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La domestication: un processus d’apprivoisement mutuel

La symbiose entre deux organismes ne se fait pas d’un seul coup, une étape est indispensable avant cela, celle de la domestication. Ce processus est un peu comparable à celui qui a présidé à la formation des nations, il débute certainement toujours par un rapport conflictuel pour la domination d’un territoire avant que chacun ne trouve un intérêt à cohabiter plutôt que d’essayer d’éliminer l’autre. Pendant des siècles la guerre n’a pas tant visé à l’éradication de l’adversaire qu’à faire connaissance avec lui de manière à établir des liens commerciaux et à acquérir des savoirs, pour finir par s’en faire un allié avec l’aide duquel il devient possible d’agrandir encore l’espace où les échanges s’opèrent pacifiquement.

 

 

La civilisation n’a pu naître qu’à partir du moment où l’agriculture est apparue, il y a à peu près 11 000 ans au Proche Orient. Elle a commencé avec la culture des céréales telles que l’orge, le seigle ( qui fut d’abord un échec pour être maîtrisée bien plus tard en Europe), l’avoine  ou l’égilope et l’épeautre, les ancêtres du blé. Auparavant les chasseurs/cueilleurs se contentaient de cultiver de petits jardins dans lesquels ils faisaient pousser quelques fruits, légumes et légumineuses qui ne leur permettaient que d’assurer leur subsistance, comme cela se fait encore dans certaines tribus isolées. La culture de plantes à fruits est certainement très ancienne, par exemple les bananes que nous consommons qui ne font pas de graines sont issues de plants triploïdes stériles dont il faut replanter les rejets, mais ce mode de culture se pratique dans des clairières de la forêt tropicale laisse peu de traces, aussi fait-on remonter cette technique à la même époque que celle de la culture des céréales avec les figues parthénocarpiques, qu’il faut impérativement bouturer car stériles, trouvées dans la vallée du Jourdain. Ce fruit est certainement celui croqué par Eve, en latin, pomum veut simplement dire « fruit ». (en créole, les « figues » sont des bananes, d’après le portugais figuera banana qui fait le lien entre les deux espèces de part leurs modes de reproduction similaires. Elles sont originaires d’Asie du sud est, mais les lusitaniens les ont découvertes en Guinée. Pourquoi alors Eve n’aurait-elle pas mangé une banane tandis qu’Adam dégustait une figue?). Les monothéistes ont, à tort, beaucoup de mal à attribuer quelque contribution que ce soit à la civilisation aux animistes Africains ou d’ailleurs. (les Orientaux ont le même travers narcissique, ils attribuent leur lignée à une espèce d’homo erectus qui aurait été isolée et aurait évolué à l’écart du reste du monde, du riz datant de 15 000 ans aurait été trouvé en Corée pour confirmer leur primauté et leur indépendance par rapport aux autres civilisations. Le risque de conflit avec eux restera très important jusqu’à ce que nous arrivions à nous inscrire dans une histoire commune.) Ils consommaient aussi des céréales, des traces de sorgho ont été trouvées sur des grattoirs datant de 100 000 ans au Mozambique, mais ils ne les cultivaient pas car il faut les faire cuire longtemps pour les rendre digestes et pour cela il faut disposer de poteries, ils ne pouvaient donc pas les utiliser comme monnaie de base pour le troc.

 

 

La domestication des plantes a eu lieu quasi simultanément sur tous les continents autour de 9 000 ans av-JC, ce qui pourrait s’expliquer par l’amélioration des conditions climatiques suite à la fin de l’ère glaciaire. Les humains ont sans doute dû commencer à stocker de la nourriture en prévision des longs hivers en l’enterrant pour la protéger des rongeurs pendant cette période froide, et découvert qu’elle repoussait aux beaux jours dans des caches oubliées ou lors d’un printemps plus précoce, comme c’est le cas avec les noisettes des écureuils, mais chez eux cela reste inconscient.

 

 

Les variétés sauvages de céréales ne ressemblent pas du tout à celles que nous connaissons, c’est la définition même de la domestication, la transformation la plus spectaculaire qu’elles ont subi est sans doute celle du maïs.

 

A l'état sauvage le maïs ressemblait à ça. Photo Hugh Iltis

Pour donner ça après quelques siècles de sélection. Photo Hugh Iltis

 

Nous y avons trouvé notre intérêt, mais les plantes ont elles aussi dû y trouver quelqu’avantage sinon elles ne se seraient pas laisser faire. Les pommes de terre, par exemple, comme toutes les solanacées, les tomates, les aubergines ou les piments, mais aussi le tabac, la belladone et la mandragore, produisent des toxines pour se protéger des prédateurs. Elles auraient très bien pu réagir en devenant plus toxiques encore pour nous dissuader de les importuner, elles se sont bien débrouillées sans nous pendant des millénaires pour s’épanouir.

 

 

Quelles sont alors les raisons qui ont poussé ces végétaux à abandonner une partie de leur indépendance? D’une part cela leur a permis de conquérir de vastes espaces qu’elles n’auraient jamais pu investir toutes seules, et d’autre part cela leur a permis d’économiser leur énergie pour la consacrer prioritairement à leur reproduction. Dans la nature, les plantes sont en concurrence les unes avec les autres, elles doivent en permanence lutter pour leur survie. Certaines éliminent directement les autres en les empoisonnant, comme les noyers qui produisent une substance toxique dans leurs feuilles, une fois celle-ci emportée au sol par la pluie, elle empêche la croissance et la germination de tous les végétaux qui se trouvent en dessous, et nous fait croire qu’il est dangereux de faire la sieste à l’ombre de son feuillage.

 

 

Il existe aussi des espèces qui font de même mais avec leurs racines. A l’inverse, certaines plantes recherchent la compagnie d’autres espèces comme l’avaient remarqué les Iroquois qui faisaient pousser ensemble du maïs, des haricots et des courges pour leur complémentarité. Cette technique revient actuellement en odeur de sainteté, entre autres dans le cas du semis direct, c’est à dire sans labourage, pour assurer un couvert végétal après récolte et éviter l’emploi de fortes doses d’engrais grâce à sa décomposition, ainsi que la prolifération des parasites spécifiques à une espèce. Cette méthode de culture tend à reproduire la dynamique à l’œuvre dans les prairies.

 

 

La plupart du temps les plantes produisent des poisons pour se préserver des insectes et des herbivores, les acacias sud africains sont par exemple capables d’exterminer les koudous grâce aux tanins qu’ils sécrètent lorsqu’ils sont agressés (ils sont de plus capables de prévenir leurs congénères pour qu’ils se préparent en diffusant de l’éthylène dans l’air). Ils cessent de produire cette toxine dès que la menace disparaît car cela leur coûte de l’énergie, la même raison fait que les serpents n’utilisent leur venin qu’avec parcimonie et préfèrent généralement la fuite à l’attaque quand ils ne chassent pas. Dès lors une plante qui reçoit l’aide des humains pour éliminer concurrence et prédateurs a tout intérêt à se montrer coopérative.

 

 

Les céréales ont fort bien su tirer profit de cet avantage. Nous leur défrichons le terrain pour qu’elles puissent s’épanouir sans avoir à se battre pour se faire leur place au soleil, et une fois qu’elles ont germé nous faisons tout notre possible pour qu’elles se développent dans les meilleures conditions en leur apportant l’eau et les nutriments dont elles ont besoin. Ces efforts que nous fournissons à leur place les ont amenées à se transformer petit à petit, jusqu’à devenir complètement dépendantes de nous à cause de la sélection des caractères dont nous tirons bénéfice opérée par des générations de paysans. Elles ont par exemple perdu leur capacité à étaler leur germination sur une longue période de manière à s’adapter aux variations climatiques. Les graines des espèces sauvages sont protégées par de petites feuilles appelées glumes ou glumelles qui les protègent pendant l’intervalle au cours duquel la météo leur est défavorable, typiquement l’hiver. L’épaisseur de la couche qui les entoure est très variable, aussi ne sortent-elles pas toutes simultanément de cette période de dormance même quand les beaux jours reviennent. Cette enveloppe forme la balle que nous devons enlever par battage ou décorticage pour que nous puissions les consommer. Nous avons donc intérêt à ce qu’elle s’enlève le plus facilement possible, d’une part pour faciliter le battage, mais aussi pour que les graines germent au moment où nous l’avons décidé et donc que tous les épis arrivent à maturité à l’unisson. Nous n’avons par conséquent pas à sélectionner les grains mûrs et nous pouvons récolter tout un champ avec de bons rendements. Elles poussent maintenant toutes en même temps au risque de succomber à la moindre sécheresse ou invasion de ravageurs.

 

 

D’autres caractères qui représenteraient un désavantage dans la nature ont ainsi été choisis, tels que l’adhérence des grains à l’épi pour qu’ils ne tombent plus au sol même lorsqu’ils ont atteint leur plein développement, ou encore une taille réduite de la tige qui laisse plus d’énergie pour la croissance l’épi mais ne permettrait pas à la plante de passer au-dessus des autres pour atteindre la lumière si elle avait de la concurrence. Toutefois, jusqu’à récemment , les variétés de céréales cultivées pouvaient facilement redevenir sauvages en suivant les règles de la sélection naturelle inverse de celles que nous leur avons imposé. Mais ce n’est plus vraiment le cas avec les variétés hybrides cultivées à l’heure actuelle, elles ne peuvent de toute façon pas se reproduire à l’identique, mais de plus les individus féconds risquent fort d’être dépourvus de gènes indispensables à leur survie à long terme vu l’hétérogénéité de leurs chromosomes. En y ajoutant les modifications génétiques, nous franchissons encore une étape, de la simple domestication, nous nous rapprochons de plus en plus d’une relation symbiotique où les plantes que nous cultivons ne pourront bientôt plus du tout se passer de nous pour se développer. Si nous disparaissions demain, la plupart des espèces que nous cultivons disparaîtraient.

 

 

Mais l’inverse est aussi vrai, si les céréales disparaissaient subitement, par exemple à cause de maladies que nous leurs aurions inoculées lors d’une guerre bactériologique qui viserait à les détruire plutôt que d’attaquer directement les humains, la civilisation ne survivrait pas très longtemps et nous serions obligés de revenir au mode de vie tribale que nous avions il y plus de 10 000 ans, nous devrions à nouveau lutter pour la domination d’un territoire assez vaste pour assurer notre subsistance. Cela ne se ferait pas sans une réduction drastique de la population. La domestication des céréales a non seulement changé leurs caractéristiques, mais aussi les nôtres. Elles nous ont en quelque sorte apprivoisés autant que nous l’avons fait avec elles, notre société n’aurait jamais pu se développer de cette façon sans leur intervention. Les villes sont des super-organismes qui tirent uniquement leur énergie de la culture des céréales, ce n’est que grâce à elles que nous avons pu pousser aussi loin nos spécialisations et que la technologie a pu prendre son essor.

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  1. 31/03/2011 à 14:23
  2. 04/11/2011 à 16:48

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