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Alea jacta est

Bien qu’elle se soit soldée par une victoire, la deuxième guerre punique menée par Hannibal a profondément déstabilisé les institutions séculaires de la République Romaine. Mais, comme souvent, ses effets ne se sont pas fait ressentir immédiatement, de même que pour les maladies il y a eu un temps de latence, 70 ans, avant que les premiers symptômes inquiétants n’apparaissent et près de deux siècles pour qu’arrive la crise finale.

Les politiciens d’aujourd’hui connaissent bien ce mécanisme d’effet retard, ils s’en servent pour faire coïncider la phase où il ne se passe apparemment rien avec les élections. En effet, la corrélation entre chômage et inflation, deux choses que le peuple n’aime pas du tout, est bien connue. La baisse du chômage entraîne inéluctablement de l’inflation, mais il faut quelques mois pour que cette dernière devienne perceptible. Il suffit donc de mettre en place une politique de l’emploi volontariste au moment opportun, quelques mois avant l’échéance électorale, pour présenter un bilan tout à fait acceptable aux électeurs qui n’y voient que du feu avant qu’ils ne subissent l’inflation ainsi créée. Mais hélas!, les temps économiques et électoraux sont rarement synchrones. Cela démultiplie les conséquences et engendre des catastrophes, surtout dans une structure comme l’Europe où il y a en permanence au moins un pays en campagne qui a besoin de calme. L’Europe doit se doter d’institutions fédérales fortes ou elle crèvera. Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Mais l’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage. Tous les acteurs économiques et politiques savaient que prêter de l’argent à des ménages insolvables pour soutenir la consommation après les attentats du 11 septembre 2001 conduirait à coup sûr à la catastrophe. Ils n’ont pas profité du temps de latence pour faire quoi que ce soit pour en atténuer les effets, au contraire ils ont encouragé l’utilisation de tous les outils (titrisation, effet de levier) qui permettaient d’entretenir cette croissance chimérique. Nous n’avons encore rien vu des conséquences que cela aura.

L’extension du territoire avec la victoire contre les Séleucides en Anatolie en 188 av JC, puis avec la conquête de la Grèce en 146 av JC et la défaite finale de Carthage lors de la troisième guerre punique la même année, laissent tout d’abord croire que la République se porte comme un charme, mais la première guerre servile qui éclate en Sicile en 139 av JC vient jeter le trouble dans ce tableau idyllique. Depuis que la Sicile était devenue province Romaine après la première guerre punique, l’île avait été partagée entre de grands propriétaires terriens qui exploitaient des esclaves, des prisonniers de guerre, en majorité capturés lors du conflit avec l’empire Perse Séleucide d’Antiochos III, et leurs descendants. Ils survivaient alors dans des conditions pitoyables. Ceux qui étaient employés aux travaux des champs avaient une vie de bagnard dans des prisons privées appelées ergastules, et ceux qui faisaient office de bergers en étaient réduits à voler les petits propriétaires dont Rome ne se souciait guère pour assurer leurs besoins vitaux. Leur révolte a pris naissance sous l’impulsion d’Eunus, un berger syrien qui appartenait à un maître particulièrement inhumain. A la tête d’une troupe de quelques centaines d’hommes, il prend le village d’Enna dont les habitants sont massacrés, puis il part en campagne pour libérer tous les esclaves de la région centrale de l’île, ce qui accroît d’autant le nombre d’insurgés et leur permet de s’emparer de nouvelles agglomérations. D’autant plus que leur exemple a fait des émules dans le sud dans lequel Cléon de Cilicie a formé une autre troupe. Les deux groupes s’unissent et Eunus se fait proclamer roi sous le nom d’Antiochus, ce qui ne laisse aucun doute quant à sa volonté d’instaurer une démocratie sur le modèle grec; il fait battre monnaie pour marquer son indépendance. Son armée fini par compter au moins 70 000 hommes et remporte des victoires contre les troupes romaines envoyées pour mater la rébellion jusqu’en 133 av JC. Les consuls Calpurnius Pison, puis, en 132, Publius Rupilius, tous deux opposés aux réformes des Gracques, reconquièrent alors le terrain perdu. Cléon est tué et Eunus meurt en prison. Les derniers esclaves qui ont résisté ont tous fini crucifiés, comme tout non romain condamné à mort.

La naissance de la révolte aura sans doute été favorisée par le fait qu’en l’échange de leur affranchissement, des esclaves volontaires avaient été appelés à servir en remplacement des citoyens qui venaient à manquer lors de la seconde guerre punique. Cette sous catégorie de la population avait alors démontré son engagement dans la défense de la patrie romaine, il est donc normal qu’elle ait par la suite aspiré à plus de considération. La participation déterminante des femmes et des « indigènes » au deux conflits mondiaux du vingtième siècle a conduit aux mêmes revendications d’égalité de traitement. La logique des « indignés » qui ont participé à la croissance puis au sauvetage de l’économie mondiale est la même. L’opposition homme/femme ou l’écologie dont on nous rebat les oreilles en France viennent fort opportunément faire diversion pour occulter ce problème fondamental.

Pendant ce temps, à Rome, le tribun de la plèbe Tibérius Sempronius Gracchus s’est servi de cette révolte pour faire adopter une loi qui visait à limiter la taille des exploitation agricoles (500 jugères par propriétaire, plus 250 par enfant dans la limite de 1000 jugères. 1 jugère ≈ 25,2 ares) dans le but de redistribuer les terres (30 jugères/ménage) aux citoyens pauvres venus peupler les villes en masse après avoir été obligés de vendre leurs fermes pour éponger leurs dettes. Il propose qu’un triumvirat soit nommé pour veiller à l’application de cette loi qui ôte aux sénateurs le privilège de distribuer les terres de l’ager publicus à leurs clients plébéiens qui les soutiennent en contrepartie dans leurs actions politiques et militaires (cliere signifie obéir en latin). Elle est votée en 133 av JC malgré l’opposition de Sénat qui a acheté un tribun de la plèbe pour qu’il fasse valoir son droit de véto par l‘intercessio; il est destitué par la plèbe alors que seuls les sénateurs en avaient la prérogative. Tibérius se fait élire triumvir en compagnie de son frère Caïus et de son beau père Appius Claudius Pulcher. La réforme, que nous pourrions qualifier à notre époque de socialiste, voire de communiste (le révolutionnaire François Noël Babeuf, considéré comme un précurseur du communisme par Marx et Engels, a pris le pseudonyme de Gracchus Babeuf en référence à la politique des Gracques), a nettement divisé la classe politique romaine en deux camps. Les grands propriétaires de la nobilitas, qui détient son pouvoir basé sur la fortune par filiation et voue un culte à ses ancêtres, fournissent les rangs des sénateurs et forment le clan des optimates. Ils sont conservateurs et s’opposent aux populares, représentés par Tibérius Sempronius Gracchus, qui défendent les droits des plus pauvres. Grisé par le succès qu’il a obtenu avec l’adoption de sa loi, Tibérius a voulu pousser plus loin l’avantage sur les optimates en se faisant contrairement à la tradition élire une seconde fois d’affilée tribun de la plèbe pour l’année 132 av JC en plus d’être triumvir. Cela lui aurait donné l’ascendant sur le Sénat mais a fini par le conduire à sa perte. Le mandat lui ayant été refusé, il décide d’essayer de passer en force avec l’aide de ses partisans. Il provoque ainsi la colère de ses adversaires qui organisent une émeute au cours de laquelle il est tué ainsi que 300 autres populares. Au final, Tibérius aura certes œuvré à l’amélioration des conditions de vie des citoyens les plus pauvres, mais il aura aussi ouvert la boîte de Pandore en faisant dériver l’exercice collégial du pouvoir vers un accaparement personnel et encouragé les ambitieux à prendre des positions de plus en plus populistes pour se faire élire. La République était dès lors condamnée à terme.

En 124 av JC, Caïus Sempronius Gracchus est à son tour élu tribun de la plèbe en suivant les recettes de son frère, ce qui lui permet d’être réélu pour l’année d’après, une loi de 125 av JC l’y autorisant. Pour s’attirer les faveurs de la plèbe, il propose d’octroyer non plus 30 mais 200 jugères aux citoyens pauvres, distribuer aux frais du trésor public 5/6 mesure de blé par mois aux plus démunis, ainsi que de créer deux colonies en Italie et une à Carthage, elles aussi attribuées aux plus pauvres. En contrepartie de l’adoption de sa loi par le Sénat, il vend aux patriciens les terres du Latium ainsi que celles autour de Capoue et de Tarente. Mais il cherche en même temps à entrer dans les bonnes grâces d’une autre catégorie de la population qui, pourtant riche, n’est pas représentée au Sénat, les chevaliers qui forment l’ordre équestre. Il leur donne la parité avec les sénateurs dans les tribunaux permanents chargés de juger les crimes d’extorsion de fonds commis par les magistrats de province et ils obtiennent la charge de collecter les impôts dans la province d’Asie. Caïus modifie aussi le mode de scrutin des comices centuriates qui avalisent ou non les déclarations de guerre décidées par le Sénat et élisent les consuls, les censeurs et les préteurs, soit les plus hautes autorités de l’état. L’ordre de vote des centuries devra être tiré au sort alors qu’il suivait auparavant l’ordre de la richesse, des plus fortunés aux plus pauvres qui n’avaient jamais voix au chapitre, le scrutin étant clos dès la majorité absolue atteinte. Les généraux ont par la suite su tirer grand avantage de ce transfert du pouvoir du civil vers le militaire en jouant à leur tour la carte du populisme, mais il leur faudra attendre 107 av JC et la réforme de la conscription de Caïus Marius pour définitivement prendre le pas sur le Sénat. Ce dernier ne reste pourtant pas sans réaction face aux mesures de Caïus Gracchus, il surenchérit dans le populisme par l’intermédiaire du tribun Marcus Livius Drusus qui propose la création de 12 nouvelles colonies de 3 000 citoyens désargentés; il fait par la même occasion passer en douce la suppression des redevances sur l’ager publicus, une technique encore en vogue de nos jours (dernièrement, le retrait des panneaux signalant les radars fixes a occulté le relèvement du plafond à partir duquel il faut payer l’ISF décidé le même jour). Caïus Gracchus réplique alors par la création de la colonie de Carthage alors que la terre a été maudite et l’octroi de la citoyenneté complète aux Latins et partielle, sans droit de vote, pour ceux des autres provinces italiennes. Cette dernière proposition est trop d’avant garde, il faudra une guerre 30 ans plus tard pour qu’elle soit acceptée, elle fait perdre à Caïus de nombreux soutiens dont celui d’un des consuls. Le Sénat finit de le discréditer alors qu’il se trouve à Carthage pour veiller à l’établissement de sa colonie, il n’est pas réélu tribun pour l’année 122 av JC. La colonie est alors démantelée et Caïus, qui n’a pas réussi à s’y opposer, tente de faire sécession avec ses partisans. Cela lui vaut un senatus consultum ultimum qui donne les pleins pouvoirs au consul pour éliminer le fauteur de troubles par tous les moyens car il menace la survie de la République. Il connaît donc la même fin que son frère dix ans plus tôt.

Les mêmes dangers nous guettent aujourd’hui. La conception ultra personnelle du pouvoir de Nicolas Sarkozy n’est devenue possible qu’après l’adoption du quinquennat (votée par à peine 20% des électeurs, ce qui aurait dû immédiatement empêcher son application) qui fait coïncider élections présidentielles et législatives, et qui réduit donc considérablement les chances du peuple de s’opposer à une politique par une cohabitation (c’est peut être la surprise que les Français réservent au prochain président en juin 2012, quel que soit son bord, et là les institutions seront paralysées pour tout le mandat). Et cela sous prétexte de modernisation de la vie politique alors que les pays qui ont inspiré cette réforme comme les Etats-Unis ou l’Allemagne n’ont pas du tout le même système politique, les Etats et les Länder ayant une grande liberté par rapport au pouvoir fédéral. (dans les années 30, le fascisme était lui aussi une conception moderne de la politique, la France pouvait alors s’enorgueillir d’avoir su résister à ses sirènes) Les attaques incessantes de la majorité actuelle contre le pouvoir judiciaire montre qu’elle ne compte pas en rester là et qu’elle compte bien concentrer tous les pouvoirs dans les mains d’un seul parti dans un avenir plus ou moins proche. Le président aurait lui-même naguère parlé de la stratégie du « pied dans la porte », à force de proposer tout le temps la même chose, les gens finissent par se faire à l’idée et les lois par passer. Nous vivons encore en démocratie pour l’instant, mais pour les Romains, ce petit jeu à fini par aboutir à la guerre civile puis à la dictature de l’empereur…

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