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Archive for mars 2011

Premiers pas vers le monothéisme

Pour certains archéologues comme Jacques Cauvin ou Ian Hodder, le passage d’une société de chasseurs/cueilleurs à la sédentarité organisée autour de l’agriculture s’explique avant tout par un bouleversement culturel et non par une évolution de la technique. Cette approche met en exergue l’aspect subjectif des recherches au lieu de s’attacher uniquement aux preuves matérielles (démarche à laquelle je ne puis que souscrire, le manque d’informations concernant la préhistoire et l’antiquité laisse forcément place à une interprétation personnelle de l’histoire. Le problème est le même avec la surabondance de témoignages de notre époque, il n’y a qu’à voir le volume délirant de documents à propos de l’assassinat de J.F Kennedy ou le 11 septembre 2001 pour être convaincu qu’il est impossible de prétendre à une vérité absolue. La fiction est alors le meilleur moyen pour se faire une idée, James Ellroy avec sa trilogie « Underworld USA » ou Don DeLillo avec « Libra » ont fait un travail remarquable en ce qui concerne les enjeux des années 1960; nous n’avons pas encore assez de recul pour 2001. Le Moyen Age est la période la plus facile à étudier, il y avait assez de supports d’écriture pour garder tous les documents important, mais pas suffisamment pour vouloir conserver les faits insignifiants.) Comme je l’ai dit dans « la domestication: un processus d’apprivoisement mutuel », les humains savaient depuis belle lurette qu’il faut semer une graine pour obtenir une nouvelle plante ou bouturer un arbre pour avoir des fruits identiques, mais cela n’était pas au centre de leur conception du monde comme en témoignent les peintures rupestres qui représentent essentiellement des scènes de chasse où les animaux tiennent la vedette. Leur affirmation se base sur la découverte de statuettes féminines qui précèdent les premières traces d’agriculture de plusieurs siècles. Elles sont les premiers témoignages connus de la cuisson de l’argile bien avant que cette technique ne serve à fabriquer des objets utilitaires. La statue de la « déesse mère » de Çatal Höyük, en Anatolie, dans l’actuelle Turquie, en est un exemple. Les représentations de « vénus paléolithiques » existaient déjà depuis des dizaines de milliers d’années, mais elles semblent devenir l’objet d’un culte exclusif lors de la transition vers le néolithique. Elles sont accompagnées par une représentation masculine incarnée par des crânes d’aurochs ou bucranes.

 

Cette approche ne manque pas d’intérêt, mais elle ne fait qu’entretenir un débat stérile qui ressemble à celui entre l’inné et l’acquis alors que ce ne sont que les deux faces d’une seule et même dynamique, celle de l’information. De plus, cela laisse croire que le passage du culte des forces naturelles au profit de celui de l’esprit humain qui se doit de se les approprier pourrait être dû à une certaine forme de révélation divine faite à une seule personne qui se serait répandue par la suite grâce à sa supériorité manifeste. C’est d’autant plus étonnant que le mouvement « post-processualiste » ne cache pas qu’il trouve son inspiration dans les travaux des anthropologues marxistes français pour qui la religion représente « l’opium du peuple » (ou alors cela ne l’est pas car cela confirme que le marxisme est un succédané de religion en plus d’être une théorie économique). Revenons donc sur la genèse des saintes écritures à l’origine des monothéismes pour constater qu’elles n’ont pas été révélées d’un seul coup mais qu’elles ont évolué au fil du temps en fonction des circonstances, le mécanisme qui a présidé au passage de l’animisme au polythéisme doit être relativement similaire à celui qui a conduit du polythéisme au monothéisme, seuls les humains étant restés les mêmes entre ces deux époques. Nous sommes encore les mêmes aujourd’hui car depuis la révolution néolithique nous n’avons plus besoin d’évoluer pour nous adapter au changements du monde, c’est nous qui le changeons pour qu’il s’adapte à nous. Avec la révolution industrielle nous avons peut être poussé le bouchon un peu trop loin, aussi devrons nous le laisser vivre sa vie indépendamment en nous isolant dans des structures telles que la pyramide de Shimizu ou les Lilypads si nous voulons continuer à aller de l’avant et non retourner à l’âge de pierre.

 

La première tentative d’instaurer un monothéisme remonte à 1350 ans av-JC avec le culte d’Aton voulu par Aménophis IV, qui se fera alors appeler Akhénaton, en Egypte, à la suite des réformes entreprises par son père Aménophis III pour s’affranchir de la tutelle des prêtres de Thèbes. Aton a alors été placé au dessus des autres Dieux, il suffisait de trouver sous le soleil pour pratiquer son culte, il n’y avait plus besoin de rendre au temple et de faire des offrandes pour lui demander ses faveurs. Ce qui n’empêchera pas Akhénaton de dépenser des fortunes pour ériger de nouveaux temples dans le but d’imposer le nouveau culte d’état et même de déplacer la capitale pour affirmer sa puissance. Toutes ces réformes finiront par le rendre très impopulaire. Cela n’a pas duré bien longtemps, moins de vingt ans, les prêtres n’étant pas prêts à abandonner leurs pouvoirs d’intercession avec les différents Dieux, et les richesses qui vont de pair, au profit du seul Pharaon, et de sa femme, en l’occurrence Néfertiti, une autre nouveauté. (l’art égyptien de cette époque est lui aussi atypique, la courte période amarnienne se caractérise par une grande volonté de réalisme alors que l’art traditionnel représente toujours les personnages d’une manière idéalisée). Les cathares ont eu le même genre de problèmes lorsqu’ils ont voulu s’affranchir du pouvoir de l’Eglise et du Pape, il faudra attendre la Réforme pour voir émerger une organisation décentralisée de la religion chrétienne avec le succès qu’on lui connaît, surtout en matière de colonisation.

 

Si cette nouvelle religion n’a pas rencontré le succès escompté en Egypte, elle a pu inspirer les tribus israélites, la première mention d’Israël datant d’une centaine d’années après le règne d’Aménophis IV sur la stèle de Mérenptah qui fait état de sa victoire sur les peuples du pays de Canaan aux alentours de 1200 av JC. Israël désignait alors plutôt un ensemble de tribus nomades plus qu’un lieu géographique. Il n’était alors pas rare qu’elles migrent vers la fertilité du delta du Nil lorsque la famine sévissait au pays de Canaan. Ce n’est qu’à cette époque qu’on retrouve les premières traces de sédentarisation de ces groupes sur les hautes terres de Cisjordanie, lors de leurs installations précédentes ils avaient toujours fini par reprendre un mode de vie nomade, certainement à cause des variations climatiques. Ils n’adoraient pas encore tous le même Dieu, ils pratiquaient le culte de Dieux cananéens tel que Baal, mais aussi celui de Dieux locaux rattachés à des éléments du paysage comme une rivière ou une montagne. Par contre, ils avaient déjà en commun de ne pas consommer de viande de porc, contrairement aux Philistins qui peuplaient alors les basses terres de la côte. Cette coutume indique une volonté de leur part de se distinguer du reste de la population cananéenne qu’ils jugeaient certainement corrompue par le commerce auquel elle se livrait avec l’occupant égyptien. Le culte de l’une de ces divinités locales, YHWH soit Yahvé pour les chrétiens, va prendre de l’ampleur au fur et au mesure que les cités états cananéennes vont péricliter. Il semble que cette nouvelle religion ait été adoptée par deux modestes royaumes aux alentours de 900 av JC, Israël et Juda, mais aucune donnée archéologique ne vient confirmer leur unification sous l’égide du roi David, pas plus qu’il n’a été retrouvé de vestiges de constructions qui pourraient être attribuées sans conteste à son fils Salomon. L’adoption du même alphabet un siècle plus tard témoigne toutefois du rapprochement entre les deux communautés. Il faut attendre 700 av JC pour que Jérusalem devienne un centre important dans la région.

 

Les enjeux politiques actuels rendent difficile l’étude de cette période. De nombreux faux qui se voulaient de confirmer les récits bibliques ont été produits, ils ont pendant un temps trompé les meilleurs experts mondiaux avant que la supercherie ne soit découverte. « Les marchands d’histoire » est un documentaire qui vient en faire la démonstration.

 

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Le livre de Marek Halter, « Les mystères de Jérusalem », est aussi très utile pour comprendre que la recherche à ce sujet est sous l’influence de plusieurs parties aux intérêts divergents. Pour couper court à toute polémique, il est absurde de chercher une quelconque légitimité à l’état d’Israël dans une occupation antique du territoire ou de vouloir démontrer que le peuple juif n’est pas à l’origine du monothéisme pour le discréditer. Il est tout aussi absurde de chercher l’origine de la France dans la résistance de Vercingétorix aux troupes romaines et de se voir comme descendant direct des gaulois ou même de s’imaginer successeur de ceux qui ont bouté l’anglois hors de France avec Jeanne d’Arc. L’unité actuelle de la France remonte au mieux à la « patrie en danger » de 1792, mais plus sûrement encore aux combats dans les tranchées de 1914-1918 auxquels ont participé ensemble les appelés venus de toutes les régions de l’hexagone. Le coq gaulois descend en ligne directe des dinosaures mais il est vain de chercher l’explication de son comportement dans celui des « terribles lézards ».

Israël tient sa légitimité incontestable de sa victoire militaire face aux troupes arabes coalisées en 1948 à laquelle personne ne croyait. Sa constitution guerrière est similaire à celle de la plupart des états dans le monde (par exemple les Francs qui ont donné leur nom à la France sont à l’origine des peuples germaniques qui ont conquis une partie du territoire de la Gaule alors sous le contrôle de Rome). Cela ne justifie pas pour autant sa politique de colonisation ultérieure, condamnée par les institutions mondiales. La survie à long terme de l’état d’Israël est loin d’être garantie, cette région à la jonction des continents européen, asiatique et africain est en proie à l’instabilité depuis des milliers d’années, elle à tour à tour été occupée par les peuples de la mer ou Phéniciens qui donneront les Cananéens, les Egyptiens, les Hébreux, les Assyriens, les Perses, les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Arabes, Les Croisés, les Ottomans et les Britanniques. Tous les grands empires sont passés sur le corps de cette pauvre terre, Israël n’en est pas responsable. Si cet état arrivait à stabiliser la région durablement, ce serait un grand progrès pour l’humanité toute entière. Cela ne se fera que grâce au dialogue et non par la violence, ce qui restera extrêmement compliqué tant que les pays arabes voisins verront en Israël la source de tous leurs maux car pour dialoguer il faut être deux. Le printemps arabe que nous vivons leur ouvrira peut être les yeux. En attendant, le peuple palestinien souffre terriblement de cette situation inextricable.

 

Le judaïsme ne prendra sa forme définitive que lorsqu’il sera devenu la première religion du Livre, certains de ses chapitres les plus importants seront écrits après la victoire de Nabuchodonor II sur le royaume de Juda vers 600 av JC, pendant l’exil à Babylone. Là, les israélites rencontreront d’autres pionniers du monothéisme qui ont pu avoir vent de l’expérience égyptienne, les disciples de Zarathoustra… (suite au prochain article)

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La révolution domestique

Ce n’est qu’après que les plantes aient été domestiquées 9 000 ans avant J-C qu’a pu commencer la domestication des animaux, à l’exception du chien qui s’est intégré à la société humaine depuis au moins 10 000 ans av JC, peut être 17 000 ans av JC, soit avant la fin de la dernière période glacière. Les loups vivaient depuis longtemps déjà à proximité de l’Homme, des squelettes datant de 400 000 ans des deux espèces ont été trouvés non loin les uns des autres, celle qui a fini par donner le chien domestique se serait séparée de ses ancêtres sauvages il y a 150 000 ans d’après de récentes études sur leur ADN mitochondrial. La différenciation s’est peut être produite suite à l’hybridation du loup avec les coyotes ou/et les chacals, ces espèces étant interfécondes. (ce phénomène a été observé avec de petits primates, entre deux sous-espèces de cercopithèques. Un hybride, qui avait par conséquent des caractéristiques intermédiaires entre les deux types d’individus, s’est retrouvé accepté dans les deux groupes. Bien que les deux clans vivent séparément l’un de l’autre, il était de plus le mâle dominant. Il a donc été appelé à se reproduire, ce qui laisse présager de l’apparition d’une troisième sous-espèce qui aura ses caractéristiques propres. Le métissage a certainement plus d’avenir que le communautarisme ou l’assimilation pure et simple. Dans ce cas pourquoi ne supprimerait-on pas certaines fêtes chrétiennes dont plus personne ne se rappelle la signification, comme la Pentecôte ou l’Assomption pour les remplacer par l’Aïd al Kebir, Yom Kippour et le Têt? Cela ne pose pas de problème lorsqu’il s’agit de la gastronomie qui fait pourtant aussi partie de notre patrimoine culturel.)

 

Les canidés, qui ont un régime carnivores similaire à celui des chasseurs-cueilleurs de l’époque, trouvaient alors avantage à se nourrir de leurs ordures, un peu comme les rats qui peuplent aujourd’hui nos villes. Les humains quant à eux devaient tirer bénéfice de la protection contre les grands prédateurs, ours, tigres, lions et autres panthères, que leur offraient ces compagnons à quatre pattes. Soit qu’ils les tenaient directement à distance, soit qu’ils prévenaient de leur présence, de la même manière que des plongeurs ont été protégés des requins par des dauphins ou des orques. (les rats qui vivent dans nos égouts sont eux aussi très utiles, leur activité empêche que les conduits ne soient bouchés en permanence par nos déchets.) A ce stade, notre relation avec eux relevait d’une forme de mutualisme facultatif. Il sera renforcé lorsque les loups devenus chiens nous aideront à chasser.

 

D’autres animaux étaient quant à eux élevés à l’intérieur même du clan. Il s’agissait des petits récupérés à la chasse après que leur mère ait été tuée. Les femmes les nourrissaient alors au sein comme leur propre enfant, puis ils étaient engraissés jusqu’à ce qu’ils atteignent leur taille adulte. Ils étaient alors consommés avant que ne se développent les caractères agressifs typiques de la maturité sexuelle, comme cela se fait encore dans quelques tribus perdues au fin fond de la forêt tropicale. Les bêtes qui grandissaient dans ces conditions étaient simplement apprivoisés, ils ne naissaient jamais parmi les humains, les individus étaient à chaque fois capturés dans leur milieu d’origine. Il était cependant plus ou moins facile d’élever certaines espèces selon leur comportement. Celles qui finiront par être domestiquées ont la particularité de ne pas se développer de la même manière en compagnie des humains que lorsqu’ils évoluent parmi leurs congénères. La plupart des animaux qui se sont adaptés à la vie en captivité se distingue par le fait qu’ils vivent en groupes hiérarchisés. Leur développement dépend donc en grande partie des relations qu’ils entretiennent avec les autres membres du troupeau. Dans la nature, ils doivent se battre pour affirmer leur position au sein de leur communauté et avoir les meilleurs chances de survivre et de se reproduire, mais ce n’est plus le cas lorsqu’ils n’ont plus à assurer leur subsistance par eux mêmes.

 

Dans le cas des loups, seuls le mâle et la femelle alpha, soit le couple dominant, ont la possibilité de se reproduire lorsqu’ils vivent à l’état sauvage. Ils empêchent tous les autres membres de la meute de faire de même dans le souci d’assurer la survie de leur progéniture, la nourriture étant rare et difficile à se procurer. Par contre, lorsqu’ils sont en captivité n’importe quelle femelle est libre d’avoir des petits. Bien que la hiérarchisation du groupe persiste, ils savent que chacun aura sa pitance quotidienne. Ils peuvent donc consacrer plus de temps à faire autre chose que d’affirmer leur position sociale. Leurs affrontements perdent en intensité, ils ressemblent un peu plus à un jeu, mais surtout ils peuvent passer beaucoup plus de temps à apprendre.

 

Pour illustrer ce propos, prenons comme exemple celui d’un groupe de chimpanzés pensionnaire d’un zoo. Un beau jour, ils ont dû intégrer à leur clan un nouveau membre que les humains leur avaient amené. C’était un individu qui ne représentait aucun danger pour la position de personne car il avait perdu toutes ses dents suite aux mauvais traitements que ses anciens propriétaires lui avaient infligés. Pour faire face à son handicap, il avait dû adopter un comportement étrange aux yeux de ses nouveaux colocataires: il râpait longuement tous ses aliments sur le sol de manière à pouvoir les ingurgiter sans avoir à les mâcher, car cela lui était devenu impossible. Intrigués par cette coutume originale, ses congénères se mirent à faire de même et adoptèrent ce rituel, non pas en raison d’une quelconque obligation physique, mais parce que l’oxydation qui résulte du râpage rend fruits et légumes plus savoureux. Seuls deux individus n’ont pas acquis cette nouvelle culture culinaire: le couple dominant qui passait tout son temps à imposer sa position supérieure aux autres membres du groupe. Cette petite histoire mériterait sans doute d’être racontée à tous nos dirigeants qui croient encore qu’ils sont en phase avec le peuple, ils se trompent encore plus qu’ils ne nous trompent nous. Le pouvoir rend con, sauf à de rares exceptions. (Pierre Gilles de Gennes a tenu une très bonne conférence à ce sujet. Je ne retrouve hélas! plus la référence)

 

Une des grandes différences entre le chien et le loup est que le chien est attentif aux humains et qu’il cherche à communiquer avec eux. Si on enferme de la nourriture dans une cage dont il est impossible de l’extraire pour un canidé, le chien abandonnera assez vite toute tentative pour se tourner vers son maître qu’il implorera du regard pour avoir accès à la friandise convoitée, tandis qu’un loup s’acharnera à tenter en vain de résoudre le problème par lui-même. Le chien pourra donc observer l’attitude de l’humain et la reproduire le cas échéant, si tant est qu’il en ait les moyens physiques, sinon il ira chercher celui qui possède des mains.

 

Venons-en maintenant au cas des ruminants qui ont été déterminants pour l’avènement de la civilisation. Leur domestication a commencé avec le mouton et la chèvre, puis peu après avec la vache. Leur intégration à la société humaine a là aussi été progressive. Pendant la période où nous étions chasseurs/cueilleurs, nous nous contentions de suivre la migration des animaux sauvages qui se déplaçaient en fonction de ce qu’ils trouvaient à manger. Mais après la fin de la dernière ère glaciaire, il y a 12 000 ans, les grands troupeaux de rennes se sont faits de plus en plus rares et les proies les plus imposantes, les mammouths ont progressivement disparu du paysage avec l’augmentation de la température, pour laisser place à un gibier plus abondant et moins mobile au fur et à mesure que la forêt reprenait ses droits sur la steppe. La population humaine a alors pu commencer à s’accroître et nous avons commencé à défendre nos intérêts face aux prédateurs qui profitaient eux aussi de l’abondance pour prospérer; tout comme les loups nous avaient défendus pendant des milliers d’années au point de changer de mode de vie jusqu’à devenir nos familiers. Une fois devenus chiens, ils nous ont certainement aidé à éloigner les grands carnivores restés sauvages des herbivores dont nous voulions faire une ressource exclusive. La taille des territoires de chasse s’est alors réduite, les migrations sont devenues moins nombreuses et les campements se sont régulièrement installés au mêmes endroits au gré des saisons, ce qui a par la même occasion permis l’apparition de la culture des végétaux. Nous ne nous sommes alors pas contentés de chasser les prédateurs mais nous avons commencé à agir sur l’environnement pour favoriser l’épanouissement des animaux dont nous nous nourrissions. Les indiens d’Amérique,par exemple, empêchaient la forêt d’envahir les grandes plaines en pratiquant le brûlis pour que les bisons trouvent en abondance la bonne herbe bien grasse dont ils sont friands. Les céréales tirent aussi avantage de cette pratique.

 

A partir du moment où nous ne représentions plus un danger permanent, les animaux les moins farouches ont commencé à s’habituer à notre présence. Au fil du temps nous avons pu nous approcher si près que nous avons eu accès à une autre ressource que leur viande: leur lait. Cela a été le tournant décisif qui a engendré civilisation. Plus tard, les bœufs utilisés pour leur force de traction permettront à l’agriculture de prendre son plein essor.

 

Notre relation à la nature en a été profondément modifiée, en témoigne la prédominance des idoles féminines aux courbes généreuses, la part masculine étant représentée par le taureau, les animaux sauvages passent au second plan à la fin du néolithique. Par la suite, le culte des bovins s’est largement répandu dans un grand nombre de civilisations. Pour les Egyptiens, le taureau Apis était l’envoyé sur Terre de Ptah, le démiurge à l’origine du monde. La vache Hator était quant à elle la déesse des festivités et de l’amour, considérée comme la nourrice des pharaons. Chez les Sumériens, Gilgamesh doit affronter le taureau céleste envoyé par Inanna dans son épopée. Pour les Hittites, la vie sur Terre est apparue suite à la fertilisation du sol par le sang d’un taureau sacrifié par Mithra. De nombreux épisodes de la mythologie grecque et romaine impliquent des bovins, le Minotaure, la transformation d’Io en génisse, l’enlèvement d’Europe par Zeus sous forme d’un taureau blanc… Dans les religions monothéistes, la Torah relate l’épisode du veau d’or, mais aussi le rite inexplicable de la vache rousse dont les cendres purifient du contact avec les morts, la seconde sourate du Coran dite « La Vache » est la plus longue, et pour les Chrétiens à partir du IV ème siècle, Jésus est né dans une étable et il a été réchauffé par le souffle du bœuf. Et c’est sans doute avec l’hindouisme qui fait de la vache un animal sacré que ce culte atteint son apogée. Mais encore plus important pour l’avènement de la culture humaine, aleph, le bœuf est la première lettre de l’alphabet phénicien dont la plupart des alphabets sont issus, beth, la maison n’arrive qu’en second.

 

La domestication des bovins peut donc être considérée comme l’élément le plus important pour le développement des civilisations modernes. Elle nous a fait entrer dans l’Histoire.

 

Aujourd’hui, ce modèle qui a fait notre prospérité semble être sur le point d’atteindre ses limites. L’élévation du niveau de vie des pays émergents se traduit par une forte augmentation de la consommation de viande, elle pourrait même doubler d’ici 2050 bien qu’elle ait tendance à régresser dans les pays riches tels que la France. Or sa production, en particulier pour la viande bovine, pose de multiples problèmes. Elle est tout d’abord polluante, elle génère plus de gaz à effet se serre que les transports et c’est encore aggravé par la déforestation nécessaire à l’alimentation des animaux, mais elle génère aussi une pollution des eaux, d’une part à cause des nitrates qu’elle rejette et d’autre part avec les résidus médicamenteux, elle consomme plus d’antibiotiques que les humains, qui s’infiltrent dans les nappes phréatiques et les rivières, ce qui perturbe les écosystèmes aquatiques, entre autres à cause de l’eutrophisation (la prolifération des algues qui consomment tout l’oxygène), et augmente fortement les risques de voir apparaître des bactéries multi-résistantes contre lesquelles nous serions totalement démunis. Peut être encore plus grave, elle demande beaucoup d’eau, environ 15 000 litres pour 1 kg de bœuf, il n’en faut que 1 300 pour produire 1 kg de blé, alors que la ressource est de plus en plus convoitée; dans le même temps 70% des terres sont déjà consacrées à la production d’aliments pour le bétail alors que les terres cultivables commencent, elles aussi, à se faire rares. Ces deux derniers points pourraient bien être à l’origine de conflits armés dans un futur proche, la concurrence avec l’alimentation du bétail est déjà à l’origine des tensions sociales, des émeutes de la faim, dues à l’augmentation des prix des céréales. L’accès à la nourriture pourrait bien redevenir le motif principal des guerres à venir. (le manque de femmes est lui aussi redevenu inquiétant, l‘Inde et la Chine affichent un déficit de 60 millions de filles à cause de la préférence pour une descendance mâle qui prend soin de ses parents lorsqu’ils deviennent trop vieux pour travailler. Il faudra bien trouver à occuper tous ces hommes esseulés. La guerre de Troie a été déclenchée parce qu’il en manquait une seule.)

 

Paradoxalement, la révolution néolithique qui a vu émerger la civilisation a eu des conséquences relativement similaires. Les populations devenues agricultrices disposaient d’une alimentation de moins bonne qualité que leurs prédécesseurs chasseurs/cueilleurs, la taille des hommes est passée de 1,78 m à 1,60 m pour les hommes et de 1,68 m à 1,55 m pour les femmes, il aura fallu attendre le XX ème siècle pour rattraper le différentiel (source Wikipédia 11/03/2011: Révolution néolithique). L’espérance de vie aurait diminué à cause des maladies transmises par les animaux qui pouvaient se répandre plus vite et toucher plus de gens en raison de la plus grande densité de population et de l’accroissement des échanges commerciaux. Et finalement, l’apparition de la propriété privée des terres et du bétail (à l’origine de la nécessité de savoir compter) a favorisé les conflits de voisinage et la convoitise de la richesse des autres pour aboutir à des formes de guerre infiniment plus meurtrières que les conflits précédents entre clans nomades pour lesquelles la vie était beaucoup plus précieuse.

 

Malgré cela il ne faut pas oublier que l’artisanat qui nous a donné la poterie dans un premier temps, puis la maîtrise de la fabrication des métaux n’a pu être obtenu qu’à ce prix. Il semble que ces conditions soient nécessaires pour inventer de nouveaux procédés et qu’une culture puisse émerger, comme c’est aussi le cas avec notre singe édenté. La Renaissance n’a pu avoir lieu qu’après que l’Europe ait perdu plus du tiers de sa population à cause de la grande peste, 50% en Italie qui en est à l’origine; et en France, le siècle des lumières qui a engendré la démocratie n’a pu voir le jour qu’après que Louis XIV ait instauré un pouvoir absolu et laissé le pays ruiné par les guerres et les dépenses de prestige. Aujourd’hui la crise financière nous a à nouveau conduits au bord de la ruine. Nous pouvons nous comporter comme des bêtes sauvages, comme Khadafi en Lybie ou en votant pour l’extrême droite aux prochaines élection, mais nous pouvons aussi y faire face en produisant de la culture comme en Tunisie, en Egypte et maintenant au Maroc. Saurons-nous partager nos ressources entre nous aussi bien que nous l’avons fait avec les animaux domestiques?

La domestication: un processus d’apprivoisement mutuel

La symbiose entre deux organismes ne se fait pas d’un seul coup, une étape est indispensable avant cela, celle de la domestication. Ce processus est un peu comparable à celui qui a présidé à la formation des nations, il débute certainement toujours par un rapport conflictuel pour la domination d’un territoire avant que chacun ne trouve un intérêt à cohabiter plutôt que d’essayer d’éliminer l’autre. Pendant des siècles la guerre n’a pas tant visé à l’éradication de l’adversaire qu’à faire connaissance avec lui de manière à établir des liens commerciaux et à acquérir des savoirs, pour finir par s’en faire un allié avec l’aide duquel il devient possible d’agrandir encore l’espace où les échanges s’opèrent pacifiquement.

 

 

La civilisation n’a pu naître qu’à partir du moment où l’agriculture est apparue, il y a à peu près 11 000 ans au Proche Orient. Elle a commencé avec la culture des céréales telles que l’orge, le seigle ( qui fut d’abord un échec pour être maîtrisée bien plus tard en Europe), l’avoine  ou l’égilope et l’épeautre, les ancêtres du blé. Auparavant les chasseurs/cueilleurs se contentaient de cultiver de petits jardins dans lesquels ils faisaient pousser quelques fruits, légumes et légumineuses qui ne leur permettaient que d’assurer leur subsistance, comme cela se fait encore dans certaines tribus isolées. La culture de plantes à fruits est certainement très ancienne, par exemple les bananes que nous consommons qui ne font pas de graines sont issues de plants triploïdes stériles dont il faut replanter les rejets, mais ce mode de culture se pratique dans des clairières de la forêt tropicale laisse peu de traces, aussi fait-on remonter cette technique à la même époque que celle de la culture des céréales avec les figues parthénocarpiques, qu’il faut impérativement bouturer car stériles, trouvées dans la vallée du Jourdain. Ce fruit est certainement celui croqué par Eve, en latin, pomum veut simplement dire « fruit ». (en créole, les « figues » sont des bananes, d’après le portugais figuera banana qui fait le lien entre les deux espèces de part leurs modes de reproduction similaires. Elles sont originaires d’Asie du sud est, mais les lusitaniens les ont découvertes en Guinée. Pourquoi alors Eve n’aurait-elle pas mangé une banane tandis qu’Adam dégustait une figue?). Les monothéistes ont, à tort, beaucoup de mal à attribuer quelque contribution que ce soit à la civilisation aux animistes Africains ou d’ailleurs. (les Orientaux ont le même travers narcissique, ils attribuent leur lignée à une espèce d’homo erectus qui aurait été isolée et aurait évolué à l’écart du reste du monde, du riz datant de 15 000 ans aurait été trouvé en Corée pour confirmer leur primauté et leur indépendance par rapport aux autres civilisations. Le risque de conflit avec eux restera très important jusqu’à ce que nous arrivions à nous inscrire dans une histoire commune.) Ils consommaient aussi des céréales, des traces de sorgho ont été trouvées sur des grattoirs datant de 100 000 ans au Mozambique, mais ils ne les cultivaient pas car il faut les faire cuire longtemps pour les rendre digestes et pour cela il faut disposer de poteries, ils ne pouvaient donc pas les utiliser comme monnaie de base pour le troc.

 

 

La domestication des plantes a eu lieu quasi simultanément sur tous les continents autour de 9 000 ans av-JC, ce qui pourrait s’expliquer par l’amélioration des conditions climatiques suite à la fin de l’ère glaciaire. Les humains ont sans doute dû commencer à stocker de la nourriture en prévision des longs hivers en l’enterrant pour la protéger des rongeurs pendant cette période froide, et découvert qu’elle repoussait aux beaux jours dans des caches oubliées ou lors d’un printemps plus précoce, comme c’est le cas avec les noisettes des écureuils, mais chez eux cela reste inconscient.

 

 

Les variétés sauvages de céréales ne ressemblent pas du tout à celles que nous connaissons, c’est la définition même de la domestication, la transformation la plus spectaculaire qu’elles ont subi est sans doute celle du maïs.

 

A l'état sauvage le maïs ressemblait à ça. Photo Hugh Iltis

Pour donner ça après quelques siècles de sélection. Photo Hugh Iltis

 

Nous y avons trouvé notre intérêt, mais les plantes ont elles aussi dû y trouver quelqu’avantage sinon elles ne se seraient pas laisser faire. Les pommes de terre, par exemple, comme toutes les solanacées, les tomates, les aubergines ou les piments, mais aussi le tabac, la belladone et la mandragore, produisent des toxines pour se protéger des prédateurs. Elles auraient très bien pu réagir en devenant plus toxiques encore pour nous dissuader de les importuner, elles se sont bien débrouillées sans nous pendant des millénaires pour s’épanouir.

 

 

Quelles sont alors les raisons qui ont poussé ces végétaux à abandonner une partie de leur indépendance? D’une part cela leur a permis de conquérir de vastes espaces qu’elles n’auraient jamais pu investir toutes seules, et d’autre part cela leur a permis d’économiser leur énergie pour la consacrer prioritairement à leur reproduction. Dans la nature, les plantes sont en concurrence les unes avec les autres, elles doivent en permanence lutter pour leur survie. Certaines éliminent directement les autres en les empoisonnant, comme les noyers qui produisent une substance toxique dans leurs feuilles, une fois celle-ci emportée au sol par la pluie, elle empêche la croissance et la germination de tous les végétaux qui se trouvent en dessous, et nous fait croire qu’il est dangereux de faire la sieste à l’ombre de son feuillage.

 

 

Il existe aussi des espèces qui font de même mais avec leurs racines. A l’inverse, certaines plantes recherchent la compagnie d’autres espèces comme l’avaient remarqué les Iroquois qui faisaient pousser ensemble du maïs, des haricots et des courges pour leur complémentarité. Cette technique revient actuellement en odeur de sainteté, entre autres dans le cas du semis direct, c’est à dire sans labourage, pour assurer un couvert végétal après récolte et éviter l’emploi de fortes doses d’engrais grâce à sa décomposition, ainsi que la prolifération des parasites spécifiques à une espèce. Cette méthode de culture tend à reproduire la dynamique à l’œuvre dans les prairies.

 

 

La plupart du temps les plantes produisent des poisons pour se préserver des insectes et des herbivores, les acacias sud africains sont par exemple capables d’exterminer les koudous grâce aux tanins qu’ils sécrètent lorsqu’ils sont agressés (ils sont de plus capables de prévenir leurs congénères pour qu’ils se préparent en diffusant de l’éthylène dans l’air). Ils cessent de produire cette toxine dès que la menace disparaît car cela leur coûte de l’énergie, la même raison fait que les serpents n’utilisent leur venin qu’avec parcimonie et préfèrent généralement la fuite à l’attaque quand ils ne chassent pas. Dès lors une plante qui reçoit l’aide des humains pour éliminer concurrence et prédateurs a tout intérêt à se montrer coopérative.

 

 

Les céréales ont fort bien su tirer profit de cet avantage. Nous leur défrichons le terrain pour qu’elles puissent s’épanouir sans avoir à se battre pour se faire leur place au soleil, et une fois qu’elles ont germé nous faisons tout notre possible pour qu’elles se développent dans les meilleures conditions en leur apportant l’eau et les nutriments dont elles ont besoin. Ces efforts que nous fournissons à leur place les ont amenées à se transformer petit à petit, jusqu’à devenir complètement dépendantes de nous à cause de la sélection des caractères dont nous tirons bénéfice opérée par des générations de paysans. Elles ont par exemple perdu leur capacité à étaler leur germination sur une longue période de manière à s’adapter aux variations climatiques. Les graines des espèces sauvages sont protégées par de petites feuilles appelées glumes ou glumelles qui les protègent pendant l’intervalle au cours duquel la météo leur est défavorable, typiquement l’hiver. L’épaisseur de la couche qui les entoure est très variable, aussi ne sortent-elles pas toutes simultanément de cette période de dormance même quand les beaux jours reviennent. Cette enveloppe forme la balle que nous devons enlever par battage ou décorticage pour que nous puissions les consommer. Nous avons donc intérêt à ce qu’elle s’enlève le plus facilement possible, d’une part pour faciliter le battage, mais aussi pour que les graines germent au moment où nous l’avons décidé et donc que tous les épis arrivent à maturité à l’unisson. Nous n’avons par conséquent pas à sélectionner les grains mûrs et nous pouvons récolter tout un champ avec de bons rendements. Elles poussent maintenant toutes en même temps au risque de succomber à la moindre sécheresse ou invasion de ravageurs.

 

 

D’autres caractères qui représenteraient un désavantage dans la nature ont ainsi été choisis, tels que l’adhérence des grains à l’épi pour qu’ils ne tombent plus au sol même lorsqu’ils ont atteint leur plein développement, ou encore une taille réduite de la tige qui laisse plus d’énergie pour la croissance l’épi mais ne permettrait pas à la plante de passer au-dessus des autres pour atteindre la lumière si elle avait de la concurrence. Toutefois, jusqu’à récemment , les variétés de céréales cultivées pouvaient facilement redevenir sauvages en suivant les règles de la sélection naturelle inverse de celles que nous leur avons imposé. Mais ce n’est plus vraiment le cas avec les variétés hybrides cultivées à l’heure actuelle, elles ne peuvent de toute façon pas se reproduire à l’identique, mais de plus les individus féconds risquent fort d’être dépourvus de gènes indispensables à leur survie à long terme vu l’hétérogénéité de leurs chromosomes. En y ajoutant les modifications génétiques, nous franchissons encore une étape, de la simple domestication, nous nous rapprochons de plus en plus d’une relation symbiotique où les plantes que nous cultivons ne pourront bientôt plus du tout se passer de nous pour se développer. Si nous disparaissions demain, la plupart des espèces que nous cultivons disparaîtraient.

 

 

Mais l’inverse est aussi vrai, si les céréales disparaissaient subitement, par exemple à cause de maladies que nous leurs aurions inoculées lors d’une guerre bactériologique qui viserait à les détruire plutôt que d’attaquer directement les humains, la civilisation ne survivrait pas très longtemps et nous serions obligés de revenir au mode de vie tribale que nous avions il y plus de 10 000 ans, nous devrions à nouveau lutter pour la domination d’un territoire assez vaste pour assurer notre subsistance. Cela ne se ferait pas sans une réduction drastique de la population. La domestication des céréales a non seulement changé leurs caractéristiques, mais aussi les nôtres. Elles nous ont en quelque sorte apprivoisés autant que nous l’avons fait avec elles, notre société n’aurait jamais pu se développer de cette façon sans leur intervention. Les villes sont des super-organismes qui tirent uniquement leur énergie de la culture des céréales, ce n’est que grâce à elles que nous avons pu pousser aussi loin nos spécialisations et que la technologie a pu prendre son essor.