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Archive for juin 2011

De Caïus Marius en Sylla

Après l’élimination des Gracques, la situation ne s’améliore pas pour les romains, bien au contraire. Au nord, ils doivent affronter les peuples germaniques qui, poussés par la famine, ont entrepris d’envahir le territoire de leurs alliés Taurisques vers 115 av JC. Cela aura pour résultat la guerre des Cimbres. Et au sud, ils doivent porter assistance au roi numide Adherbal menacé par les ambitions de son frère adoptif Jugurtha qui ne compte pas partager le pouvoir. Le royaume numide étant un fidèle allié depuis la deuxième guerre punique, Adherbal est venu demander du secours à Rome après l’assassinat de son autre frère Hiempsal qui devait lui aussi hériter d’une partie du territoire qui s’étend sur le nord de l’Algérie, le Maroc et la Tunisie actuels. C’est au cours de ces deux conflits que s’est illustré Caïus Marius, un général issu de la plèbe, comme l’indique son nom sans cognomen, surnom réservé l’aristocratie, mais sa famille appartient quand même à l’ordre équestre. De plus, même s’il est citoyen à part entière, il n’est pas Romain car né à Arpinium, une petite ville du pays volsque. Il a fait ses armes comme tribun militaire sous le commandement de Scipion Emilien au cours de la guerre de Numance en 133-134 av JC. Son ambition n’avait alors pas échappé à l’illustre général resté célèbre pour avoir détruit Carthage. Marius s’est servi de la popularité acquise auprès de ses troupes en se montrant proche d’elles pour accéder au poste de consul à pas moins de sept reprises; il a redonné vie au mouvement des populares moribond depuis le senatus consultum ultimum décrété contre Caïus Sempronius Gracchus.

Marius obtient son élection au poste de questeur en 121 av JC grâce au patronat de la puissante gens des Caecilii Metelli dont sa famille était cliente. Après avoir franchi cette première étape du cursus honorum, il devient tribun de la plèbe en 119 av JC, mais son engagement pour de nouvelles réformes en faveurs des citoyens les plus pauvres lui attire les foudres du consul Aurelius Cotta et lui coûte le soutien des Metelli, aussi n’est-il pas réélu pour l’année suivante. En revanche il acquiert une bonne réputation auprès des populares qui le soutiennent pour l’élection au poste de préteur pour l’année 115 av JC. Elu en dernière position, les optimates lui intentent un procès pour corruption électorale qu’il gagne aisément grâce à l’appui des chevaliers de l’ordre équestre qui ont la parité dans les tribunaux depuis la réforme de Caïus Gracchus. En tant que propréteur en 114 av JC, il part combattre en Lusitanie, la péninsule ibérique n’étant toujours pas soumise à Rome, puis il s’engage dans la guerre contre Jugurtha aux côtés de Quintus Caecilus Metellus, consul en 109 av JC. C’est à ce moment là que sa popularité prend réellement son essor. D’une part il sort victorieux lors de plusieurs batailles, et d’autre part il sait se montrer proche de ses hommes tout en faisant règner la discipline, n’hésitant pas à participer lui-même aux corvées pour donner l’exemple. A Rome, les populares (qui considèrent la Numidie comme propriété du peuple romain au contraire des optimates qui s’attachent à son indépendance) font l’éloge de son action pour stigmatiser l’attitude de la nobilitas qu’incarne Quintus Metellus, soi disant méprisante en comparaison. Marius décide alors de briguer le mandat de consul pour l’année 107 av JC, mais il n’obtient son congé pour faire campagne que quelques jours avant l’élection. Il est alors le premier citoyen non issu de la nobilitas à parvenir à ce niveau de responsabilité. Il obtient aussi sa vengeance contre son patron en se faisant élire par les tribuns au proconsulat en Afrique pour 106 et 105 av JC. Metellus, qui avait déjà pratiquement gagné la guerre, perd donc son commandement de l’armée expéditionnaire, mais Marius n’arrive pas pour autant à s’attribuer tous les lauriers de la victoire, son questeur Lucius Cornelius Sylla, qui a le soutien des optimates, étant seul parvenu à obtenir la capture de Jugurtha. Par conséquent, il dût partager la victoire avec Quintus Metellus qui obtint son surnom de Numidicus et les deux triomphèrent. (cependant Jugurtha fut contraint de défiler devant le char de Marius avant d’être exécuté). Marius considéra dès lors Sylla comme son ennemi héréditaire.

A nouveau élu consul pour l’année 104 av JC (ainsi qu’en 103,102,101 et 100 av JC contre toutes les traditions), il obtient le commandement de l’armée engagée contre les Cimbres et les Teutons qui ont infligé plusieurs défaites cinglantes aux Romains au cours de leur périple à travers l’Europe faisant ressurgir le spectre de l’invasion barbare du IV ème siècle qui avait vu la mise à sac de Rome par les Gaulois. Pour faire face à cette menace, Marius entreprend de réformer l’armée en profondeur, à commencer par les critères de conscription. Il décide que la carrière militaire ne sera dorénavant plus réservée aux seuls propriétaires ayant les moyens de s’acheter leur armement mais qu’elle sera ouverte à tous les citoyens désireux d’y entrer et que l’état pourvoira en conséquence à leur équipement. L’opportunité offerte aux citoyens pauvres, les prolétaires (ceux qui ne possèdent que leurs enfants), de s’extraire de la misère en devenant soldat déplace un peu plus l’équilibre du pouvoir en faveur des militaires au détriment des civils. Cela lui permet de recruter aisément de nouvelles troupes, puis, après un temps de formation raisonnable, de remporter enfin des victoires décisives, à Aix-en-Provence en 102 av JC contre les Teutons et à Verceil en 101 contre les Cimbres, alors que les légions avaient essuyé plusieurs défaites au cours de la décennie précédente. Les troupes ennemies sont massacrées, la bataille fait 80 000 morts à Aix et 140 000 à Verceil, alors que les pertes romaines sont très limitées, un millier d’hommes dans les deux cas. Le reste, environ 80 000 personnes, est fait prisonnier puis réduit en esclavage. Marius peut cette fois-ci triompher seul, comparé à un nouveau Romulus, il s’impose comme leader incontestable de la politique romaine.

Cependant, il a été absent de Rome pendant de longues années (il a été réélu in absentia pour 103, 102 et 101 av JC) et il ne s’est d’une part pas occupé lui-même de la situation en Sicile alors qu’en 104 éclatait la deuxième guerre servile, qui, au contraire de la première, ne concernait plus exclusivement les esclaves mais aussi de nombreux petits propriétaires excédés par l’hégémonie des latifundias; le consul Manius Aquilius Nepos s’est employé à la réprimer dans le sang, faisant plus de 20 000 morts. Mais le plus grand tort lui a été porté à Rome par certains de ses amis populares. Ils se sont pendant ce temps illustrés par la violence en faisant assassiner tous les candidats des optimates au consulat et au tribunat qui auraient pu faire de l’ombre à leurs poulains. Le Sénat qui ne peut tolérer de tels procédés en fait alors appel à l’autorité de Marius par l’intermédiaire d’un nouveau senatus consultum ultimum pour qu’il fasse cesser la situation. Il se retrouve alors dans l’obligation de mener la répression contre ses propres alliés et de faire exécuter sommairement les principaux responsables des meurtres, le tribun de la plèbe Lucius Appuleius Saturninus et le proconsul Caïus Servilius Glaucia ainsi que leurs partisans. Il perd de ce fait nombre de ses appuis et se voit contraint d’abandonner le premier plan de la scène politique; il accepte une ambassade en orient pour l’année 98 av JC, puis il se retire à Misène.

Marius voit l’occasion de faire son retour fin 91 av JC, lorsque la guerre sociale éclate suite à l’assassinat du tribun de la plèbe Marcus Livius Drusus qui avait repris le flambeau de Caïus Gracchus en proposant au Sénat l’attribution de la citoyenneté aux peuples italiques alliés de Rome (socius signifie allié en latin). Les provinces du centre et du sud se regroupent pour former la confédération italique, tandis que celles du nord attendent de voir quelle tournure prendront les évènements pour se décider. Les cités concernées par l’alliance se livrent des otages pour parer à d’éventuelles trahisons, se dotent d’une capitale, Corfinium rebaptisée Italica pour l’occasion, adoptent des institutions politiques en tout points identiques à celles de Rome, se dotent de leur propre monnaie et mettent sur pied une armée forte de 100 000 hommes. Les romains en mobilisent autant pour faire face aux troupes sécessionnistes qui marchent sur la Cité éternelle par les vallées du Tibre, au nord, et celle du Vulturne, au sud. Marius et son ennemi intime Sylla sont tous deux élus parmi les 10 légats chargés chacun d’une armée en plus des deux sous le commandement des consuls. Les légions romaines parviennent à contenir les assaillants au nord, mais ils forcent le passage au sud et envahissent la Campanie méridionale où ils massacrent sans discernement tous les citoyens romains, femmes comprises. Constatant l’avantage pris par les Italiens, les Etrusques et les Ombriens, restés jusque là fidèles au pouvoir central, commencent à montrer des velléités de rejoindre la confédération. Aussi le Sénat décide-t-il d’accorder la citoyenneté romaine à toutes les villes qui ne se sont pas soulevées contre Rome par l’intermédiaire de la lex Iulia. L’agitation cesse aussitôt. Fort de ce succès, le Sénat vote en 89 av JC la lex Plautia Papria qui étend le droit de cité aux habitants des villes au sud du Pô, à conditions que les citoyens viennent dans les deux mois se faire recenser à Rome. Le stratagème politique mis en place pour diviser les alliés(qui était aussi l’arme privilégiée des grecs ou des chinois par rapport à la bataille) fonctionne à merveille, beaucoup font alors défection. Il ne restait plus qu’à faire rentrer dans le rang les derniers récalcitrants qui refusaient encore de déposer les armes. Sylla en tire le plus grand bénéfice, il reprend la Campanie avec son armée du sud et mène la campagne contre les Samnites au cours de laquelle l’initiateur de l’insurrection et consul des confédérés, le marse Quintus Pompaedius Silo, est finalement tué. Marius quant à lui n’a pas spécialement brillé, il a remporté quelques victoires contre les marses mais il a plus joué la carte de la réconciliation avec les armées rebelles pour ne pas se couper totalement de ses soutiens populares qui militaient depuis longtemps pour l’attribution de la citoyenneté romaine aux peuples italiques.

Marius n’a pas pour autant dit son dernier mot, pour s’opposer à l’ascension de son rival. Grâce à ses fidèles clients populares, il se fait attribuer par plébiscite (sans le soutien du Sénat) le commandement de l’armée chargée de conduire la guerre contre Mithridate, le roi du Pont (Pont-Euxin est l’ancien nom de la mer Noire) qui a profité du désordre à Rome pour prendre à nouveau le contrôle de la Bithynie et de la Cappadoce avec l’aide de son allié arménien Tigrane II. Ce commandement aurait dû échoir à Sylla, consul pour l’année 88 av JC, de plus qu’il avait déjà réussi, grâce à la négociation, à chasser Mithridate des territoires qu’il convoitait en 92 av JC. Mais la situation s’est envenimée avec l’arrivée de Manius Aquilius Nepos, celui là même qui s’était illustré dans la féroce répression de la guerre servile en Sicile, mandaté cette fois-ci par le Sénat pour mettre un terme au conflit. Dans un premier temps, Mithridate accepte de se retirer, mais Nepos qui est venu pour s’enrichir lui demande alors de prendre à sa charge les frais de l’expédition romaine. Mithridate refuse catégoriquement, Nepos se retourne vers les deux rois que Rome a remis sur le trône pour qu’ils accèdent à sa requête par le pillage territoire du Pont. Ariobarzane de Cappadoce n’en fait rien, mais Nicomède de Bithynie s’exécute. En réponse, Mithridate envahit derechef la Cappadoce, mais il envoie parallèlement une ambassade à Rome pour arguer du respect des traités passés et il propose de prêter main forte aux romains dans la guerre sociale s’ils acceptent de retirer leur soutien à l’agresseur bithynien. Nepos ne tient pas compte de cette démarche diplomatique et n’attend pas la réponse pour remettre en place Ariobarzane par la force. La guerre devient inévitable. Mithridate et son allié arménien Tigrane passent à l’offensive et infligent une sévère défaite aux troupes romaines. La province romaine d’Asie est laissée sans défense, Nepos se fait capturer puis exécuter pour s’être montré trop cupide, sort que subissent également les 80 000 romains et italiens de la région afin de se prémunir de tout risque d’espionnage ou de guérilla qui risquerait de priver l’armée de son ravitaillement. Mithridate, lui même d’origine grecque, poursuit alors sa campagne vers l’ouest et finit par se rendre maître de toute la Grèce continentale sans trop de mal, ses généraux sont même parfois accueillis en libérateurs du joug romain. Rome ne peut rester sans réaction face à cet ennemi qui lui rappelle le périple européen d’Hannibal lors de la deuxième guerre punique; Marius et Sylla voient là l’occasion d’acquérir la même aura que la victoire avait conféré à Scipion l’Africain et lui avait permis d’être le premier homme à concentrer autant de pouvoirs entre ses seules mains, d’où le conflit qui les oppose pour prendre la tête du corps expéditionnaire.

Sylla fait mine d’accepter la décision des représentants de la plèbe mais il rejoint en fait ses troupes massées en Campanie et , avec le soutien des Caecilii Metelli qui n’ont pas pardonné à Marius sa trahison en Numidie, prend l’initiative, aussi illégale qu’inédite depuis que Romulus en a tracé les frontières, de marcher en armes sur Rome. Les soldats qui ne veulent pas voir les terres de leurs futures conquêtes asiatiques attribuées à d’autres suivent leur chef sans états d’âme. Il élimine un grand nombre de partisans des populares et fait voter un senatus consulte qui les mettrai désormais hors la loi. Marius réussit malgré tout à s’enfuir sur l’île d’Ischia puis à passer en Afrique où il recrute une cavalerie maure en prévision de son retour. Au début de 87 av JC, Sylla part pour l’Asie avec ses armées, ce qui met fin à la première guerre civile contre Marius.

Les populares profitent immédiatement de son absence pour tenter d’imposer le retour de Marius par l’intermédiaire du consul Lucius Cornelius Cinna appuyé dans sa démarche par l’ordre équestre qui craint d’être lésé par Sylla. Le Sénat et le consul Gnaeus Octavius refusent catégoriquement. Ils destituent Cinna qui se réfugie en Campanie et mobilise toutes les troupes qu’il peut rassembler, jusqu’à des esclaves. Il est rejoint par Marius et sa cavalerie qui a rallié à sa cause Gnaeus Papirius Carbo, dont le père soutenait déjà les Gracques, et Sertorius, un général qui a été empêché de devenir tribun de la plèbe par Sylla. Ils marchent à leur tour sur Rome et reprennent d’autorité les rênes du pouvoir. Ils s’affranchissent totalement des règles de la démocratie en procédant à l’élimination de leurs adversaires par des proscriptions, condamnations arbitraires proclamées par des affiches équivalentes au « wanted dead or alive » des westerns, elles aussi assorties d’une prime. Leurs troupes composées d’esclaves et de vétérans italiques de la guerre sociale assoiffés de vengeance mettent la ville à feu et à sang, tant et si bien qu’il faut engager des Gaulois pour rétablir l’ordre. Marius s’auto-proclame consul pour l’année 86 av JC en compagnie de Cinna. Marius alors âgé de 70 ans meurt 17 jours seulement après son entrée en fonction. Il laisse Cinna et Carbo seuls maîtres de Rome. Ils entreprennent de lever une armée en prévision du retour de Sylla mais la tâche se révèle complexe en raison de la popularité du général vainqueur de la guerre sociale et de la réticence de beaucoup de citoyens à s’engager dans une nouvelle guerre civile. De plus, Carbo se montre très mauvais diplomate en exigeant des villes italiques qu’elles livrent des otages pour s’assurer de leur fidélité et les méthodes brutales de Cinna finissent par lui coûter la vie; il est assassiné par ses propres troupes au cours d’une émeute en 84 av JC. Carbo se maintient seul au pouvoir bien que le Sénat l’ait sommé d’organiser des élections, mais il invoque les leges Aelia Fufia qui lui permettent de passer outre en cas de mauvais augures. Il n’est pas réélu pour l’année 83 av JC mais revient au pouvoir en 82 avec Caïus Marius le Jeune, fils de Marius et de Julia Caesaris, la tante de Jules César, qui n’a ni suivi le cursus honorum ni l’âge légal pour prétendre à la charge de consul.

Sylla, qui avait été décrété ennemi public par Cinna, revient avec l’indispensable victoire de sa campagne contre Mithridate au printemps de 83 av JC. Il n’a cependant pas écrasé le roi du Pont de manière à pouvoir dicter ses conditions, mais, avec la paix de Dardanos, il a dû se contenter d’un retour au statu quo ante qui renvoie Mithridate dans ses terres, pressé qu’il était de s’occuper de la situation en Italie. (la tournure que prennent les opérations en Libye laisse penser que Nicolas Sarkozy devra lui aussi se contenter d’une victoire en demi teinte s’il veut bénéficier de son intervention avant les élections de 2012) Sylla débarque à Brindisium avec ses 40 000 hommes, il y reçoit le soutien d’un autre proscrit qui avait dû fuir le pays, Quintus Caecilius Metellus Pius, fils de Numidicus, ainsi que de Pompée qui a levé à ses propres frais trois légions parmi les vétérans qui ont servi sous les ordres de son père,Gnaeus Pompéius Strabo, lors de la guerre sociale et qui y ont trouvé fortune bien que leur chef en ait été le plus grand bénéficiaire après la vente de tous les biens des habitants qu’il avait chassé d’Asculum après en avoir fait le siège. Pompée n’est alors qu’un jeune général qui s’est auto-attribué ce grade suite à l’assassinat par la troupe du commandant qui devait succéder à son père après avoir été destitué par Sylla; Strabo étant mort de la peste peu après, son fils s’est chargé de prendre sa succession comme par héritage. Son aptitude au commandement en fera rapidement l’homme de confiance de Sylla. Un dernier général de talent, Crassus, lui aussi proscrit par Cinna et forcé de fuir en Andalousie, vient bientôt leur prêter main forte après être passé par l’Afrique.

En face, les généraux des populares ne font pas le poids, seul Sertorius disposait du génie militaire nécessaire mais il a préféré se retirer en Hispanie plutôt que de subir une inéluctable défaite en Italie. Sylla et ses acolytes reprennent donc rapidement du terrain. Ils se rendent maître de Rome à la fin de 82 av JC, il ne leur reste plus qu’à venir à bout des dernières poches de résistance en Etrurie et dans la Samnium, mais aussi en Sicile et en Afrique où Pompée s’illustre tant et si bien que le jeune homme finit par se faire acclamer imperator par ses troupes et qu’il reçoit de Sylla le cognomen de Magnus en référence à Alexandre le Grand, mais cela lui vaut aussi l’inimitié de Crassus qui ne s’estime pas  récompensé à sa juste valeur. Sylla quant à lui prend le surnom de Felix qui le place sous la protection directe des dieux, une dérive de plus en faveur de l’établissement d’un pouvoir absolu (elle s’incarne aujourd’hui dans la défense de la Nature). Il se fait d’ailleurs nommer dictateur perpétuel en décembre 82 av JC, grâce à la lex Valeria, de manière à pouvoir rétablir l’ordre patricien sur Rome. Il abdique pourtant cette fonction après six mois (durée légale de la dictature avant la lex Valeria) pour se faire élire consul pour l’année 80. Il se retirera de la vie politique en 79 et mourra en 78 av JC.

Son passage hégémonique à la tête des institutions est lui aussi marqué par les proscriptions et les violences à l’égard de ses adversaires. Crassus, par exemple, devient à ce moment l’homme le plus riche de Rome. Sylla a profité de cette période pour abolir la majorité des lois instaurées par les Gracques, mais il n’ a en rien résolu les problèmes qui ont mené à la confrontation entre optimates et populares. Les sénateurs retrouvent leur hégémonie sur les tribunaux au détriment des chevaliers, le droit des tribuns de la plèbe de proposer des lois et de se présenter pour un deuxième mandat est supprimé, et la distribution de blé aux citoyens les plus pauvres est arrêtée (pour cette dernière mesure, les arguments des optimates il y a plus de 2 000 ans sont exactement les mêmes que ceux employés aujourd’hui pour imposer des heures de travail aux bénéficiaires du RSA. Il n’y a aucune raison pour que cela n’entraîne pas les mêmes conséquences. Michel Rocard, qui est un homme responsable, a lui-même suggéré que la politique menée par ce gouvernement pourrait bien finir par nous mener à la guerre civile.). Le dictateur distribue cependant les terres confisquées aux proscrits à 100 000 vétérans et abolit la censure qui désignait jusqu’alors les citoyens en obligation d’accomplir leur service militaire (la distribution de primes aux salarié des entreprises qui réalisent des bénéfices ou le don d’une partie de leur fortune proposé par des milliardaires comme Bill Gates ou Warren Buffet relèvent un peu du même principe). De là, les engagés volontaires sont d’autant plus liés à leur chef que leur récompense dépend de ses conquêtes. L’expansionnisme devient dès lors la condition sine qua non de l’ascension politique. L’un des proscrits saura particulièrement bien mettre à profit ce mécanisme lorsqu’il sera réhabilité. Il s’appelle Jules César…

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Alea jacta est

Bien qu’elle se soit soldée par une victoire, la deuxième guerre punique menée par Hannibal a profondément déstabilisé les institutions séculaires de la République Romaine. Mais, comme souvent, ses effets ne se sont pas fait ressentir immédiatement, de même que pour les maladies il y a eu un temps de latence, 70 ans, avant que les premiers symptômes inquiétants n’apparaissent et près de deux siècles pour qu’arrive la crise finale.

Les politiciens d’aujourd’hui connaissent bien ce mécanisme d’effet retard, ils s’en servent pour faire coïncider la phase où il ne se passe apparemment rien avec les élections. En effet, la corrélation entre chômage et inflation, deux choses que le peuple n’aime pas du tout, est bien connue. La baisse du chômage entraîne inéluctablement de l’inflation, mais il faut quelques mois pour que cette dernière devienne perceptible. Il suffit donc de mettre en place une politique de l’emploi volontariste au moment opportun, quelques mois avant l’échéance électorale, pour présenter un bilan tout à fait acceptable aux électeurs qui n’y voient que du feu avant qu’ils ne subissent l’inflation ainsi créée. Mais hélas!, les temps économiques et électoraux sont rarement synchrones. Cela démultiplie les conséquences et engendre des catastrophes, surtout dans une structure comme l’Europe où il y a en permanence au moins un pays en campagne qui a besoin de calme. L’Europe doit se doter d’institutions fédérales fortes ou elle crèvera. Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Mais l’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage. Tous les acteurs économiques et politiques savaient que prêter de l’argent à des ménages insolvables pour soutenir la consommation après les attentats du 11 septembre 2001 conduirait à coup sûr à la catastrophe. Ils n’ont pas profité du temps de latence pour faire quoi que ce soit pour en atténuer les effets, au contraire ils ont encouragé l’utilisation de tous les outils (titrisation, effet de levier) qui permettaient d’entretenir cette croissance chimérique. Nous n’avons encore rien vu des conséquences que cela aura.

L’extension du territoire avec la victoire contre les Séleucides en Anatolie en 188 av JC, puis avec la conquête de la Grèce en 146 av JC et la défaite finale de Carthage lors de la troisième guerre punique la même année, laissent tout d’abord croire que la République se porte comme un charme, mais la première guerre servile qui éclate en Sicile en 139 av JC vient jeter le trouble dans ce tableau idyllique. Depuis que la Sicile était devenue province Romaine après la première guerre punique, l’île avait été partagée entre de grands propriétaires terriens qui exploitaient des esclaves, des prisonniers de guerre, en majorité capturés lors du conflit avec l’empire Perse Séleucide d’Antiochos III, et leurs descendants. Ils survivaient alors dans des conditions pitoyables. Ceux qui étaient employés aux travaux des champs avaient une vie de bagnard dans des prisons privées appelées ergastules, et ceux qui faisaient office de bergers en étaient réduits à voler les petits propriétaires dont Rome ne se souciait guère pour assurer leurs besoins vitaux. Leur révolte a pris naissance sous l’impulsion d’Eunus, un berger syrien qui appartenait à un maître particulièrement inhumain. A la tête d’une troupe de quelques centaines d’hommes, il prend le village d’Enna dont les habitants sont massacrés, puis il part en campagne pour libérer tous les esclaves de la région centrale de l’île, ce qui accroît d’autant le nombre d’insurgés et leur permet de s’emparer de nouvelles agglomérations. D’autant plus que leur exemple a fait des émules dans le sud dans lequel Cléon de Cilicie a formé une autre troupe. Les deux groupes s’unissent et Eunus se fait proclamer roi sous le nom d’Antiochus, ce qui ne laisse aucun doute quant à sa volonté d’instaurer une démocratie sur le modèle grec; il fait battre monnaie pour marquer son indépendance. Son armée fini par compter au moins 70 000 hommes et remporte des victoires contre les troupes romaines envoyées pour mater la rébellion jusqu’en 133 av JC. Les consuls Calpurnius Pison, puis, en 132, Publius Rupilius, tous deux opposés aux réformes des Gracques, reconquièrent alors le terrain perdu. Cléon est tué et Eunus meurt en prison. Les derniers esclaves qui ont résisté ont tous fini crucifiés, comme tout non romain condamné à mort.

La naissance de la révolte aura sans doute été favorisée par le fait qu’en l’échange de leur affranchissement, des esclaves volontaires avaient été appelés à servir en remplacement des citoyens qui venaient à manquer lors de la seconde guerre punique. Cette sous catégorie de la population avait alors démontré son engagement dans la défense de la patrie romaine, il est donc normal qu’elle ait par la suite aspiré à plus de considération. La participation déterminante des femmes et des « indigènes » au deux conflits mondiaux du vingtième siècle a conduit aux mêmes revendications d’égalité de traitement. La logique des « indignés » qui ont participé à la croissance puis au sauvetage de l’économie mondiale est la même. L’opposition homme/femme ou l’écologie dont on nous rebat les oreilles en France viennent fort opportunément faire diversion pour occulter ce problème fondamental.

Pendant ce temps, à Rome, le tribun de la plèbe Tibérius Sempronius Gracchus s’est servi de cette révolte pour faire adopter une loi qui visait à limiter la taille des exploitation agricoles (500 jugères par propriétaire, plus 250 par enfant dans la limite de 1000 jugères. 1 jugère ≈ 25,2 ares) dans le but de redistribuer les terres (30 jugères/ménage) aux citoyens pauvres venus peupler les villes en masse après avoir été obligés de vendre leurs fermes pour éponger leurs dettes. Il propose qu’un triumvirat soit nommé pour veiller à l’application de cette loi qui ôte aux sénateurs le privilège de distribuer les terres de l’ager publicus à leurs clients plébéiens qui les soutiennent en contrepartie dans leurs actions politiques et militaires (cliere signifie obéir en latin). Elle est votée en 133 av JC malgré l’opposition de Sénat qui a acheté un tribun de la plèbe pour qu’il fasse valoir son droit de véto par l‘intercessio; il est destitué par la plèbe alors que seuls les sénateurs en avaient la prérogative. Tibérius se fait élire triumvir en compagnie de son frère Caïus et de son beau père Appius Claudius Pulcher. La réforme, que nous pourrions qualifier à notre époque de socialiste, voire de communiste (le révolutionnaire François Noël Babeuf, considéré comme un précurseur du communisme par Marx et Engels, a pris le pseudonyme de Gracchus Babeuf en référence à la politique des Gracques), a nettement divisé la classe politique romaine en deux camps. Les grands propriétaires de la nobilitas, qui détient son pouvoir basé sur la fortune par filiation et voue un culte à ses ancêtres, fournissent les rangs des sénateurs et forment le clan des optimates. Ils sont conservateurs et s’opposent aux populares, représentés par Tibérius Sempronius Gracchus, qui défendent les droits des plus pauvres. Grisé par le succès qu’il a obtenu avec l’adoption de sa loi, Tibérius a voulu pousser plus loin l’avantage sur les optimates en se faisant contrairement à la tradition élire une seconde fois d’affilée tribun de la plèbe pour l’année 132 av JC en plus d’être triumvir. Cela lui aurait donné l’ascendant sur le Sénat mais a fini par le conduire à sa perte. Le mandat lui ayant été refusé, il décide d’essayer de passer en force avec l’aide de ses partisans. Il provoque ainsi la colère de ses adversaires qui organisent une émeute au cours de laquelle il est tué ainsi que 300 autres populares. Au final, Tibérius aura certes œuvré à l’amélioration des conditions de vie des citoyens les plus pauvres, mais il aura aussi ouvert la boîte de Pandore en faisant dériver l’exercice collégial du pouvoir vers un accaparement personnel et encouragé les ambitieux à prendre des positions de plus en plus populistes pour se faire élire. La République était dès lors condamnée à terme.

En 124 av JC, Caïus Sempronius Gracchus est à son tour élu tribun de la plèbe en suivant les recettes de son frère, ce qui lui permet d’être réélu pour l’année d’après, une loi de 125 av JC l’y autorisant. Pour s’attirer les faveurs de la plèbe, il propose d’octroyer non plus 30 mais 200 jugères aux citoyens pauvres, distribuer aux frais du trésor public 5/6 mesure de blé par mois aux plus démunis, ainsi que de créer deux colonies en Italie et une à Carthage, elles aussi attribuées aux plus pauvres. En contrepartie de l’adoption de sa loi par le Sénat, il vend aux patriciens les terres du Latium ainsi que celles autour de Capoue et de Tarente. Mais il cherche en même temps à entrer dans les bonnes grâces d’une autre catégorie de la population qui, pourtant riche, n’est pas représentée au Sénat, les chevaliers qui forment l’ordre équestre. Il leur donne la parité avec les sénateurs dans les tribunaux permanents chargés de juger les crimes d’extorsion de fonds commis par les magistrats de province et ils obtiennent la charge de collecter les impôts dans la province d’Asie. Caïus modifie aussi le mode de scrutin des comices centuriates qui avalisent ou non les déclarations de guerre décidées par le Sénat et élisent les consuls, les censeurs et les préteurs, soit les plus hautes autorités de l’état. L’ordre de vote des centuries devra être tiré au sort alors qu’il suivait auparavant l’ordre de la richesse, des plus fortunés aux plus pauvres qui n’avaient jamais voix au chapitre, le scrutin étant clos dès la majorité absolue atteinte. Les généraux ont par la suite su tirer grand avantage de ce transfert du pouvoir du civil vers le militaire en jouant à leur tour la carte du populisme, mais il leur faudra attendre 107 av JC et la réforme de la conscription de Caïus Marius pour définitivement prendre le pas sur le Sénat. Ce dernier ne reste pourtant pas sans réaction face aux mesures de Caïus Gracchus, il surenchérit dans le populisme par l’intermédiaire du tribun Marcus Livius Drusus qui propose la création de 12 nouvelles colonies de 3 000 citoyens désargentés; il fait par la même occasion passer en douce la suppression des redevances sur l’ager publicus, une technique encore en vogue de nos jours (dernièrement, le retrait des panneaux signalant les radars fixes a occulté le relèvement du plafond à partir duquel il faut payer l’ISF décidé le même jour). Caïus Gracchus réplique alors par la création de la colonie de Carthage alors que la terre a été maudite et l’octroi de la citoyenneté complète aux Latins et partielle, sans droit de vote, pour ceux des autres provinces italiennes. Cette dernière proposition est trop d’avant garde, il faudra une guerre 30 ans plus tard pour qu’elle soit acceptée, elle fait perdre à Caïus de nombreux soutiens dont celui d’un des consuls. Le Sénat finit de le discréditer alors qu’il se trouve à Carthage pour veiller à l’établissement de sa colonie, il n’est pas réélu tribun pour l’année 122 av JC. La colonie est alors démantelée et Caïus, qui n’a pas réussi à s’y opposer, tente de faire sécession avec ses partisans. Cela lui vaut un senatus consultum ultimum qui donne les pleins pouvoirs au consul pour éliminer le fauteur de troubles par tous les moyens car il menace la survie de la République. Il connaît donc la même fin que son frère dix ans plus tôt.

Les mêmes dangers nous guettent aujourd’hui. La conception ultra personnelle du pouvoir de Nicolas Sarkozy n’est devenue possible qu’après l’adoption du quinquennat (votée par à peine 20% des électeurs, ce qui aurait dû immédiatement empêcher son application) qui fait coïncider élections présidentielles et législatives, et qui réduit donc considérablement les chances du peuple de s’opposer à une politique par une cohabitation (c’est peut être la surprise que les Français réservent au prochain président en juin 2012, quel que soit son bord, et là les institutions seront paralysées pour tout le mandat). Et cela sous prétexte de modernisation de la vie politique alors que les pays qui ont inspiré cette réforme comme les Etats-Unis ou l’Allemagne n’ont pas du tout le même système politique, les Etats et les Länder ayant une grande liberté par rapport au pouvoir fédéral. (dans les années 30, le fascisme était lui aussi une conception moderne de la politique, la France pouvait alors s’enorgueillir d’avoir su résister à ses sirènes) Les attaques incessantes de la majorité actuelle contre le pouvoir judiciaire montre qu’elle ne compte pas en rester là et qu’elle compte bien concentrer tous les pouvoirs dans les mains d’un seul parti dans un avenir plus ou moins proche. Le président aurait lui-même naguère parlé de la stratégie du « pied dans la porte », à force de proposer tout le temps la même chose, les gens finissent par se faire à l’idée et les lois par passer. Nous vivons encore en démocratie pour l’instant, mais pour les Romains, ce petit jeu à fini par aboutir à la guerre civile puis à la dictature de l’empereur…