Archive

Archive for mai 2011

SPQR: le Sénat et le Peuple Romain

Au deuxième siècle avant Jésus-Christ, l’empire Perse des Séleucides n’en finit pas d’agoniser. Ecrasé par la dette contractée après la défaite de Magnésie contre les Romains qui a provoqué indirectement la révolte des Maccabées en Judée, la dynastie a sombré dans des querelles de succession meurtrières.

En 145 av JC, Démétrios II aidé du pharaon Ptolémée VI, dont il a épousé la fille Cléopâtre Théa pour sceller l’alliance, a vaincu et tué l’usurpateur du trône Alexandre Ier Balas à Oronte, mais il doit pourtant continuer à se battre contre Diodote Tryphon pour retrouver toute sa légitimité. Le général d’Alexandre Balas n’a en effet pas déposé les armes et s’est emparé du pouvoir en mettant en place Antiochos VI, fils du défunt roi et de son union temporaire avec Cléopâtre Théa, alors âgé de deux ans seulement; il fera assassiner l’enfant en 142 av JC pour asseoir son autorité, juste avant d’être définitivement battu par Démétrios. Celui-ci doit alors se rendre à l’est de son empire pour combattre l’invasion du roi Parthe Mithridate Ier en Babylonie et en Médie. Il parvient momentanément à reprendre le contrôle de ces provinces, mais il est bientôt fait prisonnier par les Parthes qui le prennent en otage et l’envoient en Hyrcanie. Traité avec tous les égards dus à son rang, il finit par épouser la fille de Mithridate, Rhodogune. Cléopâtre Théa en est outrée, elle épouse le frère de Démétrios, Antiochos VII et le fait monter sur le trône. Après avoir éliminé ce qu’il reste des troupes de Diodote Tryphon et tué ce dernier en 138 av JC, Antiochos entreprend avec succès de reconquérir les territoires perdus au profit des Parthes. Mais ses exigences empêchent les négociations avec Phraatès II, le successeur de Mithridate décédé en 135 av JC, d’aboutir. En réponse, le roi parthe libère Démétrios et le met à la tête d’une armée pour qu’il soit en mesure de reprendre sa charge. En 129 av JC, Antiochos est tué au cours d’une bataille, en 127 Démétrios retrouve sa couronne, mais il est rapidement renversé par Alexandre II Zabinas qui a le soutien des Lagides, puis assassiné en 125 à l’initiative de Cléopâtre Théa, qui détient réellement le pouvoir, alors qu’il tentait de s’enfuir. Elle fera encore poignarder son propre fils Séleucos V qui voulait prendre la succession de son père en 124, puis, en 121, tentera d’empoisonner son autre fils né de Démétrios, Antiochos VIII, qui a réussi à renverser puis à tuer Alexandre II en 122, mais celui-ci lui fera absorber la mixture qu’elle lui réservait.

Et dire qu’on essaye de nous vendre la supposée douceur des femmes dirigeantes. Bullshit, lorsqu’elles sont au pouvoir elles sont au moins aussi violentes que les hommes. Les exemples ne manquent pas: Isabelle la Catholique, Catherine de Médicis, Victoria du Royaume-Uni ou plus près de nous Margaret Thatcher; que des femmes qui ont su aussi bien que certains hommes exercer une influence déterminante sur leur époque. Nous sommes tout simplement égaux face au pouvoir. Les larmes de Martine Aubry devant les images de DSK ne signifient rien quant à sa capacité d’exercer des responsabilités politiques du plus haut niveau, Napoléon aussi s’émouvait lorsqu’il voyait ses hommes massacrés après la bataille.

Le nouveau roi parthe, Artaban II, profite du chaos à la tête de l’état séleucide pour reprendre la Médie et la Babylonie, l’empire ne retrouvera jamais sa splendeur d’antan; les rois de Syrie vont se succéder à un rythme effréné jusqu’à la fin de la dynastie en 64 av JC. A ce moment les querelles intestines ont aussi gagné la Judée des hasmonéens qui se déchire entre partisans des pharisiens et des saducéens. Son indépendance n’aura pas duré un siècle; de nos jours Israël vit dans la crainte de voir le même schéma se reproduire. La région est donc devenue l’enjeu d’une lutte stratégique entre l’empire Parthe et Rome.

Malgré ses nombreuses victoires et l’expansion continue de son territoire, la République Romaine et ses institutions sont elles aussi mal en point. La crise trouve s’est nouée dans la question agraire autour de la propriété des terres qui a fini par creuser un énorme fossé entre riches et pauvre. Depuis l’origine, l’armée de la république était composée de ceux qui avaient les moyens de se payer un équipement militaire, essentiellement des paysans qui se faisaient un devoir de protéger les terres dont ils étaient propriétaires des invasions étrangères; ce qui leur donnait le titre de citoyen. Cette organisation date du règne de Servius Tullius, un étrusque, avant dernier roi de Rome de 578 à 534 av JC. La République a pu voir le jour grâce à cette réforme en fournissant des armes à une partie de la population, que nous qualifierions aujourd’hui de « bourgeois », qui a ainsi pu s’opposer à l’aristocratie jusqu’à la chute de Tarquin le Superbe en 509 av JC. L’aspect financier de l’incorporation a eu pour conséquence l’instauration de plusieurs classes de soldats. Tout en haut de la hiérarchie se trouvaient les cavaliers dont la fortune leur permettait d’entretenir une monture, puis venaient les fantassins, eux mêmes divisés en deux catégories selon qu’ils pouvaient s’offrir ou pas l’intégralité de l’équipement composé d’une lance, d’un glaive, d’un bouclier,d’un casque, d’une cuirasse et de jambières, tous trois en bronze. Il y avait encore les vélites qui ne disposaient que d’un lance pierre et d’une lance pour harceler l’ennemi et enfin les porteurs, trop pauvres pour s’acheter quelqu’équipement que ce soit mais qui, en tant que citoyen propriétaire, devaient quand même servir. Une autre distinction avait cours en fonction de l’âge, les iuniores entre 17 et 45 ans se trouvaient en première lignes et partaient en campagne, tandis que les seniores entre 46 et 60 ans se tenaient à l’arrière seulement dans le cas où il s’agissait de défendre le territoire d’une attaque.

Ce système s’est perpétué tant bien que mal au cours de trois siècles, mais la deuxième guerre punique (218-202 av JC), restée célèbre pour la campagne menée par Hannibal et ses éléphants, a fini par le déséquilibrer complètement. La guerre a été très longue, aussi les soldats sont-ils restés longtemps éloignés de leurs domaines; pendant tout ce temps les rendements ont baissé et certains se sont retrouvés endettés à leur retour, car ils avaient de surcroît subi la baisse des prix du blé à cause de la concurrence déloyale des grandes exploitations siciliennes que les oligarques s’étaient partagés après la première guerre punique et qui pratiquaient la monoculture. De plus, elle a été particulièrement meurtrière au cours des deux premières années. Près de 100 000 légionnaires trouvent la mort dans les différentes batailles et de nombreux sénateurs y ont eux aussi laissé la vie, 80 rien qu’à Cannes. Pour finir, elle a coûté très cher et l’état romain a dû s’endetter auprès des citoyens les plus riches. Cela a totalement bouleversé la société. D’une part, les plus nantis ont racheté a bon compte les fermes des citoyens qui ne pouvaient plus faire face à leurs créances, et d’autre part l’ager publicus, les pâturages à disposition de la communauté, leur a été concédé le temps du remboursement de la dette de l’état, ils ne le rendront jamais. Le paysage rural en a été considérablement modifié, la mosaïque de petites fermes qui s’adonnaient à la polyculture a été transformé en grandes exploitations axées sur un seul type de production agricole, les latifundias, où la main d’œuvre était en majorité composée d’esclaves. Les rendements étaient moins bons, mais le coût de production très faible venait compenser la perte et permettait des prix imbattables. Par conséquent de nombreux paysans sont venus chercher du travail dans les villes comme ouvriers et le nombre de citoyens a fortement diminué durant cette période. Le pouvoir de la nobilitas, des plus fortunés, en a été considérablement renforcé. Les guerres se sont alors succédées sans discontinuer jusqu’à la chute de la République.

De nos jours, avec les délocalisations, la crise financière, les restrictions budgétaires et les privatisations préconisées pour y remédier, sans oublier l’achat de vastes étendues de terre par des groupes financiers dans les pays les plus pauvres de la planète pour compenser leurs pertes (ce qui nous promet que le pire est encore à venir), nous sommes confrontés à une situation relativement similaire. A Pâques (la fête de la parole libre retrouvée pour les juifs), Malek Chebel disait à fort juste titre à Marie Drucker dans 13h15 le dimanche qu’il fallait connaître les raisons de la chute de l’empire romain (ce sera l’objet d’un prochain article) pour être en mesure de décider pour quel candidat voter aux prochaines élections présidentielles (pour une fois que les médias ne nous présentent pas les arabes comme des intégristes assoiffés de sang qui maltraitent leurs femmes et qu’on peut entendre la voix d’un musulman aussi épris de liberté et de connaissance que les philosophes des lumières alors que la France est en train de sombrer dans un obscurantisme nationaliste de fort mauvais augure. Je voterais bien pour vous, Monsieur Chebel.), mais aucune situation historique n’est exactement comparable à une autre aussi vaut-il mieux en connaître le plus possible pour déterminer la meilleure voie à suivre. Gary Kasparov ne faisait pas autrement pour battre ses adversaires aux échecs. Après lui avoir collé des électrodes sur le crâne, des chercheurs ont découvert qu’il ne se contentait pas de comparer la partie qu’il jouait à celle qui lui ressemblait le plus, mais qu’il utilisait sa mémoire à long terme et qu’il la comparait en même temps avec toutes les parties qu’il avait déjà jouées ou qu’il connaissait. Il pouvait donc mieux improviser que les autres car il était plus libre qu’eux. Voilà le secret qui fait le Grand Maître.

La révolte des Maccabées

Une période de troubles débute en Judée en 175 av JC avec la nomination de Jason au poste de Grand Prêtre à la place de son frère Onias III. Elle n’a pris fin qu’en 140 av JC, à l’avènement de la dynastie des Hasmonéens. Jason n’a pas obtenu sa charge avec l’assentiment de la communauté juive comme cela devait certainement se pratiquer depuis l’époque de la Grande Assemblée, il a directement manoeuvré auprès de son suzerain, Antiochos IV, pour que cela se fasse. A priori on pourrait penser qu’il n’a agi que par ambition personnelle, mais à sa décharge, son frère Onias avait mis la Judée dans une position très délicate après qu’il ait refusé de contribuer plus fortement au remboursement de la dette astronomique contractée après la défaite perse à Magnésie contre les troupes romaines. Onias était en effet soupçonné de détenir une grosse somme déposée dans les caisses du Temple par Hyrcan le Tobiade, un opposant favorable aux Lagides égyptiens. Il ne faut pas oublier que le refus de s’acquitter de l’impôt réclamé par la puissance dominante avait eu pour conséquence l’exil à Babylone quelques siècles auparavant. De plus, Héliodore, le ministre chargé du recouvrement, venait d’assassiner le roi Séleucos III, le frère d’Antiochos, juste à son retour de Judée et sa fortune faite. Cela ne pouvait qu’alimenter l’idée d’un complot entre Onias et Héliodore pour s’emparer du pouvoir. Le coup d’état s’étant soldé par un échec, l’intervention du nouveau souverain dans les affaires de la Judée devait sembler inévitable. Dans cette situation, Jason ne pouvait faire autrement que de prouver son allégeance au pouvoir séleucide perse. Aussi Jason et Onias, qui ne devait certainement pas se faire beaucoup d’illusions quant à son avenir politique, ont-ils peut être opté pour ce qu’ils pensaient être le moindre mal, à savoir l’éviction d’Onias, l’augmentation de la contribution de la Judée au remboursement de la dette et la transformation de Jérusalem en polis sur le modèle grec, ce qui devait lui garantir son autonomie.

Mais, comme la politique est un art qui a toujours été compliqué, Jason s’est attiré les foudres d’une partie de la population de Judée par ses décisions. D’une part, encore aujourd’hui personne n’aime voir ses impôts augmenter, d’autant plus s’il s’agit de financer l’étranger, il n’y a qu’à voir la réaction initiale des allemands lorsqu’il a fallu mettre en place le plan de sauvetage de la Grèce. Et d’autre part, l’hellénisation de Jérusalem, la construction d’un gymnase et d’un éphébéion, le lieu de formation des futurs citoyens de la polis, a eu l’heur de déplaire à la frange la plus radicale qui craignait de voir la culture juive se dissoudre dans le paganisme, certains ayant renoncé à la circoncision de leurs fils pour qu’ils n’aient pas à se fabriquer de prépuce pour fréquenter le gymnase, la porte d’accès à la citoyenneté. Toutefois, la majorité des judéens trouvait avantage à adopter les mœurs de la culture grecque qu’ils admiraient et à l’ouverture sur le monde qu’elle leur procurait, sans pour autant renier leur religion. La discorde est venue de la manière dont Jason est parvenu à son poste. Elle a réveillé les ambitions de quelques individus dont la naissance leur en interdisait jusqu’alors l’accès, de Ménélas en particulier. En 172 av JC, ce dernier intervient auprès d’Antiochos en lui promettant d’être un helléniste encore plus zélé que Jason et bien sûr de le rétribuer en échange de ses faveurs, ce qui lui vaut sa nomination immédiate. Il fait alors assassiner Onias. Il s’ensuit une guerre civile entre les factions de Ménélas et de Jason dont le peuple est la principale victime, comme toujours.

Des gens fuient la région. D’autres fomentent une révolte scandalisés par le fait que Lysimachus, le frère de Ménélas, ait volé des objets sacrés au Temple avec l’assentiment du Grand Prêtre. Lysimachus s’est fait lyncher par la foule en colère après avoir été démasqué et son frère a été traduit en justice devant Antiochos, mais il a réussi à se faire libérer moyennant finances. Ménélas en a alors été réduit à faire appel aux troupes perses pour tenter de rétablir l’ordre. Antiochos qui n’avait d’autre intérêt que de faire rentrer le maximum d’argent dans ses caisses ne s’intéressait guère aux affaires internes de la Judée, mais il commence à s’inquiéter des troubles qui l’agitent car il projette d’attaquer l’Egypte en 169 av JC; il ne peut donc pas se permettre de prendre le risque de voir ses lignes d’approvisionnement coupées par les rebelles juifs. (cette campagne a été couronnée de succès, mais Antiochos s’est mis Rome à dos. Le Sénat ne supportait pas de voir s’installer la volatilité des prix des marchandises agricoles dans son grenier à blé. Aussi dût-il rapidement se retirer sous la menace de la puissance romaine devenue dominante grâce à la supériorité de sa machine de guerre.) Malgré cela, Jason revient au poste de Grand Prêtre en 168 av JC. Frustré de voir son poulain Ménélas évincé et comme il ne comprenait rien à la situation, Antiochos a pris une décision classique lorsqu’il y avait du désordre dans une province sous domination des hellènes: abolir la loi locale et imposer la loi grecque. Mais dans ce cas cela revenait aussi à interdire toutes les pratiques religieuses du peuple hébreux, c’est à dire l’abattage rituel des animaux, la circoncision et même le Shabbat ainsi les fêtes. Il est allé jusqu’à piller le temple et le faire consacrer à Zeus. La population, jusqu’alors relativement passive, s’insurge contre le diktat grec et de nombreuses personnes n’hésitent pas à s’offrir au martyr en continuant à suivre les prescriptions de la Loi de la Torah.

En conséquence, Mattathias prend la tête de ce que nous connaissons comme la Révolte des Maccabées, du surnom donné à la famille de son organisateur. Ses troupes combattent à la fois tous les Juifs partisans de l’hellénisation et les armées perses; elles mènent avant tout une guérilla urbaine contre laquelle les armées classiques, qui ont l’habitude de se battre en formation en rase campagne, sont démunies. Les américains ont été récemment confrontés au même problème en Somalie, en Irak et en Afghanistan. Mattathias meurt en 166 av JC, son fils Judas Maccabée prend sa relève alors que les révoltés commencent à remporter des victoires à Beth Horon et à Emmaüs. En décembre 165 av JC, ils reprennent le Temple de Jérusalem et le rendent au culte de YHWH, ce qui est à l’origine de la fête de Hanoucca, célébrée pour la première fois l’année suivante. Les troupes perses continuent cependant à occuper la citadelle de la ville, elles empêchent que les Juifs hellénisants soient persécutés; elles ne la quitteront qu’en 141 av JC. En 164, Antiochos IV meurt à son tour, son fils âgé de neuf ans Antiochos V lui succède, ce qui attise à nouveau les querelles de succession et sème la discorde chez les Séleucides. Le régent, Lysias, ouvre alors des négociations avec Judas qui a réussi de son côté à obtenir le soutien diplomatique des Romains; il obtient l’abrogation du décret qui interdisait les lois juives mais les combats ne cessent pas pour autant en Judée. En 161 av JC, Judas est tué à la bataille d’Elasa, son frère Jonathan le remplace; il s’emploie à renforcer ses liens avec les Romains pour contrer le général Bacchidès qui avait repris Beth Horon et Emmaüs et mis en place Alcide, un hellénisant modéré, comme Grand Prêtre depuis 162 av JC.

Pendant ce temps, Démétrios Ier, fils de Séleucos IV, est revenu de Rome où il était détenu en otage, ce qui avait permis à son oncle Antiochos IV de monter sur le trône à sa place, et il fait assassiner le jeune Antiochos V pour pouvoir régner. Il ne parvient pas plus que ses prédécesseurs à faire cesser les troubles en Judée jusqu’en 152 av JC. Jonathan profite alors de la déliquescence à la tête de l’état séleucide pour se faire nommer Grand Prêtre, poste laissé vacant depuis la mort d’Alcime en 159 av JC. Démétrios doit en effet faire face à Alexandre Ier Balas qui prétend être le fils d’Antiochos IV. Ce dernier est l’instrument du pouvoir lagide égyptien qui profite de la situation pour prendre l’avantage sur son ennemi séleucide. Dans un premier temps, Démétrios a passé un accord avec Jonathan qui lui permet de retourner à Jérusalem et d’avoir une armée, mais Jonathan se retourne contre Démétrios après que le pharaon Ptolémée VI lui ait fait une offre encore plus avantageuse. Démétrios Ier est tué par la coalition formée par l’Egypte en 150 av JC, mais Jonathan est fait prisonnier puis assassiné par Diodote Tryphon, un général d’Alexandre Ier Balas, sous prétexte d’avoir refusé de payer l’impôt; son frère Simon prend sa suite. Alexandre Ier Balas tombe rapidement en disgrâce auprès des égyptiens qui soutiennent dorénavant Démétrios II, le fils de Démétrios Ier. La Judée peut alors être considérée comme un état indépendant dirigé par Simon, le premier représentant de la dynastie hasmonéenne, bien qu’elle ne sera effective qu’en 140 av JC avec la nomination de Simon au poste de Grand Prêtre, stratège et ethnarque à titre héréditaire. Elle se perpétuera jusqu’en 40 av JC après être elle aussi tombée dans le travers grec des querelles de succession. Les revendications autour de l’héritage de De Gaulle et Mitterrand ne laissent rien présager de bon.


L’Histoire du Moyen-Orient: une tragédie grecque qui prend racine dans l’Antiquité

La tolérance religieuse voulue par la dynastie perse des achéménides a continué sous le règne des Grecs Séleucides puis des Parthes. Elle a pris fin avec l’avènement des Sassanides (de 224 ap JC jusqu’à l’invasion arabe de 651) qui se sont employés à unifier le clergé alors que le zoroastrisme était officiellement devenu religion d’état. Les juifs, chrétiens, manichéens et autres membres de religions dissidentes ont par conséquent été persécutés par le pouvoir en place sous leur autorité. Toutes les religions sans exception sont passées par des phases d’intolérance à l’encontre des autres croyances, particulièrement lorsque le pouvoir politique se trouve en état de faiblesse, comme c’est le cas en ce moment. (pouvoir fort ne veut pas dire autoritaire mais qui sait assurer le développement de toutes les régions qu’il contrôle lorsque le pays est prospère et qui sait redistribuer équitablement les ressources pour permettre à chacun de survivre en période de pénurie. Le pouvoir ne devient autoritaire que lorsqu’il est en état de faiblesse.)

                                                                                                                                                      Mais la tolérance est encore de mise lorsqu’Alexandre le Grand envahit le pays en 330 av JC alors qu’il pensait rencontrer un peuple qu’il croyait barbare suite à l’incendie d’Athènes ordonné par Xerxès Ier un siècle et demi auparavant. C’est pourquoi il a trouvé une forme de théocratie en Judée, la pays suivait à ce moment les règles édictées par les sages de la Grande Assemblée, le pouvoir s’étant retrouvé dans les mains des Grands Prêtre après l’extinction de la lignée du roi David. Ces deux civilisations vont avoir une grande influence l’une sur l’autre.

                                                                                                                                                    D’une part beaucoup de Grecs ont été séduits par le monothéisme hébraïque qui correspond mieux aux enseignements de Platon ou d’Aristote que le polythéisme et en retour beaucoup de Juifs ont accueilli très favorablement les progrès intellectuels de la philosophie grecque qui a elle même puisé son inspiration dans le zoroastrisme perse. L’échange a été particulièrement fructueux au sein de la diaspora qui se trouvait en Egypte ou à Babylone, ce qui a donné naissance au courant du judaïsme hellénistique. En revanche il a été nettement moins bien perçu en Judée encore très attachée au Temple de Jérusalem, surtout depuis qu’Ezra, de retour de son exil à Babylone en 458 av JC, a constaté que nombre de ses coreligionnaires avaient épousé des femmes païennes et les a incité à s’en séparer dans une stricte application de la loi mosaïque. Par conséquent les Grecs attirés par le judaïsme, les craignant-Dieu, ont éprouvé de grandes difficultés pour se convertir bien qu’ils aient bénéficié d’une traduction de la Torah dans leur langue commandée par le Pharaon grec Ptolémée II (283-246 av JC) connue sous le nom de Septante. Malgré cela, la circoncision restait le principal obstacle à leur intégration.

                                                                                                                                                          Les Septante porte ce nom car Ptolémée II aurait confié le soin de traduire la Torah de Moïse à 72 anciens, 6 de chacune des 12 tribus d’Israël, qui auraient tous employé exactement les mêmes mots au résultat grâce à l’inspiration divine. C’est rigoureusement impossible une traduction étant toujours une trahison, cela laisse plutôt entrevoir une volonté du souverain d’être reconnu comme tel par les immigrés juifs qui ne parlaient plus hébreu depuis belle lurette. (Suivant l’exemple de Cyrus II, le roi Perse, et dans la continuité de la politique d’Alexandre le Grand qui avait honoré les Dieux égyptiens pour renforcer son aura de libérateur du joug perse, son père, Ptolémée Ier avait quant à lui cherché à se faire accepté du peuple en restituant les objets sacrés volés dans les temples et emmenés à Babylone par Xerxès Ier lors de sa campagne de 484 av JC. Il avait aussi fait célébrer sa fête-Sed, son jubilé à la mode égyptienne; et confié à un prêtre égyptien, Manéthon, le soin d’écrire en grec l’histoire de l’Egypte en trente volumes qui recense tous les Pharaons par ordre chronologique. Cet ouvrage a plus été conçu pour correspondre à des cycles qui reflètent un ordre divin que par souci d’objectivité historique.)

                                                                                                                                                           La cohabitation entre Grecs, Lagides d’Egypte ou Séleucides de Perse, et Juifs, de la diaspora ou de Judée, se passait donc harmonieusement; jusqu’à ce que les Romains viennent semer le trouble dans la région. En effet, c’est à cette époque que Jérusalem est passée du stade de modeste village de montagne à celui de grande ville prospère grâce à l’artisanat et au commerce, que la Judée a connu son réel essor économique alors qu’elle avait été plus ou moins négligée sous la domination des Achéménides au profit des plaines côtières aux mains des Phéniciens. Mais depuis la mort d’Alexandre le Grand aucun des diadoques en charge d’administrer une partie des vastes territoires conquis ne peut prétendre à imposer son autorité sur tout l’empire. Les côtes entre le nord de l’Egypte et le sud de la Turquie qui commandent l’accès au commerce en Méditerranée sont par conséquent devenues un enjeu capital pour les deux dynasties grecques qui se disputent le contrôle de la région au cours des six guerres de Syrie qui s’étalent sur plus d’un siècle à partir de 274 av-JC. Ces conflits incessants vont contribuer à leur affaiblissement.

                                                                                                                                                           La Perse des Séleucides en a été particulièrement affectée sous le règne de Séleucos II (246-226 av JC). Il succède à son père Antiochos II, assassiné par sa mère Laodicé Ière qui a été répudiée, mais sa légitimité est contestée dans une grande partie du territoire qui lui préfère le fils de la seconde femme d’Antiochos, Bérénice Syra, sœur du Lagide Ptolémée III. Ils sont tous deux rapidement assassinés par ordre de Laodicé. Son fils reste alors l’unique héritier, mais cela provoque l’intervention du Pharaon qui déclenche la troisième guerre de Syrie. Elle se conclut en 241 av JC par un traité qui fait perdre de nombreux territoires aux Perses à l’ouest. Dans le même temps, Séleucos perd le contrôle de l’Anatolie au profit de son frère Antiochos Hiérax et il voit plusieurs régions de l’est faire sécession, telle la Bactriane et la Parthie; il tente de les recouvrer sans succès et meurt en 226 av JC après une chute de cheval. Nous avons là tous les ingrédients d’une véritable tragédie grecque. Avec la personnalisation du pouvoir à outrance, nos partis politiques subissent encore aujourd’hui les mêmes mécanismes lorsqu’aucun leader ne sait imposer son autorité, les assassinats en moins. Nos élites devraient pourtant être assez informées pour ne pas tomber dans ce piège.

                                                                                                                                          Antiochos III, second fils de Séleucos II, arrive au pouvoir en 223 av JC après la mort de son frère Séleucos III qui s’est montré tout aussi impuissant à rétablir l’intégrité de l’empire. Malgré quelques déboires, Antiochos III s’en est beaucoup mieux tiré, il a récupéré la Bactriane et la Parthie ainsi que l’Arménie, il rétablit son pouvoir en Anatolie et malgré sa défaite lors de la quatrième guerre de Syrie (221-217 av JC) face à Ptolémée IV, il dispose à nouveau d’un port dans la région. Il profite des troubles dont l’Egypte est à son tour victime, le nationalisme égyptien s’est réveillé suite à la victoire à laquelle ils ont participé et la Haute-Egypte a pris son indépendance (nous avons eu le même problème en France suite à la libération du territoire national à l’aide des troupes venues d’Afrique du Nord lors de la seconde guerre mondiale), puis de la mort de Ptolémée IV et du conflit qui s’ensuit à l’occasion de sa succession en 204 av JC pour déclencher la cinquième guerre de Syrie (202-195 av JC). Il y gagne toute la Cœlé-Syrie qui comprend la Judée où les Juifs l’ont aidé à conquérir la citadelle de Jérusalem (il rendra ces territoires a Ptolémée V lorsque celui-ci épousera sa fille Cléopâtre Ière en 193 av JC). En revanche, il a eu beaucoup moins de succès lorsqu’il s’est retrouvé confronté aux troupes romaines. Il intervient en Grèce continentale en 192 av JC suite à la défaite de son allié Philippe V de Macédoine en 196 av JC, mais il ne reçoit guère de soutien, aussi est-il battu aux Thermopyles en 191 av JC par les armées du consul Manius Acilius Glabrio et du tribun Marcus Porcius Cato et il doit se retirer en Asie, dans l’actuelle Turquie, où il subit une défaite écrasante à Magnésie face aux troupes de Scipion l’Asiatique en 189 av JC. La phalange grecque est alors totalement dépassée par la puissance de l’armée romaine. Il est donc obligé de signer la paix d’Apamée en 188 av JC; il y perd une grande partie de l’Anatolie ainsi que la quasi totalité de sa flotte et tous ses éléphants de guerre. De plus, il est contraint de livrer un tribut exorbitant de 12 000 talents d’argent, soit une bonne trentaine de tonnes payables en 12 annuités. Son second fils, le futur Antiochos IV, est alors pris en otage à Rome comme garantie du remboursement de la dette.

                                                                                                                                          Antiochos III est tué en 187 av JC alors qu’il tente de piller le trésor du temple de Belus à Elymaïs dans le but de s’acquitter de sa créance d’après l’historien grec Strabon. Son fils aîné, Séleucos IV lui succède. Tout son règne est marqué par ses difficultés à satisfaire les exigences financières romaines, tant et si bien qu’il est contraint d’envoyer son jeune fils Démétrios comme otage à Rome en remplacement de son frère Antiochos en 176/175 av JC. Il charge alors son ministre Héliodore de se rendre à Jérusalem pour prendre possession des réserves d’argent détenues au sein même du Temple par le Grand Prêtre Onias III, unique détenteur du pouvoir en Judée. Cette intervention n’arrive pas par hasard, mais après la dénonciation d’Onias par Simon le Benjamite aux représentants locaux du pouvoir séleucide; il s’était vu refuser une charge importante par le Grand Prêtre. Il avait alors affirmé qu’Onias avait reçu en dépôt des fonds du pro-lagides Hyrcan le Tobiade. A son retour auprès de Séleucos IV, Héliodore prétend ne rien avoir obtenu du Gardien du Temple de Jérusalem. Cependant Héliodore dispose d’assez d’argent pour tenter de suborner une partie de l’armée et il assassine Séleucos dans l’espoir de se faire nommer à sa place, ce qui laisse à supposer qu’il a conclu un accord secret avec Onias III. Mais sa tentative de putsch échoue et Antiochos IV prend le pouvoir, ce qui pose à nouveau un problème de légitimité, la couronne aurait dû revenir à Démétrios Ier otage à Rome. Antiochos élimine à son tour Héliodore. Dans le même temps, Onias accompagné de son frère Jason avait quant à lui décidé de se rendre à Antioche pour donner au roi sa version des faits. Au lieu de soutenir son frère, Jason va jouer sa carte personnelle pour prouver son attachement au souverain séleucide. En l’échange de sa nomination à la charge de Grand Prêtre, il propose Antiochos de transformer Jérusalem sur le modèle grec de la polis, de la cité-Etat autonome, mais surtout, il lui promet d’augmenter sa contribution financière au remboursement de la dette. Cet argument ne peut que convaincre Antiochos d’accepter la proposition. La Judée va alors sombrer dans la guerre civile…