à court de carburant et de munitions; le déroulement du conflit en eût été considérablement changé. De Gaulle a bien tenté la manœuvre avec ses chars, mais tout seul, il ne pouvait pas faire grand chose. De même en Afrique du Nord, les mouvement successifs d’avance et de retrait des armées anglaises et allemandes étaient essentiellement déterminées par la longueur des lignes de ravitaillement qui déterminaient leurs capacités d’approvisionnement en carburant, munitions et nourriture.). Cela aurait par la même occasion permis à Spartacus de nourrir son armée. (en poussant la logique jusqu’au bout, la décision de Crixus de rester dans le sud de l’Italie ne serait alors peut être pas due à des dissensions avec son homologue sur la marche à suivre, mais plutôt pour qu’il continue à perturber les récoltes et qu’il empêche dans la mesure du possible les exportations du grain vers l’Espagne.) En effet, comment Spartacus aurait-il été accueilli en Gaule Cisalpine? Sa nombreuse troupe, 120 000 personnes, n’aurait-elle pas été perçue comme une nuée de sauterelles qui dévore tout sur son passage? et qu’il faut par conséquent à tout prix chasser, comme se fut le cas lors du raid des Cimbres et des Teutons à travers le continent. Même s’ils avaient accueilli Spartacus en grande pompe, n’aurait-ce pas été un casus belli évident qui aurait inéluctablement provoqué une invasion des légions romaines? Il en faudra bien moins que cela à Jules César pour déclencher la guerre des Gaules.

En cas de réussite de cet hypothétique projet et de victoire face à Metellus et Pompée, peut être Sertorius envisageait-il de revenir en Italie avec Spartacus à ses côtés, mais avant cela de fédérer les peuples gaulois sur le même modèle que celui appliqué en Hispanie, tous auraient alors obtenu leur revanche. Mais une fois Sertorius mort, le plan tombait de facto à l’eau, Spartacus ne pouvait pas prendre le risque de se retrouver pris en sandwich entre Metellus et Pompée d’un côté et les armées consulaires de l’autre, il lui fallait trouver une position plus facile à défendre, comme l’étroit passage qui mène à la pointe de la botte de l’Italie, puis par la suite les côtes de Sicile qu’il comptait bien gagner, avec le concours de pirates Ciliciens, pour ranimer le feu de la révolte sur l’île. Ces derniers l’ayant trahis, il se retrouvait au contraire piégé, acculé à la mer, et il n’avait plus d’autre choix que de tenter de s’échapper à nouveau vers le nord.

Mais en 71 av JC, il se heurte à Marcus Licinius Crassus Dives, le seul qui ait accepté de prendre le commandement de l’armée romaine, à présent renforcée de 6 légions, 8 au total, soit entre 40 et 50 000 hommes. Il possède certes la fortune, mais pour arriver aux plus hautes fonction, il compte sur la popularité que lui offrirait une victoire militaire. Le premier contact entre les deux armées tourne pourtant à l’avantage de Spartacus. Crassus fort irrité par cet échec fait alors décimer (exécuter 1 homme sur 10) son armée pour qu’elle craigne plus son chef que l’ennemi et la motiver au combat (selon les sources, le châtiment aurait concerné ou l’ensemble des troupes, ou les 2 armées consulaires seulement, ou encore, et plus vraisemblablement, 50 soldats d’une cohorte qui aurait manqué de bravoure). Cependant ce n’est pas cet événement qui va décider de la suite des hostilités, mais l’annonce du retour de Pompée et de son engagement dans le conflit; ainsi que, dans une moindre mesure, celui de Marcus Terentius Varro Lucullus, proconsul de Macédoine, qui débarque à Brindisium. Se voyant perdu, Spartacus tente alors de négocier une paix honorable avant l’arrivée des renforts romains, mais Crassus refuse tout net et repousse les rebelles jusqu’à l’extrême pointe de la botte italienne. Parvenue à ce point, un tiers de l’armée des esclaves décide de tenter de se frayer un passage vers le nord à travers les lignes romaines et parvient à s’échapper. Poursuivis par un détachement des légions de Crassus, beaucoup (12 300 d’après Plutarque) sont tués, mais Spartacus rejoint le reste des fuyards et inflige un peu plus tard une cuisante défaite à Lucius Quinctus, un lieutenant de Crassus et au questeur Scrofa. Cette victoire sème pourtant la discorde dans les rangs de Spartacus. Ayant repris de l’assurance, de nombreux groupes quittent la troupe principale pour aller attaquer les légions romaines contre l’avis de leur chef. Pour ne pas voir son armée se débander complètement, Spartacus doit se résoudre à livrer bataille, à la grande joie de Crassus pressé d’en finir avant l’arrivée de son rival, Pompée. L’affrontement tourne au carnage, la plupart des rebelles se font massacrer. Spartacus périt certainement dans la mêlée bien que son corps n’ait jamais été retrouvé. Les quelques 6 000 prisonniers qui survivent finissent pendus par Crassus le long de la voie appienne. 5 000 autres qui ont réussi à fuir le champ de bataille sont pris et exécutés par Pompée plus au nord; bien que ce soit là son seul fait d’armes, cela ne l’empêche pas de revendiquer l’honneur d’avoir été l’homme qui a mis un terme définitif à la terrible menace qui pesait sur la République, au grand dam de Crassus. Tous deux briguent le mandat de consul pour l’année 70 av JC…

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Sertorius: l’ultime chance de salut pour la République

A la mort de Sylla, aucun des problèmes qui ont conduit à la guerre civile n’ont été résolus. Les tensions internes sont d’autant plus fortes que les terres distribuées aux vétérans ont été prises en Italie même, après avoir été confisquées à des citoyens romains, des plébéiens qui ont vu les pouvoirs de leurs représentants réduits à la portion congrue et leurs soutiens patriciens exclus de toutes les fonctions de la magistrature suite aux proscriptions. Les petits propriétaires terriens doivent de plus toujours faire face à la concurrence déloyale des grandes exploitations des nantis de la nobilitas, les latifundias où les esclaves travaillent gratuitement et vivent toujours encore dans des conditions déplorables. Cela n’empêche pas les pauvres des villes de s’enfoncer de plus en plus dans la misère au fur et à mesure que les prix du pain s’envolent vers des sommets inédits, en raison des attaques de pirates qui perturbent gravement le commerce en Méditerranée, en particulier avec l’Egypte, le grenier à blé de Rome. D’autres menaces extérieures pèsent encore sur la sécurité du vaste territoire de la République. Au nord, le danger vient de la Gaule indépendante par laquelle les barbares sont passés pendant la guerre des Cimbres; en Orient, Mithridate VI, roi du Pont, bien que battu par Sylla en 85 av JC mais accusé par Murena de ne pas respecter les termes du traité de Dardanos, a expulsé ce dernier de son royaume manu militari en 81 av JC au cours de la seconde guerre de Mithridate et Sylla a reconnu la légitimité de l’intervention car l’invasion du Pont violait ostensiblement le traité de paix précité alors que Mithridate n’avait fait preuve que de mauvaise volonté à l’appliquer, mais à la mort du dictateur aucun nouveau modus vivendi n’avait encore été trouvé, une troisième guerre couvait par conséquent sous les cendres des deux précédentes; et pour finir, au sud, Sertorius, le dernier partisan de Marius encore vivant qui dispose d’une armée, avait fait son retour en Hispanie après avoir été momentanément repoussé jusqu’en Afrique et il s’employait à doter la région d’institutions dignes de ce nom.

Et dire qu’on voudrait nous faire croire que nous vivons dans un monde particulièrement complexe par rapport aux époques précédentes. La situation l’était tout autant à cette période et dans beaucoup d’autres qui ont suivi, mais nous vivons aujourd’hui avec le souvenir nostalgique, particulièrement simple et manichéen, de la lutte contre le nazisme puis le communisme qui a fait l’histoire des années 1930 aux années 1990. Ce genre de caricature sert la plupart du temps à nous berner. Il faudra bien nous habituer à penser à nouveau en fonction d’un contexte tourmenté, comme c’était la norme pour nos ancêtres. Nous avons tendance à croire que nous sommes plus intelligents qu’eux (comme eux se croyaient certainement plus évolués que leurs prédécesseurs), prouvons déjà que nous ne sommes pas plus cons. Ce n’est pas une mince affaire.

Après ce petit détour, revenons là où mènent tous les chemins, à Rome, en 78 av JC. Sylla vient à peine du mourir que déjà le nouveau consul, Marcus Aemilius Lepidus, entreprend de revenir sur les réformes entreprises par le dictateur. Constatant le grand mécontentement dans beaucoup de provinces italiennes, en Etrurie plus qu’ailleurs, il propose de rendre les terres octroyées aux vétérans aux nombreux propriétaires qui en ont été spoliés et, bien qu’il soit lui-même issu d’une très ancienne famille patricienne et allié de la première heure de Sylla, de rétablir le pouvoir des tribuns de la plèbe et de l’ordre équestre. Les sénateurs qui ont été les plus grands bénéficiaires de la législation syllanienne refusent catégoriquement de revenir en arrière et de voter sa loi. Aussi , en 77, Aemilius et son armée rejoignent-ils l’Etrurie pour prêter main forte aux citoyens qui commencent à se révolter contre le pouvoir central. La réaction du Sénat ne se fait pas attendre, Aemilius est décrété ennemi public et un senatus consultum ultimum est pris à son encontre. Pompée et sa troupe de vétérans se voient alors confié la charge de se débarrasser du fauteur de troubles par tous les moyens. Sa tâche devient d’autant plus aisée que le principal lieutenant d’Aemilius le trahit en décidant de ne pas prendre part au combat. Aemilius est contraint de se réfugier en Sardaigne où il mourra; les insurgés survivants fuient quant à eux vers l’actuelle Espagne avec Pompée à leurs trousses. Ils y retrouvent Marcus Perperna Veiento (ou Perpenna Vento), un proscrit qui était gouverneur de Sicile avant d’en être chassé par le même Pompée. Ses hommes menacent de le livrer à l’ennemi et le forcent à quitter l’Espagne pour rejoindre Sertorius, qui lui se trouve dans l’actuel Portugal, en apprenant que le général qui les a vaincus se dirige vers les Pyrénées.

Sertorius jouit en effet d’un grand prestige auprès des romains, mais aussi auprès des populations locales. Issu d’une famille Sabine sans grande renommée et orphelin de père dès son plus jeune âge, Sertorius s’est tout d’abord fait connaître à Rome par ses talents d’orateur où il exerçait comme juriste avant de s’engager dans l’armée. Il commence sa carrière militaire sous les ordres de Quintus Servilius Caepio pendant la guerre des Cimbres où il est blessé lors de la victoire des Teutons à la bataille d’Arausio (Orange). Plutarque nous raconte qu’il dut « traverser le Rhône à la nage, armé de sa cuirasse et de son bouclier, en luttant avec les plus grands efforts contre l’impétuosité de ce fleuve ; tant son corps était robuste, et endurci à la fatigue par un long exercice ». Il sert ensuite sous le commandement de Caïus Marius qui lui décerne le prix du courage après qu’il se soit porté volontaire pour aller espionner l’ennemi dans son camp, puis il participe à la victoire décisive d’Aquæ Sextiæ (Aix-en-Provence).

Ses exploits au cours de ce conflit lui valent d’être envoyé en Hispanie en 97 av JC avec le titre de tribun militaire. Il doit y affronter les Celtibères qui se rebellent régulièrement contre la domination romaine depuis leur arrivée avec la première guerre punique en 218 av JC. Alors qu’il a pris ses quartiers d’hiver dans la ville de Castulo, il doit faire face à la révolte des habitants locaux qui ne supportent plus les exactions commises par des soldats souvent en état d’ivresse. Une nuit, avec l’aide de leurs voisins Gyriséniens, les Celtibères se mettent à massacrer tous les romains qu’ils trouvent dans les maisons de la ville. Sertorius et une poignée de ses hommes parviennent à fuir hors des murs de la ville où ils se rassemblent, puis ils reviennent et exterminent méthodiquement tous leurs assaillants ainsi que tous ceux en âge de porter des armes. Non content de cette victoire, il fait prendre l’uniforme Gyrisénien à ses propres soldats, puis se rend dans leur village qui ouvre grand ses portes croyant voir revenir les siens couverts de gloire et procède de même qu’à Castulo. Cet épisode sanglant lui confère une grande notoriété dans toute la péninsule ibérique, mais il en retiendra surtout la leçon qu’il faut se montrer sévère avec ses troupes pour les dissuader de se mal comporter et se montrer doux avec les habitants des territoires conquis pour leur ôter tout motif de mécontentement. Il se tiendra rigoureusement à cette position tout au long de sa carrière, à une exception près qui contribuera à sa perte. Mais pour l’instant, il revient en Italie en 91 av JC où il est nommé questeur en Gaule Cisalpine avec pour mission de lever des troupes destinées à prendre part à la guerre sociale qui vient d’éclater. Il s’y montre fidèle à sa réputation de valeureux guerrier et perd un œil au cours des combats. Il gagne ainsi l’estime du peuple de son pays natal, ce qui lui permet de briguer le mandat de tribun de la plèbe.

Mais Sylla et ses partisans s’y opposent, aussi, indigné par cette injustice, il rejoint les rangs des populares alors emmenés par Cinna, bien qu’il ne tienne pas en grande estime leur leader Marius alors en exil après sa défaite au cours de la guerre civile. Ce dernier parvient à revenir au pouvoir en 87 av JC après le départ de Sylla qui s’en est combattre Mithridate en Orient. Sertorius assiste alors impuissant aux atrocités commises à Rome par les troupes marianistes, vétérans italiques de la guerre sociale et esclaves assoiffés de vengeance. De sa propre initiative, il aurait même fait réduire en cendres le camp de l’une de ces armées scélérates avec ses 4 000 occupants, toujours selon Plutarque. Ecœuré par l’attitude méprisable de Marius, qui n’a fait qu’attiser la haine jusqu’à être dépassé par les évènements et obligé d’engager des mercenaires Gaulois pour calmer ses troupes, ainsi que par celle de ses successeurs, Sertorius décide de partir pour l’Espagne au retour de Sylla plutôt que de combattre en Italie aux côtés des populares. A ce moment, il ne croit plus que la voix de la raison qu’il incarne puisse encore se faire entendre et il sent bien que la défaite des populares est inéluctable avec d’aussi piètres généraux à sa tête. Les faits lui donnent bientôt raison. Il met à profit le court laps de temps à sa disposition pour gagner la sympathie des Ibères. Il préfère acheter leur coopération plutôt que de les soumettre par la force et ne les accable pas d’impôts une fois conquis. Il ordonne aussi à ses soldats de passer l’hiver dans leurs camps fortifiés au lieu d’imposer leur présence dans les villes et d’occuper les maisons des particuliers; il s’impose le même régime pour rester proche de ses hommes. Il cherche à marquer sa différence avec ses prédécesseurs qui ne cherchaient qu’à s’enrichir sur le dos de la province et réussit à se bâtir un réputation de chef juste et bon.

Après avoir vaincu en Italie, Sylla envoie donc une armée commandée par Caïus Annius en Hispanie dans le but de se débarrasser du dernier représentant du parti marianiste. Julius Salinator est chargé de bloquer son avancée dans les Pyrénées, mais il est traitreusement assassiné et ses troupes abandonnent leurs positions dominantes laissant le passage au général Romain. Sertorius qui se trouve en forte infériorité numérique est forcé de se replier vers l’Afrique, avec le concours des pirates. Passons sur les péripéties narrées par Plutarque, toujours est-il qu’il finit par débarquer en Maurétanie pour prêter main forte au roi local en proie à une tentative de coup d’état plutôt que de rester inactif dans l’île où il avait trouvé refuge (aux Baléares?). Il force les rebelles à se retrancher dans Tanger dont il entreprend de faire le siège. Il doit alors affronter des troupes envoyées par Sylla. Il sort vainqueur de la bataille après avoir tué le général Paccianus, puis il incorpore aussitôt les soldats survivants à sa propre armée, ce qui lui permet de prendre Tanger d’assaut. Il ne revendique pas pour autant de prendre le pouvoir dans la région mais il se contente d’accepter la rémunération qui lui offrent les populations libérées. Cela incite les Lusitaniens qui ont eu vent de ses exploits militaires à venir lui demander son aide pour se débarrasser de l’occupant Romain. Il revient donc en Europe où il s’attèle à la reconquête de la péninsule ibérique avec une armée hétéroclite composée de Romains, mais aussi d’Africains et de Lusitaniens. C’est à ce moment qu’il reçoit en cadeau une jeune biche toute blanche qui se met à le suivre partout tant il la soigne bien. Il va s’en servir fort habilement en faisant croire qu’elle lui a été envoyée par la déesse Diane pour lui prodiguer les conseils des Dieux. Il ne passe ainsi plus pour un simple général étranger aux yeux des populations locales mais pour l’émissaire choisi par les forces surnaturelles pour mener à bien une mission divine. Ajouté à la bienveillance dont il fait preuve à l’égard du peuple, il n’a plus aucun mal à faire reconnaître son autorité ni à recruter des volontaires locaux ou des déserteurs Romains. La bénédiction semble confirmée par les nombreux succès qu’il remporte, malgré son infériorité numérique il parvient à s’emparer de nombreuses villes. Pour cela il avait choisi de toujours rester en mouvement et d’éviter soigneusement les batailles rangées où les Romains excellaient au profit d’une tactique de harcèlement, de hit and run, c’est à dire de frappe surprise et de retrait rapide dans des endroits où une armée régulière pouvait difficilement suivre et encore moins livrer combat.

Les Romains, avec Quintus Caecilius Metellus Pius à leur tête, subissent par conséquent défaite sur défaite et sont dans l’incapacité de contenir l’avancée de Sertorius vers le nord malgré le renfort de Lucius Lollius venu de Gaule Narbonnaise pour assister les 4 généraux déjà présents. Il finit par se rendre maître de la plus grande partie de la péninsule ibérique en repoussant l’ennemi jusqu’à l’Ebre. Il s’occupe alors de doter le pays d’institutions calquées sur le modèle de la République avec un Sénat qui comprend 300 membres, pour la plupart Romains, mais qui admet aussi des représentants des tribus locales. Le latin devient la langue officielle de l’administration. Il fonde une école destinée aux fils des plus éminentes autorités du pays à Osca, afin de former les futures élites ibériques à la culture gréco-latine. Il y incite par la même occasion les élèves Barbares à adopter les vêtements et les coutumes du monde romain. Cela lui permet de faire d’une pierre deux coups, d’une part il démontre aux populations locales qu’il ne les considère pas comme des êtres inférieurs destinés à subir la domination romaine, sans toutefois leur accorder l’indépendance, et d’autre part il dispose d’otages qui lui assurent la fidélité de toutes les cités. Pour renforcer encore le lien qui l’unit aux autochtones, il confie sa garde personnelle à des Ibères. Son action unificatrice lui permet d’être aujourd’hui encore considéré comme l’un des pères fondateurs de la nation Portugaise (au même titre que Viriathe) ainsi que de sa langue.

Nous voilà rendus en 77 av JC, au moment où Perperna vient grossir les rangs de l’armée de Sertorius et Pompée arrive en Espagne pour la combattre. Le Grand général n’a guère plus de succès que ses collègues. Il remporte certes quelques victoires, mais aucune n’est décisive et il ne parvient pas à gagner de terrain sur l’ennemi. Metellus est même obligé de se replier en Gaule pour passer l’hiver tandis qu’il doit subir la disette en Espagne tant ses lignes de ravitaillement perturbées par les attaques incessantes des troupes sertoriennes, sur terre comme sur mer (toujours avec l’aide des pirates). Il est contraint de réclamer d’urgence des fonds et des troupes supplémentaires au Sénat pour assurer sa subsistance, sans quoi il se verrait dans l’obligation de rentrer à Rome. Il les obtient. Partant du constat que la force seule est impuissante face à la partie adverse, les Romains vont s’employer à semer la discorde parmi ses chefs. Metellus propose alors d’offrir 100 talents d’argent (1talent = 25,86 kg) et 2 000 plèthres de terre (1 plèthre = 9 ares) au premier Romain qui tuerait Sertorius ainsi que sa réhabilitation s’il s’agissait d’un proscrit. Ce stratagème va commencer à porter ses fruits en 75 av JC. La proposition excite la jalousie de celui qu’elle vise tout spécialement: Perperna. Il n’a pas oublié l’humiliation que ses hommes lui ont infligé en le sommant de rejoindre Sertorius et s’il n’est à cet instant pas en mesure de s’en débarrasser physiquement sous peine de se faire mettre en pièce par les fervents admirateurs Ibères de son rival, il compte tout du moins tirer un bénéfice financier équivalent au minimum à la prime promise pour l’élimination du général rebelle. Aussi se met-il à augmenter considérablement les contributions des régions sous son autorité et à punir sévèrement tous ceux qui rechignent à payer. L’enthousiasme des populations à l’égard de leurs libérateurs commence alors à se muer en ressentiment pour l’occupant étranger. L’image de Sertorius s’en trouve fortement dégradée bien qu’il soit en rien responsable de ce revirement.

Au même moment, Mithridate reprend de son côté les hostilités en Asie. Il propose à Sertorius de passer une alliance. Celui-ci, bien conscient de l’avantage qu’il pourrait tirer de l’ouverture d’un deuxième front à l’extrême opposée du territoire Romain, accepte de venir en aide au roi du Pont en lui envoyant un détachement commandé par Marcus Marius. Il y met cependant une condition en plus des 40 navires et 3 000 talents d’argent promis: Mithridate pourra bien faire tomber la Bithynie et la Cappadoce dans son escarcelle en cas de victoire, mais il était hors de question qu’il puisse revendiquer un pouce des provinces romaines d’Asie. Sertorius démontre ainsi son attachement à sa patrie qu’il refuse de voir démantelée. Plutarque nous dit même qu’il aurait été prêt à déposer les armes s’il avait été autorisé à rentrer à Rome comme simple citoyen; une option totalement inenvisageable tant elle aurait ravivé la contestation du pouvoir au sein de la société romaine. Les villes prises par Marcus Marius en Orient ont bénéficié du même traitement pondéré que celles d’Hispanie pour gagner le cœur des habitants: impôt réduit autant que possible et justice impartiale.

Mais en Espagne, la situation se présente de plus en plus mal pour Sertorius. Les tensions entre les Romains exilés et les chefs autochtones poussent de nombreuses villes à entrer en rébellion, ce qui permet à Pompée de reprendre l’offensive et de gagner du terrain malgré quelques défaites. Sertorius commet alors l’irréparable, ne sachant plus que faire pour rétablir son autorité sur les populations ibériques révoltées, il fait exécuter ou vendre comme esclaves les élèves de l’école d’Osca. Perperna pense alors que son heure est venue; il fait assassiner Sertorius au cours d’un banquet en 72 av JC. En apprenant la funeste nouvelle, la plupart des tribus Ibères décide de se séparer du traître et préfère entamer des négociations de paix avec Metellus et Pompée. Perperna en fait autrement, par vanité il préfère continuer de combattre dans l’espoir de se couvrir de gloire et d’acquérir le même prestige et la même autorité sur les populations de la péninsule que Sertorius. Pompée le bat sans grande difficulté, le fait prisonnier et exécuter peu après de peur qu’il ne révèle les noms des soutiens Romains de Sertorius, ce qui aurait à nouveau plongé la cité éternelle dans le chaos. Presque tous ses lieutenants subissent le même sort ou trouvent la mort en Afrique. En 71 av JC, Pompée peut enfin rentrer victorieux à Rome après plus de 5 ans d’une lutte acharnée, mais avant cela il est envoyé dans le sud de l’Italie par le Sénat pour aider Crassus à venir à bout de la révolte des esclaves menée par Spartacus depuis deux années déjà…

Nous aurions nous aussi grandement besoin d’une personne de la trempe de Sertorius pour garantir la pérennité de nos institutions démocratiques au lieu de nous diriger petit à petit vers une « démocrature » à la mode russe où le peuple n’a plus son mot à dire sur la politique mais n’est plus chargé que de donner son aval à la toute puissance d’un chef au service d’une oligarchie économique prête à tout pour conserver ses privilèges (est-ce vraiment un progrès démocratique que de choisir entre des candidats d’un parti qui proposent tous d’appliquer la même politique?, c’est à dire celle du FMI qui met à genoux le peuple Grec et bientôt les Portugais, les Irlandais, les Espagnols, les Italiens voués aux gémonies sous l’infâme acronyme de PIIGS -pourquoi pas GIPSI tant qu’on y est-, et à court terme toute l’Europe, mais aussi les Etats-Unis et le Japon). Mais il y a fort a parier que celui ou celle qui oserait se dresser contre ce système finirait tôt ou tard par subir le même sort que Sertorius. Il suffit d’avoir essayé pour en être persuadé.