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On a décroché la lune

La course à l’espace aurait très bien pu en rester là (voir article précédent) une fois les deux nations arrivées à ce niveau de développement; les européens, pourtant très bien placés sur le marché du lancement des satellites, ne sont d’ailleurs jamais allés plus loin dans la surenchère à la puissance. Les Américains avec leur fusée Titan et les Russes avec leur Semiorka disposaient en effet à la fois d’un missile et d’un lanceur spatial qui satisfaisaient à toutes les exigences que les militaires pouvaient avoir, elles étaient déjà capables de délivrer une charge nucléaire à peu près n’importe où sur la planète à partir d’un sous-marin et d’amener un satellite sur n’importe quelle orbite, basse, là où évoluent les satellites espions et ceux de géolocalisation, ou géostationnaire, celle des satellites météorologiques et de télécommunication, et même de propulser des sondes en dehors de l’attraction terrestre, vers la Lune, Venus ou Mars; Voyager 1 et 2 ont même fini par quitter le système solaire. Les deux camps ayant fait la preuve qu’ils étaient capable de s’équiper de tous les matériels nécessaires pour mener une guerre moderne, ce ne sont donc plus uniquement des considérations stratégiques qui ont présidées à la construction de la Saturn V et de la N-1, mais des raisons de prestige et de guerre économique.

 

Le discours de John Fitzgerald Kennedy pour annoncer que les Etats-Unis enverraient un homme sur la Lune avant la fin de la décennie, non pas parce que c’est facile, mais parce que c’est difficile, intervient le 25 Mai 1961, soit un peu plus d’un mois après que la CIA se soit ridiculisée à la baie des cochons dans la tentative d’invasion de Cuba.(voir Le pari fou de Kennedy, Dossier Futura-Sciences: Nasa: 50 ans de conquête spatiale) Bien que ces deux évènements n’aient certainement pas grand chose à voir l’un avec l’autre, à part, peut être, une certaine précipitation du calendrier, cela marque un tournant dans la manière d’aborder la guerre froide. Non seulement les Américains reprennent l’initiative pour répondre aux succès de la technologie russe qu’ils avaient largement sous estimée (ils avaient été surpris de voir l’URSS se doter de la bombe A dès 1949, grâce à l’efficacité de son réseau d’espionnage, et encore plus de la voir équipée de la bombe H moins de deux ans après qu’ils ne l’aient eux mêmes testée en 1952 et ce grâce à Andreï Dimitrievitch Sakharov) , mais ils déplacent aussi les enjeux sur un terrain purement économique, ce qui leur donnera finalement la clef de la victoire à la fin des années ’80.

 

Malgré le statu quo en matière d’équipements militaires, l’URSS souffrait en effet d’une grande faiblesse, elle n’exportait rien, à l’exception du pétrole. Par conséquent, elle manquait cruellement de devises. Son budget n’était que de 32 milliards de dollars à la fin des années ’70, soit le tiers à peine du chiffre d’affaire d’une grande compagnie américaine comme Exxon ou General Motors, et elle avait besoin de 16 à 17 milliards rien que pour maintenir son influence sur ses pays satellites.(d’ap. La face cachée de du pétrole de Patrick Barbéris diffusé le 01/09/2010 sur Arte) Dès lors, toute dépense superflue contribuait à son affaiblissement; la course à la Lune en était une.

 

Pour ces raisons, les soviétiques ont longtemps hésité à lancer un programme visant à faire alunir un être humain. Ils privilégiaient plutôt l’envoi de missions robotisées qui auraient tout aussi bien permis de ramener des échantillons du sol lunaire sur notre planète, et ce à moindre coût. Une sonde se trouvait d’ailleurs sur la Lune en même temps que l’équipage d’Apollo 11 pour lui damer le pion, mais elle s’avéra incapable de rapatrier le matériel prélevé sur Terre. Ce n’est qu’à partir de 1963 que les russes se décidèrent à développer un lanceur assez puissant pour amener des hommes sur l’astre de la nuit, et lorsqu’il fût au point en 1969, il subit échec sur échec. La rivalité entre les équipes de Glouchko, Chelomeï et Korolev avait miné le projet, et la mort de ce dernier après une banale intervention chirurgicale en 1966 n’a pas arrangé les choses. Le choix technique d’utiliser 32 moteurs N-33 de la société Kouznetsov pour le premier étage de la N-1 s’avéra trop compliqué à mettre en oeuvre, elles explosèrent toutes moins de deux minutes après leur décollage, la seconde subit même ce sort sur son pas de tir, ce qui le détruisit complètement et augmenta d’autant le retard et les coûts. Le programme fût définitivement abandonné suite au quatrième essai infructueux, en 1972. Les Russes ne reconnurent son existence qu’après que Gorbatchev ait décidé de mettre en place la glasnost en 1985.

 

Pour enfoncer le clou, Ronald Reagan décida de lancer son programme de « guerre des étoiles » au début des années ’80, mais aussi de s’opposer farouchement au projet de gazoduc reliant l’URSS à l’Europe Occidentale co-financé par la France et la République Fédérale d’Allemagne, ce qui conduisit à un réchauffement de la guerre froide avec le déploiement des missiles Pershing sur le territoire européen à partir de 1984 pour faire face aux SS-20 soviétiques déployés en RDA depuis 1977 en conséquence d’une faille dans les accords SALT I (pour Strategic Arms Limitation Talks) signés en 1972 qui ne concernaient que les missiles à longue portée. (les accords SALT II conclus en 1979 devaient y remédier, mais ils n’ont pas été appliqués suite à la dégradation des relations est-ouest après l’invasion de l’Afghanistan par les troupes russes) Le président américain fût heureusement ramené à la raison et finit par permettre l’exportation du gaz russe, mais il s’en ait fallu d’un cheveu pour que cette crise déclenche la troisième guerre mondiale.

 

Ronald Reagan ne se satisfaisait pas de l’équilibre de la terreur qui tenait à l’assurance de destruction mutuelle (ou MDA pour Mutual Destruction Assurance) qui s’était installé entre les deux super-puissances après la seconde guerre mondiale. Il était le seul à penser que les Etats-Unis pouvaient gagner la guerre froide. Au fil de son mandat, il a su convaincre son administration que c’était possible par l’utilisation de l’arme économique. Les soviétiques aussi ont fini par imaginer que l’occident voulait leur infliger la défaite, mais ils pensaient toujours que cela se passerait par les armes. Ils ont même cru a une attaque imminente lors d’une simulation de l’OTAN, « Able Archer », qui s’est déroulée du 2 au 11 novembre 1983, pendant que les russes étaient occupés à célébrer la révolution d’octobre. A cette période, tout poussait l’état major soviétique à être particulièrement nerveux, la guerre en Afghanistan, la crise des missiles et les discours du président américain qui avaient mis un terme à la détente en mars, après qu’il ait désigné le bloc soviétique comme « l’empire du mal », le 3, et lancé le programme de « guerre des étoiles », le 23; il s’était de plus persuadé que l’offensive aurait lieu pendant une période de fête, comme cela avait été le cas pour l’offensive du Têt menée par les vietnamiens en 1968. Comble de malchance, un incident eût lieu au même moment dans une des stations de surveillance du territoire américain, un satellite a cru détecter le départ de missiles intercontinentaux à destination de l’Union Soviétique. Seul le sang froid de l’officier de garde qui a passé outre l’injonction émise par la machine de déclencher immédiatement la riposte nous a évité l’apocalypse nucléaire. L’alarme s’est déclenchée à 4 ou 5 reprises mais elle signalait à chaque fois le décollage d’un seul missile alors qu’une attaque aurait été caractérisée par un envoi massif d’engins afin de garantir la destruction totale de l’ennemi. L’enquête a par la suite révélé que le détecteur infrarouge avaient confondu la signature thermique d’une fusée avec le reflet du soleil sur un nuage d’altitude. Pour toute récompense de sa sagesse, l’officier a été dégradé et envoyé au fin fond du trou du cul du monde pour avoir désobéi aux ordres.

 

 

Aujourd’hui, les ordinateurs susceptibles de provoquer l’apocalypse économique réagissent  automatiquement au milliardième de seconde. Ils sont en charge de 60% à 70% des transactions boursières et ils ont déjà provoqué la panique en mai 2010 en faisant chuter les cours de plus de 9% en moins de temps qu’il ne faut pour le dire; sans que personne ne puisse intervenir.

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  1. 14/01/2011 à 12:24

    « Le discours de John Fitzgerald Kennedy pour annoncer que les Etats-Unis enverraient un homme sur la Lune avant la fin de la décennie (…) intervient le 25 Mai 1961, soit un peu plus d’un mois après que la CIA se soit ridiculisée à la baie des cochons dans la tentative d’invasion de Cuba »
    Mes souvenirs de cours d’histoire plaçaient la baie des Cochons en 1962, il me semble… Non ?
    Sans cela, merci pour l’article intéressant. Le « rêve de l’espace » n’aurait été alors qu’un épisode d’intimidation, comme la course à l’armement, selon vous ? http://unoeil.wordpress.com/2011/01/10/reve-de-l%e2%80%99espace-futur-anterieur/

    • 14/01/2011 à 14:04

      La tentative de débarquement à la baie des cochons a bien eu lieu en avril 1961, vous confondez certainement avec la crise des missiles de Cuba qui date d’octobre 1962.
      Sinon, oui, le « rêve de l’espace » a essentiellement servi les intérêts militaires, il fait partie intégrante de la course à l’armement. Les satellites météorologiques, de communication ou le GPS, sans parler des satellites espions, sont destinés à donner un avantage stratégique à celui qui les possède. Au départ, les stations spatiales russes ont été étudiées pour servir de base de lancement pour des armes nucléaires en substitution des bombardiers qui volaient en permanence de manière a pouvoir riposter immédiatement en cas d’attaque; ce qui a certainement inspiré les délires de Paco Rabanne lors de la destruction de MIR en 1999.
      Désolé de devoir esquinter vos rêves, mais quand beaucoup d’argent public est engagé dans un projet, c’est souvent pour obtenir un avantage stratégique sur les éventuels adversaires, soit dans le domaine militaire, soit dans le domaine économique.

      • 14/01/2011 à 14:15

        Merci pour ces explications.
        Je suis bien d’accord avec vous, il faut bien qu’il y ait un intérêt militaire ou économique pour alimenter la conquête de l’espace. Mais on peut raisonnablement imaginer tout de même que s’ajoutent à ces motivations un peu de goût du défi et de l’aventure, qui ne sont pas totalement étrangers non plus au caractère humain…

      • 14/01/2011 à 14:33

        Je ne dis pas le contraire, si vous lisez mon article précédent celui-ci, « Au-delà des frontières d’un monde bipolaire », j’attribue même au seul rêve de Sergueï Korolev le début de la conquête spatiale et ce contre l’avis des militaires. Le lancement de Spoutnik 1 lui a été permis uniquement parce qu’il ne coûtait pas trop cher.

    • 27/01/2011 à 12:03

      J’ai ajouté un lien avec « Le pari fou de Kennedy » qui fait partie d’un dossier de Futura-sciences sur les 50 ans de la Nasa qui date de juillet 2008 et qui vient d’être re-publié. Je ne connaissais pas le site à l’époque mais il semble assez d’accord avec ma thèse. Merci de votre contribution qui m’oblige à mieux étayer les affirmations quelque peu péremptoires que je fais. J’ai d’ailleurs supprimé celle sur le Cocorde qui est trop sujette à polémique.

  1. 04/11/2011 à 16:48

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